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Vive l’ouvertitude !

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ouverture rolandeau

S’il y a une notion que l’on retrouve souvent de nos jours, c’est bien celle d’ouvertitude, cette attitude spontanée à être ouvert 24h/24h telle une enseigne clignotante bien en évidence sur le front. Dans une discussion, à un moment ou à un autre, la sentence tombera, implacable, aux allures de guillotine : « Faut être ouvert un peu ! ». Vous êtes cuit !

Cette attitude est éminemment hypocrite et narcissique car elle permet d’un seul coup d’un seul  de s’autoproclamer ouvert sans le dire et d’affubler l’autre de fermitude. « Ah, je suis trop bon de me voir ouvert alors que l’autre est fermé ! ». Car qui aurait le courage de se dire fermé ? La personne accusée de fermitude ou de manque d’ouverture voit alors les autres se tourner vers elle, bave dégoulinante aux lèvres, sourcils froncés tel un vieux professeur barbu et ringard pourtant abhorré d’habitude. Elle est disqualifiée de suite. Le lynchage, médiatique ou non, est alors permis. La honte est bue.

Sans même s’en rendre compte, cette notion totalisante, voire totalitaire, efface les traces de son intolérance et permet de clore le bec à n’importe quel détracteur ou critique qui remettait en cause telle ou telle idée, tel ou tel film (surtout les siens) fort bien considéré comme il se doit. Car vous l’aurez compris, vous devez être ouvert selon la définition de l’ « ouvert » seulement admise par on ne sait quelle divinité où tel mot brille par sa propre insignifiance. Au lieu de discuter, on ordonne tel un caporal. Au lieu d’argumenter, on pointe du doigt telle une injonction paradoxale (« Soyez spontané ! »). Bref, au moment où l’on proclame l’ouverture, on ferme ! Dans Logique du pire, le philosophe Clément Rosset écrit : « C’est qu’entre affirmer la tolérance, et la pratiquer, il y a une contradiction de principe. Se recommander de la tolérance suppose la reconnaissance de référentiels, de valeurs, à partir desquels il sera possible, sans doute, d’élargir quelque peu le champ du toléré, mais à partir desquels il sera aussi nécessaire d’exclure tout ce qui contredirait les principes qui ont rendu possible cette «  tolérance ». Il en est de même avec l’ouvertitude qui finira inexorablement par exclure autrui, c’est-à-dire en un mot comme en cent, à être fermé par rapport à lui ou à ses opinions. Mais le tour de passe-passe a eu lieu, vous êtes fermé !  Trop tard !

Cette notion d’ouvertitude permet de penser vite et bien, c’est-à-dire sans penser. Là est le miracle de l’ouvertitude, car le déclaré ouvert d’office et autoproclamé ne veut pas seulement paraître fermé, il veut qu’on le voie choisir l’ouverture d’esprit. Comme un comédien, il joue un rôle mais ne le sait pas. Sans avoir un argument à vous opposer, votre interlocuteur feignant de penser a réfuté tous les vôtres ! Vous êtes accusé de manquer d’ouverture, c’est-à-dire de vous prendre une attaque personnelle dans les dents là où vous critiquiez seulement un film, une petite chose de rien du tout. Ne tolérant pas que vous critiquiez ses goûts, votre interlocuteur se sent offensé et réagit en vous accusant de manquer d’ouverture. Evidemment, il ne dit pas que c’est par rapport à ses goûts qu’il considère ouverts comme la mer car pour lui la question ne se pose pas.

Votre cas s’aggrave évidemment si vous émettez un fort scepticisme envers le mariage homosexuel, telle ou telle Tarantinade, tel produit culturel à la mode qu’il faut aimer pour être ouvert dans les yeux des autres (la liste est sans fin comme la bande dessinée, les « mangagas », les films de série Z, les jeux vidéo, le rap et la techno et j’en passe), bref tout ce que le petit marché a mis à la disposition du public, dans son immense commisération, dans une époque en pleine mutation qui ouvre tout, les capitaux comme les désirs. Il faut dire que le public le lui rend bien, il en redemande, étant persuadé que ce qu’il aime est dû à son seul ressenti sans l’aide de personne. Lui est né spontané, libre, et ouvert ! Comme ça le bonhomme !

Après avoir manqué d’ouverture, si vous persistez, l’ouvertitude vous rétrogradera à un niveau inférieur et là, vous serez réactionnaire, vieux jeu, aigri, sentant le poussiéreux à plein nez. C’en est fini de vous. Vos amis vous lâchent, votre femme vous regarde d’un œil noir.  Vous êtes conspué mais c’est normal, vous n’aviez pas qu’à manquer d’ouverture. Ça ne se fait pas en société.

J’ai dit marché car évidemment, comme pour le « bougisme » décrit par Pierre-André Taguieff, l’ouvertitude est en phase avec ce que le marché libéral a décidé de promouvoir pour que chaque individu puisse consommer à son aise, n’offrant aucune limite à ses désirs et fantasmes d’autosatisfaction tel un hamster dans sa petite roue. « Désirez ce que vous voulez, nous sommes là pour produire et satisfaire la demande ! ». Et vous, avec votre sale fermitude, vous remettez des limites et vous culpabilisez le consommateur, à qui il ne reste plus grand-chose à se mettre sous la dent, dans ses choix immensément ouverts vers l’infini. Il ne le supporte pas et la sentence tombe. Vous pouvez toujours répondre que vous n’êtes pas ouvert à la médiocrité mais ce n’est pas suffisant, non, vraiment pas. Il faut être ouvert (ou tout vert).

*Photo : Farfahinne.

Mon Journal extime 2012 (2/2)

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joelle miquel leroy

Juin

J’ai de la chance. Il y a les élections législatives. Je ne vais pas éprouver de baby blues. Cette manière de flou, de baisse de tension, de mélancolie qui suit la fin d’un roman. Baby blues aggravé par le fait d’avoir quitté une ville où l’on était bien, où, l’air de rien, on s’était fait des amis.

Heureusement, je prends la campagne en route. Ne pas négliger, dans le militantisme politique, ce côté « divertissement pascalien ». Tracter, faire les cages d’escalier, se réunir, coller, tout ça, ça occupe l’âme. On n’a pas la tête aux bêtises.

Ma circonscription est ingagnable, même en cas de vague rose. Elle recouvre un petit bout de Lille et de Tourcoing, mais surtout les banlieues chic de Marcq-en-Baroeul, Mouvaux, Bondues.

On a deux objectifs : empêcher le candidat de droite de passer dès le premier tour et surtout, pour le FDG, dépasser les 5 %, histoire d’être remboursé des frais de campagne. Les deux objectifs sont remplis. Il y aura un second tour et la candidate du FDG fait 5,16 %. Tout le bonheur d’une soirée peut tenir à ça : 0,16 %.

Juillet-août

La situation de la Grèce, après six ans d’austérité, de récession et de manifestations, paraît n’avoir pas changé. Pour la résumer en un mot, la Grèce est bleue. Et ça fait pas loin de trois mille ans.[access capability= »lire_inedits »]

Il y aura tout de même un signe qui ne trompe pas sur les désordres du temps.

Dans l’île où j’ai mes habitudes, une semaine avant la fin de mes vacances, le ciel est plein d’hélicoptères et des voitures de police débarquent par les ferries qui arrivent d’Athènes, à quatre heures de là. En me renseignant, j’apprends qu’il y a eu un hold-up dans la banque d’une station balnéaire branchée. Un chauffeur de taxi a été tué en voulant s’interposer.

Faire un hold-up dans une île grande comme un demi-canton français me semble pour le moins absurde, mais on m’explique que le pays vit un bank-run larvé depuis des mois. Impossible de trouver du liquide dans les distributeurs. Sauf, précisément, dans les zones touristiques.

Au moment où je repars, les truands n’ont toujours pas été arrêtés. Si ça se trouve, ils sont toujours coincés là-bas, avec des sacs d’euros inutiles, dans la montagne, entre un troupeau de moutons et une carrière de marbre.

Septembre

Je recommence à écrire, mais chez moi.

Je découvre, des mois après, ce qui me manquait à Brive : un chat. Mon chat. Un seul animal vous manque et tout est dépeuplé.

Deux choses importantes en septembre. Lors d’un cocktail dans une jolie cave voûtée de la rue des Bourdonnais, je rencontre Joëlle Miquel. C’est l’une des deux actrices, avec Jessica Ford, qui a joué dans mon Rohmer préféré, Quatre aventures de Reinette et Mirabelle. Malgré les années, je l’ai reconnue tout de suite. Elle en a été touchée. Je lui ai dit que je ne connaissais rien de plus émouvant que ses larmes dans le film, quand elle rate l’« heure bleue ». On a parlé de Rohmer et du temps qui passe, on a échangé nos cartes, on a promis de se revoir.

La seconde chose, c’est la manifestation du 30 septembre contre la ratification du TSCG. 80 000 tout de même, et au soleil.

Je rêve d’un monde sans TSCG où les filles parleraient comme Reinette et Mirabelle et où rien ne serait plus important que de ne pas rater l’« heure bleue ». Et je suis de plus en plus certain que l’un est la condition nécessaire de l’autre.

Octobre

Je reprends des trains. Blondin termine L’Humeur vagabonde en écrivant : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent. » Moi, ça n’arrête pas. Trois jours aux Cafés littéraires de Montélimar. Toujours surpris par des gens qui prennent le temps, en semaine, de venir écouter, dans un bar ou une salle de restaurant, un écrivain qu’ils ne connaissent pas forcément. Surpris et reconnaissant.

Je retrouve à Montélimar Serge Quadruppani, un autre auteur de roman noir. Il vit désormais sur le plateau de Millevaches, après avoir longtemps hanté les milieux de l’autonomie parisienne. Quand j’étais à Brive, je suis allé le voir. Il m’avait montré le mont Gargan où Guingouin, le « préfet du maquis », a mené une bataille rangée qu’il a gagnée contre les SS et la Milice en juillet 1944. Et puis, ce qui n’est pas contradictoire, le seul monument aux morts pacifiste de France, dans la commune de Gentioux : un petit garçon en blouse de paysan qui pointe un doigt vengeur : « Maudite soit la guerre ! ». Ensuite, nous étions allés nous rafraîchir dans une épicerie-café de Tarnac, qui n’est pas très loin et où il connaissait du monde.

Novembre

À Prague, il y avait trop de touristes en ces vacances de Toussaint, car Prague est assez centrale, comme l’ont remarqué les géographes. L’Europe s’y était donné rendez-vous sur le pont Charles.

J’ai quand même été un peu tranquille dans le nouveau musée Kafka sur Kampa, et aussi dans l’étonnant musée du communisme, qui se trouve au premier étage d’un immeuble néo-baroque, au-dessus d’un McDonald’s. Le raccourci est presque trop évident. En fait, c’est surtout un musée de l’anticommunisme. On voit des affiches d’époque, des salles de classe, des intérieurs, des magasins reconstitués. Ce ne sont pas les objets exposés, d’ailleurs, qui en font un musée de l’anticommunisme, mais les commentaires et les notices. J’ai pensé à ce film de Chris Marker, mort en 2012, qui avait montré la même scène, dans une ville de Sibérie, d’abord en l’assortissant d’un commentaire favorable sur les avancées soviétiques, puis en inversant son propos.

D’ailleurs, quand on en sort, du musée de l’anticommunisme, c’est fou le nombre de cartes postales, d’insignes, de vieux journaux et de calots de soldats datant de l’époque communiste qu’on peut acheter si on veut.

Comment disait Debord, paraphrasant Hegel, déjà ? Ah oui : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

Décembre

Pendant la fin du monde, je lis Aragon, mort le 24 décembre 1982, et y trouve un poème qui résume assez bien mon année :

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays.

 

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En Flandre, les garnements ont les boules

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Qui osera prétendre que nous vivons dans un monde de plus en plus dangereux ? Certes, depuis les accidents domestiques jusqu’aux propos homophobes, ce ne sont pas les menaces qui manquent, y compris, hélas, dans nos démocraties occidentales. 

Heureusement, face à cette inflation de risques polymorphes, nos élus veillent, et l’on peut compter sur eux pour nous protéger contre tout , contre tous et surtout contre nous-mêmes. C’est ainsi qu’on vient d’apprendre que les communes belges (jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, tout du moins) de Wingene et Lichtervelde, en Flandre occidentale, ont interdit tout lancer de boule de neige.

Et n’allez pas croire à un hoax : l’info émane du quotidien de référence anversois  De Standaard. Selon la même source, ces communes ne seraient pas les seules à avoir pris de tels types d’arrêtés, avec à la clef des amendes pouvant dépasser les 100 euros. En effet, les bourgmestres des villes concernées estiment qu’un lancer de boule de neige peut être assimilé à un jet de pierre. Honte à vous, Quick et Flupke!

On savait bien que les Belges n’étaient pas des Français comme les autres, on en reste pantois. S’agit-il, comme me le dit un ami de gauche, d’une mesure de dumping météorologique destinée à séduire les milliardaires français hérissés par les agressions infantilo-hivernales ? Ou bien, comme me le souffle un copain de droite, d’une énième loi liberticide votée sous la pression du lobby islamiste belge, le Coran n’autorisant formellement ni le Père Noël, ni les sapins, ni les jeux afférents ? Allez savoir…

Toujours est-il qu’avec la propension des Belges à déteindre sur leurs voisins et hôtes eurocrates, on ne serait pas très surpris qu’un de ces quatre matins, une directive de Bruxelles étende aux 27 pays de l’Union les mesures prises, pour le bien de tous, à Wingene et Lichtervelde. C’est ce qu’on appelle l’effet boule de neige.

 

 

 

Ben Laden et l’honneur d’une femme

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ben laden zero dark

Zero Dark Thirty est un film dont la perfection formelle sert une réflexion politique et morale à travers un thriller impitoyable. Sa réalisatrice Kathryn Bigelow prouve une nouvelle fois qu’elle fait partie du panthéon des grands cinéastes contemporains américains (Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Brian de Palma, Clint Eastwood, Abel Ferrara, James Gray, Michael Mann…). Auteur des très musclés Blue Steel, Point Break, Strange Days, Démineurs, elle confirme avec ce nouvel opus son talent de metteur en scène, son sens du récit et de la direction d’acteurs.

Kathryn Bigelow a pris l’habitude de nous raconter avec une précision et une acuité particulièrement maîtrisées des récits traitant de l’Histoire récente des Etats-Unis (la guerre en Irak dans Démineurs) et, aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme d’Al-Qaïda dans Zero Dark Thirty. Le film nous raconte les dix années d’enquête et de traque d’Oussama Ben Laden. Nous suivons pas à pas le travail d’une équipe de la CIA, localisée au Pakistan, et surtout le travail entêté de Maya, un agent spécial, jouée par Jessica Chastain, actrice qui s’impose de plus en plus dans le paysage hollywoodien.

Dès la séquence d’ouverture, une longue scène de torture d’un terroriste islamiste interprété par l’acteur français Reda Kateb, filmée avec une froideur clinique, nous met mal à l’aise mais c’est ainsi que nous entrons dans le vif du sujet, sans ménagement : jusqu’où peut-on aller pour trouver où se cache le terroriste des terroristes : Ben Laden ? Le personnage de Maya, lui, incarne toute l’ambiguïté de cette situation en cachant sous une impassibilité glacée la difficulté et  l’horreur que comportent sa mission.

Le film de Kathryn Bigelow est certes un brillantissime  thriller. Mais son sujet central se révèle l’abnégation d’une femme pour qui la traque de Ben Laden est un sacerdoce, au sens premier du terme : Maya est une femme sans amis, sans mari, ni amant. Maya accepte le risque de perdre son âme dans l’utilisation de la torture. D’une certaine manière, c’est une sainte paradoxale : elle accepte de combattre par le mal un mal plus grand encore.

Ces scènes de torture ont évidemment provoqué des polémiques dans la presse américaine et aussi chez les hommes politiques. Certains ont nié l’existence même de la torture tandis que d’autres ont expliqué que la fin justifiait les moyens. Les critiques les plus injustes sont celles qui font de Zero Dark Thirty une apologie de cette même torture. Le film est loin de cautionner la cruauté mais aussi l’horrible banalité, presque administrative des méthodes employées. Les agents de la CIA, dont aucun ne nous semble particulièrement antipathique ni monstrueux au départ, se décomposent pourtant au fil du film, subissant une sorte de processus de déshumanisation. En contrepoint, nous assistons dans des séquences d’une sécheresse et d’une grande maestria formelle aux nombreux actes commis par la nébuleuse Al-Qaïda, à Londres, au Pakistan, l’attentat de l’hôtel Marriott, en Arabie Saoudite. Et bien sûr en prologue – dans une scène noire et sans image où l’on entend la terrible détresse des personnes qui vont mourir – celui du 11 septembre 2001 à New-York.

Les quarante dernières minutes du film relatent en temps réel, l’expédition des Navy Seals, commando chargé de mener l’assaut sur la villa fortifiée de Ben Laden à Abbottabad. Kathryn Bigelow, experte en scènes d’action, raconte ce moment historique avec une efficacité redoutable et un regard froid.

Cette vision d’entomologiste accompagne tout le film, très documenté. La cinéaste et son scénariste Mark Boal ont reçu la coopération du Pentagone et de la CIA; ils ont visionné et lu de nombreux documents, rencontré d’anciens militaires. Ce travail ajoute beaucoup au côté documentaire du film et fait toute la réussite d’une œuvre qui est à la fois un film historique et une célébration de l’héroïsme calme de Maya, une femme qui ne déviera pas.

Zero Dark Thirty, un film de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Kyle Chandler, James Gandolfini, Jennifer Ehle, etc.

Wagner et le judaïsme : deux siècles ensemble

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richard wagner verdi

Les amateurs de musique peuvent se réjouir : cette année célèbre conjointement le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner et de Giuseppe Verdi, deux des plus grands compositeurs d’opéra de tous les temps[1. L’Opéra national de Paris organise également des conférences : « Wagner et Verdi » le 11 février, « Wagner et les Français » le 5 mars et « Wagner et Nietzsche » le 10 avril.]. Nés à quelques mois d’intervalle, ces deux génies, qui jamais ne se rencontrèrent, incarnent à leur manière deux conceptions dramatiques de l’art lyrique. Si Verdi, figure emblématique du patriotisme italien, fut rapidement adulé par le public, le succès se fit attendre pour le maître allemand. Celui-ci connut la gloire tardivement grâce au soutien financier et amical que lui apporta, dès 1864, le jeune Louis II de Bavière. Un soutien frôlant d’ailleurs l’idolâtrie pour ne pas dire l’homosexualité, clairement exprimée dans la correspondance échangée entre les deux hommes : « Bien aimé, jamais je ne t’abandonnerai » écrivit notamment le roi au compositeur le 10 mai 1865.

Aujourd’hui, la mémoire de Richard Wagner demeure controversée en raison de l’admiration que lui portait Adolf Hitler, contribuant ainsi à faire ressortir les rapports pour le moins compliqués que le compositeur entretenait à son époque avec les Juifs. Pour autant, l’antijudaïsme de Wagner n’empêcha pas Théodore Herzl, père du sionisme, d’adorer son œuvre et de le considérer comme le plus grand musicien de son époque. Parmi les amis proches du compositeur allemand, se trouvaient également des personnalités juives comme le chef d’orchestre Hermann Lévi, créateur de l’opéra Parsifal. Wagner admirait par ailleurs Mendelssohn et rêvait, à ses débuts, d’obtenir le succès d’Halévy ou de Meyerbeer, deux grands compositeurs juifs. Selon le maître allemand, La Juive constituait l’un des plus beaux opéras de son temps et le Grand Opéra, illustré par Meyerbeer, représentait le modèle absolu. Lors d’un séjour désastreux passé à Paris (1839-1842), Wagner sollicita à plusieurs reprises l’appui de Meyerbeer. En 1861, après un nouvel échec parisien, lors de la création de Tannhäuser, c’est Charles Baudelaire, grand admirateur du maître allemand, qui saisit alors l’occasion de défendre son oeuvre en rédigeant une critique musicale passionnée.

Dix ans auparavant, en 1850, Wagner avait publié sous le pseudonyme de K. Freigedank, Le Judaïsme dans la musique. Ce libelle, dans lequel Wagner critiquait le monopole des Juifs dans la musique, fit alors peu de bruit même s’il suscita une certaine surprise puisque les Juifs allemands étaient relativement bien assimilés. Vingt ans plus tard, ce pamphlet fut signé de son vrai nom, la conjoncture politique étant plus favorable à la diffusion de ses idées.

Si Wagner énonçait ses pensées anti-juives dans ses écrits, on ne trouve rien de tout cela dans ses livrets d’opéra. Bien sûr, il est possible de voir dans le personnage des Maîtres chanteurs, Beckmesser, la caricature du Juif mais il convient aussitôt d’ajouter que Beckmesser représente un maître chanteur, certes caricaturé en Juif, mais dont les compétences musicales sont néanmoins reconnues. Quant à l’argument selon lequel ce personnage serait la caricature d’Eduard Hanslick, influent critique musical d’origine juive, il mérite d’être relativisé car Beckmesser fut esquissé dès 1845 c’est-à-dire avant la rupture entre Hanslick et Wagner[2. Dictionnaire encyclopédique Wagner, sous la direction de Timothée Picard, Editions Actes Sud/Cités de la musique, 2010.].

Quelles sont alors les causes des pensées anti-juives de Wagner ? Pour Jacob Katz, auteur de Wagner et la question juive[1. Dictionnaire encyclopédique Wagner, sous la direction de Timothée Picard, Editions Actes Sud/Cités de la musique, 2010.], ce compositeur ne cessa jamais de manifester une grande versatilité affective, brûlant tout au long de sa vie ce qu’il avait adoré. Il éprouvait une jalousie haineuse contre ceux qui réussissaient lorsque lui échouait : ainsi se révéla l’amertume d’un artiste pour lequel le succès tarda tant à venir ! Mais ne pourrait-on pas également y voir la réaction épidermique d’un homme qui, convaincu d’être le fils adultérin d’un acteur juif[4. Il s’agit de l’acteur, Ludwig Geyer, second mari de la mère de Wagner, qui donna au compositeur son nom durant les premières années de sa vie.  Guy de Pourtales rapporte à ce propos un fait intéressant : Mein Leben, biographie écrite par Wagner et publiée vingt-huit ans après sa mort, débutait initialement par cette phrase : « Je suis le fils de Ludwig Geyer ».], voyait son oeuvre critiquée par les compositeurs juifs qu’il admirait ? N’aurait-il pas alors ressenti ces attaques comme une forme de trahison ?

Ce ne sont pourtant pas ses écrits mais plutôt le culte immodéré que lui voua Adolf Hitler, un siècle plus tard, qui nuit le plus à sa mémoire, concourant à faire de sa musique comme de sa personne les symboles de la barbarie nazie. L’amitié ou, selon certains, les relations plus intimes liant sa belle-fille, Winifred Wagner, et Hitler lui portèrent également un coup fatal. D’aucuns avancent en outre le fait que Winifred Wagner apporta à Hitler le papier qui lui servit à la rédaction de Mein Kampf lorsqu’il fut emprisonné à la forteresse de Landsberg.

Mort à Venise en 1883, Richard Wagner peut-il être tenu pour responsable des crimes d’une époque qui lui fut postérieure ? D’après Jacob Katz, on ne peut aucunement considérer Wagner comme un « précurseur du nazisme ». Mêler la musique de Wagner au nazisme est une erreur, ajoute pour sa part Daniel Barenboim, premier chef d’orchestre à avoir interprété des extraits de l’œuvre wagnérienne en Israël à l’aube des années 2000. De plus, lorsque le compositeur découvrit les théories raciales d’Arthur Gobineau, il n’y adhéra pas. Si, comme tant d’autres, Wagner a été sensible à un climat d’antisémitisme ambiant, nul ne peut toutefois l’accuser d’être l’initiateur d’une époque aussi imprévisible qu’atroce.

Rappelons enfin qu’à la fin des années 1920, un chef d’orchestre juif avait brisé en France le « tabou Wagner ». Au lendemain de la Première Guerre mondiale, certaines œuvres musicales allemandes, dont celles de Wagner, avaient été interdites en Alsace et en Lorraine en raison de leur connotation jugée trop pangermanique. Mais le 28 novembre 1929, le chef d’orchestre Henri Benfredj eut l’audace d’interpréter Lohengrin à l’Opéra de Metz malgré les vives manifestations de rue et la campagne de presse, destinées à empêcher la représentation. Celle-ci rencontra finalement un réel succès qui permit aux œuvres de Wagner d’être rejouées dans ces régions redevenues françaises.

Comme celui qui fut son ami, Friedrich Nietzsche, a vu sa mémoire pervertie par sa propre sœur, Wagner pâtit et continue de pâtir de l’adoration que lui voua Hitler. On ne se méfie décidément jamais assez de la postérité…

*Photo : amanojaku_uk2001.

Mon Journal extime 2012 1/2

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brive hollande sarkozy

Janvier[1. Topor voyait dans le journal extime l’inverse du journal intime : un journal ouvert, tourné vers les autres.]

Donc, cette année doit être celle de la fin du monde ou celle du sarkozysme. On verra en mai ou en décembre.

En attendant, je passe le nouvel an chez mon ami René Rey, à Longjumeau. À la grande époque de la littérature populaire, dans les années 1970, il écrivait six romans par an, pour le Fleuve Noir ou la Série noire. Il faisait partie de ceux qu’on appelait « les forçats de l’Underwood ». Il avait plusieurs pseudos : Emmanuel Errer (les initiales de René Rey), Jean Mazarin (parce qu’il a habité à Chilly-Mazarin) ou Charles Nécrorian quand il a écrit pour la mythique collection Gore. Quand René a compris que la littérature de gare agonisait pour cause de multiplication des chaînes de télé, il est devenu scénariste, notamment pour la série Navarro.

Il faudra que je m’interroge un jour sur le fait que mes amis sont tous beaucoup plus âgés que moi. Je me prépare une vieillesse solitaire.

À chaque fois que je vais chez René, je pense à la nouvelle fantastique de Léon Bloy dans Histoires désobligeantes : « Les Captifs de Longjumeau ». Un couple veut déménager et quitter la ville : il n’y arrive jamais. Quand je pars de chez René, et que je me retrouve sur le périph’ le soir du 1er janvier, je me demande si Bloy n’avait pas raison. C’est impossible, parfois, de quitter Longjumeau.

Février

En février, je m’aperçois que je n’existe plus. C’est la faute à François Hollande, qui a déclaré au journal anglais The Guardian : « les communistes, en France, il n’y en a plus ».[access capability= »lire_inedits »]

C’est tout de même très ennuyeux de ne plus exister. On a un mal fou à se raser et à enfiler ses chaussettes. Essayez d’enfiler des chaussettes alors que vous n’existez plus et vous m’en donnerez des nouvelles. Le plus ennuyeux, c’est que je fais la campagne du Front de gauche. Et il va falloir expliquer à mes camarades que je n’existe plus. Ils vont encore dire que c’est un truc que j’ai inventé pour échapper au tractage sur les marchés.

Quand François Hollande s’aperçoit qu’il dit une bêtise, il corrige le tir. On ne sait pas encore, en février, que ce sera sa méthode de gouvernement. Il précise qu’il n’a pas dit qu’il n’y avait plus de communistes mais qu’il y en avait moins, nuance. Il a raison, c’est avec ce genre de nuance qu’un candidat socialiste obtient tout juste les reports de voix nécessaires pour gagner ric-rac au second tour.

Mars

J’arrive à Brive, pour trois mois. Une résidence d’écrivain. C’est une jolie petite maison du centre-ville avec un jardin. Il y a mon nom avec ma raison sociale sur la boîte aux lettres : « écrivain en résidence ». J’ai l’impression d’être au service militaire, c’est-à-dire loin de chez moi, libre et seul, comme un jeune homme. Ou si je me fais mon cinéma, j’imagine que je suis en exil intérieur à cause du pouvoir qui se durcit parce qu’il sent sa fin proche, genre Sakharov à Gorki. Je trouve mon rythme. Écriture le matin, promenade l’après-midi et la nuit, sommeil. Ça n’a l’air de rien, mais ça ne m’était pas arrivé depuis un temps fou, de dormir la nuit.

Je ne fais pas la campagne électorale avec les copains, dans le Nord. Légère frustration. Un peu plus que légère, la frustration. Ne pas être à la Bastille, le 18 mars, pour le meeting de Mélenchon, qui monte à 14 % dans les sondages. Les copains m’envoient des SMS pendant que je déjeune seul devant i-Télé avec mes emplettes du marché : confit de canard, tomates cœur de bœuf, cantal, fraises. Les journaux disent que la campagne n’intéresse personne. En ville, tout le monde ne parle que de ça, pourtant.

Avril

Beaucoup de trains. Cela tombe bien, j’aime ça. La France est un pays jacobin qui rend les trajets transversaux assez compliqués. Mais j’ai le temps. Une organisatrice du festival Quai du polar à Lyon, Briviste d’origine, a une jolie expression au téléphone : « Brive-Lyon, mais c’est la diagonale du vide ! »

Je me perds de vue, comme un personnage de Simenon : Brive-Paris Austerlitz-hôtel rue de la Roquette-Paris Gare de Lyon-Lyon Part-Dieu-Roanne-Centre de détention de Roanne-Médiathèque de Roanne-Hôtel Terminus de Roanne. Trains, gares, terrasses, prisons. Volets entrouverts sur la nuit de printemps trop chaude, avenue, voitures de loin en loin, les visages des détenues et des détenus, ce soir, qui reviennent et qu’on n’oubliera pas. Maison d’arrêt de Privas, Lyon encore. Et puis repartir à Brive, via Clermont-Ferrand.

Particule élémentaire, carte et territoire, visages.

Brive-Clermont-Ferrand, c’est quelque chose : la ligne traverse des paysages magnifiques entre Auvergne, Haute-Corrèze, Limousin. Elle longe des rivières au milieu de forêts qui ne s’interrompent que le temps d’une petite gare sur laquelle on peut voir une plaque dédiée aux cheminots résistants fusillés.

Sur cette ligne, les noms font à la fois penser au cœur frais de la France de ce cher Valery Larbaud, au Conscrit des cent villages d’Aragon et, bien sûr, à Ma France, de Jean Ferrat.

Je vous les donne, comme une guirlande géographique, comme un collier à mettre au cou de Marianne, comme autant de baisers sur les lèvres de vos amours : Royat-Chamalières, Durtol-Nohannent, Volvic, Charbonnières-les-Varennes, La Miouze-Rochefort, Laqueuille, Bourg-Lastic-Messeix, Eygurande, Ussel, Meymac, Maussac, Egletons, Rosiers d’Egletons, Montaignac, La Montagne, Corrèze, Tulle, Cornil, Aubazine-Saint-Hilaire, Malemort-sur-Corrèze, Brive.

On met un peu plus de quatre heures pour faire moins de 200 km, dans une micheline.

Je reviens à Lille voter pour le premier tour. Il y a longtemps que mon candidat n’avait pas fait un score à deux chiffres, même si c’est moins que prévu. Je me console en me disant qu’à ma manière, j’ai quand même fait un peu campagne car Le Monde, au début du mois, m’a demandé une tribune pour expliquer le soutien à Mélenchon d’une bonne partie des auteurs de romans noirs.

Mai

Je fais une liste des choses à ne pas oublier de faire à Brive avant de partir. Quand le temps passe trop vite, les listes me rassurent.

Voir l’exposition sur les imprimeries clandestines photographiées par Doisneau au musée de la Résistance Edmond-Michelet. Cette époque héroïque n’a fait que montrer de manière évidente ce qui existe pourtant de manière diffuse le reste du temps : écrire, imprimer, éditer sont des activités dangereuses et, finalement, toujours plus ou moins clandestines.

Voir enfin des films de Peter Watkins sur grand écran, lors du Festival du moyen-métrage. Il y a notamment La Bombe et Punishment Park. Se souvenir que Punishment Park pourrait très bien se passer aujourd’hui, dans les Disneylands pré-totalitaires qui nous servent de société. Comme 1984.

Écrire mon roman.

Finir Ada ou l’ardeur. Je freine à chaque page, tant ce roman total me rend parfaitement heureux. C’est à ça que l’on reconnaît les chefs-d’œuvre : ils irradient et agissent sur vous physiquement. Bonheur ou consolation. Je me suis totalement immergé de nouveau dans Proust à la mort de mon grand-père, en décembre 1994, et mon chagrin a pris une allure presque musicale.

Goûter l’esprit des terrasses, avec les beaux jours qui vont revenir. L’image que je me suis toujours faite de la liberté : boire un express en terrasse, le matin, avec un verre d’eau, dans une ville que je ne connais pas encore très bien. Lire le journal. Offrir mon cou au soleil, en m’étirant.[/access]

*Photo : sandrine magrin.

Psychoses au cinéma

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Actuellement sur les écrans, trois excellents films abordent la question de la maladie mentale et de son traitement. Augustine d’Alice Winocour, Au-delà des collines de Cristian Mungiu et The Master de Paul Thomas Anderson. Ces trois films mettent en scène trois manières différentes de faire face aux désordres mentaux.

Dans Augustine, on voit la médecine du 19e siècle confrontée à l’énigme de l’hystérie. Le spectateur assiste au désarroi du médecin qui s’appuie sur une clinique du regard : il photographie ses patientes, dessine la contorsion des corps, traque des signes. On comprend que la difficulté qu’il rencontre tient moins à la complexité de son objet d’étude qu’à ses propres résistances intérieures. Quelque chose en lui se refuse à écouter Augustine, la patiente qui le trouble. On mesure aussi l’avancée freudienne, laquelle mise sur une clinique de l’écoute, s’ouvre à la vérité des patients. Ce film met en scène les soins au 19e siècle, il montre comment le « regard médical » peut rendre sourd et entraver le traitement. Peut-être est-il aussi prophétique : il nous parle d’aujourd’hui où, à nouveau, avec l’invention de l’imagerie cérébrale et de l’IRM, une clinique du regard tend de plus en plus à s’imposer et à museler la vérité au profit du savoir.

Basé sur un fait divers tragique survenu en Roumanie il y a vingt ans, Audelà des collines raconte l’histoire d’une communauté religieuse qui cherche à libérer l’un des siens de la folie. Armé d’une grille religieuse pour déchiffrer la maladie, la communauté pratique l’exorcisme, invoque Saint Basile, etc. Questionné sur la logique qui gouverne sa pratique, un prêtre explique que par le recours aux forces spirituelles, il ne s’attaque pas aux symptômes superficiels, mais vise les causes de la maladie. Plus modeste, au sujet de la schizophrénie, un médecin commente : « c’est une maladie dont on ne meurt pas, mais qui ne permet pas non plus de vivre ».

Quant à The Master, le film met en scène un rescapé de la Seconde Guerre mondiale. Traumatisé, le héros connaît une dérive alcoolique et une errance psychotique. Il trouvera un abri, un « refuge », une place où loger son étrangeté, dans une secte dirigée par « The Master », une figure charismatique librement inspirée de L. Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie. En proie à des troubles voisins, le « maître » surmonte sa propre dérive en s’occupant du héros et en fondant un ordre où la vie, pour lui, redevient possible.

Face aux désordres mentaux, plusieurs types de réponses donc, mais, en définitive, une seule issue déclinée dans ces trois films : l’échec thérapeutique.

Sauvons le patrimoine qui roule !

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renault mairie paris

Hier, j’ai vu une Renault 5 qui traversait la Place d’Italie. Espiègle, mutine, pimpante quadra, resplendissante dans sa robe « orange andalou », elle traçait sa route. Indifférente à la circulation urbaine de fin de journée. Une vraie parigote, une fleur de bitume qui nous parle de nous, de notre histoire économique, sociale et culturelle, de notre pays en somme. La Renault 5, c’est la France dans ce qu’elle a de plus créatif, d’émouvant et de visionnaire. Elle nous rappelle que nos designers avaient, en ce temps-là, la grâce, le coup de crayon inspiré, que nos industriels voulaient le meilleur pour les ménages français, c’est-à-dire produire un véhicule simple, pratique, beau et qui allait, en plus, conquérir l’Europe entière. Et puis, à son volant, nos mères ressemblaient toutes à Annie Girardot. Elles étaient des femmes modernes, actives et désirables.

C’est à l’aune de ces souvenirs-là que notre déchéance nationale actuelle prend tout son sens tragique. Quand j’ai vu ce mirage des Trente Glorieuses, ce concentré de bonne humeur, mon cœur s’est serré. Qu’un nostalgique épidermique comme moi soit pris de bouffées mélancoliques, passe encore, mais je n’étais pas le seul à observer ce spectacle charmant avec un sourire attendrissant. Les taxis et les bus se faisaient des amabilités pour laisser passer cette icône des années 70. Les autres automobilistes se souvenaient de leurs premières vacances en Espagne à son bord ou de leurs premiers flirts…poussés. Cette R5 avait décidément le goût sucré de l’indépendance. Même les collégiens, habitués aux insipides monospaces et élevés dans le culte de la voiture low-cost, ont levé (un très court instant) les yeux de leur Smartphone pour scruter ce drôle d’engin. Ce miracle de cohésion nationale risque de prendre fin à partir de septembre 2014. La Mairie de Paris a émis en fin d’année dernière un projet d’interdiction de circulation qui « s’appliquerait aux véhicules particuliers et utilitaires de plus de 17 ans, conformément à la norme Euro 2 de 1997, et aux poids lourds de plus de 18 ans, selon la norme Euro 2 de 1996. Pour les deux roues motorisés, l’interdiction de circuler pourrait s’appliquer aux véhicules de plus de 10 ans,(avant 2004), qui sont les plus polluants et les plus bruyants ».

Clap de fin donc pour cette Renault de 40 ans d’âge qui n’a pourtant aucune intention de finir sa vie dans une sinistre casse de banlieue. Elle n’a pas d’envies suicidaires et elle rend certainement encore bien des services à son propriétaire. L’automobile de collection au garage et l’histoire vivante aux archives, est-ce bien là l’intention des édiles municipaux ? À la Mairie, on a pris soin de noter qu’il s’agissait, pour l’heure, de propositions qui devront s’adapter « en fonction des spécificités propres à chaque type de motorisation, notamment pour bien prendre en compte la dimension sociale du dispositif, ainsi que les émissions de gaz à effets de serre ». Les collectionneurs, les clubs, tous les amoureux des voitures anciennes ont pris les devants connaissant l’autophobie régnante dans les sphères dirigeantes. La FFVE (Fédération Française des Véhicules d’Epoque) a immédiatement réagi en demandant que les véhicules de collection de plus de 30 ans soient exemptés de cette mesure. La presse spécialisée a condamné en bloc « le plan antipollution Delanoë ».

Nos confrères de La Vie de la Moto, particulièrement soucieux du devenir de milliers de motards, ont quant à eux rencontré le 10 janvier Bertrand Delanoë qui leur a déclaré que « les véhicules liés au patrimoine ne seront pas négligés. Il n’est pas question de les interdire dans Paris. Que les collectionneurs, vos lecteurs, se rassurent, je vais prendre des mesures pour les apaiser ». Pourtant, les passionnés de belles mécaniques ne baissent pas la garde. Beaucoup de questions restent en suspens. Ils savent que le combat ne fait que commencer. Sous la bannière « les anciennes en ville, un patrimoine qui roule », ils défendent le droit de rouler différemment dans un pays qui n’a jamais vraiment reconnu l’extraordinaire richesse culturelle des automobiles du passé. Nous espérons voir encore longtemps des R5 dans les rues de Paris, mais aussi des DS, des 4CV, des 404, des Estafette, des Type H ou des Terrot afin que notre histoire de France des transports ne soit pas remisée au musée. Rendez-vous au salon Rétromobile qui se tiendra du 6 au 10 février à la Porte de Versailles, vous verrez que les autos et motos anciennes ont une âme.

*Photo : imcdb.org.

PS-UMP : Le renvoi d’ascenseur est en panne

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jack lang jouyet

La droite française vient de faire une découverte dont elle ne se remet pas vraiment et qui semble traumatiser certains de ses membres : la gauche, au pouvoir depuis l’élection de François Hollande, envisagerait de nommer prioritairement des hommes de gauche aux postes-clés du pouvoir !

L’insubmersible Jack Lang, que Nicolas Sarkozy avait pourtant envoyé comme « émissaire spécial du Président de la République » à Cuba et en Corée du Nord, et soutenu pour sa nomination comme « conseiller spécial pour les questions liées à la piraterie au large de la Somalie auprès du secrétaire général de l’ONU » va ainsi prendre la présidence de l’Institut du Monde Arabe. Anne Lauvergeon, ex sherpa de François Mitterrand, nommée à la tête du groupe COGEMA devenu AREVA par Dominique Strauss-Kahn, avait dit-on refusé le poste de ministre des Finances proposé par Sarkozy, se contentant de siéger dans la Commission Attali. Débarquée par le même Sarkozy en 2011, les relations s’étant tendues entre temps avec l’Elysée, elle obtiendra finalement EADS. Olivier Schrameck, ancien directeur de cabinet de Lionel Jospin, s’installe à la tête d’un CSA qui devrait nommer les présidents de l’audiovisuel public. Jean-Pierre Jouyet, l’ami de trente ans de François Hollande, dirigera la Banque Publique d’Investissement.

Mais l’offensive ne s’arrête pas là : 30 % des préfets auraient été changés, 50 % des recteurs d’académie remerciés. Certains hauts fonctionnaires ont été purement et simplement limogés, quand les nouvelles recrues de certains corps, recasées in extremis avant la défaite électorale, n’étaient carrément pas titularisées.

La politique de nomination actuelle va bel et bien à rebours de ce que l’on a pu connaître de manière caricaturale lors du dernier quinquennat, tout particulièrement à ses débuts. C’était la fameuse politique d’ouverture, avec les ministres de gauche qui clamaient haut et fort qu’ils voteraient Hollande. C’était les nominations au Conseil d’État de personnes dont on apprenait les compétences en même temps que la nomination. C’était aussi, bien souvent, le choix de personnalités neutres, dont les nominations ne pouvaient pas entraîner de critiques de la gauche. Et en ce sens, ce qui est révélateur, ce n’est pas que la gauche ait écarté 50% des recteurs nommés par la droite… c’est que 50% lui conviennent encore. Cette politique n’a non seulement pas rapporté une voix à Nicolas Sarkozy en 2012, mais, parce qu’elle avait laissé un sentiment profond de trahison au sein de son électorat, et malgré les louables efforts de Patrick Buisson dans la dernière ligne droite, elle lui en a certainement fait perdre.

Un jour peut-être la droite française comprendra-t-elle qu’elle ne gagne rien en s’alignant sur la gauche, et que la gauche ne renverra jamais l’ascenseur. Si la politique d’ouverture est censée avoir débuté par certaines nominations mitterrandiennes, elle concernait alors quelques individus isolés situés dans le meilleur des cas au centre, et s’arrêtait à ces rares individualités. On comprend certes la déception de ceux qui, année après année, ont tendu la main, cherchant à complaire à leurs opposants politiques, en se disant qu’un jour il en seraient récompensés. Mais il est rassurant de constater que la gauche, elle, cherche à mettre en oeuvre sa politique avec des gens de gauche. Elle fait ainsi preuve d’une cohérence qui, au niveau national comme au niveau local, dans les recrutements des hauts fonctionnaires comme dans ceux de la fonction publique territoriale, finit nécessairement par payer.

On ne peut pas reprocher à l’autre d’être lui-même, et encore moins lui reprocher sa propre incohérence.

*Photo : Alain Bachellier.

Pauvres riches !

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freud riches lacan

Quelques professeurs ont marqué mon passage à l’Université. Parmi eux figure Daniel Stern, un psychanalyste américain, ancien collaborateur de Brazelton, auteur du Journal d’un bébé. Dans son cours sur les psychothérapies, il nous décrivit le cadre de la cure analytique (durée des séances, paiement, etc.) et nous livra une anecdote savoureuse. Lorsqu’il pratiquait la psychanalyse à New York, il eut en traitement un industriel d’une cinquantaine d’années, patron d’un véritable empire, détenteur d’une fortune colossale. Ce patient hésitait à commencer une analyse. Son thérapeute ne lui inspirait guère confiance : comment prendrait-il au sérieux un homme qui ne gagnait que 150 dollars de l’heure ! N’était-il pas en train de confier son âme à un minus ? Ici, l’argent agissait comme un révélateur, comme l’expression d’une distorsion de l’amour de soi. Certains individus, le fait est connu, demandent à l’argent une réassurance : à défaut de pouvoir briller par ce qu’ils sont, ils brillent avec ce qu’ils ont. Selon Stern, dans ce cas, la compréhension des sentiments relatifs à l’argent permit de dénouer la situation et de faire débuter la cure.

Stern nous enseigna aussi que le rapport à l’argent reflétait souvent différentes manières de se positionner face à une dette inconsciente : pauvreté expiatoire, négation perverse de cette dette, etc.[access capability= »lire_inedits »] À un autre niveau, selon le psychanalyste Serge Viderman, l’accumulation d’argent peut constituer une protection imaginaire contre la mort. Il s’agit du « syndrome d’Harpagon ». Ici, comme ailleurs, les différentes manières de traiter l’angoisse dictent les opinions, gouvernent les vies, fabriquent des destins.

Pour Lacan, la possession d’une grosse fortune fait obstacle à la cure, rend caduques les tentatives de traitement par l’analyse. Avec les catholiques et les Japonais, les riches ressortissent à la catégorie des « inanalysables ». Les premiers bétonnent trop le réel par l’imaginaire. Les seconds, en raison des caractéristiques de leur langue, ne pourraient guère bénéficier de la psychanalyse. Quant aux personnes immensément riches, elles n’accéderaient pas au transfert, à la possibilité d’aimer, elles manqueraient de manque. Deux personnes se relient en effet par un troisième terme, constitué par ce qui fait défaut à chacun. Ce qui aimante deux êtres, c’est leur manque respectif et l’illusion féconde que l’autre pourrait suppléer à cette carence. Ainsi, aimer équivaudrait à donner son manque et chaque liaison reposerait sur le don à l’autre de ce qu’on n’a pas. Il en irait ainsi dans la cure, laquelle est sous-tendue par le même type de rapport figuré par le paiement. Mais pour le riche, ces équivalences sont impossibles : payer ne lui coûte rien… Étant encombré par un excès d’abondance, il n’a pas réellement accès au don, ne peut faire l’épreuve de l’enjeu véritable de l’amour. Conscient des arrière-plans théologiques de sa conception, Lacan complète : « Il y a chez le riche une grande difficulté d’aimer – ce dont un certain prêcheur de Galilée avait déjà fait une petite note en passant. Il vaut peut-être mieux le plaindre, le riche, sur ce point, plutôt que le haïr, à moins qu’après tout, le haïr ne soit un mode de l’aimer, ce qui est bien possible. »

Un des premiers collaborateurs puis dissident de Freud, Alfred Adler, militant socialiste, travaillait le matin dans un quartier huppé de Vienne avec des honoraires conséquents. L’après-midi, il pratiquait dans des quartiers populaires, gratuitement. À la différence de ce Robin des Bois de l’analyse, Freud soignait presque exclusivement des patients appartenant aux classes privilégiées. Cette caractéristique sociale n’était pas sans conséquences sur la forme prise par leurs névroses. Leur statut social pesait parfois lourdement, sous la forme de culpabilité, surtout chez les héritiers, entraînant toute une série de comportements expiatoires : masochisme, névrose d’échec, impuissance. À la fin de l’analyse d’un aristocrate russe, « l’homme aux loups », Freud discute les acquis du traitement et note : « Le patient, à qui la guerre avait ravi patrie, fortune et toutes relations familiales, s’est senti normal et s’est conduit de façon irréprochable. Peut-être justement sa misère a-t-elle, en satisfaisant son sentiment de culpabilité, contribué à consolider son rétablissement. »

À sa manière, Arthur Schopenhauer avancera lui aussi une théorie sur la « misère » de la richesse. Son analyse expose les prolongements sociaux de deux mouvements affectifs liés au désir : la souffrance et l’ennui. Pour lui, la société se divise en deux. La classe laborieuse qui souffre de ne pouvoir s’offrir des plaisirs ; la classe dominante qui s’ennuie en expérimentant leur vanité. Les pauvres vivent dans la frustration et la gêne, ils connaissent différents types de « faim » ; à l’opposé, les privilégiés connaissent la torpeur de la satiété, voire les inconvénients de l’indigestion. Aux premiers, la souffrance du manque et de l’envie ; aux seconds, l’ennui d’être repu. « L’existence, écrit Schopenhauer, se présente avant tout comme une tâche, celle de subsister, de « gagner sa vie ». Ce point une fois assuré, ce qu’on a acquis devient un fardeau, et alors impose une seconde tâche, celle d’en disposer, en vue d’éviter l’ennui qui s’abat comme un oiseau de proie aux aguets sur toute existence à l’abri du besoin. […]  Nous voyons la classe inférieure du peuple luttant incessamment contre le besoin, donc contre la douleur, et par contre la classe riche est élevée dans une lutte permanente, souvent désespérée, contre, l’ennui. » Ainsi, l’érosion du désir menace les riches ; la dépression les guette.

Quant à notre société dite de « consommation », véritable miroir aux alouettes, machinerie mimétique, ne correspond-elle pas plutôt à une « société de frustration » ? L’abondance qui y brille partout de mille feux, son injonction d’un « toujours plus » et d’un « toujours autre » n’installe-t-elle pas les citoyens dans une sorte de privation perpétuelle, de frustration inéluctable, de pénurie définitive ? Au vu des considérations qui précèdent, cela vaut peut-être mieux… Quoi qu’il en soit, nous emprunterons à Nietzsche une conclusion apaisante. Pour ce philosophe − qui, dans sa dernière lettre, se plaint de souliers percés −, ce qui compte vraiment n’est pas monnayable : « Ce qui a un prix n’a pas de valeur. »[/access]

*Photo : Ross Burton.

Vive l’ouvertitude !

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ouverture rolandeau

ouverture rolandeau

S’il y a une notion que l’on retrouve souvent de nos jours, c’est bien celle d’ouvertitude, cette attitude spontanée à être ouvert 24h/24h telle une enseigne clignotante bien en évidence sur le front. Dans une discussion, à un moment ou à un autre, la sentence tombera, implacable, aux allures de guillotine : « Faut être ouvert un peu ! ». Vous êtes cuit !

Cette attitude est éminemment hypocrite et narcissique car elle permet d’un seul coup d’un seul  de s’autoproclamer ouvert sans le dire et d’affubler l’autre de fermitude. « Ah, je suis trop bon de me voir ouvert alors que l’autre est fermé ! ». Car qui aurait le courage de se dire fermé ? La personne accusée de fermitude ou de manque d’ouverture voit alors les autres se tourner vers elle, bave dégoulinante aux lèvres, sourcils froncés tel un vieux professeur barbu et ringard pourtant abhorré d’habitude. Elle est disqualifiée de suite. Le lynchage, médiatique ou non, est alors permis. La honte est bue.

Sans même s’en rendre compte, cette notion totalisante, voire totalitaire, efface les traces de son intolérance et permet de clore le bec à n’importe quel détracteur ou critique qui remettait en cause telle ou telle idée, tel ou tel film (surtout les siens) fort bien considéré comme il se doit. Car vous l’aurez compris, vous devez être ouvert selon la définition de l’ « ouvert » seulement admise par on ne sait quelle divinité où tel mot brille par sa propre insignifiance. Au lieu de discuter, on ordonne tel un caporal. Au lieu d’argumenter, on pointe du doigt telle une injonction paradoxale (« Soyez spontané ! »). Bref, au moment où l’on proclame l’ouverture, on ferme ! Dans Logique du pire, le philosophe Clément Rosset écrit : « C’est qu’entre affirmer la tolérance, et la pratiquer, il y a une contradiction de principe. Se recommander de la tolérance suppose la reconnaissance de référentiels, de valeurs, à partir desquels il sera possible, sans doute, d’élargir quelque peu le champ du toléré, mais à partir desquels il sera aussi nécessaire d’exclure tout ce qui contredirait les principes qui ont rendu possible cette «  tolérance ». Il en est de même avec l’ouvertitude qui finira inexorablement par exclure autrui, c’est-à-dire en un mot comme en cent, à être fermé par rapport à lui ou à ses opinions. Mais le tour de passe-passe a eu lieu, vous êtes fermé !  Trop tard !

Cette notion d’ouvertitude permet de penser vite et bien, c’est-à-dire sans penser. Là est le miracle de l’ouvertitude, car le déclaré ouvert d’office et autoproclamé ne veut pas seulement paraître fermé, il veut qu’on le voie choisir l’ouverture d’esprit. Comme un comédien, il joue un rôle mais ne le sait pas. Sans avoir un argument à vous opposer, votre interlocuteur feignant de penser a réfuté tous les vôtres ! Vous êtes accusé de manquer d’ouverture, c’est-à-dire de vous prendre une attaque personnelle dans les dents là où vous critiquiez seulement un film, une petite chose de rien du tout. Ne tolérant pas que vous critiquiez ses goûts, votre interlocuteur se sent offensé et réagit en vous accusant de manquer d’ouverture. Evidemment, il ne dit pas que c’est par rapport à ses goûts qu’il considère ouverts comme la mer car pour lui la question ne se pose pas.

Votre cas s’aggrave évidemment si vous émettez un fort scepticisme envers le mariage homosexuel, telle ou telle Tarantinade, tel produit culturel à la mode qu’il faut aimer pour être ouvert dans les yeux des autres (la liste est sans fin comme la bande dessinée, les « mangagas », les films de série Z, les jeux vidéo, le rap et la techno et j’en passe), bref tout ce que le petit marché a mis à la disposition du public, dans son immense commisération, dans une époque en pleine mutation qui ouvre tout, les capitaux comme les désirs. Il faut dire que le public le lui rend bien, il en redemande, étant persuadé que ce qu’il aime est dû à son seul ressenti sans l’aide de personne. Lui est né spontané, libre, et ouvert ! Comme ça le bonhomme !

Après avoir manqué d’ouverture, si vous persistez, l’ouvertitude vous rétrogradera à un niveau inférieur et là, vous serez réactionnaire, vieux jeu, aigri, sentant le poussiéreux à plein nez. C’en est fini de vous. Vos amis vous lâchent, votre femme vous regarde d’un œil noir.  Vous êtes conspué mais c’est normal, vous n’aviez pas qu’à manquer d’ouverture. Ça ne se fait pas en société.

J’ai dit marché car évidemment, comme pour le « bougisme » décrit par Pierre-André Taguieff, l’ouvertitude est en phase avec ce que le marché libéral a décidé de promouvoir pour que chaque individu puisse consommer à son aise, n’offrant aucune limite à ses désirs et fantasmes d’autosatisfaction tel un hamster dans sa petite roue. « Désirez ce que vous voulez, nous sommes là pour produire et satisfaire la demande ! ». Et vous, avec votre sale fermitude, vous remettez des limites et vous culpabilisez le consommateur, à qui il ne reste plus grand-chose à se mettre sous la dent, dans ses choix immensément ouverts vers l’infini. Il ne le supporte pas et la sentence tombe. Vous pouvez toujours répondre que vous n’êtes pas ouvert à la médiocrité mais ce n’est pas suffisant, non, vraiment pas. Il faut être ouvert (ou tout vert).

*Photo : Farfahinne.

Mon Journal extime 2012 (2/2)

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joelle miquel leroy

joelle miquel leroy

Juin

J’ai de la chance. Il y a les élections législatives. Je ne vais pas éprouver de baby blues. Cette manière de flou, de baisse de tension, de mélancolie qui suit la fin d’un roman. Baby blues aggravé par le fait d’avoir quitté une ville où l’on était bien, où, l’air de rien, on s’était fait des amis.

Heureusement, je prends la campagne en route. Ne pas négliger, dans le militantisme politique, ce côté « divertissement pascalien ». Tracter, faire les cages d’escalier, se réunir, coller, tout ça, ça occupe l’âme. On n’a pas la tête aux bêtises.

Ma circonscription est ingagnable, même en cas de vague rose. Elle recouvre un petit bout de Lille et de Tourcoing, mais surtout les banlieues chic de Marcq-en-Baroeul, Mouvaux, Bondues.

On a deux objectifs : empêcher le candidat de droite de passer dès le premier tour et surtout, pour le FDG, dépasser les 5 %, histoire d’être remboursé des frais de campagne. Les deux objectifs sont remplis. Il y aura un second tour et la candidate du FDG fait 5,16 %. Tout le bonheur d’une soirée peut tenir à ça : 0,16 %.

Juillet-août

La situation de la Grèce, après six ans d’austérité, de récession et de manifestations, paraît n’avoir pas changé. Pour la résumer en un mot, la Grèce est bleue. Et ça fait pas loin de trois mille ans.[access capability= »lire_inedits »]

Il y aura tout de même un signe qui ne trompe pas sur les désordres du temps.

Dans l’île où j’ai mes habitudes, une semaine avant la fin de mes vacances, le ciel est plein d’hélicoptères et des voitures de police débarquent par les ferries qui arrivent d’Athènes, à quatre heures de là. En me renseignant, j’apprends qu’il y a eu un hold-up dans la banque d’une station balnéaire branchée. Un chauffeur de taxi a été tué en voulant s’interposer.

Faire un hold-up dans une île grande comme un demi-canton français me semble pour le moins absurde, mais on m’explique que le pays vit un bank-run larvé depuis des mois. Impossible de trouver du liquide dans les distributeurs. Sauf, précisément, dans les zones touristiques.

Au moment où je repars, les truands n’ont toujours pas été arrêtés. Si ça se trouve, ils sont toujours coincés là-bas, avec des sacs d’euros inutiles, dans la montagne, entre un troupeau de moutons et une carrière de marbre.

Septembre

Je recommence à écrire, mais chez moi.

Je découvre, des mois après, ce qui me manquait à Brive : un chat. Mon chat. Un seul animal vous manque et tout est dépeuplé.

Deux choses importantes en septembre. Lors d’un cocktail dans une jolie cave voûtée de la rue des Bourdonnais, je rencontre Joëlle Miquel. C’est l’une des deux actrices, avec Jessica Ford, qui a joué dans mon Rohmer préféré, Quatre aventures de Reinette et Mirabelle. Malgré les années, je l’ai reconnue tout de suite. Elle en a été touchée. Je lui ai dit que je ne connaissais rien de plus émouvant que ses larmes dans le film, quand elle rate l’« heure bleue ». On a parlé de Rohmer et du temps qui passe, on a échangé nos cartes, on a promis de se revoir.

La seconde chose, c’est la manifestation du 30 septembre contre la ratification du TSCG. 80 000 tout de même, et au soleil.

Je rêve d’un monde sans TSCG où les filles parleraient comme Reinette et Mirabelle et où rien ne serait plus important que de ne pas rater l’« heure bleue ». Et je suis de plus en plus certain que l’un est la condition nécessaire de l’autre.

Octobre

Je reprends des trains. Blondin termine L’Humeur vagabonde en écrivant : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent. » Moi, ça n’arrête pas. Trois jours aux Cafés littéraires de Montélimar. Toujours surpris par des gens qui prennent le temps, en semaine, de venir écouter, dans un bar ou une salle de restaurant, un écrivain qu’ils ne connaissent pas forcément. Surpris et reconnaissant.

Je retrouve à Montélimar Serge Quadruppani, un autre auteur de roman noir. Il vit désormais sur le plateau de Millevaches, après avoir longtemps hanté les milieux de l’autonomie parisienne. Quand j’étais à Brive, je suis allé le voir. Il m’avait montré le mont Gargan où Guingouin, le « préfet du maquis », a mené une bataille rangée qu’il a gagnée contre les SS et la Milice en juillet 1944. Et puis, ce qui n’est pas contradictoire, le seul monument aux morts pacifiste de France, dans la commune de Gentioux : un petit garçon en blouse de paysan qui pointe un doigt vengeur : « Maudite soit la guerre ! ». Ensuite, nous étions allés nous rafraîchir dans une épicerie-café de Tarnac, qui n’est pas très loin et où il connaissait du monde.

Novembre

À Prague, il y avait trop de touristes en ces vacances de Toussaint, car Prague est assez centrale, comme l’ont remarqué les géographes. L’Europe s’y était donné rendez-vous sur le pont Charles.

J’ai quand même été un peu tranquille dans le nouveau musée Kafka sur Kampa, et aussi dans l’étonnant musée du communisme, qui se trouve au premier étage d’un immeuble néo-baroque, au-dessus d’un McDonald’s. Le raccourci est presque trop évident. En fait, c’est surtout un musée de l’anticommunisme. On voit des affiches d’époque, des salles de classe, des intérieurs, des magasins reconstitués. Ce ne sont pas les objets exposés, d’ailleurs, qui en font un musée de l’anticommunisme, mais les commentaires et les notices. J’ai pensé à ce film de Chris Marker, mort en 2012, qui avait montré la même scène, dans une ville de Sibérie, d’abord en l’assortissant d’un commentaire favorable sur les avancées soviétiques, puis en inversant son propos.

D’ailleurs, quand on en sort, du musée de l’anticommunisme, c’est fou le nombre de cartes postales, d’insignes, de vieux journaux et de calots de soldats datant de l’époque communiste qu’on peut acheter si on veut.

Comment disait Debord, paraphrasant Hegel, déjà ? Ah oui : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

Décembre

Pendant la fin du monde, je lis Aragon, mort le 24 décembre 1982, et y trouve un poème qui résume assez bien mon année :

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays.

 

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En Flandre, les garnements ont les boules

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Qui osera prétendre que nous vivons dans un monde de plus en plus dangereux ? Certes, depuis les accidents domestiques jusqu’aux propos homophobes, ce ne sont pas les menaces qui manquent, y compris, hélas, dans nos démocraties occidentales. 

Heureusement, face à cette inflation de risques polymorphes, nos élus veillent, et l’on peut compter sur eux pour nous protéger contre tout , contre tous et surtout contre nous-mêmes. C’est ainsi qu’on vient d’apprendre que les communes belges (jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, tout du moins) de Wingene et Lichtervelde, en Flandre occidentale, ont interdit tout lancer de boule de neige.

Et n’allez pas croire à un hoax : l’info émane du quotidien de référence anversois  De Standaard. Selon la même source, ces communes ne seraient pas les seules à avoir pris de tels types d’arrêtés, avec à la clef des amendes pouvant dépasser les 100 euros. En effet, les bourgmestres des villes concernées estiment qu’un lancer de boule de neige peut être assimilé à un jet de pierre. Honte à vous, Quick et Flupke!

On savait bien que les Belges n’étaient pas des Français comme les autres, on en reste pantois. S’agit-il, comme me le dit un ami de gauche, d’une mesure de dumping météorologique destinée à séduire les milliardaires français hérissés par les agressions infantilo-hivernales ? Ou bien, comme me le souffle un copain de droite, d’une énième loi liberticide votée sous la pression du lobby islamiste belge, le Coran n’autorisant formellement ni le Père Noël, ni les sapins, ni les jeux afférents ? Allez savoir…

Toujours est-il qu’avec la propension des Belges à déteindre sur leurs voisins et hôtes eurocrates, on ne serait pas très surpris qu’un de ces quatre matins, une directive de Bruxelles étende aux 27 pays de l’Union les mesures prises, pour le bien de tous, à Wingene et Lichtervelde. C’est ce qu’on appelle l’effet boule de neige.

 

 

 

Ben Laden et l’honneur d’une femme

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ben laden zero dark

ben laden zero dark

Zero Dark Thirty est un film dont la perfection formelle sert une réflexion politique et morale à travers un thriller impitoyable. Sa réalisatrice Kathryn Bigelow prouve une nouvelle fois qu’elle fait partie du panthéon des grands cinéastes contemporains américains (Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Brian de Palma, Clint Eastwood, Abel Ferrara, James Gray, Michael Mann…). Auteur des très musclés Blue Steel, Point Break, Strange Days, Démineurs, elle confirme avec ce nouvel opus son talent de metteur en scène, son sens du récit et de la direction d’acteurs.

Kathryn Bigelow a pris l’habitude de nous raconter avec une précision et une acuité particulièrement maîtrisées des récits traitant de l’Histoire récente des Etats-Unis (la guerre en Irak dans Démineurs) et, aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme d’Al-Qaïda dans Zero Dark Thirty. Le film nous raconte les dix années d’enquête et de traque d’Oussama Ben Laden. Nous suivons pas à pas le travail d’une équipe de la CIA, localisée au Pakistan, et surtout le travail entêté de Maya, un agent spécial, jouée par Jessica Chastain, actrice qui s’impose de plus en plus dans le paysage hollywoodien.

Dès la séquence d’ouverture, une longue scène de torture d’un terroriste islamiste interprété par l’acteur français Reda Kateb, filmée avec une froideur clinique, nous met mal à l’aise mais c’est ainsi que nous entrons dans le vif du sujet, sans ménagement : jusqu’où peut-on aller pour trouver où se cache le terroriste des terroristes : Ben Laden ? Le personnage de Maya, lui, incarne toute l’ambiguïté de cette situation en cachant sous une impassibilité glacée la difficulté et  l’horreur que comportent sa mission.

Le film de Kathryn Bigelow est certes un brillantissime  thriller. Mais son sujet central se révèle l’abnégation d’une femme pour qui la traque de Ben Laden est un sacerdoce, au sens premier du terme : Maya est une femme sans amis, sans mari, ni amant. Maya accepte le risque de perdre son âme dans l’utilisation de la torture. D’une certaine manière, c’est une sainte paradoxale : elle accepte de combattre par le mal un mal plus grand encore.

Ces scènes de torture ont évidemment provoqué des polémiques dans la presse américaine et aussi chez les hommes politiques. Certains ont nié l’existence même de la torture tandis que d’autres ont expliqué que la fin justifiait les moyens. Les critiques les plus injustes sont celles qui font de Zero Dark Thirty une apologie de cette même torture. Le film est loin de cautionner la cruauté mais aussi l’horrible banalité, presque administrative des méthodes employées. Les agents de la CIA, dont aucun ne nous semble particulièrement antipathique ni monstrueux au départ, se décomposent pourtant au fil du film, subissant une sorte de processus de déshumanisation. En contrepoint, nous assistons dans des séquences d’une sécheresse et d’une grande maestria formelle aux nombreux actes commis par la nébuleuse Al-Qaïda, à Londres, au Pakistan, l’attentat de l’hôtel Marriott, en Arabie Saoudite. Et bien sûr en prologue – dans une scène noire et sans image où l’on entend la terrible détresse des personnes qui vont mourir – celui du 11 septembre 2001 à New-York.

Les quarante dernières minutes du film relatent en temps réel, l’expédition des Navy Seals, commando chargé de mener l’assaut sur la villa fortifiée de Ben Laden à Abbottabad. Kathryn Bigelow, experte en scènes d’action, raconte ce moment historique avec une efficacité redoutable et un regard froid.

Cette vision d’entomologiste accompagne tout le film, très documenté. La cinéaste et son scénariste Mark Boal ont reçu la coopération du Pentagone et de la CIA; ils ont visionné et lu de nombreux documents, rencontré d’anciens militaires. Ce travail ajoute beaucoup au côté documentaire du film et fait toute la réussite d’une œuvre qui est à la fois un film historique et une célébration de l’héroïsme calme de Maya, une femme qui ne déviera pas.

Zero Dark Thirty, un film de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Kyle Chandler, James Gandolfini, Jennifer Ehle, etc.

Wagner et le judaïsme : deux siècles ensemble

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richard wagner verdi

richard wagner verdi

Les amateurs de musique peuvent se réjouir : cette année célèbre conjointement le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner et de Giuseppe Verdi, deux des plus grands compositeurs d’opéra de tous les temps[1. L’Opéra national de Paris organise également des conférences : « Wagner et Verdi » le 11 février, « Wagner et les Français » le 5 mars et « Wagner et Nietzsche » le 10 avril.]. Nés à quelques mois d’intervalle, ces deux génies, qui jamais ne se rencontrèrent, incarnent à leur manière deux conceptions dramatiques de l’art lyrique. Si Verdi, figure emblématique du patriotisme italien, fut rapidement adulé par le public, le succès se fit attendre pour le maître allemand. Celui-ci connut la gloire tardivement grâce au soutien financier et amical que lui apporta, dès 1864, le jeune Louis II de Bavière. Un soutien frôlant d’ailleurs l’idolâtrie pour ne pas dire l’homosexualité, clairement exprimée dans la correspondance échangée entre les deux hommes : « Bien aimé, jamais je ne t’abandonnerai » écrivit notamment le roi au compositeur le 10 mai 1865.

Aujourd’hui, la mémoire de Richard Wagner demeure controversée en raison de l’admiration que lui portait Adolf Hitler, contribuant ainsi à faire ressortir les rapports pour le moins compliqués que le compositeur entretenait à son époque avec les Juifs. Pour autant, l’antijudaïsme de Wagner n’empêcha pas Théodore Herzl, père du sionisme, d’adorer son œuvre et de le considérer comme le plus grand musicien de son époque. Parmi les amis proches du compositeur allemand, se trouvaient également des personnalités juives comme le chef d’orchestre Hermann Lévi, créateur de l’opéra Parsifal. Wagner admirait par ailleurs Mendelssohn et rêvait, à ses débuts, d’obtenir le succès d’Halévy ou de Meyerbeer, deux grands compositeurs juifs. Selon le maître allemand, La Juive constituait l’un des plus beaux opéras de son temps et le Grand Opéra, illustré par Meyerbeer, représentait le modèle absolu. Lors d’un séjour désastreux passé à Paris (1839-1842), Wagner sollicita à plusieurs reprises l’appui de Meyerbeer. En 1861, après un nouvel échec parisien, lors de la création de Tannhäuser, c’est Charles Baudelaire, grand admirateur du maître allemand, qui saisit alors l’occasion de défendre son oeuvre en rédigeant une critique musicale passionnée.

Dix ans auparavant, en 1850, Wagner avait publié sous le pseudonyme de K. Freigedank, Le Judaïsme dans la musique. Ce libelle, dans lequel Wagner critiquait le monopole des Juifs dans la musique, fit alors peu de bruit même s’il suscita une certaine surprise puisque les Juifs allemands étaient relativement bien assimilés. Vingt ans plus tard, ce pamphlet fut signé de son vrai nom, la conjoncture politique étant plus favorable à la diffusion de ses idées.

Si Wagner énonçait ses pensées anti-juives dans ses écrits, on ne trouve rien de tout cela dans ses livrets d’opéra. Bien sûr, il est possible de voir dans le personnage des Maîtres chanteurs, Beckmesser, la caricature du Juif mais il convient aussitôt d’ajouter que Beckmesser représente un maître chanteur, certes caricaturé en Juif, mais dont les compétences musicales sont néanmoins reconnues. Quant à l’argument selon lequel ce personnage serait la caricature d’Eduard Hanslick, influent critique musical d’origine juive, il mérite d’être relativisé car Beckmesser fut esquissé dès 1845 c’est-à-dire avant la rupture entre Hanslick et Wagner[2. Dictionnaire encyclopédique Wagner, sous la direction de Timothée Picard, Editions Actes Sud/Cités de la musique, 2010.].

Quelles sont alors les causes des pensées anti-juives de Wagner ? Pour Jacob Katz, auteur de Wagner et la question juive[1. Dictionnaire encyclopédique Wagner, sous la direction de Timothée Picard, Editions Actes Sud/Cités de la musique, 2010.], ce compositeur ne cessa jamais de manifester une grande versatilité affective, brûlant tout au long de sa vie ce qu’il avait adoré. Il éprouvait une jalousie haineuse contre ceux qui réussissaient lorsque lui échouait : ainsi se révéla l’amertume d’un artiste pour lequel le succès tarda tant à venir ! Mais ne pourrait-on pas également y voir la réaction épidermique d’un homme qui, convaincu d’être le fils adultérin d’un acteur juif[4. Il s’agit de l’acteur, Ludwig Geyer, second mari de la mère de Wagner, qui donna au compositeur son nom durant les premières années de sa vie.  Guy de Pourtales rapporte à ce propos un fait intéressant : Mein Leben, biographie écrite par Wagner et publiée vingt-huit ans après sa mort, débutait initialement par cette phrase : « Je suis le fils de Ludwig Geyer ».], voyait son oeuvre critiquée par les compositeurs juifs qu’il admirait ? N’aurait-il pas alors ressenti ces attaques comme une forme de trahison ?

Ce ne sont pourtant pas ses écrits mais plutôt le culte immodéré que lui voua Adolf Hitler, un siècle plus tard, qui nuit le plus à sa mémoire, concourant à faire de sa musique comme de sa personne les symboles de la barbarie nazie. L’amitié ou, selon certains, les relations plus intimes liant sa belle-fille, Winifred Wagner, et Hitler lui portèrent également un coup fatal. D’aucuns avancent en outre le fait que Winifred Wagner apporta à Hitler le papier qui lui servit à la rédaction de Mein Kampf lorsqu’il fut emprisonné à la forteresse de Landsberg.

Mort à Venise en 1883, Richard Wagner peut-il être tenu pour responsable des crimes d’une époque qui lui fut postérieure ? D’après Jacob Katz, on ne peut aucunement considérer Wagner comme un « précurseur du nazisme ». Mêler la musique de Wagner au nazisme est une erreur, ajoute pour sa part Daniel Barenboim, premier chef d’orchestre à avoir interprété des extraits de l’œuvre wagnérienne en Israël à l’aube des années 2000. De plus, lorsque le compositeur découvrit les théories raciales d’Arthur Gobineau, il n’y adhéra pas. Si, comme tant d’autres, Wagner a été sensible à un climat d’antisémitisme ambiant, nul ne peut toutefois l’accuser d’être l’initiateur d’une époque aussi imprévisible qu’atroce.

Rappelons enfin qu’à la fin des années 1920, un chef d’orchestre juif avait brisé en France le « tabou Wagner ». Au lendemain de la Première Guerre mondiale, certaines œuvres musicales allemandes, dont celles de Wagner, avaient été interdites en Alsace et en Lorraine en raison de leur connotation jugée trop pangermanique. Mais le 28 novembre 1929, le chef d’orchestre Henri Benfredj eut l’audace d’interpréter Lohengrin à l’Opéra de Metz malgré les vives manifestations de rue et la campagne de presse, destinées à empêcher la représentation. Celle-ci rencontra finalement un réel succès qui permit aux œuvres de Wagner d’être rejouées dans ces régions redevenues françaises.

Comme celui qui fut son ami, Friedrich Nietzsche, a vu sa mémoire pervertie par sa propre sœur, Wagner pâtit et continue de pâtir de l’adoration que lui voua Hitler. On ne se méfie décidément jamais assez de la postérité…

*Photo : amanojaku_uk2001.

Mon Journal extime 2012 1/2

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brive hollande sarkozy

brive hollande sarkozy

Janvier[1. Topor voyait dans le journal extime l’inverse du journal intime : un journal ouvert, tourné vers les autres.]

Donc, cette année doit être celle de la fin du monde ou celle du sarkozysme. On verra en mai ou en décembre.

En attendant, je passe le nouvel an chez mon ami René Rey, à Longjumeau. À la grande époque de la littérature populaire, dans les années 1970, il écrivait six romans par an, pour le Fleuve Noir ou la Série noire. Il faisait partie de ceux qu’on appelait « les forçats de l’Underwood ». Il avait plusieurs pseudos : Emmanuel Errer (les initiales de René Rey), Jean Mazarin (parce qu’il a habité à Chilly-Mazarin) ou Charles Nécrorian quand il a écrit pour la mythique collection Gore. Quand René a compris que la littérature de gare agonisait pour cause de multiplication des chaînes de télé, il est devenu scénariste, notamment pour la série Navarro.

Il faudra que je m’interroge un jour sur le fait que mes amis sont tous beaucoup plus âgés que moi. Je me prépare une vieillesse solitaire.

À chaque fois que je vais chez René, je pense à la nouvelle fantastique de Léon Bloy dans Histoires désobligeantes : « Les Captifs de Longjumeau ». Un couple veut déménager et quitter la ville : il n’y arrive jamais. Quand je pars de chez René, et que je me retrouve sur le périph’ le soir du 1er janvier, je me demande si Bloy n’avait pas raison. C’est impossible, parfois, de quitter Longjumeau.

Février

En février, je m’aperçois que je n’existe plus. C’est la faute à François Hollande, qui a déclaré au journal anglais The Guardian : « les communistes, en France, il n’y en a plus ».[access capability= »lire_inedits »]

C’est tout de même très ennuyeux de ne plus exister. On a un mal fou à se raser et à enfiler ses chaussettes. Essayez d’enfiler des chaussettes alors que vous n’existez plus et vous m’en donnerez des nouvelles. Le plus ennuyeux, c’est que je fais la campagne du Front de gauche. Et il va falloir expliquer à mes camarades que je n’existe plus. Ils vont encore dire que c’est un truc que j’ai inventé pour échapper au tractage sur les marchés.

Quand François Hollande s’aperçoit qu’il dit une bêtise, il corrige le tir. On ne sait pas encore, en février, que ce sera sa méthode de gouvernement. Il précise qu’il n’a pas dit qu’il n’y avait plus de communistes mais qu’il y en avait moins, nuance. Il a raison, c’est avec ce genre de nuance qu’un candidat socialiste obtient tout juste les reports de voix nécessaires pour gagner ric-rac au second tour.

Mars

J’arrive à Brive, pour trois mois. Une résidence d’écrivain. C’est une jolie petite maison du centre-ville avec un jardin. Il y a mon nom avec ma raison sociale sur la boîte aux lettres : « écrivain en résidence ». J’ai l’impression d’être au service militaire, c’est-à-dire loin de chez moi, libre et seul, comme un jeune homme. Ou si je me fais mon cinéma, j’imagine que je suis en exil intérieur à cause du pouvoir qui se durcit parce qu’il sent sa fin proche, genre Sakharov à Gorki. Je trouve mon rythme. Écriture le matin, promenade l’après-midi et la nuit, sommeil. Ça n’a l’air de rien, mais ça ne m’était pas arrivé depuis un temps fou, de dormir la nuit.

Je ne fais pas la campagne électorale avec les copains, dans le Nord. Légère frustration. Un peu plus que légère, la frustration. Ne pas être à la Bastille, le 18 mars, pour le meeting de Mélenchon, qui monte à 14 % dans les sondages. Les copains m’envoient des SMS pendant que je déjeune seul devant i-Télé avec mes emplettes du marché : confit de canard, tomates cœur de bœuf, cantal, fraises. Les journaux disent que la campagne n’intéresse personne. En ville, tout le monde ne parle que de ça, pourtant.

Avril

Beaucoup de trains. Cela tombe bien, j’aime ça. La France est un pays jacobin qui rend les trajets transversaux assez compliqués. Mais j’ai le temps. Une organisatrice du festival Quai du polar à Lyon, Briviste d’origine, a une jolie expression au téléphone : « Brive-Lyon, mais c’est la diagonale du vide ! »

Je me perds de vue, comme un personnage de Simenon : Brive-Paris Austerlitz-hôtel rue de la Roquette-Paris Gare de Lyon-Lyon Part-Dieu-Roanne-Centre de détention de Roanne-Médiathèque de Roanne-Hôtel Terminus de Roanne. Trains, gares, terrasses, prisons. Volets entrouverts sur la nuit de printemps trop chaude, avenue, voitures de loin en loin, les visages des détenues et des détenus, ce soir, qui reviennent et qu’on n’oubliera pas. Maison d’arrêt de Privas, Lyon encore. Et puis repartir à Brive, via Clermont-Ferrand.

Particule élémentaire, carte et territoire, visages.

Brive-Clermont-Ferrand, c’est quelque chose : la ligne traverse des paysages magnifiques entre Auvergne, Haute-Corrèze, Limousin. Elle longe des rivières au milieu de forêts qui ne s’interrompent que le temps d’une petite gare sur laquelle on peut voir une plaque dédiée aux cheminots résistants fusillés.

Sur cette ligne, les noms font à la fois penser au cœur frais de la France de ce cher Valery Larbaud, au Conscrit des cent villages d’Aragon et, bien sûr, à Ma France, de Jean Ferrat.

Je vous les donne, comme une guirlande géographique, comme un collier à mettre au cou de Marianne, comme autant de baisers sur les lèvres de vos amours : Royat-Chamalières, Durtol-Nohannent, Volvic, Charbonnières-les-Varennes, La Miouze-Rochefort, Laqueuille, Bourg-Lastic-Messeix, Eygurande, Ussel, Meymac, Maussac, Egletons, Rosiers d’Egletons, Montaignac, La Montagne, Corrèze, Tulle, Cornil, Aubazine-Saint-Hilaire, Malemort-sur-Corrèze, Brive.

On met un peu plus de quatre heures pour faire moins de 200 km, dans une micheline.

Je reviens à Lille voter pour le premier tour. Il y a longtemps que mon candidat n’avait pas fait un score à deux chiffres, même si c’est moins que prévu. Je me console en me disant qu’à ma manière, j’ai quand même fait un peu campagne car Le Monde, au début du mois, m’a demandé une tribune pour expliquer le soutien à Mélenchon d’une bonne partie des auteurs de romans noirs.

Mai

Je fais une liste des choses à ne pas oublier de faire à Brive avant de partir. Quand le temps passe trop vite, les listes me rassurent.

Voir l’exposition sur les imprimeries clandestines photographiées par Doisneau au musée de la Résistance Edmond-Michelet. Cette époque héroïque n’a fait que montrer de manière évidente ce qui existe pourtant de manière diffuse le reste du temps : écrire, imprimer, éditer sont des activités dangereuses et, finalement, toujours plus ou moins clandestines.

Voir enfin des films de Peter Watkins sur grand écran, lors du Festival du moyen-métrage. Il y a notamment La Bombe et Punishment Park. Se souvenir que Punishment Park pourrait très bien se passer aujourd’hui, dans les Disneylands pré-totalitaires qui nous servent de société. Comme 1984.

Écrire mon roman.

Finir Ada ou l’ardeur. Je freine à chaque page, tant ce roman total me rend parfaitement heureux. C’est à ça que l’on reconnaît les chefs-d’œuvre : ils irradient et agissent sur vous physiquement. Bonheur ou consolation. Je me suis totalement immergé de nouveau dans Proust à la mort de mon grand-père, en décembre 1994, et mon chagrin a pris une allure presque musicale.

Goûter l’esprit des terrasses, avec les beaux jours qui vont revenir. L’image que je me suis toujours faite de la liberté : boire un express en terrasse, le matin, avec un verre d’eau, dans une ville que je ne connais pas encore très bien. Lire le journal. Offrir mon cou au soleil, en m’étirant.[/access]

*Photo : sandrine magrin.

Psychoses au cinéma

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Actuellement sur les écrans, trois excellents films abordent la question de la maladie mentale et de son traitement. Augustine d’Alice Winocour, Au-delà des collines de Cristian Mungiu et The Master de Paul Thomas Anderson. Ces trois films mettent en scène trois manières différentes de faire face aux désordres mentaux.

Dans Augustine, on voit la médecine du 19e siècle confrontée à l’énigme de l’hystérie. Le spectateur assiste au désarroi du médecin qui s’appuie sur une clinique du regard : il photographie ses patientes, dessine la contorsion des corps, traque des signes. On comprend que la difficulté qu’il rencontre tient moins à la complexité de son objet d’étude qu’à ses propres résistances intérieures. Quelque chose en lui se refuse à écouter Augustine, la patiente qui le trouble. On mesure aussi l’avancée freudienne, laquelle mise sur une clinique de l’écoute, s’ouvre à la vérité des patients. Ce film met en scène les soins au 19e siècle, il montre comment le « regard médical » peut rendre sourd et entraver le traitement. Peut-être est-il aussi prophétique : il nous parle d’aujourd’hui où, à nouveau, avec l’invention de l’imagerie cérébrale et de l’IRM, une clinique du regard tend de plus en plus à s’imposer et à museler la vérité au profit du savoir.

Basé sur un fait divers tragique survenu en Roumanie il y a vingt ans, Audelà des collines raconte l’histoire d’une communauté religieuse qui cherche à libérer l’un des siens de la folie. Armé d’une grille religieuse pour déchiffrer la maladie, la communauté pratique l’exorcisme, invoque Saint Basile, etc. Questionné sur la logique qui gouverne sa pratique, un prêtre explique que par le recours aux forces spirituelles, il ne s’attaque pas aux symptômes superficiels, mais vise les causes de la maladie. Plus modeste, au sujet de la schizophrénie, un médecin commente : « c’est une maladie dont on ne meurt pas, mais qui ne permet pas non plus de vivre ».

Quant à The Master, le film met en scène un rescapé de la Seconde Guerre mondiale. Traumatisé, le héros connaît une dérive alcoolique et une errance psychotique. Il trouvera un abri, un « refuge », une place où loger son étrangeté, dans une secte dirigée par « The Master », une figure charismatique librement inspirée de L. Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie. En proie à des troubles voisins, le « maître » surmonte sa propre dérive en s’occupant du héros et en fondant un ordre où la vie, pour lui, redevient possible.

Face aux désordres mentaux, plusieurs types de réponses donc, mais, en définitive, une seule issue déclinée dans ces trois films : l’échec thérapeutique.

Sauvons le patrimoine qui roule !

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renault mairie paris

renault mairie paris

Hier, j’ai vu une Renault 5 qui traversait la Place d’Italie. Espiègle, mutine, pimpante quadra, resplendissante dans sa robe « orange andalou », elle traçait sa route. Indifférente à la circulation urbaine de fin de journée. Une vraie parigote, une fleur de bitume qui nous parle de nous, de notre histoire économique, sociale et culturelle, de notre pays en somme. La Renault 5, c’est la France dans ce qu’elle a de plus créatif, d’émouvant et de visionnaire. Elle nous rappelle que nos designers avaient, en ce temps-là, la grâce, le coup de crayon inspiré, que nos industriels voulaient le meilleur pour les ménages français, c’est-à-dire produire un véhicule simple, pratique, beau et qui allait, en plus, conquérir l’Europe entière. Et puis, à son volant, nos mères ressemblaient toutes à Annie Girardot. Elles étaient des femmes modernes, actives et désirables.

C’est à l’aune de ces souvenirs-là que notre déchéance nationale actuelle prend tout son sens tragique. Quand j’ai vu ce mirage des Trente Glorieuses, ce concentré de bonne humeur, mon cœur s’est serré. Qu’un nostalgique épidermique comme moi soit pris de bouffées mélancoliques, passe encore, mais je n’étais pas le seul à observer ce spectacle charmant avec un sourire attendrissant. Les taxis et les bus se faisaient des amabilités pour laisser passer cette icône des années 70. Les autres automobilistes se souvenaient de leurs premières vacances en Espagne à son bord ou de leurs premiers flirts…poussés. Cette R5 avait décidément le goût sucré de l’indépendance. Même les collégiens, habitués aux insipides monospaces et élevés dans le culte de la voiture low-cost, ont levé (un très court instant) les yeux de leur Smartphone pour scruter ce drôle d’engin. Ce miracle de cohésion nationale risque de prendre fin à partir de septembre 2014. La Mairie de Paris a émis en fin d’année dernière un projet d’interdiction de circulation qui « s’appliquerait aux véhicules particuliers et utilitaires de plus de 17 ans, conformément à la norme Euro 2 de 1997, et aux poids lourds de plus de 18 ans, selon la norme Euro 2 de 1996. Pour les deux roues motorisés, l’interdiction de circuler pourrait s’appliquer aux véhicules de plus de 10 ans,(avant 2004), qui sont les plus polluants et les plus bruyants ».

Clap de fin donc pour cette Renault de 40 ans d’âge qui n’a pourtant aucune intention de finir sa vie dans une sinistre casse de banlieue. Elle n’a pas d’envies suicidaires et elle rend certainement encore bien des services à son propriétaire. L’automobile de collection au garage et l’histoire vivante aux archives, est-ce bien là l’intention des édiles municipaux ? À la Mairie, on a pris soin de noter qu’il s’agissait, pour l’heure, de propositions qui devront s’adapter « en fonction des spécificités propres à chaque type de motorisation, notamment pour bien prendre en compte la dimension sociale du dispositif, ainsi que les émissions de gaz à effets de serre ». Les collectionneurs, les clubs, tous les amoureux des voitures anciennes ont pris les devants connaissant l’autophobie régnante dans les sphères dirigeantes. La FFVE (Fédération Française des Véhicules d’Epoque) a immédiatement réagi en demandant que les véhicules de collection de plus de 30 ans soient exemptés de cette mesure. La presse spécialisée a condamné en bloc « le plan antipollution Delanoë ».

Nos confrères de La Vie de la Moto, particulièrement soucieux du devenir de milliers de motards, ont quant à eux rencontré le 10 janvier Bertrand Delanoë qui leur a déclaré que « les véhicules liés au patrimoine ne seront pas négligés. Il n’est pas question de les interdire dans Paris. Que les collectionneurs, vos lecteurs, se rassurent, je vais prendre des mesures pour les apaiser ». Pourtant, les passionnés de belles mécaniques ne baissent pas la garde. Beaucoup de questions restent en suspens. Ils savent que le combat ne fait que commencer. Sous la bannière « les anciennes en ville, un patrimoine qui roule », ils défendent le droit de rouler différemment dans un pays qui n’a jamais vraiment reconnu l’extraordinaire richesse culturelle des automobiles du passé. Nous espérons voir encore longtemps des R5 dans les rues de Paris, mais aussi des DS, des 4CV, des 404, des Estafette, des Type H ou des Terrot afin que notre histoire de France des transports ne soit pas remisée au musée. Rendez-vous au salon Rétromobile qui se tiendra du 6 au 10 février à la Porte de Versailles, vous verrez que les autos et motos anciennes ont une âme.

*Photo : imcdb.org.

PS-UMP : Le renvoi d’ascenseur est en panne

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jack lang jouyet

La droite française vient de faire une découverte dont elle ne se remet pas vraiment et qui semble traumatiser certains de ses membres : la gauche, au pouvoir depuis l’élection de François Hollande, envisagerait de nommer prioritairement des hommes de gauche aux postes-clés du pouvoir !

L’insubmersible Jack Lang, que Nicolas Sarkozy avait pourtant envoyé comme « émissaire spécial du Président de la République » à Cuba et en Corée du Nord, et soutenu pour sa nomination comme « conseiller spécial pour les questions liées à la piraterie au large de la Somalie auprès du secrétaire général de l’ONU » va ainsi prendre la présidence de l’Institut du Monde Arabe. Anne Lauvergeon, ex sherpa de François Mitterrand, nommée à la tête du groupe COGEMA devenu AREVA par Dominique Strauss-Kahn, avait dit-on refusé le poste de ministre des Finances proposé par Sarkozy, se contentant de siéger dans la Commission Attali. Débarquée par le même Sarkozy en 2011, les relations s’étant tendues entre temps avec l’Elysée, elle obtiendra finalement EADS. Olivier Schrameck, ancien directeur de cabinet de Lionel Jospin, s’installe à la tête d’un CSA qui devrait nommer les présidents de l’audiovisuel public. Jean-Pierre Jouyet, l’ami de trente ans de François Hollande, dirigera la Banque Publique d’Investissement.

Mais l’offensive ne s’arrête pas là : 30 % des préfets auraient été changés, 50 % des recteurs d’académie remerciés. Certains hauts fonctionnaires ont été purement et simplement limogés, quand les nouvelles recrues de certains corps, recasées in extremis avant la défaite électorale, n’étaient carrément pas titularisées.

La politique de nomination actuelle va bel et bien à rebours de ce que l’on a pu connaître de manière caricaturale lors du dernier quinquennat, tout particulièrement à ses débuts. C’était la fameuse politique d’ouverture, avec les ministres de gauche qui clamaient haut et fort qu’ils voteraient Hollande. C’était les nominations au Conseil d’État de personnes dont on apprenait les compétences en même temps que la nomination. C’était aussi, bien souvent, le choix de personnalités neutres, dont les nominations ne pouvaient pas entraîner de critiques de la gauche. Et en ce sens, ce qui est révélateur, ce n’est pas que la gauche ait écarté 50% des recteurs nommés par la droite… c’est que 50% lui conviennent encore. Cette politique n’a non seulement pas rapporté une voix à Nicolas Sarkozy en 2012, mais, parce qu’elle avait laissé un sentiment profond de trahison au sein de son électorat, et malgré les louables efforts de Patrick Buisson dans la dernière ligne droite, elle lui en a certainement fait perdre.

Un jour peut-être la droite française comprendra-t-elle qu’elle ne gagne rien en s’alignant sur la gauche, et que la gauche ne renverra jamais l’ascenseur. Si la politique d’ouverture est censée avoir débuté par certaines nominations mitterrandiennes, elle concernait alors quelques individus isolés situés dans le meilleur des cas au centre, et s’arrêtait à ces rares individualités. On comprend certes la déception de ceux qui, année après année, ont tendu la main, cherchant à complaire à leurs opposants politiques, en se disant qu’un jour il en seraient récompensés. Mais il est rassurant de constater que la gauche, elle, cherche à mettre en oeuvre sa politique avec des gens de gauche. Elle fait ainsi preuve d’une cohérence qui, au niveau national comme au niveau local, dans les recrutements des hauts fonctionnaires comme dans ceux de la fonction publique territoriale, finit nécessairement par payer.

On ne peut pas reprocher à l’autre d’être lui-même, et encore moins lui reprocher sa propre incohérence.

*Photo : Alain Bachellier.

Pauvres riches !

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freud riches lacan

freud riches lacan

Quelques professeurs ont marqué mon passage à l’Université. Parmi eux figure Daniel Stern, un psychanalyste américain, ancien collaborateur de Brazelton, auteur du Journal d’un bébé. Dans son cours sur les psychothérapies, il nous décrivit le cadre de la cure analytique (durée des séances, paiement, etc.) et nous livra une anecdote savoureuse. Lorsqu’il pratiquait la psychanalyse à New York, il eut en traitement un industriel d’une cinquantaine d’années, patron d’un véritable empire, détenteur d’une fortune colossale. Ce patient hésitait à commencer une analyse. Son thérapeute ne lui inspirait guère confiance : comment prendrait-il au sérieux un homme qui ne gagnait que 150 dollars de l’heure ! N’était-il pas en train de confier son âme à un minus ? Ici, l’argent agissait comme un révélateur, comme l’expression d’une distorsion de l’amour de soi. Certains individus, le fait est connu, demandent à l’argent une réassurance : à défaut de pouvoir briller par ce qu’ils sont, ils brillent avec ce qu’ils ont. Selon Stern, dans ce cas, la compréhension des sentiments relatifs à l’argent permit de dénouer la situation et de faire débuter la cure.

Stern nous enseigna aussi que le rapport à l’argent reflétait souvent différentes manières de se positionner face à une dette inconsciente : pauvreté expiatoire, négation perverse de cette dette, etc.[access capability= »lire_inedits »] À un autre niveau, selon le psychanalyste Serge Viderman, l’accumulation d’argent peut constituer une protection imaginaire contre la mort. Il s’agit du « syndrome d’Harpagon ». Ici, comme ailleurs, les différentes manières de traiter l’angoisse dictent les opinions, gouvernent les vies, fabriquent des destins.

Pour Lacan, la possession d’une grosse fortune fait obstacle à la cure, rend caduques les tentatives de traitement par l’analyse. Avec les catholiques et les Japonais, les riches ressortissent à la catégorie des « inanalysables ». Les premiers bétonnent trop le réel par l’imaginaire. Les seconds, en raison des caractéristiques de leur langue, ne pourraient guère bénéficier de la psychanalyse. Quant aux personnes immensément riches, elles n’accéderaient pas au transfert, à la possibilité d’aimer, elles manqueraient de manque. Deux personnes se relient en effet par un troisième terme, constitué par ce qui fait défaut à chacun. Ce qui aimante deux êtres, c’est leur manque respectif et l’illusion féconde que l’autre pourrait suppléer à cette carence. Ainsi, aimer équivaudrait à donner son manque et chaque liaison reposerait sur le don à l’autre de ce qu’on n’a pas. Il en irait ainsi dans la cure, laquelle est sous-tendue par le même type de rapport figuré par le paiement. Mais pour le riche, ces équivalences sont impossibles : payer ne lui coûte rien… Étant encombré par un excès d’abondance, il n’a pas réellement accès au don, ne peut faire l’épreuve de l’enjeu véritable de l’amour. Conscient des arrière-plans théologiques de sa conception, Lacan complète : « Il y a chez le riche une grande difficulté d’aimer – ce dont un certain prêcheur de Galilée avait déjà fait une petite note en passant. Il vaut peut-être mieux le plaindre, le riche, sur ce point, plutôt que le haïr, à moins qu’après tout, le haïr ne soit un mode de l’aimer, ce qui est bien possible. »

Un des premiers collaborateurs puis dissident de Freud, Alfred Adler, militant socialiste, travaillait le matin dans un quartier huppé de Vienne avec des honoraires conséquents. L’après-midi, il pratiquait dans des quartiers populaires, gratuitement. À la différence de ce Robin des Bois de l’analyse, Freud soignait presque exclusivement des patients appartenant aux classes privilégiées. Cette caractéristique sociale n’était pas sans conséquences sur la forme prise par leurs névroses. Leur statut social pesait parfois lourdement, sous la forme de culpabilité, surtout chez les héritiers, entraînant toute une série de comportements expiatoires : masochisme, névrose d’échec, impuissance. À la fin de l’analyse d’un aristocrate russe, « l’homme aux loups », Freud discute les acquis du traitement et note : « Le patient, à qui la guerre avait ravi patrie, fortune et toutes relations familiales, s’est senti normal et s’est conduit de façon irréprochable. Peut-être justement sa misère a-t-elle, en satisfaisant son sentiment de culpabilité, contribué à consolider son rétablissement. »

À sa manière, Arthur Schopenhauer avancera lui aussi une théorie sur la « misère » de la richesse. Son analyse expose les prolongements sociaux de deux mouvements affectifs liés au désir : la souffrance et l’ennui. Pour lui, la société se divise en deux. La classe laborieuse qui souffre de ne pouvoir s’offrir des plaisirs ; la classe dominante qui s’ennuie en expérimentant leur vanité. Les pauvres vivent dans la frustration et la gêne, ils connaissent différents types de « faim » ; à l’opposé, les privilégiés connaissent la torpeur de la satiété, voire les inconvénients de l’indigestion. Aux premiers, la souffrance du manque et de l’envie ; aux seconds, l’ennui d’être repu. « L’existence, écrit Schopenhauer, se présente avant tout comme une tâche, celle de subsister, de « gagner sa vie ». Ce point une fois assuré, ce qu’on a acquis devient un fardeau, et alors impose une seconde tâche, celle d’en disposer, en vue d’éviter l’ennui qui s’abat comme un oiseau de proie aux aguets sur toute existence à l’abri du besoin. […]  Nous voyons la classe inférieure du peuple luttant incessamment contre le besoin, donc contre la douleur, et par contre la classe riche est élevée dans une lutte permanente, souvent désespérée, contre, l’ennui. » Ainsi, l’érosion du désir menace les riches ; la dépression les guette.

Quant à notre société dite de « consommation », véritable miroir aux alouettes, machinerie mimétique, ne correspond-elle pas plutôt à une « société de frustration » ? L’abondance qui y brille partout de mille feux, son injonction d’un « toujours plus » et d’un « toujours autre » n’installe-t-elle pas les citoyens dans une sorte de privation perpétuelle, de frustration inéluctable, de pénurie définitive ? Au vu des considérations qui précèdent, cela vaut peut-être mieux… Quoi qu’il en soit, nous emprunterons à Nietzsche une conclusion apaisante. Pour ce philosophe − qui, dans sa dernière lettre, se plaint de souliers percés −, ce qui compte vraiment n’est pas monnayable : « Ce qui a un prix n’a pas de valeur. »[/access]

*Photo : Ross Burton.