Après ce qui s’est passé, il aurait pu se tenir un peu tranquille, le Buisson. Rester discret, baisser les yeux, faire le modeste, le minuscule, l’invisible, tapi au fond de son trou, calfeutré hors de la vue, loin des yeux loin du cœur, petite souris grise après avoir été si longtemps le gros chat noir du Sarkozy, avoir droitisé la campagne présidentielle, lepenisé l’UMP, maurrassisé les vierges et les innocents. Dehors le coupable, la vermine, la crapule ! Tout le monde pensait en être débarrassé, ne plus le voir que repentant, contrit, humilié, Canossa, bourgeois de Calais, chemise aux genoux et corde à la main. Eh non. Rien du tout. Le voilà qui revient, le Buisson, et pas par la lucarne du troisième encore, par la grande porte, sans vergogne, publiant, on vous le donne en mille tellement que c’est à n’y pas croire, un gros livre illustré sur Le Paris de Céline. La reprise papier et photo de luxe du film diffusé il n’y a pas longtemps sur les écrans, avec Lorant Deutsch lisant tellement vite qu’on s’y serait cru, dans le déluge, le raz-de-marée, la noyade sous les mots. Céline/Buisson, Buisson/Céline : cherchez l’erreur ? Il n’y en a pas. Et voilà que Buisson, sans nous demander notre avis, nous prend par la main et nous raconte l’histoire du Maître et celle de Paris, en nous montrant les lieux où Céline a passé sa triste existence.

C’est Passage Choiseul que tout a commencé. Le passage des Bérézinas, le bien nommé, là où Louis-Ferdinand Destouches est élevé à coups de baffes et de nouilles sous une cloche de verre de 190 mètres de long qui empeste le gaz d’éclairage, l’urine et la crotte de chien. En cette fin de XIXe siècle, on y parle surtout de microbes, de maladies ; de médecins, aussi, qui seront les héros de nouveau siècle, et de musique par là-dessus, le passage Choiseul jouxtant les Bouffes parisiennes, temple élevé par Offenbach à la gloire de l’opérette. S’y dessine tout l’avenir du jeune Louis-Ferdinand, qui sera médecin, jusqu’à la moelle et jusqu’à sa mort, et musicien, dans chaque ligne des futurs romans qu’il signera Céline, du nom de sa grand-mère, celle qui l’emmenait le jeudi au cinéma Robert Houdin voir les premiers films de Méliès.

Après bien des tours et des détours, après la Grande guerre, une blessure et un mariage à Londres, le Cameroun, Rennes et Genève, Louis-Ferdinand devenu docteur Destouches revient au bercail, ou presque. À Clichy la rouge, médecin de banlieue puis de dispensaire, confronté directement, cette fois, à la misère la plus crue, la plus sale, la moins poétique. C’est là qu’il va écrire le Voyage au bout de la nuit, « le lyrisme de l’ignoble, qu’il appelle ça ». Un livre d’une noirceur qui transforme les auteurs populistes du temps, les joyeux prolétariens à la Barbusse et à la Dabit, en marchands de violettes. C’est ici que débute d’une des plus grandes aventures littéraires du siècle, le triomphe inattendu du Voyage frayant la voie à celui de Mort à crédit, encore plus noir et plus ignoble, et à une brassée de chefs-d’oeuvre.

Dans Paris aussi, le voyage se poursuit : forcé de quitter Clichy et le dispensaire après la parution de Mea culpa, un pamphlet antisoviétique, Céline s’installe non loin du passage Choiseul, à Montmartre, où il écrit et s’encanaille, enchaînant les visites aux bordels avec ses nouveaux copains, le peintre Gen Paul ou l’acteur Le Vigan, dit La Vigue. C’est là qu’il passe la guerre, la deuxième, échappant sans le savoir à la mort, l’appartement du dessous abritant un groupe de résistants résolus à faire la peau à celui qui est devenu, pour des raisons obscures, le chantre de la collaboration la plus violente et de l’antisémitisme le plus délirant. En juin 44, Céline, qui sait ce qui l’attend s’il reste à Paris, décampe sans demander son reste avec sa femme Lucette et son chat Bébert, direction Sigmaringen et autres châteaux hantés. Il ne reviendra qu’en 1951, après sept ans de fuite sur les routes dévastées d’une Allemagne vaincue et d’exil glacial au Danemark. Plus sombre que jamais, c’est un mort-vivant qui s’installe avec Lucette, ses chiens, son chat, ses livres, sa méchante humeur et son épouvantable réputation, « ordures, stalinien, naziste, pornographe, charlatan, fléau (…), perfide pire que tout, vérole », dans un pavillon décati de Meudon, la Villa Maïtou. « Dernière halte avant le grand trou où le voyageur va enfin poser ses bagages ». Il les y dépose, mais pas bien longtemps. Juste assez pour boucler encore quelques chefs-d’œuvre, et pour tirer sa révérence. Rideau. Les amateurs apprécieront.

Patrick Buisson, Le Paris de Céline (Albin-Michel)

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