Hier, j’ai vu une Renault 5 qui traversait la Place d’Italie. Espiègle, mutine, pimpante quadra, resplendissante dans sa robe « orange andalou », elle traçait sa route. Indifférente à la circulation urbaine de fin de journée. Une vraie parigote, une fleur de bitume qui nous parle de nous, de notre histoire économique, sociale et culturelle, de notre pays en somme. La Renault 5, c’est la France dans ce qu’elle a de plus créatif, d’émouvant et de visionnaire. Elle nous rappelle que nos designers avaient, en ce temps-là, la grâce, le coup de crayon inspiré, que nos industriels voulaient le meilleur pour les ménages français, c’est-à-dire produire un véhicule simple, pratique, beau et qui allait, en plus, conquérir l’Europe entière. Et puis, à son volant, nos mères ressemblaient toutes à Annie Girardot. Elles étaient des femmes modernes, actives et désirables.

C’est à l’aune de ces souvenirs-là que notre déchéance nationale actuelle prend tout son sens tragique. Quand j’ai vu ce mirage des Trente Glorieuses, ce concentré de bonne humeur, mon cœur s’est serré. Qu’un nostalgique épidermique comme moi soit pris de bouffées mélancoliques, passe encore, mais je n’étais pas le seul à observer ce spectacle charmant avec un sourire attendrissant. Les taxis et les bus se faisaient des amabilités pour laisser passer cette icône des années 70. Les autres automobilistes se souvenaient de leurs premières vacances en Espagne à son bord ou de leurs premiers flirts…poussés. Cette R5 avait décidément le goût sucré de l’indépendance. Même les collégiens, habitués aux insipides monospaces et élevés dans le culte de la voiture low-cost, ont levé (un très court instant) les yeux de leur Smartphone pour scruter ce drôle d’engin. Ce miracle de cohésion nationale risque de prendre fin à partir de septembre 2014. La Mairie de Paris a émis en fin d’année dernière un projet d’interdiction de circulation qui « s’appliquerait aux véhicules particuliers et utilitaires de plus de 17 ans, conformément à la norme Euro 2 de 1997, et aux poids lourds de plus de 18 ans, selon la norme Euro 2 de 1996. Pour les deux roues motorisés, l’interdiction de circuler pourrait s’appliquer aux véhicules de plus de 10 ans,(avant 2004), qui sont les plus polluants et les plus bruyants ».

Clap de fin donc pour cette Renault de 40 ans d’âge qui n’a pourtant aucune intention de finir sa vie dans une sinistre casse de banlieue. Elle n’a pas d’envies suicidaires et elle rend certainement encore bien des services à son propriétaire. L’automobile de collection au garage et l’histoire vivante aux archives, est-ce bien là l’intention des édiles municipaux ? À la Mairie, on a pris soin de noter qu’il s’agissait, pour l’heure, de propositions qui devront s’adapter « en fonction des spécificités propres à chaque type de motorisation, notamment pour bien prendre en compte la dimension sociale du dispositif, ainsi que les émissions de gaz à effets de serre ». Les collectionneurs, les clubs, tous les amoureux des voitures anciennes ont pris les devants connaissant l’autophobie régnante dans les sphères dirigeantes. La FFVE (Fédération Française des Véhicules d’Epoque) a immédiatement réagi en demandant que les véhicules de collection de plus de 30 ans soient exemptés de cette mesure. La presse spécialisée a condamné en bloc « le plan antipollution Delanoë ».

Nos confrères de La Vie de la Moto, particulièrement soucieux du devenir de milliers de motards, ont quant à eux rencontré le 10 janvier Bertrand Delanoë qui leur a déclaré que « les véhicules liés au patrimoine ne seront pas négligés. Il n’est pas question de les interdire dans Paris. Que les collectionneurs, vos lecteurs, se rassurent, je vais prendre des mesures pour les apaiser ». Pourtant, les passionnés de belles mécaniques ne baissent pas la garde. Beaucoup de questions restent en suspens. Ils savent que le combat ne fait que commencer. Sous la bannière « les anciennes en ville, un patrimoine qui roule », ils défendent le droit de rouler différemment dans un pays qui n’a jamais vraiment reconnu l’extraordinaire richesse culturelle des automobiles du passé. Nous espérons voir encore longtemps des R5 dans les rues de Paris, mais aussi des DS, des 4CV, des 404, des Estafette, des Type H ou des Terrot afin que notre histoire de France des transports ne soit pas remisée au musée. Rendez-vous au salon Rétromobile qui se tiendra du 6 au 10 février à la Porte de Versailles, vous verrez que les autos et motos anciennes ont une âme.

*Photo : imcdb.org.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...