En 2008, il gravissait l’Everest, il est aujourd’hui incarcéré en Irak. Le journaliste français Nadir Dendoune, 40 ans, né et domicilié en Seine-Saint-Denis, a été arrêté le 23 janvier à Bagdad. Il est détenu dans une prison militaire, ont expliqué jeudi à Paris, lors d’un point presse à l’Institut du monde arabe, des membres de son comité de soutien, qui réclame sa libération immédiate. C’est un étrange message rédigé à la troisième personne, publié sur son profil Facebook, qui a donné l’alerte, lundi 28. Ce jour-là, Houria, l’une de ses sœurs, a reçu un appel téléphonique de son frère, passé de son lieu de détention. Il lui disait être « bien traité ».

Envoyé par le mensuel français Le Monde Diplomatique, Nadir Dendoune était entré le 16 janvier sur le territoire irakien, le plus légalement du monde, muni d’un visa de journaliste délivré par l’ambassade d’Irak à Paris. Sa mission : décrire la situation dix ans après l’opération militaire américaine. En 2003, Nadir Dendoune, opposant résolu à cette guerre, s’était rendu à Bagdad pour y faire office de « bouclier humain », aux abords d’une usine de traitement des eaux. La même, semble-t-il, que celle qu’il photographiait peu avant son interpellation du 23. Les Irakiens lui reprochent de ne pas s’être « déclaré auprès des autorités locales » et de ne pas avoir « demandé les autorisations pour prendre des photos », rapporte l’Agence France Presse.

« Faites du bruit pour Nadir Dendoune », incitent ses proches, qui craignent que sa réputation de journaliste militant – de la cause palestinienne, notamment – et son parcours en dehors des clous de la profession, ne lui aliènent le soutien des « grands médias », des chaînes de télévision en particulier. La mobilisation pour sa libération commence toutefois à prendre corps. Reporters sans frontières est sur le coup et une pétition mise en ligne la semaine dernière avait recueilli près de 14 000 signatures en quatre jours – « Atteignons au moins 20 000 », enjoint le site dédié à cette opération.

Vendredi en fin d’après-midi, une petite foule tenant des pancartes à l’effigie de Nadir Dendoune s’est réunie aux abords de la Fontaine des Innocents, dans le quartier du Châtelet, à Paris. Certains ne manquaient de comparer, pour s’en désoler, le battage médiatique fait autour de la libération de Florence Cassez et la relative indifférence, jusque-là, suscitée par l’arrestation de Nadir Dendoune. Des élus nationaux et européens, PC, PS et écologistes, étaient présents et ont pris la parole. Le soir même, TF1 consacrait un « trente secondes » en images à ce rassemblement, avec la voix « off » de Claire Chazal – une « couverture médias » qui rassurera peut-être le comité de soutien au prisonnier. Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent, le duo de tête du Front de Gauche, ont de leur côté engagé par écrit des démarches plus ou moins officielles pour exiger l’élargissement du reporter. L’ambassadeur d’Irak à Paris, qui a apporté sa caution au voyage de presse de l’envoyé spécial du Monde diplomatique, serait embarrassé, dit-on, par l’initiative prise à Bagdad par la sécurité irakienne à l’encontre du journaliste.

La diplomatie française s’active. Le cas « Dendoune » est remonté jusqu’à Laurent Fabius, même l’Elysée serait informé de l’affaire, croit savoir le comité de soutien, qui exige que la famille de Nadir Dendoune soit reçue par le Quai d’Orsay. Ce sera chose faite cet après-midi, la cellule chargée des Français détenus à l’étranger traitant semble-t-il le « dossier ». Samedi matin à Bagdad, le consul de France a pu rendre visite au journaliste dans sa prison, a appris Madjid Messaoudène, élu de Saint-Denis et membre du comité de soutien. « Il est bien traité, c’est tout ce qu’on sait pour l’instant », ajoute-t-il.

Mais qui est Nadir Dendoune ? C’est un fils d’ouvrier kabyle, il a un frère et sept sœurs. « Jeunesse difficile au pied des tours » – à l’orée de ses 20 ans, il est placé sous mandat de dépôt deux semaines durant, relate le Bondy Blog. Doué pour les études et doté d’un caractère trempé, il obtient en 2006 un diplôme du Centre de formation des journalistes de Paris. Il a écrit trois livres, qui sont autant d’engagements :  Journal de guerre d’un pacifiste, sur son expérience irakienne de 2003 ; Lettre ouverte à un fils d’immigré ; le dernier, Un tocard sur le toit du monde, raconte son ascension – totalement déraisonnable mais réussie – de l’Everest, ode au dépassement de soi. Arrivé au sommet, il y plante le drapeau algérien ainsi qu’un carton sur lequel il a griffonné le numéro de son département de naissance, le « 93 » – il dit avoir égaré le drapeau français en cours d’ascension, sans doute un acte manqué, comme il s’en explique dans un long et – disons-le – beau portrait paru dans Libération en 2009. L’identité, compliqué, compliqué…

Aujourd’hui, voilà que c’est cette France qui le travaille tant, qui se mobilise pour obtenir sa libération. Pas de quoi ricaner ou s’indigner. C’est l’honneur et la grandeur d’une nation que d’aller récupérer à l’étranger l’un des siens, fût-il vache avec elle, incarcéré très certainement à tort par un régime où il ne fait pas bon être journaliste, comme l’indiquent les rapports de Reporters sans frontières. Jeudi soir à l’Institut du monde arabe, il aurait dû assister à la projection d’un documentaire intitulé Palestine, qu’il a réalisé et dans lequel Israël, on s’en serait douté, n’apparaît pas à son avantage. L’auditorium Rafic Hariri était comble pour l’occasion. Rappelant les engagements du « tocard » – autodérision du banlieusard –, un membre de son comité de soutien en ajoutait un au tableau : il est pour le mariage gay.

Nadir Dendoune possède trois passeports, un français, un algérien, un australien (il a vécu sept ans en Australie). Il les a pris tous trois avec lui à Bagdad. « Il n’aurait pas dû », regrette son entourage. Les autorités irakiennes, amies des Etats-Unis, pas trop de l’Algérie, n’ont pas dû comprendre.

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