L’avertissement « Attention : ceci n’est pas un pastiche Jalons » devrait précéder certains articles. Du moins lorsque leur sujet se prête à une ironie douce-amère qui tranche avec l’esprit de sérieux des habituels prêches idéologiques de Libé. Ainsi, le quotidien de Nicolas Demorand nous offre un portrait truculent de Ludovic-Mohamed Zahed, le tenancier de la première « salle de prières « égalitaire et inclusive », traduisez gay-friendly, de la capitale.
D’emblée, le ton est donné : si on ignorait les potentialités queer du troisième monothéisme, le trentenaire Zahed est là pour nous éclairer : vivement un renouveau de l’islam qui prônerait le « mariage pour tous » et « accepterait le blasphème ». Quand Allah rencontre le progressisme version Terra Nova, cela donne un story telling transversal, trop improbable pour ne pas être vrai, qui fait la part belle aux mutations identitaires de son héros.

Comme Brassens, Ludovic-Mohamed aime les chemins qui ne mènent pas à Rome – ni forcément à La Mecque. Successivement « homophobe » (à huit ans, reconnaissons que le péché est véniel), salafiste, anti-islam, petit ami d’un électeur frontiste de Vitrolles, membre de l’association chrétienne homosexuelle David et Jonathan, bouddhiste; puis musulman born again infatigable militant de la cause islamo-homosexuelle (n’ayons pas peur du néologisme !), il ne craint pas les changements de mode. Dans son portrait élogieux, Libération n’hésite pas à en faire un Saint Paul du XXIe siècle dont la révélation ne s’est pas produite sur le chemin rocailleux de Damas mais au creux d’une vague moderniste qui n’accepte aucun ressac. Un verbatim hallucinant illustre sa double prise de conscience identitaire, à l’homosexualité et à l’islam, que nous n’aurons pas l’outrecuidance de moquer : « Les musulmans homosexuels ne doivent pas se sentir honteux. L’homosexualité n’est condamnée nulle part, ni dans le Coran ni dans la sunna. Si le prophète Mahomet était vivant, il marierait des couples d’homosexuels.» Mahomet-Noël Mamère même combat !? C’est pousser le bouchon de la tolérance un chouïa trop loin, surtout si l’on confronte l’argument exégétique aux références bibliques du Coran : la figure de Loth, allégorie du sodomite, y est érigée en contre-modèle, qui a donné naissance au peu aimable terme arabe louti (pédéraste). Prétendre que le Coran autorise voire promeut l’homosexualité revient à faire de l’Ancien Testament un plaidoyer masturbatoire en extirpant le mythe peu reluisant d’Onan. Pour la justification religieuse du « mariage pour tous », on repassera..

Il n’empêche, penser l’articulation entre islam et modernité est en soi louable, ce ne sont pas les stimulants Abdennour Bidar et Ghaleb Bencheikh qui vous diront le contraire. En ce cas, pourquoi pressentons-nous quelque chose de gênant au royaume du Bien ? Créateur de plusieurs associations d’entraide aux malades du sida, Zahed fustige «  la plus forte des discriminations : le « sérotriage », qui consiste à s’entendre dire « je ne couche pas avec toi parce que tu es séropo ».  C’est aussi là que le bât blesse : de l’amour pour tous à l’amour obligatoire, il y a un pas que certains homosexuels, même progressistes, hésiteront à franchir. Cela n’en fait pas pour autant des salauds ou d’immondes homophobes refoulés, la prudence et la peur – du Sida – restent des sentiments humains que l’on n’éradiquera pas de sitôt, dusse-t-on déclarer la guerre aux « discriminations ».

Laissons le mot de la fin à l’inénarrable Louis-Georges Tin, créateur de la « Journée mondiale contre l’homophobie » et par ailleurs cadre dirigeant du Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN)[1. Comme dit le proverbe, un homme avec deux crèmeries en vaut deux !] : « beaucoup se sentent discriminés en tant qu’homos chez les musulmans, mais aussi comme musulmans chez les homos, ce qui est moins connu». Sans doute. Et c’est bien dommage. Mais si messieurs Tin et Zahed cherchent le moindre clerc musulman prêt à légitimer l’homosexualité sur des bases religieuses, on leur souhaite du bien du courage[2. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’édifiante interview que  Dalil Boubakeur, le très modéré recteur de la mosquée de Paris, a récemment accordée au Parisien à propos de l’initiative de Ludovic-Mohamed Zahed.]. Pour le catholicisme sécularisé, « religion de la sortie de la religion » suivant l’expression de Marcel Gauchet, les choses sont un peu plus simples. Entre les saillies ordurières de Guy Gilbert (le « curé des loubards » qui confond soutane et blouson de cuir), les prêches de Jacques Gaillot pour l’amour de tous avec tous dans la sacristie (homos, prêtres, sans-papiers…) et la paillardise des romans du père La Morandais, les cathos ont l’embarras du choix pour concilier impiété et robe de bure. On peine encore à trouver des imams français ouvertement pécheurs… faut-il vraiment s’en plaindre ?

*Photo : ЯAFIK ♋ BERLIN