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Hongrie : 1956… et après ?

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Hongrie Pologne Nagy Gomulka

De nombreux articles ont été récemment publiés pour commémorer le soulèvement hongrois de 1956. Les commentateurs ont rappelé à cette occasion les méfaits du communisme, condamné en bloc.
Certes, il serait bien difficile de défendre un système qui, avec le nazisme, a constitué l’un des deux grands fléaux du XXème siècle, responsable de millions de morts et des crimes les plus atroces qu’ait connus l’humanité. Malgré tout, il semble un peu hâtif de l’approcher en bloc, sans nuances.

Pour nous en tenir à l’exemple de 1956, il serait intéressant de comparer les situations respectives de la Hongrie et de la Pologne. C’est, on a parfois tendance à l’oublier, de Pologne que partit le mouvement contestataire. Plus précisément de Poznań où, en soutien à une grève des ouvriers métallurgistes, une foule de 100 000 personnes manifesta le 28 juin dans les rues de la ville. Manifestation violemment réprimée par les chars de l’armée polonaise. Bilan : un peu moins d’une centaine de morts. Rien à voir avec l’ampleur de l’insurrection hongroise qui suivra quatre mois plus tard, mais ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. L’une des raisons pour lesquelles le mouvement fit long feu : la direction du Parti plaça à la tête du pays un homme qui sut apaiser les esprits par des promesses d’assouplissement et de conciliation, Władisław Gomułka. À la différence du Hongrois Imre Nagy, Gomułka ne promit pas une sortie de la Pologne du Pacte de Varsovie. Les Polonais, même s’ils durent subir quelques procès, ne connurent pas la violente répression, notamment les pendaisons en masse, engagée par le régime de János Kádár entre 1956 et 1958. Mais ensuite ?

Le Hongrois János Kádár allait par la suite modérer sa politique pour proclamer une amnistie en 1966 (limitée aux réfugiés non fichés comme dangereux) et engager, sous l’appellation pudique de Nouveau Mécanisme économique, les grandes réformes de 1968 qui bousculèrent considérablement les principes de l’économie socialiste. Les Polonais connurent au contraire un durcissement de leur régime, Gomułka décevant les espoirs qu’il avait suscités en s’enfonçant dans une sorte de dictature. Un faux départ qui allait aboutir à de nouveaux affrontements entre le peuple et la direction du pays (grèves de Gdańsk en 1970 et 1980, naissance du mouvement Solidarność), alors que, marquée par le slogan de Kádár « Qui n’est pas contre nous est avec nous », (sous-entendu: je ne vous demande pas d’adhérer, mais laissez-moi mener à bien mes réformes), la Hongrie allait rapidement devenir la « baraque la plus gaie du camp socialiste” – ou selon moi, la moins triste.

Aujourd’hui, alors que le gouvernement du Hongrois Viktor Orbán prône le retour aux valeurs strictement nationales en réservant l’exploitation des ressources naturelles aux seuls Hongrois (terres agricoles, eau, gaz, etc.), la Pologne s’ouvre au capital étranger. Une approche pragmatique qui se traduit par de bons résultats, alors que les Hongrois sont en pleine crise. Nous voyons ainsi la Hongrie se traîner péniblement dans la queue du peloton des ex pays de l’Est. Cette Hongrie qui, voici quinze ans, caracolait brillamment en tête du groupe, attirant à elle seule la moitié du stock investi dans l’ensemble de l’Europe centrale et orientale.

À qui la faute? Bien évidemment, pas aux dirigeants actuels du pays, mais aux précédents gouvernements, à Bruxelles et autres démons, nous dit Orbán. Sauf que le gouvernement de Gordon Bajnai, lorsqu’il passa en 2010 la main à Viktor Orbán, avait nettement redressé la barre et que le mal avait débuté dès 2001, sous le premier gouvernement Orbán.

Mais laissons nos couteaux au vestiaire et reprenons un peu de recul par rapport à l’Histoire. Viktor Orbán a un jour déclaré que le grand mal du XXème siècle fut le communisme. Certes, ce fut un fléau. Mais quid du nazisme et du fascisme ? Au moment où l’on célèbre en Hongrie la mémoire de l’Amiral Horthy, voire d’un écrivain nazi comme József Nyírő, cela donne à réfléchir…

*Photo : HaTm.

Libé : Nicolas Demorand exige du protectionnisme pour son canard boiteux

Nicolas Demorand protectionnisme Libération

Entre le fou-rire et la colère, c’est ainsi que nous laisse l’éditorial de Nicolas Demorand paru ce samedi dans Libération. Intitulé « Régulation », la prose du directeur de Libé, journal dont la santé se fait de plus en plus chancelante, dénonce « la fascination pour le numérique, les miracles qu’il permet, la réalité qu’il façonne, masque la brutalité du capitalisme qui lui a permis de se déployer ; l’inéquité des échanges qu’il suscite; la fragilisation de certains piliers de la démocratie qu’il accélère, du marché régressant à l’âge des monopoles aux journaux incapables, quels que soient leurs investissements, de financer durablement la production d’informations de qualité […] ».

Le rire nous saisit lorsqu’il en appelle à une « souveraineté numérique » et qu’il fustige « les quolibets libertaires ». Voilà donc le journal de la rue Bellanger utilisant la même sémantique qu’un Nicolas Dupont-Aignan, un Henri Guaino ou même une Marine Le Pen. Alors qu’elle n’a eu de cesse de dénoncer ceux qui utilisaient ces termes moisis et partait même à la chasse contre ceux qui, à gauche, devenaient « plus dangereux que le Front National », en usant de certains termes, la direction de Libé doit être en proie à une terrible inquiétude pour se faire, le temps d’un samedi matin, apôtre du souverainisme et contempteur des libertaires.

Demorand en appelle carrément au protectionnisme pour sauvegarder le secteur qui le nourrit. Mais, et c’est précisément ceci qui nous met en colère, il le réclame sans écrire le mot, utilisant ce cache-sexe sémantique que constitue le mot « régulation ». Lorsqu’il rappelle « l’exception culturelle » obtenue par les Etats européens dans le cadre des négociations du GATT, à l’époque où Edouard Balladur occupait Matignon; lorsqu’il milite pour la mise en place de la « taxe Google », il en appelle évidemment au protectionnisme, même déguisé. Ce protectionnisme que son journal combat de toutes ses forces lorsque d’autres le souhaitent pour l’industrie, pour défendre les ouvriers, ces beaufs qui ont la trouille de la mondialisation sans frontières. Demander des mesures protectionnistes pour défendre l’industrie nationale, cela demeure nationaliste, frileux et ouvre la porte à la xénophobie. Supplier l’Etat de les mettre en place pour sauver les copains du ciné, et plus encore pour sa propre gamelle, c’est responsable !

On comprend pourquoi plus aucun ouvrier ne lit aujourd’hui Libération sans pleurer de rire et de colère mêlés. Et on demande solennellement au gouvernement que s’il devait -on peut rêver- finir par écouter Arnaud Montebourg et instaurer des barrières au libre-échange, la presse quotidienne qui conchie le protectionnisme industriel soit la dernière à en bénéficier. Libé mais aussi Le Figaro, qui n’est en reste en matière de mondialisation heureuse, doivent enfin être responsabilisés. Après tout, un journaliste indien ou philippin pourrait très bien faire le même travail que Nicolas Demorand pour beaucoup moins cher. Et sans doute mieux, à lire l’édito de ce dernier.

*Photo : Matthieu Riegler.

Pascal Bruckner : L’islamophobie, ça n’existe pas !

Pascal Bruckner islam islamophobie

Causeur. Avez-vous peur de l’islam ?

Pascal Bruckner[1. Pascal Bruckner est écrivain et philosophe. Dernier ouvrage paru: Le fanatisme de l’apocalypse – Sauver la terre, punir l’homme, Grasset 2011.]. Absolument pas ! Avant la révolution iranienne, j’étais un grand admirateur de la culture arabo-musulmane et j’aimais beaucoup me rendre dans les mosquées. Depuis, je suis un peu refroidi. L’islamisme nous a fait oublier la grandeur de l’islam d’autrefois. Le fanatisme musulman dans ses expressions extrêmes évoque pour moi les images du congrès de Nuremberg en 1935, ou Masse et puissance d’Elias Canetti. Cependant, s’agissant de la France, le problème se pose différemment puisqu’on y discute avec des citoyens épris de libertés individuelles qui maintiennent leurs croyances dans la sphère privée. Dans ce contexte, ce n’est pas l’islam qui m’effraie, mais la lâcheté de nos élites, droite et gauche confondues, et les arguments qu’elles inventent pour justifier notre abandon face au fondamentalisme. D’ailleurs, peut-être que l’islam nous rend un grand service en redonnant vie à des idéaux que nous ne défendions plus que de façon routinière et mécanique.?[access capability= »lire_inedits »]

Vous avez été l’un des premiers, dès 2002, à déconstruire la notion d’« islamophobie », concept que vous jugez totalement inopérant…

Plus qu’inopérant, mensonger et dangereux ! Ce mot-valise créé à la fin des années 1970 par les mollahs iraniens et calqué sur le terme « xénophobie » visait à interdire toute critique de l’islam, notamment, à l’époque, celle des féministes américaines comme Kate Millett, contre les atteintes aux droits des femmes en Iran. Aujourd’hui, il faut reconnaître que la supercherie a fonctionné : non seulement, le mot est universel, mais la chose est considérée, à côté de l’antisémitisme et du racisme, comme l’un des grands crimes de notre époque. Le génie en l’occurrence est d’avoir assimilé l’islam à une race, alors qu’il est une confession universelle Si toute espèce d’atteinte aux textes canoniques du Coran est vue comme un acte de racisme, la religion devient alors un objet intouchable. Cette confusion entre pensée critique et offense discriminatoire était l’objectif des fondamentalistes.

Mais « juif » n’est pas une race non plus: or, beaucoup de gens se plaignent que la critique du judaïsme comme religion soit de facto interdite. Comment faire la différence entre « antisémitisme » et « islamophobie » ?

C’est très simple. Le racisme s’adresse à l’Autre en tant que ce qu’il est, c’est-à-dire, Arabe, Noir, Juif, sans se soucier de ce qu’il pense, croit ou fait. L’islam est un système de croyances, donc un système d’idées. Pour les non-croyants, c’est une idéologie parmi d’autres qui peut être soumise à des analyses et des réfutations. Il n’y a pas plus d’islamophobie qu’il n’y a de « marxophobie » ou de « libéralophobie » ! Mais le droit légitime à la critique ne doit pas remettre en cause le droit de pratiquer la religion de son choix et de se rendre dans à la synagogue, au temple, à la mosquée, ou à l’église. C’est une liberté intangible.

Permettez-nous d’insister : les attaques contre l’islam ne cachent-elles pas quelquefois la haine des musulmans et/ou des Arabes ? Est-il si facile de distinguer la critique des croyances de la détestation des croyants ?

Non ce n’est pas facile, et c’est justement le rôle de l’analyse politique et du droit de faire cette distinction. Que l’on aime ou non les musulmans ou les juifs, dans les pays démocratiques, on doit vivre avec eux, sans leur porter atteinte. Attaquer les lieux de culte relève du code pénal et, sur ce point, il y a consensus. Le problème, je le répète, c’est cette association entre le mot « islam » et le mot « phobie ». Il n’y a pas plus d’« islamophobie » que de « christianophobie » (malgré les efforts de certains, le terme ne prend pas), de « bouddhaphobie », ou d’« hindouistophobie » − alors que l’hindouisme a également ses fanatiques.

Pourquoi la greffe sémantique a-t-elle pris pour l’islam ?

Parce que, pour une grande partie de la gauche et même de la droite, l’islam, plus qu’une religion, est le représentant mondial des opprimés d’aujourd’hui. Les masses musulmanes sont en quelque sorte les substituts d’un prolétariat qui a disparu et d’un tiers-monde qui n’est plus porteur des grands idéaux révolutionnaires. La gauche et l’ultra-gauche entretiennent une confusion catastrophique entre les masses révoltées, le milliard d’hommes qui obéit à l’islam, et une religion qui est pour le moins problématique, y compris et surtout aux yeux des musulmans.

La notion d’ « islamophobie » est-elle destinée à intimider les musulmans ?

Absolument ! Ce terme n’est pas prioritairement dirigé contre nous, « kafirs », incroyants, infidèles et autres souchiens mais essentiellement contre les musulmans progressistes, indifférents, sceptiques, athées, qu’il faut ramener à toute force dans le bercail du Coran officiel. C’est donc à eux que s’adresse l’anathème. J’en veux pour preuve un livre publié il y a une dizaine d’années par Vincent Geisser[2. La Nouvelle islamophobie. La Découverte, 2003] qui dressait une véritable liste de proscription de musulmans montrés du doigt pour avoir trahi leur culture. J’ai pu observer ce même raisonnement aux États-Unis et en Angleterre, il y a quelques années, lors d’une polémique qui m’a opposé à Ian Buruma et Timothy Garton Ash : ils attaquaient très violemment Ayaan Hirsi Ali, députée néerlandaise d’origine somalienne, en disant en substance : « Bien sûr, il est regrettable qu’elle soit condamnée à mort, mais en s’adonnant au fanatisme laïque et en refusant d’honorer la culture dont elle était issue, elle l’a un peu cherché. » Timothy Garton Ash a reconnu sa faute, Ian Buruma un peu moins.

C’est étrange, Ian Buruma a pourtant écrit un ouvrage intitulé On a tué Theo Van Gogh − un assassinat qui avait eu peu d’écho en France…

C’est vrai, Ian Buruma a changé de position après ce livre. Alors qu’il m’accusait de céder aux charmes de Ayaan Hirsi Ali, je lui avais répondu : « Et vous, à ceux de Tariq Ramadan ! » Mais au-delà de cette polémique, l’argument de la « trahison des siens » reflète une forme contemporaine de culturalisme selon laquelle chaque être humain est prisonnier de son appartenance religieuse, de son clan, de sa communauté. Pour ses défenseurs, vouloir quitter l’islam pour passer à un mode de vie individualiste où l’on choisit soi-même ses options religieuses équivaut à renier ses racines.

Les ennemis de l’intérieur sont toujours les plus dangereux, en effet. Malgré tout, dans le débat français, le terme « islamophobie » est utilisé aujourd’hui de façon extrêmement récurrente et sans guillemets pour accuser de racisme des non-musulmans. Ghaleb Bencheikh observe la montée d’une hostilité essentialiste à l’égard de l’islam dans la société française, particulièrement au cours du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Est-ce votre opinion ?

Qu’il existe une crainte et peut-être une obsession de l’islam, c’est certain. C’est d’ailleurs étrange quand on songe que seulement 16 millions des 500 millions d’Européens de l’Union sont musulmans. Preuve que ce n’est pas la force de l’islam qui est inquiétante mais notre faiblesse par rapport à une religion qui, à l’image du catholicisme sous l’Ancien Régime, est intransigeante et prétend régenter l’ensemble des consciences humaines. Quand on s’indigne des critiques prétendument stigmatisantes de l’islam, on oublie la violence inouïe de la Révolution française à l’égard des prêtres, les églises que l’on brûlait, les nonnes violées, les archevêques pendus. Les musulmans n’ont pas subi le millième de ce qu’ont subi les catholiques en France, et dont ils se remettent à peine.

Entre-temps, les droits de l’homme sont passés par là : on ne va pas regretter qu’on ne pende pas les imams …

Certes, mais il faut remarquer que les révolutions arabes de 2011 et 2012 ont été menées au nom de Dieu alors que les grandes révolutions européennes se sont faites partout contre la religion dominante, le christianisme. L’Église était considérée comme un des piliers du pouvoir alors que la mosquée est du côté de la résistance. Je trouve cela symptomatique. Il est délicat d’appliquer au « Printemps arabe » une grille de lecture issue de la Révolution française.

D’autant plus idiot que cela revenait à ignorer que, sous les régimes précédents, Dieu était en prison alors que, sous l’Ancien Régime en France, Dieu était au pouvoir. Les ancêtres idéologiques de Ben Ali et de Moubarak étaient jacobins, pas prêtres. Mais revenons-en à la question qui nous occupe : puisque même les démocraties ont leurs tabous et leur sacré, peut-on imaginer une démocratie qui interdirait le blasphème ?

Pas dans la tradition française ! Nous nous sommes édifiés quatre siècles durant contre l’omnipotence du christianisme alors que, dans les pays musulmans, l’islam embrasse l’intégralité de la vie, y compris publique. Le rétablissement du délit de blasphème,aboli en I792. signifierait le retour à l’Ancien Régime. D’où l’importance de ne rien céder aux propagateurs de la censure contre les diffamateurs de la religion.[/access]

Congrès de Toulouse : Harlem Désir est-il lepenisé ?

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Harlem Desir PS UMP FN

Ça pour être violent, il fut violent le discours d’Harlem Désir au congrès socialiste de Toulouse. Tous les commentateurs l’ont remarqué après sa prestation d’hier. Ce que tous les commentateurs oublient -peut-être parce que comme les autres Français, à ce qu’en disait un officier supérieur depuis déchu, ils ont la mémoire courte-, c’est qu’on a vu bien pire, en matière de violence – et pas toujours verbale – dans un congrès socialiste : Qui se souvient du congrès de Pau, en 1975 et de Jean Poperen qualifiant l’ancien chef du PSU, alors juste rallié au PS, de « Rocard d’Estaing » ? Qui se souvient du congrès de Rennes en 1990, où les jeunes militants jospinistes et fabiusiens en vinrent plus d’une fois aux mains ? Et du dernier congrès, à Reims, qui aurait dû se clore devant les tribunaux pour fraude électorale si Ségolène avait tenu parole. Bref, les congrès, c’est pas les plateaux télé, c’est un exercice old school où la violence verbale chasse le temps d’un week-end le spleen du militant, surtout quand il est bien emmerdé d’être enfin au pouvoir…

Mais rien de tout cela dans la Ville Rose où toute la haute cléricature socialiste portait des lunettes de la même couleur pour cause de synthèse – un mot qui vaut à la fois pour les accords bidons de façade et pour les hallucinogènes chimiques genre ecstasy ou LSD.

Si donc violence il y eut, elle fut exclusivement réservée aux voisins d’en face, les méchants de l’UMP, derniers vestiges du sarkozysme honni pourtant balayé le 6 mai dernier par le peuple français sur le score sans appel de 48,6% des votants  en faveur de François Hollande. Car il se trouve que non seulement les dirigeants de l’UMP n’ont pas eu la décence élémentaire de procéder, après cette défaite historique, à un seppuku collectif dans leurs somptueux locaux de la rue de Vaugirard, mais qu’en plus il persistent dans l’erreur, ce que le pointilleux Harlem ne saurait tolérer.

Première contrevérité pointée par le nouveau boss du PS – ou disons, par celui qui se croit l’être – la sarkonostalgie dont arguent maints dirigeants de l’UMP. C’est bien sûr, nous dit Harlem, un artefact forgé dans les cabinets noirs de la droite et repris en chœur par les sondeurs et plumitifs aux ordres. Personne ne saurait regretter Sarko, et le Premier secrétaire va le prouver scientifiquement à la tribune. Pour ce faire, il ne s’appuiera pas sur léger sentiment de cocufication d’un million de salariés spoliés de 40 à 100 euros mensuels d’heures sup depuis quelques mois, mais élèvera le débat : »Mais de quoi les Français devraient-ils être nostalgiques ? Du yacht de monsieur Bolloré ou de celui de monsieur Takkiedine ? Du soutien à Ben Ali ou de la tente de Kadhafi plantée dans les palais officiels en plein Paris? Des interviews dans Minute de Nadine Morano ou des Auvergnats de Brice Hortefeux ? »

C’est-y pas envoyé, ça ? D’autant plus que ce premier placage en appelle immédiatement un autre : la dénonciation virulente de la néofachisation de la droite tradi, à commencer par celle de son collègue encore en poste, pour au moins quelque temps, à l’UMP : « Quant à monsieur Copé, monsieur Fillon est peut-être en train de lui voler son pain au chocolat, mais ce n’est pas une raison pour empoisonner toute la France en jouant avec les peurs, les amalgames et les préjugés. »

La conclusion s’imposait d’elle-même, et croyez-moi, c’est grand comme du Jaurès : « Ça suffit la droite UMP-FN! Ça suffit la lepénisation de la droite ! Mais où sont les républicains de droite? Pourquoi se taisent-ils ? »

Et ben justement, puisqu’Harlem parle de se taire, peut-être qu’il aurait dû aussi se taire lui-même, ou au moins (re)lire son discours avant de l’ânonner en scène. Car c’est bien beau de traquer la lepénisation des esprits quand on convoque soi-même une image choc aussi tangentiellement raciste que celle d’un chef d’Etat arabe qu’on laisse planter sa tente « dans les palais officiels en plein Paris ». Bien sûr que les faits évoqués sont réels, et pouvaient légitimement choquer. Mais était-il vraiment indispensable de les présenter ainsi (et en oubliant au passage le contexte touchy de la libération des infirmières bulgares et des ses contreparties, désagréables, mais probablement obligatoires, car faisant partie du deal, pour Nicolas Sarkozy)?

Si c’est seulement la collusion de Sarkozy avec un dictateur qu’Harlem voulait vilipender, sans prendre le risque de lui-même flirter « avec les peurs, les amalgames et les préjugés », il aurait été tellement plus simple –et plus propre- de parler de « réception en grande pompe », de « tapes dans le dos », voire de « honte pour la France ». Mais non, pour faire peuple, Désir s’est vautré dans le lieu commun fantasmatique du bougnoule qui squatte impunément l’Hôtel Marigny avec –qui sait ?- ses chameaux et son harem. Car c’est bien avec ça qu’a joué le Premier Secrétaire et c’est bien ça qu’ont applaudi les congressistes déchainés. Tsss-Tsss…

Sommes-nous amusés par cette grossière contradiction? Voui ! Sommes-nous surpris? Meu non ! Pour être gentil, nous commencerons par dire en termes euphémiques ce que tout le monde sait au PS : Harlem Désir n’est pas spécialement réputé pour ses talents d’orateur. Ni d’ailleurs pour ses dons de théoricien, ou de tacticien, ou d’homme de terrain (toutes ses tentatives de candidature aux législatives se sont soldées par des catastrophes électorales. Son mandat populaire de député européen, il le tient par la grâce du scrutin proportionnel, où il a été deux fois tête de liste PS dans la circonscription Île-de-France en 2004 et 2009, année où il est réélu député européen avec le score fabuleusement minable de 13,58 % des voix, en recul de 11,45 points par rapport à 2004.

Cette légère légèreté fut-elle un handicap dans son accession au fauteuil de Premier secrétaire ? Que nenni, elle lui a ouvert une voie royale vers les sommets : Harlem, contrairement à sa prédécesseuse Martine, ne risque pas faire de l’ombre à Hollande et Ayrault. Et contrairement à son concurrent Cambadélis il ne profitera de son poste pour ourdir manœuvres, embuscades et complots. Voilà pourquoi Harlem aura été, malgré son lourd passé aubryste, le seul candidat adoubé par l’Elysée.

Depuis le congrès d’Epinay en 1971, la liste des premiers secrétaires du Parti n’est pas si longue : en quarante-et-un ans ils ont été neuf en tout à occuper ce poste : François Mitterrand, Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Henri Emmanuelli, Lionel Jospin, François Hollande, Martine Aubry, Harlem Désir. Cherchez l’erreur.

Primaire UMP : Jérôme Cahuzac vote Fillon

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Un dirigeant de l’opposition peut-il légitimement appeler son camp à manifester dans la rue son opposition à la politique du gouvernement ? Si nous parlions du Bahreïn ou de la Biélorussie, la réponse serait dans la question. Mais il semble que cette logique d’impossibilité majeure vaille aussi chez nous, au moins pour certains.

Ainsi, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac a estimé ce lundi matin sur RTL que Jean-François Copé, qui a dit songer- s’il était élu à la présidence de l’UMP – à appeler les Français à « descendre dans la rue » pour manifester contre la politique du gouvernement socialiste, en appelait au « désordre ».

Ce dimanche, le secrétaire général de l’UMP avait osé envisager une mobilisation comparable à celle du mouvement en faveur de l’école libre en 1984, marquée par une manifestation géante qui enterra ad vitam aeternam le projet de loi socialiste de service public unifié de l’Education.

On comprend bien que 28 ans après les faits, cette claque évoque de mauvais souvenirs mais on aurait tout de même pu attendre un peu plus de rigueur, surtout de la part d’un ministre du Budget. Au lieu de quoi, Cahuzac en fit des tonnes, comme l’atteste ce petit best of :

« J’estime que cet appel est, de mon point de vue, disqualifiant pour ce personnage »

« Nous avons là quelqu’un qui est candidat à la présidence de l’UMP et qui au fond a si peu confiance dans son parti, dans ses troupes parlementaires, qu’il en appelle à la rue, c’est-à-dire au désordre »

« Il démontre que, pour l’instant en tous cas, ce n’est pas un homme d’État. »

Heureusement que le PS, quand il était dans l’opposition, n’a jamais appelé le peuple de gauche à descendre dans la rue, sinon, on aurait frisé la mauvaise foi.

« Poitiers 732 »: mythes de droite contre fantasmes de gauche

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Generation identitaire Poitiers

Ils soutiennent à grands cris les Pussy Riots là-bas, mais réclament bruyamment ici la mise au pas et au ban des jeunes militants de Génération identitaire. Allez comprendre. Il faut croire que chanter dans une église en activité, c’est moins grave que de brailler dans une mosquée en construction.
En tout cas, à défaut de consistance historique ou de poids politiques, ces jeunes gens peuvent se targuer d’une certaine intelligence médiatique. À quelques dizaines, sans la moindre violence et grâce à la complicité gracieuse des journalistes indignés, ils ont suscité un émoi considérable. Certains confrères ont immédiatement ressorti les trémolos des grands jours et brandissent La Droite brune, livre que publie Renaud Dély ces jours-ci. Oui, dans la France de 2012, on peut jouer à se battre contre le nazisme.

« Provocation inacceptable », « agissements violents », « menace pour l’ordre public », les commentaires et glapissements ont été à la mesure du danger supposé. En entendant Mélenchon et Désir réclamer la dissolution du « groupuscule fanatique » comme s’ils parlaient des SA en 1934, en découvrant que cette dissolution serait à l’étude en haut lieu, on imagine en effet que des hordes armées ont déferlé sur nos villes, massacrant, violant et pillant. Et on découvre sur YouTube que des jeunes prétendant lutter contre « l’islamisation de la France » se sont introduits sur le chantier d’une mosquée, sont montés sur la terrasse d’un des bâtiments inachevés et y ont déployé des banderoles sur lesquelles on pouvait lire « 732. Génération identitaire » ou encore « Immigration, Construction de mosquée: référendum! » Après quelques heures d’occupation et des négociations, ils ont quitté les lieux sans intervention des forces de l’ordre et sans avoir commis de déprédation. Quatre militants ont été mis en examen et soumis à un strict contrôle judiciaire qui leur interdit de rencontrer les autres membres du groupe – donc de participer à la convention qui se tiendra à Orange les 3 et 4 novembre.

En attendant que le tribunal se prononce sur une éventuelle « provocation à la haine raciale », le crime présumé justifie non seulement que les plus hautes autorités de l’Etat aient bruyamment exprimé leur indignation, mais encore que le gouvernement étudie la possibilité de dissoudre Génération identitaire, comme l’a expliqué Manuel Valls à l’Assemblée sans que cette éventualité ait paru inquiéter quiconque, bien au contraire puisque cette mesure est réclamée par le ban et l’arrière-ban de la gauche associative. Toutefois, le Président de la République, seul habilité à prendre une décision aussi grave, semble un peu plus circonspect. « La liberté d’association est aussi un droit à protéger. Il faut donc des éléments tangibles pour conduire à l’interdiction », explique un conseiller dans Libération, tandis qu’un mystérieux spécialiste affirme que « c’est simple sur le plan politique mais compliqué juridiquement ». Ah bon ? Sauf à décréter que la liberté ne doit profiter qu’aux gens professant des opinions préalablement estampillées comme acceptables – et par qui ? –, on peut au contraire trouver que c’est aussi compliqué politiquement. Non pas qu’en matière d’opinion il soit toujours interdit d’interdire. Contrairement à pas mal de mes amis qui prétendent que la liberté d’expression doit être absolue, cela ne me dérangerait pas outre mesure qu’un parti se réclamant ouvertement du nazisme soit déclaré hors-la-loi. En revanche, j’aurais été violement opposée à ce qu’on fasse subir le même sort au Parti antisém… pardon antisioniste de Dieudonné, Soral et consorts[1. Après que Claude Guéant eut envisagé l’interdiction de la « Liste antisioniste » présentée aux élections européennes, j’étais même allée débattre avec Dieudonné.]. Tout est question de limite.

Il faut donc se demander si les occupants de la mosquée de Poitiers les ont franchies, ces limites. Commençons par leurs méthodes. Leur action totalement non-violente évoque furieusement les happenings de feu Ras-l’Front ou encore les occupations menées par le DAL et toutes sortes de groupes ayant compris depuis longtemps que jouer la carte spectaculaire était le meilleur moyen de compenser leur faiblesse numérique. Quelques dizaines de personnes envahissant un lieu public ou transgressant ouvertement la loi peuvent en effet attirer autant de caméras que des dizaines de milliers battant le pavé. Quand il s’agit des membres d’Act Up s’étendant sur le parvis de Notre Dame de Paris pour protester contre le refus de l’Eglise de recommander le préservatif ou de militants écolos se livrant à l’arrachage de plants de maïs transgéniques, les réfractaires et leurs infractions bénéficient de la sympathie générale – et souvent d’une relative clémence de la justice. Dans certains cas, l’illégalité est tolérée voire encouragée, y compris quand elle prend la forme d’une occupation d’un lieu public ou privé.
À l’évidence, ce ne sont donc pas les méthodes de Génération Identitaire qui ont affolé le braillomètre[2. Que Cyril Bennasar soit remercié pour avoir inventé cet instrument mesurant l’indignation de gauche.], mais les idées que ces méthodes entendent servir. Avant de les examiner brièvement, rappelons qu’il ne s’agit pas de dire si ces idées sont ou non sympathiques mais de savoir si elles dépassent les bornes du débat démocratique. Pour commencer, GI observe la progression de l’islam en France et s’en désole. À en croire le sondage publié cette semaine par Le Figaro, pas mal de Français partagent cette inquiétude, mais pour nos directeurs de conscience médiatiques, cela sera sans doute une raison supplémentaire de tenir ce peuple en suspicion. Pour beaucoup, il est déjà scandaleux d’observer que l’islam change la société, alors envisager que ce changement soit autre chose que merveilleux, c’est carrément insupportable. Je ne vois pas comment on peut en même temps ânonner le catéchisme de la diversité et prétendre que cette diversité ne change rien à la France, mais je n’aime pas le terme « islamisation » qui laisse penser qu’il y a une volonté délibérée de conquête idéologique, laquelle n’existe que dans les franges marginales et radicales. Par ailleurs, il est essentiel d’établir une distinction claire entre la critique de l’islam et la détestation des musulmans – et c’est notamment sur ce point que le juge devra apprécier les propos tenus par les jeunes identitaires. Il devra aussi dire s’il est légal de demander un référendum pour remettre en cause un droit constitutionnel, en l’occurrence la construction de lieux de culte: l’organisation d’une consultation sur l’immigration elle-même me semble à la fois problématique et inutile – tant il est clair qu’une majorité de Français, toutes sensibilités et toutes origine confondues, comprend instinctivement que la poursuite de l’immigration est le premier frein à l’intégration des immigrés. Pour autant, ceux qui exigent ce référendum en ont parfaitement le droit. En revanche, si on peut discuter de la hauteur des minarets et réclamer l’application scrupuleuse de la loi de 1905 quant au financement, chacun, dans la République laïque, doit pouvoir pratiquer son culte dans les édifices appropriés. En clair, si GI sort de la légalité, c’est sans doute en réclamant que la construction de mosquée soit l’objet d’une consultation. On admettra que cette infraction, même si elle est avérée, n’est pas un crime.

En réalité, au lieu de prononcer des oukazes moraux et d’exiger des condamnations pénales qui ne peuvent que renforcer l’influence de ceux que l’on prétend combattre, il serait plus pertinent de les contester politiquement et historiquement (mais la pertinence, il y a des maisons pour ça). Le premier reproche que l’on devrait adresser aux identitaires, c’est d’avoir de la bouillie historique dans la tête. Toute personne ayant dépassé l’école primaire devrait en effet savoir que Charles-Martel-qui-a-arrêté-les-Sarrasins-à-Poitiers relève autant de la mythologie que nos ancêtres gaulois. Alors certes, les mythologies ont leur importance, mais en l’occurrence, ces jeunes gens semblent prendre cette affaire au premier degré. Il faudrait leur expliquer. Dans la foulée, on leur dira tout le mal qu’on pense de leur slogan : « L’identité, elle est à nous ! On s’est battus pour la reprendre, on se battra pour la reprendre ! ». Ah bon, petit con, tu t’es battu où, contre qui ? Jouer à la résistance, ce n’est pas plus malin quand on est identitaire de droite que quand on est antiraciste de gauche. De plus, ces filles et garçons qui invoquent la France à tout bout de champ ignorent visiblement que sa grandeur, précisément, est que son identité n’appartient pas à un « nous » fermé, mais à tous ceux qui acceptent en partage sa culture et son histoire.

Que certain des propos tenus par les militants identitaires soient passibles d’une condamnation pénale, c’est possible. Exiger qu’ils soient interdits de parole, c’est autre chose. Pourtant, ces pulsions épuratrices se cachent de moins en moins, au contraire, elles font office de brevet de bonne conduite : ici on dénonce le journaliste réac, là on réclame la mise à mort symbolique de tel écrivain suspect, ailleurs on exige la dissolution du Bloc identitaire. Chacun n’a que le mot liberté à la bouche, mais on dirait que le champ des opinions qu’on a le droit de défendre se rétrécit chaque jour. Un démocrate conséquent devrait au contraire être attaché à ce que puissent être dites des choses qui le choquent, voire qui le révoltent. Mais dans notre belle démocratie, on ne veut plus discuter, on veut effacer. Alors vous, je ne sais pas, mais moi je commence à avoir la trouille. Parce que dans le monde que nous préparent les amoureux de la tolérance, il n’y aura pas de place pour la moindre divergence.

Voyage au bout de Paris

Patrick Buisson Céline Deutsch Paris

Après ce qui s’est passé, il aurait pu se tenir un peu tranquille, le Buisson. Rester discret, baisser les yeux, faire le modeste, le minuscule, l’invisible, tapi au fond de son trou, calfeutré hors de la vue, loin des yeux loin du cœur, petite souris grise après avoir été si longtemps le gros chat noir du Sarkozy, avoir droitisé la campagne présidentielle, lepenisé l’UMP, maurrassisé les vierges et les innocents. Dehors le coupable, la vermine, la crapule ! Tout le monde pensait en être débarrassé, ne plus le voir que repentant, contrit, humilié, Canossa, bourgeois de Calais, chemise aux genoux et corde à la main. Eh non. Rien du tout. Le voilà qui revient, le Buisson, et pas par la lucarne du troisième encore, par la grande porte, sans vergogne, publiant, on vous le donne en mille tellement que c’est à n’y pas croire, un gros livre illustré sur Le Paris de Céline. La reprise papier et photo de luxe du film diffusé il n’y a pas longtemps sur les écrans, avec Lorant Deutsch lisant tellement vite qu’on s’y serait cru, dans le déluge, le raz-de-marée, la noyade sous les mots. Céline/Buisson, Buisson/Céline : cherchez l’erreur ? Il n’y en a pas. Et voilà que Buisson, sans nous demander notre avis, nous prend par la main et nous raconte l’histoire du Maître et celle de Paris, en nous montrant les lieux où Céline a passé sa triste existence.

C’est Passage Choiseul que tout a commencé. Le passage des Bérézinas, le bien nommé, là où Louis-Ferdinand Destouches est élevé à coups de baffes et de nouilles sous une cloche de verre de 190 mètres de long qui empeste le gaz d’éclairage, l’urine et la crotte de chien. En cette fin de XIXe siècle, on y parle surtout de microbes, de maladies ; de médecins, aussi, qui seront les héros de nouveau siècle, et de musique par là-dessus, le passage Choiseul jouxtant les Bouffes parisiennes, temple élevé par Offenbach à la gloire de l’opérette. S’y dessine tout l’avenir du jeune Louis-Ferdinand, qui sera médecin, jusqu’à la moelle et jusqu’à sa mort, et musicien, dans chaque ligne des futurs romans qu’il signera Céline, du nom de sa grand-mère, celle qui l’emmenait le jeudi au cinéma Robert Houdin voir les premiers films de Méliès.

Après bien des tours et des détours, après la Grande guerre, une blessure et un mariage à Londres, le Cameroun, Rennes et Genève, Louis-Ferdinand devenu docteur Destouches revient au bercail, ou presque. À Clichy la rouge, médecin de banlieue puis de dispensaire, confronté directement, cette fois, à la misère la plus crue, la plus sale, la moins poétique. C’est là qu’il va écrire le Voyage au bout de la nuit, « le lyrisme de l’ignoble, qu’il appelle ça ». Un livre d’une noirceur qui transforme les auteurs populistes du temps, les joyeux prolétariens à la Barbusse et à la Dabit, en marchands de violettes. C’est ici que débute d’une des plus grandes aventures littéraires du siècle, le triomphe inattendu du Voyage frayant la voie à celui de Mort à crédit, encore plus noir et plus ignoble, et à une brassée de chefs-d’oeuvre.

Dans Paris aussi, le voyage se poursuit : forcé de quitter Clichy et le dispensaire après la parution de Mea culpa, un pamphlet antisoviétique, Céline s’installe non loin du passage Choiseul, à Montmartre, où il écrit et s’encanaille, enchaînant les visites aux bordels avec ses nouveaux copains, le peintre Gen Paul ou l’acteur Le Vigan, dit La Vigue. C’est là qu’il passe la guerre, la deuxième, échappant sans le savoir à la mort, l’appartement du dessous abritant un groupe de résistants résolus à faire la peau à celui qui est devenu, pour des raisons obscures, le chantre de la collaboration la plus violente et de l’antisémitisme le plus délirant. En juin 44, Céline, qui sait ce qui l’attend s’il reste à Paris, décampe sans demander son reste avec sa femme Lucette et son chat Bébert, direction Sigmaringen et autres châteaux hantés. Il ne reviendra qu’en 1951, après sept ans de fuite sur les routes dévastées d’une Allemagne vaincue et d’exil glacial au Danemark. Plus sombre que jamais, c’est un mort-vivant qui s’installe avec Lucette, ses chiens, son chat, ses livres, sa méchante humeur et son épouvantable réputation, « ordures, stalinien, naziste, pornographe, charlatan, fléau (…), perfide pire que tout, vérole », dans un pavillon décati de Meudon, la Villa Maïtou. « Dernière halte avant le grand trou où le voyageur va enfin poser ses bagages ». Il les y dépose, mais pas bien longtemps. Juste assez pour boucler encore quelques chefs-d’œuvre, et pour tirer sa révérence. Rideau. Les amateurs apprécieront.

Patrick Buisson, Le Paris de Céline (Albin-Michel)

Que sont les situs devenus ?

Marcolini situationniste Guy Debord

Paris, 1974. Près de la gare de l’Est, des jeunes qui veulent en découdre avec le capitalisme mettent à sac les magasins en solidarité avec l’anarchiste espagnol Puig Antich, exécuté par le régime de Franco. Ces têtes brûlées nourries au situationnisme se heurtent à la police, jusqu’à ce qu’un bijoutier sorte un revolver devant sa boutique saccagée[1. Pour une relation des faits et de leurs enjeux, lire l’article de Thierry Marignac publié dans Livr’arbitres n°8 (été 2012), « Le situationnisme patriote » et la contribution anonyme (« Aux libertaires ») de Guy Debord à l’ouvrage collectif Appels de la prison de Ségovie (Champ libre, 1980).] et les mette en fuite. Comment les idéaux de la belle et féroce jeunesse situ se sont-ils dissous dans l’émeute ?[access capability= »lire_inedits »]

Remontons la bobine de l’Histoire. En 1957, des jeunes gens regroupés au sein de l’Internationale lettriste basculent d’une politique esthétique à une esthétique de la politique en retournant l’adage de leur ancien maître, Isidore Isou, contre lui-même : « Les vérités qui n’amusent plus deviennent des mensonges. » Nourris au sein surréaliste, ces dissidents radicalisent la critique lettriste de la culture dominante et constitueront le noyau dur de l’Internationale situationniste (1957-1972). Ils s’appellent Guy Debord, Gil Wolman et tentent de dynamiter les barrières de la société bourgeoise pour faire surgir les arts (poésie, cinéma, urbanisme, peinture…) dans la vie quotidienne.
Comme le résume Patrick Marcolini dans son beau livre sur le mouvement situationniste[2. Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée).], l’IS se définissait « à la fois comme une avant-garde artistique, une recherche expérimentale sur la voie d’une construction libre de la vie quotidienne » et un appareil révolutionnaire puisant chez Lautréamont, Hegel, Marx, comme dans la tradition anarcho-libertaire.

La révolution est un dîner de gala

« Notre passé est plein de devenirs. Il n’y a qu’à casser les noix ! », lançait le peintre situ Asger Jorn en prélude à la « révolution de la vie quotidienne » qu’entendaient déclencher ses camarades de combat. Leur mot d’ordre au nom sibyllin : Si-tua-tions ! Cette notion, sans doute inspirée par la lecture de Breton et par l’air du temps sartrien, devait faire de la vie un poème, comme y invitait Raoul Vaneigem dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967), véritable bréviaire de Mai-68. Une situation est une notion tant individuelle que collective, l’envers de l’aliénation marxiste, jouant sur la psychologie, la géographie, l’économie et le social, ce que Marcolini synthétise a posteriori comme « l’ensemble des circonstances matérielles et morales dans lesquelles une personne se trouve prise − au sens où la vie de quelqu’un est toujours tissée de situations concrètes ». La quête des situations et des épanouissements inédits entraîne les situs à arpenter les terrains boueux des communautés gitanes et à suivre la pente du lumpenprolétariat dans d’interminables errances urbaines. La grande grève d’août 1953 leur offre l’occasion de découvrir la dérive, promenade souvent alcoolisée qui permet d’étudier les rapports de l’individu à une rue, une ambiance, un environnement, bref à créer des situations en plein macadam urbain. Ces balades donnent naissance à la psychogéographie, discipline qui rejette l’académisme et l’objectivisme des sciences établies. Guy Debord élabore notamment un plan de Paris qui fait fi des distances, des cloisonnements géographiques, pour s’adapter au plaisir ludique du promeneur. La fête, l’amour, le scandale sont des thèmes omniprésents dans l’univers situ, lequel fait la part belle au jeu, qu’il s’agisse des utopies futuristes de villes-réseaux − telle la New Babylon de Constant −, des expériences cinématographiques de Debord − où la bande-son s’émancipe allègrement de l’image et où les détournements de mots d’auteurs prolifèrent.

« Le spectacle est une misère, bien plus qu’une conspiration » (Debord)

Pour le commun des mortels, situationnisme rime avec spectacle. Avec l’idée de situation, dont il est l’antithèse, le spectacle est LA notion situ par excellence, celle que tout le monde mentionne sans la comprendre, en citant l’essai quasi éponyme de Debord[3. Guy Debord, La Société du spectacle (1967).]. Empruntée à Bertolt Brecht, la conception situ du spectacle désigne « un rapport social entre des personnes médiatisé par des images ». Bien au-delà de son acception la plus superficielle, le spectacle reproduit à l’échelle de la société le rapport de passivité qui s’établit entre les œuvres d’art et les visiteurs d’un musée. Comme Brecht, les situs veulent tuer l’aliénation par l’irruption des spectateurs sur la scène, effacer la distinction entre les acteurs et le public, afin de tous les transmuer en « viveurs ». Debord détourne ainsi la première phrase du Capital de Marx en indiquant : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » entravant la naissance de situations, donc de toute vie quotidienne digne d’être vécue.

Que reste-t-il de nos amours…

À l’orée des années 1960, l’ancrage de l’IS à l’ultra-gauche favorisera des épousailles aussitôt rompues avec le groupe Socialisme ou Barbarie, de Lefort et Castoriadis, lesquels confortent les situs dans leur opposition au « capitalisme d’Etat soviétique ». Après d’innombrables scissions et d’épiques guerres picrocholines, l’Internationale situationniste prononcera son autodissolution en 1972. En dehors d’une certaine aridité théorique, d’un goût pour les détournements de mots de grands auteurs, et d’un certain byzantinisme politique, que reste-t-il de cette aventure de quinze ans ? Patrick Marcolini répond à cette question essentielle en dégageant l’opposition fondamentale qui structure les controverses entre les fils ennemis du situationnisme. Une certaine tendance cyber-futuriste flirte avec le mythe marxiste de l’émancipation par le développement des forces productives mis à la disposition du prolétariat. Cet « esprit hacker » poursuit les songes utopistes des premiers situs rêvant de villes réticulaires, de technologies ultra-avancées, d’une abolition totale des frontières et des particularismes au profit de l’individu jouisseur. Là où le bât blesse, c’est que « l’ethos ludique des situationnistes et l’ethos économique du capitalisme avancé » ont fini par se fondre dans le moule hédoniste du capitalisme mondialisé. Les techniques modernes de management et de marketing doivent d’ailleurs beaucoup à un certain spontanéisme situ, confirmant l’analyse d’un Michéa sur l’impossibilité du dépassement du capitalisme sur sa gauche progressiste.

À l’autre extrémité de l’arbre situ, une ramification développe l’anti-industrialisme du Debord des Commentaires sur la société du spectacle (1988) qui déplorait qu’« il n’existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n’ait été transformé, et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne ». En dehors de la chronique policière des inculpés de Tarnac, cette dernière branche a fleuri autour de la revue Tiqqun, des œuvres de Michel Bounan et de l’Encyclopédie des Nuisances. Ces tentatives ont le mérite de renouveler en profondeur le champ théorique post-situationniste en arrachant le romantisme debordien à ses anciennes racines modernes.

Fidèle à cette dernière filiation, Patrick Marcolini conclut son livre monumental en prônant « une attitude tout à la fois anticapitaliste, libertaire et radicalement conservatrice ». Comme Debord, qui cultivait amour de la langue classique et avant-gardisme, l’auteur n’est pas à un paradoxe près. Il est en effet assez piquant de voir Marcolini reprendre, en la corrigeant par la démocratie locale promue par Alain de Benoist, la matrice anarcho-conservatrice de la défunte revue Immédiatement, tout en renvoyant ses créateurs à leurs origines droitières. Mais peu importe. Avant de faire sauter les digues, l’essentiel n’est-il pas de provoquer la crue du fleuve ?.[/access]

Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée).

*Photo : Père Ubu.

Vendée, le génocide est là !

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Vendée Jean-Clément Martin génocide

Jusqu’en 1983, personne ne s’était posé la question de la nature de la répression en Vendée militaire en 1793 et 1794. Tout le monde était d’accord pour réduire les événements à une simple guerre civile. Certes, certains reconnaissaient des dérapages mais les justifiaient par la réciprocité. En réalité, contrairement à ce qu’affirme Jean-Clément Martin, il y a bien eu en Vendée une volonté d’exterminer la population et d’anéantir ses biens de la part du Comité de salut public et notamment de Robespierre, Barère, Carnot et Billaud Varenne. La Convention n’a été qu’une chambre d’enregistrement ce qui s’est traduit par le vote de trois lois et la mise en œuvre d’un système dont l’objectif était, pour reprendre les mots de Barère, « d’anéantir cette race impure ». Le mot brigand, contrairement à ce qu’affirme Jean-Clément Martin, n’est qu’un terme générique et concerne bien tous les habitants de la Vendée militaire et non pas les seules personnes prises les armes à la main.

Comment pourrait-on alors expliquer les massacres des embryons, des bébés, des enfants comme aux Lucs sur Boulogne : 110 ont moins de 8 ans ? Tous les carottages réalisés démontrent que ce sont principalement les femmes et les enfants qui sont massacrés. Le général Turreau est très précis à ce sujet dans la lettre qu’il envoie au Comité de salut public le 24 janvier 1794 : « Si mes intentions sont bien secondées, il n’existera plus dans la Vendée, sous quinze jours, ni maisons, ni subsistances, ni armes, ni habitants… ». À cette lettre, Carnot salue la pureté des intentions du général tout comme le 23 juillet 1794, il n’hésite pas à écrire à des députés : « Les femmes, les enfants et les vieillards, les individus entrainés par la violence ne méritent pas sans doute le même sort (l’extermination) que les monstres qui ont ourdi la révolte, qui l’ont servie de leur volonté comme de leurs bras, et l’on pourrait prendre à leur égard des mesures de sûreté moins rigoureuses mais ce serait abandonner le pays aux horreurs d’une guerre nouvelle… ».

Tous ces textes sont maintenant connus. Je les ai reproduits dans mon livre : Vendée : du génocide au mémoricide publié au Cerf. La thèse de Jean-Clément Martin est indéfendable. Quant au reste, que peut-on lui répondre, j’ai tout publié dans un livre intitulé : La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide des Vendéens (Atelier Fol’fer). Je serais, pour lui, porteur d’une vérité officielle ! Laquelle et où ? Il me semble que j’ai du démissionner de l’enseignement et jamais en France je n’ai pu parler au sein d’une université publique sur ce sujet ni écrire quoi que ce soit dans les revues scientifiques gérées par les détenteurs de la Vérité officielle.

Le bon mot pour définir le « crime contre l’humanité » (sic Gracchus Babeuf) commis par les Conventionnels à l’encontre des Vendéens était le mot créé pour la circonstance par Babeuf : « populicide ». Il aurait du l’être pour dénoncer les autres génocides pour des raisons étymologiques. Malheureusement, notamment parce que les auteurs de ce crime ont voulu gommer leur crime, ce mot n’est pas passé à la postérité. J’en veux pour preuve de n’avoir découvert, après des recherches acharnées, l’œuvre de Babeuf qu’en 1987. Ce mémoricide a été doublement dommageable : au niveau des Vendéens, bien sur, pour des raisons évidentes, mais aussi pour le reste de l’humanité. Si les politiques et juristes avaient traité objectivement la nature de ce crime, ils auraient mis en avant ce mot et l’aurait défini tout comme les alliés l’ont fait en 1945 grâce au mot créé par Rafaël Lenkim : génocide. C’est le mot qui fait l’acte et non l’inverse. C’est cette absence de mot qui explique l’impossibilité pour le consul Davis de dénoncer le génocide perpétré par les Turcs vis-à-vis des Arméniens. C’est aussi cette absence de mot qui explique non pas le silence mais la maladresse apparente de Churchill, de de Gaulle, de Pie XII… pour dénoncer les crimes des Nazis. Dès lors retenons le mot de génocide et analysons le. En fait, il y a trois crimes de génocide : la conception ou/et la réalisation ou /et la complicité tant dans la conception que la réalisation de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type ethnique ou racial ou religieux ou politique. Les Vendéens constituent bien un groupe humain de type religieux et politique. Quant à la volonté d’extermination et sa mise en œuvre, les faits et les bilans sont là. Reste le problème de la manipulation de la mémoire ; là encore il n’existait pas de mot d’où la nécessité d’en créer un. C’est ce que j’ai fait avec le mot mémoricide qui est un quatrième crime contre l’humanité, le crime contre la mémoire.

*Image : wiki commons.

Israël a un futur

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Israël kibboutz Shakin Nir

Je viens de lire l’article de Falk van Gaver « Israël l’exil à domicile » dans le numéro de Causeur d’Octobre. Il s’agit d’un article intelligent, intéressant. Alors pourquoi ai-je eu un sentiment de manque, voire de porte-à-faux ?

Je l’ai relu lentement. Le premier choc que j’ai éprouvé est dans le choix de l’illustration qui représente de pittoresques ultra religieux de Mea Shearim. Ils sont extrêmement à la mode et de nombreux films, pièces de théâtre et romans s’attachent à décrire cette société en marge, d’une certaine manière tranquillisante puisqu’elle permet de remettre le Juif dans un ghetto.
Or Israël c’est d’abord et avant tout l’anti ghetto, ceci comprenant d’ailleurs le droit des Juifs religieux à vivre… dans un ghetto !

Le deuxième choc c’est la citation de Sobol en ouverture (« Cet endroit est débile. Tout le monde déteste tout le monde. Laïcs. Religieux. Ashkénazes. Sépharades. Juifs. Arabes. Il n’y a pas de futur. »). Citation qui illustre évidement la position de l’article entier.
La première partie de cette citation met en vedette les différences et les luttes intérieures d’Israël. Il semble y avoir une certaine jubilation à souligner ces déchirements. Je le comprends, c’est un ressort dramatique réel et journalier mais si j’en parle moi-même longuement, c’est pour chercher à établir leurs limites. Oui, l’équilibre est difficile. Il le serait à moins : voyez l’éclatement des pays artificiellement fédérés (Yougoslavie, Tchécoslovaquie, ou même la Belgique) ou les carnages des pays africains enfermés dans des frontières imposées par des compagnies coloniales sans compter les appels au démembrement pour une simple menace de crise financière en Espagne, voire en France (la Corse…) ou en Angleterre. L’équilibre est difficile mais c’est l’honneur et le défi d’Israël de le tenter et de le réussir chaque jour.
La deuxième partie de la citation est lapidaire : « Il n’y a pas de futur. » Il faudrait au passage signaler que Sobol a essayé de nous le prouver en se cherchant un futur ailleurs. Après une telle assertion, ce n’est pas seulement l’utopie qui se ferme, c’est la raison d’être d’Israël elle-même qui est en question. Or, confronté à une réalité extrêmement brutale, la menace d’anéantissement est loin d’être une illusion mais bien une réalité vécue quotidiennement. Et l’Israélien conserve malgré les avatars de son histoire un besoin de croire au « Messie » même s’il ne l’attend plus pour demain et éprouve l’obligation de lutter pour son avènement.

Encore deux regrets à propos de la façon dont il est rendu compte de mon livre. Dans l’introduction de l’édition en hébreu, je déclarais que mon livre n’était pas simplement une nostalgie mais un pont de compréhension entre les générations, ce qui sous-entendait aussi une mise en garde contre les pièges où nous étions tombés. Car à travers l’histoire du kibboutz, je mets en scène un exemple qui s’étendait à toute une génération éprise d’absolu et mue par des idéaux dont les détournements ont laissé une telle soif que les masses se laissent aujourd’hui aller à un vide angoissant ou se tournent vers des mysticismes grossiers.

Cette préoccupation d’universalité qui est la mienne n’est pas présente dans l’article alors que c’est pourtant l’un des moteurs de mon livre. Mais peut-être n’ai-je pas été assez clair.

*Photo : jdlasica.

Hongrie : 1956… et après ?

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Hongrie Pologne Nagy Gomulka

Hongrie Pologne Nagy Gomulka

De nombreux articles ont été récemment publiés pour commémorer le soulèvement hongrois de 1956. Les commentateurs ont rappelé à cette occasion les méfaits du communisme, condamné en bloc.
Certes, il serait bien difficile de défendre un système qui, avec le nazisme, a constitué l’un des deux grands fléaux du XXème siècle, responsable de millions de morts et des crimes les plus atroces qu’ait connus l’humanité. Malgré tout, il semble un peu hâtif de l’approcher en bloc, sans nuances.

Pour nous en tenir à l’exemple de 1956, il serait intéressant de comparer les situations respectives de la Hongrie et de la Pologne. C’est, on a parfois tendance à l’oublier, de Pologne que partit le mouvement contestataire. Plus précisément de Poznań où, en soutien à une grève des ouvriers métallurgistes, une foule de 100 000 personnes manifesta le 28 juin dans les rues de la ville. Manifestation violemment réprimée par les chars de l’armée polonaise. Bilan : un peu moins d’une centaine de morts. Rien à voir avec l’ampleur de l’insurrection hongroise qui suivra quatre mois plus tard, mais ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. L’une des raisons pour lesquelles le mouvement fit long feu : la direction du Parti plaça à la tête du pays un homme qui sut apaiser les esprits par des promesses d’assouplissement et de conciliation, Władisław Gomułka. À la différence du Hongrois Imre Nagy, Gomułka ne promit pas une sortie de la Pologne du Pacte de Varsovie. Les Polonais, même s’ils durent subir quelques procès, ne connurent pas la violente répression, notamment les pendaisons en masse, engagée par le régime de János Kádár entre 1956 et 1958. Mais ensuite ?

Le Hongrois János Kádár allait par la suite modérer sa politique pour proclamer une amnistie en 1966 (limitée aux réfugiés non fichés comme dangereux) et engager, sous l’appellation pudique de Nouveau Mécanisme économique, les grandes réformes de 1968 qui bousculèrent considérablement les principes de l’économie socialiste. Les Polonais connurent au contraire un durcissement de leur régime, Gomułka décevant les espoirs qu’il avait suscités en s’enfonçant dans une sorte de dictature. Un faux départ qui allait aboutir à de nouveaux affrontements entre le peuple et la direction du pays (grèves de Gdańsk en 1970 et 1980, naissance du mouvement Solidarność), alors que, marquée par le slogan de Kádár « Qui n’est pas contre nous est avec nous », (sous-entendu: je ne vous demande pas d’adhérer, mais laissez-moi mener à bien mes réformes), la Hongrie allait rapidement devenir la « baraque la plus gaie du camp socialiste” – ou selon moi, la moins triste.

Aujourd’hui, alors que le gouvernement du Hongrois Viktor Orbán prône le retour aux valeurs strictement nationales en réservant l’exploitation des ressources naturelles aux seuls Hongrois (terres agricoles, eau, gaz, etc.), la Pologne s’ouvre au capital étranger. Une approche pragmatique qui se traduit par de bons résultats, alors que les Hongrois sont en pleine crise. Nous voyons ainsi la Hongrie se traîner péniblement dans la queue du peloton des ex pays de l’Est. Cette Hongrie qui, voici quinze ans, caracolait brillamment en tête du groupe, attirant à elle seule la moitié du stock investi dans l’ensemble de l’Europe centrale et orientale.

À qui la faute? Bien évidemment, pas aux dirigeants actuels du pays, mais aux précédents gouvernements, à Bruxelles et autres démons, nous dit Orbán. Sauf que le gouvernement de Gordon Bajnai, lorsqu’il passa en 2010 la main à Viktor Orbán, avait nettement redressé la barre et que le mal avait débuté dès 2001, sous le premier gouvernement Orbán.

Mais laissons nos couteaux au vestiaire et reprenons un peu de recul par rapport à l’Histoire. Viktor Orbán a un jour déclaré que le grand mal du XXème siècle fut le communisme. Certes, ce fut un fléau. Mais quid du nazisme et du fascisme ? Au moment où l’on célèbre en Hongrie la mémoire de l’Amiral Horthy, voire d’un écrivain nazi comme József Nyírő, cela donne à réfléchir…

*Photo : HaTm.

Libé : Nicolas Demorand exige du protectionnisme pour son canard boiteux

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Nicolas Demorand protectionnisme Libération

Nicolas Demorand protectionnisme Libération

Entre le fou-rire et la colère, c’est ainsi que nous laisse l’éditorial de Nicolas Demorand paru ce samedi dans Libération. Intitulé « Régulation », la prose du directeur de Libé, journal dont la santé se fait de plus en plus chancelante, dénonce « la fascination pour le numérique, les miracles qu’il permet, la réalité qu’il façonne, masque la brutalité du capitalisme qui lui a permis de se déployer ; l’inéquité des échanges qu’il suscite; la fragilisation de certains piliers de la démocratie qu’il accélère, du marché régressant à l’âge des monopoles aux journaux incapables, quels que soient leurs investissements, de financer durablement la production d’informations de qualité […] ».

Le rire nous saisit lorsqu’il en appelle à une « souveraineté numérique » et qu’il fustige « les quolibets libertaires ». Voilà donc le journal de la rue Bellanger utilisant la même sémantique qu’un Nicolas Dupont-Aignan, un Henri Guaino ou même une Marine Le Pen. Alors qu’elle n’a eu de cesse de dénoncer ceux qui utilisaient ces termes moisis et partait même à la chasse contre ceux qui, à gauche, devenaient « plus dangereux que le Front National », en usant de certains termes, la direction de Libé doit être en proie à une terrible inquiétude pour se faire, le temps d’un samedi matin, apôtre du souverainisme et contempteur des libertaires.

Demorand en appelle carrément au protectionnisme pour sauvegarder le secteur qui le nourrit. Mais, et c’est précisément ceci qui nous met en colère, il le réclame sans écrire le mot, utilisant ce cache-sexe sémantique que constitue le mot « régulation ». Lorsqu’il rappelle « l’exception culturelle » obtenue par les Etats européens dans le cadre des négociations du GATT, à l’époque où Edouard Balladur occupait Matignon; lorsqu’il milite pour la mise en place de la « taxe Google », il en appelle évidemment au protectionnisme, même déguisé. Ce protectionnisme que son journal combat de toutes ses forces lorsque d’autres le souhaitent pour l’industrie, pour défendre les ouvriers, ces beaufs qui ont la trouille de la mondialisation sans frontières. Demander des mesures protectionnistes pour défendre l’industrie nationale, cela demeure nationaliste, frileux et ouvre la porte à la xénophobie. Supplier l’Etat de les mettre en place pour sauver les copains du ciné, et plus encore pour sa propre gamelle, c’est responsable !

On comprend pourquoi plus aucun ouvrier ne lit aujourd’hui Libération sans pleurer de rire et de colère mêlés. Et on demande solennellement au gouvernement que s’il devait -on peut rêver- finir par écouter Arnaud Montebourg et instaurer des barrières au libre-échange, la presse quotidienne qui conchie le protectionnisme industriel soit la dernière à en bénéficier. Libé mais aussi Le Figaro, qui n’est en reste en matière de mondialisation heureuse, doivent enfin être responsabilisés. Après tout, un journaliste indien ou philippin pourrait très bien faire le même travail que Nicolas Demorand pour beaucoup moins cher. Et sans doute mieux, à lire l’édito de ce dernier.

*Photo : Matthieu Riegler.

Pascal Bruckner : L’islamophobie, ça n’existe pas !

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Pascal Bruckner islam islamophobie

Pascal Bruckner islam islamophobie

Causeur. Avez-vous peur de l’islam ?

Pascal Bruckner[1. Pascal Bruckner est écrivain et philosophe. Dernier ouvrage paru: Le fanatisme de l’apocalypse – Sauver la terre, punir l’homme, Grasset 2011.]. Absolument pas ! Avant la révolution iranienne, j’étais un grand admirateur de la culture arabo-musulmane et j’aimais beaucoup me rendre dans les mosquées. Depuis, je suis un peu refroidi. L’islamisme nous a fait oublier la grandeur de l’islam d’autrefois. Le fanatisme musulman dans ses expressions extrêmes évoque pour moi les images du congrès de Nuremberg en 1935, ou Masse et puissance d’Elias Canetti. Cependant, s’agissant de la France, le problème se pose différemment puisqu’on y discute avec des citoyens épris de libertés individuelles qui maintiennent leurs croyances dans la sphère privée. Dans ce contexte, ce n’est pas l’islam qui m’effraie, mais la lâcheté de nos élites, droite et gauche confondues, et les arguments qu’elles inventent pour justifier notre abandon face au fondamentalisme. D’ailleurs, peut-être que l’islam nous rend un grand service en redonnant vie à des idéaux que nous ne défendions plus que de façon routinière et mécanique.?[access capability= »lire_inedits »]

Vous avez été l’un des premiers, dès 2002, à déconstruire la notion d’« islamophobie », concept que vous jugez totalement inopérant…

Plus qu’inopérant, mensonger et dangereux ! Ce mot-valise créé à la fin des années 1970 par les mollahs iraniens et calqué sur le terme « xénophobie » visait à interdire toute critique de l’islam, notamment, à l’époque, celle des féministes américaines comme Kate Millett, contre les atteintes aux droits des femmes en Iran. Aujourd’hui, il faut reconnaître que la supercherie a fonctionné : non seulement, le mot est universel, mais la chose est considérée, à côté de l’antisémitisme et du racisme, comme l’un des grands crimes de notre époque. Le génie en l’occurrence est d’avoir assimilé l’islam à une race, alors qu’il est une confession universelle Si toute espèce d’atteinte aux textes canoniques du Coran est vue comme un acte de racisme, la religion devient alors un objet intouchable. Cette confusion entre pensée critique et offense discriminatoire était l’objectif des fondamentalistes.

Mais « juif » n’est pas une race non plus: or, beaucoup de gens se plaignent que la critique du judaïsme comme religion soit de facto interdite. Comment faire la différence entre « antisémitisme » et « islamophobie » ?

C’est très simple. Le racisme s’adresse à l’Autre en tant que ce qu’il est, c’est-à-dire, Arabe, Noir, Juif, sans se soucier de ce qu’il pense, croit ou fait. L’islam est un système de croyances, donc un système d’idées. Pour les non-croyants, c’est une idéologie parmi d’autres qui peut être soumise à des analyses et des réfutations. Il n’y a pas plus d’islamophobie qu’il n’y a de « marxophobie » ou de « libéralophobie » ! Mais le droit légitime à la critique ne doit pas remettre en cause le droit de pratiquer la religion de son choix et de se rendre dans à la synagogue, au temple, à la mosquée, ou à l’église. C’est une liberté intangible.

Permettez-nous d’insister : les attaques contre l’islam ne cachent-elles pas quelquefois la haine des musulmans et/ou des Arabes ? Est-il si facile de distinguer la critique des croyances de la détestation des croyants ?

Non ce n’est pas facile, et c’est justement le rôle de l’analyse politique et du droit de faire cette distinction. Que l’on aime ou non les musulmans ou les juifs, dans les pays démocratiques, on doit vivre avec eux, sans leur porter atteinte. Attaquer les lieux de culte relève du code pénal et, sur ce point, il y a consensus. Le problème, je le répète, c’est cette association entre le mot « islam » et le mot « phobie ». Il n’y a pas plus d’« islamophobie » que de « christianophobie » (malgré les efforts de certains, le terme ne prend pas), de « bouddhaphobie », ou d’« hindouistophobie » − alors que l’hindouisme a également ses fanatiques.

Pourquoi la greffe sémantique a-t-elle pris pour l’islam ?

Parce que, pour une grande partie de la gauche et même de la droite, l’islam, plus qu’une religion, est le représentant mondial des opprimés d’aujourd’hui. Les masses musulmanes sont en quelque sorte les substituts d’un prolétariat qui a disparu et d’un tiers-monde qui n’est plus porteur des grands idéaux révolutionnaires. La gauche et l’ultra-gauche entretiennent une confusion catastrophique entre les masses révoltées, le milliard d’hommes qui obéit à l’islam, et une religion qui est pour le moins problématique, y compris et surtout aux yeux des musulmans.

La notion d’ « islamophobie » est-elle destinée à intimider les musulmans ?

Absolument ! Ce terme n’est pas prioritairement dirigé contre nous, « kafirs », incroyants, infidèles et autres souchiens mais essentiellement contre les musulmans progressistes, indifférents, sceptiques, athées, qu’il faut ramener à toute force dans le bercail du Coran officiel. C’est donc à eux que s’adresse l’anathème. J’en veux pour preuve un livre publié il y a une dizaine d’années par Vincent Geisser[2. La Nouvelle islamophobie. La Découverte, 2003] qui dressait une véritable liste de proscription de musulmans montrés du doigt pour avoir trahi leur culture. J’ai pu observer ce même raisonnement aux États-Unis et en Angleterre, il y a quelques années, lors d’une polémique qui m’a opposé à Ian Buruma et Timothy Garton Ash : ils attaquaient très violemment Ayaan Hirsi Ali, députée néerlandaise d’origine somalienne, en disant en substance : « Bien sûr, il est regrettable qu’elle soit condamnée à mort, mais en s’adonnant au fanatisme laïque et en refusant d’honorer la culture dont elle était issue, elle l’a un peu cherché. » Timothy Garton Ash a reconnu sa faute, Ian Buruma un peu moins.

C’est étrange, Ian Buruma a pourtant écrit un ouvrage intitulé On a tué Theo Van Gogh − un assassinat qui avait eu peu d’écho en France…

C’est vrai, Ian Buruma a changé de position après ce livre. Alors qu’il m’accusait de céder aux charmes de Ayaan Hirsi Ali, je lui avais répondu : « Et vous, à ceux de Tariq Ramadan ! » Mais au-delà de cette polémique, l’argument de la « trahison des siens » reflète une forme contemporaine de culturalisme selon laquelle chaque être humain est prisonnier de son appartenance religieuse, de son clan, de sa communauté. Pour ses défenseurs, vouloir quitter l’islam pour passer à un mode de vie individualiste où l’on choisit soi-même ses options religieuses équivaut à renier ses racines.

Les ennemis de l’intérieur sont toujours les plus dangereux, en effet. Malgré tout, dans le débat français, le terme « islamophobie » est utilisé aujourd’hui de façon extrêmement récurrente et sans guillemets pour accuser de racisme des non-musulmans. Ghaleb Bencheikh observe la montée d’une hostilité essentialiste à l’égard de l’islam dans la société française, particulièrement au cours du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Est-ce votre opinion ?

Qu’il existe une crainte et peut-être une obsession de l’islam, c’est certain. C’est d’ailleurs étrange quand on songe que seulement 16 millions des 500 millions d’Européens de l’Union sont musulmans. Preuve que ce n’est pas la force de l’islam qui est inquiétante mais notre faiblesse par rapport à une religion qui, à l’image du catholicisme sous l’Ancien Régime, est intransigeante et prétend régenter l’ensemble des consciences humaines. Quand on s’indigne des critiques prétendument stigmatisantes de l’islam, on oublie la violence inouïe de la Révolution française à l’égard des prêtres, les églises que l’on brûlait, les nonnes violées, les archevêques pendus. Les musulmans n’ont pas subi le millième de ce qu’ont subi les catholiques en France, et dont ils se remettent à peine.

Entre-temps, les droits de l’homme sont passés par là : on ne va pas regretter qu’on ne pende pas les imams …

Certes, mais il faut remarquer que les révolutions arabes de 2011 et 2012 ont été menées au nom de Dieu alors que les grandes révolutions européennes se sont faites partout contre la religion dominante, le christianisme. L’Église était considérée comme un des piliers du pouvoir alors que la mosquée est du côté de la résistance. Je trouve cela symptomatique. Il est délicat d’appliquer au « Printemps arabe » une grille de lecture issue de la Révolution française.

D’autant plus idiot que cela revenait à ignorer que, sous les régimes précédents, Dieu était en prison alors que, sous l’Ancien Régime en France, Dieu était au pouvoir. Les ancêtres idéologiques de Ben Ali et de Moubarak étaient jacobins, pas prêtres. Mais revenons-en à la question qui nous occupe : puisque même les démocraties ont leurs tabous et leur sacré, peut-on imaginer une démocratie qui interdirait le blasphème ?

Pas dans la tradition française ! Nous nous sommes édifiés quatre siècles durant contre l’omnipotence du christianisme alors que, dans les pays musulmans, l’islam embrasse l’intégralité de la vie, y compris publique. Le rétablissement du délit de blasphème,aboli en I792. signifierait le retour à l’Ancien Régime. D’où l’importance de ne rien céder aux propagateurs de la censure contre les diffamateurs de la religion.[/access]

Congrès de Toulouse : Harlem Désir est-il lepenisé ?

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Harlem Desir PS UMP FN

Harlem Desir PS UMP FN

Ça pour être violent, il fut violent le discours d’Harlem Désir au congrès socialiste de Toulouse. Tous les commentateurs l’ont remarqué après sa prestation d’hier. Ce que tous les commentateurs oublient -peut-être parce que comme les autres Français, à ce qu’en disait un officier supérieur depuis déchu, ils ont la mémoire courte-, c’est qu’on a vu bien pire, en matière de violence – et pas toujours verbale – dans un congrès socialiste : Qui se souvient du congrès de Pau, en 1975 et de Jean Poperen qualifiant l’ancien chef du PSU, alors juste rallié au PS, de « Rocard d’Estaing » ? Qui se souvient du congrès de Rennes en 1990, où les jeunes militants jospinistes et fabiusiens en vinrent plus d’une fois aux mains ? Et du dernier congrès, à Reims, qui aurait dû se clore devant les tribunaux pour fraude électorale si Ségolène avait tenu parole. Bref, les congrès, c’est pas les plateaux télé, c’est un exercice old school où la violence verbale chasse le temps d’un week-end le spleen du militant, surtout quand il est bien emmerdé d’être enfin au pouvoir…

Mais rien de tout cela dans la Ville Rose où toute la haute cléricature socialiste portait des lunettes de la même couleur pour cause de synthèse – un mot qui vaut à la fois pour les accords bidons de façade et pour les hallucinogènes chimiques genre ecstasy ou LSD.

Si donc violence il y eut, elle fut exclusivement réservée aux voisins d’en face, les méchants de l’UMP, derniers vestiges du sarkozysme honni pourtant balayé le 6 mai dernier par le peuple français sur le score sans appel de 48,6% des votants  en faveur de François Hollande. Car il se trouve que non seulement les dirigeants de l’UMP n’ont pas eu la décence élémentaire de procéder, après cette défaite historique, à un seppuku collectif dans leurs somptueux locaux de la rue de Vaugirard, mais qu’en plus il persistent dans l’erreur, ce que le pointilleux Harlem ne saurait tolérer.

Première contrevérité pointée par le nouveau boss du PS – ou disons, par celui qui se croit l’être – la sarkonostalgie dont arguent maints dirigeants de l’UMP. C’est bien sûr, nous dit Harlem, un artefact forgé dans les cabinets noirs de la droite et repris en chœur par les sondeurs et plumitifs aux ordres. Personne ne saurait regretter Sarko, et le Premier secrétaire va le prouver scientifiquement à la tribune. Pour ce faire, il ne s’appuiera pas sur léger sentiment de cocufication d’un million de salariés spoliés de 40 à 100 euros mensuels d’heures sup depuis quelques mois, mais élèvera le débat : »Mais de quoi les Français devraient-ils être nostalgiques ? Du yacht de monsieur Bolloré ou de celui de monsieur Takkiedine ? Du soutien à Ben Ali ou de la tente de Kadhafi plantée dans les palais officiels en plein Paris? Des interviews dans Minute de Nadine Morano ou des Auvergnats de Brice Hortefeux ? »

C’est-y pas envoyé, ça ? D’autant plus que ce premier placage en appelle immédiatement un autre : la dénonciation virulente de la néofachisation de la droite tradi, à commencer par celle de son collègue encore en poste, pour au moins quelque temps, à l’UMP : « Quant à monsieur Copé, monsieur Fillon est peut-être en train de lui voler son pain au chocolat, mais ce n’est pas une raison pour empoisonner toute la France en jouant avec les peurs, les amalgames et les préjugés. »

La conclusion s’imposait d’elle-même, et croyez-moi, c’est grand comme du Jaurès : « Ça suffit la droite UMP-FN! Ça suffit la lepénisation de la droite ! Mais où sont les républicains de droite? Pourquoi se taisent-ils ? »

Et ben justement, puisqu’Harlem parle de se taire, peut-être qu’il aurait dû aussi se taire lui-même, ou au moins (re)lire son discours avant de l’ânonner en scène. Car c’est bien beau de traquer la lepénisation des esprits quand on convoque soi-même une image choc aussi tangentiellement raciste que celle d’un chef d’Etat arabe qu’on laisse planter sa tente « dans les palais officiels en plein Paris ». Bien sûr que les faits évoqués sont réels, et pouvaient légitimement choquer. Mais était-il vraiment indispensable de les présenter ainsi (et en oubliant au passage le contexte touchy de la libération des infirmières bulgares et des ses contreparties, désagréables, mais probablement obligatoires, car faisant partie du deal, pour Nicolas Sarkozy)?

Si c’est seulement la collusion de Sarkozy avec un dictateur qu’Harlem voulait vilipender, sans prendre le risque de lui-même flirter « avec les peurs, les amalgames et les préjugés », il aurait été tellement plus simple –et plus propre- de parler de « réception en grande pompe », de « tapes dans le dos », voire de « honte pour la France ». Mais non, pour faire peuple, Désir s’est vautré dans le lieu commun fantasmatique du bougnoule qui squatte impunément l’Hôtel Marigny avec –qui sait ?- ses chameaux et son harem. Car c’est bien avec ça qu’a joué le Premier Secrétaire et c’est bien ça qu’ont applaudi les congressistes déchainés. Tsss-Tsss…

Sommes-nous amusés par cette grossière contradiction? Voui ! Sommes-nous surpris? Meu non ! Pour être gentil, nous commencerons par dire en termes euphémiques ce que tout le monde sait au PS : Harlem Désir n’est pas spécialement réputé pour ses talents d’orateur. Ni d’ailleurs pour ses dons de théoricien, ou de tacticien, ou d’homme de terrain (toutes ses tentatives de candidature aux législatives se sont soldées par des catastrophes électorales. Son mandat populaire de député européen, il le tient par la grâce du scrutin proportionnel, où il a été deux fois tête de liste PS dans la circonscription Île-de-France en 2004 et 2009, année où il est réélu député européen avec le score fabuleusement minable de 13,58 % des voix, en recul de 11,45 points par rapport à 2004.

Cette légère légèreté fut-elle un handicap dans son accession au fauteuil de Premier secrétaire ? Que nenni, elle lui a ouvert une voie royale vers les sommets : Harlem, contrairement à sa prédécesseuse Martine, ne risque pas faire de l’ombre à Hollande et Ayrault. Et contrairement à son concurrent Cambadélis il ne profitera de son poste pour ourdir manœuvres, embuscades et complots. Voilà pourquoi Harlem aura été, malgré son lourd passé aubryste, le seul candidat adoubé par l’Elysée.

Depuis le congrès d’Epinay en 1971, la liste des premiers secrétaires du Parti n’est pas si longue : en quarante-et-un ans ils ont été neuf en tout à occuper ce poste : François Mitterrand, Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Henri Emmanuelli, Lionel Jospin, François Hollande, Martine Aubry, Harlem Désir. Cherchez l’erreur.

Primaire UMP : Jérôme Cahuzac vote Fillon

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Un dirigeant de l’opposition peut-il légitimement appeler son camp à manifester dans la rue son opposition à la politique du gouvernement ? Si nous parlions du Bahreïn ou de la Biélorussie, la réponse serait dans la question. Mais il semble que cette logique d’impossibilité majeure vaille aussi chez nous, au moins pour certains.

Ainsi, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac a estimé ce lundi matin sur RTL que Jean-François Copé, qui a dit songer- s’il était élu à la présidence de l’UMP – à appeler les Français à « descendre dans la rue » pour manifester contre la politique du gouvernement socialiste, en appelait au « désordre ».

Ce dimanche, le secrétaire général de l’UMP avait osé envisager une mobilisation comparable à celle du mouvement en faveur de l’école libre en 1984, marquée par une manifestation géante qui enterra ad vitam aeternam le projet de loi socialiste de service public unifié de l’Education.

On comprend bien que 28 ans après les faits, cette claque évoque de mauvais souvenirs mais on aurait tout de même pu attendre un peu plus de rigueur, surtout de la part d’un ministre du Budget. Au lieu de quoi, Cahuzac en fit des tonnes, comme l’atteste ce petit best of :

« J’estime que cet appel est, de mon point de vue, disqualifiant pour ce personnage »

« Nous avons là quelqu’un qui est candidat à la présidence de l’UMP et qui au fond a si peu confiance dans son parti, dans ses troupes parlementaires, qu’il en appelle à la rue, c’est-à-dire au désordre »

« Il démontre que, pour l’instant en tous cas, ce n’est pas un homme d’État. »

Heureusement que le PS, quand il était dans l’opposition, n’a jamais appelé le peuple de gauche à descendre dans la rue, sinon, on aurait frisé la mauvaise foi.

« Poitiers 732 »: mythes de droite contre fantasmes de gauche

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Generation identitaire Poitiers

Generation identitaire Poitiers

Ils soutiennent à grands cris les Pussy Riots là-bas, mais réclament bruyamment ici la mise au pas et au ban des jeunes militants de Génération identitaire. Allez comprendre. Il faut croire que chanter dans une église en activité, c’est moins grave que de brailler dans une mosquée en construction.
En tout cas, à défaut de consistance historique ou de poids politiques, ces jeunes gens peuvent se targuer d’une certaine intelligence médiatique. À quelques dizaines, sans la moindre violence et grâce à la complicité gracieuse des journalistes indignés, ils ont suscité un émoi considérable. Certains confrères ont immédiatement ressorti les trémolos des grands jours et brandissent La Droite brune, livre que publie Renaud Dély ces jours-ci. Oui, dans la France de 2012, on peut jouer à se battre contre le nazisme.

« Provocation inacceptable », « agissements violents », « menace pour l’ordre public », les commentaires et glapissements ont été à la mesure du danger supposé. En entendant Mélenchon et Désir réclamer la dissolution du « groupuscule fanatique » comme s’ils parlaient des SA en 1934, en découvrant que cette dissolution serait à l’étude en haut lieu, on imagine en effet que des hordes armées ont déferlé sur nos villes, massacrant, violant et pillant. Et on découvre sur YouTube que des jeunes prétendant lutter contre « l’islamisation de la France » se sont introduits sur le chantier d’une mosquée, sont montés sur la terrasse d’un des bâtiments inachevés et y ont déployé des banderoles sur lesquelles on pouvait lire « 732. Génération identitaire » ou encore « Immigration, Construction de mosquée: référendum! » Après quelques heures d’occupation et des négociations, ils ont quitté les lieux sans intervention des forces de l’ordre et sans avoir commis de déprédation. Quatre militants ont été mis en examen et soumis à un strict contrôle judiciaire qui leur interdit de rencontrer les autres membres du groupe – donc de participer à la convention qui se tiendra à Orange les 3 et 4 novembre.

En attendant que le tribunal se prononce sur une éventuelle « provocation à la haine raciale », le crime présumé justifie non seulement que les plus hautes autorités de l’Etat aient bruyamment exprimé leur indignation, mais encore que le gouvernement étudie la possibilité de dissoudre Génération identitaire, comme l’a expliqué Manuel Valls à l’Assemblée sans que cette éventualité ait paru inquiéter quiconque, bien au contraire puisque cette mesure est réclamée par le ban et l’arrière-ban de la gauche associative. Toutefois, le Président de la République, seul habilité à prendre une décision aussi grave, semble un peu plus circonspect. « La liberté d’association est aussi un droit à protéger. Il faut donc des éléments tangibles pour conduire à l’interdiction », explique un conseiller dans Libération, tandis qu’un mystérieux spécialiste affirme que « c’est simple sur le plan politique mais compliqué juridiquement ». Ah bon ? Sauf à décréter que la liberté ne doit profiter qu’aux gens professant des opinions préalablement estampillées comme acceptables – et par qui ? –, on peut au contraire trouver que c’est aussi compliqué politiquement. Non pas qu’en matière d’opinion il soit toujours interdit d’interdire. Contrairement à pas mal de mes amis qui prétendent que la liberté d’expression doit être absolue, cela ne me dérangerait pas outre mesure qu’un parti se réclamant ouvertement du nazisme soit déclaré hors-la-loi. En revanche, j’aurais été violement opposée à ce qu’on fasse subir le même sort au Parti antisém… pardon antisioniste de Dieudonné, Soral et consorts[1. Après que Claude Guéant eut envisagé l’interdiction de la « Liste antisioniste » présentée aux élections européennes, j’étais même allée débattre avec Dieudonné.]. Tout est question de limite.

Il faut donc se demander si les occupants de la mosquée de Poitiers les ont franchies, ces limites. Commençons par leurs méthodes. Leur action totalement non-violente évoque furieusement les happenings de feu Ras-l’Front ou encore les occupations menées par le DAL et toutes sortes de groupes ayant compris depuis longtemps que jouer la carte spectaculaire était le meilleur moyen de compenser leur faiblesse numérique. Quelques dizaines de personnes envahissant un lieu public ou transgressant ouvertement la loi peuvent en effet attirer autant de caméras que des dizaines de milliers battant le pavé. Quand il s’agit des membres d’Act Up s’étendant sur le parvis de Notre Dame de Paris pour protester contre le refus de l’Eglise de recommander le préservatif ou de militants écolos se livrant à l’arrachage de plants de maïs transgéniques, les réfractaires et leurs infractions bénéficient de la sympathie générale – et souvent d’une relative clémence de la justice. Dans certains cas, l’illégalité est tolérée voire encouragée, y compris quand elle prend la forme d’une occupation d’un lieu public ou privé.
À l’évidence, ce ne sont donc pas les méthodes de Génération Identitaire qui ont affolé le braillomètre[2. Que Cyril Bennasar soit remercié pour avoir inventé cet instrument mesurant l’indignation de gauche.], mais les idées que ces méthodes entendent servir. Avant de les examiner brièvement, rappelons qu’il ne s’agit pas de dire si ces idées sont ou non sympathiques mais de savoir si elles dépassent les bornes du débat démocratique. Pour commencer, GI observe la progression de l’islam en France et s’en désole. À en croire le sondage publié cette semaine par Le Figaro, pas mal de Français partagent cette inquiétude, mais pour nos directeurs de conscience médiatiques, cela sera sans doute une raison supplémentaire de tenir ce peuple en suspicion. Pour beaucoup, il est déjà scandaleux d’observer que l’islam change la société, alors envisager que ce changement soit autre chose que merveilleux, c’est carrément insupportable. Je ne vois pas comment on peut en même temps ânonner le catéchisme de la diversité et prétendre que cette diversité ne change rien à la France, mais je n’aime pas le terme « islamisation » qui laisse penser qu’il y a une volonté délibérée de conquête idéologique, laquelle n’existe que dans les franges marginales et radicales. Par ailleurs, il est essentiel d’établir une distinction claire entre la critique de l’islam et la détestation des musulmans – et c’est notamment sur ce point que le juge devra apprécier les propos tenus par les jeunes identitaires. Il devra aussi dire s’il est légal de demander un référendum pour remettre en cause un droit constitutionnel, en l’occurrence la construction de lieux de culte: l’organisation d’une consultation sur l’immigration elle-même me semble à la fois problématique et inutile – tant il est clair qu’une majorité de Français, toutes sensibilités et toutes origine confondues, comprend instinctivement que la poursuite de l’immigration est le premier frein à l’intégration des immigrés. Pour autant, ceux qui exigent ce référendum en ont parfaitement le droit. En revanche, si on peut discuter de la hauteur des minarets et réclamer l’application scrupuleuse de la loi de 1905 quant au financement, chacun, dans la République laïque, doit pouvoir pratiquer son culte dans les édifices appropriés. En clair, si GI sort de la légalité, c’est sans doute en réclamant que la construction de mosquée soit l’objet d’une consultation. On admettra que cette infraction, même si elle est avérée, n’est pas un crime.

En réalité, au lieu de prononcer des oukazes moraux et d’exiger des condamnations pénales qui ne peuvent que renforcer l’influence de ceux que l’on prétend combattre, il serait plus pertinent de les contester politiquement et historiquement (mais la pertinence, il y a des maisons pour ça). Le premier reproche que l’on devrait adresser aux identitaires, c’est d’avoir de la bouillie historique dans la tête. Toute personne ayant dépassé l’école primaire devrait en effet savoir que Charles-Martel-qui-a-arrêté-les-Sarrasins-à-Poitiers relève autant de la mythologie que nos ancêtres gaulois. Alors certes, les mythologies ont leur importance, mais en l’occurrence, ces jeunes gens semblent prendre cette affaire au premier degré. Il faudrait leur expliquer. Dans la foulée, on leur dira tout le mal qu’on pense de leur slogan : « L’identité, elle est à nous ! On s’est battus pour la reprendre, on se battra pour la reprendre ! ». Ah bon, petit con, tu t’es battu où, contre qui ? Jouer à la résistance, ce n’est pas plus malin quand on est identitaire de droite que quand on est antiraciste de gauche. De plus, ces filles et garçons qui invoquent la France à tout bout de champ ignorent visiblement que sa grandeur, précisément, est que son identité n’appartient pas à un « nous » fermé, mais à tous ceux qui acceptent en partage sa culture et son histoire.

Que certain des propos tenus par les militants identitaires soient passibles d’une condamnation pénale, c’est possible. Exiger qu’ils soient interdits de parole, c’est autre chose. Pourtant, ces pulsions épuratrices se cachent de moins en moins, au contraire, elles font office de brevet de bonne conduite : ici on dénonce le journaliste réac, là on réclame la mise à mort symbolique de tel écrivain suspect, ailleurs on exige la dissolution du Bloc identitaire. Chacun n’a que le mot liberté à la bouche, mais on dirait que le champ des opinions qu’on a le droit de défendre se rétrécit chaque jour. Un démocrate conséquent devrait au contraire être attaché à ce que puissent être dites des choses qui le choquent, voire qui le révoltent. Mais dans notre belle démocratie, on ne veut plus discuter, on veut effacer. Alors vous, je ne sais pas, mais moi je commence à avoir la trouille. Parce que dans le monde que nous préparent les amoureux de la tolérance, il n’y aura pas de place pour la moindre divergence.

Voyage au bout de Paris

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Patrick Buisson Céline Deutsch Paris

Patrick Buisson Céline Deutsch Paris

Après ce qui s’est passé, il aurait pu se tenir un peu tranquille, le Buisson. Rester discret, baisser les yeux, faire le modeste, le minuscule, l’invisible, tapi au fond de son trou, calfeutré hors de la vue, loin des yeux loin du cœur, petite souris grise après avoir été si longtemps le gros chat noir du Sarkozy, avoir droitisé la campagne présidentielle, lepenisé l’UMP, maurrassisé les vierges et les innocents. Dehors le coupable, la vermine, la crapule ! Tout le monde pensait en être débarrassé, ne plus le voir que repentant, contrit, humilié, Canossa, bourgeois de Calais, chemise aux genoux et corde à la main. Eh non. Rien du tout. Le voilà qui revient, le Buisson, et pas par la lucarne du troisième encore, par la grande porte, sans vergogne, publiant, on vous le donne en mille tellement que c’est à n’y pas croire, un gros livre illustré sur Le Paris de Céline. La reprise papier et photo de luxe du film diffusé il n’y a pas longtemps sur les écrans, avec Lorant Deutsch lisant tellement vite qu’on s’y serait cru, dans le déluge, le raz-de-marée, la noyade sous les mots. Céline/Buisson, Buisson/Céline : cherchez l’erreur ? Il n’y en a pas. Et voilà que Buisson, sans nous demander notre avis, nous prend par la main et nous raconte l’histoire du Maître et celle de Paris, en nous montrant les lieux où Céline a passé sa triste existence.

C’est Passage Choiseul que tout a commencé. Le passage des Bérézinas, le bien nommé, là où Louis-Ferdinand Destouches est élevé à coups de baffes et de nouilles sous une cloche de verre de 190 mètres de long qui empeste le gaz d’éclairage, l’urine et la crotte de chien. En cette fin de XIXe siècle, on y parle surtout de microbes, de maladies ; de médecins, aussi, qui seront les héros de nouveau siècle, et de musique par là-dessus, le passage Choiseul jouxtant les Bouffes parisiennes, temple élevé par Offenbach à la gloire de l’opérette. S’y dessine tout l’avenir du jeune Louis-Ferdinand, qui sera médecin, jusqu’à la moelle et jusqu’à sa mort, et musicien, dans chaque ligne des futurs romans qu’il signera Céline, du nom de sa grand-mère, celle qui l’emmenait le jeudi au cinéma Robert Houdin voir les premiers films de Méliès.

Après bien des tours et des détours, après la Grande guerre, une blessure et un mariage à Londres, le Cameroun, Rennes et Genève, Louis-Ferdinand devenu docteur Destouches revient au bercail, ou presque. À Clichy la rouge, médecin de banlieue puis de dispensaire, confronté directement, cette fois, à la misère la plus crue, la plus sale, la moins poétique. C’est là qu’il va écrire le Voyage au bout de la nuit, « le lyrisme de l’ignoble, qu’il appelle ça ». Un livre d’une noirceur qui transforme les auteurs populistes du temps, les joyeux prolétariens à la Barbusse et à la Dabit, en marchands de violettes. C’est ici que débute d’une des plus grandes aventures littéraires du siècle, le triomphe inattendu du Voyage frayant la voie à celui de Mort à crédit, encore plus noir et plus ignoble, et à une brassée de chefs-d’oeuvre.

Dans Paris aussi, le voyage se poursuit : forcé de quitter Clichy et le dispensaire après la parution de Mea culpa, un pamphlet antisoviétique, Céline s’installe non loin du passage Choiseul, à Montmartre, où il écrit et s’encanaille, enchaînant les visites aux bordels avec ses nouveaux copains, le peintre Gen Paul ou l’acteur Le Vigan, dit La Vigue. C’est là qu’il passe la guerre, la deuxième, échappant sans le savoir à la mort, l’appartement du dessous abritant un groupe de résistants résolus à faire la peau à celui qui est devenu, pour des raisons obscures, le chantre de la collaboration la plus violente et de l’antisémitisme le plus délirant. En juin 44, Céline, qui sait ce qui l’attend s’il reste à Paris, décampe sans demander son reste avec sa femme Lucette et son chat Bébert, direction Sigmaringen et autres châteaux hantés. Il ne reviendra qu’en 1951, après sept ans de fuite sur les routes dévastées d’une Allemagne vaincue et d’exil glacial au Danemark. Plus sombre que jamais, c’est un mort-vivant qui s’installe avec Lucette, ses chiens, son chat, ses livres, sa méchante humeur et son épouvantable réputation, « ordures, stalinien, naziste, pornographe, charlatan, fléau (…), perfide pire que tout, vérole », dans un pavillon décati de Meudon, la Villa Maïtou. « Dernière halte avant le grand trou où le voyageur va enfin poser ses bagages ». Il les y dépose, mais pas bien longtemps. Juste assez pour boucler encore quelques chefs-d’œuvre, et pour tirer sa révérence. Rideau. Les amateurs apprécieront.

Patrick Buisson, Le Paris de Céline (Albin-Michel)

Que sont les situs devenus ?

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Marcolini situationniste Guy Debord

Marcolini situationniste Guy Debord

Paris, 1974. Près de la gare de l’Est, des jeunes qui veulent en découdre avec le capitalisme mettent à sac les magasins en solidarité avec l’anarchiste espagnol Puig Antich, exécuté par le régime de Franco. Ces têtes brûlées nourries au situationnisme se heurtent à la police, jusqu’à ce qu’un bijoutier sorte un revolver devant sa boutique saccagée[1. Pour une relation des faits et de leurs enjeux, lire l’article de Thierry Marignac publié dans Livr’arbitres n°8 (été 2012), « Le situationnisme patriote » et la contribution anonyme (« Aux libertaires ») de Guy Debord à l’ouvrage collectif Appels de la prison de Ségovie (Champ libre, 1980).] et les mette en fuite. Comment les idéaux de la belle et féroce jeunesse situ se sont-ils dissous dans l’émeute ?[access capability= »lire_inedits »]

Remontons la bobine de l’Histoire. En 1957, des jeunes gens regroupés au sein de l’Internationale lettriste basculent d’une politique esthétique à une esthétique de la politique en retournant l’adage de leur ancien maître, Isidore Isou, contre lui-même : « Les vérités qui n’amusent plus deviennent des mensonges. » Nourris au sein surréaliste, ces dissidents radicalisent la critique lettriste de la culture dominante et constitueront le noyau dur de l’Internationale situationniste (1957-1972). Ils s’appellent Guy Debord, Gil Wolman et tentent de dynamiter les barrières de la société bourgeoise pour faire surgir les arts (poésie, cinéma, urbanisme, peinture…) dans la vie quotidienne.
Comme le résume Patrick Marcolini dans son beau livre sur le mouvement situationniste[2. Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée).], l’IS se définissait « à la fois comme une avant-garde artistique, une recherche expérimentale sur la voie d’une construction libre de la vie quotidienne » et un appareil révolutionnaire puisant chez Lautréamont, Hegel, Marx, comme dans la tradition anarcho-libertaire.

La révolution est un dîner de gala

« Notre passé est plein de devenirs. Il n’y a qu’à casser les noix ! », lançait le peintre situ Asger Jorn en prélude à la « révolution de la vie quotidienne » qu’entendaient déclencher ses camarades de combat. Leur mot d’ordre au nom sibyllin : Si-tua-tions ! Cette notion, sans doute inspirée par la lecture de Breton et par l’air du temps sartrien, devait faire de la vie un poème, comme y invitait Raoul Vaneigem dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967), véritable bréviaire de Mai-68. Une situation est une notion tant individuelle que collective, l’envers de l’aliénation marxiste, jouant sur la psychologie, la géographie, l’économie et le social, ce que Marcolini synthétise a posteriori comme « l’ensemble des circonstances matérielles et morales dans lesquelles une personne se trouve prise − au sens où la vie de quelqu’un est toujours tissée de situations concrètes ». La quête des situations et des épanouissements inédits entraîne les situs à arpenter les terrains boueux des communautés gitanes et à suivre la pente du lumpenprolétariat dans d’interminables errances urbaines. La grande grève d’août 1953 leur offre l’occasion de découvrir la dérive, promenade souvent alcoolisée qui permet d’étudier les rapports de l’individu à une rue, une ambiance, un environnement, bref à créer des situations en plein macadam urbain. Ces balades donnent naissance à la psychogéographie, discipline qui rejette l’académisme et l’objectivisme des sciences établies. Guy Debord élabore notamment un plan de Paris qui fait fi des distances, des cloisonnements géographiques, pour s’adapter au plaisir ludique du promeneur. La fête, l’amour, le scandale sont des thèmes omniprésents dans l’univers situ, lequel fait la part belle au jeu, qu’il s’agisse des utopies futuristes de villes-réseaux − telle la New Babylon de Constant −, des expériences cinématographiques de Debord − où la bande-son s’émancipe allègrement de l’image et où les détournements de mots d’auteurs prolifèrent.

« Le spectacle est une misère, bien plus qu’une conspiration » (Debord)

Pour le commun des mortels, situationnisme rime avec spectacle. Avec l’idée de situation, dont il est l’antithèse, le spectacle est LA notion situ par excellence, celle que tout le monde mentionne sans la comprendre, en citant l’essai quasi éponyme de Debord[3. Guy Debord, La Société du spectacle (1967).]. Empruntée à Bertolt Brecht, la conception situ du spectacle désigne « un rapport social entre des personnes médiatisé par des images ». Bien au-delà de son acception la plus superficielle, le spectacle reproduit à l’échelle de la société le rapport de passivité qui s’établit entre les œuvres d’art et les visiteurs d’un musée. Comme Brecht, les situs veulent tuer l’aliénation par l’irruption des spectateurs sur la scène, effacer la distinction entre les acteurs et le public, afin de tous les transmuer en « viveurs ». Debord détourne ainsi la première phrase du Capital de Marx en indiquant : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » entravant la naissance de situations, donc de toute vie quotidienne digne d’être vécue.

Que reste-t-il de nos amours…

À l’orée des années 1960, l’ancrage de l’IS à l’ultra-gauche favorisera des épousailles aussitôt rompues avec le groupe Socialisme ou Barbarie, de Lefort et Castoriadis, lesquels confortent les situs dans leur opposition au « capitalisme d’Etat soviétique ». Après d’innombrables scissions et d’épiques guerres picrocholines, l’Internationale situationniste prononcera son autodissolution en 1972. En dehors d’une certaine aridité théorique, d’un goût pour les détournements de mots de grands auteurs, et d’un certain byzantinisme politique, que reste-t-il de cette aventure de quinze ans ? Patrick Marcolini répond à cette question essentielle en dégageant l’opposition fondamentale qui structure les controverses entre les fils ennemis du situationnisme. Une certaine tendance cyber-futuriste flirte avec le mythe marxiste de l’émancipation par le développement des forces productives mis à la disposition du prolétariat. Cet « esprit hacker » poursuit les songes utopistes des premiers situs rêvant de villes réticulaires, de technologies ultra-avancées, d’une abolition totale des frontières et des particularismes au profit de l’individu jouisseur. Là où le bât blesse, c’est que « l’ethos ludique des situationnistes et l’ethos économique du capitalisme avancé » ont fini par se fondre dans le moule hédoniste du capitalisme mondialisé. Les techniques modernes de management et de marketing doivent d’ailleurs beaucoup à un certain spontanéisme situ, confirmant l’analyse d’un Michéa sur l’impossibilité du dépassement du capitalisme sur sa gauche progressiste.

À l’autre extrémité de l’arbre situ, une ramification développe l’anti-industrialisme du Debord des Commentaires sur la société du spectacle (1988) qui déplorait qu’« il n’existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n’ait été transformé, et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne ». En dehors de la chronique policière des inculpés de Tarnac, cette dernière branche a fleuri autour de la revue Tiqqun, des œuvres de Michel Bounan et de l’Encyclopédie des Nuisances. Ces tentatives ont le mérite de renouveler en profondeur le champ théorique post-situationniste en arrachant le romantisme debordien à ses anciennes racines modernes.

Fidèle à cette dernière filiation, Patrick Marcolini conclut son livre monumental en prônant « une attitude tout à la fois anticapitaliste, libertaire et radicalement conservatrice ». Comme Debord, qui cultivait amour de la langue classique et avant-gardisme, l’auteur n’est pas à un paradoxe près. Il est en effet assez piquant de voir Marcolini reprendre, en la corrigeant par la démocratie locale promue par Alain de Benoist, la matrice anarcho-conservatrice de la défunte revue Immédiatement, tout en renvoyant ses créateurs à leurs origines droitières. Mais peu importe. Avant de faire sauter les digues, l’essentiel n’est-il pas de provoquer la crue du fleuve ?.[/access]

Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée).

*Photo : Père Ubu.

Vendée, le génocide est là !

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Vendée Jean-Clément Martin génocide

Vendée Jean-Clément Martin génocide

Jusqu’en 1983, personne ne s’était posé la question de la nature de la répression en Vendée militaire en 1793 et 1794. Tout le monde était d’accord pour réduire les événements à une simple guerre civile. Certes, certains reconnaissaient des dérapages mais les justifiaient par la réciprocité. En réalité, contrairement à ce qu’affirme Jean-Clément Martin, il y a bien eu en Vendée une volonté d’exterminer la population et d’anéantir ses biens de la part du Comité de salut public et notamment de Robespierre, Barère, Carnot et Billaud Varenne. La Convention n’a été qu’une chambre d’enregistrement ce qui s’est traduit par le vote de trois lois et la mise en œuvre d’un système dont l’objectif était, pour reprendre les mots de Barère, « d’anéantir cette race impure ». Le mot brigand, contrairement à ce qu’affirme Jean-Clément Martin, n’est qu’un terme générique et concerne bien tous les habitants de la Vendée militaire et non pas les seules personnes prises les armes à la main.

Comment pourrait-on alors expliquer les massacres des embryons, des bébés, des enfants comme aux Lucs sur Boulogne : 110 ont moins de 8 ans ? Tous les carottages réalisés démontrent que ce sont principalement les femmes et les enfants qui sont massacrés. Le général Turreau est très précis à ce sujet dans la lettre qu’il envoie au Comité de salut public le 24 janvier 1794 : « Si mes intentions sont bien secondées, il n’existera plus dans la Vendée, sous quinze jours, ni maisons, ni subsistances, ni armes, ni habitants… ». À cette lettre, Carnot salue la pureté des intentions du général tout comme le 23 juillet 1794, il n’hésite pas à écrire à des députés : « Les femmes, les enfants et les vieillards, les individus entrainés par la violence ne méritent pas sans doute le même sort (l’extermination) que les monstres qui ont ourdi la révolte, qui l’ont servie de leur volonté comme de leurs bras, et l’on pourrait prendre à leur égard des mesures de sûreté moins rigoureuses mais ce serait abandonner le pays aux horreurs d’une guerre nouvelle… ».

Tous ces textes sont maintenant connus. Je les ai reproduits dans mon livre : Vendée : du génocide au mémoricide publié au Cerf. La thèse de Jean-Clément Martin est indéfendable. Quant au reste, que peut-on lui répondre, j’ai tout publié dans un livre intitulé : La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide des Vendéens (Atelier Fol’fer). Je serais, pour lui, porteur d’une vérité officielle ! Laquelle et où ? Il me semble que j’ai du démissionner de l’enseignement et jamais en France je n’ai pu parler au sein d’une université publique sur ce sujet ni écrire quoi que ce soit dans les revues scientifiques gérées par les détenteurs de la Vérité officielle.

Le bon mot pour définir le « crime contre l’humanité » (sic Gracchus Babeuf) commis par les Conventionnels à l’encontre des Vendéens était le mot créé pour la circonstance par Babeuf : « populicide ». Il aurait du l’être pour dénoncer les autres génocides pour des raisons étymologiques. Malheureusement, notamment parce que les auteurs de ce crime ont voulu gommer leur crime, ce mot n’est pas passé à la postérité. J’en veux pour preuve de n’avoir découvert, après des recherches acharnées, l’œuvre de Babeuf qu’en 1987. Ce mémoricide a été doublement dommageable : au niveau des Vendéens, bien sur, pour des raisons évidentes, mais aussi pour le reste de l’humanité. Si les politiques et juristes avaient traité objectivement la nature de ce crime, ils auraient mis en avant ce mot et l’aurait défini tout comme les alliés l’ont fait en 1945 grâce au mot créé par Rafaël Lenkim : génocide. C’est le mot qui fait l’acte et non l’inverse. C’est cette absence de mot qui explique l’impossibilité pour le consul Davis de dénoncer le génocide perpétré par les Turcs vis-à-vis des Arméniens. C’est aussi cette absence de mot qui explique non pas le silence mais la maladresse apparente de Churchill, de de Gaulle, de Pie XII… pour dénoncer les crimes des Nazis. Dès lors retenons le mot de génocide et analysons le. En fait, il y a trois crimes de génocide : la conception ou/et la réalisation ou /et la complicité tant dans la conception que la réalisation de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type ethnique ou racial ou religieux ou politique. Les Vendéens constituent bien un groupe humain de type religieux et politique. Quant à la volonté d’extermination et sa mise en œuvre, les faits et les bilans sont là. Reste le problème de la manipulation de la mémoire ; là encore il n’existait pas de mot d’où la nécessité d’en créer un. C’est ce que j’ai fait avec le mot mémoricide qui est un quatrième crime contre l’humanité, le crime contre la mémoire.

*Image : wiki commons.

Israël a un futur

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Israël kibboutz Shakin Nir

Israël kibboutz Shakin Nir

Je viens de lire l’article de Falk van Gaver « Israël l’exil à domicile » dans le numéro de Causeur d’Octobre. Il s’agit d’un article intelligent, intéressant. Alors pourquoi ai-je eu un sentiment de manque, voire de porte-à-faux ?

Je l’ai relu lentement. Le premier choc que j’ai éprouvé est dans le choix de l’illustration qui représente de pittoresques ultra religieux de Mea Shearim. Ils sont extrêmement à la mode et de nombreux films, pièces de théâtre et romans s’attachent à décrire cette société en marge, d’une certaine manière tranquillisante puisqu’elle permet de remettre le Juif dans un ghetto.
Or Israël c’est d’abord et avant tout l’anti ghetto, ceci comprenant d’ailleurs le droit des Juifs religieux à vivre… dans un ghetto !

Le deuxième choc c’est la citation de Sobol en ouverture (« Cet endroit est débile. Tout le monde déteste tout le monde. Laïcs. Religieux. Ashkénazes. Sépharades. Juifs. Arabes. Il n’y a pas de futur. »). Citation qui illustre évidement la position de l’article entier.
La première partie de cette citation met en vedette les différences et les luttes intérieures d’Israël. Il semble y avoir une certaine jubilation à souligner ces déchirements. Je le comprends, c’est un ressort dramatique réel et journalier mais si j’en parle moi-même longuement, c’est pour chercher à établir leurs limites. Oui, l’équilibre est difficile. Il le serait à moins : voyez l’éclatement des pays artificiellement fédérés (Yougoslavie, Tchécoslovaquie, ou même la Belgique) ou les carnages des pays africains enfermés dans des frontières imposées par des compagnies coloniales sans compter les appels au démembrement pour une simple menace de crise financière en Espagne, voire en France (la Corse…) ou en Angleterre. L’équilibre est difficile mais c’est l’honneur et le défi d’Israël de le tenter et de le réussir chaque jour.
La deuxième partie de la citation est lapidaire : « Il n’y a pas de futur. » Il faudrait au passage signaler que Sobol a essayé de nous le prouver en se cherchant un futur ailleurs. Après une telle assertion, ce n’est pas seulement l’utopie qui se ferme, c’est la raison d’être d’Israël elle-même qui est en question. Or, confronté à une réalité extrêmement brutale, la menace d’anéantissement est loin d’être une illusion mais bien une réalité vécue quotidiennement. Et l’Israélien conserve malgré les avatars de son histoire un besoin de croire au « Messie » même s’il ne l’attend plus pour demain et éprouve l’obligation de lutter pour son avènement.

Encore deux regrets à propos de la façon dont il est rendu compte de mon livre. Dans l’introduction de l’édition en hébreu, je déclarais que mon livre n’était pas simplement une nostalgie mais un pont de compréhension entre les générations, ce qui sous-entendait aussi une mise en garde contre les pièges où nous étions tombés. Car à travers l’histoire du kibboutz, je mets en scène un exemple qui s’étendait à toute une génération éprise d’absolu et mue par des idéaux dont les détournements ont laissé une telle soif que les masses se laissent aujourd’hui aller à un vide angoissant ou se tournent vers des mysticismes grossiers.

Cette préoccupation d’universalité qui est la mienne n’est pas présente dans l’article alors que c’est pourtant l’un des moteurs de mon livre. Mais peut-être n’ai-je pas été assez clair.

*Photo : jdlasica.