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Le luxe, c’est pas du luxe !

Le luxe, c’est pas du luxe !

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Il semble qu’on perde de vue, aujourd’hui, une certaine idée du luxe, sous l’influence néfaste de deux puritanismes. Pour faire sommaire, il existe des puritains de gauche pour lesquels la Beauté même a toujours été vaguement suspecte ; et des puritains de droite qui prétendent que le luxe récompense le mérite personnel, mais n’obéit pas à une vocation supérieure. Les seconds devraient se voir interdire de posséder quoi que ce soit, et les premiers être déclarés ennemis du genre humain. Ces deux visions restreintes ne sont au fond qu’un même blasphème contre l’indispensable éclat de la pompe et de la pourpre.

La laideur des architectures communistes nous l’a suffisamment démontré : il semble que, pour les utopistes égalitaires, toute forme de Beauté soit une insulte au prolétariat et, au nom d’une morale étriquée, ceux-là se sont mis à craindre l’expression de tout luxe comme les chrétiens doloristes suspectaient Satan derrière chaque bonheur humain. La haute culture elle-même, dite « bourgeoise » par de nombreux marxistes, n’apparaissait plus ainsi comme une voie d’élévation personnelle, mais comme une frivolité coupable, un marqueur de caste, un moyen d’oppression parmi d’autres. Finalement, ces idéologies défendent, au nom d’une égalité abstraite, les moyens concrets de la survie animale, autrement dit la possibilité, pour une espèce, de se perpétuer intégralement au sein de blockhaus uniformes. Au prix de la dignité de l’homme, car la dignité de l’homme est un poème au sujet du crépuscule, ou les plumes chatoyantes hérissées sur le crâne d’un guerrier cherokee. Et aussi, sans doute, l’aptitude à verser son sang pour des principes supérieurs.[access capability=”lire_inedits”]

La vulgarité de beaucoup de « possédants » actuels, qui stimule de façon compréhensible le ressentiment des égalitaristes, vient probablement du fait qu’ils ont oublié que la richesse impliquait une forte responsabilité. Les anciennes aristocraties étaient sur-éduquées, et dans le sens de l’éducation générale, en vue d’être en mesure d’assumer leur héritage, tant symbolique que physique ; prédominait chez elles, tant bien que mal, la notion de responsabilité. Les nouvelles classes dominantes, puisqu’elles s’estiment seules créatrices de leurs fortunes, croient souvent que celle-ci est la preuve de leur valeur et, par conséquent, leur autorise tout. Ainsi, la racaille d’en bas et celle d’en haut peuvent-elles communier dans cette morale de chef de gang, de parrain. Pour les uns et les autres, le luxe est avant tout l’expression de leur vanité et trahit leur inculture crasse, parce qu’il est difficile de trouver le temps d’affiner son goût lorsqu’on est requis par des nécessités de bas commerce (qu’il s’agisse de vendre des yaourts ou du shit). La nullité d’une grande partie de l’art contemporain tient à la nullité de ses mécènes. D’autre part, les belles manières et le scrupule de l’honneur ne vont plus de pair avec la fortune. Celle-ci a donc toujours moins de chance de se développer sur une base spirituelle suffisante. Or, sur un mauvais terrain, la fortune n’est jamais que l’engrais de l’ordure.

Il ne s’agit pas, pour autant, d’oublier que le luxe véritable est la preuve sensible de la haute dignité de l’homme. Non pas l’or qui compense la misère intérieure, mais l’or qui rend prégnante la richesse que l’homme porte en lui. En cela, la pompe est une nécessité sociale. Les médiévaux l’avaient compris, quand les clochards pouvaient contempler, comme tous, les vitraux des cathédrales. Il y a cette splendeur en l’homme, il y a ce grandiose et cette munificence, il y a cette orgie de couleurs et d’or ; y compris dissimulés sous des haillons, et cette richesse doit être défendue.

Georges Mathieu, le grand peintre de l’abstraction lyrique qui nous a quittés en juin 2012, a défendu toute son existence une telle vision. Virtuose et prodigue, il pratiquait la peinture comme le luxe le plus urgent à offrir, et il transforma, entre autres, les anciennes pièces de 10 francs en talismans futuristes. Son art révélait la dynamique de la Beauté : un apparent gaspillage d’énergie, une saturation de signes qui n’ont de fin qu’en eux-mêmes, mais qui manifestent avec fracas la richesse enfermée dans les êtres et les choses. Une richesse non utilitaire, une splendeur pure, un luxe arrogant semblable à la pompe orthodoxe ou catholique qui a toujours fait frémir les bégueules et les caractères épais.

Au fond, les classes les plus « riches » ne sont décentes que dans la mesure où elles relaient cette richesse-là. Sans elle, l’homme ne mérite peut-être même pas d’être nourri. Car cette richesse appartient à tous.[/access]

*Photo : twm1340.

Janvier 2013 . N°55

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaque

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