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Un train peut en gâcher un autre

On construit souvent de bien belles histoires autour des trains. Les trains traversent les paysages avec majesté, peuplés d’aventuriers qui habitent dans l’Oise et travaillent à La Défense, et qui se livrent à ce que les géographes à lunettes carrées appellent une « migration pendulaire ». Les trains, qui sont des joyaux technologiques fonctionnant à l’énergie nucléaire mais restent vulnérables aux feuilles mortes tombant sur les voies, transportent aussi du fret, des lettres de jadis en papier voyageant dans des sacs postaux et des amoureux transis qui vivent un amour longue distance. Tout cela est plein de poésie, autant que les passages à niveau, les vaches normandes, les bogies, les pantographes effleurant les caténaires, les malencontreux « incidents de personne » sur les voies, l’attaque du train postal, le transsibérien dans un paysage enneigé, Jean Gabin domptant La Bête humaine de Jean Renoir, adapté de Zola…

On comprend mieux la fascination des cheminots et de Julien Coupat pour la chose ferroviaire. Le voyage en train est une expérience qui peut ébranler les êtres les plus sensibles. Le monde entier a frémi en apprenant qu’une femme de ménage suédoise avait cru bon de « détourner » il y a quelques jours un train et de le lancer à pleine vitesse dans un immeuble innocent qui n’avait absolument rien demandé. « Le train est complètement détruit », a déclaré à l’AFP le porte-parole de la société de transports public de Stockholm, Jesper Pettersson. La femme de ménage, elle, est encore en état d’utilisation, mais de la tôle a aussi été froissée. Coup de folie ? Coup d’éclat ? Déraillement terroriste ? La Suède a eu peur, avant de découvrir que c’est en tripotant les commandes du train que la femme de ménage a provoqué le drame : « Tout porte à croire qu’il s’est agi d’un accident pur et simple dans lequel plusieurs circonstances fortuites et malheureuses ont conduit la femme à mettre le train en marche quand elle faisait le ménage », a déclaré le procureur chargé de l’affaire à l’AFP.

Mais il n’y a pas qu’en Suède que la chose ferroviaire peut provoquer un vif émoi. On a appris, dans les pages de la revue La Vie du Rail que des cadres supérieurs de la SNCF craignaient de prendre le train de banlieue : « Le futur siège de la SNCF à Saint-Denis, où doit débarquer l’été prochain tout l’état-major de l’entreprise en provenance de Montparnasse, fait l’objet de toutes les attentions. Surtout depuis la médiatisation d’agressions, dans le secteur, de cadres d’Orange et autres grandes entreprises lors de leur trajet domicile – travail. Il est donc prévu qu’à la descente du RER D, les agents puissent se rendre directement depuis le quai jusqu’au siège, par un cheminement privé et sans avoir à sortir des emprises SNCF. La Direction envisage, également, le renforcement des effectifs de la SUGE (« Surveillance Générale », NDLR) sur ces quais. Il ne reste plus qu’à réserver des rames pour avoir un transport totalement sécurisé… ». Les sarcasmes vont bon train dans la presse ferroviaire, et ça fait plaisir. Mais de là à ironiser, non sans une pointe de cynisme, sur le tableau tragi-comique et même délicieusement bouffon de dirigeants proprets et tremblants de la SNCF qui frémiraient à l’idée même de prendre le train de banlieue pour rallier leurs bureaux… ne cédons pas à l’écueil de la bassesse…

Les Roms, un échec européen

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roms ue roumanie

« Des Roumains sont arrivés ». Mon collègue de bureau m’invite à regarder par la vaste baie vitrée qui surplombe un petit bois. L’on devine en effet, à travers les frondaisons écorchées de l’hiver naissant, des baraquements précaires. L’un d’eux laisse échapper un mince fil de fumée. Hier encore il n’y avait rien. Un camp de Roms s’est installé là, à demi-caché par la nature, et pourtant tout proche des lieux de vie.

Depuis, ils sont là. Le cri de leurs gosses, étouffé par la distance et les épais vitrages qui nous protègent du froid, fait parfois lever le nez aux cadres plongés dans leurs fichiers Excel. Nous distinguons de temps à autre un petit groupe d’entre eux, une scie à la main, affairés à l’examen d’arbres ; arrêtés autour d’un tronc, ils entreprennent alors de longs conciliabules. Puis ils s’en vont sans hâte. Étaient-ils en repérage ? Reviendront-ils plus tard couper du petit bois ? Nul ne le sait. Ont-ils même le droit d’être là ? Et quand partiront-ils ? Mystère. Mais tous avons vu, qu’il neige ou qu’il vente, cette femme misérable, un gamin dans les bras, implorer la charité devant la boulangerie du coin ; ou cet invalide au sourire édenté avec son gobelet de plastique tendu à des automobilistes impassibles.

Je connais un peu la Roumanie. J’essaye d’expliquer à mes collègues combien les Roumains sont blessés quand on les confond avec des Tziganes. Je sais pourtant que cette assimilation si usuelle en France n’est ni fausse (bien souvent, les Tziganes sont des ressortissants de Roumanie) ni malveillante (pour nous, « tzigane » n’est pas un terme péjoratif). Mais il est important de comprendre que les mots n’ont pas le même sens ici et là-bas. Ce malentendu persistant envenime une discussion déjà pénible, flétrie par des soupçons – avérés ou non – de racisme ou d’angélisme.

Certains aspects de la question, cependant, devraient être clairs. Les Roms sont des citoyens européens. Cela signifie qu’ils possèdent des droits et sont soumis à des devoirs. Le malheur des discours habituels est de leur reconnaître uniquement des droits (à la liberté, à la différence culturelle…) ou uniquement des devoirs (en premier lieu celui d’aller voir ailleurs). Ceux qui raisonnent ainsi montrent à quel point ils font fi des principes fondateurs européens. Ainsi, l’on reste Rom avant d’être citoyen ; et ces citoyens d’occasion sont trop souvent des victimes de choix pour maints réseaux mafieux[1. Alors que d’autres, naturellement, profitent des mêmes réseaux. Voici l’occasion de rappeler l’existence d’un film, sur un sujet voisin, passé trop inaperçu à sa sortie en 2002 : le féroce Filantropica (Philanthropique) réalisé avec talent par Nae Caranfil.].

Leur pays d’origine peut-il offrir une solution à cette condition misérable ? La réponse est non. L’Etat roumain ne bouge pas. Il est bloqué, mais non par accident momentané, comme peuvent en subir toutes les démocraties. Il est défectueux par son essence même. Du moins est-ce la thèse lucide et courageuse de l’historien Lucian Boia[2. De ce e România altfel ? (Pourquoi la Roumanie est-elle différente ?), par Lucian Boia, Editură Humanitas (Bucarest) 2012.]. Plus de vingt années après la chute du Mur, la Roumanie reste à la traîne de l’Europe, s’épuise dans des jeux politiques compliqués et, en dépit de sa pauvreté, peine à mettre à profit l’aide financière internationale. Au contraire des autres pays européens, la Roumanie demeure résolument rétive aux processus qui permettraient à l’État de fonctionner tant bien que mal. Ses ressortissants sont répartis en une myriade de nationalités qui, prises ensemble, ne forment pas une société civile. Les nationaux Roumains eux-mêmes offrent un spectacle désolant d’où nul projet collectif n’a pu émerger pendant les deux décennies de l’après-Ceausescu.

Si bien qu’aujourd’hui, l’éventualité même d’une réponse politique au douloureux et chronique dénuement de ce territoire se pose avec acuité. L’interminable « transition post-communiste » (les guillemets sont de rigueur) engendre corruption et clientélisme politicien sans qu’aucune voie de sortie honorable ne se dessine. Les héritiers de l’époque maudite continuent à se disputer les leviers du pouvoir, au gré de campagnes consternantes orchestrées par une presse aux ordres. En Roumanie, la perestroïka a réussi : la main-mise d’un petit groupe sur un État à l’économie capitaliste mais aux structures sclérosées.

La question actuelle des Roms, douloureusement importée en Occident et presque toujours mal formulée, vient de là. Un État responsable serait en devoir de poser, avec le sérieux et l’humanisme que ce dossier réclame, les bases d’une réflexion rationnelle, d’un projet d’avenir réaliste et civilisé. Une feuille de route déclinerait les moyens à mettre en œuvre afin de prévenir les crises et d’ apaiser les passions. Il s’agirait, en un mot comme en cent, de faire de la politique. Le sujet exige constance, scrupules, objectivité, application stricte des lois et bienveillance. Exactement l’inverse du pitoyable spectacle de la scène politique roumaine. La question rom pose celle de la démocratie en Roumanie ; par ricochet elle éclabousse évidemment l’Europe, incapable de regarder en face le destin d’un pays entravé par les coteries.

On peut craindre que l’ombre des Tziganes hante longtemps encore le petit bois en contrebas de mon bureau ; et les Roms continueront à errer en Europe tels d’insaisissables spectres de Marx.

*Photo : Gongashan.

Le baby, un droit pour tous !

Quelle information est passée inaperçue dans les grands médias nationaux en ce début d’année ? Vous savez, ceux qui décrivent la France comme un pays aux mœurs rétrogrades et au défaitisme congénital. Une information pourtant capitale qui traduit le génie français du jeu, qui combine l’adresse à l’endurance, la concentration aux fulgurances, la poésie du zinc aux rêves de jeunesse, l’infiniment petit au grandiose.

Une information qui, derrière l’exploit sportif, nous ramène au temps du lycée comme dans une chanson de Gérard Lenorman. Une information qui fait chaud au cœur dans ce triste hiver. L’équipe de France masculine a remporté, le 6 janvier dernier, la Coupe du monde de baby-foot. Champion du monde à domicile au Palais des Sports de Nantes face aux Etats-Unis après un match intense de deux heures et demie.

Les filles n’ont pas démérité, après avoir remporté le titre mondial en 2010, elles ont décroché une très belle médaille de bronze. A l’heure où les transferts de joueurs prennent des allures d’introductions en bourse, loin des OPA sur gazon et du merchandising diplomatique, le baby-foot donne la leçon au grand. Et quelle leçon ! L’humilité, la persévérance et le plaisir de jouer, ces fameuses valeurs que cherchent en vain les commentateurs dans le sport professionnel, le baby-foot les porte haut.

Cette victoire n’est pas anecdotique. Le baby est à la fois un véritable sport mais aussi un loisir accessible à tous. Il fait partie du décor de nos cafés. Sans lui, ses joueurs bruyants, sa langue vernaculaire, son vocabulaire bistrotier , « pissette », « roulette », « gamelle », « râteau », nos bars auraient perdu de leur superbe. Dans une époque où les industriels français ont la bougeotte fiscale et la délocalisation en bandoulière, ce titre de champion du monde illustre la France qui gagne. Car depuis plus de 50 ans, la société Bonzini fabrique des baby-foot à Bagnolet. Un savoir-faire français, une fabrication 100 % française en Seine-Saint-Denis, des exportations (30 %) dans près de 60 pays et au final, une marque représentant 85 % du parc des cafés et hôtels de France. L’entreprise vante la qualité de ses produits qui affichent une espérance de vie de 40 ans grâce notamment au « bois de hêtre de 1er choix ». On est loin des technologies de pointe et de la haute-couture, eldorados des économistes et experts internationaux qui n’ont certainement jamais joué au baby de leur vie. On les plaint de ne pas avoir fréquenté les bars. Ils auraient appris que le baby-foot français nous rapporte des médailles et des devises.

Mali : quand la guerre compense l’impuissance

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« C’est le plus beau jour de ma vie politique » a déclaré samedi un François Hollande sans doute sincère, devant une foule de Maliens reconnaissants de l’action de la France. Dans le même temps, un consensus s’installait dans les médias : grâce à son rôle de chef de guerre, François Hollande « habite » enfin la fonction présidentielle et enfile pleinement son costume de chef d’Etat. Or, si bien mener une guerre a toujours contribué à renforcer la stature du chef, la crise du politique accentue ce phénomène et démontre à quel point nos institutions ont perdu prise sur le réel.

Car ce qui se passe aujourd’hui autour de la crise malienne – comme hier autour de la Libye –illustre la fascination des Français devant la pure action politique : le président décide,  donne des ordres, et la donne change sur le terrain, dans un laps de temps qui se mesure en heures, jours ou semaines. L’action militaire, il est vrai, ne porte pas toujours les fruits escomptés. L’adage veut qu’on sait comment commencer une guerre mais qu’il est plus difficile de savoir la finir. Mais la complexité et les incertitudes de l’usage de la force ne sont qu’un jeu d’enfant par rapport à l’action économique et sociale. Quand un chef d’Etat déclare la guerre au chômage, au déficit commercial, aux délocalisations ou à la fracture sociale, il s’attaque à des fléaux dont la complexité approche celle des phénomènes météorologiques. Dans un cadre aussi contraignant, son action se voit constamment entravée par les aléas d’une guerre d’usure sur laquelle il n’a finalement que peu d’influence. Sachant cela, on comprend mieux le bonheur qu’il y a à lancer avions et blindés contre des adversaires repérés sur des photos aériennes.

François Hollande est d’ailleurs le premier à reconnaître – au moins en privé – que la crise socio-économique actuelle, avec son cortège de pauvreté et de chômage, n’est pas la faute de la France, pays qui ne s’en sortira du reste pas par ses propres moyens. Nous sommes pris dans une tempête mondiale et quand le ciel s’éclaircira grâce à l’action des autres acteurs – principalement la Chine et les Etats-Unis – ou par simple effet cyclique, alors, par ricochet, cela ira mieux chez nous. Le malheureux chef d’Etat qui a eu la malchance d’occuper l’Elysée quand un tsunami économique s’abattait sur la France n’est pas plus responsable du désastre que son successeur, qui bénéficiera sans doute de la future embellie économique mondiale.

Ces trente  dernières années ont démontré que les attributs du pouvoir résistaient mieux à l’érosion que le pouvoir lui-même, malgré le cadre institutionnel stable de la Ve république. Mitterrand l’avait compris dès 1983, Chirac l’avait carrément théorisé au cours de ses deux mandats (1995-2007) : un président français ne peut pas faire grand-chose, hormis attendre que « cela passe » pour essayer de faire croire qu’il y est pour quelque chose. Sarkozy s’est révolté contre cette situation. Il a cru, naïvement, que Chirac était un président fainéant par goût et par choix. Il a appris à ses dépens que son prédécesseur était en fait plus lucide que lui.

Aujourd’hui, Hollande essaie de se montrer à la fois dupe et pas dupe de cette triste situation. Il sait qu’il ne peut pas faire grand-chose contre les effets de la crise mais il gagne du temps, manœuvre et louvoie pour préserver le plus grand secret de notre temps : le pouvoir est impuissant ! Voilà pourquoi une petite guerre excite tellement les foules, le kaki nous rappelant vaguement ce qu’était le pouvoir avant que ce dernier ait définitivement déserté la vie politique.

*Photo : Francois Hollande.

GPA : Ni Putes ni Soumises à l’ordre marchand

L’UMP ne joue pas seule dans le concert d’indignation qui a suivi la publication de la circulaire Taubira, la semaine dernière, enjoignant les tribunaux d’accorder la nationalité française aux enfants issus d’une Gestation Pour Autrui et nés à l’étranger d’un parent français. Cette mesure concerne quarante bambins actuellement dans une zone grise juridique, apatrides et sans-droits – car jusqu’à preuve du contraire, la citoyenneté française passe par la nationalité.

Vent debout contre ce qu’ils dénoncent comme une reconnaissance de la GPA, Christian Jacob, Henri Guaino et Hervé Mariton bénéficient d’un renfort de poids. Bien que favorable au « mariage pour tous », l’association Ni Putes Ni Soumises vient en effet de se prononcer « catégoriquement contre » la GPA et demande même le retrait de la circulaire Taubira. D’après NPNS, celle-ci « laisse place à ce marché, honteux, des ventres à louer » en instituant un nouveau type de parentalité lié au troc mondial des ovocytes et des utérus.

Au moins sur ce point précis, Ni Putes ni Soumises rejoint l’intransigeance d’une Frigide Barjot, particulièrement sourcilleuse face aux risques d’une marchandisation du vivant, bannie – jusqu’à nouvel ordre ? – par les lois bioéthiques actuellement en vigueur. Reconnaissance ou pas de la GPA, la circulaire Taubira alimente en tout cas un débat bien plus ouvert qu’il n’y paraît, au grand dam des fabricants de godillots parlementaires.

Avec le report du projet de loi sur la Procréation Médicalement Assistée aux calendes grecques (vous savez, cette période de l’Histoire où l’Assemblée et le Sénat examineront le droit de vote des étrangers aux élections locales), voilà une pierre de plus dans le jardin sociétaliste du gouvernement.

En tout cas, Ayrault, Taubira et Bertinotti auront bien du mal à discerner la frilosité d’une France blanche, catholique et de droite dans la réaction de Ni Putes Ni Soumises, qui fête ses dix ans d’existence. Bon anniversaire les filles !

Foyer, doux foyer

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Le plan de protection de l’atmosphère en Île-de-France envisage de faire interdire par arrêté préfectoral les cheminées à foyers ouverts d’ici à 2015. Il s’agirait de nous protéger des particules fines (en Ile-de-France ces cheminées seraient responsables de 28% des émissions et de 50% en plein hiver), sans parler du dioxyde d’azote, du monoxyde de carbone et autres « composés aromatiques organiques ». Des pourcentages de toute manière incomparables à ceux résultant du trafic routier, comme le reconnaît madame Gassin, la vice-présidente verte du conseil régional, pour laquelle il ne faudrait pas « laisser les particules de bois cacher la forêt du diesel ». Mais ne seraient plus tolérés que les cheminées à foyers fermés (les inserts) et les poêles.

L’interdiction prévue concerne potentiellement 125 000 cheminées des zones urbaines d’Île-de-France – à comparer aux 4,5 millions de ménages de la région. Faut-il qu’ils en brûlent du bois leurs heureux possesseurs, pour atteindre les pourcentages de pollution indiqués. Or qui, en 2013, se chauffe avec un foyer ouvert en Île-de-France ? Personne ou presque. Ceux qui veulent utiliser un chauffage par bois sont depuis longtemps passés à l’insert ou un poêle, qui ont un rendement nettement supérieur et peuvent être pris en compte fiscalement au titre des économies d’énergie. On aimerait d’ailleurs savoir quel aura été l’impact de cette politique « environnementale » qui a favorisé le développement du chauffage au bois, avec certes des produits qui ont un mode de combustion moins producteur de particules fines, mais qui en génèrent en continu. Mais le foyer fermé a l’excuse de l’énergétiquement correct. On aimerait aussi obtenir des précisions sur les chiffres annoncés pour ces foyers ouverts qui ne sont qu’épisodiquement mis en marche. 28% de la pollution en dehors des mois d’hiver ? Même si le parisien est un incorrigible romantique qui ne peut séduire qu’au coin du feu, même si, pour le versaillais, la cheminée est un élément essentiel de standing social, les feux de cheminée en Île-de-France sont quand même moins fréquents de mai à octobre !

La véritable question est de savoir à quoi sert actuellement le foyer ouvert. Or il ne sert pas à se chauffer, il sert à se faire plaisir, sans autre intérêt, et c’est cela qu’on ne lui pardonne pas. Car ce ne sont pas deux conceptions du chauffage, mais bien deux conceptions du monde qui opposent foyer ouvert et foyer fermé : la cheminée, c’est la flambée aristocratique ; l’insert ou le poêle, c’est le chauffage petit bourgeois. L’un se pense comme un plaisir esthétique, l’autre comme une nécessité subventionnée.

Le foyer ouvert c’est un feu qui vit. Avec ses craquements, ses pétillements, ses projections de braises. C’est une odeur différente selon les essences brûlées, cette odeur contre laquelle on veut nous mettre en garde – et ce au moment où le possesseur de foyer fermé croit bon d’allumer à chaque réception une kyrielle de bougies aux noms improbables (« soir d’été au Kurdistan », « thé vert de Marrakech », et pourquoi pas un jour « jardin sur l’Oronte »), qui vous collent des migraines comme seuls souvenirs. Une cheminée, c’est une lumière particulière dans la pièce, cette lueur de flammes dansantes qui rend les corps plus beaux, qui estompe les fatigues. Une cheminée c’est une sensualité, on attend encore celle des poêles. On aperçoit vaguement les flammes derrière une petite vitre, tant du moins qu’elle reste propre, on sent une chaleur – parfois excessive -, on entend l’éventuelle soufflerie, et puis ? Rien. On peut rester des heures hypnotisé devant un feu, pas devant un poêle. Et quand le barbare étendait sa conquête devant sa cheminée sur une peau de bête, cela avait plus de gueule que les secousses spasmodiques du petit bourgeois sur le tapis Ikea posé devant son poêle …

La cheminée, c’est aussi la tradition et la transmission de l’art difficile du feu – ne serait-ce bien souvent que pour l’empêcher de fumer et de nous faire regretter alors les seules particules fines. Dans une cheminée, on use avec soin du petit bois jusqu’aux bûches, on les dresse, on les étag, de manière différente selon les foyers ou selon le vent qui souffle au dehors. C’est un art que l’on se transmet souvent de père en fils, car – mais c’est peut-être là encore une tare de la cheminée – c’est traditionnellement aux mâles de la maison que revient de s’occuper du feu. Dans un insert ou un poêle au contraire, n’importe qui peut mettre n’importe quoi à n’importe quel moment, et pourvu que le feu ait pris, ce qui est facile, tout sera brûlé. Le foyer fermé, c’est la technique industrielle qui triomphe de l’artisanat.

La cheminée c’est le feu – presque – sans intérêt pratique. On cuit côté face mais on se gèle le dos en même temps. Son rendement est d’une pauvreté à faire hurler un technocrate bruxellois. On l’a dit, le chauffage n’est plus sa priorité. Avec le foyer fermé si. Avec lui, on se chauffe, on fait des économies et on sauve la planète. Ce mélange sordide d’utilitarisme petit bourgeois, de mesquinerie et de bonne conscience fait du possesseur de foyer fermé un précipité de bobo, une sorte de solution chimiquement pure.

Enfin, alors que la cheminée ouverte ne laisse pas de place à l’ego – si ce n’est au plaisir de celui qui a réussi à ne pas la faire fumer -, le poêle remplace chez le mâle bobo une voiture par trop discréditée, et les discussions entre heureux possesseurs retrouvent les vieux schémas : ils ont le plus gros poêle, celui dans lequel on peut mettre le plus de bois (ah, ces bons vieux symboles phalliques) ; ils ont la meilleure marque, un modèle nordique de préférence, suédois ou norvégien ; ils discutent sans fin du taux de rendement (80% ? 85% ? plus ?) ou des éléments techniques (double combustion ? triple ? quintuple ?).

Chauffés et subventionnés, ils pourraient se satisfaire de ce qu’ils ont, mais ce serait trop leur demander. Au fond d’eux-mêmes ils savent bien qu’ils n’ont qu’un triste moyen de chauffage pratique, sans aucune classe. Ils pensent alors à la joie simple du possesseur de cheminée et l’envient. Et c’est peut-être de cette envie qu’est né le projet en cours…

Le luxe, c’est pas du luxe !

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Il semble qu’on perde de vue, aujourd’hui, une certaine idée du luxe, sous l’influence néfaste de deux puritanismes. Pour faire sommaire, il existe des puritains de gauche pour lesquels la Beauté même a toujours été vaguement suspecte ; et des puritains de droite qui prétendent que le luxe récompense le mérite personnel, mais n’obéit pas à une vocation supérieure. Les seconds devraient se voir interdire de posséder quoi que ce soit, et les premiers être déclarés ennemis du genre humain. Ces deux visions restreintes ne sont au fond qu’un même blasphème contre l’indispensable éclat de la pompe et de la pourpre.

La laideur des architectures communistes nous l’a suffisamment démontré : il semble que, pour les utopistes égalitaires, toute forme de Beauté soit une insulte au prolétariat et, au nom d’une morale étriquée, ceux-là se sont mis à craindre l’expression de tout luxe comme les chrétiens doloristes suspectaient Satan derrière chaque bonheur humain. La haute culture elle-même, dite « bourgeoise » par de nombreux marxistes, n’apparaissait plus ainsi comme une voie d’élévation personnelle, mais comme une frivolité coupable, un marqueur de caste, un moyen d’oppression parmi d’autres. Finalement, ces idéologies défendent, au nom d’une égalité abstraite, les moyens concrets de la survie animale, autrement dit la possibilité, pour une espèce, de se perpétuer intégralement au sein de blockhaus uniformes. Au prix de la dignité de l’homme, car la dignité de l’homme est un poème au sujet du crépuscule, ou les plumes chatoyantes hérissées sur le crâne d’un guerrier cherokee. Et aussi, sans doute, l’aptitude à verser son sang pour des principes supérieurs.[access capability= »lire_inedits »]

La vulgarité de beaucoup de « possédants » actuels, qui stimule de façon compréhensible le ressentiment des égalitaristes, vient probablement du fait qu’ils ont oublié que la richesse impliquait une forte responsabilité. Les anciennes aristocraties étaient sur-éduquées, et dans le sens de l’éducation générale, en vue d’être en mesure d’assumer leur héritage, tant symbolique que physique ; prédominait chez elles, tant bien que mal, la notion de responsabilité. Les nouvelles classes dominantes, puisqu’elles s’estiment seules créatrices de leurs fortunes, croient souvent que celle-ci est la preuve de leur valeur et, par conséquent, leur autorise tout. Ainsi, la racaille d’en bas et celle d’en haut peuvent-elles communier dans cette morale de chef de gang, de parrain. Pour les uns et les autres, le luxe est avant tout l’expression de leur vanité et trahit leur inculture crasse, parce qu’il est difficile de trouver le temps d’affiner son goût lorsqu’on est requis par des nécessités de bas commerce (qu’il s’agisse de vendre des yaourts ou du shit). La nullité d’une grande partie de l’art contemporain tient à la nullité de ses mécènes. D’autre part, les belles manières et le scrupule de l’honneur ne vont plus de pair avec la fortune. Celle-ci a donc toujours moins de chance de se développer sur une base spirituelle suffisante. Or, sur un mauvais terrain, la fortune n’est jamais que l’engrais de l’ordure.

Il ne s’agit pas, pour autant, d’oublier que le luxe véritable est la preuve sensible de la haute dignité de l’homme. Non pas l’or qui compense la misère intérieure, mais l’or qui rend prégnante la richesse que l’homme porte en lui. En cela, la pompe est une nécessité sociale. Les médiévaux l’avaient compris, quand les clochards pouvaient contempler, comme tous, les vitraux des cathédrales. Il y a cette splendeur en l’homme, il y a ce grandiose et cette munificence, il y a cette orgie de couleurs et d’or ; y compris dissimulés sous des haillons, et cette richesse doit être défendue.

Georges Mathieu, le grand peintre de l’abstraction lyrique qui nous a quittés en juin 2012, a défendu toute son existence une telle vision. Virtuose et prodigue, il pratiquait la peinture comme le luxe le plus urgent à offrir, et il transforma, entre autres, les anciennes pièces de 10 francs en talismans futuristes. Son art révélait la dynamique de la Beauté : un apparent gaspillage d’énergie, une saturation de signes qui n’ont de fin qu’en eux-mêmes, mais qui manifestent avec fracas la richesse enfermée dans les êtres et les choses. Une richesse non utilitaire, une splendeur pure, un luxe arrogant semblable à la pompe orthodoxe ou catholique qui a toujours fait frémir les bégueules et les caractères épais.

Au fond, les classes les plus « riches » ne sont décentes que dans la mesure où elles relaient cette richesse-là. Sans elle, l’homme ne mérite peut-être même pas d’être nourri. Car cette richesse appartient à tous.[/access]

*Photo : twm1340.

Affaire Dendoune : Fabius, réveille-toi !

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nadir dendoune irak

En 2008, il gravissait l’Everest, il est aujourd’hui incarcéré en Irak. Le journaliste français Nadir Dendoune, 40 ans, né et domicilié en Seine-Saint-Denis, a été arrêté le 23 janvier à Bagdad. Il est détenu dans une prison militaire, ont expliqué jeudi à Paris, lors d’un point presse à l’Institut du monde arabe, des membres de son comité de soutien, qui réclame sa libération immédiate. C’est un étrange message rédigé à la troisième personne, publié sur son profil Facebook, qui a donné l’alerte, lundi 28. Ce jour-là, Houria, l’une de ses sœurs, a reçu un appel téléphonique de son frère, passé de son lieu de détention. Il lui disait être « bien traité ».

Envoyé par le mensuel français Le Monde Diplomatique, Nadir Dendoune était entré le 16 janvier sur le territoire irakien, le plus légalement du monde, muni d’un visa de journaliste délivré par l’ambassade d’Irak à Paris. Sa mission : décrire la situation dix ans après l’opération militaire américaine. En 2003, Nadir Dendoune, opposant résolu à cette guerre, s’était rendu à Bagdad pour y faire office de « bouclier humain », aux abords d’une usine de traitement des eaux. La même, semble-t-il, que celle qu’il photographiait peu avant son interpellation du 23. Les Irakiens lui reprochent de ne pas s’être « déclaré auprès des autorités locales » et de ne pas avoir « demandé les autorisations pour prendre des photos », rapporte l’Agence France Presse.

« Faites du bruit pour Nadir Dendoune », incitent ses proches, qui craignent que sa réputation de journaliste militant – de la cause palestinienne, notamment – et son parcours en dehors des clous de la profession, ne lui aliènent le soutien des « grands médias », des chaînes de télévision en particulier. La mobilisation pour sa libération commence toutefois à prendre corps. Reporters sans frontières est sur le coup et une pétition mise en ligne la semaine dernière avait recueilli près de 14 000 signatures en quatre jours – « Atteignons au moins 20 000 », enjoint le site dédié à cette opération.

Vendredi en fin d’après-midi, une petite foule tenant des pancartes à l’effigie de Nadir Dendoune s’est réunie aux abords de la Fontaine des Innocents, dans le quartier du Châtelet, à Paris. Certains ne manquaient de comparer, pour s’en désoler, le battage médiatique fait autour de la libération de Florence Cassez et la relative indifférence, jusque-là, suscitée par l’arrestation de Nadir Dendoune. Des élus nationaux et européens, PC, PS et écologistes, étaient présents et ont pris la parole. Le soir même, TF1 consacrait un « trente secondes » en images à ce rassemblement, avec la voix « off » de Claire Chazal – une « couverture médias » qui rassurera peut-être le comité de soutien au prisonnier. Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent, le duo de tête du Front de Gauche, ont de leur côté engagé par écrit des démarches plus ou moins officielles pour exiger l’élargissement du reporter. L’ambassadeur d’Irak à Paris, qui a apporté sa caution au voyage de presse de l’envoyé spécial du Monde diplomatique, serait embarrassé, dit-on, par l’initiative prise à Bagdad par la sécurité irakienne à l’encontre du journaliste.

La diplomatie française s’active. Le cas « Dendoune » est remonté jusqu’à Laurent Fabius, même l’Elysée serait informé de l’affaire, croit savoir le comité de soutien, qui exige que la famille de Nadir Dendoune soit reçue par le Quai d’Orsay. Ce sera chose faite cet après-midi, la cellule chargée des Français détenus à l’étranger traitant semble-t-il le « dossier ». Samedi matin à Bagdad, le consul de France a pu rendre visite au journaliste dans sa prison, a appris Madjid Messaoudène, élu de Saint-Denis et membre du comité de soutien. « Il est bien traité, c’est tout ce qu’on sait pour l’instant », ajoute-t-il.

Mais qui est Nadir Dendoune ? C’est un fils d’ouvrier kabyle, il a un frère et sept sœurs. « Jeunesse difficile au pied des tours » – à l’orée de ses 20 ans, il est placé sous mandat de dépôt deux semaines durant, relate le Bondy Blog. Doué pour les études et doté d’un caractère trempé, il obtient en 2006 un diplôme du Centre de formation des journalistes de Paris. Il a écrit trois livres, qui sont autant d’engagements :  Journal de guerre d’un pacifiste, sur son expérience irakienne de 2003 ; Lettre ouverte à un fils d’immigré ; le dernier, Un tocard sur le toit du monde, raconte son ascension – totalement déraisonnable mais réussie – de l’Everest, ode au dépassement de soi. Arrivé au sommet, il y plante le drapeau algérien ainsi qu’un carton sur lequel il a griffonné le numéro de son département de naissance, le « 93 » – il dit avoir égaré le drapeau français en cours d’ascension, sans doute un acte manqué, comme il s’en explique dans un long et – disons-le – beau portrait paru dans Libération en 2009. L’identité, compliqué, compliqué…

Aujourd’hui, voilà que c’est cette France qui le travaille tant, qui se mobilise pour obtenir sa libération. Pas de quoi ricaner ou s’indigner. C’est l’honneur et la grandeur d’une nation que d’aller récupérer à l’étranger l’un des siens, fût-il vache avec elle, incarcéré très certainement à tort par un régime où il ne fait pas bon être journaliste, comme l’indiquent les rapports de Reporters sans frontières. Jeudi soir à l’Institut du monde arabe, il aurait dû assister à la projection d’un documentaire intitulé Palestine, qu’il a réalisé et dans lequel Israël, on s’en serait douté, n’apparaît pas à son avantage. L’auditorium Rafic Hariri était comble pour l’occasion. Rappelant les engagements du « tocard » – autodérision du banlieusard –, un membre de son comité de soutien en ajoutait un au tableau : il est pour le mariage gay.

Nadir Dendoune possède trois passeports, un français, un algérien, un australien (il a vécu sept ans en Australie). Il les a pris tous trois avec lui à Bagdad. « Il n’aurait pas dû », regrette son entourage. Les autorités irakiennes, amies des Etats-Unis, pas trop de l’Algérie, n’ont pas dû comprendre.

Hollande au Mali : Les sentiers de la gloire

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Un samedi à Bamako, le président normal s’est pris pour De Gaulle à Brazzaville. Heureux comme un pape, il se mit tout à coup à discourir, galvanisé par l’accueil que lui faisaient les autochtones, trouvant des accents qui sentaient son grand Charles, oubliant presque sa diction chaotique, certains diraient hésitante. Pour une fois, cet homme a réussi à faire une odelette sans caser des Heu…

Il nous expliqua, enfin par Maliens interposés, que la France était là-bas par pure solidarité, parce que, hein, nous n’avons aucun intérêt au Mali. Vous m’entendez bande de foutus néocolonialistes sarkozystes guainoïstes : AUCUN INTERÊT ! Accessoirement, l’armée française chasse les islamistes ou plutôt elle les repousse vers la Lybie, la Mauritanie ou l’Algérie ; qu’ils aillent se faire cuire leur couscous berbère ailleurs…

Vue d’ici, c’est vrai que la guerre est jolie : les uns avancent comme dans du beurre rance, les autres s’évaporent dans les sables du désert. Applaudissez, y’a rien à voir. Ou disons, pas grand-chose. Trois, quatre bombes intelligentes et hop, les villes se libèrent comme par magie dans l’allégresse et les embrassades (sauf pour les supposés « Arabes », qu’on ratonne dans l’indifférence générale, exactement comme on l’a fait, deux ans plus tôt avec les « Noirs » à Tripoli). Bientôt, c’est juré, la glorieuse armée malienne prendra le relais et entrera enfin dans l’Histoire – comme dirait l’Autre – aidée par ses alliés pressés d’en découdre : les touaregs n’ont qu’à bien se tenir, l’ordre règne au Nord-Mali.

On peut y croire. Ou pas. Pour ma part, je m’en tiens à l’analyse géopolitique déployée par Lino Ventura dans Les Barbouzes : « Et ta sœur elle habite toujours Tombouctou ? ».

La guerre au Mali n’est pas notre Vietnam

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mali hollande serval

Il faut se faire une raison : la guerre chevaleresque, celle où les  protagonistes se combattent sans merci, mais avec respect mutuel, fait désormais partie des légendes historiques illustrées par des œuvres littéraires grandioses mais surannées. La guerre ne fut jamais uniquement une affaire de gentlemen, pas plus que le simple affrontement d’ignobles salopards. Il y eut des hommes d’honneur dans la Wehrmacht nazie, et des pillards, violeurs et assassins dans les armées alliées. À la symétrie des forces correspondait une équivalence de la qualité morale d’ensemble des forces engagées (cela ne vaut pas, bien sûr, pour les hauts responsables politiques et militaires).

Dans nos modernes guerres, dites asymétriques, où des Etats développés et technologiquement avancés affrontent des entités non-étatiques ne disposant que d’un armement primitif, voire artisanal, il en va tout autrement. Le « faible » ne cherche pas à vaincre militairement l’adversaire, mais à ôter au « fort » la légitimité politique et morale de poursuivre son combat. Cette stratégie avait déjà été celle qui permit au général nord-Vietnamien Vo Nguyen Giap de venir à bout de la super-puissance américaine en 1975 : les offensives nord-vietnamiennes de la fin de la guerre, très coûteuses en vies humaines pour les assaillants, ne visaient pas des objectifs stratégiques majeurs imprenables, mais à tuer le maximum de soldats américains pour démoraliser l’arrière. Le taux des pertes nord-vietnamiennes était dix fois plus élevé que celui de l’US Army, mais cette dernière dut plier bagage en catastrophe, car la société américaine ne supportait plus de voir chaque jour à la télévision des avions remplis de cercueils décharger leur macabre cargaison. C’était la version terrestre de la tactique des kamikazés[1. On ne répétera jamais assez que kamikazé se prononce avec un é ouvert, comme karaté, et que ses objectifs étaient uniquement militaires, à la différence des commandos suicides jihadistes abusivement assimilés aux aviateurs japonais sacrifiés.] utilisée par le Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale. Parallèlement, la propagande communiste, relayée par les organisations pacifistes en Occident, se déchaînait pour dénoncer les crimes commis contre la population civile par le corps expéditionnaire US. Bien souvent, ces « crimes de guerres » étaient de la pure et simple invention, ou le résultat de tactique délibérée des militaires nord-vietnamiens d’agresser leurs ennemis à partir de zones densément peuplées.
Mais il s’agissait encore de l’affrontement d’armées dites régulières, et d’Etats rationnels capables de régler un conflit de manière classique (cessez-le-feu, armistice, négociations et traité de paix). Une amnistie générale était régulièrement incluse dans les accords de paix.
L’incrimination systématique de l’ennemi, et son assimilation aux grands criminels politico-militaires du XXe siècle n’était pas encore devenue un élément central de la rhétorique guerrière et une arme décisive dans un champ de bataille mondialisé, où l’opinion publique des pays démocratiques est objet de toutes les sollicitations.

À la différence des guerres post-coloniales, le conflit en cours entre les islamistes radicaux et les démocraties occidentales et leurs alliés n’est pas destiné à trouver une issue classique, comme celle décrite ci-dessus. Les jihadistes de toutes obédiences ne poursuivent aucun autre objectif ultime que l’établissement d’un califat mondial. Ils entendent l’imposer non seulement au Dar al Islam, les terres considérées par eux comme terre d’Islam, mais également au Dar al Harb, le territoire de la guerre, dominé par les infidèles, mais où les minorités musulmanes sont, à leurs yeux, l’avant-garde de l’islamisation future de ces pays. L’irréalisme de ce projet n’empêche pas ceux qui le portent de croire dur comme fer à son avènement inéluctable. Il ne peut donc pas s’établir entre les protagonistes de compromis westphalien assurant, pour un temps indéterminé, la paix et la prospérité des régions concernées.

Du côté occidental, il n’est plus tabou d’affirmer que le but ultime de la guerre est l’éradication (en langage clair, l’anéantissement) des terroristes jihadistes, comme l’a déclaré Jean-Yves Le Drian  au début de l’opération Serval au Mali.
Dans cette lutte contre les groupes armés islamistes radicaux, une arme s’est révélée redoutablement efficace depuis sa généralisation en 2008 : les drones dotés de missiles capables d’atteindre un objectif de taille limitée avec une très grande précision (frappes chirurgicales), et dont l’utilisation présente zéro risque pour le militaire chargé de guider l’engin à partir d’une base située en Floride ou au Nevada. Elle a permis l’élimination ciblée de chefs jihadistes au Pakistan, en Somalie et au Yémen, ainsi que d’unités combattantes de talibans en Afghanistan. C’est l’exact inverse de l’arme préférée des terroristes islamiques, l’attentat suicide : elle cible l’ennemi repéré, identifié et lui seul. Elle ne met pas en danger la vie de celui à qui on ordonne de l’utiliser. L’attentat suicide, modèle islamique, tue à coup sûr celui qui le perpètre, vise essentiellement des civils innocents, et exceptionnellement des forces armées ennemies.

La diabolisation de la guerre des drones est donc devenue une priorité des jihadistes, car elle leur cause des dommages considérables. Ils essaient donc de monter en épingle les inévitables « bavures » que même les armes les plus sophistiquées ne peuvent éviter, surtout lorsque les terroristes se terrent à dessein au milieu des populations civiles qui n’en peuvent mais. Chez nous, quelques idiots utiles, modèle Hessel, s’empressent de leur faire écho. L’attentat suicide ? C’est pour ces mêmes imbéciles le dernier recours du dominé désespéré, donc moralement moins condamnable que le drone diaboliquement techno. C’est un point de vue…

Un train peut en gâcher un autre

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On construit souvent de bien belles histoires autour des trains. Les trains traversent les paysages avec majesté, peuplés d’aventuriers qui habitent dans l’Oise et travaillent à La Défense, et qui se livrent à ce que les géographes à lunettes carrées appellent une « migration pendulaire ». Les trains, qui sont des joyaux technologiques fonctionnant à l’énergie nucléaire mais restent vulnérables aux feuilles mortes tombant sur les voies, transportent aussi du fret, des lettres de jadis en papier voyageant dans des sacs postaux et des amoureux transis qui vivent un amour longue distance. Tout cela est plein de poésie, autant que les passages à niveau, les vaches normandes, les bogies, les pantographes effleurant les caténaires, les malencontreux « incidents de personne » sur les voies, l’attaque du train postal, le transsibérien dans un paysage enneigé, Jean Gabin domptant La Bête humaine de Jean Renoir, adapté de Zola…

On comprend mieux la fascination des cheminots et de Julien Coupat pour la chose ferroviaire. Le voyage en train est une expérience qui peut ébranler les êtres les plus sensibles. Le monde entier a frémi en apprenant qu’une femme de ménage suédoise avait cru bon de « détourner » il y a quelques jours un train et de le lancer à pleine vitesse dans un immeuble innocent qui n’avait absolument rien demandé. « Le train est complètement détruit », a déclaré à l’AFP le porte-parole de la société de transports public de Stockholm, Jesper Pettersson. La femme de ménage, elle, est encore en état d’utilisation, mais de la tôle a aussi été froissée. Coup de folie ? Coup d’éclat ? Déraillement terroriste ? La Suède a eu peur, avant de découvrir que c’est en tripotant les commandes du train que la femme de ménage a provoqué le drame : « Tout porte à croire qu’il s’est agi d’un accident pur et simple dans lequel plusieurs circonstances fortuites et malheureuses ont conduit la femme à mettre le train en marche quand elle faisait le ménage », a déclaré le procureur chargé de l’affaire à l’AFP.

Mais il n’y a pas qu’en Suède que la chose ferroviaire peut provoquer un vif émoi. On a appris, dans les pages de la revue La Vie du Rail que des cadres supérieurs de la SNCF craignaient de prendre le train de banlieue : « Le futur siège de la SNCF à Saint-Denis, où doit débarquer l’été prochain tout l’état-major de l’entreprise en provenance de Montparnasse, fait l’objet de toutes les attentions. Surtout depuis la médiatisation d’agressions, dans le secteur, de cadres d’Orange et autres grandes entreprises lors de leur trajet domicile – travail. Il est donc prévu qu’à la descente du RER D, les agents puissent se rendre directement depuis le quai jusqu’au siège, par un cheminement privé et sans avoir à sortir des emprises SNCF. La Direction envisage, également, le renforcement des effectifs de la SUGE (« Surveillance Générale », NDLR) sur ces quais. Il ne reste plus qu’à réserver des rames pour avoir un transport totalement sécurisé… ». Les sarcasmes vont bon train dans la presse ferroviaire, et ça fait plaisir. Mais de là à ironiser, non sans une pointe de cynisme, sur le tableau tragi-comique et même délicieusement bouffon de dirigeants proprets et tremblants de la SNCF qui frémiraient à l’idée même de prendre le train de banlieue pour rallier leurs bureaux… ne cédons pas à l’écueil de la bassesse…

Les Roms, un échec européen

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roms juges taubira

roms ue roumanie

« Des Roumains sont arrivés ». Mon collègue de bureau m’invite à regarder par la vaste baie vitrée qui surplombe un petit bois. L’on devine en effet, à travers les frondaisons écorchées de l’hiver naissant, des baraquements précaires. L’un d’eux laisse échapper un mince fil de fumée. Hier encore il n’y avait rien. Un camp de Roms s’est installé là, à demi-caché par la nature, et pourtant tout proche des lieux de vie.

Depuis, ils sont là. Le cri de leurs gosses, étouffé par la distance et les épais vitrages qui nous protègent du froid, fait parfois lever le nez aux cadres plongés dans leurs fichiers Excel. Nous distinguons de temps à autre un petit groupe d’entre eux, une scie à la main, affairés à l’examen d’arbres ; arrêtés autour d’un tronc, ils entreprennent alors de longs conciliabules. Puis ils s’en vont sans hâte. Étaient-ils en repérage ? Reviendront-ils plus tard couper du petit bois ? Nul ne le sait. Ont-ils même le droit d’être là ? Et quand partiront-ils ? Mystère. Mais tous avons vu, qu’il neige ou qu’il vente, cette femme misérable, un gamin dans les bras, implorer la charité devant la boulangerie du coin ; ou cet invalide au sourire édenté avec son gobelet de plastique tendu à des automobilistes impassibles.

Je connais un peu la Roumanie. J’essaye d’expliquer à mes collègues combien les Roumains sont blessés quand on les confond avec des Tziganes. Je sais pourtant que cette assimilation si usuelle en France n’est ni fausse (bien souvent, les Tziganes sont des ressortissants de Roumanie) ni malveillante (pour nous, « tzigane » n’est pas un terme péjoratif). Mais il est important de comprendre que les mots n’ont pas le même sens ici et là-bas. Ce malentendu persistant envenime une discussion déjà pénible, flétrie par des soupçons – avérés ou non – de racisme ou d’angélisme.

Certains aspects de la question, cependant, devraient être clairs. Les Roms sont des citoyens européens. Cela signifie qu’ils possèdent des droits et sont soumis à des devoirs. Le malheur des discours habituels est de leur reconnaître uniquement des droits (à la liberté, à la différence culturelle…) ou uniquement des devoirs (en premier lieu celui d’aller voir ailleurs). Ceux qui raisonnent ainsi montrent à quel point ils font fi des principes fondateurs européens. Ainsi, l’on reste Rom avant d’être citoyen ; et ces citoyens d’occasion sont trop souvent des victimes de choix pour maints réseaux mafieux[1. Alors que d’autres, naturellement, profitent des mêmes réseaux. Voici l’occasion de rappeler l’existence d’un film, sur un sujet voisin, passé trop inaperçu à sa sortie en 2002 : le féroce Filantropica (Philanthropique) réalisé avec talent par Nae Caranfil.].

Leur pays d’origine peut-il offrir une solution à cette condition misérable ? La réponse est non. L’Etat roumain ne bouge pas. Il est bloqué, mais non par accident momentané, comme peuvent en subir toutes les démocraties. Il est défectueux par son essence même. Du moins est-ce la thèse lucide et courageuse de l’historien Lucian Boia[2. De ce e România altfel ? (Pourquoi la Roumanie est-elle différente ?), par Lucian Boia, Editură Humanitas (Bucarest) 2012.]. Plus de vingt années après la chute du Mur, la Roumanie reste à la traîne de l’Europe, s’épuise dans des jeux politiques compliqués et, en dépit de sa pauvreté, peine à mettre à profit l’aide financière internationale. Au contraire des autres pays européens, la Roumanie demeure résolument rétive aux processus qui permettraient à l’État de fonctionner tant bien que mal. Ses ressortissants sont répartis en une myriade de nationalités qui, prises ensemble, ne forment pas une société civile. Les nationaux Roumains eux-mêmes offrent un spectacle désolant d’où nul projet collectif n’a pu émerger pendant les deux décennies de l’après-Ceausescu.

Si bien qu’aujourd’hui, l’éventualité même d’une réponse politique au douloureux et chronique dénuement de ce territoire se pose avec acuité. L’interminable « transition post-communiste » (les guillemets sont de rigueur) engendre corruption et clientélisme politicien sans qu’aucune voie de sortie honorable ne se dessine. Les héritiers de l’époque maudite continuent à se disputer les leviers du pouvoir, au gré de campagnes consternantes orchestrées par une presse aux ordres. En Roumanie, la perestroïka a réussi : la main-mise d’un petit groupe sur un État à l’économie capitaliste mais aux structures sclérosées.

La question actuelle des Roms, douloureusement importée en Occident et presque toujours mal formulée, vient de là. Un État responsable serait en devoir de poser, avec le sérieux et l’humanisme que ce dossier réclame, les bases d’une réflexion rationnelle, d’un projet d’avenir réaliste et civilisé. Une feuille de route déclinerait les moyens à mettre en œuvre afin de prévenir les crises et d’ apaiser les passions. Il s’agirait, en un mot comme en cent, de faire de la politique. Le sujet exige constance, scrupules, objectivité, application stricte des lois et bienveillance. Exactement l’inverse du pitoyable spectacle de la scène politique roumaine. La question rom pose celle de la démocratie en Roumanie ; par ricochet elle éclabousse évidemment l’Europe, incapable de regarder en face le destin d’un pays entravé par les coteries.

On peut craindre que l’ombre des Tziganes hante longtemps encore le petit bois en contrebas de mon bureau ; et les Roms continueront à errer en Europe tels d’insaisissables spectres de Marx.

*Photo : Gongashan.

Le baby, un droit pour tous !

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Quelle information est passée inaperçue dans les grands médias nationaux en ce début d’année ? Vous savez, ceux qui décrivent la France comme un pays aux mœurs rétrogrades et au défaitisme congénital. Une information pourtant capitale qui traduit le génie français du jeu, qui combine l’adresse à l’endurance, la concentration aux fulgurances, la poésie du zinc aux rêves de jeunesse, l’infiniment petit au grandiose.

Une information qui, derrière l’exploit sportif, nous ramène au temps du lycée comme dans une chanson de Gérard Lenorman. Une information qui fait chaud au cœur dans ce triste hiver. L’équipe de France masculine a remporté, le 6 janvier dernier, la Coupe du monde de baby-foot. Champion du monde à domicile au Palais des Sports de Nantes face aux Etats-Unis après un match intense de deux heures et demie.

Les filles n’ont pas démérité, après avoir remporté le titre mondial en 2010, elles ont décroché une très belle médaille de bronze. A l’heure où les transferts de joueurs prennent des allures d’introductions en bourse, loin des OPA sur gazon et du merchandising diplomatique, le baby-foot donne la leçon au grand. Et quelle leçon ! L’humilité, la persévérance et le plaisir de jouer, ces fameuses valeurs que cherchent en vain les commentateurs dans le sport professionnel, le baby-foot les porte haut.

Cette victoire n’est pas anecdotique. Le baby est à la fois un véritable sport mais aussi un loisir accessible à tous. Il fait partie du décor de nos cafés. Sans lui, ses joueurs bruyants, sa langue vernaculaire, son vocabulaire bistrotier , « pissette », « roulette », « gamelle », « râteau », nos bars auraient perdu de leur superbe. Dans une époque où les industriels français ont la bougeotte fiscale et la délocalisation en bandoulière, ce titre de champion du monde illustre la France qui gagne. Car depuis plus de 50 ans, la société Bonzini fabrique des baby-foot à Bagnolet. Un savoir-faire français, une fabrication 100 % française en Seine-Saint-Denis, des exportations (30 %) dans près de 60 pays et au final, une marque représentant 85 % du parc des cafés et hôtels de France. L’entreprise vante la qualité de ses produits qui affichent une espérance de vie de 40 ans grâce notamment au « bois de hêtre de 1er choix ». On est loin des technologies de pointe et de la haute-couture, eldorados des économistes et experts internationaux qui n’ont certainement jamais joué au baby de leur vie. On les plaint de ne pas avoir fréquenté les bars. Ils auraient appris que le baby-foot français nous rapporte des médailles et des devises.

Mali : quand la guerre compense l’impuissance

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armee hollande mali

armee hollande mali

« C’est le plus beau jour de ma vie politique » a déclaré samedi un François Hollande sans doute sincère, devant une foule de Maliens reconnaissants de l’action de la France. Dans le même temps, un consensus s’installait dans les médias : grâce à son rôle de chef de guerre, François Hollande « habite » enfin la fonction présidentielle et enfile pleinement son costume de chef d’Etat. Or, si bien mener une guerre a toujours contribué à renforcer la stature du chef, la crise du politique accentue ce phénomène et démontre à quel point nos institutions ont perdu prise sur le réel.

Car ce qui se passe aujourd’hui autour de la crise malienne – comme hier autour de la Libye –illustre la fascination des Français devant la pure action politique : le président décide,  donne des ordres, et la donne change sur le terrain, dans un laps de temps qui se mesure en heures, jours ou semaines. L’action militaire, il est vrai, ne porte pas toujours les fruits escomptés. L’adage veut qu’on sait comment commencer une guerre mais qu’il est plus difficile de savoir la finir. Mais la complexité et les incertitudes de l’usage de la force ne sont qu’un jeu d’enfant par rapport à l’action économique et sociale. Quand un chef d’Etat déclare la guerre au chômage, au déficit commercial, aux délocalisations ou à la fracture sociale, il s’attaque à des fléaux dont la complexité approche celle des phénomènes météorologiques. Dans un cadre aussi contraignant, son action se voit constamment entravée par les aléas d’une guerre d’usure sur laquelle il n’a finalement que peu d’influence. Sachant cela, on comprend mieux le bonheur qu’il y a à lancer avions et blindés contre des adversaires repérés sur des photos aériennes.

François Hollande est d’ailleurs le premier à reconnaître – au moins en privé – que la crise socio-économique actuelle, avec son cortège de pauvreté et de chômage, n’est pas la faute de la France, pays qui ne s’en sortira du reste pas par ses propres moyens. Nous sommes pris dans une tempête mondiale et quand le ciel s’éclaircira grâce à l’action des autres acteurs – principalement la Chine et les Etats-Unis – ou par simple effet cyclique, alors, par ricochet, cela ira mieux chez nous. Le malheureux chef d’Etat qui a eu la malchance d’occuper l’Elysée quand un tsunami économique s’abattait sur la France n’est pas plus responsable du désastre que son successeur, qui bénéficiera sans doute de la future embellie économique mondiale.

Ces trente  dernières années ont démontré que les attributs du pouvoir résistaient mieux à l’érosion que le pouvoir lui-même, malgré le cadre institutionnel stable de la Ve république. Mitterrand l’avait compris dès 1983, Chirac l’avait carrément théorisé au cours de ses deux mandats (1995-2007) : un président français ne peut pas faire grand-chose, hormis attendre que « cela passe » pour essayer de faire croire qu’il y est pour quelque chose. Sarkozy s’est révolté contre cette situation. Il a cru, naïvement, que Chirac était un président fainéant par goût et par choix. Il a appris à ses dépens que son prédécesseur était en fait plus lucide que lui.

Aujourd’hui, Hollande essaie de se montrer à la fois dupe et pas dupe de cette triste situation. Il sait qu’il ne peut pas faire grand-chose contre les effets de la crise mais il gagne du temps, manœuvre et louvoie pour préserver le plus grand secret de notre temps : le pouvoir est impuissant ! Voilà pourquoi une petite guerre excite tellement les foules, le kaki nous rappelant vaguement ce qu’était le pouvoir avant que ce dernier ait définitivement déserté la vie politique.

*Photo : Francois Hollande.

GPA : Ni Putes ni Soumises à l’ordre marchand

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L’UMP ne joue pas seule dans le concert d’indignation qui a suivi la publication de la circulaire Taubira, la semaine dernière, enjoignant les tribunaux d’accorder la nationalité française aux enfants issus d’une Gestation Pour Autrui et nés à l’étranger d’un parent français. Cette mesure concerne quarante bambins actuellement dans une zone grise juridique, apatrides et sans-droits – car jusqu’à preuve du contraire, la citoyenneté française passe par la nationalité.

Vent debout contre ce qu’ils dénoncent comme une reconnaissance de la GPA, Christian Jacob, Henri Guaino et Hervé Mariton bénéficient d’un renfort de poids. Bien que favorable au « mariage pour tous », l’association Ni Putes Ni Soumises vient en effet de se prononcer « catégoriquement contre » la GPA et demande même le retrait de la circulaire Taubira. D’après NPNS, celle-ci « laisse place à ce marché, honteux, des ventres à louer » en instituant un nouveau type de parentalité lié au troc mondial des ovocytes et des utérus.

Au moins sur ce point précis, Ni Putes ni Soumises rejoint l’intransigeance d’une Frigide Barjot, particulièrement sourcilleuse face aux risques d’une marchandisation du vivant, bannie – jusqu’à nouvel ordre ? – par les lois bioéthiques actuellement en vigueur. Reconnaissance ou pas de la GPA, la circulaire Taubira alimente en tout cas un débat bien plus ouvert qu’il n’y paraît, au grand dam des fabricants de godillots parlementaires.

Avec le report du projet de loi sur la Procréation Médicalement Assistée aux calendes grecques (vous savez, cette période de l’Histoire où l’Assemblée et le Sénat examineront le droit de vote des étrangers aux élections locales), voilà une pierre de plus dans le jardin sociétaliste du gouvernement.

En tout cas, Ayrault, Taubira et Bertinotti auront bien du mal à discerner la frilosité d’une France blanche, catholique et de droite dans la réaction de Ni Putes Ni Soumises, qui fête ses dix ans d’existence. Bon anniversaire les filles !

Foyer, doux foyer

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cheminee chauffage region

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Le plan de protection de l’atmosphère en Île-de-France envisage de faire interdire par arrêté préfectoral les cheminées à foyers ouverts d’ici à 2015. Il s’agirait de nous protéger des particules fines (en Ile-de-France ces cheminées seraient responsables de 28% des émissions et de 50% en plein hiver), sans parler du dioxyde d’azote, du monoxyde de carbone et autres « composés aromatiques organiques ». Des pourcentages de toute manière incomparables à ceux résultant du trafic routier, comme le reconnaît madame Gassin, la vice-présidente verte du conseil régional, pour laquelle il ne faudrait pas « laisser les particules de bois cacher la forêt du diesel ». Mais ne seraient plus tolérés que les cheminées à foyers fermés (les inserts) et les poêles.

L’interdiction prévue concerne potentiellement 125 000 cheminées des zones urbaines d’Île-de-France – à comparer aux 4,5 millions de ménages de la région. Faut-il qu’ils en brûlent du bois leurs heureux possesseurs, pour atteindre les pourcentages de pollution indiqués. Or qui, en 2013, se chauffe avec un foyer ouvert en Île-de-France ? Personne ou presque. Ceux qui veulent utiliser un chauffage par bois sont depuis longtemps passés à l’insert ou un poêle, qui ont un rendement nettement supérieur et peuvent être pris en compte fiscalement au titre des économies d’énergie. On aimerait d’ailleurs savoir quel aura été l’impact de cette politique « environnementale » qui a favorisé le développement du chauffage au bois, avec certes des produits qui ont un mode de combustion moins producteur de particules fines, mais qui en génèrent en continu. Mais le foyer fermé a l’excuse de l’énergétiquement correct. On aimerait aussi obtenir des précisions sur les chiffres annoncés pour ces foyers ouverts qui ne sont qu’épisodiquement mis en marche. 28% de la pollution en dehors des mois d’hiver ? Même si le parisien est un incorrigible romantique qui ne peut séduire qu’au coin du feu, même si, pour le versaillais, la cheminée est un élément essentiel de standing social, les feux de cheminée en Île-de-France sont quand même moins fréquents de mai à octobre !

La véritable question est de savoir à quoi sert actuellement le foyer ouvert. Or il ne sert pas à se chauffer, il sert à se faire plaisir, sans autre intérêt, et c’est cela qu’on ne lui pardonne pas. Car ce ne sont pas deux conceptions du chauffage, mais bien deux conceptions du monde qui opposent foyer ouvert et foyer fermé : la cheminée, c’est la flambée aristocratique ; l’insert ou le poêle, c’est le chauffage petit bourgeois. L’un se pense comme un plaisir esthétique, l’autre comme une nécessité subventionnée.

Le foyer ouvert c’est un feu qui vit. Avec ses craquements, ses pétillements, ses projections de braises. C’est une odeur différente selon les essences brûlées, cette odeur contre laquelle on veut nous mettre en garde – et ce au moment où le possesseur de foyer fermé croit bon d’allumer à chaque réception une kyrielle de bougies aux noms improbables (« soir d’été au Kurdistan », « thé vert de Marrakech », et pourquoi pas un jour « jardin sur l’Oronte »), qui vous collent des migraines comme seuls souvenirs. Une cheminée, c’est une lumière particulière dans la pièce, cette lueur de flammes dansantes qui rend les corps plus beaux, qui estompe les fatigues. Une cheminée c’est une sensualité, on attend encore celle des poêles. On aperçoit vaguement les flammes derrière une petite vitre, tant du moins qu’elle reste propre, on sent une chaleur – parfois excessive -, on entend l’éventuelle soufflerie, et puis ? Rien. On peut rester des heures hypnotisé devant un feu, pas devant un poêle. Et quand le barbare étendait sa conquête devant sa cheminée sur une peau de bête, cela avait plus de gueule que les secousses spasmodiques du petit bourgeois sur le tapis Ikea posé devant son poêle …

La cheminée, c’est aussi la tradition et la transmission de l’art difficile du feu – ne serait-ce bien souvent que pour l’empêcher de fumer et de nous faire regretter alors les seules particules fines. Dans une cheminée, on use avec soin du petit bois jusqu’aux bûches, on les dresse, on les étag, de manière différente selon les foyers ou selon le vent qui souffle au dehors. C’est un art que l’on se transmet souvent de père en fils, car – mais c’est peut-être là encore une tare de la cheminée – c’est traditionnellement aux mâles de la maison que revient de s’occuper du feu. Dans un insert ou un poêle au contraire, n’importe qui peut mettre n’importe quoi à n’importe quel moment, et pourvu que le feu ait pris, ce qui est facile, tout sera brûlé. Le foyer fermé, c’est la technique industrielle qui triomphe de l’artisanat.

La cheminée c’est le feu – presque – sans intérêt pratique. On cuit côté face mais on se gèle le dos en même temps. Son rendement est d’une pauvreté à faire hurler un technocrate bruxellois. On l’a dit, le chauffage n’est plus sa priorité. Avec le foyer fermé si. Avec lui, on se chauffe, on fait des économies et on sauve la planète. Ce mélange sordide d’utilitarisme petit bourgeois, de mesquinerie et de bonne conscience fait du possesseur de foyer fermé un précipité de bobo, une sorte de solution chimiquement pure.

Enfin, alors que la cheminée ouverte ne laisse pas de place à l’ego – si ce n’est au plaisir de celui qui a réussi à ne pas la faire fumer -, le poêle remplace chez le mâle bobo une voiture par trop discréditée, et les discussions entre heureux possesseurs retrouvent les vieux schémas : ils ont le plus gros poêle, celui dans lequel on peut mettre le plus de bois (ah, ces bons vieux symboles phalliques) ; ils ont la meilleure marque, un modèle nordique de préférence, suédois ou norvégien ; ils discutent sans fin du taux de rendement (80% ? 85% ? plus ?) ou des éléments techniques (double combustion ? triple ? quintuple ?).

Chauffés et subventionnés, ils pourraient se satisfaire de ce qu’ils ont, mais ce serait trop leur demander. Au fond d’eux-mêmes ils savent bien qu’ils n’ont qu’un triste moyen de chauffage pratique, sans aucune classe. Ils pensent alors à la joie simple du possesseur de cheminée et l’envient. Et c’est peut-être de cette envie qu’est né le projet en cours…

Le luxe, c’est pas du luxe !

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luxe riches culture

luxe riches culture

Il semble qu’on perde de vue, aujourd’hui, une certaine idée du luxe, sous l’influence néfaste de deux puritanismes. Pour faire sommaire, il existe des puritains de gauche pour lesquels la Beauté même a toujours été vaguement suspecte ; et des puritains de droite qui prétendent que le luxe récompense le mérite personnel, mais n’obéit pas à une vocation supérieure. Les seconds devraient se voir interdire de posséder quoi que ce soit, et les premiers être déclarés ennemis du genre humain. Ces deux visions restreintes ne sont au fond qu’un même blasphème contre l’indispensable éclat de la pompe et de la pourpre.

La laideur des architectures communistes nous l’a suffisamment démontré : il semble que, pour les utopistes égalitaires, toute forme de Beauté soit une insulte au prolétariat et, au nom d’une morale étriquée, ceux-là se sont mis à craindre l’expression de tout luxe comme les chrétiens doloristes suspectaient Satan derrière chaque bonheur humain. La haute culture elle-même, dite « bourgeoise » par de nombreux marxistes, n’apparaissait plus ainsi comme une voie d’élévation personnelle, mais comme une frivolité coupable, un marqueur de caste, un moyen d’oppression parmi d’autres. Finalement, ces idéologies défendent, au nom d’une égalité abstraite, les moyens concrets de la survie animale, autrement dit la possibilité, pour une espèce, de se perpétuer intégralement au sein de blockhaus uniformes. Au prix de la dignité de l’homme, car la dignité de l’homme est un poème au sujet du crépuscule, ou les plumes chatoyantes hérissées sur le crâne d’un guerrier cherokee. Et aussi, sans doute, l’aptitude à verser son sang pour des principes supérieurs.[access capability= »lire_inedits »]

La vulgarité de beaucoup de « possédants » actuels, qui stimule de façon compréhensible le ressentiment des égalitaristes, vient probablement du fait qu’ils ont oublié que la richesse impliquait une forte responsabilité. Les anciennes aristocraties étaient sur-éduquées, et dans le sens de l’éducation générale, en vue d’être en mesure d’assumer leur héritage, tant symbolique que physique ; prédominait chez elles, tant bien que mal, la notion de responsabilité. Les nouvelles classes dominantes, puisqu’elles s’estiment seules créatrices de leurs fortunes, croient souvent que celle-ci est la preuve de leur valeur et, par conséquent, leur autorise tout. Ainsi, la racaille d’en bas et celle d’en haut peuvent-elles communier dans cette morale de chef de gang, de parrain. Pour les uns et les autres, le luxe est avant tout l’expression de leur vanité et trahit leur inculture crasse, parce qu’il est difficile de trouver le temps d’affiner son goût lorsqu’on est requis par des nécessités de bas commerce (qu’il s’agisse de vendre des yaourts ou du shit). La nullité d’une grande partie de l’art contemporain tient à la nullité de ses mécènes. D’autre part, les belles manières et le scrupule de l’honneur ne vont plus de pair avec la fortune. Celle-ci a donc toujours moins de chance de se développer sur une base spirituelle suffisante. Or, sur un mauvais terrain, la fortune n’est jamais que l’engrais de l’ordure.

Il ne s’agit pas, pour autant, d’oublier que le luxe véritable est la preuve sensible de la haute dignité de l’homme. Non pas l’or qui compense la misère intérieure, mais l’or qui rend prégnante la richesse que l’homme porte en lui. En cela, la pompe est une nécessité sociale. Les médiévaux l’avaient compris, quand les clochards pouvaient contempler, comme tous, les vitraux des cathédrales. Il y a cette splendeur en l’homme, il y a ce grandiose et cette munificence, il y a cette orgie de couleurs et d’or ; y compris dissimulés sous des haillons, et cette richesse doit être défendue.

Georges Mathieu, le grand peintre de l’abstraction lyrique qui nous a quittés en juin 2012, a défendu toute son existence une telle vision. Virtuose et prodigue, il pratiquait la peinture comme le luxe le plus urgent à offrir, et il transforma, entre autres, les anciennes pièces de 10 francs en talismans futuristes. Son art révélait la dynamique de la Beauté : un apparent gaspillage d’énergie, une saturation de signes qui n’ont de fin qu’en eux-mêmes, mais qui manifestent avec fracas la richesse enfermée dans les êtres et les choses. Une richesse non utilitaire, une splendeur pure, un luxe arrogant semblable à la pompe orthodoxe ou catholique qui a toujours fait frémir les bégueules et les caractères épais.

Au fond, les classes les plus « riches » ne sont décentes que dans la mesure où elles relaient cette richesse-là. Sans elle, l’homme ne mérite peut-être même pas d’être nourri. Car cette richesse appartient à tous.[/access]

*Photo : twm1340.

Affaire Dendoune : Fabius, réveille-toi !

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nadir dendoune irak

nadir dendoune irak

En 2008, il gravissait l’Everest, il est aujourd’hui incarcéré en Irak. Le journaliste français Nadir Dendoune, 40 ans, né et domicilié en Seine-Saint-Denis, a été arrêté le 23 janvier à Bagdad. Il est détenu dans une prison militaire, ont expliqué jeudi à Paris, lors d’un point presse à l’Institut du monde arabe, des membres de son comité de soutien, qui réclame sa libération immédiate. C’est un étrange message rédigé à la troisième personne, publié sur son profil Facebook, qui a donné l’alerte, lundi 28. Ce jour-là, Houria, l’une de ses sœurs, a reçu un appel téléphonique de son frère, passé de son lieu de détention. Il lui disait être « bien traité ».

Envoyé par le mensuel français Le Monde Diplomatique, Nadir Dendoune était entré le 16 janvier sur le territoire irakien, le plus légalement du monde, muni d’un visa de journaliste délivré par l’ambassade d’Irak à Paris. Sa mission : décrire la situation dix ans après l’opération militaire américaine. En 2003, Nadir Dendoune, opposant résolu à cette guerre, s’était rendu à Bagdad pour y faire office de « bouclier humain », aux abords d’une usine de traitement des eaux. La même, semble-t-il, que celle qu’il photographiait peu avant son interpellation du 23. Les Irakiens lui reprochent de ne pas s’être « déclaré auprès des autorités locales » et de ne pas avoir « demandé les autorisations pour prendre des photos », rapporte l’Agence France Presse.

« Faites du bruit pour Nadir Dendoune », incitent ses proches, qui craignent que sa réputation de journaliste militant – de la cause palestinienne, notamment – et son parcours en dehors des clous de la profession, ne lui aliènent le soutien des « grands médias », des chaînes de télévision en particulier. La mobilisation pour sa libération commence toutefois à prendre corps. Reporters sans frontières est sur le coup et une pétition mise en ligne la semaine dernière avait recueilli près de 14 000 signatures en quatre jours – « Atteignons au moins 20 000 », enjoint le site dédié à cette opération.

Vendredi en fin d’après-midi, une petite foule tenant des pancartes à l’effigie de Nadir Dendoune s’est réunie aux abords de la Fontaine des Innocents, dans le quartier du Châtelet, à Paris. Certains ne manquaient de comparer, pour s’en désoler, le battage médiatique fait autour de la libération de Florence Cassez et la relative indifférence, jusque-là, suscitée par l’arrestation de Nadir Dendoune. Des élus nationaux et européens, PC, PS et écologistes, étaient présents et ont pris la parole. Le soir même, TF1 consacrait un « trente secondes » en images à ce rassemblement, avec la voix « off » de Claire Chazal – une « couverture médias » qui rassurera peut-être le comité de soutien au prisonnier. Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent, le duo de tête du Front de Gauche, ont de leur côté engagé par écrit des démarches plus ou moins officielles pour exiger l’élargissement du reporter. L’ambassadeur d’Irak à Paris, qui a apporté sa caution au voyage de presse de l’envoyé spécial du Monde diplomatique, serait embarrassé, dit-on, par l’initiative prise à Bagdad par la sécurité irakienne à l’encontre du journaliste.

La diplomatie française s’active. Le cas « Dendoune » est remonté jusqu’à Laurent Fabius, même l’Elysée serait informé de l’affaire, croit savoir le comité de soutien, qui exige que la famille de Nadir Dendoune soit reçue par le Quai d’Orsay. Ce sera chose faite cet après-midi, la cellule chargée des Français détenus à l’étranger traitant semble-t-il le « dossier ». Samedi matin à Bagdad, le consul de France a pu rendre visite au journaliste dans sa prison, a appris Madjid Messaoudène, élu de Saint-Denis et membre du comité de soutien. « Il est bien traité, c’est tout ce qu’on sait pour l’instant », ajoute-t-il.

Mais qui est Nadir Dendoune ? C’est un fils d’ouvrier kabyle, il a un frère et sept sœurs. « Jeunesse difficile au pied des tours » – à l’orée de ses 20 ans, il est placé sous mandat de dépôt deux semaines durant, relate le Bondy Blog. Doué pour les études et doté d’un caractère trempé, il obtient en 2006 un diplôme du Centre de formation des journalistes de Paris. Il a écrit trois livres, qui sont autant d’engagements :  Journal de guerre d’un pacifiste, sur son expérience irakienne de 2003 ; Lettre ouverte à un fils d’immigré ; le dernier, Un tocard sur le toit du monde, raconte son ascension – totalement déraisonnable mais réussie – de l’Everest, ode au dépassement de soi. Arrivé au sommet, il y plante le drapeau algérien ainsi qu’un carton sur lequel il a griffonné le numéro de son département de naissance, le « 93 » – il dit avoir égaré le drapeau français en cours d’ascension, sans doute un acte manqué, comme il s’en explique dans un long et – disons-le – beau portrait paru dans Libération en 2009. L’identité, compliqué, compliqué…

Aujourd’hui, voilà que c’est cette France qui le travaille tant, qui se mobilise pour obtenir sa libération. Pas de quoi ricaner ou s’indigner. C’est l’honneur et la grandeur d’une nation que d’aller récupérer à l’étranger l’un des siens, fût-il vache avec elle, incarcéré très certainement à tort par un régime où il ne fait pas bon être journaliste, comme l’indiquent les rapports de Reporters sans frontières. Jeudi soir à l’Institut du monde arabe, il aurait dû assister à la projection d’un documentaire intitulé Palestine, qu’il a réalisé et dans lequel Israël, on s’en serait douté, n’apparaît pas à son avantage. L’auditorium Rafic Hariri était comble pour l’occasion. Rappelant les engagements du « tocard » – autodérision du banlieusard –, un membre de son comité de soutien en ajoutait un au tableau : il est pour le mariage gay.

Nadir Dendoune possède trois passeports, un français, un algérien, un australien (il a vécu sept ans en Australie). Il les a pris tous trois avec lui à Bagdad. « Il n’aurait pas dû », regrette son entourage. Les autorités irakiennes, amies des Etats-Unis, pas trop de l’Algérie, n’ont pas dû comprendre.

Hollande au Mali : Les sentiers de la gloire

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Un samedi à Bamako, le président normal s’est pris pour De Gaulle à Brazzaville. Heureux comme un pape, il se mit tout à coup à discourir, galvanisé par l’accueil que lui faisaient les autochtones, trouvant des accents qui sentaient son grand Charles, oubliant presque sa diction chaotique, certains diraient hésitante. Pour une fois, cet homme a réussi à faire une odelette sans caser des Heu…

Il nous expliqua, enfin par Maliens interposés, que la France était là-bas par pure solidarité, parce que, hein, nous n’avons aucun intérêt au Mali. Vous m’entendez bande de foutus néocolonialistes sarkozystes guainoïstes : AUCUN INTERÊT ! Accessoirement, l’armée française chasse les islamistes ou plutôt elle les repousse vers la Lybie, la Mauritanie ou l’Algérie ; qu’ils aillent se faire cuire leur couscous berbère ailleurs…

Vue d’ici, c’est vrai que la guerre est jolie : les uns avancent comme dans du beurre rance, les autres s’évaporent dans les sables du désert. Applaudissez, y’a rien à voir. Ou disons, pas grand-chose. Trois, quatre bombes intelligentes et hop, les villes se libèrent comme par magie dans l’allégresse et les embrassades (sauf pour les supposés « Arabes », qu’on ratonne dans l’indifférence générale, exactement comme on l’a fait, deux ans plus tôt avec les « Noirs » à Tripoli). Bientôt, c’est juré, la glorieuse armée malienne prendra le relais et entrera enfin dans l’Histoire – comme dirait l’Autre – aidée par ses alliés pressés d’en découdre : les touaregs n’ont qu’à bien se tenir, l’ordre règne au Nord-Mali.

On peut y croire. Ou pas. Pour ma part, je m’en tiens à l’analyse géopolitique déployée par Lino Ventura dans Les Barbouzes : « Et ta sœur elle habite toujours Tombouctou ? ».

La guerre au Mali n’est pas notre Vietnam

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mali hollande serval

mali hollande serval

Il faut se faire une raison : la guerre chevaleresque, celle où les  protagonistes se combattent sans merci, mais avec respect mutuel, fait désormais partie des légendes historiques illustrées par des œuvres littéraires grandioses mais surannées. La guerre ne fut jamais uniquement une affaire de gentlemen, pas plus que le simple affrontement d’ignobles salopards. Il y eut des hommes d’honneur dans la Wehrmacht nazie, et des pillards, violeurs et assassins dans les armées alliées. À la symétrie des forces correspondait une équivalence de la qualité morale d’ensemble des forces engagées (cela ne vaut pas, bien sûr, pour les hauts responsables politiques et militaires).

Dans nos modernes guerres, dites asymétriques, où des Etats développés et technologiquement avancés affrontent des entités non-étatiques ne disposant que d’un armement primitif, voire artisanal, il en va tout autrement. Le « faible » ne cherche pas à vaincre militairement l’adversaire, mais à ôter au « fort » la légitimité politique et morale de poursuivre son combat. Cette stratégie avait déjà été celle qui permit au général nord-Vietnamien Vo Nguyen Giap de venir à bout de la super-puissance américaine en 1975 : les offensives nord-vietnamiennes de la fin de la guerre, très coûteuses en vies humaines pour les assaillants, ne visaient pas des objectifs stratégiques majeurs imprenables, mais à tuer le maximum de soldats américains pour démoraliser l’arrière. Le taux des pertes nord-vietnamiennes était dix fois plus élevé que celui de l’US Army, mais cette dernière dut plier bagage en catastrophe, car la société américaine ne supportait plus de voir chaque jour à la télévision des avions remplis de cercueils décharger leur macabre cargaison. C’était la version terrestre de la tactique des kamikazés[1. On ne répétera jamais assez que kamikazé se prononce avec un é ouvert, comme karaté, et que ses objectifs étaient uniquement militaires, à la différence des commandos suicides jihadistes abusivement assimilés aux aviateurs japonais sacrifiés.] utilisée par le Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale. Parallèlement, la propagande communiste, relayée par les organisations pacifistes en Occident, se déchaînait pour dénoncer les crimes commis contre la population civile par le corps expéditionnaire US. Bien souvent, ces « crimes de guerres » étaient de la pure et simple invention, ou le résultat de tactique délibérée des militaires nord-vietnamiens d’agresser leurs ennemis à partir de zones densément peuplées.
Mais il s’agissait encore de l’affrontement d’armées dites régulières, et d’Etats rationnels capables de régler un conflit de manière classique (cessez-le-feu, armistice, négociations et traité de paix). Une amnistie générale était régulièrement incluse dans les accords de paix.
L’incrimination systématique de l’ennemi, et son assimilation aux grands criminels politico-militaires du XXe siècle n’était pas encore devenue un élément central de la rhétorique guerrière et une arme décisive dans un champ de bataille mondialisé, où l’opinion publique des pays démocratiques est objet de toutes les sollicitations.

À la différence des guerres post-coloniales, le conflit en cours entre les islamistes radicaux et les démocraties occidentales et leurs alliés n’est pas destiné à trouver une issue classique, comme celle décrite ci-dessus. Les jihadistes de toutes obédiences ne poursuivent aucun autre objectif ultime que l’établissement d’un califat mondial. Ils entendent l’imposer non seulement au Dar al Islam, les terres considérées par eux comme terre d’Islam, mais également au Dar al Harb, le territoire de la guerre, dominé par les infidèles, mais où les minorités musulmanes sont, à leurs yeux, l’avant-garde de l’islamisation future de ces pays. L’irréalisme de ce projet n’empêche pas ceux qui le portent de croire dur comme fer à son avènement inéluctable. Il ne peut donc pas s’établir entre les protagonistes de compromis westphalien assurant, pour un temps indéterminé, la paix et la prospérité des régions concernées.

Du côté occidental, il n’est plus tabou d’affirmer que le but ultime de la guerre est l’éradication (en langage clair, l’anéantissement) des terroristes jihadistes, comme l’a déclaré Jean-Yves Le Drian  au début de l’opération Serval au Mali.
Dans cette lutte contre les groupes armés islamistes radicaux, une arme s’est révélée redoutablement efficace depuis sa généralisation en 2008 : les drones dotés de missiles capables d’atteindre un objectif de taille limitée avec une très grande précision (frappes chirurgicales), et dont l’utilisation présente zéro risque pour le militaire chargé de guider l’engin à partir d’une base située en Floride ou au Nevada. Elle a permis l’élimination ciblée de chefs jihadistes au Pakistan, en Somalie et au Yémen, ainsi que d’unités combattantes de talibans en Afghanistan. C’est l’exact inverse de l’arme préférée des terroristes islamiques, l’attentat suicide : elle cible l’ennemi repéré, identifié et lui seul. Elle ne met pas en danger la vie de celui à qui on ordonne de l’utiliser. L’attentat suicide, modèle islamique, tue à coup sûr celui qui le perpètre, vise essentiellement des civils innocents, et exceptionnellement des forces armées ennemies.

La diabolisation de la guerre des drones est donc devenue une priorité des jihadistes, car elle leur cause des dommages considérables. Ils essaient donc de monter en épingle les inévitables « bavures » que même les armes les plus sophistiquées ne peuvent éviter, surtout lorsque les terroristes se terrent à dessein au milieu des populations civiles qui n’en peuvent mais. Chez nous, quelques idiots utiles, modèle Hessel, s’empressent de leur faire écho. L’attentat suicide ? C’est pour ces mêmes imbéciles le dernier recours du dominé désespéré, donc moralement moins condamnable que le drone diaboliquement techno. C’est un point de vue…