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Emplois d’avenir : la perfusion, mais pas pour tous

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Après ses études, faire son entrée sur le marché du travail relève du parcours du combattant. Selon l’AFIJ, (Association pour Faciliter l’Insertion des Jeunes diplômés) qui publie une enquête sur le devenir des jeunes après l’université, 57% d’entre eux, diplômés en 2011, étaient sans emploi en avril 2012. Huit contrats sur dix sont désormais des CDD, un chiffre jamais égalé jusqu’ici. Ces statistiques sont éloquentes quant à la précarisation généralisée de la jeunesse en France. Qu’est-ce que faire ses études aujourd’hui ? C’est vivre sous perfusion. La plupart des 20-25 ans sont des Tanguy malgré eux. Comment faire face à la hausse des factures de gaz, d’électricité et à celle qui vous guette à la sortie du Monop’? L’eldorado, pour les lycéens fraîchement diplômés, ce n’est plus d’être accepté dans une grande école mais c’est d’atteindre le barème 6 du CROUS. Avec 469,70 euros pendant dix mois, c’est chiche, mais on peut vivoter. Malheureusement, peu nombreux sont les élus aux chambres universitaires exiguës et parfois miteuses. Il reste l’aide des parents, bien inégale selon les familles. Et au terme de ce long périple, c’est une traversée du désert qui attend l’étudiant à la sortie de l’université. S’il n’a ni réseaux, ni relations, ni expérience, les petits boulots entrecoupés de périodes de chômage plus ou moins longues deviennent son quotidien. Les mieux lotis arrivent alors à jongler entre les APL, le RSA ou les indemnités chômages.

Conscient du problème, le gouvernement Ayrault a lancé récemment « les emplois d’avenir ». D’ici 2014, ces 150 000 contrats aidés par des finances publiques exsangues seront prioritairement réservés à la jeunesse qui vit dans ce que l’on appelle pudiquement « les quartiers sensibles ». Non seulement, cette goutte d’eau symbolique ne modifiera pas la spirale inquiétante du chômage mais encore elle représentera les prémisses de ce que la gauche bien intentionnée veut mettre en place : la discrimination positive. Mais alors quid de ceux qui n’auront pas l’opportunité de profiter de « ce plan Marshall » pour l’emploi ? De ceux que Jamel Debbouze, égérie de « nos quartiers », appelle plaisamment « les moches »[1. Allusion à la polémique suscitée par le spectacle « Tout sur Jamel » lors de sa diffusion le 20 décembre dernier sur M6 retransmis en direct du Zénith de Paris. Voici la « saillie » de Jamel Debbouze : « Ils sont moches les gens à Montbéliard. Là, ils me regardent en direct. Quand j’y ai été, je me suis dit le nuage de Fukushima, il s’est arrêté au centre-ville. Il s’est passé quoi là-bas ? J’y ai de la famille en plus. Montbéliard, si vous m’écoutez, j’ai rien à vous dire ».]? C’est que ces autres « jeunes » n’intéressent pas grand monde. Silencieux, perdus au fond de leur vallée ou de leur campagne parce qu’ils ne pouvaient plus payer leur loyer dans la grande ville, ces arriérés, comme on sait par nature « feignasses », sont inemployables. Heureusement que l’Etat prend la peine de leur donner une piécette de temps à autre, cela contient la fronde et la révolte. Comme on sait, du moment que cette gueuserie française peut encore se payer une boulette de shit, une connexion internet et un paquet de chips, elle est comblée ! Cette sécession à l’intérieur de la jeunesse est récurrente, elle s’inscrit dans le tabou médiatique qui désigne délicatement par le terme générique « jeunes », les responsables des incidents dans «  les quartiers populaires ». Apparemment, c’est dans ces lieux que les forces de la nation se trouvent. Pourtant, inondés de subventions dans le cadre du renouvellement de l’habitat urbain, quelles ont été les avancées significatives ?

Pendant que micros et caméras sont braqués sur cette jeunesse-là, à compter le nombre de voitures brûlées le soir de la Saint-Sylvestre, la jeunesse de l’ombre se meurt à petit feu. Comme elle est polie elle ne gratifie personne de ses geignements. Accablée et vieillissante avant l’heure, on pense qu’elle ne souffre pas. Cette autre jeunesse fait des rêves de vieux. Obtenir un concours pour être fonctionnaire, tel est son nouveau graal. En France, ce qui est gravissime, c’est que l’on néglige cette lente agonie. Ce grand gaspillage des talents est patent. Alors que Gérard Depardieu fait la Une, combien de Paul et de Jacques partent tenter leur chance à l’étranger ? Si l’on parle beaucoup de la jeunesse européenne, espagnole, italienne ou grecque, qui apparemment se dirigerait en masse vers Berlin, on parle moins des cerveaux qui fuient aussi la France, car les carrières et les perspectives sont bien plus intéressantes pour les chercheurs, les ingénieurs et les docteurs à l’étranger. C’est le « sauve qui peut » général qui se poursuit en silence. Le pays sclérosé freine l’élan et les ambitions de sa jeunesse. On aura beau psalmodier des appels à l’innovation et à la recherche, force est de constater que l’ascenseur social est bloqué pour tout le monde, jeunes des champs comme jeunes des quartiers. Comment faire redémarrer l’élan d’un pays lorsqu’on ne donne pas de première chance à la relève ? Dans ce sens, les jeunes loups qui ne peuvent faire le deuil de leur illusion s’exilent. Les autres attendent seulement « le coup de bol », nouveau miracle du XXIème siècle, c’est-à-dire le CDD prolongé, ou pourquoi pas gagner à euro-millions. Entreprendre en France, voilà un mot qui tend à devenir tabou.

*Photo: Campagne emplois d’avenir

La preuve par Trappes

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Les récentes émeutes de Trappes ont révélé au grand jour l’existence, dans certains territoires, d’une solidarité basée sur la religion, qui prévaut sur toutes les autres. Même Le Monde doit admettre, au terme d’une enquête sur les « événements des 19 et 20 juillet »,  que le « facteur religieux a beaucoup pesé » [1. « Trappes, radiographie d’une émeute », Élise Vincent, Le Monde, 17 août 2013.]. Pourtant, si la presse semble découvrir la lune, Trappes ne constitue pas une première en la matière. Simplement, les événements de Trappes sont si limpides qu’il devient impossible de travestir la réalité ou de la taire aux Français.

Dans les deux livres[2. Banlieue de la République et Quatre-vingt-treize, Gallimard, février 2012.]qu’il a consacrés, début 2012, aux « banlieues », à l’emprise grandissante de l’islam en France et à son hégémonie dans un certain nombre des quartiers bénéficiant de la « politique de la ville », le politologue Gilles Kepel souligne que le principal ressort des émeutes de 2005 était, déjà, la solidarité religieuse. Il insiste sur le fait que ce n’est pas la mort de deux adolescents entrés dans un transformateur EDF qui avait déclenché les émeutes, mais la rumeur selon laquelle des policiers avaient lancé une bombe lacrymogène dans la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois. C’est donc sur la base d’une rumeur infondée que des populations se sont dressées comme un seul homme contre les institutions de la République. Chaque jour ou presque, et ce depuis des années, une forme de solidarité religieuse s’exprime par un discours de rejet d’une partie des principes et valeurs qui incarnent la France, jugés avilissants. Il suffisait de recenser ses multiples manifestations pour prendre la pleine mesure du phénomène.

Aujourd’hui, les regards se tournent vers l’Égypte ou la Syrie comme ils se sont tournés vers l’Algérie lors de la guerre civile qui en fragmenta, il n’y a pas si longtemps, le corps social, dressant les Algériens les uns contre les autres. C’est la religion, et plus précisément le degré de respect des rites et commandements religieux exigés des citoyens qui fut le ferment de la division. La question centrale était bien l’assujettissement du temporel au spirituel, ou plutôt la volonté des uns de la respecter et plus encore de l’imposer à leur voisinage. Les vecteurs du malheur furent une cohorte d’enseignants arabisants, arrivés d’Égypte et du Moyen-Orient du jour au lendemain pour remplacer, au sein du corps professoral, les coopérants techniques français – anticipant de plusieurs années la loi d’arabisation votée en décembre 1990. Dans la foulée, l’administration recruta en masse des agents qui possédaient souvent pour seule compétence la maîtrise de la langue arabe. Comme le souligne une nouvelle fois Gilles Kepel, en France, la stratégie de ré-enracinement culturel et religieux des jeunes générations de l’immigration musulmane s’opère par la transmission de la langue arabe.[access capability= »lire_inedits »] L’arabe est bien le véhicule de l’islamisation. S’il fallait en donner encore une illustration, je soumettrais à la réflexion ce passage de l’émission « Empreintes »[3. « Empreintes », France 5, février 2010.] dans lequel l’écrivain Tahar Ben Jelloun évoque le début des années 1970 au royaume chérifien : « Le ministère de l’intérieur décide d’arabiser la philosophie dans l’esprit et le but d’empêcher que les Marocains apprennent à penser, à douter et à réfléchir. Donc on va arabiser, on va enseigner la pensée islamique. » Contredisant dans les faits la volonté d’intégration qu’ils proclamaient bruyamment, les gouvernements français qui se sont succédé sont restés sourds, une fois de plus, aux mises en garde réitérées du Haut-Conseil à l’intégration, qui recommandait la suppression, au sein de nos écoles, des modules d’enseignement des langues et cultures d’origine – ELCO. À l’inverse, de nombreux responsables politiques affirmaient, contre toute évidence, que la « réappropriation de leur langue et de leur culture » était la meilleure façon, pour les jeunes issus de l’immigration, de s’intégrer en France.

Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est le fait que tant de gens persistent dans leur refus de voir la réalité telle qu’elle est, contribuant de ce fait à l’aggravation de la situation. En particulier, nos dirigeants, qui continuent à se (et nous) payer de discours anesthésiants alors que la maison a déjà commencé à s’effondrer. Toutes les étapes de la radicalisation des discours et des comportements qui a accompagné une certaine islamisation de l’Algérie, avant de conduire à la guerre civile, s’observent aujourd’hui en France, et plus généralement dans tous les pays européens qui ont accueilli de forts flux d’immigration de culture musulmane. Il ne s’agit pas ici de l’islam du temps de Gamal Abdel Nasser, lequel faisait se tordre de rire une salle entière en racontant que les Frères musulmans voulaient que les femmes portent le voile. Il s’agit d’un islam qui ne supporte ni la critique, ni le voisinage d’autrui. En témoignent l’atrophie de la liberté d’expression à laquelle nous assistons en France, pays de Voltaire, et la conversion affichée d’élèves de souche européenne au sein d’établissements scolaires que leurs parents n’ont pas eu les moyens de fuir. Cette conversion – réelle ou simulée – devient pour eux le moyen d’échapper aux brimades et de se faire accepter dans le groupe.

Aucun pays, certes, n’a trouvé de formule magique pour organiser la coexistence pacifique de populations issues de cultures et de religions différentes. Nous, nous avons tout fait pour la rendre impossible. Il aurait suffi d’un peu de bon sens pour comprendre que cette intégration culturelle (que l’on n’osait plus nommer « assimilation ») était incompatible avec les flux migratoires massifs et le regroupement familial, principal vecteur du ré-enracinement religieux. Comment expliquer cet acharnement dans l’erreur, alors que ses conséquences funestes n’ont jamais cessé de se déployer sous nos yeux ? Il faut évoquer la raison mère de cet aveuglement, à savoir l’indifférence d’une élite politique qui nous a abandonnés, nous Français de toutes origines respectueux de l’identité républicaine, cette forme unique de l’idée nationale. Nous qui aurions pu faire la démonstration qu’une vie harmonieuse était possible ensemble.[/access]

*Photo : noodlepie.

Libé et le FN : quarante ans d’héroïque exception culturelle française

Tout fout le camp. Mercredi dernier, Vladimir Poutine publiait une tribune dans le New York Times pour s’opposer à une intervention armée en Syrie. Quelques jours plus tard, en réponse à une pochade du sénateur républicain John Mc Cain, La Pravda annonçait qu’elle allait bientôt ouvrir ses colonnes au rival malheureux d’Obama à l’élection présidentielle de 2008. Un antirusse obsessionnel dans l’ancien journal officiel du socialisme réel : on croit rêver !

Heureusement, une poignée d’irréductibles journalistes résistent encore et toujours au confusionnisme idéologique. Pour ces héros du XXIe siècle, le fascisme n’est pas près de passer dans leur manchette. Que ceux qui s’inquiétaient de l’éviction de Nicolas Demorand se rassurent : Fabrice Rousselot, son successeur à la tête de la rédaction de Libé ne transigera pas avec la Haine. Contrairement aux séides droitisés de TF1, que Rousselot tance dans un édito d’anthologie,  le quotidien de la gauche libérale a « toujours refusé d’interviewer Le Pen père et Le Pen fille ».  Pourquoi, demanderont les ingénus ?

Tout simplement parce que « Le FN ne sera jamais un parti comme les autres ». Une phrase définitive qui fera office de démonstration pour les sourds-muets. Deuxième service : « On ne peut pas interviewer Marine Le Pen comme on interviewe n’importe quel autre dirigeant politique. » Tautologique, l’explication ? N’ayez crainte, Rousselot nous livre un troisième service : « Le danger serait alors de banaliser une extrême droite qui reste un danger pour la démocratie ». Manquent l’évocation des heures les plus sombres, quelques effluves nauséabondes, une référence bien sentie au vivre-ensemble et les narines de la gauche olfactive seront bien mouchées.

Les mauvaises langues pourront bien jaser, l’ostracisme est un antifascisme. La preuve par l’Histoire.  Le Front national est né en 1972, Libération l’année suivante. En quarante ans de cohabitation houleuse, qui peut nier que le second a terrassé le premier ?

 

Fillon a lancé la primaire

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En juin dernier, nous nous interrogions sur les raisons qui conduisaient François Fillon à laisser le parti à son rival Copé après que ce dernier lui avait volé la victoire huit mois plus tôt devant la France entière. Nous nous montrions sévères à son égard, jugeant sa stratégie complètement illisible  car il remettait ainsi son rival en lice. Il nous manquait une pièce au puzzle. Cette pièce, l’ancien premier ministre l’a posée sur le jeu dimanche dernier en dévoilant sa feuille de route jusqu’à l’automne 2016, date de la primaire que l’UMP doit organiser pour désigner son candidat à la prochaine élection présidentielle.

En fait, François Fillon fait l’analyse suivante : l’organisation de la primaire étant actée, il ne lui sert plus à rien de perdre son temps à diriger un appareil. Il lui suffit d’entrer en campagne dès maintenant et d’entamer un dialogue avec tous ceux qui pourraient participer à cette élection d’un nouveau genre à droite. Il fait le pari d’une participation aussi forte que celle organisée par le PS et allant bien au-delà des élus, adhérents et même sympathisants de l’UMP. Parler à tout le « peuple de droite », est donc devenu sa préoccupation première, afin d’en devenir le champion incontestable et – soyons fous ! – incontesté. Sa campagne pour la primaire 2016 a débuté sur les chapeaux de roue cet été avec des opérations de com tous azimuts. Elle a continué dimanche avec cette volte-face qui a surpris Jean-François Copé et certainement aussi Nicolas Sarkozy, sur l’attitude à avoir en cas de duel FN-PS. Alors qu’il préconisait lors des élections cantonales de 2011 de préférer le candidat du Parti Socialiste, il explique désormais qu’il faut appeler à voter pour le candidat le moins sectaire, ajoutant, relancé par le journaliste qui l’interrogeait, que ce ne serait pas forcément celui du PS.

Alors que certains de ses soutiens, comme Valérie Pécresse, disaient ne pas comprendre ce que pouvait signifier cette phrase, il a donc persisté et signé vendredi soir. En une semaine, en brisant un tabou qui fait hurler de rage Harlem Désir[1. Dont on se demande, au passage, pourquoi il a si peu de foi dans le non-sectarisme des futurs candidats présentés par le parti qu’il dirige… ], il a ainsi semé le trouble parmi les caciques de l’UMP, tels Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin, lequel a lancé samedi une « alerte rouge » sur Twitter. C’est dire si l’affaire est grave ! Quant à Copé, meurtri de voir ainsi son pain au chocolat jeté aux oubliettes médiatiques, il a rappelé la règle officielle au sein de l’UMP : en cas de duel FN-PS, c’est ni-ni. Fillon s’en fiche. En une semaine, il a piqué à Copé et à Sarkozy le marché de la fameuse droite décomplexée, sans même utiliser le mot. Les électeurs de droite sont en effet majoritairement favorables à une telle stratégie surtout parmi les plus politisés et mobilisés, c’est-à-dire ceux qui se pourraient se déplacer pour voter à la primaire de 2016.

Cette stratégie, pour lisible qu’elle soit devenue, convainc définitivement de la détermination de François Fillon d’aller jusqu’au bout de son ambition présidentielle. Le velléitaire qui était en lui est mort et enterré. On ne voit pas en effet pourquoi il aurait brisé le tabou suprême aux yeux des médias, et choqué ses proches, pour renoncer à être candidat dans trois ans. Mais la tactique n’est pas sans risque. Tout repose en effet sur le succès de la primaire de 2016. Et rien ne dit, pour l’instant, qu’elle en connaîtra un de même ampleur que celui de l’automne 2011 où Hollande avait battu la première secrétaire du Parti socialiste. Plus récemment, l’expérience de la primaire UMP parisienne – un vrai flop en terme de participation- montre que l’électeur de droite ne se déplace pas aussi bien que celui de gauche dans ce genre de grande messe démocratique. Si la primaire ne mobilise que le noyau dur des sympathisants UMP, Copé aurait un avantage certain, d’autant qu’il aurait placé des pions importants dans les batailles électorales locales de 2014 et 2015. Et si Copé  (ou un autre) était finalement battu par Fillon dans un contexte de participation faible, Nicolas Sarkozy pourrait profiter du flop de la primaire pour se présenter directement devant les Français, arguant de la très faible légitimité de la victoire de Fillon, poussant le vice d’en appeler à l’esprit originel des institutions créées par le général de Gaulle, ce qui ne manquerait pas de sel, avouons-le.

Le pari de Fillon est risqué mais au moins a-t-il -enfin !- commencé à jouer. Ses proches, au lieu de se lamenter, devraient s’en féliciter.

 

Tous voiles dehors

voile islam observateur

La famille de la novlangue s’est encore agrandie et la phobologie,  science en pleine expansion, compte un nouveau champ d’investigation. La nouvelle venue porte le doux nom de Voilophobie. Elle est née sous la plume de Jean-François Brault, pigiste au Nouvel Observateur, elle pèse dix petites lettres et semble promise, comme toutes ses consoeurs de la famille des –phobies, à un brillant avenir, à l’instar de la transphobie ou de l’alterophobie, devenue presque une discipline olympique.

Voilophobie ? Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? « Ne sentez-vous pas cette odeur de soufre qui se répand, chaque jour un peu plus, dans la société française ? », nous interpelle Jean-François Brault dans Le Nouvel Observateur. Une odeur de soufre ? Qu’est-ce à dire ? Belzébuth au cul variqueux, lassé de s’attaquer aux bonnes sœurs à cornette, aurait-il décidé d’étendre son ombre malfaisante sur la France de la diversité et sa main griffue jusqu’aux voiles des jeunes musulmanes ?

À lire notre webevangéliste en effet, la voilophobie est devenue une nouvelle facette de l’islamophobie qui se manifeste à travers de multiples agressions « voilophobes » car le voile, signe d’appartenance religieuse, suscite désormais partout la haine et la fureur. Comme ce mouchoir qu’on agite devant le nez du bovin, ce vêtement mal-aimé peut provoquer la charge aveugle des fauves au crâne rasé qui arpentent la France en quête de victimes comme les troupes écorcheurs du temps de la guerre de cent ans. Le voile, objet d’une phobie, parente mais distincte de l’islamophobie, est un nouveau symbole de liberté et le sujet d’une nouvelle mobilisation. Afin d’appuyer son propos, Jean-François Brault trouve l’argument définitif: « Comme le rappelle l’historienne et parlementaire Esther Benbassa, la figure du bouc émissaire semble s’être transposée en France, des juifs hier, aux musulmans aujourd’hui. » Faire ainsi appel à la compétition mémorielle pour cingler toutes voiles dehors sur un océan de pathos, la démarche est des plus subtiles et surtout des plus avisées. Avec des références pareilles, Jean-François Brault s’impose clairement comme un partisan de la nuance et de la paix civile.

Mais rien de tel tout de même pour occuper les week-ends oisifs que d’organiser des manifs.  Luttons donc, citoyens, contre la voilophobie ! Les habitants de Stockholm ont eu l’idée géniale d’organiser une « Journée du hijab » pour manifester leur solidarité avec les porteuses de voile victimes d’agressions racistes, à l’exception des goélettes. Si ça vient du nord, c’est du tout bon s’est dit Jean-François Brault. Aussi sec, l’idée est adoptée et recyclée. Jean-François Brault appelle lui aussi à l’organisation d’une « Journée du hijab » au cours de laquelle nous sommes tous appelés à porter un foulard sur la tête pour exprimer notre solidarité avec les victimes des agressions voilophobes. Toutes et tous, sans distinction de sexe car, comme le dit le slogan, « Nous sommes toutes des femmes voilées »…Non…attendez…C’est pas ça… « Nous sommes TOUS des femmes voilées ! »…Non merde alors ça ne colle pas non plus…Alors donc « Nous sommes TOUT-ES-(T)-S des femmes voilé-e-s ! »…Voilà c’est mieux et puis merde alors si les Scandinaves l’ont fait c’est que c’est une bonne idée donc ça suffit, de toutes façons les sceptiques ne peuvent être que des voilophobes, des hijaphobes, des maniphobes, des scandinaphobes et des mobilophobes !!!

Et pourquoi pas une journée de la mantille ?

On pourrait soupçonner notre bouillant croisé de l’anti-voilophobie de se livrer à l’exploitation pas très ragoûtante de faits divers (l’agression d’une jeune femme suivie d’une tentative de suicide) et de l’atmosphère tendue d’un été très chaud sur le terrain des tensions religieuses et ethniques pour se réserver une place au chaud dans le business devenu très lucratif de l’antiracisme et de la lutte antiphobe. On pourrait même lui reprocher de proposer, alors que le quartier des Merisiers à Trappes sent encore non pas le soufre mais certainement le brûlé, ni plus ni moins que d’organiser une nouvelle manifestation communautaire et confessionnelle, en s’emparant d’un symbole aussi politique que discutable, dans un pays déjà passablement crispé par les revendications communautaires et confessionnelles. Mais ça serait sûrement faire preuve de journalophobie, de chercheurensociophobie et de ciboulophobie que de jouer les rabats-joie en suggérant que cette brillante initiative n’est peut-être rien d’autre qu’une idée à la con et que la cuisine voilophile de Jean-François Brault a un goût douteux.

Pourtant, si l’on en croit les propos rapportés par le journal Le Monde (qu’on peut difficilement soupçonner d’être islamophobe, voilophobe, mobilophobe, hijabophobe, niqabophobe, scandinophobe, mobilophobe, manifophobe et journalophobe), l’islamophobie serait en passe de devenir un secteur sursaturé en matière d’opportunités et de débouchés professionnels et politico-médiatiques :

Y a-t-il eu des groupes, selon vous, qui ont tenté de récupérer les événements de Trappes ?

Oui. On l’a vu, par exemple, avec le récit fait des violences par le site Islam et info. On l’a vu aussi avec le Collectif contre l’islamophobie en France , dont certains membres sont proches de l’idéologie très conservatrice des Frères musulmans. Le CCIF, qui a été appelé par la mosquée de Trappes, s’est fait une spécialité d’apporter un soutien juridique aux victimes d’insultes ou d’agressions en raison de l’appartenance religieuse. En tentant de centraliser la comptabilité des agressions ou des contrôles de femmes voilées intégralement qui dérapent, le CCIF oblige les autorités à se positionner.

Que faut-il en déduire ?

Il y a une concurrence larvée entre différentes organisations pour le monopole de la parole légitime sur « l’islamophobie ». C’était flagrant à Argenteuil, mi-juin, où des femmes voilées ont dénoncé des violences à leur égard, dont une dans le cadre d’un contrôle d’identité. Sur ces faits-là, c’est la Coordination contre le racisme et l’islamophobie qui est arrivée la première. A la différence du CCIF, le CRI est issu des luttes sociales et de l’extrême gauche. La rivalité à laquelle se livrent ces mouvements accentue malgré eux l’illisibilité de la lutte contre les actes antimusulmans.[1. Source : Le Monde.]

Jean-François Brault chercherait-il avec sa voilophobie à prendre le vent médiatique dans le bon sens pour surfer sur l’affaire du voile et faire s’envoler sa carrière ? Ce ne serait pas très poli, enfin je veux dire cela serait un peu politophobe (politusophobe ?) de le supposer. Peut-être est-il tout simplement devenu naturel pour beaucoup de journalistes ou de chercheurs comme Jean-François Brault de ne plus percevoir, par la magie de ce langage technocratique qui ne cesse d’envahir tous les aspects de l’existence, la réalité qu’à travers la danse des sept voiles de toutes les phobies et de la phobophobie exaltée. À force, cependant, de contempler la ronde infernale des bons sentiments, des trouvailles langagières et des solidarités de circonstances, on risque soi-même, à force d’écœurement, d’être saisi d’un violent accès de coulrophobie.

Zoran Mušič, la grâce et la tragédie

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zoran music

Il y a mille manières de parler d’un peintre… avec la fièvre lyrique d’un Malraux chantant Goya, avec l’espièglerie d’un Muray évoquant Rubens, avec la passion d’un Sollers parlant de Fragonard… Sophie Pujas a trouvé elle aussi le ton juste dans l’essai très délicat qu’elle consacre à Zoran Mušič (1909-2005), peintre italo-slovène qui a traversé le siècle dernier comme un témoin de l’histoire tragique de la Mitteleuropa, et qui a laissé certaines des plus bouleversantes œuvres picturales sur l’horreur des camps nazis. L’auteur propose un portait sous la forme d’un patchwork de chapitres très courts sur la vie et l’œuvre de Zoran Mušič, dans un style poétique qui ne pouvait coller mieux à l’univers du peintre, tout en finesse.

Une géographie. Zoran Mušič voit le jour dans un territoire que l’on appelle de nos jours la Slovénie, et meurt à Venise. Comme tous les authentiques esthètes. Entre temps il vivra et écrira en Europe. «Zoran signifie naissance du jour. Ses parents choisirent de lui offrir le don de la vue, de l’illumination. Mais on ne peut pas leur en vouloir, comment auraient-ils su ? ». Sophie Pujas est attentive à la naissance de la sensibilité esthétique chez Mušič, à son sens d’observation de la beauté qui innerve la nature. Même quand l’image est cruelle. Mušič, écolier, passe à côté du cadavre d’une biche : « Il l’avait trouvée devant le mur de l’école, raide, étrange, rousseur ourlée de neige. On distinguait le cou gracile sur une tête qui disparaissait sous la blancheur cotonneuse, les pattes en une pose indistincte. Zoran resta un long moment à fixer cette perfection dont il ignorait le nom, cette douceur à caresser du regard. (…) Il ne comprenait rien à la mort, ce qu’il savait, c’est que ses yeux avaient vu une chose unique, précieuse, inhabituelle. Il savourait cette fête qu’il n’oublierait jamais ». Le regard du peintre sera aussi influencé par les fresques murales byzantines, ainsi que par la découverte dans ses années de formation des grands peintres : à Prague il découvre l’impressionnisme, à Zagreb son horizon s’élargit encore : « Ses amours transparaissent dans ses toiles. A Cézanne, il emprunta ses baigneuses. A Monet et Dufy, les foules tapageuses. A Bonnard, les belles déshabillées aux dos sensuels. A Picasso, ses couleurs ». En Espagne Zoran découvre la violence et la sensualité de l’univers de Goya. « C’était une éducation itinérante que la sienne, d’escale en escale dans le cœur palpitant de l’Europe. Les lignes sur les cartes étaient encore des chemins et non des barrières, des ponts entre patries cousines et non des déclarations de guerre. » Zoran Mušič meurt au milieu des années 2000 à Venise, ville qui l’inspira plus que tout. « Dans le canal un reflet passe » écrit simplement Sophie Pujas. Entre temps Zoran a aussi connu Dachau.

Un siècle tragique. Avant la seconde guerre mondiale « le monde était encore un endroit fréquentable où il faisait doux vivre. Un jour cela semblerait incroyable d’avoir pu être aussi jeune. » L’expérience de Dachau est au cœur de l’œuvre de Mušič. Pour Zoran, comme pour le reste du monde, après les camps rien ne pourrait plus être pareil. Le peintre déclarait à la télévision française en 1995 : « J’ai l’impression que c’est quelque chose qui m’est arrivé il y a cent ans et qui pourtant tous les jours est devant moi. » Les larmes montèrent aux yeux d’Henri Cartier-Bresson, présent sur le plateau. Pujas décrit avec justesse le silence d’angoisse qui s’est abattu alors dans le studio. Un silence de télévision intolérable et pesant. Les portraits de déportés que laissera Mušič – fantômes suppliciés – sont certainement les témoignages graphiques les plus touchants de cette tragédie.

Une muse nécessaire. L’auteur, avec son style pointilliste, distille aussi avec élégance des éléments de la vie privée de Mušič, à commencer par la relation qui l’a lié à sa muse, Ida. La jeune-femme, une très belle italienne aux cheveux de feu, également artiste, sera le grand amour, l’amante et l’inspiratrice de Mušič jusqu’à sa mort. L’approche de Sophie Pujas, pleine de sensibilité, met en lumière Mušič d’une façon particulièrement stimulante, qui donne véritablement envie de poursuivre l’exploration de cet univers pictural inspiré. Afin d’évoquer l’attachement de Zoran Mušič au vin, et aux vignes familiales de son enfance, Pujas écrit au début de son livre : « Qui maîtrise le fruit de la vigne a partie liée avec les dieux anciens ». On voit par là qu’il ne s’agit aucunement d’une laborieuse monographie sur un peintre du siècle dernier, mais d’une méditation poétique à part entière…

Sophie Pujas, Z.M., Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013. 

*Photo: Black Mountain, Zoran Music 1951, peinture à l’huile

La Passion selon Brian De Palma sort en DVD

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Autant le dire tout de suite : Passion est le plus beau film de l’année, un chef d’œuvre passé inaperçu et boudé par le public, un grand film de pure mise en scène, du cinéma de haute volée et aussi un très grand film politique, produit par l’intelligent et courageux Saïd Ben Saïd qu’on a vu aussi au côté de Roman Polanski,. Malheureusement, le film n’a pas rencontré le grand public en salles. Aussi nous profitons de sa sortie en Dvd et Blu-Ray pour vous le recommander chaudement.

Christine, une belle jeune femme blonde, élégante, puissante et fascinante dirige la filiale d’une grosse agence américaine de publicité à Berlin. Isabelle, une splendide brune directrice de clientèle lui est apparemment totalement soumise. Dani, une jolie rousse, chef de publicité est l’assistante d’Isabelle et la désire furieusement. Les jeux de pouvoir et de domination s’installent entre les trois femmes. Rivalités, jalousies, perversités, désirs sexuels sont les moteurs  d’un fantastique  et vertigineux film sur la puissance et la manipulation.

À partir de Crime d’amour, l’ultime film très moyen d’Alain Corneau, Brian De Palma construit un film prodigieux. Passion est un polar intense et tendu, une relecture obsessionnelle et jouissive de l’univers d’Alfred Hitchcock, un grand film baroque et politique. Un chef d’œuvre de mise en scène servie par trois actrices formidables : Rachel McAdams, la blonde, Noomi Rapace, la brune et une jeune comédienne allemande Karoline Herfurth, la rousse.

Le lieu de l’action est une grande entreprise contemporaine, une agence mondiale de publicité, à l’univers glacé, acier, verre et béton. Les héroïnes du film sont de très jeunes femmes, des executive women, belles, froides et ambitieuses. Elles s’avèrent vite être des louves lascives, et sans foi ni loi. Inexorablement, à partir d’une campagne de publicité pour un nouveau modèle de téléphone portatif, la tension, la rivalité et le désir montent au sein de l’entreprise. Christine, patronne impitoyable, s’approprie sans vergogne l’idée de cette campagne de publicité très sensuelle, imaginé et filmée par Isabelle et Dani. Christine dirige et manipule avec un plaisir sadique tous les employés de son agence, les femmes comme les hommes, c’est une gagnante, une dominatrice. Les hommes, à part le Président Directeur Général de l’entreprise dont le siège est à New-York sont montrés comme des marionnettes faibles, des pantins économiques et sexuels dominées par le pouvoir féminin. Les scènes sexuelles nous les montrent comme des êtres humiliés, totalement soumis au désir de Christine mais aussi d’Isabelle. L’insignifiant Dirk, dont la société travaille pour l’agence de Christine est le parfait représentant de la masculinité disparue, c’est un être faible, plutôt laid, comme tous les autres hommes du film, collaborateurs et amants persécutés de Christine. Partenaire fade de la jeune comédienne dans la représentation L’Après-midi d’un  faune, commissaire et inspecteur de police sans envergure menés en bateau par Isabelle, les hommes sont en faillite. Les mâles n’existent plus nous dit De Palma, ils sont faibles, lâches, veules, moches, et, finalement, nos trois demoiselles peuvent s’en passer. Elles sont belles, intelligentes, puissantes, et, immanquablement le désir sexuel circule entre elles. Sans doute par provocation et par jeu de domination entre Isabelle et Christine, et, véritablement de la part de Dani, qui éprouve une passion sexuelle violente pour Isabelle.

De Palma nous offre avec Passion une réflexion pertinente sur le déploiement des images dans notre monde, avec une rare maestria, il travaille la mise en abîme des images sur Skype, de conférences filmées, de films postés sur YouTube, de scènes humiliantes enregistrées par la vidéo-surveillance ou les Smartphones. Le voyeurisme grand sujet du cinéaste est ici démultiplié de manière vertigineuse. Obsédé par les figures hitchcockiennes des pulsions sexuelles et morbides, il nous offre un suspens terrible qui culmine au moment du meurtre par l’utilisation somptueuse d’un dispositif de split screen entre la scène du crime et une représentation du ballet de Debussy « L’Après-midi d’un faune » auquel assiste Isabelle. Le jeu de cache renforce la beauté fatale du désir de mort. Splendide film noir, envoûtant et cruel et qui souvent nous fait frémir d’effroi, Passion s’affirme aussi comme une œuvre politique majeur, une critique sans concession de l’univers impitoyable des grandes entreprises et des rôles à  la cruauté abyssale qu’y jouent de jeunes femmes qui n’ont rien à envier à la légendaire méchanceté des mâles. Brian De Palma est certainement le premier cinéaste à s’attaquer frontalement aux ravages du féminisme dans notre société moderne, à ses conséquences néfastes sur l’amour et le désir, remplacés par la volonté de domination et de puissance phallique féminine. Le film au travers d’un polar haletant, d’une grande beauté formelle nous montre le triomphe des femmes de pouvoir et la négation des rapports humains au nom de l’égalité des sexes et du dieu argent.

 

Passion, un film réalisé par Brian De Palma, 2012.

Maaloula, village chrétien martyr

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C’est un village assis sur le versant sud des pentes de la chaîne montagneuse de l’Anti-Liban, un village connu pour ses refuges troglodytes. Là, à Maaloula, se réunissaient les premiers chrétiens persécutés pour célébrer leurs cultes il y a deux mille ans. On y trouve le monastère grec-catholique de Mar Takla ombragé par un arbre dont la tradition fait remonter les racines à sainte Thècle. Ce témoin de la foi, disciple de l’apôtre Paul, selon un récit apocryphe, « Les actes de Paul et Thècle », y a son tombeau. C’est l’une des trois dernières localités dans le monde où l’on parle encore l’araméen, la langue du Christ. C’est un village symbole pris d’assaut par la frange islamiste de l’opposition à Assad. Déterminée, elle a assassiné des chrétiens après avoir vainement exigé qu’ils se convertissent à l’islam. Le village devait célébrer la fête de l’Exaltation de la Croix hier.

Maaloula est un nom désormais largement connu en Occident. Cette localité de quelques milliers d’âmes à 55 kilomètres de Damas, est un village martyr. Au petit matin, le 4 septembre dernier, les rebelles islamistes ont lancé une attaque contre la bourgade jusque-là épargnée au milieu du conflit. Les rebelles, dont des djihadistes du Front al-Nosra associés à Al-Qaïda, avaient auparavant envoyé un véhicule militaire conduit par un kamikaze contre le barrage de l’Armée syrienne régulière, tuant les huit soldats qui protégeaient le village. Une fois la localité privée de protection militaire, les rebelles le surplombant ont tiré des obus et à la mitrailleuse anti-aérienne sur son centre. Le nombre de victimes varie selon les sources, ainsi que les méthodes d’assassinat, une agence d’information officielle iranienne parlant même de décapitations de chrétiens, sans confirmation des villageois.

L’assujettissement de la population de Maaloula n’est pas un objectif militaire en soi, le village ne constituant pas une cible ennemie combattante dans le conflit entre les rebelles et le régime d’Assad. L’intérêt stratégique de la chute de la localité dans l’escarcelle des opposants, c’est de pouvoir menacer la route principale permettant de ravitailler les troupes de l’armée régulière entre Damas et Homs, l’autre grande ville autrement fois fortement peuplée de chrétiens. Homs se situe au nord de la capitale, Maaloula est sise entre les deux cités, et le contrôle de cette route accentue la présence des rebelles, déjà situés au sud, à l’est et à l’ouest de Damas. Mais les djihadistes tiennent également à asseoir la présence islamique dans le pays. À ce titre, la charge historique chrétienne de Maaloula et la foi de ses habitants sont un affront à leur idéologie.

Depuis la chute de la petite ville, 80% de ses habitants ont fui. Pour échapper aux exactions. Les rebelles ont désormais repris le contrôle de la localité après avoir été repoussés par l’Armée arabe syrienne. Les islamistes s’en sont pris aux symboles religieux orthodoxes et catholiques de la communauté : comme les talibans détruisirent naguère les statues du Bouddha en Afghanistan, les djihadistes ont supprimé celle bleu ciel et blanc de la Vierge qui dominait le village ; des monastères, dont l’un des plus anciens au monde, Saint-Serge, ont été détruits ou sont occupés ; des croix sur les édifices religieux ont été brisées. La population musulmane aurait favorablement accueilli les rebelles du Jabhat al-Nosra, « Les femmes leur jetaient du riz en signe de fête », d’après le témoignage de Mariam, une chrétienne. Adnane Nasrallah, un chrétien revenu des Etats-Unis peu avant la révolution pour développer le village se dit attristé : « Des femmes sont sorties sur leurs balcons pour lancer des cris de joie et des enfants ont fait de même. J’ai découvert que notre amitié n’était que superficielle. »

Divers récits font part de plusieurs morts, on parle de trois à cinq dépouilles aperçues sur la chaussée. Le service radiophonique IRIB iranien parle même de décapitations. Cependant, ainsi que le fait prudemment remarquer l’Observatoire de la Christianophobie, l’information est sujette à caution, l’Iran, allié de la Syrie, a tout intérêt à diaboliser encore davantage les rebelles. Il est possible de penser que Téhéran, qui soutient la pendaison pour les musulmans convertis au christianisme, ne cherche ici qu’à attirer la sympathie des peuples occidentaux. Aucun témoignage connu ne confirme à l’heure actuelle cette version des faits. Néanmoins, les djihadistes, qui ne connaissent pas de relâchement dans la cruauté, ont exécuté des chrétiens en raison de leur foi.

L’agence Fides relate la mise à mort de trois chrétiens du village d’après le témoignage d’une femme hospitalisée à Damas. Le 7 septembre, des islamistes ont visité les habitations qu’ils ont saccagées et dans lesquelles ils s’en sont pris aux images sacrées. Dans l’une des maisons, ils ont rencontré quatre gréco-catholiques, les cousins Taalab, Michael et Antoun, Sarkis el Zakhm, le neveu de Michael, et le témoin du drame qui a pu être sauvé après avoir été blessé. Les rebelles ont exigé que les occupants de la maison se choisissent entre la conversion à l’islam ou la mort. Sarkis a refusé de renier sa foi et répondu : « Je suis chrétien et, si vous voulez me tuer parce que je suis chrétien, faites-le ! » Les islamistes ont alors tué les trois hommes et blessé la femme. Les chrétiens présents à leurs obsèques le 10 septembre ont été profondément bouleversés. Pour Soeur Carmel, une chrétienne de Damas qui évacue les réfugiés, « La mort de Sarkis a constitué un véritable martyr, une mort in odium fidei » (par haine de la foi).

À ce meurtre religieux, il faut ajouter au moins celui d’Atef, rapporté par l’AFP et repris par Libération : le jeune homme a été capturé et tué le jour de l’attaque contre le barrage, il était membre d’une milice communale suppléant l’armée régulière. Sa fiancée, Racha, a appris l’horrible nouvelle quand elle a appelé son portable. Elle raconte qu’un rebelle lui a répondu : « Bonjour Rachrouch (nom amical), nous sommes de l’Armée syrienne libre. Tu sais, ton fiancé est un chabih (milicien pro-gouvernemental) qui portait des armes et on l’a égorgé. » Racha aurait alors proposé l’équivalent de 450 000 dollars en échange de son fiancé, mais l’homme aurait répondu : « Viens plutôt avec des sacs poubelle, nous l’avons découpé en cent morceaux. » Racha affirme que son fiancé a refusé de se convertir et que le rebelle au téléphone lui a alors dit : « Jésus n’est pas venu le sauver. »

D’autres témoignages font état de menaces de mort, notamment par décollation, si les chrétiens n’embrassent pas l’islam, rapporte l’agence assyrienne AINA. L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme assure que 1 500 rebelles sont dans le village, ce qui laisse présager le pire. Il y a deux mille ans, les premiers chrétiens de la région se réfugiaient dans les grottes pour célébrer leurs cultes et fuir la persécution. Aujourd’hui, quasiment tous les chrétiens du village ont pris la route de Damas. Quand bien même ils pourraient un jour revenir sur leur terre, les relations de voisinage avec les musulmans locaux ne seraient plus les mêmes.

 *Photo : Hovic.

Blues en Picardie

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philippe lacoche picardie

Un roman de Philippe Lacoche, c’est comme un blues français. Comme un certain bonheur d’être triste,  comme une technique de la mélancolie, comme un art de la nostalgie. Chaque nation a plus ou moins sa façon de vivre cet état intermédiaire, où la rêverie poignante se marie avec le désir sans objet, où le manque lancinant d’on ne sait quoi est au cœur d’une vie qui se transforme en méditation lyrique. Les Portugais ont la saudade, les Roumains le dor, les Anglais le spleen. On ne peut jamais vraiment traduire le mot, comme s’il gardait en lui une part d’indicible.

Un roman de Philippe Lacoche, c’est à la fois de la saudade, du dor, du spleen et encore autre chose. Le dernier, Les matins translucides, ressemblent aux précédents. Philippe Lacoche fait partie de ces écrivains qui écrivent toujours le même livre. On ne voit pas pourquoi on le lui reprocherait. C’est même plutôt bon signe de jouer ses variations autour du même thème, en littérature : demandez à Modiano avec qui Lacoche a plus d’un point commun.

Au cœur des Matins translucides, une ville, une ville picarde au milieu de nulle part. La Picardie, pour Philippe Lacoche, c’est la Provence pour Giono. La naissance de l’Odyssée, la terre d’où jaillit la mythologie personnelle. Rien à voir avec un quelconque régionalisme, ce néo-ethnicisme près de chez vous encouragé par Bruxelles qui n’aime décidément pas les vieux Etats-nations.

La ville picarde de Philippe Lacoche, jamais nommée, est elle-aussi toujours la même, comme le chef-lieu de son passé d’adolescent. C’est une ville où il y eut jadis des usines métallurgiques et un nœud ferroviaire, des cités ouvrières et cheminotes, des passerelles au-dessus des canaux et des rails qui vont se perdre dans l’infini plat d’une plaine qui ne s’arrêtera plus qu’à la mer ou à l’Oural. Est-ce cette sensation d’être comme une île dans le néant qui donne à Philippe Lacoche cette sensibilité exacerbée qui lui fait s’accrocher au moindre signe venu du passé ?

Dans Les matins translucides, c’est un journaliste vieillissant, un localier sentimental qui revient dans la ville un jour d’hiver, un peu par hasard. Enfant, puis jeune homme, il connut une passion amoureuse pour une de ses camarades de classe, Delphine. On était à la fin des années 60 et au début des années 70. Delphine portait des Clarks et un duffle-coat vert bouteille, sa mère était permanente du Parti Communiste. Il y avait aussi un communiste dans la famille du narrateur, l’oncle Charles qui avait fait partie des FTP avant de finir sa vie, sans que l’on sache vraiment pourquoi, dans une cabane au bord d’un étang, à pêcher et à lire l’Huma en attendant la mort.

Le narrateur, Jérôme, lui, voudrait bien savoir ce qui s’est passé au juste. Un règlement de comptes qui aurait mal tourné à la fin de l’Occupation ? Une erreur sur la personne qui aurait valu l’exécution d’un innocent ? Le narrateur se souvient qu’il faudrait se souvenir, ce qui est typique de la nostalgie façon Lacoche. Il y a  un écran en plus entre notre présent et la vérité de notre passé. Jérôme se rappelle des dimanches familiaux quand il avait douze ans. Il se rappelle qu’il n’écoutait pas les conversations entre son père et l’oncle Charles, il se rappelle qu’il aurait dû. Mais il préférait rêvasser sur Delphine, écouter du rock puis en jouer, trainer un peu dans les bistrots, donner un concert avec son groupe dans des MJC improbables où les fesses des filles roulaient sous les jeans Lee Cooper. Ces années-là, Françoise Hardy chante « Comment se dire adieu », ce qui est une vraie question, la seule peut-être qui compte dans une existence. Comment dire adieu aux amours passées, au lolitas des berges de l’Oise,  à la locomotive qui crie dans la nuit, au soleil pâle d’automne sur la façade du HLM où l’on connut sa première fois à la fin des Trente glorieuses.

Philippe Lacoche n’a pas de réponse. Ou plutôt si, la seule réponse, c’est de dire le mieux possible qu’il n’y a pas de réponse. Ce que font avec une élégance inquiète ces Matins translucides.

Les matins translucides, Philippe Lacoche (Ecriture)

*Photo: Sylvestre001.

Gérard de Villiers : Je ne fais pas de littérature, et alors ?

gerard de villiers sas

Gérard de Villiers est la preuve vivante qu’on peut connaître un succès aussi silencieux que phénoménal. Né en 1929, il publie encore aujourd’hui cinq volumes annuels racontant les aventures de Malko Linge, espion contractuel de la CIA. Tirage estimé de chaque volume : 200 000 exemplaires. De quoi faire rêver les éditeurs qui s’épuisent à la promotion d’une littérature chic, jeune, branchée et progressiste. Mais il y a longtemps que Gérard de Villiers, homme d’affaires avisé, est devenu son propre éditeur.

Les raisons de sa longévité et de celle de son héros, que sa vision du monde classe légèrement à droite d’Attila, sont d’abord à chercher dans la qualité du texte. Un SAS, qu’on n’aime ou qu’on n’aime pas, c’est écrit avec un souci de lisibilité qui ne sacrifie jamais la correction de la langue. À croire que Gérard de Villiers a lu Le Degré zéro de l’écriture de Barthes. Même s’il est peu probable qu’elle accepte, nous pourrions même recommander des extraits de SAS à l’Éducation nationale pour renouveler les auteurs de dictée. Il suffirait que les inspecteurs, pour les manuels, choisissent judicieusement les passages en évitant les scènes de torture ou, car c’est encore plus traumatisant pour les enfants, les scènes de sexe car la sodomie y a toujours un rôle prépondérant.

Gérard de Villiers est un prophète. À ceci près qu’il n’a pas de visions, mais de très bons amis dans le renseignement. Les SAS, non seulement rendent compte de l’actualité internationale en direct mais, parfois même, la devancent. Les épisodes racontant l’assassinat du premier ministre libanais, les prodromes de la guerre civile en Syrie ou l’intervention française au Mali ainsi que les conséquences désastreuses de la chute de Kadhafi, ont surpris dans les chancelleries où, d’habitude, on préfère se fier aux télégrammes diplomatiques qu’à un auteur de « contes de fées modernes », comme disait Marcel Jullian à propos du père de Son Altesse Sérénissime.

 Jérôme Leroy. Vous avez créé le personnage de Malko Linge en 1965, âge d’or du roman d’espionnage. Si on le compare au Smiley de John le Carré ou à James Bond, qu’est-ce qui explique son succès rapide ?

Gérard de Villiers. C’est une question de style : le mien était très différent de tout ce que l’on écrivait à l’époque et qui restait très sage, très convenu, notamment en matière de sexe. James Bond ou Smiley sont de très bons personnages, mais ils restent ce que l’on appelle des civil servant, des fonctionnaires. Ils n’ont pas de vie en dehors de leur vie professionnelle. Malko, lui, est un contractuel, un samouraï. Et les samouraïs n’ont jamais de maître, ils se louent.

Élisabeth Lévy. Une question de midinette : l’avez-vous rencontré ou est-il totalement inventé ?

Malko est le résultat d’un collage entre trois personnes : un chef de mission du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE), un baron allemand qui avait un château en Souabe, et un marchand d’armes autrichien nommé Ottenbach.

JL. Vous êtes bien conscient que la sexualité de Malko est absolument scandaleuse ?

Pas du tout, elle est épanouie.

ÉL. Votre héros coche toutes les cases du machisme ancestral. Votre public est-il un ramassis de réacs ?

N’oubliez pas que beaucoup de femmes lisent SAS. Vous seriez étonnée de voir à quel point le spectre de mes lecteurs est large : cela va de Chirac à BHL !

ÉL. Les gens de gauche doivent s’étrangler, non ?

En effet, je ne m’inscris pas dans la pensée dominante, et la majorité de mon public non plus. Mon héros est officiellement décrié par la gauche, qui a fait un hold-up culturel sur la France depuis cinquante ans ! La gauche est par nature hypocrite, prônant un Bien qu’elle n’incarne pas.

JL. Et Malko, incarne-t-il le Bien selon vous ?

Non, il incarne une forme de liberté, de libéralisme, de lutte pour la liberté, pour le droit de faire ce que l’on veut.

JL. Vous avez façonné Malko à votre image : il semble plus atlantiste que gaulliste. Que reprochez-vous au gaullisme ?

Le gaullisme relève de cette névrose typiquement française qui consiste à se dresser contre le monde entier, au motif qu’il est libéral. Quand Hollande arrive avec ses petits poings serrés aux réunions des « 27 », il y a 26 libéraux et lui. Il a donc très peu de chances de les faire basculer.

JL. Malgré votre anticommunisme, dans L’Ordre règne à Santiago (1975), vous êtes aussi extrêmement critique envers la dictature de Pinochet…

Les dictatures, quand bien même elles ne sont pas communistes, restent indésirables.

JL. La vision de Malko Linge a-t-elle changé après la chute du mur de Berlin ?

Non, car la guerre froide continue. [access capability= »lire_inedits »]Il reste deux blocs, même si l’ennemi n’est plus le communisme − qui n’existe plus qu’à Cuba, en Corée du Nord et en France. L’opposition entre Russie et États-Unis est néanmoins toujours aussi forte. C’est un fait culturel : les Russes détestent les Américains.

JL. Snowden a pu révéler le scandale des écoutes américaines grâce aux nouvelles technologies de l’information. Le progrès technologique ne vous a-t-il pas obligé à repenser certaines intrigues romanesques ?

Bien sûr, la technologie a une incidence, mais elle demeure marginale. Il reste des lieux, des situations, où elle ne résout rien du tout. Cela a été l’une des grandes erreurs des États-Unis de croire au « tout-technologique ». Ils en sont revenus. Au fond, rien n’a changé : il y a toujours deux grandes agences de renseignements, la CIA et celle des Russes, qui a changé de nom − le KGB, le SVR ou le FSB. Les autres sont des acteurs secondaires, pour des raisons financières. Les Anglais sont très bons, par exemple, mais n’ont pas le budget nécessaire.

ÉL. Quid des Israéliens ?

Personne ne les connaît. Ce sont des menteurs. Ils sont bons, mais ils mentent. Ils mentent connement, d’ailleurs. Leur dernier truc, c’est de débouler tous les mois en annonçant que ça y est, les Iraniens attaquent. Tout le monde sait que c’est totalement bidon.

ÉL. Et nos « services », sont-ils bons ?

Nous savons travailler. Mais il n’y a plus de politique française. Si aucun SAS ne se déroule en France, c’est d’ailleurs parce que nos services ne mènent pas de grands projets. Il n’y a rien à raconter avec des objectifs aussi limités que les nôtres !

JL. Aussi limités soient-ils, quels sont-ils ?

L’Afrique, notre zone réservée ! À une certaine époque, j’insinuais au patron de la DGSE qu’il faudrait peut-être ouvrir un poste à Istanbul ou je ne sais où. Il m’a répondu : « À chaque fois qu’un feu rouge tombe en panne à Dubrovnik, on me demande de savoir pourquoi, et je n’aurai jamais l’argent pour faire autre chose. » Les services français ont donné la priorité à l’Afrique au détriment de l’Amérique latine, de l’Asie, ou même de l’Europe. En revanche, sur l’islam je peux vous dire que nous ne sommes pas mauvais, même en Afghanistan !

ÉL. Croyez-vous à un « choc des civilisations » ?

Ah oui ! Il y a un choc entre l’islam et la civilisation chrétienne. Il n’y a que la gauche qui le nie. On oublie que l’islam est une religion de combat, financée par l’Arabie saoudite et maintenant le Qatar.

ÉL. Au quotidien, nous assistons pourtant moins à des guerres entre civilisations qu’à des affrontements économiques. L’espionnage ne s’est-il pas déplacé sur le terrain de l’économie ?

Bien entendu. Mais il n’y a pas de SAS traitant de ce sujet parce que cela n’intéresse personne, que c’est trop technique et trop ardu. Je préfère rester dans la politique.

ÉL. Vous inspirez-vous toujours de faits réels ?

Bien sûr ! J’imagine peu, vous savez, il est fatigant d‘imaginer. Je vais vous donner un exemple, à propos de la Libye, dont j’ai parlé dans Les Fous de Benghazi. J’étais au Liban l’année dernière, où je retrouvais un ami ancien patron des forces de sécurité locales, un type très francophile, et francophone, bien entendu. Il me demandait ce que Bachar Al-Assad avait fait à la France  pour qu’elle lui tombe dessus aujourd’hui alors qu’en 2008, c’était quand même lui qui présidait le défilé du 14-Juillet. Je lui ai expliqué que rien n’avait changé : simplement, avec la Lybie, Sarkozy avait eu un accès de droits de l’homme.

JL. À ce propos, que pensez-vous de l’intervention française en Libye ?

C’est des conneries, Kadhafi n’était pas méchant, il n’a fait de mal à personne. Que nous a apporté cette intervention ? Rien. Lorsque vous dirigez un pays, il faut penser à ses intérêts d’abord.

JL. Mais Kadhafi n’était pas un personnage très recommandable ! Désapprouvez-vous également notre intervention au Mali ?

François Hollande n’avait tout simplement pas envie de se retrouver avec 5000 otages à Bamako. Voilà la vraie raison de l’opération « Serval ». Il a bien fait, cela n’a pas coûté très cher, c’est bon pour nous et tout le monde s’est bien amusé.

JL. Sur un autre front, en Afghanistan, pensez-vous que le président Karzaï finira assassiné, comme vous le laissez entendre dans le dernier SAS ?

C’est la question que tout le monde se pose. Karzaï est extraordinairement corrompu, mais il veut aussi représenter l’Afghanistan moderne. Comme il ne peut plus être président, il essaye de, garder le pouvoir par personnes interposées. Il sera pendu un jour ou l’autre, comme les autres chefs d’État afghans.

JL. Depuis tout à l’heure, nous parlons géopolitique. Etes-vous un romancier qui se passionne pour la géopolitique ou un géopoliticien qui utilise le roman comme un moyen d’expression ?

Plutôt un géopoliticien qui écrit. J’ai toujours été plus proche du journalisme que de la littérature. Aussi, cela ne me gêne pas du tout qu’on me dise que je ne fais pas de la littérature.

JL. En tout cas, la critique vous ignore, ne voyant en SAS qu’un simple phénomène d’édition. Ne souffrez-vous pas tout de même d’être exclu des rubriques littéraires ?

L’Histoire jugera. Ce que l’on nomme « littérature » en France n’est que du nombrilisme. Les livres français ne se vendent pas, ne quittent pas l’Hexagone parce qu’ils racontent toujours les mêmes histoires, comme le cinéma d’ailleurs. Il n’y a pas de grands auteurs français. Il n’y a que des Anglais, des Américains, et quelques Allemands.

JL. Je vous laisse la responsabilité de vos propos. Que pensez-vous du polar français actuel ?

Je ne le lis pas beaucoup.

JL. Votre style comportementaliste me rappelle celui de Jean-Patrick Manchette, l’un des fondateurs du néo-polar français, pourtant très à gauche…

J’aimais bien Manchette. Pour la psychologie, c’est au lecteur de la déduire. Nous n’écrivons pas des essais de psychologie. Quiconque écrit beaucoup de livres peut revendiquer un style, mais ce n’est pas forcément ce que l’on appelle de la littérature : je ne suis pas sûr d’être un écrivain. Et je m’en fous ![/access]

 

*Photo: Ce soir ou jamais

Emplois d’avenir : la perfusion, mais pas pour tous

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emplois d'avenir chomage jeunes

emplois d'avenir chomage jeunes

Après ses études, faire son entrée sur le marché du travail relève du parcours du combattant. Selon l’AFIJ, (Association pour Faciliter l’Insertion des Jeunes diplômés) qui publie une enquête sur le devenir des jeunes après l’université, 57% d’entre eux, diplômés en 2011, étaient sans emploi en avril 2012. Huit contrats sur dix sont désormais des CDD, un chiffre jamais égalé jusqu’ici. Ces statistiques sont éloquentes quant à la précarisation généralisée de la jeunesse en France. Qu’est-ce que faire ses études aujourd’hui ? C’est vivre sous perfusion. La plupart des 20-25 ans sont des Tanguy malgré eux. Comment faire face à la hausse des factures de gaz, d’électricité et à celle qui vous guette à la sortie du Monop’? L’eldorado, pour les lycéens fraîchement diplômés, ce n’est plus d’être accepté dans une grande école mais c’est d’atteindre le barème 6 du CROUS. Avec 469,70 euros pendant dix mois, c’est chiche, mais on peut vivoter. Malheureusement, peu nombreux sont les élus aux chambres universitaires exiguës et parfois miteuses. Il reste l’aide des parents, bien inégale selon les familles. Et au terme de ce long périple, c’est une traversée du désert qui attend l’étudiant à la sortie de l’université. S’il n’a ni réseaux, ni relations, ni expérience, les petits boulots entrecoupés de périodes de chômage plus ou moins longues deviennent son quotidien. Les mieux lotis arrivent alors à jongler entre les APL, le RSA ou les indemnités chômages.

Conscient du problème, le gouvernement Ayrault a lancé récemment « les emplois d’avenir ». D’ici 2014, ces 150 000 contrats aidés par des finances publiques exsangues seront prioritairement réservés à la jeunesse qui vit dans ce que l’on appelle pudiquement « les quartiers sensibles ». Non seulement, cette goutte d’eau symbolique ne modifiera pas la spirale inquiétante du chômage mais encore elle représentera les prémisses de ce que la gauche bien intentionnée veut mettre en place : la discrimination positive. Mais alors quid de ceux qui n’auront pas l’opportunité de profiter de « ce plan Marshall » pour l’emploi ? De ceux que Jamel Debbouze, égérie de « nos quartiers », appelle plaisamment « les moches »[1. Allusion à la polémique suscitée par le spectacle « Tout sur Jamel » lors de sa diffusion le 20 décembre dernier sur M6 retransmis en direct du Zénith de Paris. Voici la « saillie » de Jamel Debbouze : « Ils sont moches les gens à Montbéliard. Là, ils me regardent en direct. Quand j’y ai été, je me suis dit le nuage de Fukushima, il s’est arrêté au centre-ville. Il s’est passé quoi là-bas ? J’y ai de la famille en plus. Montbéliard, si vous m’écoutez, j’ai rien à vous dire ».]? C’est que ces autres « jeunes » n’intéressent pas grand monde. Silencieux, perdus au fond de leur vallée ou de leur campagne parce qu’ils ne pouvaient plus payer leur loyer dans la grande ville, ces arriérés, comme on sait par nature « feignasses », sont inemployables. Heureusement que l’Etat prend la peine de leur donner une piécette de temps à autre, cela contient la fronde et la révolte. Comme on sait, du moment que cette gueuserie française peut encore se payer une boulette de shit, une connexion internet et un paquet de chips, elle est comblée ! Cette sécession à l’intérieur de la jeunesse est récurrente, elle s’inscrit dans le tabou médiatique qui désigne délicatement par le terme générique « jeunes », les responsables des incidents dans «  les quartiers populaires ». Apparemment, c’est dans ces lieux que les forces de la nation se trouvent. Pourtant, inondés de subventions dans le cadre du renouvellement de l’habitat urbain, quelles ont été les avancées significatives ?

Pendant que micros et caméras sont braqués sur cette jeunesse-là, à compter le nombre de voitures brûlées le soir de la Saint-Sylvestre, la jeunesse de l’ombre se meurt à petit feu. Comme elle est polie elle ne gratifie personne de ses geignements. Accablée et vieillissante avant l’heure, on pense qu’elle ne souffre pas. Cette autre jeunesse fait des rêves de vieux. Obtenir un concours pour être fonctionnaire, tel est son nouveau graal. En France, ce qui est gravissime, c’est que l’on néglige cette lente agonie. Ce grand gaspillage des talents est patent. Alors que Gérard Depardieu fait la Une, combien de Paul et de Jacques partent tenter leur chance à l’étranger ? Si l’on parle beaucoup de la jeunesse européenne, espagnole, italienne ou grecque, qui apparemment se dirigerait en masse vers Berlin, on parle moins des cerveaux qui fuient aussi la France, car les carrières et les perspectives sont bien plus intéressantes pour les chercheurs, les ingénieurs et les docteurs à l’étranger. C’est le « sauve qui peut » général qui se poursuit en silence. Le pays sclérosé freine l’élan et les ambitions de sa jeunesse. On aura beau psalmodier des appels à l’innovation et à la recherche, force est de constater que l’ascenseur social est bloqué pour tout le monde, jeunes des champs comme jeunes des quartiers. Comment faire redémarrer l’élan d’un pays lorsqu’on ne donne pas de première chance à la relève ? Dans ce sens, les jeunes loups qui ne peuvent faire le deuil de leur illusion s’exilent. Les autres attendent seulement « le coup de bol », nouveau miracle du XXIème siècle, c’est-à-dire le CDD prolongé, ou pourquoi pas gagner à euro-millions. Entreprendre en France, voilà un mot qui tend à devenir tabou.

*Photo: Campagne emplois d’avenir

La preuve par Trappes

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trappes emeutes france

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Les récentes émeutes de Trappes ont révélé au grand jour l’existence, dans certains territoires, d’une solidarité basée sur la religion, qui prévaut sur toutes les autres. Même Le Monde doit admettre, au terme d’une enquête sur les « événements des 19 et 20 juillet »,  que le « facteur religieux a beaucoup pesé » [1. « Trappes, radiographie d’une émeute », Élise Vincent, Le Monde, 17 août 2013.]. Pourtant, si la presse semble découvrir la lune, Trappes ne constitue pas une première en la matière. Simplement, les événements de Trappes sont si limpides qu’il devient impossible de travestir la réalité ou de la taire aux Français.

Dans les deux livres[2. Banlieue de la République et Quatre-vingt-treize, Gallimard, février 2012.]qu’il a consacrés, début 2012, aux « banlieues », à l’emprise grandissante de l’islam en France et à son hégémonie dans un certain nombre des quartiers bénéficiant de la « politique de la ville », le politologue Gilles Kepel souligne que le principal ressort des émeutes de 2005 était, déjà, la solidarité religieuse. Il insiste sur le fait que ce n’est pas la mort de deux adolescents entrés dans un transformateur EDF qui avait déclenché les émeutes, mais la rumeur selon laquelle des policiers avaient lancé une bombe lacrymogène dans la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois. C’est donc sur la base d’une rumeur infondée que des populations se sont dressées comme un seul homme contre les institutions de la République. Chaque jour ou presque, et ce depuis des années, une forme de solidarité religieuse s’exprime par un discours de rejet d’une partie des principes et valeurs qui incarnent la France, jugés avilissants. Il suffisait de recenser ses multiples manifestations pour prendre la pleine mesure du phénomène.

Aujourd’hui, les regards se tournent vers l’Égypte ou la Syrie comme ils se sont tournés vers l’Algérie lors de la guerre civile qui en fragmenta, il n’y a pas si longtemps, le corps social, dressant les Algériens les uns contre les autres. C’est la religion, et plus précisément le degré de respect des rites et commandements religieux exigés des citoyens qui fut le ferment de la division. La question centrale était bien l’assujettissement du temporel au spirituel, ou plutôt la volonté des uns de la respecter et plus encore de l’imposer à leur voisinage. Les vecteurs du malheur furent une cohorte d’enseignants arabisants, arrivés d’Égypte et du Moyen-Orient du jour au lendemain pour remplacer, au sein du corps professoral, les coopérants techniques français – anticipant de plusieurs années la loi d’arabisation votée en décembre 1990. Dans la foulée, l’administration recruta en masse des agents qui possédaient souvent pour seule compétence la maîtrise de la langue arabe. Comme le souligne une nouvelle fois Gilles Kepel, en France, la stratégie de ré-enracinement culturel et religieux des jeunes générations de l’immigration musulmane s’opère par la transmission de la langue arabe.[access capability= »lire_inedits »] L’arabe est bien le véhicule de l’islamisation. S’il fallait en donner encore une illustration, je soumettrais à la réflexion ce passage de l’émission « Empreintes »[3. « Empreintes », France 5, février 2010.] dans lequel l’écrivain Tahar Ben Jelloun évoque le début des années 1970 au royaume chérifien : « Le ministère de l’intérieur décide d’arabiser la philosophie dans l’esprit et le but d’empêcher que les Marocains apprennent à penser, à douter et à réfléchir. Donc on va arabiser, on va enseigner la pensée islamique. » Contredisant dans les faits la volonté d’intégration qu’ils proclamaient bruyamment, les gouvernements français qui se sont succédé sont restés sourds, une fois de plus, aux mises en garde réitérées du Haut-Conseil à l’intégration, qui recommandait la suppression, au sein de nos écoles, des modules d’enseignement des langues et cultures d’origine – ELCO. À l’inverse, de nombreux responsables politiques affirmaient, contre toute évidence, que la « réappropriation de leur langue et de leur culture » était la meilleure façon, pour les jeunes issus de l’immigration, de s’intégrer en France.

Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est le fait que tant de gens persistent dans leur refus de voir la réalité telle qu’elle est, contribuant de ce fait à l’aggravation de la situation. En particulier, nos dirigeants, qui continuent à se (et nous) payer de discours anesthésiants alors que la maison a déjà commencé à s’effondrer. Toutes les étapes de la radicalisation des discours et des comportements qui a accompagné une certaine islamisation de l’Algérie, avant de conduire à la guerre civile, s’observent aujourd’hui en France, et plus généralement dans tous les pays européens qui ont accueilli de forts flux d’immigration de culture musulmane. Il ne s’agit pas ici de l’islam du temps de Gamal Abdel Nasser, lequel faisait se tordre de rire une salle entière en racontant que les Frères musulmans voulaient que les femmes portent le voile. Il s’agit d’un islam qui ne supporte ni la critique, ni le voisinage d’autrui. En témoignent l’atrophie de la liberté d’expression à laquelle nous assistons en France, pays de Voltaire, et la conversion affichée d’élèves de souche européenne au sein d’établissements scolaires que leurs parents n’ont pas eu les moyens de fuir. Cette conversion – réelle ou simulée – devient pour eux le moyen d’échapper aux brimades et de se faire accepter dans le groupe.

Aucun pays, certes, n’a trouvé de formule magique pour organiser la coexistence pacifique de populations issues de cultures et de religions différentes. Nous, nous avons tout fait pour la rendre impossible. Il aurait suffi d’un peu de bon sens pour comprendre que cette intégration culturelle (que l’on n’osait plus nommer « assimilation ») était incompatible avec les flux migratoires massifs et le regroupement familial, principal vecteur du ré-enracinement religieux. Comment expliquer cet acharnement dans l’erreur, alors que ses conséquences funestes n’ont jamais cessé de se déployer sous nos yeux ? Il faut évoquer la raison mère de cet aveuglement, à savoir l’indifférence d’une élite politique qui nous a abandonnés, nous Français de toutes origines respectueux de l’identité républicaine, cette forme unique de l’idée nationale. Nous qui aurions pu faire la démonstration qu’une vie harmonieuse était possible ensemble.[/access]

*Photo : noodlepie.

Libé et le FN : quarante ans d’héroïque exception culturelle française

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Tout fout le camp. Mercredi dernier, Vladimir Poutine publiait une tribune dans le New York Times pour s’opposer à une intervention armée en Syrie. Quelques jours plus tard, en réponse à une pochade du sénateur républicain John Mc Cain, La Pravda annonçait qu’elle allait bientôt ouvrir ses colonnes au rival malheureux d’Obama à l’élection présidentielle de 2008. Un antirusse obsessionnel dans l’ancien journal officiel du socialisme réel : on croit rêver !

Heureusement, une poignée d’irréductibles journalistes résistent encore et toujours au confusionnisme idéologique. Pour ces héros du XXIe siècle, le fascisme n’est pas près de passer dans leur manchette. Que ceux qui s’inquiétaient de l’éviction de Nicolas Demorand se rassurent : Fabrice Rousselot, son successeur à la tête de la rédaction de Libé ne transigera pas avec la Haine. Contrairement aux séides droitisés de TF1, que Rousselot tance dans un édito d’anthologie,  le quotidien de la gauche libérale a « toujours refusé d’interviewer Le Pen père et Le Pen fille ».  Pourquoi, demanderont les ingénus ?

Tout simplement parce que « Le FN ne sera jamais un parti comme les autres ». Une phrase définitive qui fera office de démonstration pour les sourds-muets. Deuxième service : « On ne peut pas interviewer Marine Le Pen comme on interviewe n’importe quel autre dirigeant politique. » Tautologique, l’explication ? N’ayez crainte, Rousselot nous livre un troisième service : « Le danger serait alors de banaliser une extrême droite qui reste un danger pour la démocratie ». Manquent l’évocation des heures les plus sombres, quelques effluves nauséabondes, une référence bien sentie au vivre-ensemble et les narines de la gauche olfactive seront bien mouchées.

Les mauvaises langues pourront bien jaser, l’ostracisme est un antifascisme. La preuve par l’Histoire.  Le Front national est né en 1972, Libération l’année suivante. En quarante ans de cohabitation houleuse, qui peut nier que le second a terrassé le premier ?

 

Fillon a lancé la primaire

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fillon ump fn

fillon ump fn

En juin dernier, nous nous interrogions sur les raisons qui conduisaient François Fillon à laisser le parti à son rival Copé après que ce dernier lui avait volé la victoire huit mois plus tôt devant la France entière. Nous nous montrions sévères à son égard, jugeant sa stratégie complètement illisible  car il remettait ainsi son rival en lice. Il nous manquait une pièce au puzzle. Cette pièce, l’ancien premier ministre l’a posée sur le jeu dimanche dernier en dévoilant sa feuille de route jusqu’à l’automne 2016, date de la primaire que l’UMP doit organiser pour désigner son candidat à la prochaine élection présidentielle.

En fait, François Fillon fait l’analyse suivante : l’organisation de la primaire étant actée, il ne lui sert plus à rien de perdre son temps à diriger un appareil. Il lui suffit d’entrer en campagne dès maintenant et d’entamer un dialogue avec tous ceux qui pourraient participer à cette élection d’un nouveau genre à droite. Il fait le pari d’une participation aussi forte que celle organisée par le PS et allant bien au-delà des élus, adhérents et même sympathisants de l’UMP. Parler à tout le « peuple de droite », est donc devenu sa préoccupation première, afin d’en devenir le champion incontestable et – soyons fous ! – incontesté. Sa campagne pour la primaire 2016 a débuté sur les chapeaux de roue cet été avec des opérations de com tous azimuts. Elle a continué dimanche avec cette volte-face qui a surpris Jean-François Copé et certainement aussi Nicolas Sarkozy, sur l’attitude à avoir en cas de duel FN-PS. Alors qu’il préconisait lors des élections cantonales de 2011 de préférer le candidat du Parti Socialiste, il explique désormais qu’il faut appeler à voter pour le candidat le moins sectaire, ajoutant, relancé par le journaliste qui l’interrogeait, que ce ne serait pas forcément celui du PS.

Alors que certains de ses soutiens, comme Valérie Pécresse, disaient ne pas comprendre ce que pouvait signifier cette phrase, il a donc persisté et signé vendredi soir. En une semaine, en brisant un tabou qui fait hurler de rage Harlem Désir[1. Dont on se demande, au passage, pourquoi il a si peu de foi dans le non-sectarisme des futurs candidats présentés par le parti qu’il dirige… ], il a ainsi semé le trouble parmi les caciques de l’UMP, tels Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin, lequel a lancé samedi une « alerte rouge » sur Twitter. C’est dire si l’affaire est grave ! Quant à Copé, meurtri de voir ainsi son pain au chocolat jeté aux oubliettes médiatiques, il a rappelé la règle officielle au sein de l’UMP : en cas de duel FN-PS, c’est ni-ni. Fillon s’en fiche. En une semaine, il a piqué à Copé et à Sarkozy le marché de la fameuse droite décomplexée, sans même utiliser le mot. Les électeurs de droite sont en effet majoritairement favorables à une telle stratégie surtout parmi les plus politisés et mobilisés, c’est-à-dire ceux qui se pourraient se déplacer pour voter à la primaire de 2016.

Cette stratégie, pour lisible qu’elle soit devenue, convainc définitivement de la détermination de François Fillon d’aller jusqu’au bout de son ambition présidentielle. Le velléitaire qui était en lui est mort et enterré. On ne voit pas en effet pourquoi il aurait brisé le tabou suprême aux yeux des médias, et choqué ses proches, pour renoncer à être candidat dans trois ans. Mais la tactique n’est pas sans risque. Tout repose en effet sur le succès de la primaire de 2016. Et rien ne dit, pour l’instant, qu’elle en connaîtra un de même ampleur que celui de l’automne 2011 où Hollande avait battu la première secrétaire du Parti socialiste. Plus récemment, l’expérience de la primaire UMP parisienne – un vrai flop en terme de participation- montre que l’électeur de droite ne se déplace pas aussi bien que celui de gauche dans ce genre de grande messe démocratique. Si la primaire ne mobilise que le noyau dur des sympathisants UMP, Copé aurait un avantage certain, d’autant qu’il aurait placé des pions importants dans les batailles électorales locales de 2014 et 2015. Et si Copé  (ou un autre) était finalement battu par Fillon dans un contexte de participation faible, Nicolas Sarkozy pourrait profiter du flop de la primaire pour se présenter directement devant les Français, arguant de la très faible légitimité de la victoire de Fillon, poussant le vice d’en appeler à l’esprit originel des institutions créées par le général de Gaulle, ce qui ne manquerait pas de sel, avouons-le.

Le pari de Fillon est risqué mais au moins a-t-il -enfin !- commencé à jouer. Ses proches, au lieu de se lamenter, devraient s’en féliciter.

 

Tous voiles dehors

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voile islam observateur

voile islam observateur

La famille de la novlangue s’est encore agrandie et la phobologie,  science en pleine expansion, compte un nouveau champ d’investigation. La nouvelle venue porte le doux nom de Voilophobie. Elle est née sous la plume de Jean-François Brault, pigiste au Nouvel Observateur, elle pèse dix petites lettres et semble promise, comme toutes ses consoeurs de la famille des –phobies, à un brillant avenir, à l’instar de la transphobie ou de l’alterophobie, devenue presque une discipline olympique.

Voilophobie ? Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? « Ne sentez-vous pas cette odeur de soufre qui se répand, chaque jour un peu plus, dans la société française ? », nous interpelle Jean-François Brault dans Le Nouvel Observateur. Une odeur de soufre ? Qu’est-ce à dire ? Belzébuth au cul variqueux, lassé de s’attaquer aux bonnes sœurs à cornette, aurait-il décidé d’étendre son ombre malfaisante sur la France de la diversité et sa main griffue jusqu’aux voiles des jeunes musulmanes ?

À lire notre webevangéliste en effet, la voilophobie est devenue une nouvelle facette de l’islamophobie qui se manifeste à travers de multiples agressions « voilophobes » car le voile, signe d’appartenance religieuse, suscite désormais partout la haine et la fureur. Comme ce mouchoir qu’on agite devant le nez du bovin, ce vêtement mal-aimé peut provoquer la charge aveugle des fauves au crâne rasé qui arpentent la France en quête de victimes comme les troupes écorcheurs du temps de la guerre de cent ans. Le voile, objet d’une phobie, parente mais distincte de l’islamophobie, est un nouveau symbole de liberté et le sujet d’une nouvelle mobilisation. Afin d’appuyer son propos, Jean-François Brault trouve l’argument définitif: « Comme le rappelle l’historienne et parlementaire Esther Benbassa, la figure du bouc émissaire semble s’être transposée en France, des juifs hier, aux musulmans aujourd’hui. » Faire ainsi appel à la compétition mémorielle pour cingler toutes voiles dehors sur un océan de pathos, la démarche est des plus subtiles et surtout des plus avisées. Avec des références pareilles, Jean-François Brault s’impose clairement comme un partisan de la nuance et de la paix civile.

Mais rien de tel tout de même pour occuper les week-ends oisifs que d’organiser des manifs.  Luttons donc, citoyens, contre la voilophobie ! Les habitants de Stockholm ont eu l’idée géniale d’organiser une « Journée du hijab » pour manifester leur solidarité avec les porteuses de voile victimes d’agressions racistes, à l’exception des goélettes. Si ça vient du nord, c’est du tout bon s’est dit Jean-François Brault. Aussi sec, l’idée est adoptée et recyclée. Jean-François Brault appelle lui aussi à l’organisation d’une « Journée du hijab » au cours de laquelle nous sommes tous appelés à porter un foulard sur la tête pour exprimer notre solidarité avec les victimes des agressions voilophobes. Toutes et tous, sans distinction de sexe car, comme le dit le slogan, « Nous sommes toutes des femmes voilées »…Non…attendez…C’est pas ça… « Nous sommes TOUS des femmes voilées ! »…Non merde alors ça ne colle pas non plus…Alors donc « Nous sommes TOUT-ES-(T)-S des femmes voilé-e-s ! »…Voilà c’est mieux et puis merde alors si les Scandinaves l’ont fait c’est que c’est une bonne idée donc ça suffit, de toutes façons les sceptiques ne peuvent être que des voilophobes, des hijaphobes, des maniphobes, des scandinaphobes et des mobilophobes !!!

Et pourquoi pas une journée de la mantille ?

On pourrait soupçonner notre bouillant croisé de l’anti-voilophobie de se livrer à l’exploitation pas très ragoûtante de faits divers (l’agression d’une jeune femme suivie d’une tentative de suicide) et de l’atmosphère tendue d’un été très chaud sur le terrain des tensions religieuses et ethniques pour se réserver une place au chaud dans le business devenu très lucratif de l’antiracisme et de la lutte antiphobe. On pourrait même lui reprocher de proposer, alors que le quartier des Merisiers à Trappes sent encore non pas le soufre mais certainement le brûlé, ni plus ni moins que d’organiser une nouvelle manifestation communautaire et confessionnelle, en s’emparant d’un symbole aussi politique que discutable, dans un pays déjà passablement crispé par les revendications communautaires et confessionnelles. Mais ça serait sûrement faire preuve de journalophobie, de chercheurensociophobie et de ciboulophobie que de jouer les rabats-joie en suggérant que cette brillante initiative n’est peut-être rien d’autre qu’une idée à la con et que la cuisine voilophile de Jean-François Brault a un goût douteux.

Pourtant, si l’on en croit les propos rapportés par le journal Le Monde (qu’on peut difficilement soupçonner d’être islamophobe, voilophobe, mobilophobe, hijabophobe, niqabophobe, scandinophobe, mobilophobe, manifophobe et journalophobe), l’islamophobie serait en passe de devenir un secteur sursaturé en matière d’opportunités et de débouchés professionnels et politico-médiatiques :

Y a-t-il eu des groupes, selon vous, qui ont tenté de récupérer les événements de Trappes ?

Oui. On l’a vu, par exemple, avec le récit fait des violences par le site Islam et info. On l’a vu aussi avec le Collectif contre l’islamophobie en France , dont certains membres sont proches de l’idéologie très conservatrice des Frères musulmans. Le CCIF, qui a été appelé par la mosquée de Trappes, s’est fait une spécialité d’apporter un soutien juridique aux victimes d’insultes ou d’agressions en raison de l’appartenance religieuse. En tentant de centraliser la comptabilité des agressions ou des contrôles de femmes voilées intégralement qui dérapent, le CCIF oblige les autorités à se positionner.

Que faut-il en déduire ?

Il y a une concurrence larvée entre différentes organisations pour le monopole de la parole légitime sur « l’islamophobie ». C’était flagrant à Argenteuil, mi-juin, où des femmes voilées ont dénoncé des violences à leur égard, dont une dans le cadre d’un contrôle d’identité. Sur ces faits-là, c’est la Coordination contre le racisme et l’islamophobie qui est arrivée la première. A la différence du CCIF, le CRI est issu des luttes sociales et de l’extrême gauche. La rivalité à laquelle se livrent ces mouvements accentue malgré eux l’illisibilité de la lutte contre les actes antimusulmans.[1. Source : Le Monde.]

Jean-François Brault chercherait-il avec sa voilophobie à prendre le vent médiatique dans le bon sens pour surfer sur l’affaire du voile et faire s’envoler sa carrière ? Ce ne serait pas très poli, enfin je veux dire cela serait un peu politophobe (politusophobe ?) de le supposer. Peut-être est-il tout simplement devenu naturel pour beaucoup de journalistes ou de chercheurs comme Jean-François Brault de ne plus percevoir, par la magie de ce langage technocratique qui ne cesse d’envahir tous les aspects de l’existence, la réalité qu’à travers la danse des sept voiles de toutes les phobies et de la phobophobie exaltée. À force, cependant, de contempler la ronde infernale des bons sentiments, des trouvailles langagières et des solidarités de circonstances, on risque soi-même, à force d’écœurement, d’être saisi d’un violent accès de coulrophobie.

Zoran Mušič, la grâce et la tragédie

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zoran music

zoran music

Il y a mille manières de parler d’un peintre… avec la fièvre lyrique d’un Malraux chantant Goya, avec l’espièglerie d’un Muray évoquant Rubens, avec la passion d’un Sollers parlant de Fragonard… Sophie Pujas a trouvé elle aussi le ton juste dans l’essai très délicat qu’elle consacre à Zoran Mušič (1909-2005), peintre italo-slovène qui a traversé le siècle dernier comme un témoin de l’histoire tragique de la Mitteleuropa, et qui a laissé certaines des plus bouleversantes œuvres picturales sur l’horreur des camps nazis. L’auteur propose un portait sous la forme d’un patchwork de chapitres très courts sur la vie et l’œuvre de Zoran Mušič, dans un style poétique qui ne pouvait coller mieux à l’univers du peintre, tout en finesse.

Une géographie. Zoran Mušič voit le jour dans un territoire que l’on appelle de nos jours la Slovénie, et meurt à Venise. Comme tous les authentiques esthètes. Entre temps il vivra et écrira en Europe. «Zoran signifie naissance du jour. Ses parents choisirent de lui offrir le don de la vue, de l’illumination. Mais on ne peut pas leur en vouloir, comment auraient-ils su ? ». Sophie Pujas est attentive à la naissance de la sensibilité esthétique chez Mušič, à son sens d’observation de la beauté qui innerve la nature. Même quand l’image est cruelle. Mušič, écolier, passe à côté du cadavre d’une biche : « Il l’avait trouvée devant le mur de l’école, raide, étrange, rousseur ourlée de neige. On distinguait le cou gracile sur une tête qui disparaissait sous la blancheur cotonneuse, les pattes en une pose indistincte. Zoran resta un long moment à fixer cette perfection dont il ignorait le nom, cette douceur à caresser du regard. (…) Il ne comprenait rien à la mort, ce qu’il savait, c’est que ses yeux avaient vu une chose unique, précieuse, inhabituelle. Il savourait cette fête qu’il n’oublierait jamais ». Le regard du peintre sera aussi influencé par les fresques murales byzantines, ainsi que par la découverte dans ses années de formation des grands peintres : à Prague il découvre l’impressionnisme, à Zagreb son horizon s’élargit encore : « Ses amours transparaissent dans ses toiles. A Cézanne, il emprunta ses baigneuses. A Monet et Dufy, les foules tapageuses. A Bonnard, les belles déshabillées aux dos sensuels. A Picasso, ses couleurs ». En Espagne Zoran découvre la violence et la sensualité de l’univers de Goya. « C’était une éducation itinérante que la sienne, d’escale en escale dans le cœur palpitant de l’Europe. Les lignes sur les cartes étaient encore des chemins et non des barrières, des ponts entre patries cousines et non des déclarations de guerre. » Zoran Mušič meurt au milieu des années 2000 à Venise, ville qui l’inspira plus que tout. « Dans le canal un reflet passe » écrit simplement Sophie Pujas. Entre temps Zoran a aussi connu Dachau.

Un siècle tragique. Avant la seconde guerre mondiale « le monde était encore un endroit fréquentable où il faisait doux vivre. Un jour cela semblerait incroyable d’avoir pu être aussi jeune. » L’expérience de Dachau est au cœur de l’œuvre de Mušič. Pour Zoran, comme pour le reste du monde, après les camps rien ne pourrait plus être pareil. Le peintre déclarait à la télévision française en 1995 : « J’ai l’impression que c’est quelque chose qui m’est arrivé il y a cent ans et qui pourtant tous les jours est devant moi. » Les larmes montèrent aux yeux d’Henri Cartier-Bresson, présent sur le plateau. Pujas décrit avec justesse le silence d’angoisse qui s’est abattu alors dans le studio. Un silence de télévision intolérable et pesant. Les portraits de déportés que laissera Mušič – fantômes suppliciés – sont certainement les témoignages graphiques les plus touchants de cette tragédie.

Une muse nécessaire. L’auteur, avec son style pointilliste, distille aussi avec élégance des éléments de la vie privée de Mušič, à commencer par la relation qui l’a lié à sa muse, Ida. La jeune-femme, une très belle italienne aux cheveux de feu, également artiste, sera le grand amour, l’amante et l’inspiratrice de Mušič jusqu’à sa mort. L’approche de Sophie Pujas, pleine de sensibilité, met en lumière Mušič d’une façon particulièrement stimulante, qui donne véritablement envie de poursuivre l’exploration de cet univers pictural inspiré. Afin d’évoquer l’attachement de Zoran Mušič au vin, et aux vignes familiales de son enfance, Pujas écrit au début de son livre : « Qui maîtrise le fruit de la vigne a partie liée avec les dieux anciens ». On voit par là qu’il ne s’agit aucunement d’une laborieuse monographie sur un peintre du siècle dernier, mais d’une méditation poétique à part entière…

Sophie Pujas, Z.M., Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013. 

*Photo: Black Mountain, Zoran Music 1951, peinture à l’huile

La Passion selon Brian De Palma sort en DVD

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Autant le dire tout de suite : Passion est le plus beau film de l’année, un chef d’œuvre passé inaperçu et boudé par le public, un grand film de pure mise en scène, du cinéma de haute volée et aussi un très grand film politique, produit par l’intelligent et courageux Saïd Ben Saïd qu’on a vu aussi au côté de Roman Polanski,. Malheureusement, le film n’a pas rencontré le grand public en salles. Aussi nous profitons de sa sortie en Dvd et Blu-Ray pour vous le recommander chaudement.

Christine, une belle jeune femme blonde, élégante, puissante et fascinante dirige la filiale d’une grosse agence américaine de publicité à Berlin. Isabelle, une splendide brune directrice de clientèle lui est apparemment totalement soumise. Dani, une jolie rousse, chef de publicité est l’assistante d’Isabelle et la désire furieusement. Les jeux de pouvoir et de domination s’installent entre les trois femmes. Rivalités, jalousies, perversités, désirs sexuels sont les moteurs  d’un fantastique  et vertigineux film sur la puissance et la manipulation.

À partir de Crime d’amour, l’ultime film très moyen d’Alain Corneau, Brian De Palma construit un film prodigieux. Passion est un polar intense et tendu, une relecture obsessionnelle et jouissive de l’univers d’Alfred Hitchcock, un grand film baroque et politique. Un chef d’œuvre de mise en scène servie par trois actrices formidables : Rachel McAdams, la blonde, Noomi Rapace, la brune et une jeune comédienne allemande Karoline Herfurth, la rousse.

Le lieu de l’action est une grande entreprise contemporaine, une agence mondiale de publicité, à l’univers glacé, acier, verre et béton. Les héroïnes du film sont de très jeunes femmes, des executive women, belles, froides et ambitieuses. Elles s’avèrent vite être des louves lascives, et sans foi ni loi. Inexorablement, à partir d’une campagne de publicité pour un nouveau modèle de téléphone portatif, la tension, la rivalité et le désir montent au sein de l’entreprise. Christine, patronne impitoyable, s’approprie sans vergogne l’idée de cette campagne de publicité très sensuelle, imaginé et filmée par Isabelle et Dani. Christine dirige et manipule avec un plaisir sadique tous les employés de son agence, les femmes comme les hommes, c’est une gagnante, une dominatrice. Les hommes, à part le Président Directeur Général de l’entreprise dont le siège est à New-York sont montrés comme des marionnettes faibles, des pantins économiques et sexuels dominées par le pouvoir féminin. Les scènes sexuelles nous les montrent comme des êtres humiliés, totalement soumis au désir de Christine mais aussi d’Isabelle. L’insignifiant Dirk, dont la société travaille pour l’agence de Christine est le parfait représentant de la masculinité disparue, c’est un être faible, plutôt laid, comme tous les autres hommes du film, collaborateurs et amants persécutés de Christine. Partenaire fade de la jeune comédienne dans la représentation L’Après-midi d’un  faune, commissaire et inspecteur de police sans envergure menés en bateau par Isabelle, les hommes sont en faillite. Les mâles n’existent plus nous dit De Palma, ils sont faibles, lâches, veules, moches, et, finalement, nos trois demoiselles peuvent s’en passer. Elles sont belles, intelligentes, puissantes, et, immanquablement le désir sexuel circule entre elles. Sans doute par provocation et par jeu de domination entre Isabelle et Christine, et, véritablement de la part de Dani, qui éprouve une passion sexuelle violente pour Isabelle.

De Palma nous offre avec Passion une réflexion pertinente sur le déploiement des images dans notre monde, avec une rare maestria, il travaille la mise en abîme des images sur Skype, de conférences filmées, de films postés sur YouTube, de scènes humiliantes enregistrées par la vidéo-surveillance ou les Smartphones. Le voyeurisme grand sujet du cinéaste est ici démultiplié de manière vertigineuse. Obsédé par les figures hitchcockiennes des pulsions sexuelles et morbides, il nous offre un suspens terrible qui culmine au moment du meurtre par l’utilisation somptueuse d’un dispositif de split screen entre la scène du crime et une représentation du ballet de Debussy « L’Après-midi d’un faune » auquel assiste Isabelle. Le jeu de cache renforce la beauté fatale du désir de mort. Splendide film noir, envoûtant et cruel et qui souvent nous fait frémir d’effroi, Passion s’affirme aussi comme une œuvre politique majeur, une critique sans concession de l’univers impitoyable des grandes entreprises et des rôles à  la cruauté abyssale qu’y jouent de jeunes femmes qui n’ont rien à envier à la légendaire méchanceté des mâles. Brian De Palma est certainement le premier cinéaste à s’attaquer frontalement aux ravages du féminisme dans notre société moderne, à ses conséquences néfastes sur l’amour et le désir, remplacés par la volonté de domination et de puissance phallique féminine. Le film au travers d’un polar haletant, d’une grande beauté formelle nous montre le triomphe des femmes de pouvoir et la négation des rapports humains au nom de l’égalité des sexes et du dieu argent.

 

Passion, un film réalisé par Brian De Palma, 2012.

Maaloula, village chrétien martyr

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syrie maaloula chretiens

syrie maaloula chretiens

C’est un village assis sur le versant sud des pentes de la chaîne montagneuse de l’Anti-Liban, un village connu pour ses refuges troglodytes. Là, à Maaloula, se réunissaient les premiers chrétiens persécutés pour célébrer leurs cultes il y a deux mille ans. On y trouve le monastère grec-catholique de Mar Takla ombragé par un arbre dont la tradition fait remonter les racines à sainte Thècle. Ce témoin de la foi, disciple de l’apôtre Paul, selon un récit apocryphe, « Les actes de Paul et Thècle », y a son tombeau. C’est l’une des trois dernières localités dans le monde où l’on parle encore l’araméen, la langue du Christ. C’est un village symbole pris d’assaut par la frange islamiste de l’opposition à Assad. Déterminée, elle a assassiné des chrétiens après avoir vainement exigé qu’ils se convertissent à l’islam. Le village devait célébrer la fête de l’Exaltation de la Croix hier.

Maaloula est un nom désormais largement connu en Occident. Cette localité de quelques milliers d’âmes à 55 kilomètres de Damas, est un village martyr. Au petit matin, le 4 septembre dernier, les rebelles islamistes ont lancé une attaque contre la bourgade jusque-là épargnée au milieu du conflit. Les rebelles, dont des djihadistes du Front al-Nosra associés à Al-Qaïda, avaient auparavant envoyé un véhicule militaire conduit par un kamikaze contre le barrage de l’Armée syrienne régulière, tuant les huit soldats qui protégeaient le village. Une fois la localité privée de protection militaire, les rebelles le surplombant ont tiré des obus et à la mitrailleuse anti-aérienne sur son centre. Le nombre de victimes varie selon les sources, ainsi que les méthodes d’assassinat, une agence d’information officielle iranienne parlant même de décapitations de chrétiens, sans confirmation des villageois.

L’assujettissement de la population de Maaloula n’est pas un objectif militaire en soi, le village ne constituant pas une cible ennemie combattante dans le conflit entre les rebelles et le régime d’Assad. L’intérêt stratégique de la chute de la localité dans l’escarcelle des opposants, c’est de pouvoir menacer la route principale permettant de ravitailler les troupes de l’armée régulière entre Damas et Homs, l’autre grande ville autrement fois fortement peuplée de chrétiens. Homs se situe au nord de la capitale, Maaloula est sise entre les deux cités, et le contrôle de cette route accentue la présence des rebelles, déjà situés au sud, à l’est et à l’ouest de Damas. Mais les djihadistes tiennent également à asseoir la présence islamique dans le pays. À ce titre, la charge historique chrétienne de Maaloula et la foi de ses habitants sont un affront à leur idéologie.

Depuis la chute de la petite ville, 80% de ses habitants ont fui. Pour échapper aux exactions. Les rebelles ont désormais repris le contrôle de la localité après avoir été repoussés par l’Armée arabe syrienne. Les islamistes s’en sont pris aux symboles religieux orthodoxes et catholiques de la communauté : comme les talibans détruisirent naguère les statues du Bouddha en Afghanistan, les djihadistes ont supprimé celle bleu ciel et blanc de la Vierge qui dominait le village ; des monastères, dont l’un des plus anciens au monde, Saint-Serge, ont été détruits ou sont occupés ; des croix sur les édifices religieux ont été brisées. La population musulmane aurait favorablement accueilli les rebelles du Jabhat al-Nosra, « Les femmes leur jetaient du riz en signe de fête », d’après le témoignage de Mariam, une chrétienne. Adnane Nasrallah, un chrétien revenu des Etats-Unis peu avant la révolution pour développer le village se dit attristé : « Des femmes sont sorties sur leurs balcons pour lancer des cris de joie et des enfants ont fait de même. J’ai découvert que notre amitié n’était que superficielle. »

Divers récits font part de plusieurs morts, on parle de trois à cinq dépouilles aperçues sur la chaussée. Le service radiophonique IRIB iranien parle même de décapitations. Cependant, ainsi que le fait prudemment remarquer l’Observatoire de la Christianophobie, l’information est sujette à caution, l’Iran, allié de la Syrie, a tout intérêt à diaboliser encore davantage les rebelles. Il est possible de penser que Téhéran, qui soutient la pendaison pour les musulmans convertis au christianisme, ne cherche ici qu’à attirer la sympathie des peuples occidentaux. Aucun témoignage connu ne confirme à l’heure actuelle cette version des faits. Néanmoins, les djihadistes, qui ne connaissent pas de relâchement dans la cruauté, ont exécuté des chrétiens en raison de leur foi.

L’agence Fides relate la mise à mort de trois chrétiens du village d’après le témoignage d’une femme hospitalisée à Damas. Le 7 septembre, des islamistes ont visité les habitations qu’ils ont saccagées et dans lesquelles ils s’en sont pris aux images sacrées. Dans l’une des maisons, ils ont rencontré quatre gréco-catholiques, les cousins Taalab, Michael et Antoun, Sarkis el Zakhm, le neveu de Michael, et le témoin du drame qui a pu être sauvé après avoir été blessé. Les rebelles ont exigé que les occupants de la maison se choisissent entre la conversion à l’islam ou la mort. Sarkis a refusé de renier sa foi et répondu : « Je suis chrétien et, si vous voulez me tuer parce que je suis chrétien, faites-le ! » Les islamistes ont alors tué les trois hommes et blessé la femme. Les chrétiens présents à leurs obsèques le 10 septembre ont été profondément bouleversés. Pour Soeur Carmel, une chrétienne de Damas qui évacue les réfugiés, « La mort de Sarkis a constitué un véritable martyr, une mort in odium fidei » (par haine de la foi).

À ce meurtre religieux, il faut ajouter au moins celui d’Atef, rapporté par l’AFP et repris par Libération : le jeune homme a été capturé et tué le jour de l’attaque contre le barrage, il était membre d’une milice communale suppléant l’armée régulière. Sa fiancée, Racha, a appris l’horrible nouvelle quand elle a appelé son portable. Elle raconte qu’un rebelle lui a répondu : « Bonjour Rachrouch (nom amical), nous sommes de l’Armée syrienne libre. Tu sais, ton fiancé est un chabih (milicien pro-gouvernemental) qui portait des armes et on l’a égorgé. » Racha aurait alors proposé l’équivalent de 450 000 dollars en échange de son fiancé, mais l’homme aurait répondu : « Viens plutôt avec des sacs poubelle, nous l’avons découpé en cent morceaux. » Racha affirme que son fiancé a refusé de se convertir et que le rebelle au téléphone lui a alors dit : « Jésus n’est pas venu le sauver. »

D’autres témoignages font état de menaces de mort, notamment par décollation, si les chrétiens n’embrassent pas l’islam, rapporte l’agence assyrienne AINA. L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme assure que 1 500 rebelles sont dans le village, ce qui laisse présager le pire. Il y a deux mille ans, les premiers chrétiens de la région se réfugiaient dans les grottes pour célébrer leurs cultes et fuir la persécution. Aujourd’hui, quasiment tous les chrétiens du village ont pris la route de Damas. Quand bien même ils pourraient un jour revenir sur leur terre, les relations de voisinage avec les musulmans locaux ne seraient plus les mêmes.

 *Photo : Hovic.

Blues en Picardie

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philippe lacoche picardie

philippe lacoche picardie

Un roman de Philippe Lacoche, c’est comme un blues français. Comme un certain bonheur d’être triste,  comme une technique de la mélancolie, comme un art de la nostalgie. Chaque nation a plus ou moins sa façon de vivre cet état intermédiaire, où la rêverie poignante se marie avec le désir sans objet, où le manque lancinant d’on ne sait quoi est au cœur d’une vie qui se transforme en méditation lyrique. Les Portugais ont la saudade, les Roumains le dor, les Anglais le spleen. On ne peut jamais vraiment traduire le mot, comme s’il gardait en lui une part d’indicible.

Un roman de Philippe Lacoche, c’est à la fois de la saudade, du dor, du spleen et encore autre chose. Le dernier, Les matins translucides, ressemblent aux précédents. Philippe Lacoche fait partie de ces écrivains qui écrivent toujours le même livre. On ne voit pas pourquoi on le lui reprocherait. C’est même plutôt bon signe de jouer ses variations autour du même thème, en littérature : demandez à Modiano avec qui Lacoche a plus d’un point commun.

Au cœur des Matins translucides, une ville, une ville picarde au milieu de nulle part. La Picardie, pour Philippe Lacoche, c’est la Provence pour Giono. La naissance de l’Odyssée, la terre d’où jaillit la mythologie personnelle. Rien à voir avec un quelconque régionalisme, ce néo-ethnicisme près de chez vous encouragé par Bruxelles qui n’aime décidément pas les vieux Etats-nations.

La ville picarde de Philippe Lacoche, jamais nommée, est elle-aussi toujours la même, comme le chef-lieu de son passé d’adolescent. C’est une ville où il y eut jadis des usines métallurgiques et un nœud ferroviaire, des cités ouvrières et cheminotes, des passerelles au-dessus des canaux et des rails qui vont se perdre dans l’infini plat d’une plaine qui ne s’arrêtera plus qu’à la mer ou à l’Oural. Est-ce cette sensation d’être comme une île dans le néant qui donne à Philippe Lacoche cette sensibilité exacerbée qui lui fait s’accrocher au moindre signe venu du passé ?

Dans Les matins translucides, c’est un journaliste vieillissant, un localier sentimental qui revient dans la ville un jour d’hiver, un peu par hasard. Enfant, puis jeune homme, il connut une passion amoureuse pour une de ses camarades de classe, Delphine. On était à la fin des années 60 et au début des années 70. Delphine portait des Clarks et un duffle-coat vert bouteille, sa mère était permanente du Parti Communiste. Il y avait aussi un communiste dans la famille du narrateur, l’oncle Charles qui avait fait partie des FTP avant de finir sa vie, sans que l’on sache vraiment pourquoi, dans une cabane au bord d’un étang, à pêcher et à lire l’Huma en attendant la mort.

Le narrateur, Jérôme, lui, voudrait bien savoir ce qui s’est passé au juste. Un règlement de comptes qui aurait mal tourné à la fin de l’Occupation ? Une erreur sur la personne qui aurait valu l’exécution d’un innocent ? Le narrateur se souvient qu’il faudrait se souvenir, ce qui est typique de la nostalgie façon Lacoche. Il y a  un écran en plus entre notre présent et la vérité de notre passé. Jérôme se rappelle des dimanches familiaux quand il avait douze ans. Il se rappelle qu’il n’écoutait pas les conversations entre son père et l’oncle Charles, il se rappelle qu’il aurait dû. Mais il préférait rêvasser sur Delphine, écouter du rock puis en jouer, trainer un peu dans les bistrots, donner un concert avec son groupe dans des MJC improbables où les fesses des filles roulaient sous les jeans Lee Cooper. Ces années-là, Françoise Hardy chante « Comment se dire adieu », ce qui est une vraie question, la seule peut-être qui compte dans une existence. Comment dire adieu aux amours passées, au lolitas des berges de l’Oise,  à la locomotive qui crie dans la nuit, au soleil pâle d’automne sur la façade du HLM où l’on connut sa première fois à la fin des Trente glorieuses.

Philippe Lacoche n’a pas de réponse. Ou plutôt si, la seule réponse, c’est de dire le mieux possible qu’il n’y a pas de réponse. Ce que font avec une élégance inquiète ces Matins translucides.

Les matins translucides, Philippe Lacoche (Ecriture)

*Photo: Sylvestre001.

Gérard de Villiers : Je ne fais pas de littérature, et alors ?

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de villiers sas

gerard de villiers sas

Gérard de Villiers est la preuve vivante qu’on peut connaître un succès aussi silencieux que phénoménal. Né en 1929, il publie encore aujourd’hui cinq volumes annuels racontant les aventures de Malko Linge, espion contractuel de la CIA. Tirage estimé de chaque volume : 200 000 exemplaires. De quoi faire rêver les éditeurs qui s’épuisent à la promotion d’une littérature chic, jeune, branchée et progressiste. Mais il y a longtemps que Gérard de Villiers, homme d’affaires avisé, est devenu son propre éditeur.

Les raisons de sa longévité et de celle de son héros, que sa vision du monde classe légèrement à droite d’Attila, sont d’abord à chercher dans la qualité du texte. Un SAS, qu’on n’aime ou qu’on n’aime pas, c’est écrit avec un souci de lisibilité qui ne sacrifie jamais la correction de la langue. À croire que Gérard de Villiers a lu Le Degré zéro de l’écriture de Barthes. Même s’il est peu probable qu’elle accepte, nous pourrions même recommander des extraits de SAS à l’Éducation nationale pour renouveler les auteurs de dictée. Il suffirait que les inspecteurs, pour les manuels, choisissent judicieusement les passages en évitant les scènes de torture ou, car c’est encore plus traumatisant pour les enfants, les scènes de sexe car la sodomie y a toujours un rôle prépondérant.

Gérard de Villiers est un prophète. À ceci près qu’il n’a pas de visions, mais de très bons amis dans le renseignement. Les SAS, non seulement rendent compte de l’actualité internationale en direct mais, parfois même, la devancent. Les épisodes racontant l’assassinat du premier ministre libanais, les prodromes de la guerre civile en Syrie ou l’intervention française au Mali ainsi que les conséquences désastreuses de la chute de Kadhafi, ont surpris dans les chancelleries où, d’habitude, on préfère se fier aux télégrammes diplomatiques qu’à un auteur de « contes de fées modernes », comme disait Marcel Jullian à propos du père de Son Altesse Sérénissime.

 Jérôme Leroy. Vous avez créé le personnage de Malko Linge en 1965, âge d’or du roman d’espionnage. Si on le compare au Smiley de John le Carré ou à James Bond, qu’est-ce qui explique son succès rapide ?

Gérard de Villiers. C’est une question de style : le mien était très différent de tout ce que l’on écrivait à l’époque et qui restait très sage, très convenu, notamment en matière de sexe. James Bond ou Smiley sont de très bons personnages, mais ils restent ce que l’on appelle des civil servant, des fonctionnaires. Ils n’ont pas de vie en dehors de leur vie professionnelle. Malko, lui, est un contractuel, un samouraï. Et les samouraïs n’ont jamais de maître, ils se louent.

Élisabeth Lévy. Une question de midinette : l’avez-vous rencontré ou est-il totalement inventé ?

Malko est le résultat d’un collage entre trois personnes : un chef de mission du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE), un baron allemand qui avait un château en Souabe, et un marchand d’armes autrichien nommé Ottenbach.

JL. Vous êtes bien conscient que la sexualité de Malko est absolument scandaleuse ?

Pas du tout, elle est épanouie.

ÉL. Votre héros coche toutes les cases du machisme ancestral. Votre public est-il un ramassis de réacs ?

N’oubliez pas que beaucoup de femmes lisent SAS. Vous seriez étonnée de voir à quel point le spectre de mes lecteurs est large : cela va de Chirac à BHL !

ÉL. Les gens de gauche doivent s’étrangler, non ?

En effet, je ne m’inscris pas dans la pensée dominante, et la majorité de mon public non plus. Mon héros est officiellement décrié par la gauche, qui a fait un hold-up culturel sur la France depuis cinquante ans ! La gauche est par nature hypocrite, prônant un Bien qu’elle n’incarne pas.

JL. Et Malko, incarne-t-il le Bien selon vous ?

Non, il incarne une forme de liberté, de libéralisme, de lutte pour la liberté, pour le droit de faire ce que l’on veut.

JL. Vous avez façonné Malko à votre image : il semble plus atlantiste que gaulliste. Que reprochez-vous au gaullisme ?

Le gaullisme relève de cette névrose typiquement française qui consiste à se dresser contre le monde entier, au motif qu’il est libéral. Quand Hollande arrive avec ses petits poings serrés aux réunions des « 27 », il y a 26 libéraux et lui. Il a donc très peu de chances de les faire basculer.

JL. Malgré votre anticommunisme, dans L’Ordre règne à Santiago (1975), vous êtes aussi extrêmement critique envers la dictature de Pinochet…

Les dictatures, quand bien même elles ne sont pas communistes, restent indésirables.

JL. La vision de Malko Linge a-t-elle changé après la chute du mur de Berlin ?

Non, car la guerre froide continue. [access capability= »lire_inedits »]Il reste deux blocs, même si l’ennemi n’est plus le communisme − qui n’existe plus qu’à Cuba, en Corée du Nord et en France. L’opposition entre Russie et États-Unis est néanmoins toujours aussi forte. C’est un fait culturel : les Russes détestent les Américains.

JL. Snowden a pu révéler le scandale des écoutes américaines grâce aux nouvelles technologies de l’information. Le progrès technologique ne vous a-t-il pas obligé à repenser certaines intrigues romanesques ?

Bien sûr, la technologie a une incidence, mais elle demeure marginale. Il reste des lieux, des situations, où elle ne résout rien du tout. Cela a été l’une des grandes erreurs des États-Unis de croire au « tout-technologique ». Ils en sont revenus. Au fond, rien n’a changé : il y a toujours deux grandes agences de renseignements, la CIA et celle des Russes, qui a changé de nom − le KGB, le SVR ou le FSB. Les autres sont des acteurs secondaires, pour des raisons financières. Les Anglais sont très bons, par exemple, mais n’ont pas le budget nécessaire.

ÉL. Quid des Israéliens ?

Personne ne les connaît. Ce sont des menteurs. Ils sont bons, mais ils mentent. Ils mentent connement, d’ailleurs. Leur dernier truc, c’est de débouler tous les mois en annonçant que ça y est, les Iraniens attaquent. Tout le monde sait que c’est totalement bidon.

ÉL. Et nos « services », sont-ils bons ?

Nous savons travailler. Mais il n’y a plus de politique française. Si aucun SAS ne se déroule en France, c’est d’ailleurs parce que nos services ne mènent pas de grands projets. Il n’y a rien à raconter avec des objectifs aussi limités que les nôtres !

JL. Aussi limités soient-ils, quels sont-ils ?

L’Afrique, notre zone réservée ! À une certaine époque, j’insinuais au patron de la DGSE qu’il faudrait peut-être ouvrir un poste à Istanbul ou je ne sais où. Il m’a répondu : « À chaque fois qu’un feu rouge tombe en panne à Dubrovnik, on me demande de savoir pourquoi, et je n’aurai jamais l’argent pour faire autre chose. » Les services français ont donné la priorité à l’Afrique au détriment de l’Amérique latine, de l’Asie, ou même de l’Europe. En revanche, sur l’islam je peux vous dire que nous ne sommes pas mauvais, même en Afghanistan !

ÉL. Croyez-vous à un « choc des civilisations » ?

Ah oui ! Il y a un choc entre l’islam et la civilisation chrétienne. Il n’y a que la gauche qui le nie. On oublie que l’islam est une religion de combat, financée par l’Arabie saoudite et maintenant le Qatar.

ÉL. Au quotidien, nous assistons pourtant moins à des guerres entre civilisations qu’à des affrontements économiques. L’espionnage ne s’est-il pas déplacé sur le terrain de l’économie ?

Bien entendu. Mais il n’y a pas de SAS traitant de ce sujet parce que cela n’intéresse personne, que c’est trop technique et trop ardu. Je préfère rester dans la politique.

ÉL. Vous inspirez-vous toujours de faits réels ?

Bien sûr ! J’imagine peu, vous savez, il est fatigant d‘imaginer. Je vais vous donner un exemple, à propos de la Libye, dont j’ai parlé dans Les Fous de Benghazi. J’étais au Liban l’année dernière, où je retrouvais un ami ancien patron des forces de sécurité locales, un type très francophile, et francophone, bien entendu. Il me demandait ce que Bachar Al-Assad avait fait à la France  pour qu’elle lui tombe dessus aujourd’hui alors qu’en 2008, c’était quand même lui qui présidait le défilé du 14-Juillet. Je lui ai expliqué que rien n’avait changé : simplement, avec la Lybie, Sarkozy avait eu un accès de droits de l’homme.

JL. À ce propos, que pensez-vous de l’intervention française en Libye ?

C’est des conneries, Kadhafi n’était pas méchant, il n’a fait de mal à personne. Que nous a apporté cette intervention ? Rien. Lorsque vous dirigez un pays, il faut penser à ses intérêts d’abord.

JL. Mais Kadhafi n’était pas un personnage très recommandable ! Désapprouvez-vous également notre intervention au Mali ?

François Hollande n’avait tout simplement pas envie de se retrouver avec 5000 otages à Bamako. Voilà la vraie raison de l’opération « Serval ». Il a bien fait, cela n’a pas coûté très cher, c’est bon pour nous et tout le monde s’est bien amusé.

JL. Sur un autre front, en Afghanistan, pensez-vous que le président Karzaï finira assassiné, comme vous le laissez entendre dans le dernier SAS ?

C’est la question que tout le monde se pose. Karzaï est extraordinairement corrompu, mais il veut aussi représenter l’Afghanistan moderne. Comme il ne peut plus être président, il essaye de, garder le pouvoir par personnes interposées. Il sera pendu un jour ou l’autre, comme les autres chefs d’État afghans.

JL. Depuis tout à l’heure, nous parlons géopolitique. Etes-vous un romancier qui se passionne pour la géopolitique ou un géopoliticien qui utilise le roman comme un moyen d’expression ?

Plutôt un géopoliticien qui écrit. J’ai toujours été plus proche du journalisme que de la littérature. Aussi, cela ne me gêne pas du tout qu’on me dise que je ne fais pas de la littérature.

JL. En tout cas, la critique vous ignore, ne voyant en SAS qu’un simple phénomène d’édition. Ne souffrez-vous pas tout de même d’être exclu des rubriques littéraires ?

L’Histoire jugera. Ce que l’on nomme « littérature » en France n’est que du nombrilisme. Les livres français ne se vendent pas, ne quittent pas l’Hexagone parce qu’ils racontent toujours les mêmes histoires, comme le cinéma d’ailleurs. Il n’y a pas de grands auteurs français. Il n’y a que des Anglais, des Américains, et quelques Allemands.

JL. Je vous laisse la responsabilité de vos propos. Que pensez-vous du polar français actuel ?

Je ne le lis pas beaucoup.

JL. Votre style comportementaliste me rappelle celui de Jean-Patrick Manchette, l’un des fondateurs du néo-polar français, pourtant très à gauche…

J’aimais bien Manchette. Pour la psychologie, c’est au lecteur de la déduire. Nous n’écrivons pas des essais de psychologie. Quiconque écrit beaucoup de livres peut revendiquer un style, mais ce n’est pas forcément ce que l’on appelle de la littérature : je ne suis pas sûr d’être un écrivain. Et je m’en fous ![/access]

 

*Photo: Ce soir ou jamais