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Génération identitaire, génération lyrique

Génération identitaire, génération lyrique

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Samedi 20 octobre, quelques dizaines de militants d’un groupuscule nouvellement arrivé sur le marché politique, Génération identitaire, ont occupé pendant quelques heures le toit d’une vaste mosquée en construction à Poitiers (Vienne), avant d’en être délogés sans violence par la police. Pour le Bloc identitaire, un mouvement politique dont le programme s’articule autour de trois axes principaux − l’enracinement identitaire (contre la « République désincarnée »), l’action sociale et l’écologie − il s’agissait de lancer, par un happening dont il a le secret, sa toute nouvelle « branche jeunesse ».

Sur les banderoles déployées sur le toit de la mosquée de Poitiers, on pouvait lire, outre le nom du mouvement en question, un appel à un référendum sur « l’immigration et l’islamisation de la France », et une date connue de tous : 732.[access capability=”lire_inedits”] Quelles que soient les pensées profondes que l’on peut imputer aux manifestants (mais la politique ou a fortiori la justice ont-elles vocation à sonder les reins et les cœurs ?), il faut bien admettre que l’on a connu « provocation haineuse » (Manuel Valls) plus virulente, et que les appels multiples à la dissolution du groupuscule en question semblent difficiles à justifier sur la base d’un délit aussi ténu. Faudra-t-il dissoudre la CGT parce qu’elle occupe des usines, le DAL parce qu’il occupe des appartements vides, ou les organisations de défense des sans-papiers parce qu’ils ont organisé l’occupation d’églises dont la construction était bel et bien achevée, parfois depuis quelques siècles ? Bien sûr que non.

Les réactions hystériques de la classe politique traditionnelle à ce petit coup d’agit-prop sont révélatrices de notre incapacité à appréhender les évolutions de la société française. Ainsi, les dénonciations pavloviennes, par exemple d’un Mélenchon, du rôle dans cette affaire de l’extrême-droite traditionnelle qui, par la lutte contre l’islamisation de la France, ne ferait que reproduire et élargir ses traditionnels mots d’ordre antisémites, sont complètement à côté de la plaque. La jeunesse identitaire ne se réclame en rien de la vieille droite antisémite française. Pour s’en convaincre, il suffit de l’écouter parler, plutôt que de plaquer bêtement des vieux schémas commodes, mais obsolètes, sur des réalités nouvelles.
La profession de foi postée sur YouTube est marquée par un jeunisme − moins ultra-nationaliste qu’ultra-narcissique − dans la lignée la plus fidèle des révolutionnaires en culotte courte de Mai-68. Comme leurs devanciers, ces jeunes-là sont ivres de leur propre jeunesse et ringardisent impitoyablement leurs aînés, rendus responsables de tous les maux du pays. Comme leurs précurseurs des années 1960, nos identitaires se proposent de « fermer les livres d’histoire » pour « descendre à nouveau dans la rue » et scander « La jeunesse au pouvoir ! ». S’ils ne cessent de s’en prendre à ceux qu’ils considèrent comme étant leurs aînés, la génération 68, c’est dans la plus pure tradition… de la génération 68. Les années ont passé et les jeunistes d’aujourd’hui rendent aux jeunistes d’hier la monnaie de leur pièce. « Nous sommes demain, vous êtes hier ! », disent ces jeunes gens piercés et mal rasés, face caméra et sur fond de musique sirupeuse. Sans prendre le moindre recul sur eux-mêmes ni craindre le ridicule, ces garçons qui n’ont jamais tenu un fusil serrent les mâchoires et prennent des poses avantageuses de guerriers spartiates pour affronter, avec leurs petits poings serrés sur des pancartes de manifs, la France multiculturelle − quoique désincarnée − à papa, comme d’autres se prenaient pour de grands résistants lorsqu’ils s’opposaient à coups de fleurs dans les cheveux aux « CRS-SS » de la France à Papy de Gaulle.

Avec cette génération identitaire, on assiste à l’émergence d’une nouvelle « génération lyrique », formule heureuse de l’essayiste québécois François Ricard pour définir la génération 68. Moins joyeuse et moins légère que la précédente sans doute, mais tout aussi lyrique. D’ailleurs, ce sont parfois ceux qui, aujourd’hui, s’étranglent d’indignation et en appellent à la plus grande sévérité à l’égard des ces manifestants jeunes et fiers de l’être qui, dans leur propre fougueuse jeunesse, occupaient illégalement, eux aussi, le plus sacré des bâtiments de notre pays. Sauf qu’à l’époque, ce bâtiment s’appelait la Sorbonne.

Bizarrement, dans un autre symptôme de l’affolement des boussoles idéologiques de notre pays, le Premier ministre a déclaré que les manifestations en question relevaient d’une « haine religieuse » inacceptable. C’est ainsi, aujourd’hui, en France : la lutte contre l’extension de l’influence d’une religion est appelée « haine religieuse ». À ce compte-là, pourquoi ne pas appeler la lutte contre le racisme « haine raciste » ? Mais j’y pense, c’est exactement ce que fait le CSA, par exemple, lorsqu’il accuse Zemmour de racisme parce qu’il dénonce ce qu’il pense être le racisme anti-homme blanc de Christiane Taubira. Nous sommes arrivés à un point de confusion intellectuelle telle qu’un mot ne peut que vouloir dire le contraire de ce qu’il dit.

C’est un fait : il n’y eut nul mot d’ordre chrétien dans cette manifestation. Il n’y a nulle guerre des religions en perspective dans notre pays, quels que soient les conflits interethniques, sociaux ou autres qui nous attendent. Qu’on arrête un peu les procès d’intention aux cathos qui, avec la destruction du mariage qui se prépare, la baisse dramatique de la pratique et des vocations religieuses, la déchristianisation de la France et la persécution généralisée des chrétiens d’Orient, ont d’autres chats à fouetter que de s’attaquer à la construction des mosquées dans notre pays.

Aucun catho, ni aucun homme libre d’aucune sorte ne peut être contraint à aimer l’islam. Et il est même possible de moquer la trouille qui anime tous ceux qui, par souci d’apaisement, se joignent aux dénonciateurs de l’« islamophobie ». La France n’est pas musulmane, et si un jour elle l’est, ce ne sera plus la France. En tant que catholique, je me dois d’affirmer cela. Cela ne contredit en rien mon opinion selon laquelle les musulmans doivent pouvoir disposer de lieux de culte décents en France. Et cela ne contredit en rien non plus le respect que je dois naturellement aux musulmans, comme au reste de l’humanité.

Ceux qui imputent à une guerre des religions naissante cette manifestation sont des menteurs. Le catholicisme et le christianisme au sens large n’ont rien à voir avec la défense d’une « identité » narcissique et fermée. N’importe qui disposant d’un minimum de culture sait que cette génération identitaire est l’un des signes les plus sûrs de la déchristianisation de notre pays. L’attachement narcissique au « sang » est parfaitement étranger à notre tradition. Ces jeunes gens invoquent leurs racines, mais c’est pour mieux se fermer à l’universalisme qui leur a été transmis par leurs lointains aînés catholiques. Le Charles Martel dont ils se réclament était le grand-père de Charlemagne, un roi presque illettré, mais honteux de son illettrisme, et fasciné par les cultures étrangères, latine et grecque. À mille lieux de la fierté identitaire. C’est cette fascination pour des sources culturelles qui nous sont extérieures qui constitue, selon le philosophe Rémi Brague, le cœur même de l’identité européenne.

De quelles racines parlent donc ces jeunes identitaires? Dans leur profession de foi au moins, ils n’ont pas un mot contre l’islam. Je trouve pour ma part beaucoup d’analogies entre l’intégrisme des porteuses de burqas et des salafistes de chez nous, dont le mode de vie est fondé sur le refus du monde concret dans lequel ils vivent, et cet intégrisme du sang et du sol défendu par ces jeunes Français si fiers d’être ce qu’ils sont. À chaque fois, on cherche à se prémunir contre ses voisins et à se purifier de la pollution générée par son environnement. Les gros plans en noir et blanc et les déclarations guerrières de leur clip de présentation ne sont pas sans rappeler l’esthétisme belliqueux de certains clips de rappeurs convertis. Après tout, peut-être n’est-ce pas un hasard si ces identitaires vont passer leurs samedis à la mosquée. Que le dimanche venu, ils retournent donc à l’église, et ils entendront un autre son de cloche.[/access]

*Image : Génération identitaire.

Novembre 2012 . N°53

Article extrait du Magazine Causeur


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Florentin Piffard est modernologue en région parisienne. Il joue le rôle du père dans une famille recomposée, et nourrit aussi un blog pompeusement intitulé "Discours sauvages sur la modernité".

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