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Dix façons de se faire traiter de bien-pensant

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taubira droite mariage

1. Trouver que l’appellation médiatique : « salle de shoot » pour « endroit où consommer de manière digne et sécurisée, par voie injectable (héroïne, cocaïne) ou fumable (crack), des produits achetés à l’extérieur » est déjà une manière de pourrir le débat et de confondre un problème sanitaire avec un problème sécuritaire.

2. Penser que la loi sur le mariage pour tous, sans PMA et sans GPA (un mariage pour tous « sec » comme il y a eu un quinquennat du même nom voté en 2000) n’est pas une révolution ni un changement de civilisation.

3. Estimer que l’attaque du TGV à la sortie de la gare de Marseille par une centaine de voyous, qui prétendaient « tourner un clip » me pose plus de questions sur l’état de la société qu’elle ne m’apporte de preuves sur la violence de la jeunesse.

4. Être assez peu étonné en apprenant par un sondage qu’un Français sur trois adhère aux idées du Front National mais qu’ils ne croient pas aux solutions de ce parti. Je ne sais pas, comme si Fabius l’avait dit en son temps, le Front National pose les bonnes questions mais en tout cas il doit bien mal les poser.

5. Être beaucoup plus étonné, en revanche, dans ce sondage TNS Sofres, de trouver des chiffres qui correspondent assez peu à la présentation médiatique de l’enquête : il n’y a que 32 % des Français qui seraient favorables au rétablissement de la peine de mort. Chapeau pour le sang froid des 68% restants.

6. Être légèrement agacé, dans ce sondage, de voir que la première proposition, « On ne défend pas assez les valeurs traditionnelles en France », et avec laquelle 72% des sondés sont d’accord, est interprétée comme symptomatique d’une droitisation du pays. Parce que c’est quoi, des valeurs traditionnelles ? Des valeurs de droite ? Vraiment ? Liberté, égalité, fraternité sont des valeurs traditionnelles, non ? Et elles seraient le monopole de l’UMP et/ou du FN ?  L’amour de sa famille, de son pays, du travail bien fait, c’est de droite ? La responsabilité, le sens de la parole donnée aussi ? C’est comme si je disais que la solidarité, vieille valeur traditionnelle française, appartenait seulement à la gauche…

7. Trouver que Christiane Taubira s’est montrée une grande oratrice et a commis au moins deux choses qui me la rendent définitivement sympathique : elle a cité un poète à la tribune et elle a eu un fou rire. On est loin du robot multiculturaliste caricaturé par la droite.

8. Persister à penser que le vote des étrangers aux élections locales est un mode d’intégration et non l’intention satanique de la gauche de faire entrer la charia dans les conseils municipaux. D’ailleurs, je crois me souvenir que le candidat Sarkozy n’y était pas  opposé : « J’ai considéré que le droit de vote aux seules municipales, pour des étrangers présents depuis dix ans sur le territoire national, respectant nos loi, payant leurs impôts, et ayant des papiers était une question qui devait être ouverte. En ce qui me concerne, j’y suis favorable », Calais, 2005.

9. Être persuadé que, dans leur immense majorité, les fonctionnaires sont honnêtes, utiles et assurent à leur manière la cohésion sociale, ou ce qu’il en reste. Ne pas employer le mot « prise d’otage » quand ils font grève, surtout quand il y en a des vrais, d’otages, au Mali. Refuser de les opposer aux salariés du privé qui seraient maltraités en comparaison. Ils devraient d’ailleurs se méfier, les salariés du privé, quand on désigne les fonctionnaires à leur vindicte. En général, ce n’est pas pour leur proposer la sécurité de l’emploi mais pour la retirer aux fonctionnaires, justement. Et quand je pense que c’est la gauche qu’on accuse de vouloir niveler par le bas…

10. Expliquer à Johnny Hallyday quand il écrit dans ses mémoires, par le biais de la plume d’Amanda Sthers : «  Je n’aime pas la médiocrité, je pense que la gauche pousse vers ça » que ce n’est pas très original par les temps qui courent, que Depardieu a joué cette partition mieux que lui, qu’il est venu chanter plusieurs fois pour des milliers de médiocres à la Fête de l’Huma :

« Excuse-moi partenaire
De venir à toi
C’est avec ma  gauche
Que tu danses là ! »

*Photo : Parti socialiste.

Banquiers, rendez des comptes !

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banques ue bce

Les salauds dorment en paix est un film policier d’Akira Kurosawa, apparu sur nos écrans en 1960. Eh bien, les salauds de notre temps ont, comme leurs prédécesseurs, le privilège d’échapper aux tourments de l’âme qui accablent tant d’entre nous. Et si les banquiers de notre temps sont des salauds, à quelques cas d’espèce près, ils peuvent poursuivre leur mauvaise besogne tant qu’ils échapperont à la faillite.

Soyons clairs : ce sont bien les agissements de nos chers banquiers qui ont conduit au séisme de 2008 et à l’interminable agonie de l’expérience néolibérale qui s’en est ensuivie[1. Voir la réflexion éclairante de Jeremy Perrin, « Vers une crise perpétuelle » ou « L’interminable agonie du néolibéralisme » in Le Débat, n° 172, novembre-décembre 2012.]. Car si les banquiers sont riches, ce n’est pas avec leur argent qu’ils prennent le risque de leurs entreprises particulières − n’en déplaise à certains lecteurs de Causeur encore attardés dans leurs rêves d’enfance −, mais avec l’argent des autres ou l’argent qui se crée à leurs guichets ou à ceux de la Banque centrale. Le procès des banques et des banquiers ne doit pas être celui d’une oligarchie de vulgaires prédateurs qui auraient accaparé la richesse du monde. C’est celui d’une corporation d’incapables qui s’est présentée à la face du monde comme le démiurge d’une nouvelle économie. Ce procès peut se faire à partir d’illustrations éclairantes que nous connaissons tous, mais que nous connaissons mal parce que la relation médiatique qui en a été faite a été souvent biaisée : la bulle du crédit hypothécaire américain, le surendettement de l’État grec, la folie bancaire irlandaise, l’aventure espagnole, sans doute maintenant la bulle du marché de la dette en Europe. À chaque fois, ceux qu’on appelle les « banquiers » ont fait étalage d’un mélange explosif d’imprudence et d’incompétence et, pour tout dire, d’irresponsabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Irresponsables, donc non coupables

Qu’est-ce qu’une banque ? Aussi bête que semble cette question, il est fondamental d’y répondre. Primo, c’est un organisme qui collecte de l’argent. Deuxio, c’est un organisme qui prête de l’argent. Tertio, c’est un organisme qui spécule avec des valeurs. Quelques mots suffisent à énoncer les métiers de la banque. Ils pourraient clore le débat : en réalité, ils l’ouvrent. On peut en effet collecter de l’argent sans en prêter en parallèle. Dans l’histoire financière du monde moderne, il a existé de nombreux organismes de dépôt et d’épargne qui se satisfaisaient de garder dans leurs coffres-forts ou sur leurs comptes l’argent de tous ceux qui ne voulaient pas le conserver par devers eux. C’était le métier dela grande Banque d’Amsterdam, créée en 1609 ; c’était aussi, après-guerre, celui des CCP, dontla Banque Postalea recueilli l’héritage. Mais le service de ces organismes était le plus souvent coûteux, car les droits de garde constituaient leurs seules rémunérations.

On peut aussi prêter de l’argent sans en collecter au préalable. De non moins nombreux organismes ont prêté de l’argent qu’ils créaient sous leur propre responsabilité, comme ces banques écossaises du XVIIIe siècle qui imprimaient des billets libellés dans leur monnaie de banque[2. De là vient la formule de la « planche à billets ». Il n’était possible de créer de la monnaie qu’en imprimant des billets. Il va de soi que la formule ne veut plus rien dire. Ensuite, le stylo du banquier a pris le relais de la machine à imprimer, enfin le clavier d’ordinateur. L’impression des billets, pour répondre à la demande des usagers de la monnaie, ne fait que diffuser sous une autre forme de la monnaie émise au préalable.], en faisant le pari du remboursement par leurs emprunteurs qui étaient le plus souvent des agriculteurs, des éleveurs, des négociants, des manufacturiers. L’essor américain du XIXe siècle, épisode passablement anarchique, s’est appuyé sur l’émission de multiples monnaies par de simples négociants et artisans – le maréchal-ferrant, le croque-mort – qui réglaient commodément leurs factures par cette entremise.

On peut aussi spéculer sur les valeurs sans être une banque aux deux premiers sens du terme. Il en est ainsi depuis que les bourses existent. La Bourse de Londres, créée dès le XVIe siècle, peut faire figure de tout premier modèle. Avant l’apparition, à la fin du XVIIe siècle, de la cotation des actions de sociétés, on y traitait principalement des effets de commerce et des monnaies métalliques. Mais les intervenants de ces marchés étaient et peuvent toujours être des particuliers ou des professionnels risquant leurs avoirs personnels.

Or, la banque commerciale d’aujourd’hui a la faculté de combiner ces trois métiers. Elle collecte des dépôts et propose des placements à sa clientèle de déposants. Cette activité n’est pas concurrentielle du fait que nous sommes obligés d’avoir une banque : elle s’appuie donc sur un marché captif. Mais cette activité de collecte fournit une base commode pour proposer ensuite des services de prêt proprement dits, éventuellement assortis de conseils aux particuliers et aux entreprises. Enfin, et c’est l’une des plus grandes novations de ces trente dernières années, les banques commerciales ont superposé à ces métiers des activités de trading sur les valeurs de toutes sortes, représentées par les actions, les titres d’emprunt, les matières premières, les devises. Et elles le font pour leur propre compte, et non plus seulement pour répondre aux besoins de leurs clients.

Ces banques commerciales aux activités superposées disposent aussi d’une faculté décisive et d’un privilège. La faculté décisive est l’accès aux marchés internationaux du crédit en tant que prêteurs mais aussi emprunteurs, comme toutes les sociétés cotées. Le privilège consiste dans l’accès aux guichets de la Banque centrale pour se refinancer, accès qui n’est ouvert à aucun autre acteur économique, ni les banques d’affaires, ni non plus, depuis quelques décennies, les États.

Le système bancaire occidental a démultiplié son business depuis trente bonnes années en cumulant les trois métiers historiques exercés avec le bénéfice de son double accès aux marchés du crédit et aux guichets des Banques centrales. Il a ainsi créé à certains endroits et à certains moments, une grande prospérité économique, plus ou moins réelle, plus ou moins factice. Et généré différentes bulles dont nous payons toujours les pots cassés.

De la Californie à l’Espagne

La crise de la dette privée américaine qui a précipité l’Occident dans sa grande récession n’a pu survenir que dans le contexte favorable offert par la politique de la Réserve fédérale présidée par Alan Greenspan. Pour surmonter une première récession, intervenue en 2001, le Banquier central américain a ouvert les vannes du crédit, inscrivant le taux de refinancement au plus bas niveau historique de 1%[3. Il est à 0% depuis 2009, sous la direction de Ben Bernanke, qui a prévu de poursuivre sa politique d’argent gratuit jusqu’à 2014 au moins.]. Mais la responsabilité de la Banque de Washington n’est engagée que parce qu’elle a encouragé la distribution discrétionnaire de prêts à la consommation et au logement par les banques commerciales alors qu’elle aurait pu, et dû, freiner cette distribution. La progression de ces catégories de prêts s’est poursuivie sans interruption deux décennies durant. L’affaire dite du « subprime rate », qui illustre fortement le laxisme du crédit bancaire, ne montre qu’un aspect du surendettement global des particuliers américains dont les engagements atteignaient, à la veille de la crise, 100% du PIB[4. Il est depuis revenu à 85% du PIB.]. Le plus remarquable est que cette politique de crédit débridée ait été poursuivie dans un pays classé au premier rang de la richesse mondiale où, de surcroît, deux foyers sur trois étaient déjà propriétaires de leur logement. Le surendettement résulte d’une politique volontaire des acteurs du système bancaire, banques commerciales et Banque centrale.

S’agissant de la faillite grecque, il ne suffit pas de s’appesantir sur l’improductivité du travailleur et l’incivisme du contribuable local[5. Le meilleur éclairage, à notre connaissance, a été donné par Michael Lewis dans Boomerang, Voyage vers un nouveau tiers monde, Ed. Sonatine.]. Le désastre engage la responsabilité de l’État, du secteur public et des autorités de contrôle de Bruxelles et de Francfort qui, telle sœur Anne, n’ont rien vu venir malgré les faisceaux d’indicateurs dont elles disposaient. Mais il engage aussi les banques, les grecques, bien sûr, mais surtout les banques du reste de l’Europe qui, des années durant, ont souscrit les yeux fermés les emprunts émis par un pays déjà pris en flagrant délit de falsification de ses comptes publics, à la veille de son inclusion dans la zone euro, et de détournement des aides internationales au moment de la préparation des Jeux olympiques de 2004. Car, et c’est là un point essentiel, qui concerne l’ensemble du monde occidental sans exception, la souscription des emprunts est réservée à des banques choisies par les Trésors publics, les « Primary dealers » ou, dans la définition française, les « Spécialistes en valeurs du Trésor ».

Nul besoin d’exhorter les épargnants à ne pas souscrire les emprunts des États, comme l’a fait Georges Kaplan dans le numéro 54 de Causeur, puisque cela leur est interdit, d’un commun accord entre l’administration du Trésor et les banques[6. Il était encore possible, il y dix ans de cela, de souscrire des obligations publiques aux guichets des Trésoreries Paieries générales. Ce service a été fermé à la demande des banques.]. Ce privilège accordé aux banques pose un double problème. Sur le fond d’abord : le fait de réserver cette souscription à certains acteurs professionnels porte une atteinte caractérisée à la liberté de l’épargnant : rien de moins libéral que cette procédure. Sur les résultats obtenus ensuite : le monitoring de la dette publique par les banques, dans toute l’aire occidentale, n’a pas fait obstacle à sa constante augmentation. Cela fait vingt ans que les banquiers ou leurs représentants s’égosillent, sur les tréteaux des médias et sur ceux des colloques ou des universités d’été, à propos de la gestion laxiste des États. Or, leur incrimination constante de la défaillance des gestionnaires publics ne les pas empêchés de souscrire constamment les emprunts émis par ces derniers. Nul besoin de chercher l’erreur. La souscription des emprunts publics se fait sur la base d’un troc entre l’État, dont la gestion est rendue momentanément plus confortable, et les banquiers réservataires qui peuvent à loisir développer leurs activités sous la protection bienveillante de l’administration de tutelle[7. Ce point est développé dans mon dernier ouvrage, La Grande récession (depuis 2005), Ed. Gallimard Collection Folio actuel, 2012.].

La faillite du « Tigre celtique », nom flatteur qu’avaient accordé à l’Irlande quelques économistes quand ce pays faisait illusion par sa prospérité apparente, est celle de ses banques. Dans ce cas, comme dans bien d’autres, la présentation médiatique a plutôt obscurci qu’éclairé la compréhension du drame financier. Il est bien vrai que les banques irlandaises ont été à la base de la bulle immobilière, avec le soutien de gouvernants passablement corrompus, et que le krach qui s’en est ensuivi a saccagé l’emploi et les comptes publics. Mais les banques irlandaises sont allées au-delà d’une gestion laxiste de leurs crédits. Elles se sont aussi endettées fortement pour acheter des actifs financiers et immobiliers au-delà de l’Atlantique. C’est ainsi qu’elles se trouvaient, au moment de leur cessation de paiement, propriétaires d’une partie de Manhattan ! La faillite bancaire irlandaise est donc imputable, non seulement aux  emprunts émis, mais aussi aux emprunts contractés.

Inutile de trop insister sur le cas espagnol, traité dans un précédent numéro. Deux précisions supplémentaires peuvent cependant s’avérer utiles à mes lecteurs. D’abord, la distribution excessive des crédits y a touché non seulement les particuliers, mais aussi les entreprises, désormais les plus endettées de la zone euro après les portugaises. Or, les comptes des entreprises révèlent la montée du risque d’insolvabilité mieux encore que les comptes des particuliers : la désinvolture des banquiers espagnols ne fait donc pas l’ombre d’un doute. Ensuite, les banques espagnoles ont très peu recouru au refinancement de la BCE. Lors même que le rythme de leurs encours de crédit s’accroissait à un rythme double de celui de la moyenne de la zone euro, le montant de leurs appels à la Banque de Francfort était deux fois moindre[8. La situation s’est inversée depuis les débuts de la crise. Aujourd’hui, le montant demandé par les banques espagnoles représente près de 30% du total, alors que le PIB de l’Espagne représente un dixième de celui de la zone.]. Ce dernier point, énigmatique en première analyse, s’explique par l’existence d’instruments qui permettent aux banques de démultiplier les crédits, d’une manière quasi automatique : le « collatéral » et la « titrisation ».

Les dommages du « collatéral »

« Collateral damage » : c’est le titre d’un article exhaustif paru dans le Financial Times en date du 25 octobre 2012, sous la plume de Ralph Atkins, Philip Stafford et Brooke Masters. Le jeu de mots visait à montrer le rôle déterminant des garanties collatérales dans le développement du crédit. L’article était illustré par le départ de Christophe Colomb pour les « Indes » sous les yeux d’Isabellela Catholique. La reine d’Espagne avait engagé ses bijoux personnels pour emprunter les sommes requises par la grande expédition. Elle avait donc consenti un gage « collatéral » au prêt.

Dans ce cas, par extension, une infinité de prêts peuvent être consentis en s’appuyant non seulement sur l’engagement personnel de l’emprunteur, mais sur un gage réel qui sera mobilisé en cas de défaillance totale ou partielle de ce dernier.

Les trois gages les plus courants aujourd’hui sont les hypothèques (le fameux « mortgage »), les actions de sociétés et les « warrants » représentatifs de marchandises, très utilisés dans le commerce international des matières premières. Les prêteurs y ont désormais systématiquement recours, chaque fois que les conditions s’y prêtent[9. Courant octobre 2012, 144 000 milliards de dollars de dette européenne avaient été émis avec des collatéraux  en garantie.].

En quoi cette pratique, banale dans son principe,  est-elle critiquable ?

Le premier problème réside dans la modification qu’elle introduit dans la relation entre prêteur et emprunteur. La relation présumée de confiance, qui est à la base des contrats de prêt, comme de tous les contrats, se trouve court-circuitée par le recours au collatéral. Lorsque celui-ci devient la règle, le prêteur tend à se détourner de ce qui est à la base de son métier : évaluer le risque de défaut présenté par l’opération qu’il doit décider. Le métier du banquier classique tend alors à se vider de sa substance au profit d’une activité de type mécanique, où l’on s’ingénie à trouver le plus d’emprunteurs possibles en se ménageant les ressources nécessaires pour les approvisionner. Dans leur ensemble, les excès du crédit, quels que soient les cieux où ils se produisent – Californie, Floride, Andalousie, Irlande –, s’enracinent dans cette pratique. La crise systémique du crédit procède d’abord de la pandémie du « mortgage », plus encore que de la pandémie du « greed »[10. La France a été protégée par l’absence d’un marché hypothécaire développé.].

Le deuxième problème vient de ce que les prêteurs garantis par du « collatéral » ont la faculté de revendre aisément leurs emprunts à d’autres agents financiers par le biais de la « titrisation ». L’opération consiste à découper une masse de prêts de type déterminé en des « titres » représentatifs. Elle ne soulèverait, elle non plus, guère la critique si cette pratique n’était devenue la règle au cours de ces trente dernières années. On a titrisé à tout-va. Or, la titrisation renforce le mécanisme qui déresponsabilise le prêteur dès lors que celui-ci est assuré de trouver commodément des acheteurs bienveillants sur les marchés internationaux du crédit.

On comprend alors que les banques espagnoles, au temps de leur superbe, aient pu se financer aisément en dehors des guichets de la Banque centrale. Il leur suffisait de revendre à d’autres banques les titres représentatifs de leurs prêts, assortis de garanties qui en favorisaient l’écoulement à bon prix. Mais, me direz-vous, comment leurs acheteurs font-ils eux-mêmes pour trouver des financements ? Nous revenons au point de départ. S’il s’agit d’une banque, celle-ci peut, outre créer de la monnaie pour son propre compte, aller en quérir aux guichets de la Banque centrale qui prête contre… des « collatéraux »[11. 2000 types de collatéraux divers et variés sont aujourd’hui acceptés par la BCE, sous l’impulsion de l’admirable Mario Draghi.].

Retenons donc, pour finir, ces deux idées. La première est que la production du crédit s’est largement détachée de la responsabilité personnelle de ses agents producteurs. La seconde est qu’elle procède d’une sorte de mécanique que rien ne peut arrêter ou infléchir sauf quand, précisément, un accident majeur, comme celui de 2008, vient en interrompre le cours dans des conditions dramatiques. Toute réforme d’importance de l’appareil bancaire devrait donc s’attacher à revoir les conditions dans lesquelles il exerce son activité du crédit, pour réduire ou pour supprimer les dommages du « collatéral ». Or, ainsi que nous le verrons dans notre prochaine livraison, une réforme de ce type n’est dans les tuyaux ni à Bercy, ni à Bruxelles. Car à Bercy comme à Bruxelles, ce sont les banques qui commandent, et les politiques qui exécutent.

Crise : Gréau avait vu juste, hélas…

Je ne voudrais pas être Jean-Luc Gréau. L’homme qui a mis le doigt sur le grand problème de notre époque – l’affaiblissement du rôle des États dans l’économie – avec une rare lucidité est condamné, avec chaque nouveau livre, à voir ses sombres prophéties réalisées. Son dernier ouvrage, La Grande Récession (depuis 2005), un recueil de ses articles parus dans la revue Le Débat, ne fait pas exception : si, il y a une quinzaine d’années, il se demandait encore si les marchés financiers gouvernaient le monde et dans quelle mesure leur influence était irréversible, aujourd’hui il est obligé de constater la mainmise des Banques centrales indépendantes et des agences de notation sur des économies privées de toute réglementation. L’État est ainsi contraint d’abandonner les marchés, laissant le contrôle de ces derniers aux… institutions de marché elles-mêmes. Dissimulé derrière des infrastructures financières mondialisées, ce pouvoir se présente comme un fait de la nature, sans alternative possible. Bonjour les dégâts.

Dans ce livre comme dans les précédents, Jean-Luc Gréau pose le problème en termes de « politique d’abord ». La crise économique européenne qui sévit depuis 2010 est d’abord imputable, selon lui, au dogme de la concurrence illimitée, l’éclatement de la bulle financière de 2007-2008, engendré par un dysfonctionnement du marché de la dette privée américaine n’ayant été que le déclencheur. Gréau observe que la crise était déjà là en 2005, et même qu’elle était annoncée depuis plus de trois décennies lorsque les États, tout particulièrement en Europe, ont engagé un « retrait stratégique » de l’économie. Pour ce grand pessimiste, seul le retour de politiques monétaires libérées de l’obsession anti-inflationniste permettrait de sortir du  marasme actuel.

Hors de l’État, point de salut économique ? En ce cas, il n’y a pas de quoi se réjouir, car ce n’est pas demain qu’on assistera à un tel changement de cap. Gréau promet un sombre avenir à l’Europe de l’euro. Cette dernière pourrait bien être sauvée par une sorte d’« acharnement thérapeutique » des États-Unis et de la Chine, qui n’ont pas intérêt à la voir s’écrouler et menacer la stabilité du système économique mondial. En apparence, ce sauvetage permettrait à l’Europe d’échapper au pire – une chute brutale – mais au prix d’un long et pénible déclin. Notre seul espoir est que, pour une fois, Jean-Luc Gréau se trompe. Malheureusement, ce n’est pas probable.[/access]

Gil Mihaely

*Photo : duncan.

PMA, GPA : ça le fait pas !

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Pendant  la campagne présidentielle, les féministes chargées d’alimenter le candidat Hollande en propositions insistaient sur un point : on ne devrait pas dire « Egalité Hommes-Femmes » mais « Egalité Femmes-Hommes ». Ainsi, l’ordre alphabétique devrait être respecté pour contrer la toute-puissance du patriarcat. Chez les féministes socialistes, la bataille sémantique n’est définitivement pas à négliger; on a encore pu le vérifier en apprenant que la députée Sandrine Mazetier s’était ému auprès du ministre de l’Education Nationale du scandale que constitue l’appellation d’« école maternelle ».

En revanche, lorsqu’on parle des associations LGBT, avec lesquelles le gouvernement travaille régulièrement pour mettre en place ses projets sociétaux, les mêmes ne respectent pas l’ordre alphabétique. Le L de lesbienne est en effet placé avant le G de gay. Ces derniers jours, on a compris pourquoi les associations féministes ne s’en indignaient pas. Ce n’est ni  un hasard, ni une survivance de la galanterie, concept machiste s’il en est.  Non, le désintérêt des féministes a une bonne et simple raison : le droit des lesbiennes est  – ô combien – prioritaire sur celui des gays.  La mise à disposition de la PMA pour les lesbiennes est donc une nécessité impérieuse tandis que la GPA est une dérive scandaleuse. Il suffit de lire le dernier communiqué d’« Osez le féminisme », association d’autant plus en cour au gouvernement que sa fondatrice (et sœur de l’actuelle dirigeante) est aujourd’hui la conseillère de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, d’écouter Clémentine Autain, ou même d’observer l’attitude de Dominique Bertinotti qui exclut la GPA mais se veut une militante de la PMA, pour comprendre que les gays paraissent moins dignes que les lesbiennes à bénéficier de la fameuse « conquête des droits ». Si le gouvernement fait voter la PMA pour les couples de lesbiennes mais refuse d’ouvrir le droit à la GPA pour les gays, l’argument d’égalité, le « pour tous » porté en bandoulière depuis le début du débat sur la réforme du mariage apparaîtra pour ce qu’il est réellement : une tricherie. Les gays pourront certes adopter mais les possibilités d’adoption, déjà limitées, seront d’autant plus restreintes que certains pays ont déjà annoncé fermer l’adoption de leurs enfants à une nation mariant des couples homosexuels.

Le 3 octobre prochain, la Cour européenne des droits de l’Homme devra se prononcer sur le recours de deux requérantes, déboutées par la justice autrichienne, qui souhaitent que l’une d’entre elles puisse adopter l’enfant de sa compagne. Le père de l’enfant refusant cette demande, elles demandent que celui-ci soit déchu de ses droits parentaux. Soit dit en passant, leur avocat n’est autre que le directeur de l’International Lesbian Gay Bisexual Transgender and Intersex Association (ILGLaw). La CEDH rejettera très certainement cette demande, mais il n’est pas innocent que le mouvement LGBT fasse sienne ce genre de revendications. Et on aimerait savoir ce qu’en pensent les néo-féministes françaises, qui nous parlent sans arrêt de « parent social », comme Clémentine Autain face à Elisabeth Lévy l’autre jour au cours du débat Yahoo. Le parent, explique-t-elle, c’est celui qui élève l’enfant. Attendu que la plupart des mariages finissent en divorces et que les jugements de 90% de ces derniers attribuent la garde à la mère, le nouveau compagnon (ou la nouvelle compagne) de la mère devient-il le nouveau père (ou la seconde mère) ? Ou un père supplémentaire, avec des droits équivalents ? On regardera avec attention le contenu de la prochaine loi sur la famille et notamment le fameux statut de beau-parent que préconisait déjà Nadine Morano et que Dominique Bertinotti semble vouloir mettre en place. Les opposants à la loi Taubira ne devraient pas négliger ce sujet, tant il bouscule bien davantage les fondements de la société actuelle que la simple ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Deux philosophes classées à gauche, Sylviane Agacinski et Elisabeth Badinter, se sont positionnées sur ces sujets. La première refuse à la fois PMA et GPA. La seconde les accepte tous les deux. Il ne leur serait pas venu à l’idée d’accepter l’une et de refuser l’autre. Pourtant, c’est la position de Dominique Bertinotti et du président du groupe PS, Bruno Le Roux. On nous rétorque que la PMA existe déjà pour les couples hétérosexuels et que la GPA est interdite à ces mêmes couples. Faux ! Les couples hétérosexuels ont accès à l’AMP si l’un de leurs membres est victime d’une infertilité médicale. Les autres, ainsi que les femmes célibataires, n’y ont absolument pas droit. Le président du Comité consultatif  national d’éthique, explique d’ailleurs fort bien la problématique. On nous rétorque également que la GPA pose un problème éthique majeur, celui de la marchandisation du corps des femmes, une critique que bien entendu nous partageons. Mais si la PMA ne marchandise pas le corps de l’homme mais seulement ses gamètes, elle donne lieu à des dérives éthiques que Sylviane Agacinski a fort bien formulées.

Ajoutons que les partisans de la PMA (à ne pas confondre, je le répète, avec l’AMP) exigent que cette dernière soit prise en charge par… l’Assurance-maladie. Les militants autoproclamés de la cause homosexuelle en arrivent donc à rejoindre l’homophobie la plus crasse, en assimilant l’homosexualité à une maladie remboursée par la Sécu !

À l’heure où on écrit ces lignes, l’avenir du projet d’autorisation de la PMA paraît bien aléatoire. Alors que Bertinotti et Le Roux s’en font les hérauts, que de nombreux députés PS ainsi qu’un poids lourd du gouvernement, Manuel Valls, se prononcent résolument contre, Matignon et, plus encore, l’Elysée paraissent hésitants. Ils gagnent du temps et en appellent au CCNE avant de voter une loi qui intégrerait cette possibilité. François Hollande suivra-t-il un avis défavorable de cette instance, bien que la loi ne l’y oblige pas ? Pour l’instant, la plupart des observateurs semblent le penser. Si c’était le cas, on pourrait s’attendre à des remous dans la majorité. Bertinotti pourrait prendre la porte et le groupe socialiste tenter de défier la Présidence en déposant un amendement. Le tic-tac de la bombe politique PMA a résonné à nos oreilles ces derniers jours. L’horloger en chef est parvenu à repousser l’explosion de quelques mois. Mais pour l’empêcher, il devra faire preuve d’une habileté exceptionnelle.

*Photo : sunshineandbeyond.

Chokri Belaïd : l’assassinat déflagration ?

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tunisie chokri belaid

Colère et consternation ce midi aux abords de l’ambassade de Tunisie à Paris. Quelque 150 manifestants, tunisiens pour la plupart, fustigent le parti islamiste Ennahda, majoritaire dans le gouvernement de coalition. Ils le tiennent pour responsable, directement ou indirectement, de l’assassinat, le matin même, devant son domicile situé dans un quartier résidentiel de la périphérie de Tunis, de Chokri Belaïd, 47 ans, secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié (PPDU), allié au Front populaire, un conglomérat de formations de gauche opposées à Ennahda. Il a été abattu par plusieurs balles. Deux hommes, auteurs présumés du meurtre, sont activement recherchés par la police, a annoncé le ministère de l’intérieur, totalement discrédité aux yeux des manifestants – de Paris et d’un peu partout en Tunisie – pour ne pas avoir protégé cette « figure de l’opposition ».

Chokri Belaïd, se sachant menacé, avait demandé une protection. Dans une vidéo publiée une première fois sur une « page » tunisienne en juin 2012, puis sur Youtube début février, selon la source qui nous l’a transmise, des « fidèles » – des barbus en gandoura – réclament, en arabe, la tête du leader du PPDU et celle de Nejib Chebbi, président du haut comité politique du Al-Joumhouri (Parti républicain). Ce dernier, en meeting il y a quatre jours à Gabès, dans le sud du pays, s’est retrouvé encerclé par des membres des Ligues de Protection de la Révolution (LPR), sortes de nervis du « régime », des milices islamistes dont la principale activité consiste à intimider, pour le moins, le « camp laïque », autrement dit tous ceux qui ne veulent pas d’une théocratie – fût-elle « soft » – en Tunisie.

Ce sont ces ligues qui, aujourd’hui, sont accusées du meurtre de Chokri Belaïd. Le parti Ennhada récuse toute implication dans l’assassinat de la bête noire des islamistes, fermement condamné par le président de la République Moncef Marzouki et le premier ministre Hamadi Jebali, représentant l’aile dite modérée d’Ennahda. La veille de son assassinat, Chokri Belaïd avait appelé à la dissolution des LPR sur le plateau de Nessma TV, la chaîne de télévision dont le directeur avait été condamné à une amende en mai 2012 pour avoir diffusé Persépolis, le film d’animation de l’Iranienne Marjane Satrapi, jugé « attentatoire au sacré ».

Présents à la manif de ce midi, deux jeunes entrepreneurs tunisiens, dont l’un a élaboré un projet dans les technologies de l’information, qu’il souhaite développer dans son pays, redoutent « un scénario à l’iranienne », c’est-à-dire « une confiscation du pouvoir par Ennahda, suppléé par ces gardiens autoproclamés de la révolution que sont les LPR ».

Chokri Belaïd était avocat. « Sous Ben Ali, il avait défendu des militants d’Ennhada, rappelle un manifestant. Et il avait raison, c’était son travail. ». Son épouse est également avocate. « Il était le père de deux petites filles, affirme un homme qui le connaissait bien. Il avait suivi des études de droit en Irak, du temps de Saddam Hussein, puis obtenu un DEA à Paris 8. » Chokri Belaïd était issu de la mouvance nationaliste arabe et venait de l’extrême gauche. Dans les années 80, il était membre du bureau exécutif de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET). Il avait tâté de la prison sous Bourguiba.

La visite était prévue avant l’assassinat de Chokri Belaïd, elle est apparemment maintenue : Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche, sera dimanche à Tunis dans le cadre d’une conférence sur l’« écosocialisme », a-t-on appris auprès du PG, dont deux représentants, Eric Coquerel, secrétaire national, et Alain Billon, s’étaient joints aux manifestants venus exprimer leur dépit à proximité de l’ambassade de Tunisie à Paris. Mélenchon et la laïcité : une prochaine piqûre de rappel à l’adresse des islamistes… tunisiens.

Pour un écologisme conservateur

ecologie droite conservatisme

Jadis, les timbres-poste des républiques socialistes s’ornaient fièrement de paysages industriels, cheminées d’usines crachant la fumée dans le soleil levant, armées de tracteurs nivelant les collines et comblant les vallées afin d’y implanter des nœuds ferroviaires ou des habitations sociales. Jusque dans leurs symboles les plus modestes, les démocraties prolétariennes affirmaient ainsi leur ancrage dans une idéologie du progrès qui donne à l’homme, « maître et possesseur de la nature », le droit de la remodeler, voire de la détruire, s’il y trouve son avantage. Dans cette perspective, la nature, quelle qu’elle soit, n’a pas à être respectée : elle n’a aucune valeur en soi, n’étant qu’une matière première indéfiniment manipulable et utilisable. À l’inverse, la pensée de droite, fondamentalement méfiante à l’égard de l’idée de progrès, se présentait comme profondément attachée à la préservation du patrimoine, au respect de la nature et de ses lois, et se montrait hostile à toute artificialisme systématique : ses principaux théoriciens reconnaissaient que l’on doit, certes, humaniser la nature, mais en aucun cas l’anéantir, sous peine de perdre ses repères, ses racines et son identité. En somme, à l’origine, la nature constitue, à côté du rapport au temps, l’un des marqueurs décisifs du clivage droite/gauche : dans cette perspective, on peut dire que l’écologie est foncièrement traditionaliste.[access capability= »lire_inedits »]

Ce n’est que par suite d’une confusion intellectuelle assez typique de notre temps que l’on a assisté, spécialement au cours du dernier tiers du XXe siècle, à un renversement des fronts – l’écologie se trouvant paradoxalement récupérée par les héritiers du progressisme marxiste tandis qu’à l’inverse, les descendants des conservateurs renonçaient haut et fort à conserver quoi que ce soit, se présentant comme les héros de l’innovation scientifique et de l’industrialisation à tout-va. C’est ainsi qu’au début des années 2000, le patronat s’engagea furieusement contre l’introduction, dans la Constitution française, du fameux « principe de précaution » – c’est-à-dire d’un conservatisme minimum en matière environnementale, qui se borne à prévoir que  « lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement », il appartient aux autorités publiques de veiller « à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». Contrainte scandaleuse !, s’insurgèrent alors  les représentants du Medef, se réclamant pour l’occasion de l’irréversibilité du progrès, de la mondialisation de la concurrence et du primat absolu des considérations économiques : qu’importent  les dommages environnementaux s’ils permettent de réduire la facture pétrolière et de relever le cours du CAC 40 ? Qu’importe la longue durée, lorsque que l’on peut tout avoir, et tout de suite ?  Qu’importe le maintien de l’héritage si sa destruction peut procurer aux héritiers une satisfaction immédiate ? Et qu’importe l’endroit où auront lieu lesdits dommages lorsqu’on peut le quitter quand on veut, sans regrets, pour s’installer à l’autre bout du monde − dans un pays encore préservé où l’on pourra peut-être recommencer l’opération ? Dans le même temps, en dépit de la logique et de l’idéologie, l’écologie officielle s’ancrait franchement à gauche – se partageant désormais entre des Verts associés au gouvernement, qui en représentent la branche modérée, un Front de gauche mélenchoniste qui semble vouloir la préempter et une ultragauche trostskysante engagée dans les actions les plus radicales ou les plus spectaculaires.

Pourtant, au moment où la droite renoue avec le droit naturel pour contester les projets  socialistes relatifs au mariage homosexuel, peut-être pourrait-elle revenir aussi à ses fondamentaux et réinvestir franchement la problématique de la défense de la nature, malencontreusement délaissée au nom d’un réalisme à courte vue et d’une vision intégriste du primat de l’économie. On songe ici à l’affaire de l’aéroport de Notre-Dame des Landes, dans laquelle les seuls arguments avancés en faveur du projet par son promoteur, Jean-Marc Ayrault, consistent à mettre en avant la nécessité impérieuse de « désenclaver » la région « Grand Ouest » (laquelle, comme chacun sait, n’est accessible qu’à dos de mulet ou au moyen de frêles esquifs pratiquant le cabotage, d’où sa misère et son obscurantisme religieux), et relèvent d’un modernisme de pacotille (seul un tel aéroport permettra à la région d’entrer de plain-pied dans le troisième millénaire). Sur un tel dossier − et beaucoup plus largement, sur l’ensemble des questions écologiques −, la droite ne devrait pourtant pas avoir honte du beau mot « conservateur », ni craindre les foudres des gourous de la mondialisation, ni se sentir illégitime au point d’abandonner le bébé à la gauche de la gauche : c’est à elle qu’il revient de maintenir.  Et en l’occurrence, de s’opposer à ce que l’on sacrifie 2000 hectares de prés et de bois aux idoles du marché et aux appétits de bétonneurs se dissimulant sous l’étiquette du « développement durable ». Une réappropriation qui pourrait prendre exemple sur la figure du prince Charles, que «ses compatriotes ont fini par […] surnommer  le « prince vert », et qui incarne comme nul autre une écologie traditionaliste et spiritualiste »[1. G. Rivière, « Charles, le prince vert », Le Spectacle du monde, juin 2012.].[/access]

Droits des gays : ça bouge au Vatican

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L’information pourrait paraître fantaisiste si elle n’émanait du correspondant romain de l’AFP et n’avait été validée depuis par nos confrères de La Croix, qui ne rigolent pas avec ces choses-là : à l’occasion d’un débat avec des journalistes sur les différentes formes d’union non préconisées par les Saintes Ecritures (concubinage, familles recomposées, couples gays) Mgr Vincenzo Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille, c’est-à-dire, en clair, ministre de la famille de Benoit XVI, a enjoint les politiques et les gouvernements de trouver des « solutions de droit privé » et d’aménager des « perspectives patrimoniales » pour les formes de couples hors mariage.

Bien sûr, Monseigneur Paglia n’oublie pas d’où il parle et a rappelé à l’occasion de cette discussion à bâtons rompus le caractère sacré du mariage chrétien et sa préférence absolue pour « la famille, fondée par l’alliance entre un homme et une femme ». Mais une fois cette mise au point rituelle faite, l’évêque a carrément rué dans les brancards en condamnant formellement les pays où l’homosexualité est considérée comme un délit, et ce alors que les questions géopolitiques n’étaient pas vraiment à l’ordre du jour de cette rencontre avec la presse.

Bien sûr le prélat a dit penser là aux nombreux pays africains ou proche-orientaux qui punissent pénalement l’homosexualité. Mais pas besoin d’être grand clerc pour supputer que cette mise au point s’adresse aussi à ceux qui, dans l’Eglise catholique, persistent à ne voir dans les homosexuels que des déviants, des fornicateurs ou des grands malades. De là à penser que ce message s’adresse aussi à ceux des chrétiens qui condamnent toute forme d’union civile entre gens de même sexe…

Le Vatican, dit-on, suit avec beaucoup d’intérêt, et une certaine surprise, le mouvement français contre la loi Taubira. Par rapport aux précédentes mobilisations européennes ou américaines qu’on pourrait penser similaires, une des particularités insignes de ce mouvement made in France est de combattre consubstantiellement le mariage gay et l’homophobie. Une vision du problème qui peut paraître un peu trop rock n’ roll pour certains tradis, y compris, parfois, dans les rangs de la Manif Pour Tous, mais que Mgr Vingt-Trois, par exemple, défend en privé avec autant de vigueur à Paris qu’à Rome.

Reste à espérer que Benoît XVI ne trouvera pas que son collaborateur va trop loin, ou tout du moins, trop vite…

L’État voyou va-t-il faire les poches des retraités ?

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retraites mali mariage

Bon, évidemment, les troupes françaises avancent triomphalement au Mali et la campagne de Tombouctou réchauffe les cœurs désabusés des Français à qui on ne cesse de seriner qu’ils ne sont plus que les citoyens d’une petite nation avec des particularismes amusants mais condamnés par la mondialisation comme le fromage au lait cru et le système de protection sociale.

Bon, évidemment, le mariage pour tous est devenu la nouvelle affaire Dreyfus, c’est-à-dire une manière de jouer à la guerre civile où s’opposent les partisans du progrès qui ne sont même plus tout à fait certains qu’il s’agit d’un progrès et les conservateurs qui ne sont même pas tout à fait certains, au fond, que le mariage gay, à condition qu’il ne soit pas assorti de la PMA et de la GPA, représente l’effondrement de la civilisation. Du coup,  les uns et les autres surjouent le catastrophisme et tout le monde est occupé par le Spectacle, tel que le définissait Debord : « Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie ».

Les exploits guerriers de notre armée et les débats anthropologiques alimentent donc le Spectacle pendant qu’une majorité de Français se débattent avec leurs problèmes quotidiens. Une vie quotidienne prosaïque, inquiète et parfois désespérée. Par exemple, on oublie ou l’on feint d’oublier qu’un certain nombre de problèmes sociaux finissent par devenir des problèmes de civilisation. Et le plus aigu, à nouveau, est celui des retraites et des pensions.

Dans une indifférence à peu près équivalente à celle qui suivit la signature le 11 janvier des accords sur la flexisécurité paraphés par le Medef et des syndicats minoritaires, personne n’a vraiment fait attention à la publication, le 22 janvier, du rapport du COR (Comité d’orientation sur les retraites). Sarkozy, qui n’avait pas cédé aux manifs monstres de fin 2010-début 2011, avait voulu sauver le système des retraites. On ne met pas en question ici la pureté de ses intentions ni de celles de Fillon. Ce n’était pas parce qu’ils faisaient des cadeaux aux riches qu’ils souhaitaient pour autant que les futurs retraités crèvent de faim : l’âge légal avait été reculé à 62 ans, et à 67 ans si l’on voulait éviter la décote faute des 41,5 annuités de cotisation. Le problème, c’est que ces mesures n’ont rien sauvé du tout, comme l’indique le COR. Malgré l’augmentation des cotisations et l’allongement de la durée du travail, les problèmes de financement vont passer d’ici 2017 de 14 à 21,3 milliards d’euros.

François Hollande a donc décidé de négocier une nouvelle réforme en 2013. Et il mise sur un accord minoritaire entre Medef et CFDT pour passer en force. Le Medef l’y aidera, d’ailleurs, en s’appuyant sur le rapport du COR qui finira par ne plus être très crédible à force de modifier ses projections à chaque fois. Dans la future loi, le Medef voudrait ainsi désindexer les retraites de l’inflation, et même les minorer d’un point tout en passant à 43 ans de cotisations.

En gros, cela reviendrait à faire baisser le pouvoir d’achat des retraités de 5% en 5 ans. Mais d’après le COR, ils ne sont pas à plaindre, les retraités : « Le niveau de vie moyen des retraités est proche de celui des actifs » décrète-t-il. En 2010, il était de 2002 euros pour les actifs et de 1913 euros pour les pensionnés. Vu comme ça, ce n’est pas une tragédie mais, dans les faits, le montant mensuel d’une pension, c’est-à-dire ce que touche effectivement le retraité, c’est 1216 euros. Les 1913 euros du COR intègrent en effet les revenus moyens, patrimoine compris, comme si tous les retraités étaient propriétaires de leur logement, ce qui est loin d’être le cas. 10% des retraités ont une pension inférieure à 521 euros et 680 000 personnes touchent le minimum vieillesse, c’est à dire 777 euros (on rappellera que le seuil de pauvreté est à 960 euros par mois) tandis que les femmes retraitées, elles, touchent 999 euros par mois, un montant inférieur de 47% à celui des hommes.

On peut parier sans trop de risque que, ce coup-ci, les habituelles grandes têtes molles des éditorialistes économiques et médiatiques vanteront une nouvelle fois la capitalisation en oubliant l’exemple d’Enron en 2001 qui a spéculé avec les économies des salariés américains, a maquillé ses comptes et a perdu 20 milliards d’euros en ruinant quelques centaines de milliers de retraités. Et ce ne fut que le début d’une longue série avec notamment, en 2008, un effondrement des fonds de pension irlandais, anglais et néerlandais et, sur toute la zone OCDE, fin 2008, une perte de 20% de l’ensemble des montants des fonds de pension.

Oui, on continuera à encourager la capitalisation contre la répartition, la compétition sur les marchés contre la solidarité intergénérationnelle. C’est d’autant plus inquiétant qu’une déclaration étonnante de Georges Soros, le grand spéculateur devenu philanthrope et persuadé de la nocivité intrinsèque de la spéculation financière, lors du forum de Davos, a révélé sa pensée profonde sur la situation actuelle : « Ce qui est dommage … c’est que nous n’avons toujours pas vraiment compris comment fonctionnent les marchés financiers. Nous avons introduit des instruments synthétiques, inventé des produits dérivés dont nous ne comprenons pas vraiment les effets qu’ils peuvent avoir ».

Vous avez bien lu, plus personne n’y comprend rien mais fait semblant. Alors, un conseil, quand la guerre au Mali sera terminée et que les gays pourront se marier, allez jouer vos économies au casino pour préparer votre retraite : cela reviendra à peu près au même.

*Photo : origine1.

Mariage gay : L’adoption plénière adoptée en séance plénière

Comme si de rien n’était, pendant que les journaleux de France et de Navarre comparaient les « triangles roses » aux « triangles noirs » en se demandant lesquels étaient les plus « nauséabonds », l’Assemblée Nationale a voté en catimini l’ouverture de l’adoption plénière aux couples homosexuels. Pour ceux qui l’ignorent encore, ce type d’adoption entraîne une reconnaissance de filiation. Autrement dit, les couples homosexuels seront dorénavant les « parent 1 » et « parent 2 » d’un enfant adopté, par-delà les générations, ce qui dépasse l’exercice d’une simple tutelle. Les livrets de famille nouveaux consacreront donc cette révolution anthropologique qui, en accordant un « enfant pour tous », prive les enfants adoptés de liens avec leurs parents biologiques.

Quoi qu’on en pense, ce n’est pas une mince affaire. Et pourtant, Frigide Barjot a eu maille à partir avec une presse sourde et aveugle à ses revendications. L’adoption plénière, connais pas ! Le communiqué de presse des organisateurs de la Manif pour tous s’est vu boudé par la quasi-totalité des médias, à l’exception de votre serviteur et de quelques autres inconscients qui ne craignent pas de joindre leur voix au concert de la méchante France catholique, blanche, noire, antillaise, musulmane, juive… dont on distingue de moins en moins les contours bigarrés.

Au fait, petit détail qu’évoque Barjot dans son dernier communiqué de presse, 55% des Français se disent opposés à l’adoption plénière pour tous. Une paille pour les parlementaires de la majorité… ou une poutre ?

Maastricht, c’est fini ?

maastricht euro ue

Le 7 février 1992, les douze ministres européens des Affaires étrangères se retrouvaient à Maastricht, aux Pays-Bas, pour signer le traité de l’Union économique et monétaire. Suppléant au traité de Rome signé en 1957, ce nouveau texte établissait l’Union européenne des trois piliers, élargissait les compétences communautaires à de nouveaux domaines et instaurait une union économique et monétaire préfigurant la monnaie unique. Le 20 septembre 1992, les Français étaient appelés à se prononcer par voie référendaire pour ratifier le traité de Maastricht. Le oui l’emporta de peu, après plusieurs semaines de débats houleux entre partisans de la dérégulation et gardiens d’une certaine indépendance économique et politique. Vingt-et-un ans après la signature de ce traité, en pleine crise économique qui interroge les fondements même de Maastricht, rien ne semble remettre en cause l’héritage laissé par ces accords. Pertes successives de triple A, endettements abyssaux, Banque Centrale Européenne incapable de financer les Etats à des taux d’intérêts faibles,  monnaie surévaluée menaçant les exportations, la panacée que l’on nous vendait il y a quelques années serait-elle devenue une chimère à laquelle chacun se garde bien de toucher ?

La mythologie nous rappelle bien volontiers qu’il y a deux manières de considérer un cadeau des Grecs et que ceux qui le craignent ne sont jamais prophètes en leur pays. Philippe Séguin aurait pu être un personnage d’Homère, d’Eschyle ou de Virgile. Car en prédisant que Maastricht n’apporterait ni la paix ni la prospérité, il fut bien cette Cassandre dont tant de ses pairs se gaussèrent. Fustigeant le caractère irréversible d’un tel traité, l’ogre de Tunis prévenait de la fin de la souveraineté nationale, de l’asservissement inéluctable d’une nation à une organisation si elle consent à lui donner ce qui est somme toute le nerf de la guerre : le contrôle de la monnaie. Voter Maastricht, prédisait-il, c’était opter pour des taux d’intérêt réels élevés et l’austérité salariale, et donc choisir des freins à l’investissement et à l’emploi. Voter Maastricht, c’était supprimer toute politique alternative à celle du change insufflée par une banque centrale hors de contrôle. Voter Maastricht, c’était accepter la baisse de notre système de protection sociale, obstacle rédhibitoire, tant pour l’harmonisation que pour la fameuse convergence des économies européennes.

Ceux qui riaient autrefois de ces délires d’haruspice reconnaissent aujourd’hui que les effets escomptés sont pourtant bien là. Mais loin de chercher à défaire par sagesse ce qu’ils avaient fait par folie, ils persistent et signent. C’est qu’il faut aller beaucoup plus loin arguent-ils, comme si l’Union européenne était frappée d’un conservatisme gangrenant. On croirait revoir Argon expliquant devant les maîtres de l’Université comment combattre systématiquement la maladie : Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare.

Saigner, saigner encore, saigner toujours, pour redresser l’Europe qui vacille. Le traité de Maastricht n’était pas un remède assez violent, on ajoutera celui d’Amsterdam ; puis celui de Lisbonne, simple resucée du Traité Constitutionnel Européen qui entendait sanctuariser la vision libérale de l’économie européenne et qui consacre une nouvelle fois à son article 123  l’interdiction faite aux Etats signataires de se financer directement à taux zéro auprès de leur banque centrale ou de la BCE. Ils doivent, le cas échéant, s’adresser aux banques privées qui leur proposent les taux qu’elles décident tout en se finançant elles-mêmes à un taux quasi nul auprès de la BCE.

On croyait avoir bouclé la boucle mais c’était sans compter le pacte budgétaire Sarkozy-Merkel dont le Président Hollande aura signé l’ensemble des dispositions sans en retoucher une virgule. Ce pacte fixe entre autres une règle d’équilibre budgétaire avec un budget qui doit être en équilibre ou en excédent et une limite inférieure de déficit structurel de 0,5% du PIB sous peine de sanctions de la Commission européenne.  Ultime touche dans le tableau d’une France dépossédée de sa souveraineté, immense avancée dans un fédéralisme européen, le pacte budgétaire est venu sceller ce que les oiseaux de mauvais augure ne cessaient d’annoncer. Le budget de la France sera désormais contrôlé de l’extérieur, par des personnalités jamais élues et à qui on remet la verge pour se faire battre. « Aucune assemblée n’a compétence pour se dessaisir de son pouvoir législatif par une loi d’habilitation générale, dépourvue de toute condition précise quant à sa durée et à sa finalité. A fortiori, aucune assemblée ne peut déléguer un pouvoir qu’elle exerce qu’au nom du peuple » déclamait Séguin dans sa guerre contre Maastricht. Imaginait-il un seul instant que vingt-et-un ans plus tard, cette même assemblée remettrait les cordons de sa bourse à la Commission européenne ?

Un retour en arrière est-il possible, demanderont les plus crédules ? « On sait comment aux Etats-Unis les Etats du Nord ont interprété ce droit quand les Etats du Sud ont voulu faire sécession. On sait aussi ce que celui-ci signifiait dans la Constitution soviétique. On sait ce qu’il veut dire en Yougoslavie » déclarait Philippe Séguin dans son discours invitant l’assemblée à opposer une exception d’irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle permettant la ratification de Maastricht. Si l’Angleterre venait à voter son retrait de l’Europe dans le référendum que David Cameron  a promis pour 2017, espérons que l’ancien président de la Cour des comptes se trompait, au moins sur ce point-là.

On ne construira pas une Europe prospère avec des mesures austères

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emmanuel maurel ps

Daoud Boughezala. Gérard Depardieu a expliqué ses tribulations belgo-russes par le fait que le fisc français ponctionnait 85 % de ses revenus, tandis que l’homme d’affaires Alain Afflelou dénonce une guerre contre « les gens qui travaillent et font travailler les autres ». En appliquant un taux d’imposition perçu comme confiscatoire, ne fait-on pas le choix du symbole au détriment de l’efficacité économique ?

Emmanuel Maurel. Les riches prennent leurs perceptions pour la réalité ! Dans notre pays, il n’existe pas de « discrimination fiscale anti-riches » puisque, toutes les études le prouvent, c’est la classe moyenne qui supporte la pression fiscale la plus lourde en proportion de ses revenus. Et si certaines « stars » un peu coupées de la réalité ont l’impression contraire, tant pis pour elles. J’estime que chacun doit contribuer à proportion de ses facultés, surtout dans un moment de notre histoire où les difficultés sont très importantes. Ce principe est d’ailleurs inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

Doit-on en déduire que l’inégalité économique est forcément synonyme d’injustice sociale ?

Le capitalisme est inégalitaire par essence. Il est dans la nature du marché de créer des inégalités sociales. Personne ne le nie, même à droite. Il y a ceux qui détiennent le capital et ceux qui n’ont que leur travail, ceux qui ont un travail et ceux qui n’en ont pas. Mais aussi ceux dont l’entreprise réussit et ceux qui voient la leur péricliter. À droite, on a tendance à penser que les inégalités économiques et sociales tiennent au mérite personnel des gens. J’estime au contraire que les inégalités économiques et sociales tiennent au système capitaliste lui-même et qu’il faut les corriger. [access capability= »lire_inedits »]

En attendant, il y a quarante ans, le Parti socialiste campait sur une ligne anticapitaliste dure puis, une fois arrivé au pouvoir, il s’est contenté de le réguler avant de se rallier à une politique de rigueur dès 1983…

Le combat est encore plus difficile aujourd’hui qu’hier. Dans les années 1970, les rapports de classe et le capitalisme, qui était l’adversaire principal du camp socialiste, étaient facilement identifiables. Aujourd’hui, le capitalisme est devenu financier et transnational, donc plus difficile à identifier et à combattre. Nous devons réajuster nos outils de combat face à cette nouvelle donne. La tâche est très compliquée parce que nous subissons le chantage à la délocalisation au nom de la libre circulation des capitaux. C’est pourquoi l’une des priorités actuelles du mouvement socialiste est d’internationaliser, ou au moins d’européaniser le combat et les revendications. Les capitalistes étant allés plus vite que nous dans leur évolution, nous avons ce retard à rattraper.

Reste que depuis mars 1983, on a l’impression que la gauche du PS tourne autour du pot social-libéral…

On ne peut pas présenter les choses ainsi. Cela signifierait qu’il ne peut pas y avoir de socialisme dans un monde ouvert. Je me bats justement pour une politique de forte régulation socialiste dans une Europe et un monde ouverts.

Rassurez-moi : vous regrettez tout de même le tournant de 1983 ?

Le bilan du mitterrandisme est ambivalent ; il ne faut pas s’en tenir au seul tournant de 1983, que l’on ne peut d’ailleurs pas isoler de ce qui l’a précédé. À l’époque, la rigueur suivait deux ans de politique de relance, ce qui n’est pas rien. Je retiens ainsi la cinquième semaine de congés payés, les 39 heures et tous les acquis sociaux qui figurent à l’actif de Mitterrand. Ce n’est pas un hasard s’il est resté très populaire dans la classe ouvrière. J’ajoute que la gauche a sauvé l’appareil industriel en le nationalisant, permettant ainsi à des entreprises moribondes de devenir florissantes.

Aujourd’hui, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg sont ministres, comme jadis Marie-Noëlle Lienemann et Jean-Luc Mélenchon. La gauche du PS est-elle condamnée à faire de la figuration dans des gouvernements sociaux-démocrates – voire sociaux-libéraux ?

Quand on examine l’histoire récente du Parti socialiste, on se rend compte que la gauche du PS a une utilité. Entre 1995 et 1997, avant d’être Premier ministre, Lionel Jospin avait longuement préparé son arrivée au pouvoir par une série de conventions. À l’époque, la gauche du parti avait défendu puis obtenu le principe d’une réduction du temps de travail sans baisse des salaires.

D’accord, mais c’était il y a quinze ans !

Mais il y a d’autres exemples ! Pour en donner un qui me concerne directement, la motion que je défendais au dernier congrès prévoyait des nationalisations temporaires. Alors que les grands leaders du PS nous expliquaient à quel point cette mesure était irréaliste et archaïque, Arnaud Montebourg a avancé cette solution pour sauver Florange, puis un certain nombre de socialistes s’y sont rallié.

J’ai eu une autre satisfaction récente. Alors que je passais mon temps à expliquer que l’objectif des 3 % de déficit n’était ni tenable ni souhaitable, provoquant au départ des sourires circonspects, deux mois plus tard, pendant le congrès du PS, Jean-Christophe Cambadélis, Claude Bartolone et Harlem Désir ont commencé à reprendre cet « élément de langage » à leur compte. Je pense que nous avons un rôle à jouer pour perpétuer l’identité un peu singulière du PS français, qui se différencie du SPD ou du New Labour.

D’accord, mais cet « élément de langage » est resté purement langagier. Et Hamon et Montebourg ont pourtant « mangé leur chapeau » en soutenant la ratification du Traité budgétaire européen…

Dans leur conscience intime, Hamon et Montebourg savent que le TSCG[1. Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance.] n’est rien d’autre que le traité « Merkozy » qu’ils condamnaient vertement il y a encore un an. Je crois que la solidarité gouvernementale explique en grande partie leur position. J’ajoute que ce que j’ai dit sur ce traité est en train de se révéler exact. On nous expliquait que le traité « Merkozy » était affreux, mais qu’on y avait adossé un super-pacte de croissance et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Mais nous assistons aujourd’hui à un débat budgétaire féroce au sein de l’Union européenne, où tout le monde essaie de taper dans le budget européen. Et quelle sera la victime de cette réduction draconienne du budget européen ? À mon avis, ce sera le pacte de croissance…

Sans doute, ce qui prouvera que vous aviez raison, et après ? L’austérité campe aussi à Bercy, si j’en juge par les attaques répétées de Pierre Moscovici contre les velléités dirigistes d’Arnaud Montebourg….

Pierre Moscovici a jadis été un keynésien conséquent, auteur, avec François Hollande, d’un très beau manuel d’économie politique. Mais Bercy est une technostructure qui a tendance à s’enfermer dans l’idéologie libérale dominante. C’est une forteresse à laquelle il faut s’attaquer ! Les choses se compliquent encore plus lorsque la carte d’entrée pour faire partie d’un cabinet ministériel devient l’ENA plus un passage dans les banques Rothschild – comme Emmanuel Macron, le conseiller économique de François Hollande – ou Lazard. Cela pose un problème démocratique. De ce point de vue, Montebourg a le mérite de ne pas baisser les bras, de mener des combats courageux, même s’ils ne sont pas toujours couronnés de succès.

Votre volontarisme est certes très honorable, mais comment mener l’« autre politique » que vous prônez face aux pressions des agences de notation ?

Aujourd’hui, les gouvernants tremblent devant Moody’s, Fitch et Standard & Poor’s, qui ne sont rien d’autre que des groupes d’idéologues. Ces agences rédigent des rapports avec des préconisations qui vont toujours dans le même sens. On est toujours dans le « jamais assez » : nos sociétés ne sont jamais assez libéralisées, notre marché du travail jamais assez flexible, il y a toujours trop de fonctionnaires. Je peux déjà vous écrire le rapport de Moody’s de l’année prochaine ! « La démocratie est plus forte que les marchés », déclarait François Hollande pendant la primaire socialiste. J’y crois profondément et je suis sûr qu’il n’y a pas renoncé. Par ailleurs, la dégradation de notre dette sous Sarkozy n’a pas fait augmenter les taux auxquels nous empruntons ni changé les bons fondamentaux de notre économie.

La financiarisation de l’économie n’explique pas tout. Les progrès technologiques, la montée du secteur tertiaire et la mondialisation jouent aussi. Avez-vous intégré ces mutations dans votre réflexion ?

Le progrès technique et la tertiarisation n’expliquent les déséquilibres actuels qu’à la marge. C’est bien la financiarisation qui est la cause principale de la crise. Dans Le Capital, Marx écrit : « Le développement de la production capitaliste enfante une puissance tout à fait nouvelle, le crédit, qui à ses origines s’introduit sournoisement comme une aide modeste de l’accumulation, puis devient bientôt une arme additionnelle et terrible de la guerre de la concurrence, et se transforme enfin en une immense machine à centraliser les capitaux. » Cent cinquante ans plus tard, cela reste terriblement vrai.

Notre dette abyssale ne serait-elle donc qu’un « fantasme » ?

L’endettement public pose problème. À un certain moment, on atteint un seuil qui interdit toute relance de l’économie. Mais la politique de rigueur ne fait qu’ajouter de l’austérité à l’austérité. Plus le gouvernement grec réduit ses dépenses publiques, plus il coupe dans les salaires, plus le déficit est abyssal. Le véritable pragmatisme serait de relancer les salaires et l’investissement pour casser le cycle de la récession. On nous explique qu’on va créer une Europe prospère en prenant des mesures austères. Serons-nous plus riches lorsque tous les Européens seront devenus pauvres ? Bien sûr que non.

Nous avons beaucoup parlé de croissance économique. Mais dans un monde fini où les ressources naturelles se raréfient, la croissance est-elle la solution ou le problème ?

La croissance n’est pas LA solution. On ne peut plus continuer avec le modèle actuel. L’exploitation de l’homme, celle des ressources naturelles et celle de notre environnement sont liées. Plutôt que de décroissance, je préfère parler d’une autre croissance, sur des bases et avec des instruments d’évaluation totalement différents. Nous devons repenser notre manière de consommer, notre rapport aux objets, au monde qui nous entoure, à la publicité. Songez que les industries pharmaceutiques ont un budget publicitaire presque supérieur à leur budget de recherche !

La gauche doit-elle renoncer à l’idéologie du progrès ?

Nous devons réinterroger la notion de progrès entendu comme une croissance infinie de la consommation. À l’avenir, le progrès technologique devra être mis au service d’un vaste changement de mentalités. Le progrès social bien sûr, mais aussi le progrès intellectuel, moral et civique peuvent justement passer par de nouvelles formes de croissance. Nous avons du pain sur la planche ![/access]

*Photo : Parti socialiste.

Dix façons de se faire traiter de bien-pensant

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taubira droite mariage

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1. Trouver que l’appellation médiatique : « salle de shoot » pour « endroit où consommer de manière digne et sécurisée, par voie injectable (héroïne, cocaïne) ou fumable (crack), des produits achetés à l’extérieur » est déjà une manière de pourrir le débat et de confondre un problème sanitaire avec un problème sécuritaire.

2. Penser que la loi sur le mariage pour tous, sans PMA et sans GPA (un mariage pour tous « sec » comme il y a eu un quinquennat du même nom voté en 2000) n’est pas une révolution ni un changement de civilisation.

3. Estimer que l’attaque du TGV à la sortie de la gare de Marseille par une centaine de voyous, qui prétendaient « tourner un clip » me pose plus de questions sur l’état de la société qu’elle ne m’apporte de preuves sur la violence de la jeunesse.

4. Être assez peu étonné en apprenant par un sondage qu’un Français sur trois adhère aux idées du Front National mais qu’ils ne croient pas aux solutions de ce parti. Je ne sais pas, comme si Fabius l’avait dit en son temps, le Front National pose les bonnes questions mais en tout cas il doit bien mal les poser.

5. Être beaucoup plus étonné, en revanche, dans ce sondage TNS Sofres, de trouver des chiffres qui correspondent assez peu à la présentation médiatique de l’enquête : il n’y a que 32 % des Français qui seraient favorables au rétablissement de la peine de mort. Chapeau pour le sang froid des 68% restants.

6. Être légèrement agacé, dans ce sondage, de voir que la première proposition, « On ne défend pas assez les valeurs traditionnelles en France », et avec laquelle 72% des sondés sont d’accord, est interprétée comme symptomatique d’une droitisation du pays. Parce que c’est quoi, des valeurs traditionnelles ? Des valeurs de droite ? Vraiment ? Liberté, égalité, fraternité sont des valeurs traditionnelles, non ? Et elles seraient le monopole de l’UMP et/ou du FN ?  L’amour de sa famille, de son pays, du travail bien fait, c’est de droite ? La responsabilité, le sens de la parole donnée aussi ? C’est comme si je disais que la solidarité, vieille valeur traditionnelle française, appartenait seulement à la gauche…

7. Trouver que Christiane Taubira s’est montrée une grande oratrice et a commis au moins deux choses qui me la rendent définitivement sympathique : elle a cité un poète à la tribune et elle a eu un fou rire. On est loin du robot multiculturaliste caricaturé par la droite.

8. Persister à penser que le vote des étrangers aux élections locales est un mode d’intégration et non l’intention satanique de la gauche de faire entrer la charia dans les conseils municipaux. D’ailleurs, je crois me souvenir que le candidat Sarkozy n’y était pas  opposé : « J’ai considéré que le droit de vote aux seules municipales, pour des étrangers présents depuis dix ans sur le territoire national, respectant nos loi, payant leurs impôts, et ayant des papiers était une question qui devait être ouverte. En ce qui me concerne, j’y suis favorable », Calais, 2005.

9. Être persuadé que, dans leur immense majorité, les fonctionnaires sont honnêtes, utiles et assurent à leur manière la cohésion sociale, ou ce qu’il en reste. Ne pas employer le mot « prise d’otage » quand ils font grève, surtout quand il y en a des vrais, d’otages, au Mali. Refuser de les opposer aux salariés du privé qui seraient maltraités en comparaison. Ils devraient d’ailleurs se méfier, les salariés du privé, quand on désigne les fonctionnaires à leur vindicte. En général, ce n’est pas pour leur proposer la sécurité de l’emploi mais pour la retirer aux fonctionnaires, justement. Et quand je pense que c’est la gauche qu’on accuse de vouloir niveler par le bas…

10. Expliquer à Johnny Hallyday quand il écrit dans ses mémoires, par le biais de la plume d’Amanda Sthers : «  Je n’aime pas la médiocrité, je pense que la gauche pousse vers ça » que ce n’est pas très original par les temps qui courent, que Depardieu a joué cette partition mieux que lui, qu’il est venu chanter plusieurs fois pour des milliers de médiocres à la Fête de l’Huma :

« Excuse-moi partenaire
De venir à toi
C’est avec ma  gauche
Que tu danses là ! »

*Photo : Parti socialiste.

Banquiers, rendez des comptes !

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banques ue bce

banques ue bce

Les salauds dorment en paix est un film policier d’Akira Kurosawa, apparu sur nos écrans en 1960. Eh bien, les salauds de notre temps ont, comme leurs prédécesseurs, le privilège d’échapper aux tourments de l’âme qui accablent tant d’entre nous. Et si les banquiers de notre temps sont des salauds, à quelques cas d’espèce près, ils peuvent poursuivre leur mauvaise besogne tant qu’ils échapperont à la faillite.

Soyons clairs : ce sont bien les agissements de nos chers banquiers qui ont conduit au séisme de 2008 et à l’interminable agonie de l’expérience néolibérale qui s’en est ensuivie[1. Voir la réflexion éclairante de Jeremy Perrin, « Vers une crise perpétuelle » ou « L’interminable agonie du néolibéralisme » in Le Débat, n° 172, novembre-décembre 2012.]. Car si les banquiers sont riches, ce n’est pas avec leur argent qu’ils prennent le risque de leurs entreprises particulières − n’en déplaise à certains lecteurs de Causeur encore attardés dans leurs rêves d’enfance −, mais avec l’argent des autres ou l’argent qui se crée à leurs guichets ou à ceux de la Banque centrale. Le procès des banques et des banquiers ne doit pas être celui d’une oligarchie de vulgaires prédateurs qui auraient accaparé la richesse du monde. C’est celui d’une corporation d’incapables qui s’est présentée à la face du monde comme le démiurge d’une nouvelle économie. Ce procès peut se faire à partir d’illustrations éclairantes que nous connaissons tous, mais que nous connaissons mal parce que la relation médiatique qui en a été faite a été souvent biaisée : la bulle du crédit hypothécaire américain, le surendettement de l’État grec, la folie bancaire irlandaise, l’aventure espagnole, sans doute maintenant la bulle du marché de la dette en Europe. À chaque fois, ceux qu’on appelle les « banquiers » ont fait étalage d’un mélange explosif d’imprudence et d’incompétence et, pour tout dire, d’irresponsabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Irresponsables, donc non coupables

Qu’est-ce qu’une banque ? Aussi bête que semble cette question, il est fondamental d’y répondre. Primo, c’est un organisme qui collecte de l’argent. Deuxio, c’est un organisme qui prête de l’argent. Tertio, c’est un organisme qui spécule avec des valeurs. Quelques mots suffisent à énoncer les métiers de la banque. Ils pourraient clore le débat : en réalité, ils l’ouvrent. On peut en effet collecter de l’argent sans en prêter en parallèle. Dans l’histoire financière du monde moderne, il a existé de nombreux organismes de dépôt et d’épargne qui se satisfaisaient de garder dans leurs coffres-forts ou sur leurs comptes l’argent de tous ceux qui ne voulaient pas le conserver par devers eux. C’était le métier dela grande Banque d’Amsterdam, créée en 1609 ; c’était aussi, après-guerre, celui des CCP, dontla Banque Postalea recueilli l’héritage. Mais le service de ces organismes était le plus souvent coûteux, car les droits de garde constituaient leurs seules rémunérations.

On peut aussi prêter de l’argent sans en collecter au préalable. De non moins nombreux organismes ont prêté de l’argent qu’ils créaient sous leur propre responsabilité, comme ces banques écossaises du XVIIIe siècle qui imprimaient des billets libellés dans leur monnaie de banque[2. De là vient la formule de la « planche à billets ». Il n’était possible de créer de la monnaie qu’en imprimant des billets. Il va de soi que la formule ne veut plus rien dire. Ensuite, le stylo du banquier a pris le relais de la machine à imprimer, enfin le clavier d’ordinateur. L’impression des billets, pour répondre à la demande des usagers de la monnaie, ne fait que diffuser sous une autre forme de la monnaie émise au préalable.], en faisant le pari du remboursement par leurs emprunteurs qui étaient le plus souvent des agriculteurs, des éleveurs, des négociants, des manufacturiers. L’essor américain du XIXe siècle, épisode passablement anarchique, s’est appuyé sur l’émission de multiples monnaies par de simples négociants et artisans – le maréchal-ferrant, le croque-mort – qui réglaient commodément leurs factures par cette entremise.

On peut aussi spéculer sur les valeurs sans être une banque aux deux premiers sens du terme. Il en est ainsi depuis que les bourses existent. La Bourse de Londres, créée dès le XVIe siècle, peut faire figure de tout premier modèle. Avant l’apparition, à la fin du XVIIe siècle, de la cotation des actions de sociétés, on y traitait principalement des effets de commerce et des monnaies métalliques. Mais les intervenants de ces marchés étaient et peuvent toujours être des particuliers ou des professionnels risquant leurs avoirs personnels.

Or, la banque commerciale d’aujourd’hui a la faculté de combiner ces trois métiers. Elle collecte des dépôts et propose des placements à sa clientèle de déposants. Cette activité n’est pas concurrentielle du fait que nous sommes obligés d’avoir une banque : elle s’appuie donc sur un marché captif. Mais cette activité de collecte fournit une base commode pour proposer ensuite des services de prêt proprement dits, éventuellement assortis de conseils aux particuliers et aux entreprises. Enfin, et c’est l’une des plus grandes novations de ces trente dernières années, les banques commerciales ont superposé à ces métiers des activités de trading sur les valeurs de toutes sortes, représentées par les actions, les titres d’emprunt, les matières premières, les devises. Et elles le font pour leur propre compte, et non plus seulement pour répondre aux besoins de leurs clients.

Ces banques commerciales aux activités superposées disposent aussi d’une faculté décisive et d’un privilège. La faculté décisive est l’accès aux marchés internationaux du crédit en tant que prêteurs mais aussi emprunteurs, comme toutes les sociétés cotées. Le privilège consiste dans l’accès aux guichets de la Banque centrale pour se refinancer, accès qui n’est ouvert à aucun autre acteur économique, ni les banques d’affaires, ni non plus, depuis quelques décennies, les États.

Le système bancaire occidental a démultiplié son business depuis trente bonnes années en cumulant les trois métiers historiques exercés avec le bénéfice de son double accès aux marchés du crédit et aux guichets des Banques centrales. Il a ainsi créé à certains endroits et à certains moments, une grande prospérité économique, plus ou moins réelle, plus ou moins factice. Et généré différentes bulles dont nous payons toujours les pots cassés.

De la Californie à l’Espagne

La crise de la dette privée américaine qui a précipité l’Occident dans sa grande récession n’a pu survenir que dans le contexte favorable offert par la politique de la Réserve fédérale présidée par Alan Greenspan. Pour surmonter une première récession, intervenue en 2001, le Banquier central américain a ouvert les vannes du crédit, inscrivant le taux de refinancement au plus bas niveau historique de 1%[3. Il est à 0% depuis 2009, sous la direction de Ben Bernanke, qui a prévu de poursuivre sa politique d’argent gratuit jusqu’à 2014 au moins.]. Mais la responsabilité de la Banque de Washington n’est engagée que parce qu’elle a encouragé la distribution discrétionnaire de prêts à la consommation et au logement par les banques commerciales alors qu’elle aurait pu, et dû, freiner cette distribution. La progression de ces catégories de prêts s’est poursuivie sans interruption deux décennies durant. L’affaire dite du « subprime rate », qui illustre fortement le laxisme du crédit bancaire, ne montre qu’un aspect du surendettement global des particuliers américains dont les engagements atteignaient, à la veille de la crise, 100% du PIB[4. Il est depuis revenu à 85% du PIB.]. Le plus remarquable est que cette politique de crédit débridée ait été poursuivie dans un pays classé au premier rang de la richesse mondiale où, de surcroît, deux foyers sur trois étaient déjà propriétaires de leur logement. Le surendettement résulte d’une politique volontaire des acteurs du système bancaire, banques commerciales et Banque centrale.

S’agissant de la faillite grecque, il ne suffit pas de s’appesantir sur l’improductivité du travailleur et l’incivisme du contribuable local[5. Le meilleur éclairage, à notre connaissance, a été donné par Michael Lewis dans Boomerang, Voyage vers un nouveau tiers monde, Ed. Sonatine.]. Le désastre engage la responsabilité de l’État, du secteur public et des autorités de contrôle de Bruxelles et de Francfort qui, telle sœur Anne, n’ont rien vu venir malgré les faisceaux d’indicateurs dont elles disposaient. Mais il engage aussi les banques, les grecques, bien sûr, mais surtout les banques du reste de l’Europe qui, des années durant, ont souscrit les yeux fermés les emprunts émis par un pays déjà pris en flagrant délit de falsification de ses comptes publics, à la veille de son inclusion dans la zone euro, et de détournement des aides internationales au moment de la préparation des Jeux olympiques de 2004. Car, et c’est là un point essentiel, qui concerne l’ensemble du monde occidental sans exception, la souscription des emprunts est réservée à des banques choisies par les Trésors publics, les « Primary dealers » ou, dans la définition française, les « Spécialistes en valeurs du Trésor ».

Nul besoin d’exhorter les épargnants à ne pas souscrire les emprunts des États, comme l’a fait Georges Kaplan dans le numéro 54 de Causeur, puisque cela leur est interdit, d’un commun accord entre l’administration du Trésor et les banques[6. Il était encore possible, il y dix ans de cela, de souscrire des obligations publiques aux guichets des Trésoreries Paieries générales. Ce service a été fermé à la demande des banques.]. Ce privilège accordé aux banques pose un double problème. Sur le fond d’abord : le fait de réserver cette souscription à certains acteurs professionnels porte une atteinte caractérisée à la liberté de l’épargnant : rien de moins libéral que cette procédure. Sur les résultats obtenus ensuite : le monitoring de la dette publique par les banques, dans toute l’aire occidentale, n’a pas fait obstacle à sa constante augmentation. Cela fait vingt ans que les banquiers ou leurs représentants s’égosillent, sur les tréteaux des médias et sur ceux des colloques ou des universités d’été, à propos de la gestion laxiste des États. Or, leur incrimination constante de la défaillance des gestionnaires publics ne les pas empêchés de souscrire constamment les emprunts émis par ces derniers. Nul besoin de chercher l’erreur. La souscription des emprunts publics se fait sur la base d’un troc entre l’État, dont la gestion est rendue momentanément plus confortable, et les banquiers réservataires qui peuvent à loisir développer leurs activités sous la protection bienveillante de l’administration de tutelle[7. Ce point est développé dans mon dernier ouvrage, La Grande récession (depuis 2005), Ed. Gallimard Collection Folio actuel, 2012.].

La faillite du « Tigre celtique », nom flatteur qu’avaient accordé à l’Irlande quelques économistes quand ce pays faisait illusion par sa prospérité apparente, est celle de ses banques. Dans ce cas, comme dans bien d’autres, la présentation médiatique a plutôt obscurci qu’éclairé la compréhension du drame financier. Il est bien vrai que les banques irlandaises ont été à la base de la bulle immobilière, avec le soutien de gouvernants passablement corrompus, et que le krach qui s’en est ensuivi a saccagé l’emploi et les comptes publics. Mais les banques irlandaises sont allées au-delà d’une gestion laxiste de leurs crédits. Elles se sont aussi endettées fortement pour acheter des actifs financiers et immobiliers au-delà de l’Atlantique. C’est ainsi qu’elles se trouvaient, au moment de leur cessation de paiement, propriétaires d’une partie de Manhattan ! La faillite bancaire irlandaise est donc imputable, non seulement aux  emprunts émis, mais aussi aux emprunts contractés.

Inutile de trop insister sur le cas espagnol, traité dans un précédent numéro. Deux précisions supplémentaires peuvent cependant s’avérer utiles à mes lecteurs. D’abord, la distribution excessive des crédits y a touché non seulement les particuliers, mais aussi les entreprises, désormais les plus endettées de la zone euro après les portugaises. Or, les comptes des entreprises révèlent la montée du risque d’insolvabilité mieux encore que les comptes des particuliers : la désinvolture des banquiers espagnols ne fait donc pas l’ombre d’un doute. Ensuite, les banques espagnoles ont très peu recouru au refinancement de la BCE. Lors même que le rythme de leurs encours de crédit s’accroissait à un rythme double de celui de la moyenne de la zone euro, le montant de leurs appels à la Banque de Francfort était deux fois moindre[8. La situation s’est inversée depuis les débuts de la crise. Aujourd’hui, le montant demandé par les banques espagnoles représente près de 30% du total, alors que le PIB de l’Espagne représente un dixième de celui de la zone.]. Ce dernier point, énigmatique en première analyse, s’explique par l’existence d’instruments qui permettent aux banques de démultiplier les crédits, d’une manière quasi automatique : le « collatéral » et la « titrisation ».

Les dommages du « collatéral »

« Collateral damage » : c’est le titre d’un article exhaustif paru dans le Financial Times en date du 25 octobre 2012, sous la plume de Ralph Atkins, Philip Stafford et Brooke Masters. Le jeu de mots visait à montrer le rôle déterminant des garanties collatérales dans le développement du crédit. L’article était illustré par le départ de Christophe Colomb pour les « Indes » sous les yeux d’Isabellela Catholique. La reine d’Espagne avait engagé ses bijoux personnels pour emprunter les sommes requises par la grande expédition. Elle avait donc consenti un gage « collatéral » au prêt.

Dans ce cas, par extension, une infinité de prêts peuvent être consentis en s’appuyant non seulement sur l’engagement personnel de l’emprunteur, mais sur un gage réel qui sera mobilisé en cas de défaillance totale ou partielle de ce dernier.

Les trois gages les plus courants aujourd’hui sont les hypothèques (le fameux « mortgage »), les actions de sociétés et les « warrants » représentatifs de marchandises, très utilisés dans le commerce international des matières premières. Les prêteurs y ont désormais systématiquement recours, chaque fois que les conditions s’y prêtent[9. Courant octobre 2012, 144 000 milliards de dollars de dette européenne avaient été émis avec des collatéraux  en garantie.].

En quoi cette pratique, banale dans son principe,  est-elle critiquable ?

Le premier problème réside dans la modification qu’elle introduit dans la relation entre prêteur et emprunteur. La relation présumée de confiance, qui est à la base des contrats de prêt, comme de tous les contrats, se trouve court-circuitée par le recours au collatéral. Lorsque celui-ci devient la règle, le prêteur tend à se détourner de ce qui est à la base de son métier : évaluer le risque de défaut présenté par l’opération qu’il doit décider. Le métier du banquier classique tend alors à se vider de sa substance au profit d’une activité de type mécanique, où l’on s’ingénie à trouver le plus d’emprunteurs possibles en se ménageant les ressources nécessaires pour les approvisionner. Dans leur ensemble, les excès du crédit, quels que soient les cieux où ils se produisent – Californie, Floride, Andalousie, Irlande –, s’enracinent dans cette pratique. La crise systémique du crédit procède d’abord de la pandémie du « mortgage », plus encore que de la pandémie du « greed »[10. La France a été protégée par l’absence d’un marché hypothécaire développé.].

Le deuxième problème vient de ce que les prêteurs garantis par du « collatéral » ont la faculté de revendre aisément leurs emprunts à d’autres agents financiers par le biais de la « titrisation ». L’opération consiste à découper une masse de prêts de type déterminé en des « titres » représentatifs. Elle ne soulèverait, elle non plus, guère la critique si cette pratique n’était devenue la règle au cours de ces trente dernières années. On a titrisé à tout-va. Or, la titrisation renforce le mécanisme qui déresponsabilise le prêteur dès lors que celui-ci est assuré de trouver commodément des acheteurs bienveillants sur les marchés internationaux du crédit.

On comprend alors que les banques espagnoles, au temps de leur superbe, aient pu se financer aisément en dehors des guichets de la Banque centrale. Il leur suffisait de revendre à d’autres banques les titres représentatifs de leurs prêts, assortis de garanties qui en favorisaient l’écoulement à bon prix. Mais, me direz-vous, comment leurs acheteurs font-ils eux-mêmes pour trouver des financements ? Nous revenons au point de départ. S’il s’agit d’une banque, celle-ci peut, outre créer de la monnaie pour son propre compte, aller en quérir aux guichets de la Banque centrale qui prête contre… des « collatéraux »[11. 2000 types de collatéraux divers et variés sont aujourd’hui acceptés par la BCE, sous l’impulsion de l’admirable Mario Draghi.].

Retenons donc, pour finir, ces deux idées. La première est que la production du crédit s’est largement détachée de la responsabilité personnelle de ses agents producteurs. La seconde est qu’elle procède d’une sorte de mécanique que rien ne peut arrêter ou infléchir sauf quand, précisément, un accident majeur, comme celui de 2008, vient en interrompre le cours dans des conditions dramatiques. Toute réforme d’importance de l’appareil bancaire devrait donc s’attacher à revoir les conditions dans lesquelles il exerce son activité du crédit, pour réduire ou pour supprimer les dommages du « collatéral ». Or, ainsi que nous le verrons dans notre prochaine livraison, une réforme de ce type n’est dans les tuyaux ni à Bercy, ni à Bruxelles. Car à Bercy comme à Bruxelles, ce sont les banques qui commandent, et les politiques qui exécutent.

Crise : Gréau avait vu juste, hélas…

Je ne voudrais pas être Jean-Luc Gréau. L’homme qui a mis le doigt sur le grand problème de notre époque – l’affaiblissement du rôle des États dans l’économie – avec une rare lucidité est condamné, avec chaque nouveau livre, à voir ses sombres prophéties réalisées. Son dernier ouvrage, La Grande Récession (depuis 2005), un recueil de ses articles parus dans la revue Le Débat, ne fait pas exception : si, il y a une quinzaine d’années, il se demandait encore si les marchés financiers gouvernaient le monde et dans quelle mesure leur influence était irréversible, aujourd’hui il est obligé de constater la mainmise des Banques centrales indépendantes et des agences de notation sur des économies privées de toute réglementation. L’État est ainsi contraint d’abandonner les marchés, laissant le contrôle de ces derniers aux… institutions de marché elles-mêmes. Dissimulé derrière des infrastructures financières mondialisées, ce pouvoir se présente comme un fait de la nature, sans alternative possible. Bonjour les dégâts.

Dans ce livre comme dans les précédents, Jean-Luc Gréau pose le problème en termes de « politique d’abord ». La crise économique européenne qui sévit depuis 2010 est d’abord imputable, selon lui, au dogme de la concurrence illimitée, l’éclatement de la bulle financière de 2007-2008, engendré par un dysfonctionnement du marché de la dette privée américaine n’ayant été que le déclencheur. Gréau observe que la crise était déjà là en 2005, et même qu’elle était annoncée depuis plus de trois décennies lorsque les États, tout particulièrement en Europe, ont engagé un « retrait stratégique » de l’économie. Pour ce grand pessimiste, seul le retour de politiques monétaires libérées de l’obsession anti-inflationniste permettrait de sortir du  marasme actuel.

Hors de l’État, point de salut économique ? En ce cas, il n’y a pas de quoi se réjouir, car ce n’est pas demain qu’on assistera à un tel changement de cap. Gréau promet un sombre avenir à l’Europe de l’euro. Cette dernière pourrait bien être sauvée par une sorte d’« acharnement thérapeutique » des États-Unis et de la Chine, qui n’ont pas intérêt à la voir s’écrouler et menacer la stabilité du système économique mondial. En apparence, ce sauvetage permettrait à l’Europe d’échapper au pire – une chute brutale – mais au prix d’un long et pénible déclin. Notre seul espoir est que, pour une fois, Jean-Luc Gréau se trompe. Malheureusement, ce n’est pas probable.[/access]

Gil Mihaely

*Photo : duncan.

PMA, GPA : ça le fait pas !

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Pendant  la campagne présidentielle, les féministes chargées d’alimenter le candidat Hollande en propositions insistaient sur un point : on ne devrait pas dire « Egalité Hommes-Femmes » mais « Egalité Femmes-Hommes ». Ainsi, l’ordre alphabétique devrait être respecté pour contrer la toute-puissance du patriarcat. Chez les féministes socialistes, la bataille sémantique n’est définitivement pas à négliger; on a encore pu le vérifier en apprenant que la députée Sandrine Mazetier s’était ému auprès du ministre de l’Education Nationale du scandale que constitue l’appellation d’« école maternelle ».

En revanche, lorsqu’on parle des associations LGBT, avec lesquelles le gouvernement travaille régulièrement pour mettre en place ses projets sociétaux, les mêmes ne respectent pas l’ordre alphabétique. Le L de lesbienne est en effet placé avant le G de gay. Ces derniers jours, on a compris pourquoi les associations féministes ne s’en indignaient pas. Ce n’est ni  un hasard, ni une survivance de la galanterie, concept machiste s’il en est.  Non, le désintérêt des féministes a une bonne et simple raison : le droit des lesbiennes est  – ô combien – prioritaire sur celui des gays.  La mise à disposition de la PMA pour les lesbiennes est donc une nécessité impérieuse tandis que la GPA est une dérive scandaleuse. Il suffit de lire le dernier communiqué d’« Osez le féminisme », association d’autant plus en cour au gouvernement que sa fondatrice (et sœur de l’actuelle dirigeante) est aujourd’hui la conseillère de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, d’écouter Clémentine Autain, ou même d’observer l’attitude de Dominique Bertinotti qui exclut la GPA mais se veut une militante de la PMA, pour comprendre que les gays paraissent moins dignes que les lesbiennes à bénéficier de la fameuse « conquête des droits ». Si le gouvernement fait voter la PMA pour les couples de lesbiennes mais refuse d’ouvrir le droit à la GPA pour les gays, l’argument d’égalité, le « pour tous » porté en bandoulière depuis le début du débat sur la réforme du mariage apparaîtra pour ce qu’il est réellement : une tricherie. Les gays pourront certes adopter mais les possibilités d’adoption, déjà limitées, seront d’autant plus restreintes que certains pays ont déjà annoncé fermer l’adoption de leurs enfants à une nation mariant des couples homosexuels.

Le 3 octobre prochain, la Cour européenne des droits de l’Homme devra se prononcer sur le recours de deux requérantes, déboutées par la justice autrichienne, qui souhaitent que l’une d’entre elles puisse adopter l’enfant de sa compagne. Le père de l’enfant refusant cette demande, elles demandent que celui-ci soit déchu de ses droits parentaux. Soit dit en passant, leur avocat n’est autre que le directeur de l’International Lesbian Gay Bisexual Transgender and Intersex Association (ILGLaw). La CEDH rejettera très certainement cette demande, mais il n’est pas innocent que le mouvement LGBT fasse sienne ce genre de revendications. Et on aimerait savoir ce qu’en pensent les néo-féministes françaises, qui nous parlent sans arrêt de « parent social », comme Clémentine Autain face à Elisabeth Lévy l’autre jour au cours du débat Yahoo. Le parent, explique-t-elle, c’est celui qui élève l’enfant. Attendu que la plupart des mariages finissent en divorces et que les jugements de 90% de ces derniers attribuent la garde à la mère, le nouveau compagnon (ou la nouvelle compagne) de la mère devient-il le nouveau père (ou la seconde mère) ? Ou un père supplémentaire, avec des droits équivalents ? On regardera avec attention le contenu de la prochaine loi sur la famille et notamment le fameux statut de beau-parent que préconisait déjà Nadine Morano et que Dominique Bertinotti semble vouloir mettre en place. Les opposants à la loi Taubira ne devraient pas négliger ce sujet, tant il bouscule bien davantage les fondements de la société actuelle que la simple ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Deux philosophes classées à gauche, Sylviane Agacinski et Elisabeth Badinter, se sont positionnées sur ces sujets. La première refuse à la fois PMA et GPA. La seconde les accepte tous les deux. Il ne leur serait pas venu à l’idée d’accepter l’une et de refuser l’autre. Pourtant, c’est la position de Dominique Bertinotti et du président du groupe PS, Bruno Le Roux. On nous rétorque que la PMA existe déjà pour les couples hétérosexuels et que la GPA est interdite à ces mêmes couples. Faux ! Les couples hétérosexuels ont accès à l’AMP si l’un de leurs membres est victime d’une infertilité médicale. Les autres, ainsi que les femmes célibataires, n’y ont absolument pas droit. Le président du Comité consultatif  national d’éthique, explique d’ailleurs fort bien la problématique. On nous rétorque également que la GPA pose un problème éthique majeur, celui de la marchandisation du corps des femmes, une critique que bien entendu nous partageons. Mais si la PMA ne marchandise pas le corps de l’homme mais seulement ses gamètes, elle donne lieu à des dérives éthiques que Sylviane Agacinski a fort bien formulées.

Ajoutons que les partisans de la PMA (à ne pas confondre, je le répète, avec l’AMP) exigent que cette dernière soit prise en charge par… l’Assurance-maladie. Les militants autoproclamés de la cause homosexuelle en arrivent donc à rejoindre l’homophobie la plus crasse, en assimilant l’homosexualité à une maladie remboursée par la Sécu !

À l’heure où on écrit ces lignes, l’avenir du projet d’autorisation de la PMA paraît bien aléatoire. Alors que Bertinotti et Le Roux s’en font les hérauts, que de nombreux députés PS ainsi qu’un poids lourd du gouvernement, Manuel Valls, se prononcent résolument contre, Matignon et, plus encore, l’Elysée paraissent hésitants. Ils gagnent du temps et en appellent au CCNE avant de voter une loi qui intégrerait cette possibilité. François Hollande suivra-t-il un avis défavorable de cette instance, bien que la loi ne l’y oblige pas ? Pour l’instant, la plupart des observateurs semblent le penser. Si c’était le cas, on pourrait s’attendre à des remous dans la majorité. Bertinotti pourrait prendre la porte et le groupe socialiste tenter de défier la Présidence en déposant un amendement. Le tic-tac de la bombe politique PMA a résonné à nos oreilles ces derniers jours. L’horloger en chef est parvenu à repousser l’explosion de quelques mois. Mais pour l’empêcher, il devra faire preuve d’une habileté exceptionnelle.

*Photo : sunshineandbeyond.

Chokri Belaïd : l’assassinat déflagration ?

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tunisie chokri belaid

tunisie chokri belaid

Colère et consternation ce midi aux abords de l’ambassade de Tunisie à Paris. Quelque 150 manifestants, tunisiens pour la plupart, fustigent le parti islamiste Ennahda, majoritaire dans le gouvernement de coalition. Ils le tiennent pour responsable, directement ou indirectement, de l’assassinat, le matin même, devant son domicile situé dans un quartier résidentiel de la périphérie de Tunis, de Chokri Belaïd, 47 ans, secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié (PPDU), allié au Front populaire, un conglomérat de formations de gauche opposées à Ennahda. Il a été abattu par plusieurs balles. Deux hommes, auteurs présumés du meurtre, sont activement recherchés par la police, a annoncé le ministère de l’intérieur, totalement discrédité aux yeux des manifestants – de Paris et d’un peu partout en Tunisie – pour ne pas avoir protégé cette « figure de l’opposition ».

Chokri Belaïd, se sachant menacé, avait demandé une protection. Dans une vidéo publiée une première fois sur une « page » tunisienne en juin 2012, puis sur Youtube début février, selon la source qui nous l’a transmise, des « fidèles » – des barbus en gandoura – réclament, en arabe, la tête du leader du PPDU et celle de Nejib Chebbi, président du haut comité politique du Al-Joumhouri (Parti républicain). Ce dernier, en meeting il y a quatre jours à Gabès, dans le sud du pays, s’est retrouvé encerclé par des membres des Ligues de Protection de la Révolution (LPR), sortes de nervis du « régime », des milices islamistes dont la principale activité consiste à intimider, pour le moins, le « camp laïque », autrement dit tous ceux qui ne veulent pas d’une théocratie – fût-elle « soft » – en Tunisie.

Ce sont ces ligues qui, aujourd’hui, sont accusées du meurtre de Chokri Belaïd. Le parti Ennhada récuse toute implication dans l’assassinat de la bête noire des islamistes, fermement condamné par le président de la République Moncef Marzouki et le premier ministre Hamadi Jebali, représentant l’aile dite modérée d’Ennahda. La veille de son assassinat, Chokri Belaïd avait appelé à la dissolution des LPR sur le plateau de Nessma TV, la chaîne de télévision dont le directeur avait été condamné à une amende en mai 2012 pour avoir diffusé Persépolis, le film d’animation de l’Iranienne Marjane Satrapi, jugé « attentatoire au sacré ».

Présents à la manif de ce midi, deux jeunes entrepreneurs tunisiens, dont l’un a élaboré un projet dans les technologies de l’information, qu’il souhaite développer dans son pays, redoutent « un scénario à l’iranienne », c’est-à-dire « une confiscation du pouvoir par Ennahda, suppléé par ces gardiens autoproclamés de la révolution que sont les LPR ».

Chokri Belaïd était avocat. « Sous Ben Ali, il avait défendu des militants d’Ennhada, rappelle un manifestant. Et il avait raison, c’était son travail. ». Son épouse est également avocate. « Il était le père de deux petites filles, affirme un homme qui le connaissait bien. Il avait suivi des études de droit en Irak, du temps de Saddam Hussein, puis obtenu un DEA à Paris 8. » Chokri Belaïd était issu de la mouvance nationaliste arabe et venait de l’extrême gauche. Dans les années 80, il était membre du bureau exécutif de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET). Il avait tâté de la prison sous Bourguiba.

La visite était prévue avant l’assassinat de Chokri Belaïd, elle est apparemment maintenue : Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche, sera dimanche à Tunis dans le cadre d’une conférence sur l’« écosocialisme », a-t-on appris auprès du PG, dont deux représentants, Eric Coquerel, secrétaire national, et Alain Billon, s’étaient joints aux manifestants venus exprimer leur dépit à proximité de l’ambassade de Tunisie à Paris. Mélenchon et la laïcité : une prochaine piqûre de rappel à l’adresse des islamistes… tunisiens.

Pour un écologisme conservateur

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ecologie droite conservatisme

ecologie droite conservatisme

Jadis, les timbres-poste des républiques socialistes s’ornaient fièrement de paysages industriels, cheminées d’usines crachant la fumée dans le soleil levant, armées de tracteurs nivelant les collines et comblant les vallées afin d’y implanter des nœuds ferroviaires ou des habitations sociales. Jusque dans leurs symboles les plus modestes, les démocraties prolétariennes affirmaient ainsi leur ancrage dans une idéologie du progrès qui donne à l’homme, « maître et possesseur de la nature », le droit de la remodeler, voire de la détruire, s’il y trouve son avantage. Dans cette perspective, la nature, quelle qu’elle soit, n’a pas à être respectée : elle n’a aucune valeur en soi, n’étant qu’une matière première indéfiniment manipulable et utilisable. À l’inverse, la pensée de droite, fondamentalement méfiante à l’égard de l’idée de progrès, se présentait comme profondément attachée à la préservation du patrimoine, au respect de la nature et de ses lois, et se montrait hostile à toute artificialisme systématique : ses principaux théoriciens reconnaissaient que l’on doit, certes, humaniser la nature, mais en aucun cas l’anéantir, sous peine de perdre ses repères, ses racines et son identité. En somme, à l’origine, la nature constitue, à côté du rapport au temps, l’un des marqueurs décisifs du clivage droite/gauche : dans cette perspective, on peut dire que l’écologie est foncièrement traditionaliste.[access capability= »lire_inedits »]

Ce n’est que par suite d’une confusion intellectuelle assez typique de notre temps que l’on a assisté, spécialement au cours du dernier tiers du XXe siècle, à un renversement des fronts – l’écologie se trouvant paradoxalement récupérée par les héritiers du progressisme marxiste tandis qu’à l’inverse, les descendants des conservateurs renonçaient haut et fort à conserver quoi que ce soit, se présentant comme les héros de l’innovation scientifique et de l’industrialisation à tout-va. C’est ainsi qu’au début des années 2000, le patronat s’engagea furieusement contre l’introduction, dans la Constitution française, du fameux « principe de précaution » – c’est-à-dire d’un conservatisme minimum en matière environnementale, qui se borne à prévoir que  « lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement », il appartient aux autorités publiques de veiller « à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». Contrainte scandaleuse !, s’insurgèrent alors  les représentants du Medef, se réclamant pour l’occasion de l’irréversibilité du progrès, de la mondialisation de la concurrence et du primat absolu des considérations économiques : qu’importent  les dommages environnementaux s’ils permettent de réduire la facture pétrolière et de relever le cours du CAC 40 ? Qu’importe la longue durée, lorsque que l’on peut tout avoir, et tout de suite ?  Qu’importe le maintien de l’héritage si sa destruction peut procurer aux héritiers une satisfaction immédiate ? Et qu’importe l’endroit où auront lieu lesdits dommages lorsqu’on peut le quitter quand on veut, sans regrets, pour s’installer à l’autre bout du monde − dans un pays encore préservé où l’on pourra peut-être recommencer l’opération ? Dans le même temps, en dépit de la logique et de l’idéologie, l’écologie officielle s’ancrait franchement à gauche – se partageant désormais entre des Verts associés au gouvernement, qui en représentent la branche modérée, un Front de gauche mélenchoniste qui semble vouloir la préempter et une ultragauche trostskysante engagée dans les actions les plus radicales ou les plus spectaculaires.

Pourtant, au moment où la droite renoue avec le droit naturel pour contester les projets  socialistes relatifs au mariage homosexuel, peut-être pourrait-elle revenir aussi à ses fondamentaux et réinvestir franchement la problématique de la défense de la nature, malencontreusement délaissée au nom d’un réalisme à courte vue et d’une vision intégriste du primat de l’économie. On songe ici à l’affaire de l’aéroport de Notre-Dame des Landes, dans laquelle les seuls arguments avancés en faveur du projet par son promoteur, Jean-Marc Ayrault, consistent à mettre en avant la nécessité impérieuse de « désenclaver » la région « Grand Ouest » (laquelle, comme chacun sait, n’est accessible qu’à dos de mulet ou au moyen de frêles esquifs pratiquant le cabotage, d’où sa misère et son obscurantisme religieux), et relèvent d’un modernisme de pacotille (seul un tel aéroport permettra à la région d’entrer de plain-pied dans le troisième millénaire). Sur un tel dossier − et beaucoup plus largement, sur l’ensemble des questions écologiques −, la droite ne devrait pourtant pas avoir honte du beau mot « conservateur », ni craindre les foudres des gourous de la mondialisation, ni se sentir illégitime au point d’abandonner le bébé à la gauche de la gauche : c’est à elle qu’il revient de maintenir.  Et en l’occurrence, de s’opposer à ce que l’on sacrifie 2000 hectares de prés et de bois aux idoles du marché et aux appétits de bétonneurs se dissimulant sous l’étiquette du « développement durable ». Une réappropriation qui pourrait prendre exemple sur la figure du prince Charles, que «ses compatriotes ont fini par […] surnommer  le « prince vert », et qui incarne comme nul autre une écologie traditionaliste et spiritualiste »[1. G. Rivière, « Charles, le prince vert », Le Spectacle du monde, juin 2012.].[/access]

Droits des gays : ça bouge au Vatican

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L’information pourrait paraître fantaisiste si elle n’émanait du correspondant romain de l’AFP et n’avait été validée depuis par nos confrères de La Croix, qui ne rigolent pas avec ces choses-là : à l’occasion d’un débat avec des journalistes sur les différentes formes d’union non préconisées par les Saintes Ecritures (concubinage, familles recomposées, couples gays) Mgr Vincenzo Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille, c’est-à-dire, en clair, ministre de la famille de Benoit XVI, a enjoint les politiques et les gouvernements de trouver des « solutions de droit privé » et d’aménager des « perspectives patrimoniales » pour les formes de couples hors mariage.

Bien sûr, Monseigneur Paglia n’oublie pas d’où il parle et a rappelé à l’occasion de cette discussion à bâtons rompus le caractère sacré du mariage chrétien et sa préférence absolue pour « la famille, fondée par l’alliance entre un homme et une femme ». Mais une fois cette mise au point rituelle faite, l’évêque a carrément rué dans les brancards en condamnant formellement les pays où l’homosexualité est considérée comme un délit, et ce alors que les questions géopolitiques n’étaient pas vraiment à l’ordre du jour de cette rencontre avec la presse.

Bien sûr le prélat a dit penser là aux nombreux pays africains ou proche-orientaux qui punissent pénalement l’homosexualité. Mais pas besoin d’être grand clerc pour supputer que cette mise au point s’adresse aussi à ceux qui, dans l’Eglise catholique, persistent à ne voir dans les homosexuels que des déviants, des fornicateurs ou des grands malades. De là à penser que ce message s’adresse aussi à ceux des chrétiens qui condamnent toute forme d’union civile entre gens de même sexe…

Le Vatican, dit-on, suit avec beaucoup d’intérêt, et une certaine surprise, le mouvement français contre la loi Taubira. Par rapport aux précédentes mobilisations européennes ou américaines qu’on pourrait penser similaires, une des particularités insignes de ce mouvement made in France est de combattre consubstantiellement le mariage gay et l’homophobie. Une vision du problème qui peut paraître un peu trop rock n’ roll pour certains tradis, y compris, parfois, dans les rangs de la Manif Pour Tous, mais que Mgr Vingt-Trois, par exemple, défend en privé avec autant de vigueur à Paris qu’à Rome.

Reste à espérer que Benoît XVI ne trouvera pas que son collaborateur va trop loin, ou tout du moins, trop vite…

L’État voyou va-t-il faire les poches des retraités ?

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retraites mali mariage

retraites mali mariage

Bon, évidemment, les troupes françaises avancent triomphalement au Mali et la campagne de Tombouctou réchauffe les cœurs désabusés des Français à qui on ne cesse de seriner qu’ils ne sont plus que les citoyens d’une petite nation avec des particularismes amusants mais condamnés par la mondialisation comme le fromage au lait cru et le système de protection sociale.

Bon, évidemment, le mariage pour tous est devenu la nouvelle affaire Dreyfus, c’est-à-dire une manière de jouer à la guerre civile où s’opposent les partisans du progrès qui ne sont même plus tout à fait certains qu’il s’agit d’un progrès et les conservateurs qui ne sont même pas tout à fait certains, au fond, que le mariage gay, à condition qu’il ne soit pas assorti de la PMA et de la GPA, représente l’effondrement de la civilisation. Du coup,  les uns et les autres surjouent le catastrophisme et tout le monde est occupé par le Spectacle, tel que le définissait Debord : « Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie ».

Les exploits guerriers de notre armée et les débats anthropologiques alimentent donc le Spectacle pendant qu’une majorité de Français se débattent avec leurs problèmes quotidiens. Une vie quotidienne prosaïque, inquiète et parfois désespérée. Par exemple, on oublie ou l’on feint d’oublier qu’un certain nombre de problèmes sociaux finissent par devenir des problèmes de civilisation. Et le plus aigu, à nouveau, est celui des retraites et des pensions.

Dans une indifférence à peu près équivalente à celle qui suivit la signature le 11 janvier des accords sur la flexisécurité paraphés par le Medef et des syndicats minoritaires, personne n’a vraiment fait attention à la publication, le 22 janvier, du rapport du COR (Comité d’orientation sur les retraites). Sarkozy, qui n’avait pas cédé aux manifs monstres de fin 2010-début 2011, avait voulu sauver le système des retraites. On ne met pas en question ici la pureté de ses intentions ni de celles de Fillon. Ce n’était pas parce qu’ils faisaient des cadeaux aux riches qu’ils souhaitaient pour autant que les futurs retraités crèvent de faim : l’âge légal avait été reculé à 62 ans, et à 67 ans si l’on voulait éviter la décote faute des 41,5 annuités de cotisation. Le problème, c’est que ces mesures n’ont rien sauvé du tout, comme l’indique le COR. Malgré l’augmentation des cotisations et l’allongement de la durée du travail, les problèmes de financement vont passer d’ici 2017 de 14 à 21,3 milliards d’euros.

François Hollande a donc décidé de négocier une nouvelle réforme en 2013. Et il mise sur un accord minoritaire entre Medef et CFDT pour passer en force. Le Medef l’y aidera, d’ailleurs, en s’appuyant sur le rapport du COR qui finira par ne plus être très crédible à force de modifier ses projections à chaque fois. Dans la future loi, le Medef voudrait ainsi désindexer les retraites de l’inflation, et même les minorer d’un point tout en passant à 43 ans de cotisations.

En gros, cela reviendrait à faire baisser le pouvoir d’achat des retraités de 5% en 5 ans. Mais d’après le COR, ils ne sont pas à plaindre, les retraités : « Le niveau de vie moyen des retraités est proche de celui des actifs » décrète-t-il. En 2010, il était de 2002 euros pour les actifs et de 1913 euros pour les pensionnés. Vu comme ça, ce n’est pas une tragédie mais, dans les faits, le montant mensuel d’une pension, c’est-à-dire ce que touche effectivement le retraité, c’est 1216 euros. Les 1913 euros du COR intègrent en effet les revenus moyens, patrimoine compris, comme si tous les retraités étaient propriétaires de leur logement, ce qui est loin d’être le cas. 10% des retraités ont une pension inférieure à 521 euros et 680 000 personnes touchent le minimum vieillesse, c’est à dire 777 euros (on rappellera que le seuil de pauvreté est à 960 euros par mois) tandis que les femmes retraitées, elles, touchent 999 euros par mois, un montant inférieur de 47% à celui des hommes.

On peut parier sans trop de risque que, ce coup-ci, les habituelles grandes têtes molles des éditorialistes économiques et médiatiques vanteront une nouvelle fois la capitalisation en oubliant l’exemple d’Enron en 2001 qui a spéculé avec les économies des salariés américains, a maquillé ses comptes et a perdu 20 milliards d’euros en ruinant quelques centaines de milliers de retraités. Et ce ne fut que le début d’une longue série avec notamment, en 2008, un effondrement des fonds de pension irlandais, anglais et néerlandais et, sur toute la zone OCDE, fin 2008, une perte de 20% de l’ensemble des montants des fonds de pension.

Oui, on continuera à encourager la capitalisation contre la répartition, la compétition sur les marchés contre la solidarité intergénérationnelle. C’est d’autant plus inquiétant qu’une déclaration étonnante de Georges Soros, le grand spéculateur devenu philanthrope et persuadé de la nocivité intrinsèque de la spéculation financière, lors du forum de Davos, a révélé sa pensée profonde sur la situation actuelle : « Ce qui est dommage … c’est que nous n’avons toujours pas vraiment compris comment fonctionnent les marchés financiers. Nous avons introduit des instruments synthétiques, inventé des produits dérivés dont nous ne comprenons pas vraiment les effets qu’ils peuvent avoir ».

Vous avez bien lu, plus personne n’y comprend rien mais fait semblant. Alors, un conseil, quand la guerre au Mali sera terminée et que les gays pourront se marier, allez jouer vos économies au casino pour préparer votre retraite : cela reviendra à peu près au même.

*Photo : origine1.

Mariage gay : L’adoption plénière adoptée en séance plénière

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Comme si de rien n’était, pendant que les journaleux de France et de Navarre comparaient les « triangles roses » aux « triangles noirs » en se demandant lesquels étaient les plus « nauséabonds », l’Assemblée Nationale a voté en catimini l’ouverture de l’adoption plénière aux couples homosexuels. Pour ceux qui l’ignorent encore, ce type d’adoption entraîne une reconnaissance de filiation. Autrement dit, les couples homosexuels seront dorénavant les « parent 1 » et « parent 2 » d’un enfant adopté, par-delà les générations, ce qui dépasse l’exercice d’une simple tutelle. Les livrets de famille nouveaux consacreront donc cette révolution anthropologique qui, en accordant un « enfant pour tous », prive les enfants adoptés de liens avec leurs parents biologiques.

Quoi qu’on en pense, ce n’est pas une mince affaire. Et pourtant, Frigide Barjot a eu maille à partir avec une presse sourde et aveugle à ses revendications. L’adoption plénière, connais pas ! Le communiqué de presse des organisateurs de la Manif pour tous s’est vu boudé par la quasi-totalité des médias, à l’exception de votre serviteur et de quelques autres inconscients qui ne craignent pas de joindre leur voix au concert de la méchante France catholique, blanche, noire, antillaise, musulmane, juive… dont on distingue de moins en moins les contours bigarrés.

Au fait, petit détail qu’évoque Barjot dans son dernier communiqué de presse, 55% des Français se disent opposés à l’adoption plénière pour tous. Une paille pour les parlementaires de la majorité… ou une poutre ?

Maastricht, c’est fini ?

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maastricht euro ue

maastricht euro ue

Le 7 février 1992, les douze ministres européens des Affaires étrangères se retrouvaient à Maastricht, aux Pays-Bas, pour signer le traité de l’Union économique et monétaire. Suppléant au traité de Rome signé en 1957, ce nouveau texte établissait l’Union européenne des trois piliers, élargissait les compétences communautaires à de nouveaux domaines et instaurait une union économique et monétaire préfigurant la monnaie unique. Le 20 septembre 1992, les Français étaient appelés à se prononcer par voie référendaire pour ratifier le traité de Maastricht. Le oui l’emporta de peu, après plusieurs semaines de débats houleux entre partisans de la dérégulation et gardiens d’une certaine indépendance économique et politique. Vingt-et-un ans après la signature de ce traité, en pleine crise économique qui interroge les fondements même de Maastricht, rien ne semble remettre en cause l’héritage laissé par ces accords. Pertes successives de triple A, endettements abyssaux, Banque Centrale Européenne incapable de financer les Etats à des taux d’intérêts faibles,  monnaie surévaluée menaçant les exportations, la panacée que l’on nous vendait il y a quelques années serait-elle devenue une chimère à laquelle chacun se garde bien de toucher ?

La mythologie nous rappelle bien volontiers qu’il y a deux manières de considérer un cadeau des Grecs et que ceux qui le craignent ne sont jamais prophètes en leur pays. Philippe Séguin aurait pu être un personnage d’Homère, d’Eschyle ou de Virgile. Car en prédisant que Maastricht n’apporterait ni la paix ni la prospérité, il fut bien cette Cassandre dont tant de ses pairs se gaussèrent. Fustigeant le caractère irréversible d’un tel traité, l’ogre de Tunis prévenait de la fin de la souveraineté nationale, de l’asservissement inéluctable d’une nation à une organisation si elle consent à lui donner ce qui est somme toute le nerf de la guerre : le contrôle de la monnaie. Voter Maastricht, prédisait-il, c’était opter pour des taux d’intérêt réels élevés et l’austérité salariale, et donc choisir des freins à l’investissement et à l’emploi. Voter Maastricht, c’était supprimer toute politique alternative à celle du change insufflée par une banque centrale hors de contrôle. Voter Maastricht, c’était accepter la baisse de notre système de protection sociale, obstacle rédhibitoire, tant pour l’harmonisation que pour la fameuse convergence des économies européennes.

Ceux qui riaient autrefois de ces délires d’haruspice reconnaissent aujourd’hui que les effets escomptés sont pourtant bien là. Mais loin de chercher à défaire par sagesse ce qu’ils avaient fait par folie, ils persistent et signent. C’est qu’il faut aller beaucoup plus loin arguent-ils, comme si l’Union européenne était frappée d’un conservatisme gangrenant. On croirait revoir Argon expliquant devant les maîtres de l’Université comment combattre systématiquement la maladie : Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare.

Saigner, saigner encore, saigner toujours, pour redresser l’Europe qui vacille. Le traité de Maastricht n’était pas un remède assez violent, on ajoutera celui d’Amsterdam ; puis celui de Lisbonne, simple resucée du Traité Constitutionnel Européen qui entendait sanctuariser la vision libérale de l’économie européenne et qui consacre une nouvelle fois à son article 123  l’interdiction faite aux Etats signataires de se financer directement à taux zéro auprès de leur banque centrale ou de la BCE. Ils doivent, le cas échéant, s’adresser aux banques privées qui leur proposent les taux qu’elles décident tout en se finançant elles-mêmes à un taux quasi nul auprès de la BCE.

On croyait avoir bouclé la boucle mais c’était sans compter le pacte budgétaire Sarkozy-Merkel dont le Président Hollande aura signé l’ensemble des dispositions sans en retoucher une virgule. Ce pacte fixe entre autres une règle d’équilibre budgétaire avec un budget qui doit être en équilibre ou en excédent et une limite inférieure de déficit structurel de 0,5% du PIB sous peine de sanctions de la Commission européenne.  Ultime touche dans le tableau d’une France dépossédée de sa souveraineté, immense avancée dans un fédéralisme européen, le pacte budgétaire est venu sceller ce que les oiseaux de mauvais augure ne cessaient d’annoncer. Le budget de la France sera désormais contrôlé de l’extérieur, par des personnalités jamais élues et à qui on remet la verge pour se faire battre. « Aucune assemblée n’a compétence pour se dessaisir de son pouvoir législatif par une loi d’habilitation générale, dépourvue de toute condition précise quant à sa durée et à sa finalité. A fortiori, aucune assemblée ne peut déléguer un pouvoir qu’elle exerce qu’au nom du peuple » déclamait Séguin dans sa guerre contre Maastricht. Imaginait-il un seul instant que vingt-et-un ans plus tard, cette même assemblée remettrait les cordons de sa bourse à la Commission européenne ?

Un retour en arrière est-il possible, demanderont les plus crédules ? « On sait comment aux Etats-Unis les Etats du Nord ont interprété ce droit quand les Etats du Sud ont voulu faire sécession. On sait aussi ce que celui-ci signifiait dans la Constitution soviétique. On sait ce qu’il veut dire en Yougoslavie » déclarait Philippe Séguin dans son discours invitant l’assemblée à opposer une exception d’irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle permettant la ratification de Maastricht. Si l’Angleterre venait à voter son retrait de l’Europe dans le référendum que David Cameron  a promis pour 2017, espérons que l’ancien président de la Cour des comptes se trompait, au moins sur ce point-là.

On ne construira pas une Europe prospère avec des mesures austères

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emmanuel maurel ps

emmanuel maurel ps

Daoud Boughezala. Gérard Depardieu a expliqué ses tribulations belgo-russes par le fait que le fisc français ponctionnait 85 % de ses revenus, tandis que l’homme d’affaires Alain Afflelou dénonce une guerre contre « les gens qui travaillent et font travailler les autres ». En appliquant un taux d’imposition perçu comme confiscatoire, ne fait-on pas le choix du symbole au détriment de l’efficacité économique ?

Emmanuel Maurel. Les riches prennent leurs perceptions pour la réalité ! Dans notre pays, il n’existe pas de « discrimination fiscale anti-riches » puisque, toutes les études le prouvent, c’est la classe moyenne qui supporte la pression fiscale la plus lourde en proportion de ses revenus. Et si certaines « stars » un peu coupées de la réalité ont l’impression contraire, tant pis pour elles. J’estime que chacun doit contribuer à proportion de ses facultés, surtout dans un moment de notre histoire où les difficultés sont très importantes. Ce principe est d’ailleurs inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

Doit-on en déduire que l’inégalité économique est forcément synonyme d’injustice sociale ?

Le capitalisme est inégalitaire par essence. Il est dans la nature du marché de créer des inégalités sociales. Personne ne le nie, même à droite. Il y a ceux qui détiennent le capital et ceux qui n’ont que leur travail, ceux qui ont un travail et ceux qui n’en ont pas. Mais aussi ceux dont l’entreprise réussit et ceux qui voient la leur péricliter. À droite, on a tendance à penser que les inégalités économiques et sociales tiennent au mérite personnel des gens. J’estime au contraire que les inégalités économiques et sociales tiennent au système capitaliste lui-même et qu’il faut les corriger. [access capability= »lire_inedits »]

En attendant, il y a quarante ans, le Parti socialiste campait sur une ligne anticapitaliste dure puis, une fois arrivé au pouvoir, il s’est contenté de le réguler avant de se rallier à une politique de rigueur dès 1983…

Le combat est encore plus difficile aujourd’hui qu’hier. Dans les années 1970, les rapports de classe et le capitalisme, qui était l’adversaire principal du camp socialiste, étaient facilement identifiables. Aujourd’hui, le capitalisme est devenu financier et transnational, donc plus difficile à identifier et à combattre. Nous devons réajuster nos outils de combat face à cette nouvelle donne. La tâche est très compliquée parce que nous subissons le chantage à la délocalisation au nom de la libre circulation des capitaux. C’est pourquoi l’une des priorités actuelles du mouvement socialiste est d’internationaliser, ou au moins d’européaniser le combat et les revendications. Les capitalistes étant allés plus vite que nous dans leur évolution, nous avons ce retard à rattraper.

Reste que depuis mars 1983, on a l’impression que la gauche du PS tourne autour du pot social-libéral…

On ne peut pas présenter les choses ainsi. Cela signifierait qu’il ne peut pas y avoir de socialisme dans un monde ouvert. Je me bats justement pour une politique de forte régulation socialiste dans une Europe et un monde ouverts.

Rassurez-moi : vous regrettez tout de même le tournant de 1983 ?

Le bilan du mitterrandisme est ambivalent ; il ne faut pas s’en tenir au seul tournant de 1983, que l’on ne peut d’ailleurs pas isoler de ce qui l’a précédé. À l’époque, la rigueur suivait deux ans de politique de relance, ce qui n’est pas rien. Je retiens ainsi la cinquième semaine de congés payés, les 39 heures et tous les acquis sociaux qui figurent à l’actif de Mitterrand. Ce n’est pas un hasard s’il est resté très populaire dans la classe ouvrière. J’ajoute que la gauche a sauvé l’appareil industriel en le nationalisant, permettant ainsi à des entreprises moribondes de devenir florissantes.

Aujourd’hui, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg sont ministres, comme jadis Marie-Noëlle Lienemann et Jean-Luc Mélenchon. La gauche du PS est-elle condamnée à faire de la figuration dans des gouvernements sociaux-démocrates – voire sociaux-libéraux ?

Quand on examine l’histoire récente du Parti socialiste, on se rend compte que la gauche du PS a une utilité. Entre 1995 et 1997, avant d’être Premier ministre, Lionel Jospin avait longuement préparé son arrivée au pouvoir par une série de conventions. À l’époque, la gauche du parti avait défendu puis obtenu le principe d’une réduction du temps de travail sans baisse des salaires.

D’accord, mais c’était il y a quinze ans !

Mais il y a d’autres exemples ! Pour en donner un qui me concerne directement, la motion que je défendais au dernier congrès prévoyait des nationalisations temporaires. Alors que les grands leaders du PS nous expliquaient à quel point cette mesure était irréaliste et archaïque, Arnaud Montebourg a avancé cette solution pour sauver Florange, puis un certain nombre de socialistes s’y sont rallié.

J’ai eu une autre satisfaction récente. Alors que je passais mon temps à expliquer que l’objectif des 3 % de déficit n’était ni tenable ni souhaitable, provoquant au départ des sourires circonspects, deux mois plus tard, pendant le congrès du PS, Jean-Christophe Cambadélis, Claude Bartolone et Harlem Désir ont commencé à reprendre cet « élément de langage » à leur compte. Je pense que nous avons un rôle à jouer pour perpétuer l’identité un peu singulière du PS français, qui se différencie du SPD ou du New Labour.

D’accord, mais cet « élément de langage » est resté purement langagier. Et Hamon et Montebourg ont pourtant « mangé leur chapeau » en soutenant la ratification du Traité budgétaire européen…

Dans leur conscience intime, Hamon et Montebourg savent que le TSCG[1. Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance.] n’est rien d’autre que le traité « Merkozy » qu’ils condamnaient vertement il y a encore un an. Je crois que la solidarité gouvernementale explique en grande partie leur position. J’ajoute que ce que j’ai dit sur ce traité est en train de se révéler exact. On nous expliquait que le traité « Merkozy » était affreux, mais qu’on y avait adossé un super-pacte de croissance et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Mais nous assistons aujourd’hui à un débat budgétaire féroce au sein de l’Union européenne, où tout le monde essaie de taper dans le budget européen. Et quelle sera la victime de cette réduction draconienne du budget européen ? À mon avis, ce sera le pacte de croissance…

Sans doute, ce qui prouvera que vous aviez raison, et après ? L’austérité campe aussi à Bercy, si j’en juge par les attaques répétées de Pierre Moscovici contre les velléités dirigistes d’Arnaud Montebourg….

Pierre Moscovici a jadis été un keynésien conséquent, auteur, avec François Hollande, d’un très beau manuel d’économie politique. Mais Bercy est une technostructure qui a tendance à s’enfermer dans l’idéologie libérale dominante. C’est une forteresse à laquelle il faut s’attaquer ! Les choses se compliquent encore plus lorsque la carte d’entrée pour faire partie d’un cabinet ministériel devient l’ENA plus un passage dans les banques Rothschild – comme Emmanuel Macron, le conseiller économique de François Hollande – ou Lazard. Cela pose un problème démocratique. De ce point de vue, Montebourg a le mérite de ne pas baisser les bras, de mener des combats courageux, même s’ils ne sont pas toujours couronnés de succès.

Votre volontarisme est certes très honorable, mais comment mener l’« autre politique » que vous prônez face aux pressions des agences de notation ?

Aujourd’hui, les gouvernants tremblent devant Moody’s, Fitch et Standard & Poor’s, qui ne sont rien d’autre que des groupes d’idéologues. Ces agences rédigent des rapports avec des préconisations qui vont toujours dans le même sens. On est toujours dans le « jamais assez » : nos sociétés ne sont jamais assez libéralisées, notre marché du travail jamais assez flexible, il y a toujours trop de fonctionnaires. Je peux déjà vous écrire le rapport de Moody’s de l’année prochaine ! « La démocratie est plus forte que les marchés », déclarait François Hollande pendant la primaire socialiste. J’y crois profondément et je suis sûr qu’il n’y a pas renoncé. Par ailleurs, la dégradation de notre dette sous Sarkozy n’a pas fait augmenter les taux auxquels nous empruntons ni changé les bons fondamentaux de notre économie.

La financiarisation de l’économie n’explique pas tout. Les progrès technologiques, la montée du secteur tertiaire et la mondialisation jouent aussi. Avez-vous intégré ces mutations dans votre réflexion ?

Le progrès technique et la tertiarisation n’expliquent les déséquilibres actuels qu’à la marge. C’est bien la financiarisation qui est la cause principale de la crise. Dans Le Capital, Marx écrit : « Le développement de la production capitaliste enfante une puissance tout à fait nouvelle, le crédit, qui à ses origines s’introduit sournoisement comme une aide modeste de l’accumulation, puis devient bientôt une arme additionnelle et terrible de la guerre de la concurrence, et se transforme enfin en une immense machine à centraliser les capitaux. » Cent cinquante ans plus tard, cela reste terriblement vrai.

Notre dette abyssale ne serait-elle donc qu’un « fantasme » ?

L’endettement public pose problème. À un certain moment, on atteint un seuil qui interdit toute relance de l’économie. Mais la politique de rigueur ne fait qu’ajouter de l’austérité à l’austérité. Plus le gouvernement grec réduit ses dépenses publiques, plus il coupe dans les salaires, plus le déficit est abyssal. Le véritable pragmatisme serait de relancer les salaires et l’investissement pour casser le cycle de la récession. On nous explique qu’on va créer une Europe prospère en prenant des mesures austères. Serons-nous plus riches lorsque tous les Européens seront devenus pauvres ? Bien sûr que non.

Nous avons beaucoup parlé de croissance économique. Mais dans un monde fini où les ressources naturelles se raréfient, la croissance est-elle la solution ou le problème ?

La croissance n’est pas LA solution. On ne peut plus continuer avec le modèle actuel. L’exploitation de l’homme, celle des ressources naturelles et celle de notre environnement sont liées. Plutôt que de décroissance, je préfère parler d’une autre croissance, sur des bases et avec des instruments d’évaluation totalement différents. Nous devons repenser notre manière de consommer, notre rapport aux objets, au monde qui nous entoure, à la publicité. Songez que les industries pharmaceutiques ont un budget publicitaire presque supérieur à leur budget de recherche !

La gauche doit-elle renoncer à l’idéologie du progrès ?

Nous devons réinterroger la notion de progrès entendu comme une croissance infinie de la consommation. À l’avenir, le progrès technologique devra être mis au service d’un vaste changement de mentalités. Le progrès social bien sûr, mais aussi le progrès intellectuel, moral et civique peuvent justement passer par de nouvelles formes de croissance. Nous avons du pain sur la planche ![/access]

*Photo : Parti socialiste.