On construit souvent de bien belles histoires autour des trains. Les trains traversent les paysages avec majesté, peuplés d’aventuriers qui habitent dans l’Oise et travaillent à La Défense, et qui se livrent à ce que les géographes à lunettes carrées appellent une « migration pendulaire ». Les trains, qui sont des joyaux technologiques fonctionnant à l’énergie nucléaire mais restent vulnérables aux feuilles mortes tombant sur les voies, transportent aussi du fret, des lettres de jadis en papier voyageant dans des sacs postaux et des amoureux transis qui vivent un amour longue distance. Tout cela est plein de poésie, autant que les passages à niveau, les vaches normandes, les bogies, les pantographes effleurant les caténaires, les malencontreux « incidents de personne » sur les voies, l’attaque du train postal, le transsibérien dans un paysage enneigé, Jean Gabin domptant La Bête humaine de Jean Renoir, adapté de Zola…

On comprend mieux la fascination des cheminots et de Julien Coupat pour la chose ferroviaire. Le voyage en train est une expérience qui peut ébranler les êtres les plus sensibles. Le monde entier a frémi en apprenant qu’une femme de ménage suédoise avait cru bon de « détourner » il y a quelques jours un train et de le lancer à pleine vitesse dans un immeuble innocent qui n’avait absolument rien demandé. « Le train est complètement détruit », a déclaré à l’AFP le porte-parole de la société de transports public de Stockholm, Jesper Pettersson. La femme de ménage, elle, est encore en état d’utilisation, mais de la tôle a aussi été froissée. Coup de folie ? Coup d’éclat ? Déraillement terroriste ? La Suède a eu peur, avant de découvrir que c’est en tripotant les commandes du train que la femme de ménage a provoqué le drame : « Tout porte à croire qu’il s’est agi d’un accident pur et simple dans lequel plusieurs circonstances fortuites et malheureuses ont conduit la femme à mettre le train en marche quand elle faisait le ménage », a déclaré le procureur chargé de l’affaire à l’AFP.

Mais il n’y a pas qu’en Suède que la chose ferroviaire peut provoquer un vif émoi. On a appris, dans les pages de la revue La Vie du Rail que des cadres supérieurs de la SNCF craignaient de prendre le train de banlieue : « Le futur siège de la SNCF à Saint-Denis, où doit débarquer l’été prochain tout l’état-major de l’entreprise en provenance de Montparnasse, fait l’objet de toutes les attentions. Surtout depuis la médiatisation d’agressions, dans le secteur, de cadres d’Orange et autres grandes entreprises lors de leur trajet domicile – travail. Il est donc prévu qu’à la descente du RER D, les agents puissent se rendre directement depuis le quai jusqu’au siège, par un cheminement privé et sans avoir à sortir des emprises SNCF. La Direction envisage, également, le renforcement des effectifs de la SUGE (« Surveillance Générale », NDLR) sur ces quais. Il ne reste plus qu’à réserver des rames pour avoir un transport totalement sécurisé… ». Les sarcasmes vont bon train dans la presse ferroviaire, et ça fait plaisir. Mais de là à ironiser, non sans une pointe de cynisme, sur le tableau tragi-comique et même délicieusement bouffon de dirigeants proprets et tremblants de la SNCF qui frémiraient à l’idée même de prendre le train de banlieue pour rallier leurs bureaux… ne cédons pas à l’écueil de la bassesse…

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