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Ce Karaté Kid en nous qui ne meurt jamais

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Netflix diffuse les derniers épisodes de la dernière saison de Cobra Kai depuis quelques jours. Une série régressive qui fait un peu la nique au wokisme sur la plateforme pourtant spécialisée dans le genre…


D.R.

La boucle est bouclée. Un immense billboard affiche à Los Angeles que « cela pourrait être un adieu, mais… Cobra Kai ne meurt jamais ! » alors que Netflix diffuse les derniers épisodes de sa série débutée en 2018.

Cobra Kai est une suite de la trilogie des films cultes des années 80 de la franchise Karaté Kid (1984, 1986 et 1989) dans laquelle on suit le parcours d’un gringalet souffre-douleur dans son lycée, Daniel LaRusso, devenir champion de karaté contre son persécuteur, Johnny Lawrence, grâce à l’aide de son sensei, Maître Miyagi.

Régression réconfortante

Surfant sur la vague de nostalgie voire de régression puérile mais réconfortante, alimentée par l’industrie du divertissement, Cobra Kai permet de retrouver l’ensemble des acteurs des films reprendre trois décennies plus tard leur rôle aux côtés de nouveaux protagonistes, avec une bande-son de rock FM et une imagerie californienne VHS.

La culture pop, dans sa version la plus universelle, donc hollywoodienne, est devenue le meilleur vecteur de continuité d’un sentiment d’appartenance transgénérationnel. Elle permet le partage d’émotions et de réminiscences, telles des petites madeleines de Proust, entre parents et enfants. Grâce aux productions contemporaines inspirées d’anciens films ou séries de leur enfance et adolescence, les parents retrouvent des souvenirs enfouis d’une époque idéalisée de leur vie. Tandis que les enfants assouvissent le « fantasme originaire » en découvrant ce qui a accompagné la jeunesse de leurs parents.

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Cette ficelle nostalgique et transgénérationnelle actuellement surexploitée par l’industrie du divertissement, fonctionne plus ou moins bien. C’est une réussite indéniable dans le cas de Karaté Kid et de Cobra Kai. Si l’utilisation de la nostalgie dans la narration cinématographique ou télévisuelle peut conduire à l’immobilisme et à la vacuité, cela peut également conduire à une dynamique positive, celle de la transmission. Aux côtés des personnages historiques des films, une nouvelle génération de lycéens va dans la série connaître un parcours initiatique similaire à celui de leurs aînés, fait de construction de soi et de recherche de figures parentales.

Comme dans beaucoup de productions hollywoodiennes des années 80, les films de la franchise de Karaté Kid sont assez manichéens et représentatifs de la philosophie western avec les « gentils » et les « méchants », même s’ils font déjà apparaître quelques fissures dans cette binarité simpliste propre à l’Amérique.

La série va encore plus loin en jouant à fond la partition de l’altérité, avec de l’empathie pour les « méchants » et l’exposition de la part sombre des « gentils ».

Le déclic « How I met your mother »

Les scénaristes de Cobra Kai ont confirmé dans une interview, qu’une sitcom ayant également eu un impact générationnel fort : How I Met Your Mother (2005 – 2014), avait eu une véritable influence sur leur propre série.

Un des épisodes est même considéré comme l’effet déclencheur de la rédaction du scénario de Cobra Kai et de l’accord des producteurs pour financer le projet ! Dans celui-ci, un des personnages réalise son rêve de rencontrer « Le » Karaté Kid, héros de son enfance, grâce à ses amis au cours de son enterrement de vie de garçon. Mais à leur grande surprise, quand il rencontre l’acteur Ralph Macchio qui interprète Daniel LaRusso, il pique une colère noire, car pour lui, le vrai héros ne peut être que Johnny Lawrence interprété par William Zabka, qui apparaîtra à la fin de l’épisode en tenue du dojo de Cobra Kai…

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Au-delà de la blague de cette scène, il s’agit d’un leitmotiv que vont garder les scénaristes de la série jusqu’à la fin. Les prétendus « méchants » ne le sont pas tous, ni totalement, et le choix du nom de la série, non pas le dojo des « gentils » le Miyagi-Do, mais celui des « méchants » le Cobra Kai, illustrait finalement dès le début ce parti pris sur un renversement du manichéisme et donc sur la compréhension et l’empathie pour « l’autre » malgré ses défauts.

Une altérité d’autant plus louable que le lancement de la série a lieu entre la fin des années 2010 et le début des années 2020, soit certainement le climax du wokisme et de sa fausse altérité bienveillante. Sur un thème de base, le karaté, qu’on peut difficilement faire plus « genré » (comme on dit de nos jours), Cobra Kai donne aux combats féminins sur le tatami et dans la vie, parfois davantage d’enjeux, avec des filles plus « burnées » que les garçons (comme ose encore le dire Johnny Lawrence), sans arriver au ridicule de l’effacement ou du remplacement intégral de la masculinité dans certaines productions actuelles… La série, avec parfois un mauvais esprit qui fait du bien, arrive à se moquer des travers des générations, que cela soit l’ironie cynique de la génération X ou la bien-pensance fragile des générations Y et Z. La leçon de plus de quarante ans de récit depuis le premier opus de Karaté Kid en 1984 jusqu’au dernier épisode de Cobra Kai en 2025 est donc celle d’une altérité générationnelle vue non pas comme un affrontement, mais comme un moyen de mieux se comprendre entre des générations que tout semble aujourd’hui opposer. Il s’agit de la meilleure conclusion possible d’une fiction adolescente, petit plaisir coupable et régressif, qui évite un compromis lâche entre générations, mais se construit au contraire dans la confrontation et donc le dialogue entre des adultes et des jeunes devenant adultes.

Touchdown: Journal de guerre

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Six Nations: net avantage aux Bleus

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La victoire écrasante de notre XV de France contre l’Irlande nous rapproche d’un possible sacre dans le tournoi des Six Nations. Un exploit terni par la blessure d’Antoine Dupont au genou, l’obligeant à s’éloigner des terrains pour une durée de six à huit mois, ce qui ne doit pas nous décourager pour le match décisif contre l’Écosse samedi prochain.


Très probablement, les Bleus regretteront amèrement samedi soir prochain leur très malencontreuse et frustrante défaite contre les Anglais lors de la deuxième journée du tournoi des Six nations.

Un tournoi en dents de scie

Alors qu’ils avaient match gagné à trente secondes du coup de sifflet final avec une avance hélas de seulement six points (25 à 19), un perfide joueur du XV de la Rose, à la suite d’une touche obtenue sur pénalité aux 5 mètres de l’en-but tricolore, esquiva un placage, parvint à s’infiltrer dans un mince interstice de la défense, et alla aplatir entre les poteaux assurant du même coup la transformation qui donnait une inespérée victoire, 26 à 25, à son équipe. Ce petit point à leur désavantage privera en conséquence les Français du grand chelem, objectif qu’ils s’étaient fixé.

En revanche, leur époustouflante et improbable victoire, 42 à 27, samedi dernier, à Dublin, contre les Irlandais, grands favoris de cette 25ᵉ édition, leur offre une très sérieuse option de décrocher le titre. Jusqu’alors, ces derniers faisaient figure d’invincibles sur leur terre. En effet, sur 31 matches disputés à domicile, le XV du Trèfle n’avait perdu que deux. Et sur les quinze rencontres dans le cadre des Six nations disputées ces trois dernières années, il n’a concédé également que deux défaites.

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En tête du classement après cet exploit inattendu en Irlande, les Bleus sont enfin en bonne posture pour décrocher le titre qui leur échappe depuis 2022, où ils avaient réalisé le grand chelem. Les deux années suivantes, ils ont terminé seconds derrière ces mêmes Irlandais. En vérité, tout se jouera au cordeau samedi qui vient entre trois équipes, France, Angleterre et Irlande qui affronteront respectivement l’Écosse, le Pays de Galles, et l’Italie. En principe, ces trois en lice pour le trophée devraient gagner leur match.

Victoire impérative

Dès lors, pour que la France conquière le Graal, elle doit vaincre l’Écosse (21 h au Stade de France) avec un bonus offensif. Ce qui est de l’ordre du possible au vu de la prestation samedi passé des Écossais contre les Gallois. Ces derniers n’ont aucune victoire à leur actif et seront gratifiés de la cuillère de bois qu’on décerne au dernier. Ils ont même été tenus en échec par l’Italie (22 -15).

Le XV écossais dont l’emblème est le chardon ne s’est imposé face au XV gallois qui a, lui, pour emblème le poireau, que par 35 à 29 alors que ces mêmes Rouges gallois n’avaient même pas inscrit la moindre pénalité contre les Bleus qui l’avaient emporté sur un implacable 43 à 0. Il s’en est en outre fallu de peu que les Gallois ne renversent la table dans les dernières minutes contre les Écossais. Ils ont raté d’un poil un essai qui leur aurait donné la victoire.

Si d’aventure, les Français ne s’octroient pas le bonus offensif face à ces derniers, le titre dépendra du «  goal-average  », à savoir la différence positive ou négative entre les points marqués et encaissés. À la condition expresse cependant que l’Angleterre ne décroche pas de son côté un bonus offensif face au Pays de Galles. Sur le papier, cela paraît hypothétique si on se fie au demeurant à deux résultats significatifs : l’Irlande a vaincu le Pays de Galles par 27 à 18 et l’Angleterre par 27 à 22, en somme Gallois et Anglais ont fait en la circonstance presque jeu égal entre eux. À cela s’ajoute que les Anglais se sont imposés face aux Italiens par 47 à 24 alors que les Français l’avaient emporté par 73 à 24, le score le plus élevé depuis la création des Six nations en 2000, ainsi que le second plus élevé cette fois contre l’Angleterre, un 53-10, en 2023.

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Digression pas superflue, le 73-24 est aussi le troisième score le plus élevé de toutes les compétitions internationales depuis la création de la coupe du monde en 1997. Les Bleus détiennent aussi le second plus élevé pour la même période, un 96-0 contre la Namibie lors de la coupe du monde de 2023. C’est l’Australie contre cette même Namibie, lors de cette même coupe, qui détient le record du score fleuve avec un 142 à 0. Juste un peu moins que sa victoire en 1995 par 145 à 7 contre le Japon en match amical, soit un rythme d’un essai toutes les quatre minutes. Autrement dit, remise en jeu et essai dans la foulée.

Si le titre doit dépendre du «  goal-average  », les Bleus ont un net avantage sur leurs deux sélections rivales. Avec une différence de 106 points en leur faveur, ils disposent d’une confortable avance sur les Anglais dont le solde positif est de 20 points et celui des Irlandais de 14. Comme le souligne L’Équipe de lundi, « on voit mal les Bleus, qui ont inscrit 26 essais lors des quatre premiers matchs, se faire rattraper ». En outre, avec ces 26 essais, ils ne sont qu’à trois de moins du record détenu par les Anglais de 29 qui pourrait donc tomber dans leur escarcelle si la victoire est au rendez-vous contre les Écossais. En revanche, la probabilité que l’Irlande l’emporte est très ténue. Il faudrait que la France perde ou fasse un nul et qu’elle fasse un score fleuve contre l’Italie qui joue à domicile.

Changement de stratégie !

Depuis 2010, l’Irlande s’est imposée cinq fois, Pays de Galles et Angleterre, quatre fois, et la France seulement deux fois. Si elle inscrit une troisième fois son nom au palmarès, elle le devra certes à ses joueurs mais surtout à son intrépide entraîneur Fabien Galthié qui, après la défaite contre l’Angleterre, n’a pas hésité à chambouler sa stratégie. Il s’est inspiré de celle de l’Afrique du Sud, actuelle championne du monde, qu’on qualifie de « bomb squad » (équipe bombe). Elle consiste à donner mission aux lignes d’avants de laminer, sans retenue, les premières lignes adverses pour ensuite lâcher la cavalerie légère des arrières pour que celle-ci aille à bride abattue et par rafales à l’assaut de l’en-but opposé.

Elle est en somme au rugby le pendant de la théorie de « la guerre absolue », de Clausewitz, à « savoir une montée aux extrêmes pour anéantir l’ennemi ». Nous y reviendrons sur cette option stratégique de Galthié, dont le choix avait été accueilli avec scepticisme, voire inquiétude, par les commentateurs, si sa pertinence est confirmée (ou non) samedi soir au Stade de France. Souvent les Écossais à défaut de ne l’avoir jamais gagné jouent les trouble-fête de ce tournoi.

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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Derrière les « nouveaux beaufs », la révolution des parias

Depuis le réveil des enracinés, la France d’en haut est en apesanteur. Seuls 23% des citoyens disent avoir confiance dans le gouvernement. Pourtant, les dirigeants continuent d’accabler la piétaille.


Prophétiques gilets jaunes ! En déboulant, furax, sur les Champs-Élysées le 17 novembre 2018, la France oubliée ne disait pas autre chose que J. D. Vance s’adressant aux dirigeants européens, le 14 février à Berlin : « N’ayez pas peur du peuple ! » L’admonestation du vice-président des États-Unis a pétrifié l’auditoire. Il y a six ans, le soulèvement girondin avait essuyé les insultes du pouvoir jacobin, y compris des syndicats. Les foules provinciales étaient trop patriotes, trop blanches, trop françaises. Donc trop suspectes. Même le subtil Jacques Julliard y avait vu « les nouveaux beaufs » (Le Figaro, 7 janvier 2019), sans s’intéresser à leur critique d’une démocratie confisquée et d’une parole sous surveillance. Or, aucune solution n’a été depuis apportée à cette frustration populaire, commune à d’autres pays d’Europe soumis à la même caste mondialiste. Vance n’a fait qu’énoncer des évidences refoulées par la morgue des élites. Pressentent-elles la fragilité de leur statut ?

Réveil des enracinés

Depuis le réveil des enracinés, la France d’en haut reste en apesanteur. Seuls 23 % des citoyens disent avoir confiance dans le gouvernement (sondage Cevipof). Pourtant, les dirigeants continuent d’accabler la piétaille. La « politique de la ville » privilégie les cités au détriment de la ruralité. Les villages se voient imposer le trop-plein d’immigration, avec ses dealers et son insécurité. Les paysans disparaissent. Dans le budget 2025, les petits auto-entrepreneurs ont échappé in extremis à une taxation supplémentaire, introduite par réflexe. La généralisation des zones à faibles émissions (ZFE), qui interdisent l’accès des voitures anciennes dans les centres-villes, pénalise les conducteurs modestes. En appelant ces « gueux » à la fronde, comme en 2018 lorsqu’ils refusèrent la taxe carbone sur les carburants, Alexandre Jardin a le mérite de pointer des injustices.

À lire aussi du même auteur : Poutine, Musk, populistes: Emmanuel Macron voit des méchants partout… sauf à Alger

La « révolution du bon sens », lancée par Donald Trump, parle avec les mots des parias de la France périphérique. Certes, cette classe moyenne a échoué sur les ronds-points à enclencher une dynamique contestataire, détournée par l’extrême gauche. Depuis, les « ploucs » ont rejoint leur Aventin. Mais le calme est trompeur. Au-delà du mépris des faibles, c’est le peuple que redoute Emmanuel Macron. « Nous sommes en train d’inventer une nouvelle forme de démocratie », pérorait-il en avril 2019 avec ses « grands débats » censés remplacer les demandes de référendums d’initiative citoyenne. Le procédé a évidemment révélé ses artifices. Une consultation sur l’immigration reste inenvisageable pour l’Élysée. Les chaînes populaires C8 et NRJ12, trop rustiques, viennent d’être chassées comme des mouches par l’Arcom et le Conseil d’État. La Macronie, c’est la démocratie sans le peuple.

Trahison

Ce pouvoir est en sursis. Même les victimes de l’insécurité l’accusent. « La mort d’Elias démontre que l’État n’a pas su protéger ses citoyens », ont écrit les parents de l’adolescent tué à Paris le 25 janvier d’un coup de machette par un mineur récidiviste. « La France a tué mon époux », avait lancé en août la veuve du gendarme Éric Comyn. Ce n’est pas la Russie qui menace la France, comme l’affirme Emmanuel Macron tandis qu’il se tait devant l’Algérie batailleuse, qui retient Boualem Sansal en otage.

L’ennemi de la nation submergée est celui qui, en son sein, étouffe les protestations. Cette trahison ne peut plus durer.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Tanvier, Viry et Gastines m’ont sauvé!

C’est grâce à Georges Duhamel que Monsieur Nostalgie a repris goût à la lecture. Involontairement, le créateur des Pasquier l’a conduit vers trois coups de cœur, trois écrivains au registre divergent, Catherine Tanvier, Marin de Viry et Eliott de Gastines, qui surplombent le premier trimestre.


Il n’y a pas pire virus que l’agueusie littéraire. Surtout pour un professionnel « assermenté ». L’Assurance maladie ne prend pas en charge ce genre de défaillance. Vous n’avez plus goût à rien. Les livres défilent ; indifférent, à la limite de l’agacement, vous les ouvrez et les refermez immédiatement. Vous êtes incapable de lire plus d’une page. Tout vous paraît lourd et sans intérêt, resucé et mal écrit. Alors, vous essayez de puiser dans vos forces ultimes, vous insistez et c’est encore pire. Ce mal honteux, on le tait, même entre confrères car il signe la fin d’une carrière.

Mécanique bien huilée

Maintenant que je suis rétabli, je peux enfin en parler librement. J’avais honte, vous vous rendez compte, vingt-cinq ans de lecture quotidienne, au rythme de cinq ou six heures, j’étais un monstre vorace. Aucun genre ne me faisait peur, j’avalais du récit, de l’essai, de la poésie et même des écrits politiques, sans aucune fatigue morale. Ma mécanique puissante était parfaitement huilée, j’absorbais et j’écrivais mon papier dans la foulée. Et puis, un matin, sans prévenir, tous les livres me tombèrent des mains. J’enrageais. J’ai consulté. Aucun spécialiste n’avait un traitement à me prescrire pour ce genre de blocage. Certains me conseillèrent du repos, d’autres d’abandonner cette voie et de me consacrer à des travaux manuels plus rémunérateurs. J’étais bien embêté. Durant deux mois, je peux vous dire que j’ai mal dormi. Et puis, la machine s’est relancée, mais cette fois-ci, il m’a semblé que je lisais avec un œil neuf et en même temps plus transperçant, allant au-delà des apparences et s’infiltrant dans la tête des écrivains. L’homme qui m’a sauvé s’appelle Georges Duhamel, je ne l’avais guère lu jusque-là, comme tout le monde, j’avais mis le nez dans les Pasquier à l’adolescence mais je les confondais avec les Thibault. Je me souvenais de l’avoir vu à la télé, du temps de Lectures pour tous, interrogé dans son domicile de la rue de Liège et évoquant la lecture comme un refuge. C’est grâce à mon bouquiniste de l’Odéon, que j’ai acheté Deux hommes, un roman paru pour la première fois en 1924 au Mercure de France. Il m’a redonné foi dans le texte, seulement en une quinzaine de pages, dans une première partie qui se situe Place du Panthéon. Tout y est : l’étrange, la rencontre dissonante, l’équivoque et le plaisir, oui l’irrépressible plaisir de connaître la suite. Georges Duhamel a décoincé mon nœud, j’étais de nouveau apte. Mais encore plus exigeant et en attente de l’impossible qu’auparavant.

La sincérité de Catherine Tanvier, le désir masculin avec Marin de Viry…

Il y a quelques années, sur un plateau de télévision, nous avons tous vu Catherine Tanvier parler de sa carrière d’ex-joueuse star du tennis français. À ce moment-là, nous savions que c’était déjà un véritable écrivain, son intensité frappait, sa précision et parfois même, la force de l’abandon dans ses paroles nous avait convaincus de son talent. Dans Un film à Rolle, elle revient sur un tournage si particulier, Film Socialisme, de la genèse au clap de fin, de cette rencontre avec Jean-Luc Godard, durant quinze jours, à l’été 2007, sur les bords du lac Léman. Dans cette folle reconversion, dans cette profession nouvelle, elle réussit, par une écriture à la fois compacte et incisive à nous retranscrire ses états d’âme. Catherine Tanvier fait de la littérature. Ce ne sont pas des souvenirs recollés, du name dropping à bas prix ou des confidences ramassées à la pelle ; Tanvier, dès la première page qui ne trompe pas, tend vers une sincérité qui n’est pas larmoyante. Notre cœur de lecteur bat à l’unisson de ses questionnements intérieurs. Sa vérité et son tempo nous élèvent à une certaine hauteur. Au-delà d’un témoignage sur Jean-Luc qui éclairera les cinéphiles, c’est le récit maîtrisé, avec son bel ondoiement qui séduit. Je n’avais donc plus envie de lire et puis m’est arrivé Le continent masculin de Marin de Viry. Là, c’est un plaisir instantané, presque canaille, l’esprit français qui caracole, la légèreté et le bon mot dans une alliance pétillante. Cette littérature champagne, ce marivaudage moderne est la marque d’un grand écrivain classique. Chez lui, les cœurs se délitent dans une société à bout de souffle. Viry, écrivain de standing et d’alcôve, avec une ironie souveraine, joue au jeu dangereux de l’amour.

… et un roman sur le confinement d’Eliott de Gastines

Mon troisième coup de cœur est pour un jeune écrivain de quarante ans, Eliott de Gastines qui publie La frontière sauvage, peut-être le meilleur livre écrit sur le confinement et l’écroulement des certitudes. Il attaque fort, très fort, dès le début, il décrit la sauvagerie et l’enchaînement tragique, il est un maître dans l’effondrement et les tentatives d’évasion. C’est drôle et cruel, donc essentiel.


Un film à Rolle de Catherine Tanvier – En Exergue éditions, 136p.

Le continent masculin de Marin de Viry – Le Rocher, 240p.

Le continent masculin

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La frontière sauvage d’Eliott de Gastines – Albin Michel, 295p.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendras. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Alphonse Boudard (1925-2000) a traversé une époque fort différente de la nôtre. Un temps où les prisons ne regorgeaient pas de téléphones portables, où les urgences des hôpitaux surchargés n’étaient pas encore les antichambres de la mort. La prison, l’hôpital, Alphonse les a bien connus. Ils sont les décors de ses délectables autobiographies. La magie de son art : acuité de l’observation, vie insufflée aux personnages et richesse lexicale où l’argot joue un rôle important.

Périodiquement, il se penche sur son passé. Il en prélève ou en recrée une savoureuse tranche de vie au gré d’une mémoire qui affectionne le zigzag. Un puzzle entamé en 1962 avec La Métamorphose des cloportes et qui s’est enrichi, au fil des années, d’une dizaine de titres dont La Cerise, L’Hôpital ou encore Les Combattants du petit bonheur (prix Renaudot 1977). Alphonse résistant, Alphonse voyou, en prison, au sana, au cinoche, Alphonse dégustateur du Café du pauvre

L’autobiographie prend corps, s’élargit aux dimensions d’une époque, devient fresque. Au point qu’il est vain d’en vouloir démêler la part du vécu et celle de la fiction. Un critique bien oublié aujourd’hui, Albert Thibaudet, prétendait non sans raison que « le génie du roman fait revivre le possible, il ne fait pas revivre le réel ».

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Incontestablement, Boudard a ce génie. Le chroniqueur, le mémorialiste se double chez lui d’un observateur volontiers caustique. Rien de moins conformiste et de moins convenu que le regard qu’il promène sur les choses et les gens. Par là, son œuvre est celle d’un véritable créateur.

« D’où je suis parti – les rues et les prisons –, on ne peut espérer mieux que ce qui vient de m’arriver. » Ainsi commentait-il, dans Le Figaro Magazine du 18 novembre 1996, le vote des académiciens qui venaient de lui décerner leur Grand Prix du roman pour Mourir d’enfance. Et il ajoutait : « Dans quelques années, si je ne suis pas tombé en quenouille, ce n’est pas l’Académie que je vise, mais le prix Nobel de la pègre. »

Bref, voilà Alphonse, l’Alphonse de La Cerise, propulsé au faîte de la célébrité. Les flics lui font la haie. La magistrature assise se lève à son passage. Du moins métaphoriquement. Quelle revanche !

Mais qui s’en plaindrait ? D’abord il mérite cette consécration. La chose n’est pas si courante dans la république des Lettres où relations influentes, magouilles, services rendus comptent souvent plus que le talent de plume.

Ensuite, et c’est peut-être le plus miraculeux, il n’a rien renié de ce qui fait le charme de ses écrits, le refus d’être dupe, cette insolence lucide qui perce à jour les faux-semblants. Et cette candeur simulée dont on sait depuis Voltaire qu’elle peut être la plus redoutable des armes.


Les Vacances de la vie (Les Combattants du petit bonheur, Bleubite, Le Corbillard de Jules, Le Café du pauvre, L’Éducation d’Alphonse), Presses de la Cité, coll. Omnibus, 1996.

L’Étrange Monsieur Joseph, Robert Laffont, 1998.

Avec Alain Paucard…

Alain Paucard republie son roman futuriste et pessimiste Lazaret, préfacé par Bruno Lafourcade


Auteur d’un Manuel de résistance à l’art contemporain, des Carnets d’un obsédé et d’une trentaine d’autres romans et pamphlets, Alain Paucard (XIVème arrondissement) est aussi le président à vie du Club des Ronchons, dont firent partie Pierre Gripari et Jean Dutourd.

La Défense, l’enfer sur terre

Ce chantre du Paris populaire et des filles de joie, cet admirateur de Guitry et d’Audiard s’était amusé naguère à composer une sorte d’uchronie, que réédite La Mouette de Minerve  – louée soit Son infinie sagesse.

Sous les oripeaux de la série B transparaît le conte philosophique, pas vraiment rousseauiste, même si, dans une autre vie, l’auteur fut proche du Komintern (ou quelque chose d’approchant). Dans un Paris à peine futuriste où règne un strict apartheid spatial, le quartier de la Défense, qui symbolise l’enfer sur terre (Le Corbusier et consorts étant considérés par l’auteur comme des criminels de béton) est devenu une sorte de ghetto – le lazaret – réservé non aux lépreux mais aux héroïnomanes, parqués manu militari et livrés au pouvoir de kapos sans scrupules.

À lire aussi, Patrice Jean et Bruno Lafourcade: Exercice d’admiration

Trois castes y coexistent : les maîtres, qui contrôlent la poudre obligeamment fournie par le Ministère de la Santé ; les esclaves, qui travaillent et les larves, qui meurent. Le lecteur y suit à la trace trois nouveaux-venus, raflés par la police et transportés dans cette jungle urbaine où règne la force brute.

C’est peu dire que Paucard jubile quand il décrit, dans une langue ferme et emplie d’un tranquille cynisme, les atroces jeux de pouvoir qui se déroulent dans ce lazaret. Pourtant, le destin veille et l’horrible pyramide vacille. Unhappy end garantie. Sacré Paucard !


Alain Paucard, Lazaret, La Mouette de Minerve, 224 pages

Georges Liébert, l’indomptable

Notre ami Georges Liébert est mort le 24 janvier. Cette grande figure de l’édition française était également un musicologue respecté et un collectionneur averti. Lecteur intransigeant, c’est toujours le crayon à la main qu’il épluchait manuscrits, livres, journaux et catalogues. Cet anar de droite érudit a arpenté l’existence avec ironie et fantaisie.


Georges Liébert s’enorgueillissait d’avoir traversé la vie sans avoir jamais voté à gauche ni possédé de téléphone portable. Il était aussi le seul homme de ma connaissance à tempêter contre les retards de la Poste, car le seul à utiliser la poste, que ce fût pour confirmer une invitation, signaler une page qu’il avait aimée ou un article qui l’avait enragé. Avec ça, d’une intolérance fanatique aux anglicismes et barbarismes – il poursuivait de son ire épistolaire les rédacteurs en chef oublieux de leurs devoirs envers la langue française, vitupérait les cuistres anglouillards et m’adressait fréquemment le dernier numéro de Causeur lardé d’annotations moqueuses débusquant, à ma grande honte, les fautes passées à travers les mailles du filet. Georges était ce que les Finlandais appellent un enfoiré de la virgule.

Un esprit en décalage avec son époque

Autant dire qu’il n’était pas l’enfant de son siècle, dont il recensait les travers avec une férocité joyeuse ou mélancolique selon les jours, découpant rageusement les derniers journaux qu’il acceptait de lire, notamment la gazette locale où il suivait l’avancée du festivisme en terre bretonne, s’inscrivant ainsi dans les pas de son ami Philippe Muray, disparu vingt ans avant lui, dont il a été l’un des plus enthousiastes propagateurs de l’œuvre – je lui dois entre autres bienfaits ma rencontre avec le créateur d’Homo Festivus.

Ami des arts et des lettres, mécène, mélomane averti – qui, comme auteur et critique, faisait autorité dans le monde vachard de la musique classique[1] –, Liébert était un fleuron de cette bourgeoisie lettrée, libérale et raisonnablement conservatrice qui considère que les choses de l’esprit ont plus de valeur que celles de l’argent, s’habille pour aller au concert et observe avec désolation la disparition des bonnes manières (qu’il me pardonne pour tant de missives restées sans réponse). Les meilleurs représentants de l’esprit français, ceux qu’on voit rarement sur nos écrans, se croisaient à sa table du quai de Béthune, dans l’île Saint-Louis, avant de se retrouver à ses funérailles, le 30 janvier, en l’église Saint-Louis-en-l’Île où son souvenir a été évoqué, excusez du peu, par Antoine Gallimard, Emmanuel Todd, dont il fut l’ami et l’éditeur au long cours, et le metteur en scène et critique musical Ivan Alexandre.

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Qu’on ne se méprenne pas, en dépit de sa solide formation classique ou peut-être grâce à elle, Georges Liébert était un anticonformiste impénitent, un bohème anar qui arpentait l’existence avec ironie et fantaisie, œil pétillant et mèche au vent, s’amusant de tenir tête à la maréchaussée en roulant sans casque sur son vieux solex et à terroriser les libraires qui planquaient à l’arrière des derniers rayonnages, ou refusaient tout simplement de vendre, les livres mis à l’index par Télérama. Bien élevé certes, mais malicieux en diable. Pour Marcel Gauchet, il était « le prototype du Gaulois réfractaire : un indomptable ». Fermement aronien quand ses condisciples de Sciences-Po en pinçaient pour Sartre et Che Guevara, il fonda la revue Contrepoint dont on peut aujourd’hui consulter les archives[2].

Si Liébert a beaucoup officié dans les studios de France Musique, le grand public le connaît peu. Les lecteurs qui ont découvert les grands auteurs morts ou vivants publiés dans la belle collection Tel (entre tant d’autres : Burke, Muray, Manent, Friedrich List, Todd, Nietzsche dont chacun devrait posséder les Mauvaises pensées choisies) ignorent la dette qu’ils ont envers lui. « Encore une bibliothèque qui disparaît », a murmuré Anne Muray à l’annonce de sa mort. Au cours d’une conversation, il bondissait, sortait un livre des rayonnages pour lire la citation exacte de Chateaubriand, Tocqueville ou Flaubert qui s’appliquait précisément à la dernière imbécillité proférée par le pompeux du jour. De Calmann-Lévy à Gallimard en passant par Hachette et Robert Laffont, Georges Liébert a été l’un des derniers grands éditeurs, de ceux qui, paragraphe après paragraphe, affrontent les auteurs, auxquels il restituait un manuscrit annoté de bout en bout, traquant l’incohérence historique ou la concordance fautive.

L’ami fidèle et passionné

Georges avait mille talents. Plus que tout, il excellait dans l’art d’être un ami. Ce qui consistait pour lui à partager ses admirations et détestations. Indéfectible compagnon de route (et actionnaire) de Causeur, il adressait chaque numéro à quelques correspondants, exigeant ensuite qu’ils partagent son enthousiasme.

Je ne recevrai plus le dernier Causeur avec les fautes cerclées de rouge. Mais, songeant à une faute qui le rendait fou, je fais le serment solennel que, plus jamais je ne dirai, écrirai ou même penserai « je rentre » (dans une église ou un magasin). À moins bien sûr d’y être précédemment entrée.

La rédaction de Causeur adresse à son épouse Véra, à son frère Jean-François et à ses petits-fils, Paul et Louis, ses condoléances attristées.


[1] Sur son œuvre dans le domaine de la musique, lire le texte d’Ivan Alexandre : « Georges Liébert s’est éteint », diapasonmag.fr, 26 janvier 2025.

[2] Disponibles sur le site revuecontrepoint.fr.

Un salon, des retrouvailles et une belle rencontre

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il y avait longtemps que je n’avais pas signé mes ouvrages sur un salon du livre. Il y a peu, j’ai été invité à celui de Salouël, près d’Amiens. Je m’y suis rendu – en compagnie de ma sauvageonne – et ne l’ai pas regretté. J’y ai d’abord retrouvé un ami, Henri Sannier, présentateur du journal télévisé de France 3 et de France 2, animateur de Tout le Sport, programme pour lequel il a reçu un 7 d’Or en 2001. Henri, je l’ai connu grâce à mon confrère Jan-Lou Janeir qui avait eu l’amabilité de m’interviewer dans son émission sur France 3 Normandie, à Caen, afin de présenter mon premier roman, Rock d’Issy (éditions Ledrappier). J’étais en compagnie de Géant Vert à qui j’avais commandé le roman Casse Bonbons que j’avais fait paraître chez le même éditeur. (Il existe, je crois, une vidéo de l’enregistrement ; je suis tout jeune ; tout timide. On dirait un lycée pusillanime qui fond sous la caméra comme un caramel mou sous le soleil du Sahara. Géant Vert, lui, affiche beaucoup plus d’assurance. Sa haute taille -2,02 mètres -, peut-être ?)

Ça devait être en 1987 ; Henri dirigeait la rédaction normande de l’antenne régionale de France 3. Nous avions un peu discuté. Quelques années plus tard, nous fîmes plus ample connaissance ; j’étais alors responsable de l’édition Picardie maritime du Courrier picard. Et il était maire du charmant village d’Eaucourt-sur-Somme, près d’Abbeville. Cela consolida notre amitié. Au salon de Salouël, Henri venait dédicacer son dernier opus, Le jour où j’ai réappris à marcher, sous-titré « Le parcours d’un battant face à une maladie orpheline » (éditions du Rocher).

Le sous-titre parle de lui-même. Henri est un homme courageux, comme le sont souvent les cyclistes qu’ils soient professionnels reconnus ou amateurs. Il n’est pas du genre à se laisser abattre. Alors, quand au tout début de sa retraite à l’issue d’une carrière bien remplie, il a été frappé par une maladie rare – la polyradiculonévrite chronique -, il s’est battu. Comme un lion. A l’issue d’une longue errance médicale, puis d’interminables séjours à l’hôpital, et deux ans en fauteuil roulant, peu a peu il a réappris à marcher. Ce sont ces douloureuses pérégrinations qu’il raconte dans ce récit émouvant écrit en collaboration avec Yves Quitté.

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Après nos retrouvailles émouvantes, elles aussi, c’est une belle rencontre que j’ai faite ; celle de Frédéric Zeitoun, figure historique de l’émission Télématin, sur France 2, chroniqueur à la radio et chanteur-auteur-compositeur. Invité d’honneur du salon, Frédéric était venu présenter son dernier essai : Le dictionnaire jubilatoire de la chanson d’amour (éd. Harper Collins).

Frédéric Zeitoun © Philippe Lacoche

Comme il est indiqué en quatrième de couverture dans un texte intitulé « Les maux d’amour ont inspiré de fort jolis mots à la chanson française », « savez-vous que le téléphone, la cigarette ou encore la météo ont beaucoup inspiré les paroliers en quête de mots d’amour ? Que Jean-Jacques Goldman a écrit sa plus belle chanson d’amour en mettant un point d’honneur à ne pas dire Je t’aime… » Et de nous donner à lire un abécédaire réjouissant où il convoque les meilleurs chanteurs et paroliers. (A l’entrée « Jalousie », j’ai ri en songeant à ma sauvageonne.) Il en a profité pour m’envoyer son dernier album, Les Souvenirs de demain (Bayard musique ; l’autre Distribution). Je dois dire que je me suis régalé.

J’ai adoré ces douze chansons dont il a écrit tous les textes et a co-composé avec Gérard Capaldi et Serge Perathoner. J’ai particulièrement aimé « Le fond de l’air est frais », un hommage appuyé à nos amis Anglais (qui nous ont aidé à combattre ces fumiers de nazis) et aux Beatles, « Le musée des horreurs », qui, sans le dire, combat l’horreur que constitue le retour de l’antisémitisme notamment, « Jamais fini d’aimer », un frais et délicat duo avec Anny Duperey, et « Eternelle question », une manière d’hymne portée par le doute d’un agnostique. Précisons que le tout est servi par d’adorables et accrocheuses mélodies. Une totale réussite. Oui, une sacrée rencontre.

Jorge Luis Borges plus vivant que jamais

Textes retrouvés nous plonge dans l’univers érudit et fascinant de Jorge Luis Borges (1899-1986), écrivain argentin qui, au-delà de ses nouvelles marquantes, a exploré la littérature et la pensée à travers des critiques et des conférences. Un recueil inédit


L’écrivain argentin Jorge Luis Borges (1899-1986) n’était pas seulement l’auteur de multiples nouvelles de fiction, qui ont marqué la littérature. Il s’est interrogé également sur son art, en particulier à travers les grands auteurs classiques. Borges, malgré sa cécité, fut un lecteur chevronné, doué d’une belle et appétissante érudition. Il ne brillait pas pour briller, mais pour faire jaillir des sens nouveaux. Des recueils critiques comme ses Enquêtes (1967) ou ses Conférences (1985), ou encore ses Neuf essais sur Dante (1987), et quelques autres, resteront à part entière dans les annales de la littérature universelle. Borges savait faire partager sa passion des vieux grimoires transmis depuis des siècles, et c’est ce qu’on peut constater aujourd’hui encore avec la parution d’un fort volume, intitulé Textes retrouvés. Borges collaborait régulièrement dans les journaux ou les revues. On lui demandait tantôt des recensions de livre, tantôt de rendre hommage à tel écrivain disparu. Il lui arrivait aussi de prononcer des conférences. Textes retrouvés est constitué de tout cela.

Le Borges qu’on aime

On y refait connaissance avec le Borges qu’on aime. Comme le dit dans son introduction Gersende Camenen : « Sa méditation métaphysique prend les accents avant-gardistes d’un étonnement de l’être. » Il faut en effet s’interroger, à propos de Borges, sur ce qu’a d’inédit sa manière d’écrire. Gersende Camenen caractérise celle-ci comme suit : « Une manière de raisonner qui, par un jeu de paradoxes et de déplacements successifs, pose si singulièrement les problèmes. » On trouve ce caractère spécifique, partie intégrante du génie de Borges, dans les proses journalistiques qui nous sont offertes aujourd’hui.

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Textes retrouvés propose des pages qui n’avaient jamais été éditées en livre. Il ne s’agit absolument pas de fonds de tiroir. Au contraire, le lecteur s’apercevra vite que la « magie » opère. Les articles sont présentés dans leur ordre chronologique et couvrent toute la vie de l’écrivain. Je vous conseille de les lire un peu au hasard, en feuilletant tranquillement l’ouvrage. Vous tomberez inévitablement sur des pépites qui vous sembleront avoir été rédigées spécialement pour vous, impression agréable et rare.

Vies extraordinaires

L’attrait de Borges pour les vies extraordinaires apparaît par exemple dans un texte de 1951 intitulé « Nordau ». On y découvre qui est Max Nordau, personnage historique réel. Un jour, à Londres, lisant le journal, il fut profondément ému par l’annonce d’un pogrom en Russie : « il sentit alors quelque chose qui dépassait la raison : il sentit que ces lointaines personnes qu’il n’avait jamais vues […] étaient, d’une certaine façon, lui-même. » Borges nous explique que Nordau prit alors conscience vraiment de sa propre judéité, qu’il avait oubliée. Il en tira sur-le-champ toutes les conséquences, en devenant « un apôtre d’Israël et un apôtre de la raison ». On constate que le texte de Borges est minutieusement construit, afin de créer chez le lecteur une attente presque douloureuse. Je ne savais pas ou plus du tout qui était Max Nordau, mais, après avoir lu son portrait tracé par Borges, je n’oublierai pas de sitôt ce beau caractère très franc.

Qu’est-ce qu’un maître ?

Parfois, Borges va plus loin. C’est le cas, me semble-t-il, de son hommage à Pedro Henríquez Urena, grâce auquel il s’interroge sur la question suivante : « Qu’est-ce qu’un maître ? » Il répond ceci, dans une petite digression essentielle : « La secte juive des hassidim parle de maîtres qui, à force d’exposer la loi, finissent par devenir la Loi ; une histoire raconte, poursuit-il, qu’un homme se rendit à Meseritz, non pour écouter le prédicateur, mais afin de voir de quelle manière il nouait les lacets de ses chaussures. » À partir de cette évocation digne d’un kōan zen, il est loisible de méditer sur Meseritz, petite ville à l’Ouest de la Pologne, autrefois foyer hassidique réputé où vécurent beaucoup de Juifs religieux, dont, au XVIIIe siècle, le fameux Maggid de Mezeritch, pour lequel des érudits se passionnent toujours. Il est touchant que Borges fasse allusion à cette communauté disparue de Meseritz, rien qu’en racontant cette sublime anecdote des lacets. Il faut savoir que Pedro Henriquez Urena était un descendant de Juifs expulsés d’Espagne, qui se réfugièrent un temps aux Pays-Bas. Et Borges de marteler solennellement sa dette envers Urena : « en vérité ce que j’ai appris de lui est ineffable ».

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Borges relate encore, au fil de ces articles, bien d’autres de ses thèmes favoris : le Moyen Âge, avec des légendes nordiques qu’il réinterprète savamment ; et puis Dante, familier entre autres de l’Enfer et du Purgatoire. Borges a toujours été conscient du péril dans lequel l’homme se trouvait mené, notamment dans le domaine fragile de la culture. Elle « est menacée, écrivait-il en 1982 dans un texte sur le livre, par des barbaries raisonnées et ennemies. Ces barbaries guettent aussi le livre qui, paradoxalement, est le seul instrument de notre salut. » Dans un monde en crise, la lecture de Borges nous redonne le la, à l’unisson des grandes traditions en péril qu’il nous aide à nous réapproprier et à mieux comprendre de l’intérieur.

Jorge Luis Borges, Textes retrouvés. Essais, portraits, articles, conférences. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle et Gersende Camenen. Introduction de Gersende Camenen. Postface de Silvia Baron Supervielle. Éd. Gallimard. 368 pages.

Chevènement, le dernier des mohicans

En 2004, Jean-Pierre Chevènement créa la Fondation Res Publica, afin de revenir aux sources de la République que la gauche, pas moins que la droite, avaient dévoyée. Comment remonter la pente ? En lisant ces « 20 réflexions pour l’avenir », écrites par 20 contributeurs différents, et qui sont autant d’analyses que de propositions pour notre pays. Un programme, en somme.


«  La démocratie a vaincu. » A vaincu quoi ? Le stalinisme ? Le fascisme ? Non, la République… Alain Dejammet explique le sens de « Res Publica » et rappelle à cette occasion un article de Régis Debray qui fit grand bruit et où l’on pouvait lire ceci : «  Dans la république française de 1989 – qui connut le défilé Goude pour fêter le bi-centenaire – la république est devenue minoritaire. La démocratie a vaincu. »

Gauche et néolibéralisme

Dans son introduction, Jean-Pierre Chevènement analyse cette défaite : « La gauche, depuis les années 1980-1990 a sombré dans un néolibéralisme dont elle ne parvient plus à s’extraire. La droite, qui l’a accompagnée sur ce chemin, n’a pas su préserver l’héritage du gaullisme. La Vè République s’est dégradée. Elle a perdu de vue le sens de l’État républicain. C’est elle qui, au prétexte du marché unique européen puis de la monnaie unique, nous a fait basculer dans un libre échangisme où le levier politique allait échapper définitivement à la représentation des citoyens. L’européisme a gangrené le sens de l’intérêt général (…) Deux guerres mondiales n’auraient pas suffi à abattre l’édifice de la nation civique si un dessein plus vaste, celui d’une mondialisation capitaliste dominée par les États-Unis, n’avait pas ruiné les vieilles allégeances. »

Marie-Françoise Bechtel, rappelle les mises en garde de Mendès France contre la ratification du traité de Rome en 1957, de Jean-Pierre Chevènement et Philippe Seguin concernant le traité de Mastricht, et souligne que les deux derniers ne croyaient pas aux fondamentaux de l’Europe telle que Jean Monnet la concevait[1] ; à savoir «  la disparition programmée de la nation ». Par ailleurs, elle propose » de ne pas se leurrer sur les apories du couple franco-allemand », de «  pousser l’alternative confédérale pendant qu’il en est encore temps », et « d’engager une révision de notre texte fondamental afin de s’assurer de la supériorité de la Constitution sur les traités ». Ce que l’Allemagne, du reste,  fait depuis un moment…

A propos du couple franco-allemand justement, Jean-Michel Quatrepoint, qui n’est plus, affirmait que «l’Allemagne est devenue l’hégémon de l’Europe » et dénonçait les erreurs stratégiques de la France.

Nos voisins, forcément très intéressés par l’élargissement le plus grand à l’Est, fabriquent leurs « sous-ensembles à bas coût, exportés ensuite chez eux où se réalisent la valeur ajoutée et les exportations finales », alors que«  les groupes français, en délocalisant l’ensemble de la fabrication ont perdu la partie. » Il ajoutait ceci : « Nous exportons vers l’Allemagne des matières premières brutes qui nous reviennent sous la forme de produits transformés. C’est typiquement le cas d’un pays en voie de développement. » Enfin, l’idée, en très grande voie de développement elle aussi, selon laquelle les décisions devraient être désormais être prises à la majorité qualifiée nous mènerait tout droit à une Europe fédérale qui ressemblerait étrangement au modèle du « Saint-Empire romain germanique », où « les princes disposaient d’une relative autonomie par rapport à l’empereur, à l’image de celle dont bénéficient les Länder vis à vis de l’État fédéral. » Conclusion : il nous faudrait «  divorcer de Berlin sans divorcer de l’Europe. »

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Au-delà de l’Europe, le monde, et notre politique à l’international. « L’objectif d’une Europe-puissance, dont la perspective s’éloigne à la mesure des élargissements successifs, a constitué progressivement l’alpha et l’oméga de la politique étrangère française, (….) Paris a perdu sa capacité d’analyse autonome et l’acuité de sa perception de l’évolution du monde. » nous dit Jean de Gliniasty. Nous n’aurions pas su voir les facteurs locaux, historiques, « civilisationnels », voire anthropologiques à l’origine des crises, et aurions, de ce fait, été évincés de nombreux pays. Retrouver une voix singulière dans le concert des nations suppose qu’on ne permette pas le transfert de nouveaux pouvoirs à la Commission, ni le vote à la majorité qualifiée car cela entraînerait une politique centrée sur le plus petit dénominateur commun ; la démocratie et les droits de l’homme en général, ainsi que la fin de notre siège au Conseil de sécurité.

La question centrale de l’Ecole républicaine

Et bien sûr, l’école ! Qui dit République dit école, et qui dit école dit République. Comment les dissocier ?! Et l’islamisme radical l’a bien compris. A ce sujet, Jean-Pierre Chevènement, qui a œuvré à un islam de France, rappelle que celui-ci est fait «  pour les musulmans qui ont choisi d’embrasser la nationalité française », alors que « l’islamisme radical a déclaré la guerre à la République. » On peut objecter qu’on peut prendre la nationalité française sans l’embrasser et que le président de la Turquie encourageait fortement la démarche !  Mais concernant l’école, l’islamisme radical n’est pas le seul responsable. Souâd Ayada constate la fin d’un récit fondateur «  qui associait étroitement l’école et la France. » Par ailleurs, «  Le français n’était pas seulement la langue de la République, il était aussi perçu comme la langue de la promotion sociale. » Le globish aujourd’hui, hélas, s’en charge. Elle déplore également l’idée même d’inclusion «  qui veut que l’on définisse toute personne par sa différence et qu’on lui reconnaisse à ce titre le plein droit à la citoyenneté. » Idée qui sape les fondements mêmes de la République. L’ancien ministre avait rappelé précédemment que « depuis la Révolution de 1789, la France incarne, en effet, le modèle de la nation civique, à l’opposé de la nation ethnique, ou même tout simplement fondée sur un privilège identitaire, qu’il soit religieux ou communautariste. » On pourrait ajouter, sexuel.  « C’est là-dessus qu’il faut reconstruire » conclut-il. Oui, mais comment ? dès lors que le corps enseignant lui-même est favorable à cette idéologie de la diversité, même quand elle se retourne contre lui !

Le président Macron avait dit son peu de goût pour le mot même d’assimilation qui avait à ses yeux un côté trop digestif… Il ne croyait pas si bien dire, car toute culture si elle veut en être une doit être  précisément digérée ! Autrement, cela donne des «  On respecte les lois de la République » sans les avoir jamais fait siennes… Joachim Le Floch-Imad rappelle que « la notion d’assimilation à laquelle on a substitué celle d’intégration, est pourtant toujours présente dans notre code civil comme condition de l’accès à la nationalité », et qu’« elle va de pair avec l’idée d’une culture majoritaire à faire sienne et de principes non négociables à préserver. » (c’est moi qui souligne),

les origines de chacun étant appelées à la discrétion et dévolues à la sphère privée. Jean-Yves Autexier y revient dans son texte évoquant la crise de la raison et la « forte offensive contre l’esprit des Lumières. » en affirmant que « la loi de la majorité ne dispense pas de protéger les minorités, mais ne leur permet pas d’imposer la leur » !

La laïcité, serpent de mer de notre vie politique nationale

Et qui dit République dit laïcité ! Non pas comme une valeur ajoutée, mais comme un principe constituant. Comme l’écrit Sami Naïr, il n’existe pas de « laïcité ouverte ou fermée », mais la laïcité tout court ! Son texte fait l’historique des immigrations successives qui a fait se substituer une immigration de peuplement d’origine extra-européenne à une immigration de travail avec une forte population européenne, ce qui immanquablement modifie la nation, d’autant que l’assimilation à celle-ci n’est plus préconisée. Nous sont rappelés les quatre piliers fondamentaux de la République et le fait que si un seul manque, c’est l’édifice en entier qui vacille.

En en appelant à la pédagogie pour faire entendre raison et à la perspective d’un aggiornamento de l’islam qu’on ne peut se permettre d’attendre, le philosophe me semble peu réaliste. Il l’est davantage lorsqu’il ajoute que rien de cela n’est possible à flux migratoires constants.

Quid donc de la Loi ? À laquelle aucune pédagogie ne peut se substituer. La Vè République, comme nous le montre Jean-Eric Schoettl avait « pour tropisme premier d’instituer un exécutif fort », lequel a pourtant faibli de manière inquiétante. « La place prise par le Conseil constitutionnel, inimaginable en 1958, le droit européen qui est partout, et la magistrature judiciaire qui s’est syndicalisée et politisée » sont autant de facteurs qui l’affaiblissent.

« La loi n’est plus le sommet de la hiérarchie des normes, mais une règle du jeu précaire et révocable, à la merci des contentieux introduits par les lobbies et les activistes devant les instances juridictionnelles nationales et supranationales. » Je ne peux m’empêcher de citer ici le dernier contentieux dont j’ai eu vent et qui concerne un procès intenté à la SNCF par des personnes non-binaires qui ne désirent pas cocher la case homme ou femme dans le questionnaire pour acheter un billet… Alors, comment appliquer la loi lorsque celle-ci est érodée de tous côtés ? Jean-Eric Schoettl nous fait part de ses préconisations, de son rêve comme il dit, qui vaut la peine d’être réalisé…

A propos de la loi et de son grignotage dans tous les domaines, y compris pour la question territoriale, Benjamin Morel rappelle le discours de Jean-Pierre Chevènement à Grasse le 3 septembre 2000 : « Comment expliquer que des députés corses puissent faire la loi à Paris et qu’elle ne s’applique pas en Corse ? La loi doit être la même pour tous. On prétend rompre avec l’uniformité. On rompt en réalité avec l’égalité. (…) Ce qui est en cause, c’est la définition de la France comme communauté de citoyens. Revenir à une définition par l’origine serait une terrible régression. La République n’est pas une parenthèse à refermer dans notre histoire. » Il rappelleégalement l’article 1 de notre Constitution : «  la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Benjamin Morel précise que «  l’universalisme républicain interdit de reconnaître à des groupes des droits singuliers au nom d’une identité. » J’ajouterai, quant à moi, que l’égalité devant la loi est devenue, par un singulier glissement, l’égalité des identités, ce qui n’a strictement rien à voir et nous vaut un relativisme généralisé maquillé en tolérance. Pour autant, la démocratie invoquée par la Constitution permet la décentralisation, qui n’est pas, en revanche, la différenciation ; laquelle pourrait s’avérer le « tombeau de la République. »

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Mais faut-il encore que la démocratie, qui se distingue de la République mais ne s’y oppose pas, sache encore ce qu’est une société ! Marcel Gauchet s’en prend à la « gouvernance par les nombres », qui touche aussi l’école (autre point noir de celle-ci, et pas des moindres!), laquelle gouvernance «  privilégie des compétences tournées vers l’efficacité opérationnelle, au détriment de la quête d’intelligibilité. » Le penseur souligne «  la connexion de ce cadre intellectuel avec le consensus idéologique libéral-libertaire qui cimente l’internationale des élites occidentales. »Et conclut : «  La crise démocratique est là. C’est une crise de « gouvernance » en effet.  Ne peuvent valablement prendre en charge la conduite d’une société que des gens qui savent ce qu’est une société. »

Cesser d’importer ce que nous nous interdisons de produire

Louis Gallois, de son côté, interroge le redressement productif pour la France, et s’il ne pense pas possible la relocalisation d’industries d’antan, en revanche il prône une industrie technologique d’envergure. Quant à Franck Dedieu, il en appelle à une réconciliation de l’Écologie, du Progrès et de l’Industrie, partant du principe qu’il s’agit moins de « changer la vie » que de « dévier » l’économie. » Il écrit : « Plus personne n’ose sérieusement opposer l’écologie à l’industrie si le producteur se rapproche du consommateur (…) Acheter un téléviseur à écran plat Made in China pour 299 euros et le changer régulièrement ou payer un tel produit 800 euros fabriqué en France avec la promesse de le garder longtemps correspond à deux mondes différents. » A cette fin, entre autres, Yves Bréchet vante le vecteur électrique, dont il n’hésite pas à dire qu’il est «  l’outil de décarbonation de l’économie ; raison pour laquelle «  la libéralisation du marché de l’électricité est un non-sens économique. » Et que chacun reste à sa place ! « Framatone à celle de chaudiériste et de fabricant de combustible ; EDF à celle de constructeur/exploitant ; le CEA à celle d’organisme de recherche au service de la filière. » Jean-Michel Naulot , pour sa part, pousse un cri d’alarme et affirme que si la France ne veut pas sortir de l’euro, elle doit de toute urgence investir dans la transition écologique, le numérique, la défense et la recherche, et qu’il faut, de surcroît, ajouter l’objectif de stabilité financière à celui de stabilité des prix. Quant à l’industrie de défense française, Laurent Collet-Billon interroge son avenir, compte-tenu des relations conflictuelles sur ce sujet avec l’Allemagne. Il souligne la volonté de la Commission européenne de faire de la politique industrielle en matière d’armement, mais se demande si c’est à elle de mettre en commun des programmes d’armement. Rien n’est moins sûr ! Par ailleurs, il déplore que des enjeux technologiques très importants soient négligés dans la LPM (Loi de programmation militaire 2024-2030) et propose donc de les y intégrer. Enfin, pour ce qui est du monde agricole, Baptiste Petitjean nous fait remarquer que si nous exportons beaucoup, nous importons encore plus. Et qu’il ne faut pas se leurrer ; notre excédent commercial et agroalimentaire doit, certes, aux céréales, mais aussi au champagne et au cognac, sans lesquels la balance penche nettement du mauvais côté ! Et de nous faire la liste des déficits par secteur. Et il y en a ! Ce qui augmente, par l’importation, l’empreinte carbone. Autrement dit, la souveraineté alimentaire est nécessaire et bio par-dessus le marché. L’auteur ne manque pas de pointer du doigt l’effet négatif des programmes environnementaux tels que « Farm to Fork » ou les « Biodiversity Stratégies » sur la production continentale, et préfère nous dire « comment cesser d’importer ce que nous nous interdisons de produire. »

A l’heure où les États-Unis modifient leur relation avec le continent européen, le divorce entre Paris et Berlin n’est peut-être plus de mise. Il se pourrait même qu’une nouvelle alliance puisse réconcilier le couple originel, une fois la dépendance à Washington levée. En attendant, ResPublica aborde les thèmes essentiels d’une politique qui renouerait avec l’esprit de la Républiqueet permettrait à la France de se relever. Au terme de cette présentation où j’ai voulu faire parler chaque intervenant car cet ouvrage se présente comme une feuille de route pour l’avenir ; programme dont nous prive généralement la gauche aujourd’hui, j’espère n’avoir oublié personne et donné envie aux lecteurs d’aller voir de plus près les développements des analyses et les détails des propositions.

Res Publica, sous la direction de Jean-Pierre Chevènement, 20 ans de réflexions pour l’avenir, Éditions Plon, octobre 2024, 240 pages.


[1] La faute de Mr. Monnet, de Jean-Pierre Chevènement, Éditions Fayard 2006

Ce Karaté Kid en nous qui ne meurt jamais

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Martin Kove, Ralph Macchio et William Zabka à la première à Los Angeles, 13 février 2025 © ImageSpace/Sipa USA/SIPA

Netflix diffuse les derniers épisodes de la dernière saison de Cobra Kai depuis quelques jours. Une série régressive qui fait un peu la nique au wokisme sur la plateforme pourtant spécialisée dans le genre…


D.R.

La boucle est bouclée. Un immense billboard affiche à Los Angeles que « cela pourrait être un adieu, mais… Cobra Kai ne meurt jamais ! » alors que Netflix diffuse les derniers épisodes de sa série débutée en 2018.

Cobra Kai est une suite de la trilogie des films cultes des années 80 de la franchise Karaté Kid (1984, 1986 et 1989) dans laquelle on suit le parcours d’un gringalet souffre-douleur dans son lycée, Daniel LaRusso, devenir champion de karaté contre son persécuteur, Johnny Lawrence, grâce à l’aide de son sensei, Maître Miyagi.

Régression réconfortante

Surfant sur la vague de nostalgie voire de régression puérile mais réconfortante, alimentée par l’industrie du divertissement, Cobra Kai permet de retrouver l’ensemble des acteurs des films reprendre trois décennies plus tard leur rôle aux côtés de nouveaux protagonistes, avec une bande-son de rock FM et une imagerie californienne VHS.

La culture pop, dans sa version la plus universelle, donc hollywoodienne, est devenue le meilleur vecteur de continuité d’un sentiment d’appartenance transgénérationnel. Elle permet le partage d’émotions et de réminiscences, telles des petites madeleines de Proust, entre parents et enfants. Grâce aux productions contemporaines inspirées d’anciens films ou séries de leur enfance et adolescence, les parents retrouvent des souvenirs enfouis d’une époque idéalisée de leur vie. Tandis que les enfants assouvissent le « fantasme originaire » en découvrant ce qui a accompagné la jeunesse de leurs parents.

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Cette ficelle nostalgique et transgénérationnelle actuellement surexploitée par l’industrie du divertissement, fonctionne plus ou moins bien. C’est une réussite indéniable dans le cas de Karaté Kid et de Cobra Kai. Si l’utilisation de la nostalgie dans la narration cinématographique ou télévisuelle peut conduire à l’immobilisme et à la vacuité, cela peut également conduire à une dynamique positive, celle de la transmission. Aux côtés des personnages historiques des films, une nouvelle génération de lycéens va dans la série connaître un parcours initiatique similaire à celui de leurs aînés, fait de construction de soi et de recherche de figures parentales.

Comme dans beaucoup de productions hollywoodiennes des années 80, les films de la franchise de Karaté Kid sont assez manichéens et représentatifs de la philosophie western avec les « gentils » et les « méchants », même s’ils font déjà apparaître quelques fissures dans cette binarité simpliste propre à l’Amérique.

La série va encore plus loin en jouant à fond la partition de l’altérité, avec de l’empathie pour les « méchants » et l’exposition de la part sombre des « gentils ».

Le déclic « How I met your mother »

Les scénaristes de Cobra Kai ont confirmé dans une interview, qu’une sitcom ayant également eu un impact générationnel fort : How I Met Your Mother (2005 – 2014), avait eu une véritable influence sur leur propre série.

Un des épisodes est même considéré comme l’effet déclencheur de la rédaction du scénario de Cobra Kai et de l’accord des producteurs pour financer le projet ! Dans celui-ci, un des personnages réalise son rêve de rencontrer « Le » Karaté Kid, héros de son enfance, grâce à ses amis au cours de son enterrement de vie de garçon. Mais à leur grande surprise, quand il rencontre l’acteur Ralph Macchio qui interprète Daniel LaRusso, il pique une colère noire, car pour lui, le vrai héros ne peut être que Johnny Lawrence interprété par William Zabka, qui apparaîtra à la fin de l’épisode en tenue du dojo de Cobra Kai…

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Au-delà de la blague de cette scène, il s’agit d’un leitmotiv que vont garder les scénaristes de la série jusqu’à la fin. Les prétendus « méchants » ne le sont pas tous, ni totalement, et le choix du nom de la série, non pas le dojo des « gentils » le Miyagi-Do, mais celui des « méchants » le Cobra Kai, illustrait finalement dès le début ce parti pris sur un renversement du manichéisme et donc sur la compréhension et l’empathie pour « l’autre » malgré ses défauts.

Une altérité d’autant plus louable que le lancement de la série a lieu entre la fin des années 2010 et le début des années 2020, soit certainement le climax du wokisme et de sa fausse altérité bienveillante. Sur un thème de base, le karaté, qu’on peut difficilement faire plus « genré » (comme on dit de nos jours), Cobra Kai donne aux combats féminins sur le tatami et dans la vie, parfois davantage d’enjeux, avec des filles plus « burnées » que les garçons (comme ose encore le dire Johnny Lawrence), sans arriver au ridicule de l’effacement ou du remplacement intégral de la masculinité dans certaines productions actuelles… La série, avec parfois un mauvais esprit qui fait du bien, arrive à se moquer des travers des générations, que cela soit l’ironie cynique de la génération X ou la bien-pensance fragile des générations Y et Z. La leçon de plus de quarante ans de récit depuis le premier opus de Karaté Kid en 1984 jusqu’au dernier épisode de Cobra Kai en 2025 est donc celle d’une altérité générationnelle vue non pas comme un affrontement, mais comme un moyen de mieux se comprendre entre des générations que tout semble aujourd’hui opposer. Il s’agit de la meilleure conclusion possible d’une fiction adolescente, petit plaisir coupable et régressif, qui évite un compromis lâche entre générations, mais se construit au contraire dans la confrontation et donc le dialogue entre des adultes et des jeunes devenant adultes.

Touchdown: Journal de guerre

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Six Nations: net avantage aux Bleus

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Damien Penaud au moment de marquer un essai lors du match Irlande-France, Dublin, 8 mars 2025 © Niall Carson/AP/SIPA

La victoire écrasante de notre XV de France contre l’Irlande nous rapproche d’un possible sacre dans le tournoi des Six Nations. Un exploit terni par la blessure d’Antoine Dupont au genou, l’obligeant à s’éloigner des terrains pour une durée de six à huit mois, ce qui ne doit pas nous décourager pour le match décisif contre l’Écosse samedi prochain.


Très probablement, les Bleus regretteront amèrement samedi soir prochain leur très malencontreuse et frustrante défaite contre les Anglais lors de la deuxième journée du tournoi des Six nations.

Un tournoi en dents de scie

Alors qu’ils avaient match gagné à trente secondes du coup de sifflet final avec une avance hélas de seulement six points (25 à 19), un perfide joueur du XV de la Rose, à la suite d’une touche obtenue sur pénalité aux 5 mètres de l’en-but tricolore, esquiva un placage, parvint à s’infiltrer dans un mince interstice de la défense, et alla aplatir entre les poteaux assurant du même coup la transformation qui donnait une inespérée victoire, 26 à 25, à son équipe. Ce petit point à leur désavantage privera en conséquence les Français du grand chelem, objectif qu’ils s’étaient fixé.

En revanche, leur époustouflante et improbable victoire, 42 à 27, samedi dernier, à Dublin, contre les Irlandais, grands favoris de cette 25ᵉ édition, leur offre une très sérieuse option de décrocher le titre. Jusqu’alors, ces derniers faisaient figure d’invincibles sur leur terre. En effet, sur 31 matches disputés à domicile, le XV du Trèfle n’avait perdu que deux. Et sur les quinze rencontres dans le cadre des Six nations disputées ces trois dernières années, il n’a concédé également que deux défaites.

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En tête du classement après cet exploit inattendu en Irlande, les Bleus sont enfin en bonne posture pour décrocher le titre qui leur échappe depuis 2022, où ils avaient réalisé le grand chelem. Les deux années suivantes, ils ont terminé seconds derrière ces mêmes Irlandais. En vérité, tout se jouera au cordeau samedi qui vient entre trois équipes, France, Angleterre et Irlande qui affronteront respectivement l’Écosse, le Pays de Galles, et l’Italie. En principe, ces trois en lice pour le trophée devraient gagner leur match.

Victoire impérative

Dès lors, pour que la France conquière le Graal, elle doit vaincre l’Écosse (21 h au Stade de France) avec un bonus offensif. Ce qui est de l’ordre du possible au vu de la prestation samedi passé des Écossais contre les Gallois. Ces derniers n’ont aucune victoire à leur actif et seront gratifiés de la cuillère de bois qu’on décerne au dernier. Ils ont même été tenus en échec par l’Italie (22 -15).

Le XV écossais dont l’emblème est le chardon ne s’est imposé face au XV gallois qui a, lui, pour emblème le poireau, que par 35 à 29 alors que ces mêmes Rouges gallois n’avaient même pas inscrit la moindre pénalité contre les Bleus qui l’avaient emporté sur un implacable 43 à 0. Il s’en est en outre fallu de peu que les Gallois ne renversent la table dans les dernières minutes contre les Écossais. Ils ont raté d’un poil un essai qui leur aurait donné la victoire.

Si d’aventure, les Français ne s’octroient pas le bonus offensif face à ces derniers, le titre dépendra du «  goal-average  », à savoir la différence positive ou négative entre les points marqués et encaissés. À la condition expresse cependant que l’Angleterre ne décroche pas de son côté un bonus offensif face au Pays de Galles. Sur le papier, cela paraît hypothétique si on se fie au demeurant à deux résultats significatifs : l’Irlande a vaincu le Pays de Galles par 27 à 18 et l’Angleterre par 27 à 22, en somme Gallois et Anglais ont fait en la circonstance presque jeu égal entre eux. À cela s’ajoute que les Anglais se sont imposés face aux Italiens par 47 à 24 alors que les Français l’avaient emporté par 73 à 24, le score le plus élevé depuis la création des Six nations en 2000, ainsi que le second plus élevé cette fois contre l’Angleterre, un 53-10, en 2023.

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Digression pas superflue, le 73-24 est aussi le troisième score le plus élevé de toutes les compétitions internationales depuis la création de la coupe du monde en 1997. Les Bleus détiennent aussi le second plus élevé pour la même période, un 96-0 contre la Namibie lors de la coupe du monde de 2023. C’est l’Australie contre cette même Namibie, lors de cette même coupe, qui détient le record du score fleuve avec un 142 à 0. Juste un peu moins que sa victoire en 1995 par 145 à 7 contre le Japon en match amical, soit un rythme d’un essai toutes les quatre minutes. Autrement dit, remise en jeu et essai dans la foulée.

Si le titre doit dépendre du «  goal-average  », les Bleus ont un net avantage sur leurs deux sélections rivales. Avec une différence de 106 points en leur faveur, ils disposent d’une confortable avance sur les Anglais dont le solde positif est de 20 points et celui des Irlandais de 14. Comme le souligne L’Équipe de lundi, « on voit mal les Bleus, qui ont inscrit 26 essais lors des quatre premiers matchs, se faire rattraper ». En outre, avec ces 26 essais, ils ne sont qu’à trois de moins du record détenu par les Anglais de 29 qui pourrait donc tomber dans leur escarcelle si la victoire est au rendez-vous contre les Écossais. En revanche, la probabilité que l’Irlande l’emporte est très ténue. Il faudrait que la France perde ou fasse un nul et qu’elle fasse un score fleuve contre l’Italie qui joue à domicile.

Changement de stratégie !

Depuis 2010, l’Irlande s’est imposée cinq fois, Pays de Galles et Angleterre, quatre fois, et la France seulement deux fois. Si elle inscrit une troisième fois son nom au palmarès, elle le devra certes à ses joueurs mais surtout à son intrépide entraîneur Fabien Galthié qui, après la défaite contre l’Angleterre, n’a pas hésité à chambouler sa stratégie. Il s’est inspiré de celle de l’Afrique du Sud, actuelle championne du monde, qu’on qualifie de « bomb squad » (équipe bombe). Elle consiste à donner mission aux lignes d’avants de laminer, sans retenue, les premières lignes adverses pour ensuite lâcher la cavalerie légère des arrières pour que celle-ci aille à bride abattue et par rafales à l’assaut de l’en-but opposé.

Elle est en somme au rugby le pendant de la théorie de « la guerre absolue », de Clausewitz, à « savoir une montée aux extrêmes pour anéantir l’ennemi ». Nous y reviendrons sur cette option stratégique de Galthié, dont le choix avait été accueilli avec scepticisme, voire inquiétude, par les commentateurs, si sa pertinence est confirmée (ou non) samedi soir au Stade de France. Souvent les Écossais à défaut de ne l’avoir jamais gagné jouent les trouble-fête de ce tournoi.

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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Derrière les « nouveaux beaufs », la révolution des parias

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Emmanuel Macron débat avec une femme membre des « gilets jaunes », Pessac, 28 février 2019 © UGO AMEZ/SIPA

Depuis le réveil des enracinés, la France d’en haut est en apesanteur. Seuls 23% des citoyens disent avoir confiance dans le gouvernement. Pourtant, les dirigeants continuent d’accabler la piétaille.


Prophétiques gilets jaunes ! En déboulant, furax, sur les Champs-Élysées le 17 novembre 2018, la France oubliée ne disait pas autre chose que J. D. Vance s’adressant aux dirigeants européens, le 14 février à Berlin : « N’ayez pas peur du peuple ! » L’admonestation du vice-président des États-Unis a pétrifié l’auditoire. Il y a six ans, le soulèvement girondin avait essuyé les insultes du pouvoir jacobin, y compris des syndicats. Les foules provinciales étaient trop patriotes, trop blanches, trop françaises. Donc trop suspectes. Même le subtil Jacques Julliard y avait vu « les nouveaux beaufs » (Le Figaro, 7 janvier 2019), sans s’intéresser à leur critique d’une démocratie confisquée et d’une parole sous surveillance. Or, aucune solution n’a été depuis apportée à cette frustration populaire, commune à d’autres pays d’Europe soumis à la même caste mondialiste. Vance n’a fait qu’énoncer des évidences refoulées par la morgue des élites. Pressentent-elles la fragilité de leur statut ?

Réveil des enracinés

Depuis le réveil des enracinés, la France d’en haut reste en apesanteur. Seuls 23 % des citoyens disent avoir confiance dans le gouvernement (sondage Cevipof). Pourtant, les dirigeants continuent d’accabler la piétaille. La « politique de la ville » privilégie les cités au détriment de la ruralité. Les villages se voient imposer le trop-plein d’immigration, avec ses dealers et son insécurité. Les paysans disparaissent. Dans le budget 2025, les petits auto-entrepreneurs ont échappé in extremis à une taxation supplémentaire, introduite par réflexe. La généralisation des zones à faibles émissions (ZFE), qui interdisent l’accès des voitures anciennes dans les centres-villes, pénalise les conducteurs modestes. En appelant ces « gueux » à la fronde, comme en 2018 lorsqu’ils refusèrent la taxe carbone sur les carburants, Alexandre Jardin a le mérite de pointer des injustices.

À lire aussi du même auteur : Poutine, Musk, populistes: Emmanuel Macron voit des méchants partout… sauf à Alger

La « révolution du bon sens », lancée par Donald Trump, parle avec les mots des parias de la France périphérique. Certes, cette classe moyenne a échoué sur les ronds-points à enclencher une dynamique contestataire, détournée par l’extrême gauche. Depuis, les « ploucs » ont rejoint leur Aventin. Mais le calme est trompeur. Au-delà du mépris des faibles, c’est le peuple que redoute Emmanuel Macron. « Nous sommes en train d’inventer une nouvelle forme de démocratie », pérorait-il en avril 2019 avec ses « grands débats » censés remplacer les demandes de référendums d’initiative citoyenne. Le procédé a évidemment révélé ses artifices. Une consultation sur l’immigration reste inenvisageable pour l’Élysée. Les chaînes populaires C8 et NRJ12, trop rustiques, viennent d’être chassées comme des mouches par l’Arcom et le Conseil d’État. La Macronie, c’est la démocratie sans le peuple.

Trahison

Ce pouvoir est en sursis. Même les victimes de l’insécurité l’accusent. « La mort d’Elias démontre que l’État n’a pas su protéger ses citoyens », ont écrit les parents de l’adolescent tué à Paris le 25 janvier d’un coup de machette par un mineur récidiviste. « La France a tué mon époux », avait lancé en août la veuve du gendarme Éric Comyn. Ce n’est pas la Russie qui menace la France, comme l’affirme Emmanuel Macron tandis qu’il se tait devant l’Algérie batailleuse, qui retient Boualem Sansal en otage.

L’ennemi de la nation submergée est celui qui, en son sein, étouffe les protestations. Cette trahison ne peut plus durer.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Tanvier, Viry et Gastines m’ont sauvé!

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Le romancier français Eliott de Gastines © Roberto Frankenberg

C’est grâce à Georges Duhamel que Monsieur Nostalgie a repris goût à la lecture. Involontairement, le créateur des Pasquier l’a conduit vers trois coups de cœur, trois écrivains au registre divergent, Catherine Tanvier, Marin de Viry et Eliott de Gastines, qui surplombent le premier trimestre.


Il n’y a pas pire virus que l’agueusie littéraire. Surtout pour un professionnel « assermenté ». L’Assurance maladie ne prend pas en charge ce genre de défaillance. Vous n’avez plus goût à rien. Les livres défilent ; indifférent, à la limite de l’agacement, vous les ouvrez et les refermez immédiatement. Vous êtes incapable de lire plus d’une page. Tout vous paraît lourd et sans intérêt, resucé et mal écrit. Alors, vous essayez de puiser dans vos forces ultimes, vous insistez et c’est encore pire. Ce mal honteux, on le tait, même entre confrères car il signe la fin d’une carrière.

Mécanique bien huilée

Maintenant que je suis rétabli, je peux enfin en parler librement. J’avais honte, vous vous rendez compte, vingt-cinq ans de lecture quotidienne, au rythme de cinq ou six heures, j’étais un monstre vorace. Aucun genre ne me faisait peur, j’avalais du récit, de l’essai, de la poésie et même des écrits politiques, sans aucune fatigue morale. Ma mécanique puissante était parfaitement huilée, j’absorbais et j’écrivais mon papier dans la foulée. Et puis, un matin, sans prévenir, tous les livres me tombèrent des mains. J’enrageais. J’ai consulté. Aucun spécialiste n’avait un traitement à me prescrire pour ce genre de blocage. Certains me conseillèrent du repos, d’autres d’abandonner cette voie et de me consacrer à des travaux manuels plus rémunérateurs. J’étais bien embêté. Durant deux mois, je peux vous dire que j’ai mal dormi. Et puis, la machine s’est relancée, mais cette fois-ci, il m’a semblé que je lisais avec un œil neuf et en même temps plus transperçant, allant au-delà des apparences et s’infiltrant dans la tête des écrivains. L’homme qui m’a sauvé s’appelle Georges Duhamel, je ne l’avais guère lu jusque-là, comme tout le monde, j’avais mis le nez dans les Pasquier à l’adolescence mais je les confondais avec les Thibault. Je me souvenais de l’avoir vu à la télé, du temps de Lectures pour tous, interrogé dans son domicile de la rue de Liège et évoquant la lecture comme un refuge. C’est grâce à mon bouquiniste de l’Odéon, que j’ai acheté Deux hommes, un roman paru pour la première fois en 1924 au Mercure de France. Il m’a redonné foi dans le texte, seulement en une quinzaine de pages, dans une première partie qui se situe Place du Panthéon. Tout y est : l’étrange, la rencontre dissonante, l’équivoque et le plaisir, oui l’irrépressible plaisir de connaître la suite. Georges Duhamel a décoincé mon nœud, j’étais de nouveau apte. Mais encore plus exigeant et en attente de l’impossible qu’auparavant.

La sincérité de Catherine Tanvier, le désir masculin avec Marin de Viry…

Il y a quelques années, sur un plateau de télévision, nous avons tous vu Catherine Tanvier parler de sa carrière d’ex-joueuse star du tennis français. À ce moment-là, nous savions que c’était déjà un véritable écrivain, son intensité frappait, sa précision et parfois même, la force de l’abandon dans ses paroles nous avait convaincus de son talent. Dans Un film à Rolle, elle revient sur un tournage si particulier, Film Socialisme, de la genèse au clap de fin, de cette rencontre avec Jean-Luc Godard, durant quinze jours, à l’été 2007, sur les bords du lac Léman. Dans cette folle reconversion, dans cette profession nouvelle, elle réussit, par une écriture à la fois compacte et incisive à nous retranscrire ses états d’âme. Catherine Tanvier fait de la littérature. Ce ne sont pas des souvenirs recollés, du name dropping à bas prix ou des confidences ramassées à la pelle ; Tanvier, dès la première page qui ne trompe pas, tend vers une sincérité qui n’est pas larmoyante. Notre cœur de lecteur bat à l’unisson de ses questionnements intérieurs. Sa vérité et son tempo nous élèvent à une certaine hauteur. Au-delà d’un témoignage sur Jean-Luc qui éclairera les cinéphiles, c’est le récit maîtrisé, avec son bel ondoiement qui séduit. Je n’avais donc plus envie de lire et puis m’est arrivé Le continent masculin de Marin de Viry. Là, c’est un plaisir instantané, presque canaille, l’esprit français qui caracole, la légèreté et le bon mot dans une alliance pétillante. Cette littérature champagne, ce marivaudage moderne est la marque d’un grand écrivain classique. Chez lui, les cœurs se délitent dans une société à bout de souffle. Viry, écrivain de standing et d’alcôve, avec une ironie souveraine, joue au jeu dangereux de l’amour.

… et un roman sur le confinement d’Eliott de Gastines

Mon troisième coup de cœur est pour un jeune écrivain de quarante ans, Eliott de Gastines qui publie La frontière sauvage, peut-être le meilleur livre écrit sur le confinement et l’écroulement des certitudes. Il attaque fort, très fort, dès le début, il décrit la sauvagerie et l’enchaînement tragique, il est un maître dans l’effondrement et les tentatives d’évasion. C’est drôle et cruel, donc essentiel.


Un film à Rolle de Catherine Tanvier – En Exergue éditions, 136p.

Le continent masculin de Marin de Viry – Le Rocher, 240p.

Le continent masculin

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La frontière sauvage d’Eliott de Gastines – Albin Michel, 295p.

La boîte du bouquiniste

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Alphonse Boudard © SOULOY/SIPA

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendras. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Alphonse Boudard (1925-2000) a traversé une époque fort différente de la nôtre. Un temps où les prisons ne regorgeaient pas de téléphones portables, où les urgences des hôpitaux surchargés n’étaient pas encore les antichambres de la mort. La prison, l’hôpital, Alphonse les a bien connus. Ils sont les décors de ses délectables autobiographies. La magie de son art : acuité de l’observation, vie insufflée aux personnages et richesse lexicale où l’argot joue un rôle important.

Périodiquement, il se penche sur son passé. Il en prélève ou en recrée une savoureuse tranche de vie au gré d’une mémoire qui affectionne le zigzag. Un puzzle entamé en 1962 avec La Métamorphose des cloportes et qui s’est enrichi, au fil des années, d’une dizaine de titres dont La Cerise, L’Hôpital ou encore Les Combattants du petit bonheur (prix Renaudot 1977). Alphonse résistant, Alphonse voyou, en prison, au sana, au cinoche, Alphonse dégustateur du Café du pauvre

L’autobiographie prend corps, s’élargit aux dimensions d’une époque, devient fresque. Au point qu’il est vain d’en vouloir démêler la part du vécu et celle de la fiction. Un critique bien oublié aujourd’hui, Albert Thibaudet, prétendait non sans raison que « le génie du roman fait revivre le possible, il ne fait pas revivre le réel ».

À lire aussi : « Lettres d’amour », de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais et Amélie Houret de La Morinaie

Incontestablement, Boudard a ce génie. Le chroniqueur, le mémorialiste se double chez lui d’un observateur volontiers caustique. Rien de moins conformiste et de moins convenu que le regard qu’il promène sur les choses et les gens. Par là, son œuvre est celle d’un véritable créateur.

« D’où je suis parti – les rues et les prisons –, on ne peut espérer mieux que ce qui vient de m’arriver. » Ainsi commentait-il, dans Le Figaro Magazine du 18 novembre 1996, le vote des académiciens qui venaient de lui décerner leur Grand Prix du roman pour Mourir d’enfance. Et il ajoutait : « Dans quelques années, si je ne suis pas tombé en quenouille, ce n’est pas l’Académie que je vise, mais le prix Nobel de la pègre. »

Bref, voilà Alphonse, l’Alphonse de La Cerise, propulsé au faîte de la célébrité. Les flics lui font la haie. La magistrature assise se lève à son passage. Du moins métaphoriquement. Quelle revanche !

Mais qui s’en plaindrait ? D’abord il mérite cette consécration. La chose n’est pas si courante dans la république des Lettres où relations influentes, magouilles, services rendus comptent souvent plus que le talent de plume.

Ensuite, et c’est peut-être le plus miraculeux, il n’a rien renié de ce qui fait le charme de ses écrits, le refus d’être dupe, cette insolence lucide qui perce à jour les faux-semblants. Et cette candeur simulée dont on sait depuis Voltaire qu’elle peut être la plus redoutable des armes.


Les Vacances de la vie (Les Combattants du petit bonheur, Bleubite, Le Corbillard de Jules, Le Café du pauvre, L’Éducation d’Alphonse), Presses de la Cité, coll. Omnibus, 1996.

L’Étrange Monsieur Joseph, Robert Laffont, 1998.

Avec Alain Paucard…

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Alain Paucard © Hannah Assouline

Alain Paucard republie son roman futuriste et pessimiste Lazaret, préfacé par Bruno Lafourcade


Auteur d’un Manuel de résistance à l’art contemporain, des Carnets d’un obsédé et d’une trentaine d’autres romans et pamphlets, Alain Paucard (XIVème arrondissement) est aussi le président à vie du Club des Ronchons, dont firent partie Pierre Gripari et Jean Dutourd.

La Défense, l’enfer sur terre

Ce chantre du Paris populaire et des filles de joie, cet admirateur de Guitry et d’Audiard s’était amusé naguère à composer une sorte d’uchronie, que réédite La Mouette de Minerve  – louée soit Son infinie sagesse.

Sous les oripeaux de la série B transparaît le conte philosophique, pas vraiment rousseauiste, même si, dans une autre vie, l’auteur fut proche du Komintern (ou quelque chose d’approchant). Dans un Paris à peine futuriste où règne un strict apartheid spatial, le quartier de la Défense, qui symbolise l’enfer sur terre (Le Corbusier et consorts étant considérés par l’auteur comme des criminels de béton) est devenu une sorte de ghetto – le lazaret – réservé non aux lépreux mais aux héroïnomanes, parqués manu militari et livrés au pouvoir de kapos sans scrupules.

À lire aussi, Patrice Jean et Bruno Lafourcade: Exercice d’admiration

Trois castes y coexistent : les maîtres, qui contrôlent la poudre obligeamment fournie par le Ministère de la Santé ; les esclaves, qui travaillent et les larves, qui meurent. Le lecteur y suit à la trace trois nouveaux-venus, raflés par la police et transportés dans cette jungle urbaine où règne la force brute.

C’est peu dire que Paucard jubile quand il décrit, dans une langue ferme et emplie d’un tranquille cynisme, les atroces jeux de pouvoir qui se déroulent dans ce lazaret. Pourtant, le destin veille et l’horrible pyramide vacille. Unhappy end garantie. Sacré Paucard !


Alain Paucard, Lazaret, La Mouette de Minerve, 224 pages

Georges Liébert, l’indomptable

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DR.

Notre ami Georges Liébert est mort le 24 janvier. Cette grande figure de l’édition française était également un musicologue respecté et un collectionneur averti. Lecteur intransigeant, c’est toujours le crayon à la main qu’il épluchait manuscrits, livres, journaux et catalogues. Cet anar de droite érudit a arpenté l’existence avec ironie et fantaisie.


Georges Liébert s’enorgueillissait d’avoir traversé la vie sans avoir jamais voté à gauche ni possédé de téléphone portable. Il était aussi le seul homme de ma connaissance à tempêter contre les retards de la Poste, car le seul à utiliser la poste, que ce fût pour confirmer une invitation, signaler une page qu’il avait aimée ou un article qui l’avait enragé. Avec ça, d’une intolérance fanatique aux anglicismes et barbarismes – il poursuivait de son ire épistolaire les rédacteurs en chef oublieux de leurs devoirs envers la langue française, vitupérait les cuistres anglouillards et m’adressait fréquemment le dernier numéro de Causeur lardé d’annotations moqueuses débusquant, à ma grande honte, les fautes passées à travers les mailles du filet. Georges était ce que les Finlandais appellent un enfoiré de la virgule.

Un esprit en décalage avec son époque

Autant dire qu’il n’était pas l’enfant de son siècle, dont il recensait les travers avec une férocité joyeuse ou mélancolique selon les jours, découpant rageusement les derniers journaux qu’il acceptait de lire, notamment la gazette locale où il suivait l’avancée du festivisme en terre bretonne, s’inscrivant ainsi dans les pas de son ami Philippe Muray, disparu vingt ans avant lui, dont il a été l’un des plus enthousiastes propagateurs de l’œuvre – je lui dois entre autres bienfaits ma rencontre avec le créateur d’Homo Festivus.

Ami des arts et des lettres, mécène, mélomane averti – qui, comme auteur et critique, faisait autorité dans le monde vachard de la musique classique[1] –, Liébert était un fleuron de cette bourgeoisie lettrée, libérale et raisonnablement conservatrice qui considère que les choses de l’esprit ont plus de valeur que celles de l’argent, s’habille pour aller au concert et observe avec désolation la disparition des bonnes manières (qu’il me pardonne pour tant de missives restées sans réponse). Les meilleurs représentants de l’esprit français, ceux qu’on voit rarement sur nos écrans, se croisaient à sa table du quai de Béthune, dans l’île Saint-Louis, avant de se retrouver à ses funérailles, le 30 janvier, en l’église Saint-Louis-en-l’Île où son souvenir a été évoqué, excusez du peu, par Antoine Gallimard, Emmanuel Todd, dont il fut l’ami et l’éditeur au long cours, et le metteur en scène et critique musical Ivan Alexandre.

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Qu’on ne se méprenne pas, en dépit de sa solide formation classique ou peut-être grâce à elle, Georges Liébert était un anticonformiste impénitent, un bohème anar qui arpentait l’existence avec ironie et fantaisie, œil pétillant et mèche au vent, s’amusant de tenir tête à la maréchaussée en roulant sans casque sur son vieux solex et à terroriser les libraires qui planquaient à l’arrière des derniers rayonnages, ou refusaient tout simplement de vendre, les livres mis à l’index par Télérama. Bien élevé certes, mais malicieux en diable. Pour Marcel Gauchet, il était « le prototype du Gaulois réfractaire : un indomptable ». Fermement aronien quand ses condisciples de Sciences-Po en pinçaient pour Sartre et Che Guevara, il fonda la revue Contrepoint dont on peut aujourd’hui consulter les archives[2].

Si Liébert a beaucoup officié dans les studios de France Musique, le grand public le connaît peu. Les lecteurs qui ont découvert les grands auteurs morts ou vivants publiés dans la belle collection Tel (entre tant d’autres : Burke, Muray, Manent, Friedrich List, Todd, Nietzsche dont chacun devrait posséder les Mauvaises pensées choisies) ignorent la dette qu’ils ont envers lui. « Encore une bibliothèque qui disparaît », a murmuré Anne Muray à l’annonce de sa mort. Au cours d’une conversation, il bondissait, sortait un livre des rayonnages pour lire la citation exacte de Chateaubriand, Tocqueville ou Flaubert qui s’appliquait précisément à la dernière imbécillité proférée par le pompeux du jour. De Calmann-Lévy à Gallimard en passant par Hachette et Robert Laffont, Georges Liébert a été l’un des derniers grands éditeurs, de ceux qui, paragraphe après paragraphe, affrontent les auteurs, auxquels il restituait un manuscrit annoté de bout en bout, traquant l’incohérence historique ou la concordance fautive.

L’ami fidèle et passionné

Georges avait mille talents. Plus que tout, il excellait dans l’art d’être un ami. Ce qui consistait pour lui à partager ses admirations et détestations. Indéfectible compagnon de route (et actionnaire) de Causeur, il adressait chaque numéro à quelques correspondants, exigeant ensuite qu’ils partagent son enthousiasme.

Je ne recevrai plus le dernier Causeur avec les fautes cerclées de rouge. Mais, songeant à une faute qui le rendait fou, je fais le serment solennel que, plus jamais je ne dirai, écrirai ou même penserai « je rentre » (dans une église ou un magasin). À moins bien sûr d’y être précédemment entrée.

La rédaction de Causeur adresse à son épouse Véra, à son frère Jean-François et à ses petits-fils, Paul et Louis, ses condoléances attristées.


[1] Sur son œuvre dans le domaine de la musique, lire le texte d’Ivan Alexandre : « Georges Liébert s’est éteint », diapasonmag.fr, 26 janvier 2025.

[2] Disponibles sur le site revuecontrepoint.fr.

Un salon, des retrouvailles et une belle rencontre

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Henri Sannier présente son livre © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il y avait longtemps que je n’avais pas signé mes ouvrages sur un salon du livre. Il y a peu, j’ai été invité à celui de Salouël, près d’Amiens. Je m’y suis rendu – en compagnie de ma sauvageonne – et ne l’ai pas regretté. J’y ai d’abord retrouvé un ami, Henri Sannier, présentateur du journal télévisé de France 3 et de France 2, animateur de Tout le Sport, programme pour lequel il a reçu un 7 d’Or en 2001. Henri, je l’ai connu grâce à mon confrère Jan-Lou Janeir qui avait eu l’amabilité de m’interviewer dans son émission sur France 3 Normandie, à Caen, afin de présenter mon premier roman, Rock d’Issy (éditions Ledrappier). J’étais en compagnie de Géant Vert à qui j’avais commandé le roman Casse Bonbons que j’avais fait paraître chez le même éditeur. (Il existe, je crois, une vidéo de l’enregistrement ; je suis tout jeune ; tout timide. On dirait un lycée pusillanime qui fond sous la caméra comme un caramel mou sous le soleil du Sahara. Géant Vert, lui, affiche beaucoup plus d’assurance. Sa haute taille -2,02 mètres -, peut-être ?)

Ça devait être en 1987 ; Henri dirigeait la rédaction normande de l’antenne régionale de France 3. Nous avions un peu discuté. Quelques années plus tard, nous fîmes plus ample connaissance ; j’étais alors responsable de l’édition Picardie maritime du Courrier picard. Et il était maire du charmant village d’Eaucourt-sur-Somme, près d’Abbeville. Cela consolida notre amitié. Au salon de Salouël, Henri venait dédicacer son dernier opus, Le jour où j’ai réappris à marcher, sous-titré « Le parcours d’un battant face à une maladie orpheline » (éditions du Rocher).

Le sous-titre parle de lui-même. Henri est un homme courageux, comme le sont souvent les cyclistes qu’ils soient professionnels reconnus ou amateurs. Il n’est pas du genre à se laisser abattre. Alors, quand au tout début de sa retraite à l’issue d’une carrière bien remplie, il a été frappé par une maladie rare – la polyradiculonévrite chronique -, il s’est battu. Comme un lion. A l’issue d’une longue errance médicale, puis d’interminables séjours à l’hôpital, et deux ans en fauteuil roulant, peu a peu il a réappris à marcher. Ce sont ces douloureuses pérégrinations qu’il raconte dans ce récit émouvant écrit en collaboration avec Yves Quitté.

À lire aussi, Philippe Lacoche : Sacré Charlemagne !

Après nos retrouvailles émouvantes, elles aussi, c’est une belle rencontre que j’ai faite ; celle de Frédéric Zeitoun, figure historique de l’émission Télématin, sur France 2, chroniqueur à la radio et chanteur-auteur-compositeur. Invité d’honneur du salon, Frédéric était venu présenter son dernier essai : Le dictionnaire jubilatoire de la chanson d’amour (éd. Harper Collins).

Frédéric Zeitoun © Philippe Lacoche

Comme il est indiqué en quatrième de couverture dans un texte intitulé « Les maux d’amour ont inspiré de fort jolis mots à la chanson française », « savez-vous que le téléphone, la cigarette ou encore la météo ont beaucoup inspiré les paroliers en quête de mots d’amour ? Que Jean-Jacques Goldman a écrit sa plus belle chanson d’amour en mettant un point d’honneur à ne pas dire Je t’aime… » Et de nous donner à lire un abécédaire réjouissant où il convoque les meilleurs chanteurs et paroliers. (A l’entrée « Jalousie », j’ai ri en songeant à ma sauvageonne.) Il en a profité pour m’envoyer son dernier album, Les Souvenirs de demain (Bayard musique ; l’autre Distribution). Je dois dire que je me suis régalé.

J’ai adoré ces douze chansons dont il a écrit tous les textes et a co-composé avec Gérard Capaldi et Serge Perathoner. J’ai particulièrement aimé « Le fond de l’air est frais », un hommage appuyé à nos amis Anglais (qui nous ont aidé à combattre ces fumiers de nazis) et aux Beatles, « Le musée des horreurs », qui, sans le dire, combat l’horreur que constitue le retour de l’antisémitisme notamment, « Jamais fini d’aimer », un frais et délicat duo avec Anny Duperey, et « Eternelle question », une manière d’hymne portée par le doute d’un agnostique. Précisons que le tout est servi par d’adorables et accrocheuses mélodies. Une totale réussite. Oui, une sacrée rencontre.

Jorge Luis Borges plus vivant que jamais

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L'écrivain Jorge Luís Borges en 1951 © Grete Stern

Textes retrouvés nous plonge dans l’univers érudit et fascinant de Jorge Luis Borges (1899-1986), écrivain argentin qui, au-delà de ses nouvelles marquantes, a exploré la littérature et la pensée à travers des critiques et des conférences. Un recueil inédit


L’écrivain argentin Jorge Luis Borges (1899-1986) n’était pas seulement l’auteur de multiples nouvelles de fiction, qui ont marqué la littérature. Il s’est interrogé également sur son art, en particulier à travers les grands auteurs classiques. Borges, malgré sa cécité, fut un lecteur chevronné, doué d’une belle et appétissante érudition. Il ne brillait pas pour briller, mais pour faire jaillir des sens nouveaux. Des recueils critiques comme ses Enquêtes (1967) ou ses Conférences (1985), ou encore ses Neuf essais sur Dante (1987), et quelques autres, resteront à part entière dans les annales de la littérature universelle. Borges savait faire partager sa passion des vieux grimoires transmis depuis des siècles, et c’est ce qu’on peut constater aujourd’hui encore avec la parution d’un fort volume, intitulé Textes retrouvés. Borges collaborait régulièrement dans les journaux ou les revues. On lui demandait tantôt des recensions de livre, tantôt de rendre hommage à tel écrivain disparu. Il lui arrivait aussi de prononcer des conférences. Textes retrouvés est constitué de tout cela.

Le Borges qu’on aime

On y refait connaissance avec le Borges qu’on aime. Comme le dit dans son introduction Gersende Camenen : « Sa méditation métaphysique prend les accents avant-gardistes d’un étonnement de l’être. » Il faut en effet s’interroger, à propos de Borges, sur ce qu’a d’inédit sa manière d’écrire. Gersende Camenen caractérise celle-ci comme suit : « Une manière de raisonner qui, par un jeu de paradoxes et de déplacements successifs, pose si singulièrement les problèmes. » On trouve ce caractère spécifique, partie intégrante du génie de Borges, dans les proses journalistiques qui nous sont offertes aujourd’hui.

A ne pas manquer, votre nouveau magazine: Ferrand au sommet, Hanouna au bûcher, L’État de droit c’est plus fort que toi!

Textes retrouvés propose des pages qui n’avaient jamais été éditées en livre. Il ne s’agit absolument pas de fonds de tiroir. Au contraire, le lecteur s’apercevra vite que la « magie » opère. Les articles sont présentés dans leur ordre chronologique et couvrent toute la vie de l’écrivain. Je vous conseille de les lire un peu au hasard, en feuilletant tranquillement l’ouvrage. Vous tomberez inévitablement sur des pépites qui vous sembleront avoir été rédigées spécialement pour vous, impression agréable et rare.

Vies extraordinaires

L’attrait de Borges pour les vies extraordinaires apparaît par exemple dans un texte de 1951 intitulé « Nordau ». On y découvre qui est Max Nordau, personnage historique réel. Un jour, à Londres, lisant le journal, il fut profondément ému par l’annonce d’un pogrom en Russie : « il sentit alors quelque chose qui dépassait la raison : il sentit que ces lointaines personnes qu’il n’avait jamais vues […] étaient, d’une certaine façon, lui-même. » Borges nous explique que Nordau prit alors conscience vraiment de sa propre judéité, qu’il avait oubliée. Il en tira sur-le-champ toutes les conséquences, en devenant « un apôtre d’Israël et un apôtre de la raison ». On constate que le texte de Borges est minutieusement construit, afin de créer chez le lecteur une attente presque douloureuse. Je ne savais pas ou plus du tout qui était Max Nordau, mais, après avoir lu son portrait tracé par Borges, je n’oublierai pas de sitôt ce beau caractère très franc.

Qu’est-ce qu’un maître ?

Parfois, Borges va plus loin. C’est le cas, me semble-t-il, de son hommage à Pedro Henríquez Urena, grâce auquel il s’interroge sur la question suivante : « Qu’est-ce qu’un maître ? » Il répond ceci, dans une petite digression essentielle : « La secte juive des hassidim parle de maîtres qui, à force d’exposer la loi, finissent par devenir la Loi ; une histoire raconte, poursuit-il, qu’un homme se rendit à Meseritz, non pour écouter le prédicateur, mais afin de voir de quelle manière il nouait les lacets de ses chaussures. » À partir de cette évocation digne d’un kōan zen, il est loisible de méditer sur Meseritz, petite ville à l’Ouest de la Pologne, autrefois foyer hassidique réputé où vécurent beaucoup de Juifs religieux, dont, au XVIIIe siècle, le fameux Maggid de Mezeritch, pour lequel des érudits se passionnent toujours. Il est touchant que Borges fasse allusion à cette communauté disparue de Meseritz, rien qu’en racontant cette sublime anecdote des lacets. Il faut savoir que Pedro Henriquez Urena était un descendant de Juifs expulsés d’Espagne, qui se réfugièrent un temps aux Pays-Bas. Et Borges de marteler solennellement sa dette envers Urena : « en vérité ce que j’ai appris de lui est ineffable ».

A lire aussi, du même auteur: Arnaud Desplechin, une vie pour le cinéma

Borges relate encore, au fil de ces articles, bien d’autres de ses thèmes favoris : le Moyen Âge, avec des légendes nordiques qu’il réinterprète savamment ; et puis Dante, familier entre autres de l’Enfer et du Purgatoire. Borges a toujours été conscient du péril dans lequel l’homme se trouvait mené, notamment dans le domaine fragile de la culture. Elle « est menacée, écrivait-il en 1982 dans un texte sur le livre, par des barbaries raisonnées et ennemies. Ces barbaries guettent aussi le livre qui, paradoxalement, est le seul instrument de notre salut. » Dans un monde en crise, la lecture de Borges nous redonne le la, à l’unisson des grandes traditions en péril qu’il nous aide à nous réapproprier et à mieux comprendre de l’intérieur.

Jorge Luis Borges, Textes retrouvés. Essais, portraits, articles, conférences. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle et Gersende Camenen. Introduction de Gersende Camenen. Postface de Silvia Baron Supervielle. Éd. Gallimard. 368 pages.

Chevènement, le dernier des mohicans

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Jean-Pierre Chèvenement photographié en 2018 © BALTEL/SIPA

En 2004, Jean-Pierre Chevènement créa la Fondation Res Publica, afin de revenir aux sources de la République que la gauche, pas moins que la droite, avaient dévoyée. Comment remonter la pente ? En lisant ces « 20 réflexions pour l’avenir », écrites par 20 contributeurs différents, et qui sont autant d’analyses que de propositions pour notre pays. Un programme, en somme.


«  La démocratie a vaincu. » A vaincu quoi ? Le stalinisme ? Le fascisme ? Non, la République… Alain Dejammet explique le sens de « Res Publica » et rappelle à cette occasion un article de Régis Debray qui fit grand bruit et où l’on pouvait lire ceci : «  Dans la république française de 1989 – qui connut le défilé Goude pour fêter le bi-centenaire – la république est devenue minoritaire. La démocratie a vaincu. »

Gauche et néolibéralisme

Dans son introduction, Jean-Pierre Chevènement analyse cette défaite : « La gauche, depuis les années 1980-1990 a sombré dans un néolibéralisme dont elle ne parvient plus à s’extraire. La droite, qui l’a accompagnée sur ce chemin, n’a pas su préserver l’héritage du gaullisme. La Vè République s’est dégradée. Elle a perdu de vue le sens de l’État républicain. C’est elle qui, au prétexte du marché unique européen puis de la monnaie unique, nous a fait basculer dans un libre échangisme où le levier politique allait échapper définitivement à la représentation des citoyens. L’européisme a gangrené le sens de l’intérêt général (…) Deux guerres mondiales n’auraient pas suffi à abattre l’édifice de la nation civique si un dessein plus vaste, celui d’une mondialisation capitaliste dominée par les États-Unis, n’avait pas ruiné les vieilles allégeances. »

Marie-Françoise Bechtel, rappelle les mises en garde de Mendès France contre la ratification du traité de Rome en 1957, de Jean-Pierre Chevènement et Philippe Seguin concernant le traité de Mastricht, et souligne que les deux derniers ne croyaient pas aux fondamentaux de l’Europe telle que Jean Monnet la concevait[1] ; à savoir «  la disparition programmée de la nation ». Par ailleurs, elle propose » de ne pas se leurrer sur les apories du couple franco-allemand », de «  pousser l’alternative confédérale pendant qu’il en est encore temps », et « d’engager une révision de notre texte fondamental afin de s’assurer de la supériorité de la Constitution sur les traités ». Ce que l’Allemagne, du reste,  fait depuis un moment…

A propos du couple franco-allemand justement, Jean-Michel Quatrepoint, qui n’est plus, affirmait que «l’Allemagne est devenue l’hégémon de l’Europe » et dénonçait les erreurs stratégiques de la France.

Nos voisins, forcément très intéressés par l’élargissement le plus grand à l’Est, fabriquent leurs « sous-ensembles à bas coût, exportés ensuite chez eux où se réalisent la valeur ajoutée et les exportations finales », alors que«  les groupes français, en délocalisant l’ensemble de la fabrication ont perdu la partie. » Il ajoutait ceci : « Nous exportons vers l’Allemagne des matières premières brutes qui nous reviennent sous la forme de produits transformés. C’est typiquement le cas d’un pays en voie de développement. » Enfin, l’idée, en très grande voie de développement elle aussi, selon laquelle les décisions devraient être désormais être prises à la majorité qualifiée nous mènerait tout droit à une Europe fédérale qui ressemblerait étrangement au modèle du « Saint-Empire romain germanique », où « les princes disposaient d’une relative autonomie par rapport à l’empereur, à l’image de celle dont bénéficient les Länder vis à vis de l’État fédéral. » Conclusion : il nous faudrait «  divorcer de Berlin sans divorcer de l’Europe. »

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Au-delà de l’Europe, le monde, et notre politique à l’international. « L’objectif d’une Europe-puissance, dont la perspective s’éloigne à la mesure des élargissements successifs, a constitué progressivement l’alpha et l’oméga de la politique étrangère française, (….) Paris a perdu sa capacité d’analyse autonome et l’acuité de sa perception de l’évolution du monde. » nous dit Jean de Gliniasty. Nous n’aurions pas su voir les facteurs locaux, historiques, « civilisationnels », voire anthropologiques à l’origine des crises, et aurions, de ce fait, été évincés de nombreux pays. Retrouver une voix singulière dans le concert des nations suppose qu’on ne permette pas le transfert de nouveaux pouvoirs à la Commission, ni le vote à la majorité qualifiée car cela entraînerait une politique centrée sur le plus petit dénominateur commun ; la démocratie et les droits de l’homme en général, ainsi que la fin de notre siège au Conseil de sécurité.

La question centrale de l’Ecole républicaine

Et bien sûr, l’école ! Qui dit République dit école, et qui dit école dit République. Comment les dissocier ?! Et l’islamisme radical l’a bien compris. A ce sujet, Jean-Pierre Chevènement, qui a œuvré à un islam de France, rappelle que celui-ci est fait «  pour les musulmans qui ont choisi d’embrasser la nationalité française », alors que « l’islamisme radical a déclaré la guerre à la République. » On peut objecter qu’on peut prendre la nationalité française sans l’embrasser et que le président de la Turquie encourageait fortement la démarche !  Mais concernant l’école, l’islamisme radical n’est pas le seul responsable. Souâd Ayada constate la fin d’un récit fondateur «  qui associait étroitement l’école et la France. » Par ailleurs, «  Le français n’était pas seulement la langue de la République, il était aussi perçu comme la langue de la promotion sociale. » Le globish aujourd’hui, hélas, s’en charge. Elle déplore également l’idée même d’inclusion «  qui veut que l’on définisse toute personne par sa différence et qu’on lui reconnaisse à ce titre le plein droit à la citoyenneté. » Idée qui sape les fondements mêmes de la République. L’ancien ministre avait rappelé précédemment que « depuis la Révolution de 1789, la France incarne, en effet, le modèle de la nation civique, à l’opposé de la nation ethnique, ou même tout simplement fondée sur un privilège identitaire, qu’il soit religieux ou communautariste. » On pourrait ajouter, sexuel.  « C’est là-dessus qu’il faut reconstruire » conclut-il. Oui, mais comment ? dès lors que le corps enseignant lui-même est favorable à cette idéologie de la diversité, même quand elle se retourne contre lui !

Le président Macron avait dit son peu de goût pour le mot même d’assimilation qui avait à ses yeux un côté trop digestif… Il ne croyait pas si bien dire, car toute culture si elle veut en être une doit être  précisément digérée ! Autrement, cela donne des «  On respecte les lois de la République » sans les avoir jamais fait siennes… Joachim Le Floch-Imad rappelle que « la notion d’assimilation à laquelle on a substitué celle d’intégration, est pourtant toujours présente dans notre code civil comme condition de l’accès à la nationalité », et qu’« elle va de pair avec l’idée d’une culture majoritaire à faire sienne et de principes non négociables à préserver. » (c’est moi qui souligne),

les origines de chacun étant appelées à la discrétion et dévolues à la sphère privée. Jean-Yves Autexier y revient dans son texte évoquant la crise de la raison et la « forte offensive contre l’esprit des Lumières. » en affirmant que « la loi de la majorité ne dispense pas de protéger les minorités, mais ne leur permet pas d’imposer la leur » !

La laïcité, serpent de mer de notre vie politique nationale

Et qui dit République dit laïcité ! Non pas comme une valeur ajoutée, mais comme un principe constituant. Comme l’écrit Sami Naïr, il n’existe pas de « laïcité ouverte ou fermée », mais la laïcité tout court ! Son texte fait l’historique des immigrations successives qui a fait se substituer une immigration de peuplement d’origine extra-européenne à une immigration de travail avec une forte population européenne, ce qui immanquablement modifie la nation, d’autant que l’assimilation à celle-ci n’est plus préconisée. Nous sont rappelés les quatre piliers fondamentaux de la République et le fait que si un seul manque, c’est l’édifice en entier qui vacille.

En en appelant à la pédagogie pour faire entendre raison et à la perspective d’un aggiornamento de l’islam qu’on ne peut se permettre d’attendre, le philosophe me semble peu réaliste. Il l’est davantage lorsqu’il ajoute que rien de cela n’est possible à flux migratoires constants.

Quid donc de la Loi ? À laquelle aucune pédagogie ne peut se substituer. La Vè République, comme nous le montre Jean-Eric Schoettl avait « pour tropisme premier d’instituer un exécutif fort », lequel a pourtant faibli de manière inquiétante. « La place prise par le Conseil constitutionnel, inimaginable en 1958, le droit européen qui est partout, et la magistrature judiciaire qui s’est syndicalisée et politisée » sont autant de facteurs qui l’affaiblissent.

« La loi n’est plus le sommet de la hiérarchie des normes, mais une règle du jeu précaire et révocable, à la merci des contentieux introduits par les lobbies et les activistes devant les instances juridictionnelles nationales et supranationales. » Je ne peux m’empêcher de citer ici le dernier contentieux dont j’ai eu vent et qui concerne un procès intenté à la SNCF par des personnes non-binaires qui ne désirent pas cocher la case homme ou femme dans le questionnaire pour acheter un billet… Alors, comment appliquer la loi lorsque celle-ci est érodée de tous côtés ? Jean-Eric Schoettl nous fait part de ses préconisations, de son rêve comme il dit, qui vaut la peine d’être réalisé…

A propos de la loi et de son grignotage dans tous les domaines, y compris pour la question territoriale, Benjamin Morel rappelle le discours de Jean-Pierre Chevènement à Grasse le 3 septembre 2000 : « Comment expliquer que des députés corses puissent faire la loi à Paris et qu’elle ne s’applique pas en Corse ? La loi doit être la même pour tous. On prétend rompre avec l’uniformité. On rompt en réalité avec l’égalité. (…) Ce qui est en cause, c’est la définition de la France comme communauté de citoyens. Revenir à une définition par l’origine serait une terrible régression. La République n’est pas une parenthèse à refermer dans notre histoire. » Il rappelleégalement l’article 1 de notre Constitution : «  la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Benjamin Morel précise que «  l’universalisme républicain interdit de reconnaître à des groupes des droits singuliers au nom d’une identité. » J’ajouterai, quant à moi, que l’égalité devant la loi est devenue, par un singulier glissement, l’égalité des identités, ce qui n’a strictement rien à voir et nous vaut un relativisme généralisé maquillé en tolérance. Pour autant, la démocratie invoquée par la Constitution permet la décentralisation, qui n’est pas, en revanche, la différenciation ; laquelle pourrait s’avérer le « tombeau de la République. »

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Mais faut-il encore que la démocratie, qui se distingue de la République mais ne s’y oppose pas, sache encore ce qu’est une société ! Marcel Gauchet s’en prend à la « gouvernance par les nombres », qui touche aussi l’école (autre point noir de celle-ci, et pas des moindres!), laquelle gouvernance «  privilégie des compétences tournées vers l’efficacité opérationnelle, au détriment de la quête d’intelligibilité. » Le penseur souligne «  la connexion de ce cadre intellectuel avec le consensus idéologique libéral-libertaire qui cimente l’internationale des élites occidentales. »Et conclut : «  La crise démocratique est là. C’est une crise de « gouvernance » en effet.  Ne peuvent valablement prendre en charge la conduite d’une société que des gens qui savent ce qu’est une société. »

Cesser d’importer ce que nous nous interdisons de produire

Louis Gallois, de son côté, interroge le redressement productif pour la France, et s’il ne pense pas possible la relocalisation d’industries d’antan, en revanche il prône une industrie technologique d’envergure. Quant à Franck Dedieu, il en appelle à une réconciliation de l’Écologie, du Progrès et de l’Industrie, partant du principe qu’il s’agit moins de « changer la vie » que de « dévier » l’économie. » Il écrit : « Plus personne n’ose sérieusement opposer l’écologie à l’industrie si le producteur se rapproche du consommateur (…) Acheter un téléviseur à écran plat Made in China pour 299 euros et le changer régulièrement ou payer un tel produit 800 euros fabriqué en France avec la promesse de le garder longtemps correspond à deux mondes différents. » A cette fin, entre autres, Yves Bréchet vante le vecteur électrique, dont il n’hésite pas à dire qu’il est «  l’outil de décarbonation de l’économie ; raison pour laquelle «  la libéralisation du marché de l’électricité est un non-sens économique. » Et que chacun reste à sa place ! « Framatone à celle de chaudiériste et de fabricant de combustible ; EDF à celle de constructeur/exploitant ; le CEA à celle d’organisme de recherche au service de la filière. » Jean-Michel Naulot , pour sa part, pousse un cri d’alarme et affirme que si la France ne veut pas sortir de l’euro, elle doit de toute urgence investir dans la transition écologique, le numérique, la défense et la recherche, et qu’il faut, de surcroît, ajouter l’objectif de stabilité financière à celui de stabilité des prix. Quant à l’industrie de défense française, Laurent Collet-Billon interroge son avenir, compte-tenu des relations conflictuelles sur ce sujet avec l’Allemagne. Il souligne la volonté de la Commission européenne de faire de la politique industrielle en matière d’armement, mais se demande si c’est à elle de mettre en commun des programmes d’armement. Rien n’est moins sûr ! Par ailleurs, il déplore que des enjeux technologiques très importants soient négligés dans la LPM (Loi de programmation militaire 2024-2030) et propose donc de les y intégrer. Enfin, pour ce qui est du monde agricole, Baptiste Petitjean nous fait remarquer que si nous exportons beaucoup, nous importons encore plus. Et qu’il ne faut pas se leurrer ; notre excédent commercial et agroalimentaire doit, certes, aux céréales, mais aussi au champagne et au cognac, sans lesquels la balance penche nettement du mauvais côté ! Et de nous faire la liste des déficits par secteur. Et il y en a ! Ce qui augmente, par l’importation, l’empreinte carbone. Autrement dit, la souveraineté alimentaire est nécessaire et bio par-dessus le marché. L’auteur ne manque pas de pointer du doigt l’effet négatif des programmes environnementaux tels que « Farm to Fork » ou les « Biodiversity Stratégies » sur la production continentale, et préfère nous dire « comment cesser d’importer ce que nous nous interdisons de produire. »

A l’heure où les États-Unis modifient leur relation avec le continent européen, le divorce entre Paris et Berlin n’est peut-être plus de mise. Il se pourrait même qu’une nouvelle alliance puisse réconcilier le couple originel, une fois la dépendance à Washington levée. En attendant, ResPublica aborde les thèmes essentiels d’une politique qui renouerait avec l’esprit de la Républiqueet permettrait à la France de se relever. Au terme de cette présentation où j’ai voulu faire parler chaque intervenant car cet ouvrage se présente comme une feuille de route pour l’avenir ; programme dont nous prive généralement la gauche aujourd’hui, j’espère n’avoir oublié personne et donné envie aux lecteurs d’aller voir de plus près les développements des analyses et les détails des propositions.

Res Publica, sous la direction de Jean-Pierre Chevènement, 20 ans de réflexions pour l’avenir, Éditions Plon, octobre 2024, 240 pages.


[1] La faute de Mr. Monnet, de Jean-Pierre Chevènement, Éditions Fayard 2006