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Il est minuit moins cinq

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Steven amsterdam

Le seul reproche que l’on pourrait adresser au premier roman de Steven Amsterdam, Ces choses que nous n’avons pas vues venir, c’est son titre. Comme c’est le même en anglais, on n’accusera pas pour une fois la traduction. Ce n’est pas un titre qui rend justice à ce beau roman qui raconte la fin du monde. On dirait plutôt un titre pour livre de développement personnel, ces anxiolytiques sur papier qui se vendent si bien dans nos sociétés qui sentent obscurément leur fin si proche et ne veulent pas se l’avouer. Il n’y a pas de crise climatique, il n’y a pas de crise économique, il n’y a pas de choc de civilisations, il n’y a pas de guerre nord-sud, c’est bien connu, « tout va très bien, madame la marquise, tout va très bien. »

À quoi reconnaît-on un bon écrivain qui nous parle de la fin du monde ? À son refus des artifices pyrotechniques, de la peinture hollywoodienne du cataclysme, de l’effet spécial numérique transposé en littérature. Le bon écrivain qui nous parle de la fin du monde est d’abord quelqu’un qui a compris que la fin du monde est une aventure intime, voire intimiste, qui arrive à chacun d’entre nous, comme la mort en temps normal. Et ce n’est pas parce que nous allons tous mourir ensemble que cela retire à notre fin personnelle son mystère et son angoisse indicibles. La référence en la matière reste La route, l’inoubliable roman de Cormac McCarthy dont le succès planétaire devrait nous alerter comme un symptôme. Continuez à laisser fuir vos centrales, à vous faire gouverner par les marchés, à refuser l’évidence du réchauffement climatique et il va falloir vous habituer à terminer votre vie en poussant un caddie qui grince sur une route déserte en compagnie de votre jeune fils tout en essayant de survivre dans un paysage désolé, sans sombrer dans le cannibalisme parce que tout de même, vous vous souvenez que vous étiez cette chose merveilleuse, fragile et digne : un être humain.

Quitte à choquer les adorateurs de La route dont je suis, le roman de Steven Amsterdam est aussi fort mais on en parlera évidement beaucoup moins pour de mauvaises raisons. Ces mauvaises raisons sont les conditions éditoriales. La route de McCarthy avait été éditée en collection « blanche » tandis que le roman de Steven Amsterdam reparaît aujourd’hui dans la collection folio SF de Gallimard. Les gens sérieux n’achètent pas de la SF dans des collections spécialisées, ils ont l’impression que c’est réservé aux vieux adolescents. C’est souvent vrai mais parfois on rate des joyaux. Et Ces choses que nous n’avons pas vues venir (décidément quel mauvais titre !) est un joyau.
Steven Amsterdam suit de chapitre en chapitre un seul personnage qui parle à la première personne. Entre chaque chapitre, qui pourrait presque se lire indépendamment, comme des nouvelles, plusieurs mois ou plusieurs années se sont écoulées. Le personnage, au début, est un gamin. Nous sommes le 31 décembre 1999. Le père est persuadé que le grand bug de l’an 2000 est une réalité. Il décide de quitter Londres pour emmener sa famille chez les grands-parents qui vivent à la campagne. Sa femme se moque un peu de lui mais suit le mouvement. Sur le siège arrière de la voiture, le narrateur se demande si son père a raison quand il lui dit : « Toute une époque qui n’a pas bien pensé à programmer ses horloges. Nous sommes arrogants, stupides, nous manquons d’humilité face aux siècles qui nous ont précédés »

Bien sûr, le bug du millénaire aura été une fausse alerte. Il n’empêche que nous retrouvons au chapitre suivant le narrateur, devenu jeune délinquant, chez ses grands parents. Apparemment, la crise économique a un peu tout déstructuré, il y a des barrages tatillons à passer, on manque de médicaments dans certains secteurs, de nourriture dans d’autres. L’adolescent va voler pour ses grands parents et involontairement les aider à « mourir dans la dignité », comme on dit. Comme il ne nous parle plus de ses parents, on peut raisonnablement se dire qu’il est orphelin.
Dans les chapitres suivants, évidemment, les choses s’aggravent encore. Il pleut beaucoup, puis plus du tout. Les camps de réfugiés fleurissent un peu partout. On y rencontre tout de même de jolies filles sexy. On se déplace avec des « chevaux de pluie » qui hennissent sous la tourmente mais qui restent le dernier moyen de transport fiable. Plus tard encore, il semble ne plus y avoir qu’un Etat fantomatique pour organiser un tant soit peu le chaos et on est obligé de ruser pour éviter des gens contagieux, suicidaires et désespérés atteints d’une sorte de fièvre hémorragique sans rémission.

On ne va pas vous raconter toute cette déroute à la fois picaresque, apocalyptique et drôle. Cormac Mc McCarthy, dans La route, n’était pas drôle. Il avait conçu son roman comme un nouveau livre de la Bible. Steven Amsterdam, lui, c’est plutôt les aventures de Tristram Shandy pendant la fin du monde. On rit souvent, ce qui est un comble et on ne peut que se souvenir de cette vieille définition qui fait de l’humour la politesse du désespoir.
Parce que malgré tout, au bout du compte, chez McCarthy comme chez Steven Amsterdam, il s’agit de survivre sans se renier et quand ce n’est plus possible, d’apprendre à mourir. Steven Amsterdam, lui, préfère que ce soit le sourire aux lèvres. Question de tempérament.

Ces choses que nous n’avons pas vues venir, Steven Amsterdam (Folio SF/Gallimard). Acheter ce livre sur Fnac.com

*Photo : Reboots.

L’invisible selon Clément Rosset

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clement rosset invisible

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? s’est demandé de tout temps la philosophie classique. Pourquoi voit-on quelque chose alors qu’il n’y a rien ? se demande le cher Clément Rosset dans L’invisible, petit livre percutant et malicieux.

Depuis son premier livre, La philosophie tragique, publié en 1960, Clément Rosset, philosophe hautement recommandable autant par la perspicacité de ses vues que par la clarté de son expression, et qui fut un de mes professeurs à l’université de Nice dans les années 90, ne cesse de débusquer tout ce que la philosophie comporte en sortilèges, simulacres, et autres fantasmagories métaphysiques. Il le fait via Lucrèce, Schopenhauer et Nietzsche, mais aussi Mozart, Gluck et Stravinsky, sans oublier Boby Lapointe, les aventures de Tintin, La nuit des morts-vivants de George Romero. Ou même, on va le voir, avec Nicolas Soufflet en personne, l’animateur du Jeu des mille euros dont tout le monde connaît la voix mais personne le visage.
L’invisible ne serait-il pas, pour commencer, la grande affaire de l’amour ? Car ce qui nous attire dans un visage ou dans un corps, c’est précisément ce qui n’arrête pas de se dérober à nous – non pas au sens où l’être aimé passerait son temps à se sauver dès qu’il nous verrait, auquel cas nous le laisserions bientôt tomber, irrité par tant de pruderie, mais parce qu’il est dans la nature du visage et du corps, et encore plus dans celle de l’âme, d’être par définition infiniment mobile et insaisissable.

Si l’amour est si douloureusement insatiable, vulgivagus, « qui erre partout », comme dit Lucrèce, c’est non seulement parce que l’être aimé ne cesse de se transformer malgré nous et sans doute aussi malgré lui, mais encore parce que notre amour peut connaître lui aussi ses moments d’intermittence et changer d’objet selon cette règle antiromantique, donc vraie, qui veut que nous soyons plus attachés à l’amour en tant que tel qu’à la personne que nous croyons aimer. Et c’est pourquoi ceux qui ne se sont jamais intéressés à l’amour, y voyant une aliénation, sont souvent les mêmes qui finissent, contre toute attente, par tomber bel et bien amoureux d’un tel ou d’une telle, et sans doute de manière bien plus forte et plus fidèle, parce que préférant la personne plutôt que « l’amour ».

Il y aurait donc quelque chose d’interchangeable dans le « sentiment » amoureux au même titre que dans la musique – toute parole exprimant la joie ou la tristesse pouvant en effet être accompagnée par la même mélodie, et pour la paradoxale et pourtant très simple raison que c’est la parole qui accompagne la musique et non l’inverse. Que dans l’Orphée et Eurydice de Gluck, Orphée chante « J’ai perdu mon Eurydice, rien n’égale mon malheur » ou bien « J’ai trouvé mon Eurydice, rien n’égale mon bonheur », c’est toujours la musique qui prédomine et ne se sert de la parole pour son seul plaisir. C’est que comme le notait Stravinsky bien lu et bien entendu par Rosset, la musique a comme caractéristique première d’être non expressive. La musique est inexpressive en elle-même, et c’est pourquoi elle donne l’impression de pouvoir tout exprimer – c’est-à-dire d’accueillir en elle pour mieux les rendre tous les sentiments, tous les affects, tous les souvenirs et même tous les « messages ».

Exemple célèbre : la Neuvième Symphonie de Beethoven qui a pu être mise à la sauce nazie, bolchévique (Lénine hésita un moment entre elle et l’Internationale), japonaise (on faisait écouter l’Ode à la Joie aux Kamikazes avant qu’ils ne partent !), européenne et qui, même sur un plan fictionnel, aura fait les délices sadiques d’Alex dans Orange mécanique mais aussi illustré l’humanisme du professeur Keating dans Le Cercle des poètes disparus. Parce qu’elle n’exprime rien hors elle-même, la musique a cette faculté de se concilier toutes les âmes au risque de les perdre comme dans la célèbre légende du Joueur de flûte de Hamelin. Elle est bien cette absence de sens qui excite tous les sens, cette écoute qui permet, pour le pire et le meilleur, toutes les ententes.

Mais si l’on est en droit de se réjouir d’un art musical ou poétique de l’invisible, il semblera plutôt fâcheux de donner du crédit à une idée que l’on s’est faite à propos de quelque chose ou de quelqu’un que l’on ne connaît pas. C’est le fameux « tiens, c’est curieux, je ne me le figurais pas comme ça » souvent énoncé à propos d’une personnalité dont on ne connaissait que la voix (par exemple un critique du Masque et la plume ou Nicolas Soufflet du Jeu des mille euros) et dont l’apparition télévisuelle ou photographique jure avec l’idée que l’on s’en faisait – comme si c’était en fait le réel lui-même qui jurait avec le fantasme qu’on en avait. Le paradoxe ne se situe pourtant pas dans le décalage entre le Nicolas Soufflet qu’on imaginait et le Nicolas Soufflet que l’on découvre en photo ou en chair et en os. C’est qu’on a cru avoir eu une idée ou une image qu’on n’avait en fait jamais eu. Et autant on est prêt à accepter le fait que notre fantasme ne correspondait pas à la personne ou à la situation en question, autant on a beaucoup de mal à reconnaître que ce fantasme n’en était même pas un. Ce n’est pas le fait que nous avons eu des idées préconçues qui cloche, c’est le fait que nous avons cru en avoir.
Ce n’est pas que notre perception était fausse, c’est qu’il n’y avait pas de perception.

Clément Rosset, L’invisible (Les Editions de Minuit), 96 pages, onze euros cinquante.

Un musée qui ne tapine pas

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hopper musee lettres

Les grandes expositions ultra-médiatisées sont une chance pour les musées moins connus. Je m’explique : depuis des semaines, la télé, la radio et l’ensemble de la presse écrite nous bassinent avec la rétrospective Edward Hopper au Grand Palais. Comment, dans ces conditions d’épandage intensif, échapper à un tel événement ? Je me suis donc risqué à approcher les abords du 8e arrondissement pour, finalement, renoncer devant une file d’attente (comptez environ trois heures !!!) digne des plus belles heures du Goum de Moscou.[access capability= »lire_inedits »]

Faire la queue pour manger ou pour se cultiver ne me semble pas être une avancée particulièrement significative de la condition humaine. Sur le chemin du retour, je pestais contre mon incroyable naïveté et méditais sur les vertus de la discrétion. Des placards de bus aux « unes » des kiosques à journaux, tout sur mon parcours, me ramenait à ce cuisant échec. Je ne verrai donc jamais cette rousse en robe rouge, lascive et provocante, accoudée à un comptoir, peinte par l’artiste américain en 1942 dans Nighthawks. En descendant le boulevard Saint-Germain, je ne faisais même plus attention aux innombrables boutiques de fringues, de gadgets high-tech et de mobilier de cuisine, comme si les bourgeois du 7e ne pensaient plus qu’à s’habiller, à regarder la télé et à bouffer ! Triste constat dans ce quartier jadis chéri des intellectuels qui, à sa seule évocation, faisait chavirer d’émotion les étudiants de Brazzaville ou de Prague. L’imaginaire existentialiste a été remplacé par la mode automne-hiver 2013. Dans ce temple de la consommation élitiste, je suis pourtant tombé sur un musée, une entrée d’immeuble presque banale. Pas d’affichage criard ni de messages racoleurs : juste un porche et, au fond, un bâtiment blanc.

Le Musée des lettres et manuscrits ne joue pas les aguicheurs. Il ne tapine pas. Il se mérite. On y pénètre par inadvertance. On pousse la porte de cet immeuble de standing entièrement rénové en se demandant bien ce que l’on va y trouver. Au rez-de-chaussée, l’exposition temporaire est consacrée à six siècles d’art du livre, de l’incunable au livre d’artiste. On est séduit par la clarté des vitrines et leur volonté pédagogique, au bon sens du terme. Les commentaires sont sobres : on n’emploie pas ici le sabir universitaire, pédant et obscur. On fait connaissance avec d’admirables livres d’heures du XVe siècle ou ce somptueux livre de fêtes qui comprend 20 planches gravées et porte un nom tout aussi féérique : Les plaisirs de l’isle enchantée, ou les festes et divertissements du Roy à Versailles de l’année 1664. Ce livre reproduit les grandes fêtes données par Louis XIV en l’honneur d’Anne d’Autriche et de la reine Marie-Thérèse… « En réalité [il est] dédié à Mlle de La Vallière, maîtresse du roi », comme le précise la notice. On tombe sous le charme d’une bibliothèque portative de voyageur datant de 1802-1812 qui contient un ensemble de 20 volumes de format in-24 dans une boîte bibliothèque à deux étages de format in-4.

À l’intérieur, Voltaire, Lesage, Racine, Bossuet, Saint-Réal, Boileau et Gresset. Cette mise en bouche se poursuit au sous-sol où sont exposées des centaines de lettres et manuscrits autographes. Pour les amateurs d’écrits rares, c’est le Panthéon, la Pléiade, l’Opéra de Paris et la Cité des sciences réunis sur papier bible. On appréciera la calligraphie élégante de Giono, extrêmement lisible, ou celle plus aérienne, plus espacée, plus rythmée (trois mots seulement par ligne) de Céline, dans une lettre de 1948 envoyée du Danemark. Et que dire de celle de Sartre sur un manuscrit autographe de 1945-1946 ? L’expression d’un bon élève, trop scolaire certainement… En revanche, celle de Claudel, dans un document de 1924, est d’un classicisme gothique, voire mystique.

On s’amuse à déceler, derrière chaque plein et délié, telle ou telle personnalité. Yves Montand possède une écriture appliquée, presque enfantine. À l’opposé, Romain Gary, tempétueux, biffe furieusement ses feuillets. Si les grands auteurs vous barbent, le musée accueille également les politiques (de Gaulle, Richelieu, Sully, Poincaré, Churchill, JFK, etc.), les grands peintres (Monet, Van Gogh…), les grands scientifiques (Einstein, Volta, Ampère, Becquerel, etc). En sortant de ce musée, on peut dire sans mentir que, de nouveau, Saint-Germain est le royaume des lettres françaises.[/access]

Musée des lettres et manuscrits
222, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris.
Exposition temporaire : « Six siècles d’art du livre : de l’incunable au livre d’artiste. » Jusqu’au 3 janvier 2013.

*Photo : The Photomaton.

Hugo, ou rien

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victor hugo michel marmin

Que reste-t-il encore à dire sur Victor Hugo ? Considéré par les Français, qui pourtant lisent de moins en moins, comme leur plus grand écrivain, porte-parole fiévreux de tant de causes humanistes dont la défense ne souffre plus aujourd’hui la moindre discussion, l’auteur des Contemplations et de L’Homme qui rit est sans aucun doute le champion des hommages, des révérences et des commémorations.

Le livre que Michel Marmin lui consacre aux Editions Chronique fait cependant le pari de le révéler autrement, en plaçant les péripéties de l’intime dans la chambre d’échos de l’Histoire, en détaillant scrupuleusement les contextes artistique, sentimental et politique des poèmes, pièces et romans de celui qui voulait être « Chateaubriand ou rien ». Il a pour cela recours à une remarquable profusion de témoignages d’époque (correspondances et critiques, croquis et gravures, photographies et caricatures, affiches circonstancielles et tableaux de maîtres) qui se révèlent non seulement informatifs et éclairants, mais également d’une grande beauté formelle, avec une mention particulière aux médaillons de David d’Angers, aux portraits d’Auguste de Châtillon, à un fusain d’Emile Bayard et surtout aux dessins superbes et bouleversants de Hugo lui-même.

Voici certainement une manière hugolienne d’appréhender la vie et l’oeuvre de ce géant littéraire, lui qui n’a cessé justement, dans ses romans monumentaux, de mêler à ses intrigues quantité de parenthèses sociologiques et d’apartés métaphysiques, sans négliger jamais de nous les conter avec ce même style empreint de sensibilité solennelle et de fougue qu’il accordait à la fiction, parvenant ainsi à relier le particulier à l’universel et non comme il est aujourd’hui d’usage, le singulier à la norme. En explorant de la sorte ce qui a pu nourrir ces textes à la fois profonds et extravagants, mélodramatiques et cependant incisifs, jamais manichéens mais toujours violemment idéalistes, Michel Marmin dresse alors le portrait d’une figure tutélaire : au travers d’une existence qui en épousa les soubresauts contradictoires, il rend en effet justice à ce XIXème siècle qui ne fut autre que la matrice de nos velléités et de nos aspirations, de nos errements aussi, nous les modernes qui cherchons partout, dans le paradoxe et le désordre, à ne pas succomber à la tentation du nihilisme.

De la naissance du Romantisme à l’agonie de la Restauration, de Ruy Blas à L’Art d’être grand-père, de l’espoir des Trois Glorieuses aux crimes de la Commune, d’Adèle Hugo l’épouse infidèle et attentionnée à Juliette Drouet, la maîtresse éperdue cinquante années durant, de l’exil à Guernesey aux grandioses funérailles parisiennes, il faut lire ce très bel hommage à l’un de nos bons géants nationaux, lequel demeure certainement, comme l’affirme Michel Marmin dans sa préface, « le meilleur antidote au doute, au désespoir et à l’ennui ».

*Photo : wiki commons.

Michel Marmin, Victor Hugo pour l’éternité (Editions Chronique),2012.

Kropotkine et ses potes

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kropotkine faure anarchie

Souvent, l’anarchisme passe pour une sorte de révolte juvénile liée à une crise d’adolescence prolongée. On arbore le A rouge et cerclé, éventuellement quelques attributs hérités de la contre-culture punk (bracelet clouté, bottines à lacets rouges, coiffure hérissée…), on chantonne l’éternel refrain des Sex Pistols, on confond Bakounine et Potemkine, et puis on passe à autre chose à moins de finir punk à chien… La petite anarchie pubertaire, passée à la moulinette de la culture publicitaire, n’est que le rite de passage à l’âge adulte.

L’anarchisme historique, le vrai, le pur, le dur, c’est une autre histoire ! C’est du sérieux, et ça ne rigole pas ![access capability= »lire_inedits »] Mais son rire est autrement virulent que les ricanements adulescents des anarchistes en herbe. Depuis Proudhon, l’anarchiste originel est plutôt barbu, puritain et grave, et surtout son passage à l’anarchisme signale une pensée devenue adulte − une fois sortie des illusions du pouvoir, de la richesse, de la (bonne) société…

Pour s’en convaincre, il faut relire les Mémoires d’un révolutionnaire de Pierre Kropotkine, récemment édités en français. Né en 1842 dans une famille de la haute et vieille aristocratie moscovite, le prince Kropotkine est très tôt un familier des plus hautes sphères du pouvoir. Élève de la prestigieuse École des pages, il devient intime du tsar Alexandre II, le libérateur des serfs, qui sombra ensuite dans une autocratie de plus en plus paranoïaque. Kropotkine, qui vécut en 1862 l’abolition du servage sur ses propres terres familiales, vit aussi la réaction nobiliaire se faire de plus en plus dure envers toute aspiration, même timide, à plus de justice et de liberté. Kropotkine fait partie de ces officiers émancipés et émancipateurs dont les efforts sincères seront étouffés dans l’œuf. Cosaque de l’Amour, géographe et explorateur, ses longues années sibériennes seront la matrice de sa maturité − passée au feu du désenchantement envers tout pouvoir, quel qu’il soit, de toute façon corrompu et corrupteur. Face à la centralisation croissante et à la mise en coupe réglée du pays par une nouvelle oligarchie, Kropotkine se penche avec passion sur les communes libres médiévales et le communisme rural pré-moderne.

En 1872, lors d’un séjour en Suisse, il adhère à l’Association internationale des travailleurs et se lie à la déjà mythique Fédération jurassienne marquée par la figure de Bakounine. C’est là, à trente ans, qu’il se convertit au « communisme libertaire » dont il sera l’un des grands théoriciens. Revenu en Russie, il se consacre à la diffusion du socialisme, en habit princier dans les salons et à la cour, en costume paysan dans les réunions clandestines. Cette double vie dure deux ans. Arrêté sur ordre d’Alexandre II, il est enfermé dans la vieille forteresse Pierre-et-Paul. Ce sera la première de ses prisons, qui lui inspireront de riches réflexions sur le système carcéral. Au bout de deux ans, une évasion rocambolesque lui permet de se réfugier en Grande-Bretagne, puis en Suisse où il fonde Le Révolté, se lie à Louise Michel, aux frères Reclus (Élie et Élisée). Expulsé en Angleterre, emprisonné en France, entre exils et prisons, manifestations et publications, toute sa vie se confond avec cet âge épique de l’anarchisme, ébullition d’où sortiront aussi bien la « propagande par le fait » d’Auguste Vaillant que le « nudisme révolutionnaire » d’Émile Armand.

Pendant ce temps, en Russie, la pression se fait de plus en plus forte, et les réformateurs acculés, les libéraux rentrés dans le rang, les populistes persécutés laissent la place aux nihilistes et socialistes révolutionnaires, dans un jeu pervers de terreur contre terreur entre cellules terroristes et agents tsaristes. La révolution sera confisquée par ses éléments les plus radicaux, les plus violents. Après quarante ans d’exil, Kropotkine rentre en 1917 en Russie à la faveur de la Révolution de février, qui l’enthousiasme. Il reçoit un accueil triomphal, et refuse un poste de ministre que lui propose Kerenski. Il s’oppose aux bolcheviks, rencontre Makhno, Voline, Shapiro, les grands noms de l’anarchisme russe que le nouveau pouvoir pourchassera et écrasera bientôt. Mis à l’écart après la Révolution d’octobre, il voit sa santé décliner et meurt en 1921. Cent mille personnes accompagnent son cercueil jusqu’au cimetière. La Tchéka surveille de près : c’est la liberté russe qu’on enterre.

Peu avant sa mort, il avait déclaré : « Les communistes, avec leurs méthodes, au lieu de mener le peuple vers le communisme, finiront par lui en faire détester même le nom. » Kropotkine avait près de 80 ans. Anarchiste jusqu’au bout.

Il laisse derrière lui une œuvre riche qui influencera durablement la pensée anarchiste et anarchisante, comme La Conquête du pain (1892), L’Entraide (1902) ou La Grande Révolution (1909) − ainsi qu’une étonnante somme posthume, L’Éthique (1922), hélas inachevée, qui marque un aboutissement théologique de sa pensée et un retour au christianisme.

C’est ce bouillonnement de la grande époque libertaire, auquel il a très activement participé, que tentera de mettre − intellectuellement − en ordre Sébastien Faure (1858-1942) avec des centaines de collaborateurs dans son Encyclopédie anarchiste publiée en 1934 − aujourd’hui en cours de réédition. Sébastien Faure est un des grands noms de la Belle Époque de l’anarchie française. Candidat du Parti ouvrier français de Jules Guesde aux législatives de 1885, l’ancien séminariste se convertit à l’anarchisme en 1888. À partir des années 1890, il devient un véritable tribun de la cause, enchaînant meetings houleux et conférences homériques dans tout le pays. C’est aussi l’ère des attentats, que cristallise la sombre figure de Ravachol. En 1894, Sébastien Faure est jugé lors du fameux « procès des Trente », qui suit l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot, par l’anarchiste italien Caserio. Batteur d’estrade, inlassable prédicateur, il sera aussi un infatigable journaliste et éditeur : collaborant aux grands titres de la presse anarchiste, il fonde notamment, en 1895, le journal mythique Le Libertaire. Entre 1904 et 1917, il fonde et dirige l’école libertaire « La Ruche » qui offre un enseignement alternatif à des enfants démunis ou orphelins. Durant la Grande Guerre, il demeure un pacifiste intégral, contrairement à Kropotkine qui, avec le Manifeste des Seize prône, contre le « zimmerwaldisme » de Lénine et consorts, la guerre contre l’autocratie allemande. Faure lance, en 1915, le journal Vers la paix. Convoqué par le ministère de l’Intérieur, il doit jouer en sourdine mais, militant increvable, restera l’anarchiste le plus surveillé de France. C’est pour répondre au caractère scientifique de l’appareil marxiste qu’il lance, en 1930, sous forme de fascicules, l’Encyclopédie anarchiste. Sur les cinq volumes prévus, un seul volume de quatre tomes, le Dictionnaire anarchiste, sortira en livre en 1934.

En 1936, une centurie de la Colonne Durruti portera son nom dans les combats d’Espagne. Pendant l’Occupation, les Renseignements généraux notent qu’il est « déprimé physiquement et surtout moralement ». Il meurt discrètement en 1942. L’anarchie Belle-Époque, en col amidonné et moustaches Napoléon III, a vécu.[/access]

Pierre Kropotkine, Autour d’une vie. Mémoires d’un révolutionnaire, Éditions du Sextant, 2012, 476 pages, 26 euros.

Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste. A-C, Éditions des Équateurs, 2012, 606 pages, 29,90 euros.

RIP : JR est mort à Dallas

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L’inoubliable Larry Hagman, alias JR Ewing vient de mourir à l’âge de 81 ans des suites d’un cancer. Déjà assez connu dans son pays durant les sixties, suite à ses rôles dans de nombreux feuilletons à succès, il était devenu une star mondiale en 1978 avec son interprétation d’un milliardaire du pétrole dans la série Dallas.

Il faut dire que le personnage de John Ross Ewing était totalement novateur dans cet univers où normalement les méchants meurent dans d’atroces souffrances, ou sont au moins sévèrement punis à la fin de l’épisode ou de la saison (sauf le manchot du Fugitif, hein…)

JR Ewing, non seulement n’était jamais puni de sa fourberie, de ses mensonges et de ses incessantes magouilles politico-sentimentalo-financières, mais il s’en enrichissait sans cesse, et sans remords, ça va de soi.

Est-ce ce réalisme et ce cynisme assumés qui ont rendu JR sympathique, comme je le pense ? Ou bien est-ce parce qu’il était raccord avec l’idéologie des winners des années 80, de cette manière de voir et d’agir incarnée dans la vraie vie par Reagan, Thatcher et Tapie, comme l’expliquaient à l’époque beaucoup de spectateurs sincèrement outrés, tel Renaud qui vers 1985 descendait en flamme la série-culte dans son excellente chanson « J’ai raté Téléfoot »

« Après j’me suis regardé Dallas

Ce feuilleton pourri dégueulasse

Ça fait frémir le populo

De voir tous ces enfants de salauds

Ces ricains véreux pleins aux as

Faire l’apologie du pognon

De l’ordurerie et de la crasse

Y nous prennent vraiment pour des cons
Eh, maintenant qu’on est socialistes

Fini les feuilletons américains
On veut des feuilletons soviétiques

Et même des belges y en a des biens

Y’en a un c’est l’histoire d’une frite

Qu’est amoureuse d’un communiste… »

Toujours est-il que dans la vraie vie, il semblerait que Larry était le prototype du chic type. Linda Gray, qui jouait le rôle de sa femme, Sue Ellen, dans la série l’a veillé jusqu’à son dernier souffle. « Larry Hagman a été mon meilleur ami pendant trente-cinq ans (…) Il apportait la joie à tous ceux qu’il connaissait. Il était créatif, drôle, aimant et talentueux. Il me manquera énormément », a-t-elle déclaré dans un communiqué. On espère que les fans de JR ne seront pas trop déçus par ces révélations.

Dallas, hélas

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LARRY HAGMAN DALLAS

Larry Hagman est mort à 81 ans des suites d’un cancer. C’était JR, le méchant de Dallas. La série qui s’imposa planétairement de la fin des années 70 aux années 80, racontait les Atrides au Texas, avec ranchs et puits de pétrole à la place des palais mycéniens. Je me souviens que ça passait les samedis soirs sur la première chaîne et que finalement de vrais archétypes s’inscrivaient alors dans un imaginaire désormais mondialisé : le gentil frère, l’avocat revanchard, la femme alcoolique mondaine.
Ah Sue Ellen, qui est la première comparaison qui nous vient encore à l’esprit quand on voit, un peu pompette dans un cocktail, une quadra élégante et désespérée, ce qui est un pléonasme dans la France de 2012 où le féminisme a beaucoup œuvré pour la généralisation du célibat. Moi j’aimais bien, chez les femmes de Dallas, celle de Bobby, Victoria Principal avec sa frange et puis aussi, les jours de régressions mammaires, ce petit boudin blond de Lucy avec ses gros seins et son regard un peu bovin.

JR, c’était le salaud qu’on adorait détester. Il faisait des trucs ignobles pour garder le contrôle de l’entreprise familiale. Ce qui est amusant, c’est que cet ignoble capitaliste, aujourd’hui, apparaîtrait presque comme un humaniste. Il ne voulait pas se soumettre aux actionnaires, il ne voulait pas laisser l’entreprise paternelle aux mains des mous du genoux de sa famille, il se battait pour l’économie réelle et il avait un beau stetson, ce qui finalement était son seul point commun avec George W Bush, faux texan, pétrolier incompétent et président fils à papa.
Oui, JR, aujourd’hui, c’est le genre de gars qui intriguerait pour refuser d’appliquer le plan de compétitivité de Louis Gallois ou les directives européennes sur la concurrence. Parce que ce qui l’intéressait d’abord, JR, c’était de voir jaillir l’or noir de ses puits de pétrole et en tirer assez de pognon pour faire vivre la communauté. Je ne dis pas que JR était un champion de la redistribution mais aujourd’hui, il serait plus proche de Chavez que de Mitt Romney et question protectionnisme et redressement industriel de Montebourg ou Mélenchon que de Ron Paul ou Mario Draghi.
Vous me direz, c’est bien normal, puisque Chavez, tout le monde sait qu’il est très méchant aussi. Mais bon, comme pour beaucoup de choses, le capitalisme façon JR n’est plus qu’un souvenir du monde d’avant.

Pour vous en convaincre, pensez donc à visionner les 357 épisodes de Dallas.
Ça explique aussi bien ce qui s’est passé que Le nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello (Gallimard, 1999) où il n’y a aucune illustration représentant des filles sous la douche espionnées par un homme au sourire sardonique.

*Photo : Dallas Film Society Images.

Sulla strada

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dino risi fanfaron

C’était un 15 août.

Les rues de Rome désertes et caniculaires dormaient profondément. Nous étions au début des années 60. Vittorio papillonnait au volant de son Aurelia Sport à culasse rabotée. Collé sur le pare-brise, un carton indiquait « Camera Deputati » (Chambre des députés), ultime pied-de-nez aux Carabinieri et minable combine. Risible. À grands coups de klaxon italien et de tête-à-queue artistiques, Vittorio sautait de place en place à la recherche d’un téléphone. Jean-Louis lui ouvrit la porte de son appartement et de cette rencontre insolite naquit une amitié intéressée, sincère, joyeuse et funèbre. Vittorio était grand, 1,87 m pour 82 kg, roublard, scintillant et désabusé comme tous les héros romantiques. Polo blanc, bronzage cuivré, force de la nature et cœur d’enfant. Un fanfaron splendide, d’un naturel aussi désopilant qu’agaçant. La quarantaine triomphante quand elle commence juste à se fissurer pour émouvoir.

Vittorio parlait tout le temps. Il racontait sa vie, ses exploits, ses médiocrités, les femmes, les voitures, les nuits dansantes, l’argent, la vie en somme. Il se rappelait qu’un jour, Antonioni l’avait doublé dans une rapide Flaminia Zagato. Il avait conservé de ce dépassement fugace, une légère meurtrissure teintée d’un éblouissement respectueux pour les mécaniques vigoureuses. Il disait : « je ne connais rien de plus jouissif que de conduire », « je préfère le billard au vélo », « regarde pas le compteur, il retarde », « tu veux me laisser danser, je crée », « à l’assaut des petites teutonnes ! », etc… Il était drôle et désespéré.

Jean-Louis était sinistre, réservé, travailleur, pétri de bons sentiments, amoureux transi, détestable enfant modèle, sans vie en somme. Miracle du destin qui force deux êtres à s’unir vers une issue forcément tragique. Deux hommes lancés plein pot dans un spider sur les routes encombrées et brouillonnes d’une Italie qui étouffe. Des rires qui éclatent, des vérités criées à la volée, des mensonges susurrés, une bouillabaisse partagée, des verres de Campari bus en signe d’amitié, une nuit à la belle étoile sur une plage et cette bande-son, ce twist qui accélère les existences trop molles, trop bien réglées.

Et puis, les femmes, une multitude de femmes. Des visages qui aguichent, des corps qui repoussent, des mots qui blessent. Serveuses au regard sombre, baigneuses appétissantes, mamas replètes aux accents faubouriens. De cette mare nostrum, surnagent quelques beautés inoubliables, Catherine Spaak, la fille, une montagne de pureté et de désir infranchissable, et Luciana Angiolillo, l’ex-femme, d’une froideur incandescente.

Oui, c’était un 15 août. Un 15 août des années 60…

DVD Le Fanfaron de Dino Risi – Collection Les maîtres italiens SNC – Film remasterisé haute définition – Suppléments : Interviews Dino Risi – Vittorio Gassman – Annette Stroyberg – En vente le 28 novembre

Gardarem nos juifs !

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netanyahou hollande merah

Je partage avec mes compatriotes juifs le malheur d’être français mais, catholique, je ne jouis point, comme eux, du redoutable privilège d’être juif. Si je me sentais menacé dans mon pays, où irais-je ? Ma misérable personne n’a aucune chance de trouver sous d’autres cieux une nationalité de substitution. Me présenterais-je même au Vatican, hâve et désespéré, tenant dans ma main haut levée les certificats de baptême de mes ascendants directs et indirects sur dix générations qu’on ne m’accorderait guère plus qu’une bénédiction mais, assurément, pas un visa et moins encore un passeport. Quant à Tel Aviv ou Jérusalem, où se déclarer français équivaut presque à se promener dans les rues en uniforme nazi, je ne saurais y espérer autre chose qu’un statut précaire de clandestin ![access capability= »lire_inedits »] Bref, si je quittais la France, désormais honnie du monde entier, je deviendrais un réprouvé de toutes les nations, un clandestin de toutes les frontières, menacé ici et là à cause de ma religion, mal venu partout par la faute de ma nationalité. J’inaugurerais la triste condition du Français universellement réprouvé, du catholique errant !

Mes concitoyens juifs disposent en revanche tout naturellement d’une position de repli, baignée par deux mers, dont une Morte, certes, et très salée, mais presque paisible et garantissant un taux de flottabilité bien supérieur à celui de la mer du Nord ! Il en est qui s’en vont, certains reviennent, d’autres s’établissent. Seront-ils, en grand nombre, sensibles à l’invitation que leur a lancée M. Nétanyahou, à Paris, le 31 octobre, et à son incantation « électorale » lancée le 1er novembre à Toulouse ?
La cérémonie du souvenir qui eut pour cadre l’école Ohr-Torah (ex-Ozar-Hatorah), fut de fort belle tenue. On y évoqua les figures des victimes de Mohamed Merah : les enfants, le directeur de l’école (tués parce qu’ils étaient juifs), et les trois soldats. Les témoignages du père de Myriam, Yaakov Monsonego (bouleversant), du père de Jonathan Sandler, directeur de l’école, exécuté en portant secours à ses deux petits, Gabriel et Aryeh, assassinés eux aussi, d’Eva Sandler, leur mère, veuve de Jonathan, resteront dans nos mémoires. Le président Hollande eut raison d’affirmer que la sécurité des juifs de France « n’est pas l’affaire des juifs mais celle de tous les Français ».

Après lui, M. Nétanyahou prit la parole, d’abord en français, puis en hébreu. Ce politicien roué mais de petite envergure, brutal par calcul plus que par conviction et moins encore par éducation (c’est un bourgeois bien élevé, m’a confirmé un ami, très au fait de la vie politique israélienne), me fit d’abord une excellente impression. Sans atteindre le niveau d’expression de l’homme d’État qu’il ne sera jamais, il sut trouver les mots de compassion vraie pour les victimes, et de sympathie pour notre pays. Puis, soudain, l’ambiance se transforma. Elle devint celle d’un meeting : M. Nétanyahou n’était plus le premier ministre d’un pays ami, mais un candidat en campagne « hors sol », le protecteur autoproclamé des juifs de France qu’il avait, la veille, lors d’une intéressante conférence de presse à l’Élysée (il s’y était déclaré prêt à retrouver les Palestiniens à la table des négociations), invités à rejoindre Israël pour leur sécurité (dont n’a hélas point bénéficié l’infortuné Rabin, assassiné par un « agité du local »), un militant énervé de la cause sioniste, associé, dans son pays, à un personnage aussi détestable que M. Lieberman. L’émouvante cérémonie se changea en réunion électorale, pauvrement scénarisée : des jeunes gens vinrent sagement prendre place derrière la puissante carrure de M. Nétanyahou, formant une frise de soutien presque trop joyeuse dans cette circonstance. La salle, à l’exception des officiels français, reprit en chœur les mots martelés avec une certaine véhémence par Benyamin Nétanyahou : « Am Israel Haï ! » (« Le peuple d’Israël vivra ! »). C’était fini ! Toute l’émotion, profonde, sincère, était brutalement balayée par cette manifestation, que la présence de François Hollande rendait incongrue. M. Nétanyahou prenait le contrôle de la salle, imposait son allure, sa morale, sa vision du monde.

D’officielle, la cérémonie devenait politique et, d’institutionnelle, elle se faisait, d’une certaine manière, confessionnelle. Tout le monde était ainsi pris en otage, capturé par un politicien en campagne : les juifs de France, le gouvernement, tous les Français. Que faisait alors le Président de la République française ? Venu pour apporter son soutien à des femmes, des hommes, des enfants accablés par le malheur, il se voyait contraint d’en être le spectateur, et de l’approuver. Malaise…

La menace qui pèse sur les juifs, en France, pèse sur tous les Français qui, tous, ont été révulsés par les événements atroces de Toulouse. Le crime de Merah n’était pas un crime français, mais l’acte d’un misérable en proie à ses démons intérieurs, saisi par terrifiante idéologie, vaine, sanguinaire et pleine d’obscurité qui, si elle prospère ici, n’a strictement rien à voir avec notre histoire. Israël est une démocratie dynamique, très sourcilleuse sur la question de la séparation des pouvoirs. Depuis une vingtaine d’années, une (petite) partie de son malheur lui vient de son élite dirigeante : Israël, son peuple, ses institutions n’ont pas une classe politique digne d’eux. Alors, mes chers compatriotes juifs, réfléchissez bien avant de faire votre alya : Israël est certes un beau pays, une nation jeune, vigoureuse, mais n’oubliez pas qu’il y a là-bas plein de Juifs et plein d’Arabes ![/access]

*Photo : Libération/Patrick Peccatte.

Mise à SAC (Capital)

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Dans le monde merveilleux de la finance, comme dans celui de l’olympisme, l’important n’est plus de participer mais de faire tomber des records. Madoff, Kerviel et maintenant qui sait, Steve Cohen. Il est le fondateur d’un des plus grands fonds spéculatifs de Wall Street, SAC Capital et fait l’objet d’une plainte de la part des Etats-Unis eux-mêmes, excusez du peu.

On reproche en effet, du côté de Washington, à SAC Capital un joli délit d’initié record de 276 millions de dollars. L’histoire est simple comme un coup de fil qui permet de remplir son compte en banque. Deux laboratoires pharmaceutiques, Elan et Wyeth qui sont des filiales de l’américain Pfizer, tentent de mettre au point un traitement sur la maladie d’Alzheimer. Les résultats sont très moyennement probants, ce qui va évidemment faire chuter le cours des actions. Mais ils se trouvent que deux conseillers de SAC Finance avaient pris langue avec un des chercheurs qui les a prévenus avant la publication du rapport sur les conclusions négatives. SAC Capital a donc vendu illico presto pour près d’un milliard de dollars d’action des deux labos, histoire d’anticiper et de se faire un peu de pognon sur les espoirs déçus de millions de malades.

Néanmoins, le pot aux roses a été découvert grâce aux remords du professeur Gilmann qui s’est soudain vaguement souvenu du sens du mot déontologie et qui en aussi profité pour négocier son immunité judiciaire. Il a d’ailleurs rendu intégralement les 186 000 dollars qu’il avait perçus lors de la jolie manip. Il a dû se dire qu’en matière de dépassements d’honoraires, il avait vraiment abusé sur ce coup-là.

Il est minuit moins cinq

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Steven amsterdam

Steven amsterdam

Le seul reproche que l’on pourrait adresser au premier roman de Steven Amsterdam, Ces choses que nous n’avons pas vues venir, c’est son titre. Comme c’est le même en anglais, on n’accusera pas pour une fois la traduction. Ce n’est pas un titre qui rend justice à ce beau roman qui raconte la fin du monde. On dirait plutôt un titre pour livre de développement personnel, ces anxiolytiques sur papier qui se vendent si bien dans nos sociétés qui sentent obscurément leur fin si proche et ne veulent pas se l’avouer. Il n’y a pas de crise climatique, il n’y a pas de crise économique, il n’y a pas de choc de civilisations, il n’y a pas de guerre nord-sud, c’est bien connu, « tout va très bien, madame la marquise, tout va très bien. »

À quoi reconnaît-on un bon écrivain qui nous parle de la fin du monde ? À son refus des artifices pyrotechniques, de la peinture hollywoodienne du cataclysme, de l’effet spécial numérique transposé en littérature. Le bon écrivain qui nous parle de la fin du monde est d’abord quelqu’un qui a compris que la fin du monde est une aventure intime, voire intimiste, qui arrive à chacun d’entre nous, comme la mort en temps normal. Et ce n’est pas parce que nous allons tous mourir ensemble que cela retire à notre fin personnelle son mystère et son angoisse indicibles. La référence en la matière reste La route, l’inoubliable roman de Cormac McCarthy dont le succès planétaire devrait nous alerter comme un symptôme. Continuez à laisser fuir vos centrales, à vous faire gouverner par les marchés, à refuser l’évidence du réchauffement climatique et il va falloir vous habituer à terminer votre vie en poussant un caddie qui grince sur une route déserte en compagnie de votre jeune fils tout en essayant de survivre dans un paysage désolé, sans sombrer dans le cannibalisme parce que tout de même, vous vous souvenez que vous étiez cette chose merveilleuse, fragile et digne : un être humain.

Quitte à choquer les adorateurs de La route dont je suis, le roman de Steven Amsterdam est aussi fort mais on en parlera évidement beaucoup moins pour de mauvaises raisons. Ces mauvaises raisons sont les conditions éditoriales. La route de McCarthy avait été éditée en collection « blanche » tandis que le roman de Steven Amsterdam reparaît aujourd’hui dans la collection folio SF de Gallimard. Les gens sérieux n’achètent pas de la SF dans des collections spécialisées, ils ont l’impression que c’est réservé aux vieux adolescents. C’est souvent vrai mais parfois on rate des joyaux. Et Ces choses que nous n’avons pas vues venir (décidément quel mauvais titre !) est un joyau.
Steven Amsterdam suit de chapitre en chapitre un seul personnage qui parle à la première personne. Entre chaque chapitre, qui pourrait presque se lire indépendamment, comme des nouvelles, plusieurs mois ou plusieurs années se sont écoulées. Le personnage, au début, est un gamin. Nous sommes le 31 décembre 1999. Le père est persuadé que le grand bug de l’an 2000 est une réalité. Il décide de quitter Londres pour emmener sa famille chez les grands-parents qui vivent à la campagne. Sa femme se moque un peu de lui mais suit le mouvement. Sur le siège arrière de la voiture, le narrateur se demande si son père a raison quand il lui dit : « Toute une époque qui n’a pas bien pensé à programmer ses horloges. Nous sommes arrogants, stupides, nous manquons d’humilité face aux siècles qui nous ont précédés »

Bien sûr, le bug du millénaire aura été une fausse alerte. Il n’empêche que nous retrouvons au chapitre suivant le narrateur, devenu jeune délinquant, chez ses grands parents. Apparemment, la crise économique a un peu tout déstructuré, il y a des barrages tatillons à passer, on manque de médicaments dans certains secteurs, de nourriture dans d’autres. L’adolescent va voler pour ses grands parents et involontairement les aider à « mourir dans la dignité », comme on dit. Comme il ne nous parle plus de ses parents, on peut raisonnablement se dire qu’il est orphelin.
Dans les chapitres suivants, évidemment, les choses s’aggravent encore. Il pleut beaucoup, puis plus du tout. Les camps de réfugiés fleurissent un peu partout. On y rencontre tout de même de jolies filles sexy. On se déplace avec des « chevaux de pluie » qui hennissent sous la tourmente mais qui restent le dernier moyen de transport fiable. Plus tard encore, il semble ne plus y avoir qu’un Etat fantomatique pour organiser un tant soit peu le chaos et on est obligé de ruser pour éviter des gens contagieux, suicidaires et désespérés atteints d’une sorte de fièvre hémorragique sans rémission.

On ne va pas vous raconter toute cette déroute à la fois picaresque, apocalyptique et drôle. Cormac Mc McCarthy, dans La route, n’était pas drôle. Il avait conçu son roman comme un nouveau livre de la Bible. Steven Amsterdam, lui, c’est plutôt les aventures de Tristram Shandy pendant la fin du monde. On rit souvent, ce qui est un comble et on ne peut que se souvenir de cette vieille définition qui fait de l’humour la politesse du désespoir.
Parce que malgré tout, au bout du compte, chez McCarthy comme chez Steven Amsterdam, il s’agit de survivre sans se renier et quand ce n’est plus possible, d’apprendre à mourir. Steven Amsterdam, lui, préfère que ce soit le sourire aux lèvres. Question de tempérament.

Ces choses que nous n’avons pas vues venir, Steven Amsterdam (Folio SF/Gallimard). Acheter ce livre sur Fnac.com

*Photo : Reboots.

L’invisible selon Clément Rosset

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clement rosset invisible

clement rosset invisible

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? s’est demandé de tout temps la philosophie classique. Pourquoi voit-on quelque chose alors qu’il n’y a rien ? se demande le cher Clément Rosset dans L’invisible, petit livre percutant et malicieux.

Depuis son premier livre, La philosophie tragique, publié en 1960, Clément Rosset, philosophe hautement recommandable autant par la perspicacité de ses vues que par la clarté de son expression, et qui fut un de mes professeurs à l’université de Nice dans les années 90, ne cesse de débusquer tout ce que la philosophie comporte en sortilèges, simulacres, et autres fantasmagories métaphysiques. Il le fait via Lucrèce, Schopenhauer et Nietzsche, mais aussi Mozart, Gluck et Stravinsky, sans oublier Boby Lapointe, les aventures de Tintin, La nuit des morts-vivants de George Romero. Ou même, on va le voir, avec Nicolas Soufflet en personne, l’animateur du Jeu des mille euros dont tout le monde connaît la voix mais personne le visage.
L’invisible ne serait-il pas, pour commencer, la grande affaire de l’amour ? Car ce qui nous attire dans un visage ou dans un corps, c’est précisément ce qui n’arrête pas de se dérober à nous – non pas au sens où l’être aimé passerait son temps à se sauver dès qu’il nous verrait, auquel cas nous le laisserions bientôt tomber, irrité par tant de pruderie, mais parce qu’il est dans la nature du visage et du corps, et encore plus dans celle de l’âme, d’être par définition infiniment mobile et insaisissable.

Si l’amour est si douloureusement insatiable, vulgivagus, « qui erre partout », comme dit Lucrèce, c’est non seulement parce que l’être aimé ne cesse de se transformer malgré nous et sans doute aussi malgré lui, mais encore parce que notre amour peut connaître lui aussi ses moments d’intermittence et changer d’objet selon cette règle antiromantique, donc vraie, qui veut que nous soyons plus attachés à l’amour en tant que tel qu’à la personne que nous croyons aimer. Et c’est pourquoi ceux qui ne se sont jamais intéressés à l’amour, y voyant une aliénation, sont souvent les mêmes qui finissent, contre toute attente, par tomber bel et bien amoureux d’un tel ou d’une telle, et sans doute de manière bien plus forte et plus fidèle, parce que préférant la personne plutôt que « l’amour ».

Il y aurait donc quelque chose d’interchangeable dans le « sentiment » amoureux au même titre que dans la musique – toute parole exprimant la joie ou la tristesse pouvant en effet être accompagnée par la même mélodie, et pour la paradoxale et pourtant très simple raison que c’est la parole qui accompagne la musique et non l’inverse. Que dans l’Orphée et Eurydice de Gluck, Orphée chante « J’ai perdu mon Eurydice, rien n’égale mon malheur » ou bien « J’ai trouvé mon Eurydice, rien n’égale mon bonheur », c’est toujours la musique qui prédomine et ne se sert de la parole pour son seul plaisir. C’est que comme le notait Stravinsky bien lu et bien entendu par Rosset, la musique a comme caractéristique première d’être non expressive. La musique est inexpressive en elle-même, et c’est pourquoi elle donne l’impression de pouvoir tout exprimer – c’est-à-dire d’accueillir en elle pour mieux les rendre tous les sentiments, tous les affects, tous les souvenirs et même tous les « messages ».

Exemple célèbre : la Neuvième Symphonie de Beethoven qui a pu être mise à la sauce nazie, bolchévique (Lénine hésita un moment entre elle et l’Internationale), japonaise (on faisait écouter l’Ode à la Joie aux Kamikazes avant qu’ils ne partent !), européenne et qui, même sur un plan fictionnel, aura fait les délices sadiques d’Alex dans Orange mécanique mais aussi illustré l’humanisme du professeur Keating dans Le Cercle des poètes disparus. Parce qu’elle n’exprime rien hors elle-même, la musique a cette faculté de se concilier toutes les âmes au risque de les perdre comme dans la célèbre légende du Joueur de flûte de Hamelin. Elle est bien cette absence de sens qui excite tous les sens, cette écoute qui permet, pour le pire et le meilleur, toutes les ententes.

Mais si l’on est en droit de se réjouir d’un art musical ou poétique de l’invisible, il semblera plutôt fâcheux de donner du crédit à une idée que l’on s’est faite à propos de quelque chose ou de quelqu’un que l’on ne connaît pas. C’est le fameux « tiens, c’est curieux, je ne me le figurais pas comme ça » souvent énoncé à propos d’une personnalité dont on ne connaissait que la voix (par exemple un critique du Masque et la plume ou Nicolas Soufflet du Jeu des mille euros) et dont l’apparition télévisuelle ou photographique jure avec l’idée que l’on s’en faisait – comme si c’était en fait le réel lui-même qui jurait avec le fantasme qu’on en avait. Le paradoxe ne se situe pourtant pas dans le décalage entre le Nicolas Soufflet qu’on imaginait et le Nicolas Soufflet que l’on découvre en photo ou en chair et en os. C’est qu’on a cru avoir eu une idée ou une image qu’on n’avait en fait jamais eu. Et autant on est prêt à accepter le fait que notre fantasme ne correspondait pas à la personne ou à la situation en question, autant on a beaucoup de mal à reconnaître que ce fantasme n’en était même pas un. Ce n’est pas le fait que nous avons eu des idées préconçues qui cloche, c’est le fait que nous avons cru en avoir.
Ce n’est pas que notre perception était fausse, c’est qu’il n’y avait pas de perception.

Clément Rosset, L’invisible (Les Editions de Minuit), 96 pages, onze euros cinquante.

Un musée qui ne tapine pas

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hopper musee lettres

hopper musee lettres

Les grandes expositions ultra-médiatisées sont une chance pour les musées moins connus. Je m’explique : depuis des semaines, la télé, la radio et l’ensemble de la presse écrite nous bassinent avec la rétrospective Edward Hopper au Grand Palais. Comment, dans ces conditions d’épandage intensif, échapper à un tel événement ? Je me suis donc risqué à approcher les abords du 8e arrondissement pour, finalement, renoncer devant une file d’attente (comptez environ trois heures !!!) digne des plus belles heures du Goum de Moscou.[access capability= »lire_inedits »]

Faire la queue pour manger ou pour se cultiver ne me semble pas être une avancée particulièrement significative de la condition humaine. Sur le chemin du retour, je pestais contre mon incroyable naïveté et méditais sur les vertus de la discrétion. Des placards de bus aux « unes » des kiosques à journaux, tout sur mon parcours, me ramenait à ce cuisant échec. Je ne verrai donc jamais cette rousse en robe rouge, lascive et provocante, accoudée à un comptoir, peinte par l’artiste américain en 1942 dans Nighthawks. En descendant le boulevard Saint-Germain, je ne faisais même plus attention aux innombrables boutiques de fringues, de gadgets high-tech et de mobilier de cuisine, comme si les bourgeois du 7e ne pensaient plus qu’à s’habiller, à regarder la télé et à bouffer ! Triste constat dans ce quartier jadis chéri des intellectuels qui, à sa seule évocation, faisait chavirer d’émotion les étudiants de Brazzaville ou de Prague. L’imaginaire existentialiste a été remplacé par la mode automne-hiver 2013. Dans ce temple de la consommation élitiste, je suis pourtant tombé sur un musée, une entrée d’immeuble presque banale. Pas d’affichage criard ni de messages racoleurs : juste un porche et, au fond, un bâtiment blanc.

Le Musée des lettres et manuscrits ne joue pas les aguicheurs. Il ne tapine pas. Il se mérite. On y pénètre par inadvertance. On pousse la porte de cet immeuble de standing entièrement rénové en se demandant bien ce que l’on va y trouver. Au rez-de-chaussée, l’exposition temporaire est consacrée à six siècles d’art du livre, de l’incunable au livre d’artiste. On est séduit par la clarté des vitrines et leur volonté pédagogique, au bon sens du terme. Les commentaires sont sobres : on n’emploie pas ici le sabir universitaire, pédant et obscur. On fait connaissance avec d’admirables livres d’heures du XVe siècle ou ce somptueux livre de fêtes qui comprend 20 planches gravées et porte un nom tout aussi féérique : Les plaisirs de l’isle enchantée, ou les festes et divertissements du Roy à Versailles de l’année 1664. Ce livre reproduit les grandes fêtes données par Louis XIV en l’honneur d’Anne d’Autriche et de la reine Marie-Thérèse… « En réalité [il est] dédié à Mlle de La Vallière, maîtresse du roi », comme le précise la notice. On tombe sous le charme d’une bibliothèque portative de voyageur datant de 1802-1812 qui contient un ensemble de 20 volumes de format in-24 dans une boîte bibliothèque à deux étages de format in-4.

À l’intérieur, Voltaire, Lesage, Racine, Bossuet, Saint-Réal, Boileau et Gresset. Cette mise en bouche se poursuit au sous-sol où sont exposées des centaines de lettres et manuscrits autographes. Pour les amateurs d’écrits rares, c’est le Panthéon, la Pléiade, l’Opéra de Paris et la Cité des sciences réunis sur papier bible. On appréciera la calligraphie élégante de Giono, extrêmement lisible, ou celle plus aérienne, plus espacée, plus rythmée (trois mots seulement par ligne) de Céline, dans une lettre de 1948 envoyée du Danemark. Et que dire de celle de Sartre sur un manuscrit autographe de 1945-1946 ? L’expression d’un bon élève, trop scolaire certainement… En revanche, celle de Claudel, dans un document de 1924, est d’un classicisme gothique, voire mystique.

On s’amuse à déceler, derrière chaque plein et délié, telle ou telle personnalité. Yves Montand possède une écriture appliquée, presque enfantine. À l’opposé, Romain Gary, tempétueux, biffe furieusement ses feuillets. Si les grands auteurs vous barbent, le musée accueille également les politiques (de Gaulle, Richelieu, Sully, Poincaré, Churchill, JFK, etc.), les grands peintres (Monet, Van Gogh…), les grands scientifiques (Einstein, Volta, Ampère, Becquerel, etc). En sortant de ce musée, on peut dire sans mentir que, de nouveau, Saint-Germain est le royaume des lettres françaises.[/access]

Musée des lettres et manuscrits
222, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris.
Exposition temporaire : « Six siècles d’art du livre : de l’incunable au livre d’artiste. » Jusqu’au 3 janvier 2013.

*Photo : The Photomaton.

Hugo, ou rien

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victor hugo mcihel marmin

victor hugo michel marmin

Que reste-t-il encore à dire sur Victor Hugo ? Considéré par les Français, qui pourtant lisent de moins en moins, comme leur plus grand écrivain, porte-parole fiévreux de tant de causes humanistes dont la défense ne souffre plus aujourd’hui la moindre discussion, l’auteur des Contemplations et de L’Homme qui rit est sans aucun doute le champion des hommages, des révérences et des commémorations.

Le livre que Michel Marmin lui consacre aux Editions Chronique fait cependant le pari de le révéler autrement, en plaçant les péripéties de l’intime dans la chambre d’échos de l’Histoire, en détaillant scrupuleusement les contextes artistique, sentimental et politique des poèmes, pièces et romans de celui qui voulait être « Chateaubriand ou rien ». Il a pour cela recours à une remarquable profusion de témoignages d’époque (correspondances et critiques, croquis et gravures, photographies et caricatures, affiches circonstancielles et tableaux de maîtres) qui se révèlent non seulement informatifs et éclairants, mais également d’une grande beauté formelle, avec une mention particulière aux médaillons de David d’Angers, aux portraits d’Auguste de Châtillon, à un fusain d’Emile Bayard et surtout aux dessins superbes et bouleversants de Hugo lui-même.

Voici certainement une manière hugolienne d’appréhender la vie et l’oeuvre de ce géant littéraire, lui qui n’a cessé justement, dans ses romans monumentaux, de mêler à ses intrigues quantité de parenthèses sociologiques et d’apartés métaphysiques, sans négliger jamais de nous les conter avec ce même style empreint de sensibilité solennelle et de fougue qu’il accordait à la fiction, parvenant ainsi à relier le particulier à l’universel et non comme il est aujourd’hui d’usage, le singulier à la norme. En explorant de la sorte ce qui a pu nourrir ces textes à la fois profonds et extravagants, mélodramatiques et cependant incisifs, jamais manichéens mais toujours violemment idéalistes, Michel Marmin dresse alors le portrait d’une figure tutélaire : au travers d’une existence qui en épousa les soubresauts contradictoires, il rend en effet justice à ce XIXème siècle qui ne fut autre que la matrice de nos velléités et de nos aspirations, de nos errements aussi, nous les modernes qui cherchons partout, dans le paradoxe et le désordre, à ne pas succomber à la tentation du nihilisme.

De la naissance du Romantisme à l’agonie de la Restauration, de Ruy Blas à L’Art d’être grand-père, de l’espoir des Trois Glorieuses aux crimes de la Commune, d’Adèle Hugo l’épouse infidèle et attentionnée à Juliette Drouet, la maîtresse éperdue cinquante années durant, de l’exil à Guernesey aux grandioses funérailles parisiennes, il faut lire ce très bel hommage à l’un de nos bons géants nationaux, lequel demeure certainement, comme l’affirme Michel Marmin dans sa préface, « le meilleur antidote au doute, au désespoir et à l’ennui ».

*Photo : wiki commons.

Michel Marmin, Victor Hugo pour l’éternité (Editions Chronique),2012.

Kropotkine et ses potes

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kropotkine faure anarchie

kropotkine faure anarchie

Souvent, l’anarchisme passe pour une sorte de révolte juvénile liée à une crise d’adolescence prolongée. On arbore le A rouge et cerclé, éventuellement quelques attributs hérités de la contre-culture punk (bracelet clouté, bottines à lacets rouges, coiffure hérissée…), on chantonne l’éternel refrain des Sex Pistols, on confond Bakounine et Potemkine, et puis on passe à autre chose à moins de finir punk à chien… La petite anarchie pubertaire, passée à la moulinette de la culture publicitaire, n’est que le rite de passage à l’âge adulte.

L’anarchisme historique, le vrai, le pur, le dur, c’est une autre histoire ! C’est du sérieux, et ça ne rigole pas ![access capability= »lire_inedits »] Mais son rire est autrement virulent que les ricanements adulescents des anarchistes en herbe. Depuis Proudhon, l’anarchiste originel est plutôt barbu, puritain et grave, et surtout son passage à l’anarchisme signale une pensée devenue adulte − une fois sortie des illusions du pouvoir, de la richesse, de la (bonne) société…

Pour s’en convaincre, il faut relire les Mémoires d’un révolutionnaire de Pierre Kropotkine, récemment édités en français. Né en 1842 dans une famille de la haute et vieille aristocratie moscovite, le prince Kropotkine est très tôt un familier des plus hautes sphères du pouvoir. Élève de la prestigieuse École des pages, il devient intime du tsar Alexandre II, le libérateur des serfs, qui sombra ensuite dans une autocratie de plus en plus paranoïaque. Kropotkine, qui vécut en 1862 l’abolition du servage sur ses propres terres familiales, vit aussi la réaction nobiliaire se faire de plus en plus dure envers toute aspiration, même timide, à plus de justice et de liberté. Kropotkine fait partie de ces officiers émancipés et émancipateurs dont les efforts sincères seront étouffés dans l’œuf. Cosaque de l’Amour, géographe et explorateur, ses longues années sibériennes seront la matrice de sa maturité − passée au feu du désenchantement envers tout pouvoir, quel qu’il soit, de toute façon corrompu et corrupteur. Face à la centralisation croissante et à la mise en coupe réglée du pays par une nouvelle oligarchie, Kropotkine se penche avec passion sur les communes libres médiévales et le communisme rural pré-moderne.

En 1872, lors d’un séjour en Suisse, il adhère à l’Association internationale des travailleurs et se lie à la déjà mythique Fédération jurassienne marquée par la figure de Bakounine. C’est là, à trente ans, qu’il se convertit au « communisme libertaire » dont il sera l’un des grands théoriciens. Revenu en Russie, il se consacre à la diffusion du socialisme, en habit princier dans les salons et à la cour, en costume paysan dans les réunions clandestines. Cette double vie dure deux ans. Arrêté sur ordre d’Alexandre II, il est enfermé dans la vieille forteresse Pierre-et-Paul. Ce sera la première de ses prisons, qui lui inspireront de riches réflexions sur le système carcéral. Au bout de deux ans, une évasion rocambolesque lui permet de se réfugier en Grande-Bretagne, puis en Suisse où il fonde Le Révolté, se lie à Louise Michel, aux frères Reclus (Élie et Élisée). Expulsé en Angleterre, emprisonné en France, entre exils et prisons, manifestations et publications, toute sa vie se confond avec cet âge épique de l’anarchisme, ébullition d’où sortiront aussi bien la « propagande par le fait » d’Auguste Vaillant que le « nudisme révolutionnaire » d’Émile Armand.

Pendant ce temps, en Russie, la pression se fait de plus en plus forte, et les réformateurs acculés, les libéraux rentrés dans le rang, les populistes persécutés laissent la place aux nihilistes et socialistes révolutionnaires, dans un jeu pervers de terreur contre terreur entre cellules terroristes et agents tsaristes. La révolution sera confisquée par ses éléments les plus radicaux, les plus violents. Après quarante ans d’exil, Kropotkine rentre en 1917 en Russie à la faveur de la Révolution de février, qui l’enthousiasme. Il reçoit un accueil triomphal, et refuse un poste de ministre que lui propose Kerenski. Il s’oppose aux bolcheviks, rencontre Makhno, Voline, Shapiro, les grands noms de l’anarchisme russe que le nouveau pouvoir pourchassera et écrasera bientôt. Mis à l’écart après la Révolution d’octobre, il voit sa santé décliner et meurt en 1921. Cent mille personnes accompagnent son cercueil jusqu’au cimetière. La Tchéka surveille de près : c’est la liberté russe qu’on enterre.

Peu avant sa mort, il avait déclaré : « Les communistes, avec leurs méthodes, au lieu de mener le peuple vers le communisme, finiront par lui en faire détester même le nom. » Kropotkine avait près de 80 ans. Anarchiste jusqu’au bout.

Il laisse derrière lui une œuvre riche qui influencera durablement la pensée anarchiste et anarchisante, comme La Conquête du pain (1892), L’Entraide (1902) ou La Grande Révolution (1909) − ainsi qu’une étonnante somme posthume, L’Éthique (1922), hélas inachevée, qui marque un aboutissement théologique de sa pensée et un retour au christianisme.

C’est ce bouillonnement de la grande époque libertaire, auquel il a très activement participé, que tentera de mettre − intellectuellement − en ordre Sébastien Faure (1858-1942) avec des centaines de collaborateurs dans son Encyclopédie anarchiste publiée en 1934 − aujourd’hui en cours de réédition. Sébastien Faure est un des grands noms de la Belle Époque de l’anarchie française. Candidat du Parti ouvrier français de Jules Guesde aux législatives de 1885, l’ancien séminariste se convertit à l’anarchisme en 1888. À partir des années 1890, il devient un véritable tribun de la cause, enchaînant meetings houleux et conférences homériques dans tout le pays. C’est aussi l’ère des attentats, que cristallise la sombre figure de Ravachol. En 1894, Sébastien Faure est jugé lors du fameux « procès des Trente », qui suit l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot, par l’anarchiste italien Caserio. Batteur d’estrade, inlassable prédicateur, il sera aussi un infatigable journaliste et éditeur : collaborant aux grands titres de la presse anarchiste, il fonde notamment, en 1895, le journal mythique Le Libertaire. Entre 1904 et 1917, il fonde et dirige l’école libertaire « La Ruche » qui offre un enseignement alternatif à des enfants démunis ou orphelins. Durant la Grande Guerre, il demeure un pacifiste intégral, contrairement à Kropotkine qui, avec le Manifeste des Seize prône, contre le « zimmerwaldisme » de Lénine et consorts, la guerre contre l’autocratie allemande. Faure lance, en 1915, le journal Vers la paix. Convoqué par le ministère de l’Intérieur, il doit jouer en sourdine mais, militant increvable, restera l’anarchiste le plus surveillé de France. C’est pour répondre au caractère scientifique de l’appareil marxiste qu’il lance, en 1930, sous forme de fascicules, l’Encyclopédie anarchiste. Sur les cinq volumes prévus, un seul volume de quatre tomes, le Dictionnaire anarchiste, sortira en livre en 1934.

En 1936, une centurie de la Colonne Durruti portera son nom dans les combats d’Espagne. Pendant l’Occupation, les Renseignements généraux notent qu’il est « déprimé physiquement et surtout moralement ». Il meurt discrètement en 1942. L’anarchie Belle-Époque, en col amidonné et moustaches Napoléon III, a vécu.[/access]

Pierre Kropotkine, Autour d’une vie. Mémoires d’un révolutionnaire, Éditions du Sextant, 2012, 476 pages, 26 euros.

Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste. A-C, Éditions des Équateurs, 2012, 606 pages, 29,90 euros.

RIP : JR est mort à Dallas

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L’inoubliable Larry Hagman, alias JR Ewing vient de mourir à l’âge de 81 ans des suites d’un cancer. Déjà assez connu dans son pays durant les sixties, suite à ses rôles dans de nombreux feuilletons à succès, il était devenu une star mondiale en 1978 avec son interprétation d’un milliardaire du pétrole dans la série Dallas.

Il faut dire que le personnage de John Ross Ewing était totalement novateur dans cet univers où normalement les méchants meurent dans d’atroces souffrances, ou sont au moins sévèrement punis à la fin de l’épisode ou de la saison (sauf le manchot du Fugitif, hein…)

JR Ewing, non seulement n’était jamais puni de sa fourberie, de ses mensonges et de ses incessantes magouilles politico-sentimentalo-financières, mais il s’en enrichissait sans cesse, et sans remords, ça va de soi.

Est-ce ce réalisme et ce cynisme assumés qui ont rendu JR sympathique, comme je le pense ? Ou bien est-ce parce qu’il était raccord avec l’idéologie des winners des années 80, de cette manière de voir et d’agir incarnée dans la vraie vie par Reagan, Thatcher et Tapie, comme l’expliquaient à l’époque beaucoup de spectateurs sincèrement outrés, tel Renaud qui vers 1985 descendait en flamme la série-culte dans son excellente chanson « J’ai raté Téléfoot »

« Après j’me suis regardé Dallas

Ce feuilleton pourri dégueulasse

Ça fait frémir le populo

De voir tous ces enfants de salauds

Ces ricains véreux pleins aux as

Faire l’apologie du pognon

De l’ordurerie et de la crasse

Y nous prennent vraiment pour des cons
Eh, maintenant qu’on est socialistes

Fini les feuilletons américains
On veut des feuilletons soviétiques

Et même des belges y en a des biens

Y’en a un c’est l’histoire d’une frite

Qu’est amoureuse d’un communiste… »

Toujours est-il que dans la vraie vie, il semblerait que Larry était le prototype du chic type. Linda Gray, qui jouait le rôle de sa femme, Sue Ellen, dans la série l’a veillé jusqu’à son dernier souffle. « Larry Hagman a été mon meilleur ami pendant trente-cinq ans (…) Il apportait la joie à tous ceux qu’il connaissait. Il était créatif, drôle, aimant et talentueux. Il me manquera énormément », a-t-elle déclaré dans un communiqué. On espère que les fans de JR ne seront pas trop déçus par ces révélations.

Dallas, hélas

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LARRY HAGMAN DALLAS

LARRY HAGMAN DALLAS

Larry Hagman est mort à 81 ans des suites d’un cancer. C’était JR, le méchant de Dallas. La série qui s’imposa planétairement de la fin des années 70 aux années 80, racontait les Atrides au Texas, avec ranchs et puits de pétrole à la place des palais mycéniens. Je me souviens que ça passait les samedis soirs sur la première chaîne et que finalement de vrais archétypes s’inscrivaient alors dans un imaginaire désormais mondialisé : le gentil frère, l’avocat revanchard, la femme alcoolique mondaine.
Ah Sue Ellen, qui est la première comparaison qui nous vient encore à l’esprit quand on voit, un peu pompette dans un cocktail, une quadra élégante et désespérée, ce qui est un pléonasme dans la France de 2012 où le féminisme a beaucoup œuvré pour la généralisation du célibat. Moi j’aimais bien, chez les femmes de Dallas, celle de Bobby, Victoria Principal avec sa frange et puis aussi, les jours de régressions mammaires, ce petit boudin blond de Lucy avec ses gros seins et son regard un peu bovin.

JR, c’était le salaud qu’on adorait détester. Il faisait des trucs ignobles pour garder le contrôle de l’entreprise familiale. Ce qui est amusant, c’est que cet ignoble capitaliste, aujourd’hui, apparaîtrait presque comme un humaniste. Il ne voulait pas se soumettre aux actionnaires, il ne voulait pas laisser l’entreprise paternelle aux mains des mous du genoux de sa famille, il se battait pour l’économie réelle et il avait un beau stetson, ce qui finalement était son seul point commun avec George W Bush, faux texan, pétrolier incompétent et président fils à papa.
Oui, JR, aujourd’hui, c’est le genre de gars qui intriguerait pour refuser d’appliquer le plan de compétitivité de Louis Gallois ou les directives européennes sur la concurrence. Parce que ce qui l’intéressait d’abord, JR, c’était de voir jaillir l’or noir de ses puits de pétrole et en tirer assez de pognon pour faire vivre la communauté. Je ne dis pas que JR était un champion de la redistribution mais aujourd’hui, il serait plus proche de Chavez que de Mitt Romney et question protectionnisme et redressement industriel de Montebourg ou Mélenchon que de Ron Paul ou Mario Draghi.
Vous me direz, c’est bien normal, puisque Chavez, tout le monde sait qu’il est très méchant aussi. Mais bon, comme pour beaucoup de choses, le capitalisme façon JR n’est plus qu’un souvenir du monde d’avant.

Pour vous en convaincre, pensez donc à visionner les 357 épisodes de Dallas.
Ça explique aussi bien ce qui s’est passé que Le nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello (Gallimard, 1999) où il n’y a aucune illustration représentant des filles sous la douche espionnées par un homme au sourire sardonique.

*Photo : Dallas Film Society Images.

Sulla strada

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dino risi fanfaron

dino risi fanfaron

C’était un 15 août.

Les rues de Rome désertes et caniculaires dormaient profondément. Nous étions au début des années 60. Vittorio papillonnait au volant de son Aurelia Sport à culasse rabotée. Collé sur le pare-brise, un carton indiquait « Camera Deputati » (Chambre des députés), ultime pied-de-nez aux Carabinieri et minable combine. Risible. À grands coups de klaxon italien et de tête-à-queue artistiques, Vittorio sautait de place en place à la recherche d’un téléphone. Jean-Louis lui ouvrit la porte de son appartement et de cette rencontre insolite naquit une amitié intéressée, sincère, joyeuse et funèbre. Vittorio était grand, 1,87 m pour 82 kg, roublard, scintillant et désabusé comme tous les héros romantiques. Polo blanc, bronzage cuivré, force de la nature et cœur d’enfant. Un fanfaron splendide, d’un naturel aussi désopilant qu’agaçant. La quarantaine triomphante quand elle commence juste à se fissurer pour émouvoir.

Vittorio parlait tout le temps. Il racontait sa vie, ses exploits, ses médiocrités, les femmes, les voitures, les nuits dansantes, l’argent, la vie en somme. Il se rappelait qu’un jour, Antonioni l’avait doublé dans une rapide Flaminia Zagato. Il avait conservé de ce dépassement fugace, une légère meurtrissure teintée d’un éblouissement respectueux pour les mécaniques vigoureuses. Il disait : « je ne connais rien de plus jouissif que de conduire », « je préfère le billard au vélo », « regarde pas le compteur, il retarde », « tu veux me laisser danser, je crée », « à l’assaut des petites teutonnes ! », etc… Il était drôle et désespéré.

Jean-Louis était sinistre, réservé, travailleur, pétri de bons sentiments, amoureux transi, détestable enfant modèle, sans vie en somme. Miracle du destin qui force deux êtres à s’unir vers une issue forcément tragique. Deux hommes lancés plein pot dans un spider sur les routes encombrées et brouillonnes d’une Italie qui étouffe. Des rires qui éclatent, des vérités criées à la volée, des mensonges susurrés, une bouillabaisse partagée, des verres de Campari bus en signe d’amitié, une nuit à la belle étoile sur une plage et cette bande-son, ce twist qui accélère les existences trop molles, trop bien réglées.

Et puis, les femmes, une multitude de femmes. Des visages qui aguichent, des corps qui repoussent, des mots qui blessent. Serveuses au regard sombre, baigneuses appétissantes, mamas replètes aux accents faubouriens. De cette mare nostrum, surnagent quelques beautés inoubliables, Catherine Spaak, la fille, une montagne de pureté et de désir infranchissable, et Luciana Angiolillo, l’ex-femme, d’une froideur incandescente.

Oui, c’était un 15 août. Un 15 août des années 60…

DVD Le Fanfaron de Dino Risi – Collection Les maîtres italiens SNC – Film remasterisé haute définition – Suppléments : Interviews Dino Risi – Vittorio Gassman – Annette Stroyberg – En vente le 28 novembre

Gardarem nos juifs !

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netanyahou hollande merah

netanyahou hollande merah

Je partage avec mes compatriotes juifs le malheur d’être français mais, catholique, je ne jouis point, comme eux, du redoutable privilège d’être juif. Si je me sentais menacé dans mon pays, où irais-je ? Ma misérable personne n’a aucune chance de trouver sous d’autres cieux une nationalité de substitution. Me présenterais-je même au Vatican, hâve et désespéré, tenant dans ma main haut levée les certificats de baptême de mes ascendants directs et indirects sur dix générations qu’on ne m’accorderait guère plus qu’une bénédiction mais, assurément, pas un visa et moins encore un passeport. Quant à Tel Aviv ou Jérusalem, où se déclarer français équivaut presque à se promener dans les rues en uniforme nazi, je ne saurais y espérer autre chose qu’un statut précaire de clandestin ![access capability= »lire_inedits »] Bref, si je quittais la France, désormais honnie du monde entier, je deviendrais un réprouvé de toutes les nations, un clandestin de toutes les frontières, menacé ici et là à cause de ma religion, mal venu partout par la faute de ma nationalité. J’inaugurerais la triste condition du Français universellement réprouvé, du catholique errant !

Mes concitoyens juifs disposent en revanche tout naturellement d’une position de repli, baignée par deux mers, dont une Morte, certes, et très salée, mais presque paisible et garantissant un taux de flottabilité bien supérieur à celui de la mer du Nord ! Il en est qui s’en vont, certains reviennent, d’autres s’établissent. Seront-ils, en grand nombre, sensibles à l’invitation que leur a lancée M. Nétanyahou, à Paris, le 31 octobre, et à son incantation « électorale » lancée le 1er novembre à Toulouse ?
La cérémonie du souvenir qui eut pour cadre l’école Ohr-Torah (ex-Ozar-Hatorah), fut de fort belle tenue. On y évoqua les figures des victimes de Mohamed Merah : les enfants, le directeur de l’école (tués parce qu’ils étaient juifs), et les trois soldats. Les témoignages du père de Myriam, Yaakov Monsonego (bouleversant), du père de Jonathan Sandler, directeur de l’école, exécuté en portant secours à ses deux petits, Gabriel et Aryeh, assassinés eux aussi, d’Eva Sandler, leur mère, veuve de Jonathan, resteront dans nos mémoires. Le président Hollande eut raison d’affirmer que la sécurité des juifs de France « n’est pas l’affaire des juifs mais celle de tous les Français ».

Après lui, M. Nétanyahou prit la parole, d’abord en français, puis en hébreu. Ce politicien roué mais de petite envergure, brutal par calcul plus que par conviction et moins encore par éducation (c’est un bourgeois bien élevé, m’a confirmé un ami, très au fait de la vie politique israélienne), me fit d’abord une excellente impression. Sans atteindre le niveau d’expression de l’homme d’État qu’il ne sera jamais, il sut trouver les mots de compassion vraie pour les victimes, et de sympathie pour notre pays. Puis, soudain, l’ambiance se transforma. Elle devint celle d’un meeting : M. Nétanyahou n’était plus le premier ministre d’un pays ami, mais un candidat en campagne « hors sol », le protecteur autoproclamé des juifs de France qu’il avait, la veille, lors d’une intéressante conférence de presse à l’Élysée (il s’y était déclaré prêt à retrouver les Palestiniens à la table des négociations), invités à rejoindre Israël pour leur sécurité (dont n’a hélas point bénéficié l’infortuné Rabin, assassiné par un « agité du local »), un militant énervé de la cause sioniste, associé, dans son pays, à un personnage aussi détestable que M. Lieberman. L’émouvante cérémonie se changea en réunion électorale, pauvrement scénarisée : des jeunes gens vinrent sagement prendre place derrière la puissante carrure de M. Nétanyahou, formant une frise de soutien presque trop joyeuse dans cette circonstance. La salle, à l’exception des officiels français, reprit en chœur les mots martelés avec une certaine véhémence par Benyamin Nétanyahou : « Am Israel Haï ! » (« Le peuple d’Israël vivra ! »). C’était fini ! Toute l’émotion, profonde, sincère, était brutalement balayée par cette manifestation, que la présence de François Hollande rendait incongrue. M. Nétanyahou prenait le contrôle de la salle, imposait son allure, sa morale, sa vision du monde.

D’officielle, la cérémonie devenait politique et, d’institutionnelle, elle se faisait, d’une certaine manière, confessionnelle. Tout le monde était ainsi pris en otage, capturé par un politicien en campagne : les juifs de France, le gouvernement, tous les Français. Que faisait alors le Président de la République française ? Venu pour apporter son soutien à des femmes, des hommes, des enfants accablés par le malheur, il se voyait contraint d’en être le spectateur, et de l’approuver. Malaise…

La menace qui pèse sur les juifs, en France, pèse sur tous les Français qui, tous, ont été révulsés par les événements atroces de Toulouse. Le crime de Merah n’était pas un crime français, mais l’acte d’un misérable en proie à ses démons intérieurs, saisi par terrifiante idéologie, vaine, sanguinaire et pleine d’obscurité qui, si elle prospère ici, n’a strictement rien à voir avec notre histoire. Israël est une démocratie dynamique, très sourcilleuse sur la question de la séparation des pouvoirs. Depuis une vingtaine d’années, une (petite) partie de son malheur lui vient de son élite dirigeante : Israël, son peuple, ses institutions n’ont pas une classe politique digne d’eux. Alors, mes chers compatriotes juifs, réfléchissez bien avant de faire votre alya : Israël est certes un beau pays, une nation jeune, vigoureuse, mais n’oubliez pas qu’il y a là-bas plein de Juifs et plein d’Arabes ![/access]

*Photo : Libération/Patrick Peccatte.

Mise à SAC (Capital)

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Dans le monde merveilleux de la finance, comme dans celui de l’olympisme, l’important n’est plus de participer mais de faire tomber des records. Madoff, Kerviel et maintenant qui sait, Steve Cohen. Il est le fondateur d’un des plus grands fonds spéculatifs de Wall Street, SAC Capital et fait l’objet d’une plainte de la part des Etats-Unis eux-mêmes, excusez du peu.

On reproche en effet, du côté de Washington, à SAC Capital un joli délit d’initié record de 276 millions de dollars. L’histoire est simple comme un coup de fil qui permet de remplir son compte en banque. Deux laboratoires pharmaceutiques, Elan et Wyeth qui sont des filiales de l’américain Pfizer, tentent de mettre au point un traitement sur la maladie d’Alzheimer. Les résultats sont très moyennement probants, ce qui va évidemment faire chuter le cours des actions. Mais ils se trouvent que deux conseillers de SAC Finance avaient pris langue avec un des chercheurs qui les a prévenus avant la publication du rapport sur les conclusions négatives. SAC Capital a donc vendu illico presto pour près d’un milliard de dollars d’action des deux labos, histoire d’anticiper et de se faire un peu de pognon sur les espoirs déçus de millions de malades.

Néanmoins, le pot aux roses a été découvert grâce aux remords du professeur Gilmann qui s’est soudain vaguement souvenu du sens du mot déontologie et qui en aussi profité pour négocier son immunité judiciaire. Il a d’ailleurs rendu intégralement les 186 000 dollars qu’il avait perçus lors de la jolie manip. Il a dû se dire qu’en matière de dépassements d’honoraires, il avait vraiment abusé sur ce coup-là.