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Et ils devinrent mal élevés…

Et ils devinrent mal élevés…

Lasch rejoint Chesterton dans La famille assiégée

En guise d’introduction à l’excellente étude de Christopher Lasch sur la famille, je vous suggère ce fragment de Chevillard paru dans le dernier numéro du Tigre : « Les parents d’aujourd’hui trouvent leurs enfants généralement bien capricieux et autoritaires. Mais non, leur répondent les pédopsychiatres, ne vous affolez pas, c’est le développement normal de l’individu. Vous devez savoir que l’enfant passe par la phase du non qui le conduit à la phase de refus qui le mène à la phase d’opposition à laquelle succède la phase de rejet qui annonce la crise d’adolescence. Après quoi, il deviendra un adulte péremptoire et borné comme tous les autres. »?[access capability=”lire_inedits”]

Un refuge dans ce monde impitoyable raconte et pense la longue histoire qui nous a conduits à délier la vérité, l’autorité et l’amour. Il déploie les méandres des multiples interventions de l’État et du capitalisme au sein même de la famille. Ainsi en sommes-nous venus à douter de cette évidence anthropologique fondamentale : notre capacité et notre légitimité à élever nos propres enfants nous-mêmes. Avouons-le, frères post-modernes, avec le temps, la déception nous a déçus. Nous nous sommes lassés de la lassitude qui enchantait nos vertes années.

Christopher Lasch nous aide à comprendre ce qui nous est arrivé. Ce que nous avons fait. Il nous rappelle que seuls des femmes et des hommes peuvent écrire la vie humaine. Celle-ci est bien trop précieuse pour être confiée aux « professionnels de l’existence ». C’est nous-mêmes qui sommes appelés à élever nos enfants et non les doctes et impérieux « experts de l’enfance », armés jusqu’aux dents de bonnes intentions médicales et pédagogiques. Lasch nous invite à recouvrer la confiance en nos évidences sensibles, à crever le mol oreiller du soupçon et à nous désaffilier enfin de la désaffiliation.
Il y a un an, un soir d’hiver, j’entrai dans une boulangerie peu avant l’heure de la fermeture. L’instant d’après, un enfant obèse âgé de 12 ans y pénétra à son tour juché sur son vélo. Surprises, les deux boulangères lui demandèrent de manière affable et maternelle de ressortir pour garer son vélo au dehors. Entendant ces mots, le gros garçonnet ne bougea pas d’un millimètre et garda le silence. Son visage devint très dur. Il se transforma en un bloc d’hostilité pure, mutique et inamovible.

Dans son for intérieur − tout ce qu’il y a de plus obstinément intérieur et viscéralement rétif à l’altérité et au langage − il venait visiblement de subir de la part des deux boulangères une violente et incompréhensible agression, dont il était encore stupéfait. Son vélo semblait constituer une partie de son corps qu’on lui demandait de trancher.
Les traits de son visage n’étaient pas seulement dépourvus de candeur et de douceur enfantines. Ils n’étaient pas seulement dénués d’humilité et de joie. Son regard n’exprimait pas une indocilité espiègle et passagère. Son attitude ne manquait pas de respect envers les adultes : cela allait bien au-delà. De tout son être, avec un aplomb abject et glacé, ce garçonnet semblait nier l’existence même de la différence entre les générations. Son regard disait : « Vous n’êtes pas des adultes. Je ne suis pas un enfant. Vous n’existez pas. Et si vous existiez, vous m’infligeriez de ce seul fait une offense impardonnable. »

Les boulangères, cependant, continuaient inexplicablement à exister. La fureur de l’obscène roitelet ne parvenait pas à les pulvériser dans l’atmosphère. Elles insistaient de plus en plus fermement. Le garçonnet a finalement consenti à s’abaisser à leur adresser la parole. Quelques sommaires lambeaux de langage sont sortis de sa bouche, articulés avec dégoût et à grand-peine, dans une sorte de panique. Nous finîmes par comprendre enfin qu’il refusait d’obtempérer par crainte que quelqu’un ne lui vole son vélo. Il ajouta sur un ton buté et définitif que son père ou sa mère lui avait enseigné qu’il ne faut faire confiance à personne, en aucune circonstance.

Je lui adressai alors la parole pour la première fois, mais il m’interrompit immédiatement comme si je l’avais brûlé : « Je t’ai pas parlé !… Pourquoi tu me parles ?… » Je l’assurai que je n’avais pas besoin de son autorisation pour ouvrir la bouche. Je lui dis que personne ne pouvait vivre sans faire confiance aux autres. Et que lui-même, du reste, n’y échappait pas, puisqu’il était prêt à manger du pain fait par des inconnus sans craindre d’être empoisonné. Que sans le pain que sont les autres, en somme, il crèverait. M’éloignant de la boulangerie, je l’ai vu peu après passer sombrement à côté de moi sur son vélo en me lançant pour tout au revoir un dernier regard de tueur.
Je n’oublie pas ce regard et ce visage. En lisant le livre de Christopher Lasch, j’ai eu le sentiment que leur mystère s’éclaircissait peu à peu. Et qu’il racontait la longue histoire politique qui avait rendu possible l’émergence d’un tel visage.

La défense de la famille proposée par un Lasch que, contrairement à Daoud Boughezala, je crois encore fidèle à la gauche radicale, ne ressemble à aucune autre. À une exception près, cependant : celle esquissée par Chesterton en 1905 dans un chapitre d’Hérétiques. Je ne résiste pas au plaisir de faire entendre pour finir ce morceau de bravoure du vieux Chesterton, écrit certes dans un style et un contexte historique très différents : « On défend d’ordinaire la famille en affirmant qu’elle constitue, au milieu des tensions et des vicissitudes de la vie, un milieu paisible, agréable et homogène. Mais on peut la défendre d’une autre manière, qui me paraît évidente, en affirmant que la famille n’est ni paisible, ni agréable, ni homogène. »
Comme Lasch, Chesterton défend la famille contre les « groupes fondés sur la sympathie qui excluent plus brusquement le monde réel que les grilles d’un monastère », car ceux-ci se privent de « l’expérience des transactions amères et fortifiantes » et méconnaissent « les cruelles variétés et les divergences impitoyables de l’humanité ». Et Chesterton de conclure : « La famille est saine précisément parce qu’elle comporte tant de divergences et de variétés. La tante Élizabeth est déraisonnable comme le genre humain. Papa est irascible comme le genre humain. Notre frère cadet est malicieux comme le genre humain. Grand-père est stupide comme le monde. ».[/access]

*Photo : Jo! is me.

Septembre 2012 . N°51

Article extrait du Magazine Causeur


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