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Extension du domaine de l’hémiplégie

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droite gauche ortega y gasset

En 2008, la sociologue Anne Muxel, en conclusion d’un ouvrage consacré au rôle des convictions politiques dans les relations amoureuses[1. Toi, Moi et la politique : amour et convictions, Seuil, 2008. ] s’avouait étonnée par l’une des principales conclusions de ses recherches, « le tropisme nettement marqué à gauche d’une obligation d’accord politique dans les liens affectifs » : « Les valeurs de tolérance et d’ouverture à l’autre occupent une place décisive dans la culture revendiquée de la gauche. Pourtant, l’homogamie politique y est nettement plus réclamée. » Les témoignages recueillis par Anne Muxel sont parfois glaçants. Ainsi Martine déclare : « Je n’aurais jamais pu vivre avec quelqu’un qui n’a pas les mêmes idées que moi. Ça me rend agressive. Ceux qui profèrent des idées de droite, j’ai envie de les tuer ! (Rires). »[access capability= »lire_inedits »]

Et Thierry, jeune normalien de son état, d’expliquer ce qui, selon lui, justifie cette intolérance à la droite de la part de ceux qui ont érigé la tolérance et l’ouverture à autrui en vertu suprême : l’amour que prétendent ressentir les gens de droite « est plus égocentré. Plus indifférent à autrui ». Bref, le vrai amour est degauche.

Comment comprendre que ceux qui proclament haut et fort leur attachement à l’Autre et leur respect de la différence supportent dans les faits moins bien celle-ci que n’importe quel conservateur borné ? Ces valeurs dominantes, au moins dans le discours, étant considérées comme étant a priori mieux incarnées par la gauche (le fameux « monopole du cœur »), peut-être que la droite, de son propre point de vue, manque nécessairement de pureté morale. Un homme ou une femme de droite, en acceptant l’idée de sa propre imperfection morale, serait ainsi plus apte qu’une femme ou un homme de gauche à accepter, même dans la sphère la plus intime, une opinion politique qui divergerait de la sienne. L’« hémiplégie morale » que dénonçait Ortega y Gasset dans le fait d’être seulement de gauche ou seulement de droite n’est de ce point de vue qu’une demi-vérité : la droite occidentale a un spectre moral plus large que la gauche − autrement dit, son hémiplégie morale est plus légère.

On trouvera confirmation de cette hypothèse dans l’ouvrage d’un universitaire « libéral » (dans le sens américain du terme) repenti[2. Jonathan Haidt, The Righteous Mind : Why Good People Are Divided by Politics and Religion. Pantheon Books, 2012.] paru en 2012 aux États-Unis, qui souligne que les progressistes américains rechignent à prendre au sérieux les valeurs défendues par les conservateurs (le respect de l’autorité et le patriotisme, notamment), et sont même surpris que l’on puisse les considérer comme des valeurs, quand les gens de droite, au contraire, n’éprouvent guère de difficultés à comprendre les valeurs des gens de gauche (équité et souci des plus faibles), et même à se déclarer attachés à elles.

Cependant, dans la droite ligne du triomphe planétaire du communautarisme, l’émergence, un peu partout en Occident, d’une « droite décomplexée » fière d’elle-même et qui « ne se laisse pas donner des leçons de morale » par la gauche, ne laisse rien présager de bon pour l’avenir de cette capacité d’empathie de la droite. Si la gauche n’a plus le monopole du cœur, elle risque de perdre aussi celui du pharisaïsme.[/access]

*Photo : cambiodefractal.

Florange : Montebourg martyrisé, Montebourg humilié

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montebourg ayrault florange

Vendredi soir, Jean-Marc Ayrault a décidé, sciemment, d’humilier Arnaud Montebourg. Même s’il avait fait un autre choix que celui préconisé par son ministre, il n’était pas obligé d’écarter, avec un mépris que n’aurait pas renié Jean-François Copé, la nationalisation temporaire du site de Florange. Il aurait très bien pu annoncer que cette solution n’avait pas été retenue puisqu’un accord était intervenu pour sauver les emplois et que la menace de nationalisation avait considérablement pesé pour obtenir ce dénouement[1. C’est d’ailleurs ce qu’il a fini par dire samedi dans l’après-midi, certainement sur le conseil du Président de la République, afin d’éviter la démission de son ministre]. Mais il a préféré offrir symboliquement le scalp de Montebourg à Madame Parisot et à tous ceux qui ont qualifié cette solution de « scandaleuse ».

Cette humiliation est d’autant plus forte que, jusqu’à maintenant, le Premier ministre n’avait pas fait montre d’une grande autorité avec les membres de son gouvernement. Cécile Duflot et Vincent Peillon ont pu ainsi s’accorder quelques libertés sans que Matignon ne leur demande de démissionner. Arnaud Montebourg avait quant à lui réussi à fédérer derrière sa proposition des personnalités diverses[2. On citera, pêle-mêle, Marie-Noëlle Lienemann, Jean-Louis Borloo, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen et Henri Guaino.] et recueillait également un très bon écho dans l’opinion publique. Le ministre du redressement reproductif s’est donc retrouvé dans la position de Jean-Pierre Chevènement en 1983. Il a donc menacé de démissionner et François Hollande a réussi à l’en dissuader. Nous pourrions lui reprocher son choix de demeurer dans un gouvernement dont le chef condamne son action. Nous pourrions nous demander où il place désormais son ego, que nous pensions grand, en encaissant un tel affront. Nous n’en ferons rien.

Car si nous considérons toujours, comme nous l’avions expliqué cet été, qu’Arnaud Montebourg a fait une erreur en acceptant ce ministère-là, compte tenu de ses positions démondialisatrices pendant la primaire, si nous déplorons de surcroît qu’il n’ait pas eu la prudence de se présenter aux législatives, ce qui lui permettrait aujourd’hui de retourner au Parlement[3. Grâce à la réforme sarkozyenne qui permet au ministre, démissionnaire ou démissionné, de reprendre son siège à son suppléant.], la seule solution qui lui reste c’est bien de rester en place dans un rôle de « mauvaise conscience » du gouvernement. Puisque la sentence chevènementiste – « un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne » – est décidément passée de mode,  Montebourg a la possibilité de l’ouvrir autant qu’il peut, tout en gardant l’oeil sur ses dossiers. Dès samedi soir, en regardant TF1, on a pu remarquer qu’il s’inscrivait dans cette démarche. En 2012, un ministre peut désormais prendre date en demeurant au gouvernement. On peut le déplorer pour la solidité des institutions mais c’est ainsi. Jean-Marc Ayrault a désormais un opposant à l’intérieur de son gouvernement, un opposant qui bénéficie du soutien du Président de la République, dont le conseiller spécial Aquilino Morelle dirigeait la campagne du candidat Montebourg à la primaire socialiste.

Alors que les feux sont braqués sur le minable combat de boue de l’UMP, une véritable querelle idéologique est ouverte au sein du gouvernement. Et entre Ayrault et Montebourg, alors que le chômage augmente à un rythme infernal, ce n’est finalement pas le second qui est aujourd’hui dans la plus mauvaise position.

*Photo : Parti socialiste.

Mariage gay : la nouvelle norme française

mariage gay union libre

Par un glissement sémantique audacieux, le mariage pour les homosexuels est devenu le mariage pour tous. On ne peut que s’étonner de cette soudaine générosité, qui ne trouve pas d’autres explication qu’une fuite en avant permettant de mieux faire passer la pilule, tout en ouvrant la voie aux plus folles conjectures. Il suffirait donc que deux individus partagent un sentiment amoureux pour convoler en justes noces sans autres prérequis qui relèverait de ce qu’on appelait jadis la « culture » et n’était pas nécessairement inclus dans un corpus juridique ! Il est même possible d’imaginer que les narcissiques impénitents, les amoureux passionnés de leur image et les individualistes forcenés exigent un jour de s’épouser eux-mêmes ?!

On demande en effet au législateur, dont la fonction consiste à poser des limites et à légitimer des différences, d’abandonner ces prérogatives et de se résigner à entériner une évolution des mœurs qui ne peut évidemment qu’ouvrir sur des jours meilleurs. Il est vrai que, selon les canons de la bien pensance, toute limite, de quelque nature qu’elle soit, s’oppose à la sacrosainte pulsion consumériste et donc aux lois du marché. De même, les différences sont devenues synonymes d’inégalités et paraissent inacceptables à ceux qui promeuvent un monde exempt de toute aspérité.

La gauche, à l’initiative du projet de loi, sacrifie une nouvelle fois au double culte de la nouveauté et du progrès. Pétrie de bonne conscience et impatiente de complaire à l’air du temps que sait générer une minorité de « médiatisés », elle accepte sans sourciller l’idée, on ne peut plus libérale : « C’est nouveau, donc c’est bien ». Sous la bannière miraculeuse de l’avenir, les changements sont devenus une nécessité intransitive. Ils se suffisent à eux-mêmes pour conduire à ce progrès qu’il serait malséant d’écarter tout en évitant de se poser la question de la trajectoire qu’il indique : « On change pour changer ! ». Alors que, par exemple, le dérèglement climatique devrait amener la gauche à revisiter certaines valeurs du passé, celle-ci, sous prétexte de croissance, continue à alimenter une fuite en avant consumériste.
L’imprudence du slogan : « Le changement, c’est maintenant » n’en a pas fini de produire ses effets délétères. Changer, mais comment et vers quoi ? Voilà les véritables enjeux. En attendant, nos gouvernants font l’économie de toute prise de recul quant aux conséquences — osons le mot — philosophiques de la mise en place de promesses électorales dont on sait le caractère souvent démagogique. Pour les politiques, à quelque bord qu’ils appartiennent, le passage à l’acte législatif tient lieu de valeur et le mouvement incessant donne l’apparence de la réflexion.

La gauche écartèle la société entre deux directions opposées. Sur un plan économique elle promeut les intérêts du groupe mais, en ce qui concerne les modes de vie, elle participe activement à la parcellisation des individus et à la privatisation de la morale. Elle favorise ainsi un individualisme de masse qui, à l’aide de l’appareil médiatique, fait que tout le monde pense la même chose tout en ayant le sentiment de cultiver sa singularité. Il en résulte que l’interventionnisme de l’État, dans la sphère apparemment privée, ne cesse de s’étendre par le biais de la machinerie législative, pour répondre à des désirs contradictoires, car provenant de minorités tout aussi agissantes que divergentes dans leurs attentes. Ainsi, la libéralisation des mœurs, présentée comme une acte de pacification de la société, pourrait bien aboutir à la guerre de tous contre tous. Comment le sentiment de fraternité peut-il se développer, alors que les uns font valoir l’exercice de leur liberté et que d’autres mettent en avant le principe d’égalité ?

Le mariage en général et celui des homosexuels en particulier, n’a de sens que dans la construction d’une filiation. Il se trouve que pour diverses raisons, les enfants « adoptables » sont de moins en nombreux. De 2005 à 2012, le nombre des adoptions provenant de l’étranger devrait passer de 4000 à 1500. Quant aux enfants nés en France ils ne sont qu’environ 600. Enfin, près de 25 000 agréments de couples hétérosexuels sont actuellement en suspens. Ainsi, les enfants susceptibles d’être adoptés par des couples homosexuels seront, dans les faits, très peu nombreux, bien que ces derniers jouissent d’un niveau de vie souvent supérieur à la moyenne, ce qui risque d’introduire un biais économique dans le résultat des procédures. Il est facile d’anticiper que, très rapidement, les techniques de procréation assistée vont être sollicitées pour trouver une cohérence, après-coup, au mariage pour tous. C’est de cette manière que peut démarrer une succession de décisions où la suivante va justifier la précédente, dans un renversement logique remarquable.

Par ailleurs, la privatisation de la morale : « C’est mon désir, donc il est légitime », largement relayée par une gauche qui, reniant ses origines, prône bien plus l’individuel que le collectif, lâche la bonde au consumérisme relationnel. Celui des objets ne nous suffit plus, il concerne maintenant l’autre, c’est-à-dire la pratique de l’altérité. Ainsi, la relation elle-même devient un objet de consommation d’autant plus « intéressant », par paresse, qu’elle efface les différences. C’est ce qui fait que le sentiment d’exister se construit de plus en plus dans la filiation car, comme le commande l’idéologie omniprésente du jeunisme, les enfants « servent » aux adultes d’élément d’identification.

Je propose, pour le futur, deux réformes en tout point cohérentes avec l’appétit de déconstruction que montre notre époque. La première consisterait à supprimer le mariage. En effet, voilà bien une institution dont l’utilité devient de moins en moins apparente au fil des années, d’ailleurs selon les statistiques officielles elle est en perte de vitesse. Plus de la moitié des couples divorcent ; il semble bien que ceux qui contractent ce lien, pourtant réputé sacré, y trouvent plus facilement la possibilité de faire valoir leurs droits que l’obligation de se soumettre également à des devoirs. De même, se marier « pour avoir des enfants » a de moins en moins de sens puisque les naissances hors mariage sont maintenant plus nombreuses que celles qui en sont issues. Enfin, un symbole – lorsqu’il prétend à l’universel – devient un simple pictogramme et le mariage pour tous, comme son nom l’indique clairement, perd toute valeur de rituel.

La seconde réforme touche l’enseignement. La notion de père et de mère est appelée à disparaître au profit de celle de parent, éminemment neutre, réputée pacificatrice et égalitaire. La filiation est appelée à se jouer de plus en plus fréquemment dans la froideur des éprouvettes, la sophistication croissante de la technologie et le dédale des législations qui se dressent entre les pays, c’est-à-dire dans un anonymat qui convient à une société libérale où il importe que chaque individu soit détaché de toute histoire, nomade et universel afin de rester disponible au marché de l’emploi. L’avenir va être soumis à la neutralité bienveillante, qu’assure l’uniformité, et à l’échange des rôles et des fonctions que facilitent la technologie et la circulation des informations.

Ne serait-il pas opportun de réintroduire ici un peu de poésie ? Je propose de reprendre les bonnes vieilles explications, ces merveilleuses fadaises, destinées aux enfants et concoctées par des parents soucieux de ne pas aborder la périlleuse question sexuelle, par bonheur en voie d’obsolescence dans notre société. Les générations futures tireront le plus grand profit à accorder crédit au vol des cigognes et à l’éclosion des choux comme autant d’explications à l’apparition d’un nouveau-né. Elles se trouveront de cette façon en concordance avec l’évolution à venir des mœurs et éprouveront la plus grande reconnaissance envers toutes celles et ceux qui leur auront construit un monde « confortable ». Le savoir, fondé sur l’arasement des différences sera réduit à sa plus simple expression, l’égoïsme triomphera enfin, protégé par une profusion de lois et de jurisprudences, maîtrisée par la technologie la biologie n’imposera aucune contrainte. Il suffira enfin de vouloir pour pouvoir.

*Photo : KarmaHackeR.

Hondelatte au Batofar : j’y serai !

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Sur les conseils d’Elisabeth, j’ai téléchargé (légalement, hein, je suis sociétaire à vie de la Sacem) Cybernight, le dernier morceau de Christophe Hondelatte, extrait de son album à venir en 2013. Ce conseil n’était pas innocent, puisqu’Elisabeth savait que j’avais déjà bien aimé le premier disque du bonhomme, et notamment son fameux Doctor House, qui avait fait couler tant d’encre, ou plutôt tant de bile.

Eh bien je n’ai pas regretté, mais alors pas du tout, cet achat : c’est senti, bien balancé, et bien écrit, voire extrêmement bien écrit si l’on s’en tient aux normes françaises en vigueur. En tant qu’auteur, je suis totalement scié que les mêmes lêche-culs qui trouvent lumineuses les rimes fatiguées de Johnny ou jugent inspirées les métaphores à deux balles de Mahé osent chipoter les paroles d’Hondelatte, et celles de Cybernight, qui moquent si méchamment notre stupide 21ème siècle:
« T’es OK pour un plan ce soir ?
Moi je ne peux pas recevoir
J’aime le cuir et le latex
Et les toilettes du Grand Rex
Si c’est possible par SMS
Envoie-moi une pic de tes fesses »

Oui, décidément, quelqu’un qui suscite tant d’incompréhension et/ou de colère chez les confrères cloportes ne peut être véritablement mauvais

En vertu de quoi je serai ce demain soir, à 20h au Batofar.

Les GrandOuestiens qui ne sont pas en train de camper à Notre-Dame-des-Landes pourront le voir le lendemain, même heure, Scène Michelet à Nantes.

Les deux sens du mot droite

droite revolution mao

Une bonne part des quiproquos, contresens, dialogues de sourds et faux débats que suscite spontanément toute utilisation du mot « droite » vient probablement de la confusion originaire entre deux sens non seulement distincts, mais souvent opposés : un sens relatif, ou partisan, qui se réfère exclusivement à une certaine situation sur l’échiquier politique, et un sens absolu, ou idéologique qui, lui, renvoie à un certain nombre de principes stables, cohérents, exactement contraires à ceux de la gauche. Les raisons de cette confusion sont très nombreuses, mais l’une des plus visibles tient au fait que la droite, au sens relatif comme au sens absolu, ne se conçoit qu’en rapport avec son antithèse, la gauche ; or, le rapport en question n’est pas du même ordre. Au sens relatif, la droite se définit comme ce qui est moins à gauche ; au sens idéologique, comme ce qui n’est pas de gauche. Ce qui ne revient pas du tout au même.[access capability= »lire_inedits »]

Ainsi est-ce le sens relatif qu’emploient les acteurs de la Révolution culturelle chinoise, entre 1965 et 1969, lorsqu’ils utilisent le terme de « droite » pour désigner ceux qu’ils qualifient d’« ennemis du peuple » ou de la « pensée Mao Tsé-toung » : les « droitiers » stigmatisés par les Gardes rouges, Liou Chao-chi ou Deng Xiao-ping, ne correspondent pas vraiment à ce que l’on entend par là au même moment dans la France du Général − ou dans l’Espagne de Franco. Le terme de « droite » a donc un sens variable (« Plaisante droite qu’une rivière borne ! »), et changeant. De ce point de vue, on n’est pas « de droite », on le devient − et éventuellement, on cesse de l’être −, parfois à son corps défendant et sans rien faire pour cela. C’est ainsi que, sous la Révolution française, un républicain modéré parfaitement stable dans ses convictions (cela peut arriver…) serait passé, sur une durée de dix ans, de l’extrême gauche (1789) au centre (1791), au centre-droit (1792), puis à l’extrême droite (1794), puis à nouveau à gauche (1797). Tout ceci sans bouger, sans changer d’un iota ses propres opinions : car ce qui varie, en l’occurrence, ce ne sont pas les idées, c’est la conjoncture où elles se situent, et notamment, à l’époque, les rapports de forces qui déterminent la situation politique.

Cependant, de l’usage que font du mot « droite » les partisans les plus inconditionnels du président Mao, on peut déduire autre chose : qu’il existe aussi, à côté de ce sens relatif et en lien étroit avec lui, un sens absolu.

La chose n’est pas forcément évidente. Certains termes politiques n’ont en effet qu’un sens relatif − et l’on songe par exemple au mot conservateur : depuis la Révolution française, en effet, le « conservateur », c’est celui qui tend à conserver ce qui existe à un moment donné, en s’opposant à tout changement, quel que soit le sens de celui-ci : en Germinal An II, les deux premiers périodiques qui paraissent en France sous le titre de « Conservateur » s’opposent ainsi à toute remise en cause de la politique robespierriste et, a fortiori, à l’idée d’un retour à la royauté. Deux siècles plus tard, lors de la chute de l’Union soviétique, c’est encore sous ce terme que l’on désigne ceux qui, par fidélité aux principes du marxisme-léninisme, entendent s’opposer par la force aux réformes de Gorbatchev.

Mais si terme de « conservateur » n’a qu’un sens relatif, le terme de « droite », en revanche, a (aussi) un sens absolu, le sens relatif indiquant en effet une direction déterminée, et en fin de compte, quelque chose qui constitue le « noyau dur », l’essence de la notion. C’est ainsi que le mot « droitier », à l’époque de la Révolution culturelle, désigne « un individu qui exprime ou démontre une tendance à la conciliation directe ou indirecte avec la bourgeoisie »[1. Jean Daubier, Histoire de la révolution culturelle prolétarienne en Chine, Paris, Maspero, 1971, t. I op.cit., p.19.]. En somme, même membre du Parti communiste, le « droitier » se caractérise toujours par le fait qu’il est moins à gauche que les autres. Moins à gauche, c’est-à-dire, moins nettement partisan de l’égalité intégrale, de la disparition de la propriété, de l’éradication des traditions et du passé, etc. Et par conséquent, plus proche des valeurs inverses, qui sont celles de la droite. Le sens relatif indique, et suppose, un sens absolu ; du reste, lorsque tel n’est pas le cas et que, dans un pays socialiste, on affuble du qualificatif infamant de « droitier » quelqu’un que l’on ne peut soupçonner d’être « moins à gauche » que ceux qui l’en accusent, on risque de susciter des réactions scandalisées − comme, à la fin des années 1930, celle d’Arthur Koestler, qui rompit avec l’URSS après le procès qui condamna comme « droitiers » Boukharine et les anciens compagnons de Lénine…

En conséquence, il existe une droite tout court, « chimiquement pure », qui n’est autre que le contraire exact de la forme pure de la gauche.

En soi, certes, les termes « droite » et « gauche » ne disent rien − contrairement aux dénominations politiques ordinaires, forgées à partir de ce qui en constitue l’élément caractéristique : pacifisme, républicanisme, communisme, féminisme etc. Avec les mots « droite » et « gauche », rien de tel. Mais au fond, cette indétermination initiale correspond au caractère englobant de ces deux catégories qui, couvrant l’ensemble des idées politiques, ne sauraient être résumées par l’une d’entre elles : un ensemble ne se confond pas avec l’un quelconque de ses sous-ensembles. A priori, donc, les termes « droite » et « gauche » ne signifient et n’indiquent rien. C’est de façon conventionnelle que l’on va leur attribuer un sens, et en faire les catégories que l’on sait. Le seul élément contraignant d’une telle démarche tient au fait qu’elle doit se plier à certaines exigences logiques.

Premier point : les éléments essentiels de chacune de ces deux catégories doivent être strictement antithétiques aux éléments correspondants dans l’autre.

A priori, tout ce que l’on peut dire de la droite, c’est qu’elle est le contraire de la gauche. Plus concrètement, et pour en revenir à la genèse de la distinction, dans les premiers jours de la Révolution, si l’une est hostile aux pouvoirs du roi, l’autre y sera favorable ; si l’une, du côté de Sieyès, est égalitariste et niveleuse, l’autre, du côté de Burke, devra mettre en avant les différences et les hiérarchies ; si l’une se reconnaît dans l’idée de Progrès, l’autre en contestera le principe et en rappellera les dangers. L’une prône-t-elle la liberté abstraite et universelle, la liberté avec un L majuscule, l’autre défendra du coup les libertés concrètes, mais aussi la possibilité et la légitimité de la contrainte. Et si l’une et l’autre se réclament de la raison, c’est en lui donnant des sens opposés, la droite, contrairement à la gauche, refusant le rationnel au nom du raisonnable, faisant une large place aux traditions, voire aux préjugés, et contestant l’idée selon laquelle la Raison triomphante serait appelée, dans un avenir proche, à régner sans partage ni défaillance sur tous les hommes.

Second point : les éléments de chaque catégorie doivent constituer des ensembles cohérents. Ainsi, c’est parce que la gauche est fondamentalement optimiste, sur un plan historique et anthropologique, c’est parce qu’elle estime que l’homme est nécessairement voué à s’améliorer au cours de son histoire, qu’elle sera logiquement égalitariste (considérant que le progrès tend à réduire les inégalités issues d’un état initial de sauvagerie), évidemment démocrate (chaque individu, virtuellement égal aux autres, ayant le même droit de se gouverner et de refuser les ordres d’autrui), potentiellement libertaire (l’administration des choses devant succéder au gouvernement des hommes) et spontanément  internationaliste (la fraternité universelle unissant des individus libres et égaux devant finir par abolir les frontières anciennes et par se substituer aux nations en armes). Tout se tient. À l’inverse, la droite, dans sa forme pure, se présente comme un développement systématique autour d’une vision pessimiste de l’homme et de son histoire − antimoderne, attachée aux idées de tradition, de hiérarchie et d’autorité,  d’ordre naturel, de libertés plurielles et de civilisation, mais foncièrement sceptique sur la capacité de l’homme à atteindre la perfection. Une vision à laquelle fait écho la célèbre remarque de l’historien monarchiste Jacques Bainville, selon laquelle « rien n’a jamais vraiment bien marché ».

Dans chaque cas, la forme pure est donc celle qui correspond le plus exactement à l’essence de la droite ou de la gauche. Et c’est par rapport à ces formes pures, à ces archétypes, que, comme sur un prisme, se classent les versions moins complètes ou moins abouties. Quant à celles qui composent avec les principes ou les conséquences du système inverse, elles constituent le centre, lequel n’est que le lieu où les deux systèmes se rencontrent et s’équilibrent, ou plutôt, tentent désespérément de le faire.[/access]

*Photo : Keoki Seu.

Arcelor Mittal : Fu Manchu n’y est pour rien

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– Dr Petrie : Hélas mon cher Nayland, le dénouement tant attendu n’était qu’une péripétie de plus!

– Nayland Smith : Exactement mon cher docteur, le petit Arnaud a bluffé comme au poker, pas avocat pour rien le bougre, tout ça pour faire plier l’hindou.

– Dr Petrie : Chantage à l’expropriation, la nationalisation n’est rien d’autre, chantage au fisc… Ces négociations n’ont rien de très courtois…

– Nayland Smith : Le patron, ce Ayrault au regard si doux, l’a dit comme pour s’excuser : il eût été hasardeux, risqué et j’en passe d’user de la brutalité spoliatrice, tu parles… Obtenir un accord à l’arraché, sans plan social pour sauver quoi ? Avoir une promesse d’investissement de la part d’un requin qui ne tient jamais ses promesses !

– Dr Petrie : Les dindons de la farce comme toujours seront les salariés, roulés dans la farine, faux espoirs, un gouvernement de roublards timorés qui leur promet le gîte et le couvert et leur offre en définitive un os à rogner… Rageant

– Nayland Smith: Sans doute mon cher docteur, mais dans l’industrie comme dans l’oncologie, une rémission est toujours préférable à un décès !

– Dr Petrie : Vous avez raison, il fallait pour l’Etat stopper la contagion, les leurres de Montebourg ont fait naître chez tous les salariés de l’industrie, à Saint-Nazaire entre autres, l’espoir saugrenu du retour à l’Etat providence, nationalisons et vivent les soviets ! Et puis sauver la face et rétablir les apparences auprès des investisseurs potentiels : nous ne sommes pas des sans-culottes sacrebleu ! À Florange, la filière liquide est condamnée, depuis longtemps et le reste suivra quoiqu’il arrive, nous sommes définitivement trop loin de la mer.

– Nayland Smith: Que voulez-vous dire?

– Dr Petrie : Lorsque la sidérurgie s’est installée ici, elle pouvait vivre et prospérer sur le pays : le minerai sur place (la minette !), le bois d’abord puis le charbon qui vint de l’est du département. Une fois les mines fermées, concurrence oblige, il fallait faire venir le minerai et le charbon d’au-delà des mers, d’Australie, d’Afrique du sud, que sais-je encore, à trois cents kilomètres du premier port et lorsqu’on connait l’état du fret SNCF !

– Nayland Smith : Et ce diable de Fu Manchu n’y est pour rien cette fois-ci !

– Dr Petrie : Non mon cher Nayland, Lakshmi Mittal n’est qu’un récupérateur d’aciéries en déshérence, quand une affaire n’est plus rentable, il ferme et va investir ailleurs. Fu Manchu rêve de conquérir le monde, Mittal n’est qu’un industriel revanchard.

– Nayland Smith : Et bien mon cher docteur buvons de cet excellent whisky à la santé des syndicalistes de Florange !

– Dr Petrie : Cheers mon ami et Dieu sauve la Reine !…

Quand Allah rencontre Terra Nova

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islam mariage gay

L’avertissement « Attention : ceci n’est pas un pastiche Jalons » devrait précéder certains articles. Du moins lorsque leur sujet se prête à une ironie douce-amère qui tranche avec l’esprit de sérieux des habituels prêches idéologiques de Libé. Ainsi, le quotidien de Nicolas Demorand nous offre un portrait truculent de Ludovic-Mohamed Zahed, le tenancier de la première « salle de prières « égalitaire et inclusive », traduisez gay-friendly, de la capitale.
D’emblée, le ton est donné : si on ignorait les potentialités queer du troisième monothéisme, le trentenaire Zahed est là pour nous éclairer : vivement un renouveau de l’islam qui prônerait le « mariage pour tous » et « accepterait le blasphème ». Quand Allah rencontre le progressisme version Terra Nova, cela donne un story telling transversal, trop improbable pour ne pas être vrai, qui fait la part belle aux mutations identitaires de son héros.

Comme Brassens, Ludovic-Mohamed aime les chemins qui ne mènent pas à Rome – ni forcément à La Mecque. Successivement « homophobe » (à huit ans, reconnaissons que le péché est véniel), salafiste, anti-islam, petit ami d’un électeur frontiste de Vitrolles, membre de l’association chrétienne homosexuelle David et Jonathan, bouddhiste; puis musulman born again infatigable militant de la cause islamo-homosexuelle (n’ayons pas peur du néologisme !), il ne craint pas les changements de mode. Dans son portrait élogieux, Libération n’hésite pas à en faire un Saint Paul du XXIe siècle dont la révélation ne s’est pas produite sur le chemin rocailleux de Damas mais au creux d’une vague moderniste qui n’accepte aucun ressac. Un verbatim hallucinant illustre sa double prise de conscience identitaire, à l’homosexualité et à l’islam, que nous n’aurons pas l’outrecuidance de moquer : « Les musulmans homosexuels ne doivent pas se sentir honteux. L’homosexualité n’est condamnée nulle part, ni dans le Coran ni dans la sunna. Si le prophète Mahomet était vivant, il marierait des couples d’homosexuels.» Mahomet-Noël Mamère même combat !? C’est pousser le bouchon de la tolérance un chouïa trop loin, surtout si l’on confronte l’argument exégétique aux références bibliques du Coran : la figure de Loth, allégorie du sodomite, y est érigée en contre-modèle, qui a donné naissance au peu aimable terme arabe louti (pédéraste). Prétendre que le Coran autorise voire promeut l’homosexualité revient à faire de l’Ancien Testament un plaidoyer masturbatoire en extirpant le mythe peu reluisant d’Onan. Pour la justification religieuse du « mariage pour tous », on repassera..

Il n’empêche, penser l’articulation entre islam et modernité est en soi louable, ce ne sont pas les stimulants Abdennour Bidar et Ghaleb Bencheikh qui vous diront le contraire. En ce cas, pourquoi pressentons-nous quelque chose de gênant au royaume du Bien ? Créateur de plusieurs associations d’entraide aux malades du sida, Zahed fustige «  la plus forte des discriminations : le « sérotriage », qui consiste à s’entendre dire « je ne couche pas avec toi parce que tu es séropo ».  C’est aussi là que le bât blesse : de l’amour pour tous à l’amour obligatoire, il y a un pas que certains homosexuels, même progressistes, hésiteront à franchir. Cela n’en fait pas pour autant des salauds ou d’immondes homophobes refoulés, la prudence et la peur – du Sida – restent des sentiments humains que l’on n’éradiquera pas de sitôt, dusse-t-on déclarer la guerre aux « discriminations ».

Laissons le mot de la fin à l’inénarrable Louis-Georges Tin, créateur de la « Journée mondiale contre l’homophobie » et par ailleurs cadre dirigeant du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN)[1. Comme dit le proverbe, un homme avec deux crèmeries en vaut deux !] : « beaucoup se sentent discriminés en tant qu’homos chez les musulmans, mais aussi comme musulmans chez les homos, ce qui est moins connu». Sans doute. Et c’est bien dommage. Mais si messieurs Tin et Zahed cherchent le moindre clerc musulman prêt à légitimer l’homosexualité sur des bases religieuses, on leur souhaite du bien du courage[2. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’édifiante interview que  Dalil Boubakeur, le très modéré recteur de la mosquée de Paris, a récemment accordée au Parisien à propos de l’initiative de Ludovic-Mohamed Zahed.]. Pour le catholicisme sécularisé, « religion de la sortie de la religion » suivant l’expression de Marcel Gauchet, les choses sont un peu plus simples. Entre les saillies ordurières de Guy Gilbert (le « curé des loubards » qui confond soutane et blouson de cuir), les prêches de Jacques Gaillot pour l’amour de tous avec tous dans la sacristie (homos, prêtres, sans-papiers…) et la paillardise des romans du père La Morandais, les cathos ont l’embarras du choix pour concilier impiété et robe de bure. On peine encore à trouver des imams français ouvertement pécheurs… faut-il vraiment s’en plaindre ?

*Photo : ЯAFIK ♋ BERLIN

Echenoz et Modiano, écrivains français

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JEAN ECHENOZ modiano

L’époque est à l’incertitude ? La crise ? Le doute ? Vous avez besoin de valeurs sûres, de placements de père de famille ? N’hésitez pas : prenez du Echenoz et du Modiano, c’est sans risque et leur cote, qui ne connaît pas les humeurs des marchés, ne va pas s’effondrer dans la bulle spéculative des modes éphémères. C’est tout le contraire des start-up romanesques montées à la hâte, le temps d’une rentrée littéraire, pour rafler des prix ou prendre en otage les névroses du public en appuyant, de manière assez putassière, là où ils pensent que ça lui fait mal, façon Christine Angot ou Olivier Adam.

Une heureuse conjonction nous permet donc, cet automne, de goûter le retour simultané de  ces deux épées de la littérature française, de deux écrivains dont le nom est déjà dans les manuels scolaires mais qui sont toujours incroyablement vivants. L’un − Echenoz − publie 14 et l’autre  L’Herbe des nuits. Apparemment, tout les oppose, si ce n’est leurs dates de naissance qui font d’eux de purs enfants du baby-boom : 1945 pour Modiano et 1947 pour Echenoz.[access capability= »lire_inedits »]

Echenoz, ce sont les Éditions de Minuit, tandis que Modiano, c’est Gallimard. Modiano se réfère à un certain classicisme sentimental, tandis qu’Echenoz est d’un formalisme rigoureux. Pour reprendre les termes anciens du parallèle académique entre Corneille et Racine, Modiano peint le monde tel qu’il le ressent et Echenoz tel qu’il s’en amuse. À Modiano la nostalgie et un certain attendrissement sur les fins de saison, comme dans le magnifique Dimanches d’août, à Echenoz le regard froid et l’humour glacé, comme dans le roman-banquise  Je m’en vais.

Sauf que. Sauf que c’est oublier un peu vite que, si le grand écrivain est celui qui écrit toujours le même roman, il est aussi celui qui sait se métamorphoser dans cette permanence qu’on appelle le style. La phrase de Modiano, comme celle d’Echenoz, est, bien sûr, immédiatement reconnaissable, ce qui donne la fausse impression que l’inspiration demeure la même. Modiano, dans L’Herbe des nuits, peut-il être plus « modianesque » que lorsqu’il écrit, par exemple : « Depuis que j’écris ces pages, je me dis justement qu’il y a un moyen de lutter contre l’oubli. C’est d’aller dans certaines zones de Paris où vous n’êtes pas retourné depuis trente, quarante ans et d’y rester un après-midi comme si vous faisiez le guet. » ? Et Echenoz plus « échenozien » que dans ce passage de 14 : « Puis au généraliste elle a présenté son cas, montré son corps sous son vêtement et l’examen est allé vite. Palpations, deux questions, diagnostic : pas l’ombre d’un doute, a déclaré Monteil, vous l’êtes. » ?

Et pourtant, ceux qui lisent ces deux écrivains depuis longtemps savent qu’ils ont leurs périodes, comme les peintres. Echenoz a d’abord joué avec les genres, il a été un spécialiste du faux génial : faux roman d’aventure avec L’Équipée malaise, faux roman d’espionnage avec Lac, faux roman fantastique avec Un an. Puis il a, plus récemment, joué avec le genre biographique et proposé quelques  vies d’« hommes illustres » en s’intéressant au coureur Zatopek, au musicien Ravel ou à l’inventeur Tesla, avec le même détachement précis, ironique, attentif.
14 marque une nouvelle période. Echenoz prend quelques longueurs d’avance sur les commémorations de la Première Guerre mondiale pour nous en donner sa version, qui ne sera, évidemment, semblable à aucune autre. Apparemment, rien d’inédit : 14 raconte l’histoire de cinq hommes, en Vendée, qui sont mobilisés dès le début de la guerre. Parmi eux, deux frères sont amoureux de la même femme. Il y aura l’horreur des tranchées, les débuts de l’aviation et la façon dont les industriels de l’arrière, ici un fabricant de chaussures, profitent du conflit. D’où vient alors que le lecteur a l’impression de découvrir ce qu’il croyait avoir lu déjà cent fois ? C’est que, pour Echenoz, la littérature est une question de point de vue, ou plutôt d’absence de point de vue. Se refusant à toute psychologie et pratiquant en héritier assumé de Jean-Patrick Manchette une écriture comportementaliste, il nous laisse seul avec la violence, la peur, la mort, dont il rend compte du même ton égal, sans parlure lyrique ou indignée. Le résultat est, au bout du compte, bouleversant. Un exemple parmi d’autres de la méthode Echenoz : à un moment, sur trois pages, il décrit objectivement le sac à dos des soldats. Il devient assez vite évident que cet équipement, monstrueusement lourd et inadapté, épuise les combattants. Mais l’écrivain, afin que les choses soient bien claires, non sans un certain humour noir, conclut sa description de la manière suivante : « L’ensemble de cet édifice avoisinerait alors au moins trente-cinq kilos par temps sec. Avant qu’il ne se mette, donc, à pleuvoir. » Tout, ici, est dans le « donc »

L’œuvre de Modiano a aussi connu des bifurcations, derrière l’apparente unité que lui donne sa petite musique. On connaît très précisément son roman familial douloureux depuis Un pedigree et le passé trouble du père pendant l’Occupation : il est juif, fréquente des milieux interlopes et fait une éphémère fortune grâce à des trafics divers. Quant à sa mère, comédienne belge, elle se désintéresse de lui dès l’enfance et l’abandonne à ses grands-parents qui l’élèveront. Modiano, à ses débuts, ne voulant pas parler explicitement de sa propre vie, écrivit une série de romans subtilement angoissants, flirtant avec le fantastique dans leur description d’un Paris sous l’Occupation où flottent des personnages en apesanteur sociale, vaguement collabos, vaguement truands, toujours sur le point d’être arrêtés. S’il y a une parenté d’Echenoz avec Manchette, Modiano, lui, reconnaît celle de Simenon. Il écrit autour des creux, des absences, des non-dits avec des narrateurs orphelins qui louent des chambres à la semaine dans des arrondissements excentrés.

Et pourtant, ces motifs répétés, Modiano les module et les approfondit à chaque roman. Pour les amateurs, l’intrigue de L’Herbe des nuits est presque familière : un jeune homme seul qui veut être écrivain note tout dans un carnet noir et erre dans Paris à la recherche de Jeanne Duval, qui fut la maîtresse de Baudelaire. Il est mêlé sans trop s’en rendre compte à des hommes louches qui ont sûrement participé, de près ou de loin, à l’enlèvement d’un homme politique marocain, transposition déguisée de l’affaire Ben Barka. Il a une liaison avec une certaine Dannie, qui a peut-être tué un homme, et il croise à l’occasion un grand poète auquel il n’ose pas parler et dans lequel on reconnaîtra Audiberti, comme on reconnaissait la bande à Guy Debord à la lecture de Dans le café de la jeunesse perdue.

Bien entendu, l’essentiel est ailleurs. Il est dans la manière dont Modiano, à chaque fois, va un peu plus loin dans l’approfondissement du dépaysement temporel. En ce sens, L’Herbe des nuits marque une nouvelle étape dans la confusion assumée des époques et transforme le roman en un objet presque conceptuel : « Peut-être la vitre était-elle opaque de l’intérieur, comme les glaces sans tain. Ou tout simplement des dizaines d’années et des dizaines d’années nous séparaient, ils demeuraient figés dans le passé, au milieu de ce hall d’hôtel, et nous ne vivions plus, eux et moi, dans le même temps. »

Ce qu’il y a de bien, avec les grands écrivains, c’est qu’ils rebattent les cartes en permanence. Ainsi, on assiste là à une  curieuse inversion des rôles. C’est Echenoz qui devient malgré lui un écrivain de la compassion en proposant une nouvelle vision de la Guerre de 14 et c’est Modiano qui expérimente, faisant de L’Herbe des nuits une pure construction langagière. Dans les deux cas, pour notre plus grand bonheur.[/access]

Patrick Modiano, L’Herbe des  nuits (Gallimard).

Jean Echenoz, 14 (Éditions de Minuit).

*Photo : torre.elena.

Mélancolie sur Oise

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philippe lacoche creil

Un livre publié avec le soutien d’un Conseil régional fait toujours froid dans le dos. On s’attend à je ne sais quel panégyrique administrato-culturel financé par l’Office du tourisme municipal et la société des gens de lettres du coin. Terrifiant cocktail où des professeurs à la retraite et des bibliothécaires bénévoles dégoûtent à jamais de la lecture des générations de collégiens en rut. En plus, quand l’ouvrage Au fil de Creil publié au Castor Astral concerne une ville de l’Oise, on imagine déjà la misère sociale dévalée sur les plaines d’un paysage à l’abandon.

Toute commune se situant au nord de la Loire me donne toujours le bourdon. J’y entrevois de lugubres desseins, cohorte de prolétaires s’adonnant aux boissons anisées, bourgeoisie vicelarde, jeunesse à la dérive, désolation en cascade sur fond de ciel gris souris. Perspectives boschiennes à la pelle. J’attribue ces désenchantements à mes lectures de jeunesse, Eugène Sue et Francis Carco en tête. Sans compter Claude Chabrol qui m’a définitivement dégoûté de la quiétude provinciale.

Mais quand le nom d’une commune, Creil en l’espèce, est associé à un écrivain de tradition hussarde, Philippe Lacoche, je ravise mon jugement. Dorénavant, cette municipalité de 34 753 habitants qui m’était jusqu’alors inconnue, troisième ville de l’Oise, terre d’immigrations et de faïence, cité de culture et creuset ouvrier, me fascine. Cette admiration soudaine, je la dois à Philippe Lacoche qui se révèle être, au fil des années, un nouvelliste de très grand talent. Plume aérienne, construction rapide, tempo transalpin, pour les amateurs de motocyclettes italiennes, vous reconnaîtrez cette musique à deux temps, frénétique et nostalgique, que l’on retrouve sur l’étincelant Lambretta TV 175. Un riff diabolique où se mêlent légèreté des corps et sourde tension sociale.

Les revues littéraires, toujours promptes à dénigrer la production nationale, nous bassinent avec le génie américain du court. Selon eux, nos écrivains français ne savent pas écrire des nouvelles. Lacoche, le picard, lave cet odieux affront. Il le fait même avec tendresse et panache. Creil peut le remercier, il instille du romanesque dans les rues de cette ville ce qui vaut tous les centres sociaux-culturels « collaboratifs et multi-générationnels » comme les vendent nos (très) chers technocrates. Nous aimons les écrivains qui, sans renier leur fibre populo, ont conservé des goûts littéraires sûrs, j’oserais presque dire d’élite. On ne peut s’empêcher en lisant ce percutant recueil de nouvelles de pister les multiples influences de Philippe Lacoche.

Dans « Prunelle, brune incendiaire », il lance une danseuse à la recherche d’un soutien-gorge en bois sur-mesure pour satisfaire la libido d’un afghan amateur de seins d’acier, Lacoche flirte ici avec la fantaisie de Marcel Aymé et la gauloiserie d’Alphonse Boudard. Sur un mode humoristique et désespéré (pléonasme), Lacoche tire à vue sur la bien-pensance intellectuelle, il s’inscrit pleinement dans l’héritage hussard d’un Jacques Laurent sans toutefois occulter la lutte des classes chère à Roger Vailland. Je vous conseille de lire « L’enlèvement d’Albert Jacquard » où deux salariés au bout du rouleau et passablement avinés tentent de kidnapper le polytechnicien humaniste. Délicieux dénouement et constat accablant sur notre société médiatique. Chez Lacoche, il y a du Fallet et du Eric Burdon pour son amour de la pêche et du rock. Un ouvrage à déguster sans modération qui vous décidera à visiter Creil (à seulement 35 mn de la Gare du Nord).

Au fil de Creil, Philippe Lacoche (Le Castor Astral)

*Photo : Radjaïdjah.

Atlantico : la dédroitisation, c’est maintenant !

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Il paraît qu’on ne se fait jamais de cadeau entre concurrents. Pour tordre le cou à cette vérité de bistrot, nos confrères et néanmoins amis du site Atlantico nous donnent une nouvelle fois la parole sur un sujet brûlant, pour ne pas dire bouillonnant : la droitisation. En pleine débâcle post-électorale à l’UMP, Atlantico a eu le bon goût d’interroger notre rédacteur en chef adjoint Daoud Boughezala sur le concept qui agite toutes les lèvres des sondeurs et autres analystes à la petite semaine. Certes, la somme des voix de droite était largement majoritaire au premier tour de la présidentielle avant le résultat final que l’on connaît, mais de quoi la prétendue « droitisation » est-elle le nom ?

Comme dans son article co-écrit avec Nathalie Krikorian-Duronsoy, notre sémillant journaliste récuse le mot et la chose en exhumant le passé (accord RPR-UDF de 1990 prônant l’arrêt de l’immigration, petites phrases de Chirac et Giscard qui ne passaient pas pour des dérapages à l’époque pas si lointaine où le débat public n’était pas une patinoire balisée de tabous) et en scrutant sans concessions les mutations idéologiques respectives de la droite et de la gauche. À rebrousse-poil du sociétalisme dominant (donne-moi ta position sur le mariage homo, le droit de vote des étrangers et Les Inrocks te diront où tu es sur l’axe droite-gauche), notre ami Daoud replace les enjeux idéologiques là où ils devraient être : « Si droitisation il y a, elle concerne les projets économiques, puisque l’économie de marché fait aujourd’hui consensus, y compris à la gauche du PS, qui entend simplement la réguler ».  Les coups pleuvent alors sur la gauche normalisée comme sur la droite soi disant « droitisée : au moralisme vide de la première répond le cynisme de la seconde, qui surfe sur les histoires de pains aux chocolats pour mieux faire oublier ses renoncements  face à la régulation de l’immigration (et de l’économie, me souffle une mauvaise langue…).

Puis, quand vient l’heure du bilan des premières mesures du quinquennat Hollande, sonne le glas de l’égalité. Di-ver-sité ! Mariage et droite de vote local pour tous, voilà la solution ! En confondant inégalités et discriminations, une terminologie individuo-libérale partagée par le MEDEF, la gauche de gouvernement offre un boulevard à Marine Le Pen. Et si en plus, comme le dénonce l’impétueux Daoud, UMP et PS se liguent pour ne pas faire élire un seul frontiste, le FN pourra toujours se targuer d’une virginité électorale offerte sur un plateau !

Bon, je vous laisse lire l’interview in extenso, histoire de ne pas passer pour un Cassandre. C’est pas pour vous déprimer mais à Troie, Cassandre avait raison…

Extension du domaine de l’hémiplégie

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droite gauche ortega y gasset

droite gauche ortega y gasset

En 2008, la sociologue Anne Muxel, en conclusion d’un ouvrage consacré au rôle des convictions politiques dans les relations amoureuses[1. Toi, Moi et la politique : amour et convictions, Seuil, 2008. ] s’avouait étonnée par l’une des principales conclusions de ses recherches, « le tropisme nettement marqué à gauche d’une obligation d’accord politique dans les liens affectifs » : « Les valeurs de tolérance et d’ouverture à l’autre occupent une place décisive dans la culture revendiquée de la gauche. Pourtant, l’homogamie politique y est nettement plus réclamée. » Les témoignages recueillis par Anne Muxel sont parfois glaçants. Ainsi Martine déclare : « Je n’aurais jamais pu vivre avec quelqu’un qui n’a pas les mêmes idées que moi. Ça me rend agressive. Ceux qui profèrent des idées de droite, j’ai envie de les tuer ! (Rires). »[access capability= »lire_inedits »]

Et Thierry, jeune normalien de son état, d’expliquer ce qui, selon lui, justifie cette intolérance à la droite de la part de ceux qui ont érigé la tolérance et l’ouverture à autrui en vertu suprême : l’amour que prétendent ressentir les gens de droite « est plus égocentré. Plus indifférent à autrui ». Bref, le vrai amour est degauche.

Comment comprendre que ceux qui proclament haut et fort leur attachement à l’Autre et leur respect de la différence supportent dans les faits moins bien celle-ci que n’importe quel conservateur borné ? Ces valeurs dominantes, au moins dans le discours, étant considérées comme étant a priori mieux incarnées par la gauche (le fameux « monopole du cœur »), peut-être que la droite, de son propre point de vue, manque nécessairement de pureté morale. Un homme ou une femme de droite, en acceptant l’idée de sa propre imperfection morale, serait ainsi plus apte qu’une femme ou un homme de gauche à accepter, même dans la sphère la plus intime, une opinion politique qui divergerait de la sienne. L’« hémiplégie morale » que dénonçait Ortega y Gasset dans le fait d’être seulement de gauche ou seulement de droite n’est de ce point de vue qu’une demi-vérité : la droite occidentale a un spectre moral plus large que la gauche − autrement dit, son hémiplégie morale est plus légère.

On trouvera confirmation de cette hypothèse dans l’ouvrage d’un universitaire « libéral » (dans le sens américain du terme) repenti[2. Jonathan Haidt, The Righteous Mind : Why Good People Are Divided by Politics and Religion. Pantheon Books, 2012.] paru en 2012 aux États-Unis, qui souligne que les progressistes américains rechignent à prendre au sérieux les valeurs défendues par les conservateurs (le respect de l’autorité et le patriotisme, notamment), et sont même surpris que l’on puisse les considérer comme des valeurs, quand les gens de droite, au contraire, n’éprouvent guère de difficultés à comprendre les valeurs des gens de gauche (équité et souci des plus faibles), et même à se déclarer attachés à elles.

Cependant, dans la droite ligne du triomphe planétaire du communautarisme, l’émergence, un peu partout en Occident, d’une « droite décomplexée » fière d’elle-même et qui « ne se laisse pas donner des leçons de morale » par la gauche, ne laisse rien présager de bon pour l’avenir de cette capacité d’empathie de la droite. Si la gauche n’a plus le monopole du cœur, elle risque de perdre aussi celui du pharisaïsme.[/access]

*Photo : cambiodefractal.

Florange : Montebourg martyrisé, Montebourg humilié

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montebourg ayrault florange

montebourg ayrault florange

Vendredi soir, Jean-Marc Ayrault a décidé, sciemment, d’humilier Arnaud Montebourg. Même s’il avait fait un autre choix que celui préconisé par son ministre, il n’était pas obligé d’écarter, avec un mépris que n’aurait pas renié Jean-François Copé, la nationalisation temporaire du site de Florange. Il aurait très bien pu annoncer que cette solution n’avait pas été retenue puisqu’un accord était intervenu pour sauver les emplois et que la menace de nationalisation avait considérablement pesé pour obtenir ce dénouement[1. C’est d’ailleurs ce qu’il a fini par dire samedi dans l’après-midi, certainement sur le conseil du Président de la République, afin d’éviter la démission de son ministre]. Mais il a préféré offrir symboliquement le scalp de Montebourg à Madame Parisot et à tous ceux qui ont qualifié cette solution de « scandaleuse ».

Cette humiliation est d’autant plus forte que, jusqu’à maintenant, le Premier ministre n’avait pas fait montre d’une grande autorité avec les membres de son gouvernement. Cécile Duflot et Vincent Peillon ont pu ainsi s’accorder quelques libertés sans que Matignon ne leur demande de démissionner. Arnaud Montebourg avait quant à lui réussi à fédérer derrière sa proposition des personnalités diverses[2. On citera, pêle-mêle, Marie-Noëlle Lienemann, Jean-Louis Borloo, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen et Henri Guaino.] et recueillait également un très bon écho dans l’opinion publique. Le ministre du redressement reproductif s’est donc retrouvé dans la position de Jean-Pierre Chevènement en 1983. Il a donc menacé de démissionner et François Hollande a réussi à l’en dissuader. Nous pourrions lui reprocher son choix de demeurer dans un gouvernement dont le chef condamne son action. Nous pourrions nous demander où il place désormais son ego, que nous pensions grand, en encaissant un tel affront. Nous n’en ferons rien.

Car si nous considérons toujours, comme nous l’avions expliqué cet été, qu’Arnaud Montebourg a fait une erreur en acceptant ce ministère-là, compte tenu de ses positions démondialisatrices pendant la primaire, si nous déplorons de surcroît qu’il n’ait pas eu la prudence de se présenter aux législatives, ce qui lui permettrait aujourd’hui de retourner au Parlement[3. Grâce à la réforme sarkozyenne qui permet au ministre, démissionnaire ou démissionné, de reprendre son siège à son suppléant.], la seule solution qui lui reste c’est bien de rester en place dans un rôle de « mauvaise conscience » du gouvernement. Puisque la sentence chevènementiste – « un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne » – est décidément passée de mode,  Montebourg a la possibilité de l’ouvrir autant qu’il peut, tout en gardant l’oeil sur ses dossiers. Dès samedi soir, en regardant TF1, on a pu remarquer qu’il s’inscrivait dans cette démarche. En 2012, un ministre peut désormais prendre date en demeurant au gouvernement. On peut le déplorer pour la solidité des institutions mais c’est ainsi. Jean-Marc Ayrault a désormais un opposant à l’intérieur de son gouvernement, un opposant qui bénéficie du soutien du Président de la République, dont le conseiller spécial Aquilino Morelle dirigeait la campagne du candidat Montebourg à la primaire socialiste.

Alors que les feux sont braqués sur le minable combat de boue de l’UMP, une véritable querelle idéologique est ouverte au sein du gouvernement. Et entre Ayrault et Montebourg, alors que le chômage augmente à un rythme infernal, ce n’est finalement pas le second qui est aujourd’hui dans la plus mauvaise position.

*Photo : Parti socialiste.

Mariage gay : la nouvelle norme française

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mariage gay union libre

mariage gay union libre

Par un glissement sémantique audacieux, le mariage pour les homosexuels est devenu le mariage pour tous. On ne peut que s’étonner de cette soudaine générosité, qui ne trouve pas d’autres explication qu’une fuite en avant permettant de mieux faire passer la pilule, tout en ouvrant la voie aux plus folles conjectures. Il suffirait donc que deux individus partagent un sentiment amoureux pour convoler en justes noces sans autres prérequis qui relèverait de ce qu’on appelait jadis la « culture » et n’était pas nécessairement inclus dans un corpus juridique ! Il est même possible d’imaginer que les narcissiques impénitents, les amoureux passionnés de leur image et les individualistes forcenés exigent un jour de s’épouser eux-mêmes ?!

On demande en effet au législateur, dont la fonction consiste à poser des limites et à légitimer des différences, d’abandonner ces prérogatives et de se résigner à entériner une évolution des mœurs qui ne peut évidemment qu’ouvrir sur des jours meilleurs. Il est vrai que, selon les canons de la bien pensance, toute limite, de quelque nature qu’elle soit, s’oppose à la sacrosainte pulsion consumériste et donc aux lois du marché. De même, les différences sont devenues synonymes d’inégalités et paraissent inacceptables à ceux qui promeuvent un monde exempt de toute aspérité.

La gauche, à l’initiative du projet de loi, sacrifie une nouvelle fois au double culte de la nouveauté et du progrès. Pétrie de bonne conscience et impatiente de complaire à l’air du temps que sait générer une minorité de « médiatisés », elle accepte sans sourciller l’idée, on ne peut plus libérale : « C’est nouveau, donc c’est bien ». Sous la bannière miraculeuse de l’avenir, les changements sont devenus une nécessité intransitive. Ils se suffisent à eux-mêmes pour conduire à ce progrès qu’il serait malséant d’écarter tout en évitant de se poser la question de la trajectoire qu’il indique : « On change pour changer ! ». Alors que, par exemple, le dérèglement climatique devrait amener la gauche à revisiter certaines valeurs du passé, celle-ci, sous prétexte de croissance, continue à alimenter une fuite en avant consumériste.
L’imprudence du slogan : « Le changement, c’est maintenant » n’en a pas fini de produire ses effets délétères. Changer, mais comment et vers quoi ? Voilà les véritables enjeux. En attendant, nos gouvernants font l’économie de toute prise de recul quant aux conséquences — osons le mot — philosophiques de la mise en place de promesses électorales dont on sait le caractère souvent démagogique. Pour les politiques, à quelque bord qu’ils appartiennent, le passage à l’acte législatif tient lieu de valeur et le mouvement incessant donne l’apparence de la réflexion.

La gauche écartèle la société entre deux directions opposées. Sur un plan économique elle promeut les intérêts du groupe mais, en ce qui concerne les modes de vie, elle participe activement à la parcellisation des individus et à la privatisation de la morale. Elle favorise ainsi un individualisme de masse qui, à l’aide de l’appareil médiatique, fait que tout le monde pense la même chose tout en ayant le sentiment de cultiver sa singularité. Il en résulte que l’interventionnisme de l’État, dans la sphère apparemment privée, ne cesse de s’étendre par le biais de la machinerie législative, pour répondre à des désirs contradictoires, car provenant de minorités tout aussi agissantes que divergentes dans leurs attentes. Ainsi, la libéralisation des mœurs, présentée comme une acte de pacification de la société, pourrait bien aboutir à la guerre de tous contre tous. Comment le sentiment de fraternité peut-il se développer, alors que les uns font valoir l’exercice de leur liberté et que d’autres mettent en avant le principe d’égalité ?

Le mariage en général et celui des homosexuels en particulier, n’a de sens que dans la construction d’une filiation. Il se trouve que pour diverses raisons, les enfants « adoptables » sont de moins en nombreux. De 2005 à 2012, le nombre des adoptions provenant de l’étranger devrait passer de 4000 à 1500. Quant aux enfants nés en France ils ne sont qu’environ 600. Enfin, près de 25 000 agréments de couples hétérosexuels sont actuellement en suspens. Ainsi, les enfants susceptibles d’être adoptés par des couples homosexuels seront, dans les faits, très peu nombreux, bien que ces derniers jouissent d’un niveau de vie souvent supérieur à la moyenne, ce qui risque d’introduire un biais économique dans le résultat des procédures. Il est facile d’anticiper que, très rapidement, les techniques de procréation assistée vont être sollicitées pour trouver une cohérence, après-coup, au mariage pour tous. C’est de cette manière que peut démarrer une succession de décisions où la suivante va justifier la précédente, dans un renversement logique remarquable.

Par ailleurs, la privatisation de la morale : « C’est mon désir, donc il est légitime », largement relayée par une gauche qui, reniant ses origines, prône bien plus l’individuel que le collectif, lâche la bonde au consumérisme relationnel. Celui des objets ne nous suffit plus, il concerne maintenant l’autre, c’est-à-dire la pratique de l’altérité. Ainsi, la relation elle-même devient un objet de consommation d’autant plus « intéressant », par paresse, qu’elle efface les différences. C’est ce qui fait que le sentiment d’exister se construit de plus en plus dans la filiation car, comme le commande l’idéologie omniprésente du jeunisme, les enfants « servent » aux adultes d’élément d’identification.

Je propose, pour le futur, deux réformes en tout point cohérentes avec l’appétit de déconstruction que montre notre époque. La première consisterait à supprimer le mariage. En effet, voilà bien une institution dont l’utilité devient de moins en moins apparente au fil des années, d’ailleurs selon les statistiques officielles elle est en perte de vitesse. Plus de la moitié des couples divorcent ; il semble bien que ceux qui contractent ce lien, pourtant réputé sacré, y trouvent plus facilement la possibilité de faire valoir leurs droits que l’obligation de se soumettre également à des devoirs. De même, se marier « pour avoir des enfants » a de moins en moins de sens puisque les naissances hors mariage sont maintenant plus nombreuses que celles qui en sont issues. Enfin, un symbole – lorsqu’il prétend à l’universel – devient un simple pictogramme et le mariage pour tous, comme son nom l’indique clairement, perd toute valeur de rituel.

La seconde réforme touche l’enseignement. La notion de père et de mère est appelée à disparaître au profit de celle de parent, éminemment neutre, réputée pacificatrice et égalitaire. La filiation est appelée à se jouer de plus en plus fréquemment dans la froideur des éprouvettes, la sophistication croissante de la technologie et le dédale des législations qui se dressent entre les pays, c’est-à-dire dans un anonymat qui convient à une société libérale où il importe que chaque individu soit détaché de toute histoire, nomade et universel afin de rester disponible au marché de l’emploi. L’avenir va être soumis à la neutralité bienveillante, qu’assure l’uniformité, et à l’échange des rôles et des fonctions que facilitent la technologie et la circulation des informations.

Ne serait-il pas opportun de réintroduire ici un peu de poésie ? Je propose de reprendre les bonnes vieilles explications, ces merveilleuses fadaises, destinées aux enfants et concoctées par des parents soucieux de ne pas aborder la périlleuse question sexuelle, par bonheur en voie d’obsolescence dans notre société. Les générations futures tireront le plus grand profit à accorder crédit au vol des cigognes et à l’éclosion des choux comme autant d’explications à l’apparition d’un nouveau-né. Elles se trouveront de cette façon en concordance avec l’évolution à venir des mœurs et éprouveront la plus grande reconnaissance envers toutes celles et ceux qui leur auront construit un monde « confortable ». Le savoir, fondé sur l’arasement des différences sera réduit à sa plus simple expression, l’égoïsme triomphera enfin, protégé par une profusion de lois et de jurisprudences, maîtrisée par la technologie la biologie n’imposera aucune contrainte. Il suffira enfin de vouloir pour pouvoir.

*Photo : KarmaHackeR.

Hondelatte au Batofar : j’y serai !

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Sur les conseils d’Elisabeth, j’ai téléchargé (légalement, hein, je suis sociétaire à vie de la Sacem) Cybernight, le dernier morceau de Christophe Hondelatte, extrait de son album à venir en 2013. Ce conseil n’était pas innocent, puisqu’Elisabeth savait que j’avais déjà bien aimé le premier disque du bonhomme, et notamment son fameux Doctor House, qui avait fait couler tant d’encre, ou plutôt tant de bile.

Eh bien je n’ai pas regretté, mais alors pas du tout, cet achat : c’est senti, bien balancé, et bien écrit, voire extrêmement bien écrit si l’on s’en tient aux normes françaises en vigueur. En tant qu’auteur, je suis totalement scié que les mêmes lêche-culs qui trouvent lumineuses les rimes fatiguées de Johnny ou jugent inspirées les métaphores à deux balles de Mahé osent chipoter les paroles d’Hondelatte, et celles de Cybernight, qui moquent si méchamment notre stupide 21ème siècle:
« T’es OK pour un plan ce soir ?
Moi je ne peux pas recevoir
J’aime le cuir et le latex
Et les toilettes du Grand Rex
Si c’est possible par SMS
Envoie-moi une pic de tes fesses »

Oui, décidément, quelqu’un qui suscite tant d’incompréhension et/ou de colère chez les confrères cloportes ne peut être véritablement mauvais

En vertu de quoi je serai ce demain soir, à 20h au Batofar.

Les GrandOuestiens qui ne sont pas en train de camper à Notre-Dame-des-Landes pourront le voir le lendemain, même heure, Scène Michelet à Nantes.

Les deux sens du mot droite

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droite revolution mao

droite revolution mao

Une bonne part des quiproquos, contresens, dialogues de sourds et faux débats que suscite spontanément toute utilisation du mot « droite » vient probablement de la confusion originaire entre deux sens non seulement distincts, mais souvent opposés : un sens relatif, ou partisan, qui se réfère exclusivement à une certaine situation sur l’échiquier politique, et un sens absolu, ou idéologique qui, lui, renvoie à un certain nombre de principes stables, cohérents, exactement contraires à ceux de la gauche. Les raisons de cette confusion sont très nombreuses, mais l’une des plus visibles tient au fait que la droite, au sens relatif comme au sens absolu, ne se conçoit qu’en rapport avec son antithèse, la gauche ; or, le rapport en question n’est pas du même ordre. Au sens relatif, la droite se définit comme ce qui est moins à gauche ; au sens idéologique, comme ce qui n’est pas de gauche. Ce qui ne revient pas du tout au même.[access capability= »lire_inedits »]

Ainsi est-ce le sens relatif qu’emploient les acteurs de la Révolution culturelle chinoise, entre 1965 et 1969, lorsqu’ils utilisent le terme de « droite » pour désigner ceux qu’ils qualifient d’« ennemis du peuple » ou de la « pensée Mao Tsé-toung » : les « droitiers » stigmatisés par les Gardes rouges, Liou Chao-chi ou Deng Xiao-ping, ne correspondent pas vraiment à ce que l’on entend par là au même moment dans la France du Général − ou dans l’Espagne de Franco. Le terme de « droite » a donc un sens variable (« Plaisante droite qu’une rivière borne ! »), et changeant. De ce point de vue, on n’est pas « de droite », on le devient − et éventuellement, on cesse de l’être −, parfois à son corps défendant et sans rien faire pour cela. C’est ainsi que, sous la Révolution française, un républicain modéré parfaitement stable dans ses convictions (cela peut arriver…) serait passé, sur une durée de dix ans, de l’extrême gauche (1789) au centre (1791), au centre-droit (1792), puis à l’extrême droite (1794), puis à nouveau à gauche (1797). Tout ceci sans bouger, sans changer d’un iota ses propres opinions : car ce qui varie, en l’occurrence, ce ne sont pas les idées, c’est la conjoncture où elles se situent, et notamment, à l’époque, les rapports de forces qui déterminent la situation politique.

Cependant, de l’usage que font du mot « droite » les partisans les plus inconditionnels du président Mao, on peut déduire autre chose : qu’il existe aussi, à côté de ce sens relatif et en lien étroit avec lui, un sens absolu.

La chose n’est pas forcément évidente. Certains termes politiques n’ont en effet qu’un sens relatif − et l’on songe par exemple au mot conservateur : depuis la Révolution française, en effet, le « conservateur », c’est celui qui tend à conserver ce qui existe à un moment donné, en s’opposant à tout changement, quel que soit le sens de celui-ci : en Germinal An II, les deux premiers périodiques qui paraissent en France sous le titre de « Conservateur » s’opposent ainsi à toute remise en cause de la politique robespierriste et, a fortiori, à l’idée d’un retour à la royauté. Deux siècles plus tard, lors de la chute de l’Union soviétique, c’est encore sous ce terme que l’on désigne ceux qui, par fidélité aux principes du marxisme-léninisme, entendent s’opposer par la force aux réformes de Gorbatchev.

Mais si terme de « conservateur » n’a qu’un sens relatif, le terme de « droite », en revanche, a (aussi) un sens absolu, le sens relatif indiquant en effet une direction déterminée, et en fin de compte, quelque chose qui constitue le « noyau dur », l’essence de la notion. C’est ainsi que le mot « droitier », à l’époque de la Révolution culturelle, désigne « un individu qui exprime ou démontre une tendance à la conciliation directe ou indirecte avec la bourgeoisie »[1. Jean Daubier, Histoire de la révolution culturelle prolétarienne en Chine, Paris, Maspero, 1971, t. I op.cit., p.19.]. En somme, même membre du Parti communiste, le « droitier » se caractérise toujours par le fait qu’il est moins à gauche que les autres. Moins à gauche, c’est-à-dire, moins nettement partisan de l’égalité intégrale, de la disparition de la propriété, de l’éradication des traditions et du passé, etc. Et par conséquent, plus proche des valeurs inverses, qui sont celles de la droite. Le sens relatif indique, et suppose, un sens absolu ; du reste, lorsque tel n’est pas le cas et que, dans un pays socialiste, on affuble du qualificatif infamant de « droitier » quelqu’un que l’on ne peut soupçonner d’être « moins à gauche » que ceux qui l’en accusent, on risque de susciter des réactions scandalisées − comme, à la fin des années 1930, celle d’Arthur Koestler, qui rompit avec l’URSS après le procès qui condamna comme « droitiers » Boukharine et les anciens compagnons de Lénine…

En conséquence, il existe une droite tout court, « chimiquement pure », qui n’est autre que le contraire exact de la forme pure de la gauche.

En soi, certes, les termes « droite » et « gauche » ne disent rien − contrairement aux dénominations politiques ordinaires, forgées à partir de ce qui en constitue l’élément caractéristique : pacifisme, républicanisme, communisme, féminisme etc. Avec les mots « droite » et « gauche », rien de tel. Mais au fond, cette indétermination initiale correspond au caractère englobant de ces deux catégories qui, couvrant l’ensemble des idées politiques, ne sauraient être résumées par l’une d’entre elles : un ensemble ne se confond pas avec l’un quelconque de ses sous-ensembles. A priori, donc, les termes « droite » et « gauche » ne signifient et n’indiquent rien. C’est de façon conventionnelle que l’on va leur attribuer un sens, et en faire les catégories que l’on sait. Le seul élément contraignant d’une telle démarche tient au fait qu’elle doit se plier à certaines exigences logiques.

Premier point : les éléments essentiels de chacune de ces deux catégories doivent être strictement antithétiques aux éléments correspondants dans l’autre.

A priori, tout ce que l’on peut dire de la droite, c’est qu’elle est le contraire de la gauche. Plus concrètement, et pour en revenir à la genèse de la distinction, dans les premiers jours de la Révolution, si l’une est hostile aux pouvoirs du roi, l’autre y sera favorable ; si l’une, du côté de Sieyès, est égalitariste et niveleuse, l’autre, du côté de Burke, devra mettre en avant les différences et les hiérarchies ; si l’une se reconnaît dans l’idée de Progrès, l’autre en contestera le principe et en rappellera les dangers. L’une prône-t-elle la liberté abstraite et universelle, la liberté avec un L majuscule, l’autre défendra du coup les libertés concrètes, mais aussi la possibilité et la légitimité de la contrainte. Et si l’une et l’autre se réclament de la raison, c’est en lui donnant des sens opposés, la droite, contrairement à la gauche, refusant le rationnel au nom du raisonnable, faisant une large place aux traditions, voire aux préjugés, et contestant l’idée selon laquelle la Raison triomphante serait appelée, dans un avenir proche, à régner sans partage ni défaillance sur tous les hommes.

Second point : les éléments de chaque catégorie doivent constituer des ensembles cohérents. Ainsi, c’est parce que la gauche est fondamentalement optimiste, sur un plan historique et anthropologique, c’est parce qu’elle estime que l’homme est nécessairement voué à s’améliorer au cours de son histoire, qu’elle sera logiquement égalitariste (considérant que le progrès tend à réduire les inégalités issues d’un état initial de sauvagerie), évidemment démocrate (chaque individu, virtuellement égal aux autres, ayant le même droit de se gouverner et de refuser les ordres d’autrui), potentiellement libertaire (l’administration des choses devant succéder au gouvernement des hommes) et spontanément  internationaliste (la fraternité universelle unissant des individus libres et égaux devant finir par abolir les frontières anciennes et par se substituer aux nations en armes). Tout se tient. À l’inverse, la droite, dans sa forme pure, se présente comme un développement systématique autour d’une vision pessimiste de l’homme et de son histoire − antimoderne, attachée aux idées de tradition, de hiérarchie et d’autorité,  d’ordre naturel, de libertés plurielles et de civilisation, mais foncièrement sceptique sur la capacité de l’homme à atteindre la perfection. Une vision à laquelle fait écho la célèbre remarque de l’historien monarchiste Jacques Bainville, selon laquelle « rien n’a jamais vraiment bien marché ».

Dans chaque cas, la forme pure est donc celle qui correspond le plus exactement à l’essence de la droite ou de la gauche. Et c’est par rapport à ces formes pures, à ces archétypes, que, comme sur un prisme, se classent les versions moins complètes ou moins abouties. Quant à celles qui composent avec les principes ou les conséquences du système inverse, elles constituent le centre, lequel n’est que le lieu où les deux systèmes se rencontrent et s’équilibrent, ou plutôt, tentent désespérément de le faire.[/access]

*Photo : Keoki Seu.

Arcelor Mittal : Fu Manchu n’y est pour rien

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– Dr Petrie : Hélas mon cher Nayland, le dénouement tant attendu n’était qu’une péripétie de plus!

– Nayland Smith : Exactement mon cher docteur, le petit Arnaud a bluffé comme au poker, pas avocat pour rien le bougre, tout ça pour faire plier l’hindou.

– Dr Petrie : Chantage à l’expropriation, la nationalisation n’est rien d’autre, chantage au fisc… Ces négociations n’ont rien de très courtois…

– Nayland Smith : Le patron, ce Ayrault au regard si doux, l’a dit comme pour s’excuser : il eût été hasardeux, risqué et j’en passe d’user de la brutalité spoliatrice, tu parles… Obtenir un accord à l’arraché, sans plan social pour sauver quoi ? Avoir une promesse d’investissement de la part d’un requin qui ne tient jamais ses promesses !

– Dr Petrie : Les dindons de la farce comme toujours seront les salariés, roulés dans la farine, faux espoirs, un gouvernement de roublards timorés qui leur promet le gîte et le couvert et leur offre en définitive un os à rogner… Rageant

– Nayland Smith: Sans doute mon cher docteur, mais dans l’industrie comme dans l’oncologie, une rémission est toujours préférable à un décès !

– Dr Petrie : Vous avez raison, il fallait pour l’Etat stopper la contagion, les leurres de Montebourg ont fait naître chez tous les salariés de l’industrie, à Saint-Nazaire entre autres, l’espoir saugrenu du retour à l’Etat providence, nationalisons et vivent les soviets ! Et puis sauver la face et rétablir les apparences auprès des investisseurs potentiels : nous ne sommes pas des sans-culottes sacrebleu ! À Florange, la filière liquide est condamnée, depuis longtemps et le reste suivra quoiqu’il arrive, nous sommes définitivement trop loin de la mer.

– Nayland Smith: Que voulez-vous dire?

– Dr Petrie : Lorsque la sidérurgie s’est installée ici, elle pouvait vivre et prospérer sur le pays : le minerai sur place (la minette !), le bois d’abord puis le charbon qui vint de l’est du département. Une fois les mines fermées, concurrence oblige, il fallait faire venir le minerai et le charbon d’au-delà des mers, d’Australie, d’Afrique du sud, que sais-je encore, à trois cents kilomètres du premier port et lorsqu’on connait l’état du fret SNCF !

– Nayland Smith : Et ce diable de Fu Manchu n’y est pour rien cette fois-ci !

– Dr Petrie : Non mon cher Nayland, Lakshmi Mittal n’est qu’un récupérateur d’aciéries en déshérence, quand une affaire n’est plus rentable, il ferme et va investir ailleurs. Fu Manchu rêve de conquérir le monde, Mittal n’est qu’un industriel revanchard.

– Nayland Smith : Et bien mon cher docteur buvons de cet excellent whisky à la santé des syndicalistes de Florange !

– Dr Petrie : Cheers mon ami et Dieu sauve la Reine !…

Quand Allah rencontre Terra Nova

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islam mariage gay

islam mariage gay

L’avertissement « Attention : ceci n’est pas un pastiche Jalons » devrait précéder certains articles. Du moins lorsque leur sujet se prête à une ironie douce-amère qui tranche avec l’esprit de sérieux des habituels prêches idéologiques de Libé. Ainsi, le quotidien de Nicolas Demorand nous offre un portrait truculent de Ludovic-Mohamed Zahed, le tenancier de la première « salle de prières « égalitaire et inclusive », traduisez gay-friendly, de la capitale.
D’emblée, le ton est donné : si on ignorait les potentialités queer du troisième monothéisme, le trentenaire Zahed est là pour nous éclairer : vivement un renouveau de l’islam qui prônerait le « mariage pour tous » et « accepterait le blasphème ». Quand Allah rencontre le progressisme version Terra Nova, cela donne un story telling transversal, trop improbable pour ne pas être vrai, qui fait la part belle aux mutations identitaires de son héros.

Comme Brassens, Ludovic-Mohamed aime les chemins qui ne mènent pas à Rome – ni forcément à La Mecque. Successivement « homophobe » (à huit ans, reconnaissons que le péché est véniel), salafiste, anti-islam, petit ami d’un électeur frontiste de Vitrolles, membre de l’association chrétienne homosexuelle David et Jonathan, bouddhiste; puis musulman born again infatigable militant de la cause islamo-homosexuelle (n’ayons pas peur du néologisme !), il ne craint pas les changements de mode. Dans son portrait élogieux, Libération n’hésite pas à en faire un Saint Paul du XXIe siècle dont la révélation ne s’est pas produite sur le chemin rocailleux de Damas mais au creux d’une vague moderniste qui n’accepte aucun ressac. Un verbatim hallucinant illustre sa double prise de conscience identitaire, à l’homosexualité et à l’islam, que nous n’aurons pas l’outrecuidance de moquer : « Les musulmans homosexuels ne doivent pas se sentir honteux. L’homosexualité n’est condamnée nulle part, ni dans le Coran ni dans la sunna. Si le prophète Mahomet était vivant, il marierait des couples d’homosexuels.» Mahomet-Noël Mamère même combat !? C’est pousser le bouchon de la tolérance un chouïa trop loin, surtout si l’on confronte l’argument exégétique aux références bibliques du Coran : la figure de Loth, allégorie du sodomite, y est érigée en contre-modèle, qui a donné naissance au peu aimable terme arabe louti (pédéraste). Prétendre que le Coran autorise voire promeut l’homosexualité revient à faire de l’Ancien Testament un plaidoyer masturbatoire en extirpant le mythe peu reluisant d’Onan. Pour la justification religieuse du « mariage pour tous », on repassera..

Il n’empêche, penser l’articulation entre islam et modernité est en soi louable, ce ne sont pas les stimulants Abdennour Bidar et Ghaleb Bencheikh qui vous diront le contraire. En ce cas, pourquoi pressentons-nous quelque chose de gênant au royaume du Bien ? Créateur de plusieurs associations d’entraide aux malades du sida, Zahed fustige «  la plus forte des discriminations : le « sérotriage », qui consiste à s’entendre dire « je ne couche pas avec toi parce que tu es séropo ».  C’est aussi là que le bât blesse : de l’amour pour tous à l’amour obligatoire, il y a un pas que certains homosexuels, même progressistes, hésiteront à franchir. Cela n’en fait pas pour autant des salauds ou d’immondes homophobes refoulés, la prudence et la peur – du Sida – restent des sentiments humains que l’on n’éradiquera pas de sitôt, dusse-t-on déclarer la guerre aux « discriminations ».

Laissons le mot de la fin à l’inénarrable Louis-Georges Tin, créateur de la « Journée mondiale contre l’homophobie » et par ailleurs cadre dirigeant du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN)[1. Comme dit le proverbe, un homme avec deux crèmeries en vaut deux !] : « beaucoup se sentent discriminés en tant qu’homos chez les musulmans, mais aussi comme musulmans chez les homos, ce qui est moins connu». Sans doute. Et c’est bien dommage. Mais si messieurs Tin et Zahed cherchent le moindre clerc musulman prêt à légitimer l’homosexualité sur des bases religieuses, on leur souhaite du bien du courage[2. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’édifiante interview que  Dalil Boubakeur, le très modéré recteur de la mosquée de Paris, a récemment accordée au Parisien à propos de l’initiative de Ludovic-Mohamed Zahed.]. Pour le catholicisme sécularisé, « religion de la sortie de la religion » suivant l’expression de Marcel Gauchet, les choses sont un peu plus simples. Entre les saillies ordurières de Guy Gilbert (le « curé des loubards » qui confond soutane et blouson de cuir), les prêches de Jacques Gaillot pour l’amour de tous avec tous dans la sacristie (homos, prêtres, sans-papiers…) et la paillardise des romans du père La Morandais, les cathos ont l’embarras du choix pour concilier impiété et robe de bure. On peine encore à trouver des imams français ouvertement pécheurs… faut-il vraiment s’en plaindre ?

*Photo : ЯAFIK ♋ BERLIN

Echenoz et Modiano, écrivains français

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JEAN ECHENOZ modiano

JEAN ECHENOZ modiano

L’époque est à l’incertitude ? La crise ? Le doute ? Vous avez besoin de valeurs sûres, de placements de père de famille ? N’hésitez pas : prenez du Echenoz et du Modiano, c’est sans risque et leur cote, qui ne connaît pas les humeurs des marchés, ne va pas s’effondrer dans la bulle spéculative des modes éphémères. C’est tout le contraire des start-up romanesques montées à la hâte, le temps d’une rentrée littéraire, pour rafler des prix ou prendre en otage les névroses du public en appuyant, de manière assez putassière, là où ils pensent que ça lui fait mal, façon Christine Angot ou Olivier Adam.

Une heureuse conjonction nous permet donc, cet automne, de goûter le retour simultané de  ces deux épées de la littérature française, de deux écrivains dont le nom est déjà dans les manuels scolaires mais qui sont toujours incroyablement vivants. L’un − Echenoz − publie 14 et l’autre  L’Herbe des nuits. Apparemment, tout les oppose, si ce n’est leurs dates de naissance qui font d’eux de purs enfants du baby-boom : 1945 pour Modiano et 1947 pour Echenoz.[access capability= »lire_inedits »]

Echenoz, ce sont les Éditions de Minuit, tandis que Modiano, c’est Gallimard. Modiano se réfère à un certain classicisme sentimental, tandis qu’Echenoz est d’un formalisme rigoureux. Pour reprendre les termes anciens du parallèle académique entre Corneille et Racine, Modiano peint le monde tel qu’il le ressent et Echenoz tel qu’il s’en amuse. À Modiano la nostalgie et un certain attendrissement sur les fins de saison, comme dans le magnifique Dimanches d’août, à Echenoz le regard froid et l’humour glacé, comme dans le roman-banquise  Je m’en vais.

Sauf que. Sauf que c’est oublier un peu vite que, si le grand écrivain est celui qui écrit toujours le même roman, il est aussi celui qui sait se métamorphoser dans cette permanence qu’on appelle le style. La phrase de Modiano, comme celle d’Echenoz, est, bien sûr, immédiatement reconnaissable, ce qui donne la fausse impression que l’inspiration demeure la même. Modiano, dans L’Herbe des nuits, peut-il être plus « modianesque » que lorsqu’il écrit, par exemple : « Depuis que j’écris ces pages, je me dis justement qu’il y a un moyen de lutter contre l’oubli. C’est d’aller dans certaines zones de Paris où vous n’êtes pas retourné depuis trente, quarante ans et d’y rester un après-midi comme si vous faisiez le guet. » ? Et Echenoz plus « échenozien » que dans ce passage de 14 : « Puis au généraliste elle a présenté son cas, montré son corps sous son vêtement et l’examen est allé vite. Palpations, deux questions, diagnostic : pas l’ombre d’un doute, a déclaré Monteil, vous l’êtes. » ?

Et pourtant, ceux qui lisent ces deux écrivains depuis longtemps savent qu’ils ont leurs périodes, comme les peintres. Echenoz a d’abord joué avec les genres, il a été un spécialiste du faux génial : faux roman d’aventure avec L’Équipée malaise, faux roman d’espionnage avec Lac, faux roman fantastique avec Un an. Puis il a, plus récemment, joué avec le genre biographique et proposé quelques  vies d’« hommes illustres » en s’intéressant au coureur Zatopek, au musicien Ravel ou à l’inventeur Tesla, avec le même détachement précis, ironique, attentif.
14 marque une nouvelle période. Echenoz prend quelques longueurs d’avance sur les commémorations de la Première Guerre mondiale pour nous en donner sa version, qui ne sera, évidemment, semblable à aucune autre. Apparemment, rien d’inédit : 14 raconte l’histoire de cinq hommes, en Vendée, qui sont mobilisés dès le début de la guerre. Parmi eux, deux frères sont amoureux de la même femme. Il y aura l’horreur des tranchées, les débuts de l’aviation et la façon dont les industriels de l’arrière, ici un fabricant de chaussures, profitent du conflit. D’où vient alors que le lecteur a l’impression de découvrir ce qu’il croyait avoir lu déjà cent fois ? C’est que, pour Echenoz, la littérature est une question de point de vue, ou plutôt d’absence de point de vue. Se refusant à toute psychologie et pratiquant en héritier assumé de Jean-Patrick Manchette une écriture comportementaliste, il nous laisse seul avec la violence, la peur, la mort, dont il rend compte du même ton égal, sans parlure lyrique ou indignée. Le résultat est, au bout du compte, bouleversant. Un exemple parmi d’autres de la méthode Echenoz : à un moment, sur trois pages, il décrit objectivement le sac à dos des soldats. Il devient assez vite évident que cet équipement, monstrueusement lourd et inadapté, épuise les combattants. Mais l’écrivain, afin que les choses soient bien claires, non sans un certain humour noir, conclut sa description de la manière suivante : « L’ensemble de cet édifice avoisinerait alors au moins trente-cinq kilos par temps sec. Avant qu’il ne se mette, donc, à pleuvoir. » Tout, ici, est dans le « donc »

L’œuvre de Modiano a aussi connu des bifurcations, derrière l’apparente unité que lui donne sa petite musique. On connaît très précisément son roman familial douloureux depuis Un pedigree et le passé trouble du père pendant l’Occupation : il est juif, fréquente des milieux interlopes et fait une éphémère fortune grâce à des trafics divers. Quant à sa mère, comédienne belge, elle se désintéresse de lui dès l’enfance et l’abandonne à ses grands-parents qui l’élèveront. Modiano, à ses débuts, ne voulant pas parler explicitement de sa propre vie, écrivit une série de romans subtilement angoissants, flirtant avec le fantastique dans leur description d’un Paris sous l’Occupation où flottent des personnages en apesanteur sociale, vaguement collabos, vaguement truands, toujours sur le point d’être arrêtés. S’il y a une parenté d’Echenoz avec Manchette, Modiano, lui, reconnaît celle de Simenon. Il écrit autour des creux, des absences, des non-dits avec des narrateurs orphelins qui louent des chambres à la semaine dans des arrondissements excentrés.

Et pourtant, ces motifs répétés, Modiano les module et les approfondit à chaque roman. Pour les amateurs, l’intrigue de L’Herbe des nuits est presque familière : un jeune homme seul qui veut être écrivain note tout dans un carnet noir et erre dans Paris à la recherche de Jeanne Duval, qui fut la maîtresse de Baudelaire. Il est mêlé sans trop s’en rendre compte à des hommes louches qui ont sûrement participé, de près ou de loin, à l’enlèvement d’un homme politique marocain, transposition déguisée de l’affaire Ben Barka. Il a une liaison avec une certaine Dannie, qui a peut-être tué un homme, et il croise à l’occasion un grand poète auquel il n’ose pas parler et dans lequel on reconnaîtra Audiberti, comme on reconnaissait la bande à Guy Debord à la lecture de Dans le café de la jeunesse perdue.

Bien entendu, l’essentiel est ailleurs. Il est dans la manière dont Modiano, à chaque fois, va un peu plus loin dans l’approfondissement du dépaysement temporel. En ce sens, L’Herbe des nuits marque une nouvelle étape dans la confusion assumée des époques et transforme le roman en un objet presque conceptuel : « Peut-être la vitre était-elle opaque de l’intérieur, comme les glaces sans tain. Ou tout simplement des dizaines d’années et des dizaines d’années nous séparaient, ils demeuraient figés dans le passé, au milieu de ce hall d’hôtel, et nous ne vivions plus, eux et moi, dans le même temps. »

Ce qu’il y a de bien, avec les grands écrivains, c’est qu’ils rebattent les cartes en permanence. Ainsi, on assiste là à une  curieuse inversion des rôles. C’est Echenoz qui devient malgré lui un écrivain de la compassion en proposant une nouvelle vision de la Guerre de 14 et c’est Modiano qui expérimente, faisant de L’Herbe des nuits une pure construction langagière. Dans les deux cas, pour notre plus grand bonheur.[/access]

Patrick Modiano, L’Herbe des  nuits (Gallimard).

Jean Echenoz, 14 (Éditions de Minuit).

*Photo : torre.elena.

Mélancolie sur Oise

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philippe lacoche creil

philippe lacoche creil

Un livre publié avec le soutien d’un Conseil régional fait toujours froid dans le dos. On s’attend à je ne sais quel panégyrique administrato-culturel financé par l’Office du tourisme municipal et la société des gens de lettres du coin. Terrifiant cocktail où des professeurs à la retraite et des bibliothécaires bénévoles dégoûtent à jamais de la lecture des générations de collégiens en rut. En plus, quand l’ouvrage Au fil de Creil publié au Castor Astral concerne une ville de l’Oise, on imagine déjà la misère sociale dévalée sur les plaines d’un paysage à l’abandon.

Toute commune se situant au nord de la Loire me donne toujours le bourdon. J’y entrevois de lugubres desseins, cohorte de prolétaires s’adonnant aux boissons anisées, bourgeoisie vicelarde, jeunesse à la dérive, désolation en cascade sur fond de ciel gris souris. Perspectives boschiennes à la pelle. J’attribue ces désenchantements à mes lectures de jeunesse, Eugène Sue et Francis Carco en tête. Sans compter Claude Chabrol qui m’a définitivement dégoûté de la quiétude provinciale.

Mais quand le nom d’une commune, Creil en l’espèce, est associé à un écrivain de tradition hussarde, Philippe Lacoche, je ravise mon jugement. Dorénavant, cette municipalité de 34 753 habitants qui m’était jusqu’alors inconnue, troisième ville de l’Oise, terre d’immigrations et de faïence, cité de culture et creuset ouvrier, me fascine. Cette admiration soudaine, je la dois à Philippe Lacoche qui se révèle être, au fil des années, un nouvelliste de très grand talent. Plume aérienne, construction rapide, tempo transalpin, pour les amateurs de motocyclettes italiennes, vous reconnaîtrez cette musique à deux temps, frénétique et nostalgique, que l’on retrouve sur l’étincelant Lambretta TV 175. Un riff diabolique où se mêlent légèreté des corps et sourde tension sociale.

Les revues littéraires, toujours promptes à dénigrer la production nationale, nous bassinent avec le génie américain du court. Selon eux, nos écrivains français ne savent pas écrire des nouvelles. Lacoche, le picard, lave cet odieux affront. Il le fait même avec tendresse et panache. Creil peut le remercier, il instille du romanesque dans les rues de cette ville ce qui vaut tous les centres sociaux-culturels « collaboratifs et multi-générationnels » comme les vendent nos (très) chers technocrates. Nous aimons les écrivains qui, sans renier leur fibre populo, ont conservé des goûts littéraires sûrs, j’oserais presque dire d’élite. On ne peut s’empêcher en lisant ce percutant recueil de nouvelles de pister les multiples influences de Philippe Lacoche.

Dans « Prunelle, brune incendiaire », il lance une danseuse à la recherche d’un soutien-gorge en bois sur-mesure pour satisfaire la libido d’un afghan amateur de seins d’acier, Lacoche flirte ici avec la fantaisie de Marcel Aymé et la gauloiserie d’Alphonse Boudard. Sur un mode humoristique et désespéré (pléonasme), Lacoche tire à vue sur la bien-pensance intellectuelle, il s’inscrit pleinement dans l’héritage hussard d’un Jacques Laurent sans toutefois occulter la lutte des classes chère à Roger Vailland. Je vous conseille de lire « L’enlèvement d’Albert Jacquard » où deux salariés au bout du rouleau et passablement avinés tentent de kidnapper le polytechnicien humaniste. Délicieux dénouement et constat accablant sur notre société médiatique. Chez Lacoche, il y a du Fallet et du Eric Burdon pour son amour de la pêche et du rock. Un ouvrage à déguster sans modération qui vous décidera à visiter Creil (à seulement 35 mn de la Gare du Nord).

Au fil de Creil, Philippe Lacoche (Le Castor Astral)

*Photo : Radjaïdjah.

Atlantico : la dédroitisation, c’est maintenant !

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Il paraît qu’on ne se fait jamais de cadeau entre concurrents. Pour tordre le cou à cette vérité de bistrot, nos confrères et néanmoins amis du site Atlantico nous donnent une nouvelle fois la parole sur un sujet brûlant, pour ne pas dire bouillonnant : la droitisation. En pleine débâcle post-électorale à l’UMP, Atlantico a eu le bon goût d’interroger notre rédacteur en chef adjoint Daoud Boughezala sur le concept qui agite toutes les lèvres des sondeurs et autres analystes à la petite semaine. Certes, la somme des voix de droite était largement majoritaire au premier tour de la présidentielle avant le résultat final que l’on connaît, mais de quoi la prétendue « droitisation » est-elle le nom ?

Comme dans son article co-écrit avec Nathalie Krikorian-Duronsoy, notre sémillant journaliste récuse le mot et la chose en exhumant le passé (accord RPR-UDF de 1990 prônant l’arrêt de l’immigration, petites phrases de Chirac et Giscard qui ne passaient pas pour des dérapages à l’époque pas si lointaine où le débat public n’était pas une patinoire balisée de tabous) et en scrutant sans concessions les mutations idéologiques respectives de la droite et de la gauche. À rebrousse-poil du sociétalisme dominant (donne-moi ta position sur le mariage homo, le droit de vote des étrangers et Les Inrocks te diront où tu es sur l’axe droite-gauche), notre ami Daoud replace les enjeux idéologiques là où ils devraient être : « Si droitisation il y a, elle concerne les projets économiques, puisque l’économie de marché fait aujourd’hui consensus, y compris à la gauche du PS, qui entend simplement la réguler ».  Les coups pleuvent alors sur la gauche normalisée comme sur la droite soi disant « droitisée : au moralisme vide de la première répond le cynisme de la seconde, qui surfe sur les histoires de pains aux chocolats pour mieux faire oublier ses renoncements  face à la régulation de l’immigration (et de l’économie, me souffle une mauvaise langue…).

Puis, quand vient l’heure du bilan des premières mesures du quinquennat Hollande, sonne le glas de l’égalité. Di-ver-sité ! Mariage et droite de vote local pour tous, voilà la solution ! En confondant inégalités et discriminations, une terminologie individuo-libérale partagée par le MEDEF, la gauche de gouvernement offre un boulevard à Marine Le Pen. Et si en plus, comme le dénonce l’impétueux Daoud, UMP et PS se liguent pour ne pas faire élire un seul frontiste, le FN pourra toujours se targuer d’une virginité électorale offerte sur un plateau !

Bon, je vous laisse lire l’interview in extenso, histoire de ne pas passer pour un Cassandre. C’est pas pour vous déprimer mais à Troie, Cassandre avait raison…