Le plan de protection de l’atmosphère en Île-de-France envisage de faire interdire par arrêté préfectoral les cheminées à foyers ouverts d’ici à 2015. Il s’agirait de nous protéger des particules fines (en Ile-de-France ces cheminées seraient responsables de 28% des émissions et de 50% en plein hiver), sans parler du dioxyde d’azote, du monoxyde de carbone et autres « composés aromatiques organiques ». Des pourcentages de toute manière incomparables à ceux résultant du trafic routier, comme le reconnaît madame Gassin, la vice-présidente verte du conseil régional, pour laquelle il ne faudrait pas « laisser les particules de bois cacher la forêt du diesel ». Mais ne seraient plus tolérés que les cheminées à foyers fermés (les inserts) et les poêles.

L’interdiction prévue concerne potentiellement 125 000 cheminées des zones urbaines d’Île-de-France – à comparer aux 4,5 millions de ménages de la région. Faut-il qu’ils en brûlent du bois leurs heureux possesseurs, pour atteindre les pourcentages de pollution indiqués. Or qui, en 2013, se chauffe avec un foyer ouvert en Île-de-France ? Personne ou presque. Ceux qui veulent utiliser un chauffage par bois sont depuis longtemps passés à l’insert ou un poêle, qui ont un rendement nettement supérieur et peuvent être pris en compte fiscalement au titre des économies d’énergie. On aimerait d’ailleurs savoir quel aura été l’impact de cette politique « environnementale » qui a favorisé le développement du chauffage au bois, avec certes des produits qui ont un mode de combustion moins producteur de particules fines, mais qui en génèrent en continu. Mais le foyer fermé a l’excuse de l’énergétiquement correct. On aimerait aussi obtenir des précisions sur les chiffres annoncés pour ces foyers ouverts qui ne sont qu’épisodiquement mis en marche. 28% de la pollution en dehors des mois d’hiver ? Même si le parisien est un incorrigible romantique qui ne peut séduire qu’au coin du feu, même si, pour le versaillais, la cheminée est un élément essentiel de standing social, les feux de cheminée en Île-de-France sont quand même moins fréquents de mai à octobre !

La véritable question est de savoir à quoi sert actuellement le foyer ouvert. Or il ne sert pas à se chauffer, il sert à se faire plaisir, sans autre intérêt, et c’est cela qu’on ne lui pardonne pas. Car ce ne sont pas deux conceptions du chauffage, mais bien deux conceptions du monde qui opposent foyer ouvert et foyer fermé : la cheminée, c’est la flambée aristocratique ; l’insert ou le poêle, c’est le chauffage petit bourgeois. L’un se pense comme un plaisir esthétique, l’autre comme une nécessité subventionnée.

Le foyer ouvert c’est un feu qui vit. Avec ses craquements, ses pétillements, ses projections de braises. C’est une odeur différente selon les essences brûlées, cette odeur contre laquelle on veut nous mettre en garde – et ce au moment où le possesseur de foyer fermé croit bon d’allumer à chaque réception une kyrielle de bougies aux noms improbables (« soir d’été au Kurdistan », « thé vert de Marrakech », et pourquoi pas un jour « jardin sur l’Oronte »), qui vous collent des migraines comme seuls souvenirs. Une cheminée, c’est une lumière particulière dans la pièce, cette lueur de flammes dansantes qui rend les corps plus beaux, qui estompe les fatigues. Une cheminée c’est une sensualité, on attend encore celle des poêles. On aperçoit vaguement les flammes derrière une petite vitre, tant du moins qu’elle reste propre, on sent une chaleur – parfois excessive -, on entend l’éventuelle soufflerie, et puis ? Rien. On peut rester des heures hypnotisé devant un feu, pas devant un poêle. Et quand le barbare étendait sa conquête devant sa cheminée sur une peau de bête, cela avait plus de gueule que les secousses spasmodiques du petit bourgeois sur le tapis Ikea posé devant son poêle …

La cheminée, c’est aussi la tradition et la transmission de l’art difficile du feu – ne serait-ce bien souvent que pour l’empêcher de fumer et de nous faire regretter alors les seules particules fines. Dans une cheminée, on use avec soin du petit bois jusqu’aux bûches, on les dresse, on les étag, de manière différente selon les foyers ou selon le vent qui souffle au dehors. C’est un art que l’on se transmet souvent de père en fils, car – mais c’est peut-être là encore une tare de la cheminée – c’est traditionnellement aux mâles de la maison que revient de s’occuper du feu. Dans un insert ou un poêle au contraire, n’importe qui peut mettre n’importe quoi à n’importe quel moment, et pourvu que le feu ait pris, ce qui est facile, tout sera brûlé. Le foyer fermé, c’est la technique industrielle qui triomphe de l’artisanat.

La cheminée c’est le feu – presque – sans intérêt pratique. On cuit côté face mais on se gèle le dos en même temps. Son rendement est d’une pauvreté à faire hurler un technocrate bruxellois. On l’a dit, le chauffage n’est plus sa priorité. Avec le foyer fermé si. Avec lui, on se chauffe, on fait des économies et on sauve la planète. Ce mélange sordide d’utilitarisme petit bourgeois, de mesquinerie et de bonne conscience fait du possesseur de foyer fermé un précipité de bobo, une sorte de solution chimiquement pure.

Enfin, alors que la cheminée ouverte ne laisse pas de place à l’ego – si ce n’est au plaisir de celui qui a réussi à ne pas la faire fumer -, le poêle remplace chez le mâle bobo une voiture par trop discréditée, et les discussions entre heureux possesseurs retrouvent les vieux schémas : ils ont le plus gros poêle, celui dans lequel on peut mettre le plus de bois (ah, ces bons vieux symboles phalliques) ; ils ont la meilleure marque, un modèle nordique de préférence, suédois ou norvégien ; ils discutent sans fin du taux de rendement (80% ? 85% ? plus ?) ou des éléments techniques (double combustion ? triple ? quintuple ?).

Chauffés et subventionnés, ils pourraient se satisfaire de ce qu’ils ont, mais ce serait trop leur demander. Au fond d’eux-mêmes ils savent bien qu’ils n’ont qu’un triste moyen de chauffage pratique, sans aucune classe. Ils pensent alors à la joie simple du possesseur de cheminée et l’envient. Et c’est peut-être de cette envie qu’est né le projet en cours…

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Christophe Boutin
est professeur de droit public à l'université de Caen.Il est l'auteur des "grands discours du XXe siècle" publié chez Flammarion
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