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Néocons, toi-même !

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point zemmour polony

Jeudi soir en découvrant sur lepoint.fr la « une » de l’hebdomadaire papier, j’ai cru m’étrangler. Le journal dirigé par Franz-Olivier Giesbert dégaine : « Les néocons : ceux qui détestent l’Europe, le libéralisme et la mondialisation », citant, par ordre alphabétique pour ne pas faire de jaloux, Patrick Buisson, Jean-Pierre Chevènement, Henri Guaino, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg, Natacha Polony et Eric Zemmour. Comme je suis quelqu’un de sérieux, j’ai fini par acheter le magazine pour lire le dossier.

La couverture ne saurait suffire pour juger ; on est quand même bien placé à Causeur pour le savoir. Seulement voilà, la lecture du dossier ne m’a pas apaisé. Voilà que Le Point nous gratifie d’une infographie avec les photos des personnalités citées plus haut, auxquelles s’ajoutent, entre autres, Yves Cochet, Jean-Claude Michéa, Nicolas Dupont-Aignan, Régis Debray et Benoît Hamon. La plupart d’entre eux ont droit à un joli portrait et à une note (un, deux, ou trois « points Maginot ») qui mesure leur tendance au « repli national » S’y ajoutent le reportage habituel sur les dîners de Paul-Marie Coûteaux, des entretiens avec Jacques Julliard et Eric Zemmour, ce dernier ne s’attendant certainement pas à être dépeint en « néocons » comme en témoigne la chronique au vitriol qu’il a consacrée vendredi matin au dossier du Point.

L’éditorial de Brice Couturier – par ailleurs excellent collaborateur de Causeur- et Sébastien Le Fol n’a rien de scandaleux. Les deux auteurs prennent acte du succès des discours rejetant la construction européenne, la mondialisation et le libéralisme. Leur constat n’est pas contestable, et leur déploration légitime, de leur point de vue. Certes, les portraits des diverses personnalités antilibérales ne sont pas très sympathiques, mais après tout, c’est la loi du genre et, lorsqu’on écrit à Causeur, on n’est pas assez bisounours pour le reprocher au Point.

Le problème est ailleurs. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur de ce monde », écrivait Albert Camus. Et mal nommer les gens, ou leurs idées ? Cela ne contribue pas à la qualité de l’information. Car le terme néoconservateur ou « néocons » n’est pas un concept fourre-tout. Le premier à l’avoir employé, pour désigner d’anciens trotskistes américains critiques des politiques sociales de Lyndon Johnson, fut Michael Harrington. Irving Kristol, qui en faisait partie, reprit le terme à son compte. Dans les années 70, les néoconservateurs passent à l’international et se donnent pour but de défendre la liberté dans le monde. On les retrouve ensuite autour de Ronald Reagan avec lequel ils vont faire évoluer profondément le Parti républicain. Après le 11 septembre, ils deviennent les inspirateurs de la nouvelle politique de George W. Bush. Orphelins de l’internationalisme, ils sont les promoteurs d’un « wilsonisme botté » et ne détestent rien moins que la souveraineté des Etats, obstacles au développement des Droits de l’Homme dans le monde.

Vous me direz peut-être que je suis hors-sujet : Le Point parle de « néoconservateurs à la française ». Objections ! La première, c’est qu’à l’instar des élections primaires, lorsqu’on ajoute « à la française », c’est précisément pour faire oublier qu’il s’agit d’un concept étatsunien.  La seconde, c’est qu’il existe en France des militants, des personnalités, des intellectuels, et même des revues qui propagent le néoconservatisme en question. Le Cercle de l’Oratoire, la revue Le meilleur des mondes ont développé ces idées dans une France majoritairement acquise à la politique chiraquienne de non-intervention en Irak. Parmi eux, on retrouve André Glucksmann, Pascal Bruckner, et Romain Goupil. Et on ne peut s’empêcher d’y inclure Bernard Kouchner et bien entendu Bernard-Henri Lévy pour lequel « le souverainisme constitue un vrai poison ». Enfin, on y ajoutera Yves Roucaute, néoconservateur assumé dont on ne trouve nulle trace dans le dossier du Point. L’hebdomadaire, non content de donner d’inédits contours au néoconservatisme, accole donc cette étiquette à des souverainistes patentés, adversaires de toujours du droit d’ingérence, des expéditions punitives au nom des droits de l’homme. Bref, les antithèses idéologiques des néocons historiques.

Le Point se veut un journal libéral, favorable à l’intégration européenne et au libre-échange. Il constate humblement que ses idées sont en perte de vitesse dans une France de plus en plus rétive à la mondialisation. Il se bat et c’est bien normal. Mais qu’il appelle un chat un chat, et un néocons un néocons.  Etait-il si compliqué de titrer « Les anti-libéraux », les « anti-progressistes » ou même classiquement « les conservateurs », sans ce « néo » qui change tout ? Je n’aurais pas non plus apprécié un très stigmatisant « Galaxie Maginot » mais il aurait été plus honnête que le titre finalement choisi. Je ne ne suis pas certain que ses ventes en auraient été affectées. Et cela lui aurait évité une gêne bien plus grande : quand son éditorialiste vedette s’appelle BHL et que Brice Couturier, qui a rédigé le papier central du dossier, fut lui-même contributeur du Meilleur des mondes, est-il bien raisonnable d’afficher de faux « néocons » dans une infographie ?

Tout le monde ne peut pas être français

permis carte identité

La citoyenneté et le sentiment d’appartenance à la nation ne sont pas des concepts abstraits. Les Français leur confèrent une dimension éminemment politique. Pour eux, ces deux notions sont indissociables. C’est la raison pour laquelle ils s’opposent à l’instauration de la citoyenneté-résidence par l’octroi du droit de vote aux étrangers. Car la citoyenneté française renvoie d’abord au principe de la légitimité politique. Chaque citoyen est détenteur d’une part de la souveraineté qu’il exerce avec ses concitoyens, membres d’une même communauté de destin, source du pouvoir politique. Ainsi, ils concourent ensemble à l’élaboration de la Loi, par l’intermédiaire de leurs élus censés œuvrer dans le respect des droits fondamentaux du peuple. En France, c’est la nationalité qui confère ce statut d’architecte du projet politique collectif.[access capability= »lire_inedits »]

Contrairement aux apparences, ce n’est pas la machine étatique qui décide qui sera Français ou ne le sera pas, mais la communauté nationale. Celle-ci choisit qui elle adopte, avec comme condition non négociable l’appropriation de l’identité culturelle française : la nation politique continue de tirer sa légitimité de la nation culturelle. Ce n’est plus le cas pour nos autorités publiques. C’est là que le divorce est consommé. Aux yeux du peuple, l’État viole ses droits fondamentaux, car rien n’est plus fondamental pour un peuple que son identité. Et cela vaut pour tous les peuples, comme en témoigne cet extrait du Code de la nationalité marocain : « La possession d’état de national marocain résulte d’un ensemble de faits publics, notoires et non équivoques, établissant que l’intéressé et ses parents se sont comportés comme des Marocains et ont été regardés comme tels tant par les autorités publiques que par les particuliers. »

Le contenu de la citoyenneté, le sentiment d’appartenance à la nation, se construisent et se consolident en tout premier lieu au sein de la famille. Le deuxième lieu d’acquisition et d’apprentissage de la citoyenneté, c’est l’École, mais cette dernière ne peut assurer cette mission qu’à la condition que les parents l’y autorisent ou, à tout le moins, ne rendent pas cette mission impossible. Or le fait majeur qui domine l’intégration des enfants de l’immigration extra-européenne, c’est justement que les parents, pour des raisons de distance culturelle et de principes fondamentaux non partagés, ne marchent plus systématiquement dans la même direction que l’École. La manifestation la plus tangible en est l’absence de construction d’un socle de reconnaissance envers la société d’accueil.

En l’absence de ce socle, l’intégration devient quasi impossible, en particulier du fait de la terrible question d’allégeance aux ancêtres, qui est à l’origine des tourments de bien des enfants de l’immigration et qui les aspire dans le tourbillon de la vengeance envers la société d’accueil. Pour éviter de se fourvoyer, il suffisait de méditer les pensées d’Ernest Renan qui évoquait le fameux « culte des ancêtres, de tous le plus légitime », car il était à ses yeux le premier des pré-requis pour pouvoir « faire nation ». Les Français savent-ils qu’en dépit d’une grande proximité culturelle, seul un Italien sur trois du flux transalpin de la période 1870-1940 a réussi à s’intégrer (travaux de l’historien Pierre Milza) ? Laisser penser que les immigrés extra-européens pourraient faire mieux est irresponsable, aussi bien vis-à-vis du peuple français que des immigrés.

L’une des multiples conséquences de l’échec de l’intégration, que notre classe politique ignore avec superbe, c’est le retour à la norme du mariage endogame, source de nouveaux flux migratoires. Les travaux de la démographe Michèle Tribalat mettent clairement en évidence ce phénomène, dont un effet collatéral est un flux conséquent de naturalisations automatiques. Et pour Emmanuel Todd, « le taux d’exogamie, proportion de mariages réalisés par les immigrés, leurs enfants ou leurs petits- enfants avec des membres de la société d’accueil, est l’indicateur anthropologique ultime d’assimilation ou de ségrégation, qui peut opposer sa vérité à celle des indicateurs politiques et idéologiques ».

Jusqu’ici, tous les partis politiques, sans exception aucune, font de ce débat un jeu macabre. Certains trouvent un intérêt électoral concret à ce que la machine à fabriquer les papiers d’identité français tourne à plein régime. D’autres estiment avoir rempli leurs obligations vis-à-vis du peuple en évoquant une réforme anémique du code de la nationalité. D’autres enfin poussent des cris d’orfraie dès que ce sujet est effleuré, arguant que cela relève de leur pré carré. Plutôt laisser la France périr que de la voir secourue par d’autres : étrange conception du patriotisme !

Chaque papier d’identité délivré constitue de facto un titre de propriété sur le territoire. Si la nationalité est un sujet si important, c’est que de lui dépend la cohésion nationale. Tôt ou tard, les différentes populations qui évoluent désormais en France entreront dans un conflit de légitimité territoriale. C’est ce que le général de Gaulle avait saisi, prenant dès lors la décision de quitter l’Algérie, dont le peuple n’est jamais devenu français. L’Algérie n’est pas seule dans son cas : il suffit de repenser à l’Indochine. Aucun sursaut ne pourra advenir sans la reconnaissance de l’extrême gravité de la situation dans laquelle la France est à nouveau plongée. Les Français ayant oublié leur passé, selon le mot de Winston Churchill, ils se condamnent à le revivre.[/access]

*Photo: VALINCO/SIPA.00588632_000005.

Ici Paris en concert le jeudi 5 décembre: Retour vers le futur

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Avant, le rock était l’expression des conflits de génération. Mais ça c’était avant. La preuve avec le retour en fanfare du groupe rock Ici Paris, réorganisé autour d’une partie du noyau fondateur, complété d’une brochette de petits jeunes dont la chanteuse Azadée Alvina qui prend ainsi la suite… de sa mère.

Ici Paris se constitue en 1979, fondé comme il se doit sur les débris du punk. La mode est alors au psychobilly et, pour les chanteuses, à un certain retour au son des «girl groups» du début des années 60. Blondie ou B52’s en proposaient une version new-wave. En France, les Calamités ou Lio s’appuyaient sur des sonorités qui, illustrées par des textes dans la langue de Johnny, évoquaient les «yéyés».

En fait, Ici Paris fait penser à une version «frenchie» et donc un peu plus glamour des Rezillos : énergie punk et look sixties sur fond de références au cinéma de série B, aux extra-terrestres, aux fêtes foraines. «Stupide petit garçon» sonne comme un hit potentiel.

«Allo le monde… Ici Paris», premier album du groupe, sort en 1982 sous les vivas de la critique. Mais, malgré des passages télé remarqués et une tournée nationale en première partie des Ramones, le succès n’est pas au rendez vous. Didier Wampas, devenu une sorte de vieux sage du rock d’ici, explique avec humour et non sans raisons que le public rock n’a, il le regrette, jamais adhéré au côté pop et joyeux d’Ici Paris, préférant la «dark side» : Noir Désir, Bérurier Noir, Mano Negra…

Marie Alcaraz, la chanteuse, abandonne. Elle est remplacée par l’actrice Anicée Alvina, une fan. La pétillante Anicée est connue des érotomanes intellos pour ses rôles dans les films de Robbe-Grillet (Glissements progressifs du plaisir, Le jeu avec le feu) et du grand public pour la série Les 400 coups de Virginie. On peut s’attendre à ce que sa notoriété regonfle les voiles d’un groupe à la dérive. D’autant que le line-up est totalement refondu, avec en particulier l’arrivée à la guitare du «Baron» (Oli de la Celle, notre Mick Ronson à nous). Un single sort, Maman je n’veux plus aller à l’école, accompagné d’un clip vidéo et d’une bonne promotion.

Mais, faute du soutien du public hardcore et de concessions musicales suffisantes à un show-business alors adepte de la pop synthétique kitch (Rose Laurens, Desireless) Ici Paris doit jeter l’éponge.

En 2004, Anicée Alvina relance ses anciens partenaires et on parle d’une reformation d’Ici Paris. Malheureusement, Anicée est atteinte d’un cancer et meurt avant que le projet ne puisse se réaliser. Il a pourtant fini par arriver à terme, avec la mise au point de la formule actuelle. Celle-ci ne décevra pas les anciens fans car elle se situe musicalement dans la totale continuité des précédentes. On en comprend que mieux le rôle essentiel joué par Hervé «Shere Khan» Flament, guitariste et principal compositeur depuis les débuts. Le look délirant n’est plus, mais les textes légers et des compositions carrées aux mélodies entêtantes (Princesse, Choisir son camp), toujours là. Azadée tire largement son épingle du jeu et s’approprie avec charme et talent les classiques du groupe comme La Fusée de ton retour.

Rendez-vous sur scène, donc, ce jeudi au Bus Palladium.

Touche pas à ma Marche!

sos racisme marche

Il est rare qu’un film vous fasse chialer dès le générique du début. La Marche aurait pu s’arrêter là, d’ailleurs, aux premières lignes. Tout était dit, et plutôt bien, en deux chansons, Hexagone de Renaud, et Douce France du groupe Carte de séjour, sur des images de hall d’immeuble. Des marches, déjà, de celles qui s’érodent sous le poids des fesses. Bouge ton cul, mon frère, et marche pour de vrai ! Le problème, c’est qu’une fois que ça coule, des yeux comme du nez, ça ne s’arrête plus. L’histoire des beurs en France, quel mélo…

La Marche, c’est un peu la sortie d’Egypte des Arabes des cités. Une camionnette en guise de char attelé et derrière, un cortège en quête d’une vie meilleure ; quatre ou cinq péquins au départ, 100 000 au bout du parcours. La Terre promise est proche, sous les pieds des protagonistes.  Car, on l’a compris, c’est dans les têtes que ça se passe. Doute, peur, découragement : les allusions bibliques parsèment le récit de cette pérégrination. La foi s’en va, revient. Même les « RG », ces envoyés de Pharaon, finissent par encadrer les marcheurs, pour les protéger. L’ordre tombe d’en-haut, après qu’un Maghrébin de 26 ans, Habib Grimzi, a été défenestré du train Bordeaux-Vintimille par trois candidats à la Légion étrangère. L’horreur intégrale.

Œuvre de fiction, le film du réalisateur belge Nabil Ben Yadir retrace, trente ans après, la Marche pour l’égalité et contre le racisme, baptisée Marche des beurs « par les médias », partie de Marseille un 15 octobre, arrivée à Paris un 3 décembre. Une vague d’attaques racistes marque le début des années 1980. Elle fait des morts et des centaines de blessés. Dans les quartiers dits sensibles, peu de choses règnent comme elles devraient, en tout cas pas l’ordre juste, aurait pu dire Ségolène Royal, à l’époque conseillère du président Mitterrand.

Une nuit de l’été 1983, un jeune homme de la cité des Minguettes, à Lyon, Toumi Djaidja (interprété par Tewfik Jallab), sauve un individu à terre (Jamel Debbouze) des crocs d’un chien policier. Un policier voit ça et tire une balle sur Toumi, désarmé. Remis de sa blessure, celui-ci, adepte de la non-violence à la Gandhi, se met en tête d’organiser une marche pacifique pour protester contre les crimes racistes. Prêtre ouvrier du diocèse de Lyon, « détaché » aux Minguettes, Christian Delorme (Olivier Gourmet), est séduit par cette idée de pèlerin et convainc les parents de laisser partir leur progéniture sur des routes pleines de périls.

« Contre le racisme », on comprend. Mais « pour l’égalité », c’est déjà moins clair. Les jeunes gens d’origine maghrébine qui se joignent à cette marche ont tous la nationalité française, du moins le suppose-t-on. Ils bénéficient donc des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs que leurs compatriotes dits de souche. Pourtant, ils ne se sentent les égaux du reste des Français, mais rejetés et mal-aimés. Se rendant bien compte qu’ils passeront leur vie en France et non dans le pays de leurs parents, ils veulent être des citoyens à part entière. Cette égalité, ils la demandent en particulier devant la justice (qui les juge souvent) et devant la police (qui les arrête régulièrement).

Mais c’est avant tout une égalité existentielle qu’ils réclament. Le film interroge intelligemment cette exigence. On s’en aperçoit dans cette scène, où Sylvain (Vincent Rottiers) fait remarquer à Monia (Hafsia Herzi), qu’il aime et a déjà embrassée, que « quand c’est français, c’est raciste » mais que « quand c’est arabe, c’est culturel ». Sylvain est fâché et malheureux de ce que Monia lui a dit plus tôt sur un ton sans appel : entre elle, l’Arabe, et lui, le Français, ce ne sera pas possible, « tu sais très bien ». Point ici une critique laïque du culturalisme arabo-musulman comme entrave à une intégration pleine et entière. Le film fait ainsi quelques évocations du présent dans ce passé vieux de trente ans. La préfiguration du « 100% halal » en est une, tout autant que le rôle et la responsabilité des politiques dans « la libération de la parole ».

La Marche, tant le film que le phénomène dont il témoigne, se veut l’acte fondateur du fait arabe dans l’hexagone. D’où sa dimension sacrée, comme peuvent l’être d’autres faits marquants de l’Histoire de France, devenus mythiques. Mais la Marche est un mythe brinquebalant. Ses promesses d’émancipation n’ont pas été tenues. La faute aux politiques français, de gauche comme de droite, accusent ceux qui ne veulent plus être appelés les « beurs ». « La Marche a été récupérée », dénoncent-ils presque tous. Par qui ? Par SOS-Racisme et son parrain le Parti socialiste. Ces dernières années, cette légitime critique du mouvement a rejoint les vociférations antisionistes des Indigènes de la République, ainsi que des émules de Dieudonné et d’Alain Soral. Quel rapport entre une éventuelle « récupération » et la question israélo-palestinienne ?

C’est bien simple. Après la projection jeudi dernier à l’Institut du monde arabe du documentaire Les marcheurs, chronique des années beurs, de Samia Chala, en présence de Christiane Taubira et de l’hôte de ces lieux Jack Lang, des « témoins » de la Marche ont apporté quelques éléments de réponse. Il a alors été dit que des juifs en France s’étaient inquiétés en 1983 de ce que pouvait devenir cette mobilisation arabe, la vue de keffiehs ne les rassurant pas outre-mesure.

Un an plus tard, SOS-Racisme voyait le jour, à l’initiative, entre autres, de deux ex-trotskystes du PS, Harlem Désir et Julien Dray, mais aussi de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), peut-on lire dans un article posté le 26 novembre sur le site des Indigènes de la République. La petite main jaune de SOS-Racisme, selon cet article, étant la synthèse entre la main de Fatma et la couleur de l’étoile de sinistre mémoire. Quant au slogan « Touche pas à mon pote », il avait pour mérite aux yeux du PS, d’après le même article, de mettre l’intéressé – l’« Arabe » – à distance du champ politique, l’antiracisme devenant l’affaire des socialistes contre le Front national.

Autrement dit, un Français antiraciste intimait à un autre Français, raciste celui-là, de ne pas faire de mal à son « pote » l’Arabe, spectateur d’un échange qui le concernait pourtant au premier chef. Aucun « marcheur » historique n’est devenu membre de SOS-Racisme. « Pendant longtemps, seuls les Arabes stagnant au pied des tours dans leurs cités ont intéressé les socialistes, pas ceux qui réussissaient à s’élever dans la société. », déplore un prof membre d’un syndicat classé à gauche. Cette vieille recette électoraliste a en tout cas profité au candidat Hollande en 2012 dans les banlieues, lui permettant de surfer sur le rejet de Sarkozy.

La lutte pour l’« émancipation » d’une partie des Français d’origine maghrébine, a pris depuis quelques années un tour « antisioniste », parfois radical dans son expression. Une « marcheuse » historique de 1983, interrogée dans le documentaire diffusé à l’IMA, est ainsi devenue une adepte d’Alain Soral. L’un des coréalisateurs du documentaire, Thierry Leclerc, a dit regretter le choix politique de cette marcheuse, précisant que l’idéologie soralienne lui était « nauséeuse ».

Interrogé samedi par Le Monde, Julien Dray a répliqué aux accusations de récupération de la Marche de 1983 par SOS-Racisme : « Ils veulent voir dans la Marche un mouvement formidable de terrain dans les quartiers, un mouvement honnête, qui s’appelait le mouvement beur, et la société aurait eu peur de ce mouvement, donc elle aurait inventé et fabriqué tous les complots pour empêcher ce mouvement d’exister. C’est une réécriture de l’histoire », estime-t-il. Connaissant le climat antisioniste qui règne sur la Toile, à la faveur notamment des commémorations de la Marche, il est étonnant que le journal n’ait pas questionné Julien Dray sur cet aspect des choses.

Née l’année de la Marche, Cindy Léoni est l’actuelle présidente de SOS-Racisme. Elle défilait samedi entre République et Bastille  à l’occasion des « trente ans » de la Marche, pour protester contre les récentes attaques racistes dont Christiane Taubira a été la cible. « On sait ce que signifie l’antisionisme dont se réclament nos détracteurs, c’est de l’antisémitisme, dit-elle. Il y a peut-être eu des erreurs de faites il y a trente ans, mais ce qui compte, c’est ce que SOS-Racisme fait aujourd’hui. »

On ne sait si l’action de SOS-Racisme est efficace ou non. Mais quelque chose qui ressemblait à de la bienveillance et à de l’empathie se dégageait du cortège de samedi, qui dépassait largement les rangs des troupes de SOS. Ces sourires de « toutes les couleurs » n’avaient en tout cas rien de hargneux.

En attendant les barbares…

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1. Souvenirs de mon père en Algérie de 1962 À 1964.

J’avais à peine 20 ans quand mon père est parti en Algérie. Il avait pour mission d’enquêter sur les crimes de guerre commis par l’armée française.  Il est demeuré deux ans à Tlemcen et en Kabylie. Il avait connu l’Allemagne d’avant-guerre où il avait échappé à deux attentats. Ce n’était pas le genre d’homme à se faire des illusions sur l’humanité. « Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il comme Orwell, sans jamais se départir de son bon sourire, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. »

Ce qu’il avait vu en Algérie, les témoignages qu’il avait recueillis, les charniers qu’il avait découverts, l’avaient conforté dans l’idée que la mince pellicule de civilisation dont les humanistes pensent qu’elle constitue l’essence de l’humain se dissout illico sous d’autres cieux et dans des circonstances extrêmes. Personne n’est assez riche pour se payer une conscience. On ne peut que patauger dans ce monde, essayant de s’en tirer du mieux qu’on peut. Mon père flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses. Il ne jugeait pas plus les soldats français qu’il n’avait jugé les soldats allemands. Il en était arrivé à la conclusion que les hommes ne sont pas faits pour s’aimer. Mais quand il revenait à Lausanne et qu’il me racontait ce qu’il vivait, ce qu’il voyait au quotidien, j’avais de la peine à retenir mes larmes. Et j’éprouvais pour lui, en dépit de la distance qu’il mettait entre nous, une forme d’amour. Je vois avec le temps que bien des choses que j’ai faites avaient pour fin de le rendre fier de moi. L’a-t-il vraiment été ? Seul le Diable le sait.[access capability= »lire_inedits »]

Mais moi, je sais ce que je dois à ce spinoziste qui m’incitait à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. Ce qu’il fit, lorsqu’il prit la décision de mettre un terme à une existence dont il se serait volontiers passé.

2. Prisonniers de guerre chinois et japonais

J’ai bien sûr pensé à mon père en lisant les rapports des délégués de la Croix-Rouge internationale durant la Deuxième Guerre mondiale qui ont enfin été rendus publics. Le quotidien Le Temps a eu l’excellente idée de les publier durant l’été.

Le docteur Louis Calame, un Suisse établi à Shanghai depuis plusieurs années, va sillonner la Chine pour le compte du CICR et s’informer du sort des prisonniers tant japonais que chinois. On croirait lire un reportage d’Albert Londres pour la vivacité du style et le sens du détail qui en dit long sur une situation que ses supérieurs ont peine à saisir, à savoir que rien ne se passe en Extrême-Orient comme en Europe. D’abord, ni les Chinois ni les Japonais, officiers et officiels, ne comprennent pourquoi on se soucierait du sort des prisonniers. En général, on les liquide immédiatement. Ensuite, pour ne pas perdre la face, on en garde quelques-uns en réserve au cas où le docteur Calame s’obstinerait. Mais on lui conseille plutôt d’aller les voir au cinéma : les actualités lui donneraient une idée précise de la manière dont ils étaient traités.

Enfin, aucun des trois délégués du CICR en Chine ne parvint jamais à faire comprendre aux officiers que les massacres de civils remettaient en cause les fondements du droit humanitaire. À vrai dire, il leur semblait très surprenant et même choquant, voire raciste, que des Blancs, suisses de surcroît, se mêlent de leurs affaires.

Plus subtils que les Chinois et parlant parfois un français raffiné, les officiers japonais expliquaient au docteur Calame, toujours plus dubitatif, que si les prisonniers sont si bien traités par eux, c’est qu’ils appartiennent à la même race. Il n’y a pas de camps de prisonniers car, selon leurs capacités, ils sont envoyés dans des casernes ou des écoles pour devenir des gendarmes ou travailler sur des chantiers de chemins de fer.

Quand le docteur Calame demande à voir une de ces casernes, il rencontre une résistance passive, comme on n’en peut rencontrer qu’en Extrême-Orient. Pour clore la discussion, on lui présente huit Chinois habillés en kaki, portant des chaussures européennes absolument neuves, fumant des cigares et buvant du whisky dans une mise en scène parfaitement rodée. À la même époque, la crue du fleuve Jaune fera un million de morts. L’idée que la vie puisse avoir un prix semble bien dérisoire et pour la plupart des Chinois, comme des Japonais, d’une totale absurdité.

3. De Teschen à Auschwitz

Délégué lui aussi du CICR, le docteur Maurice Rossel parviendra à accéder en juin 1944 à l’intérieur des camps de concentration et d’extermination où il obtient des témoignages sur les « douches », témoignages qu’il ne transmettra pas car le CICR a donné pour instruction à ses délégués de « ne s’occuper des Israélites qu’avec la plus grande discrétion et prudence ». C’est un grand classique : on sait, mais on ne veut pas savoir.

Malgré le fait qu’il ait été dupe de la métamorphose du ghetto juif de Theresienstadt en village Potemkine (autre grand classique), le rapport du docteur Rossel est très précis sur ce qu’il voit lors de son voyage de Teschen à Auschwitz. Les prisonniers qu’il croise, malgré le travail en plein air, ont tous le teint blafard, cendré. « Tous, écrit-il, marchent au pas et en rang de quatre ; les gardes, le fusil sous le bras, sont des SS de la division Totenkopf. Nous ne chercherons pas à rendre compte de l’atmosphère, chacun imagine sans trop de peine ces colonnes de forçats où il n’y a plus aucun individu, seulement des numéros. »

Ce sont ces mêmes colonnes de forçats, cette fois au bagne de Toulon, qui ont marqué à tout jamais le jeune Arthur Schopenhauer et l’ont conduit à écrire, des années plus tard, la plus grande somme philosophique jamais pensée, conduisant logiquement au suicide collectif de l’humanité.

Sans doute aurait-il goûté la petite histoire suivante : Dieu arpente son bureau, lorsqu’il aperçoit de sa baie vitrée le Diable traînant derrière lui une vieille caisse. Intrigué, Dieu appelle son majordome et lui demande : « Qu’y a-t-il dans cette caisse ? » Ce dernier lui répond : « Un homme et une femme. » Dieu, désemparé, consulte ses dossiers et, soudain, se souvient : « Ah oui… cette expérience ratée. Est-ce qu’ils vivent toujours ? »

4. Le Désert des Tartares

Le 27 juillet 1953, après plus de trois ans de guerre et quatre millions de morts, un armistice est signé entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

Ce n’est pas la paix, c’est une pause… qui dure maintenant depuis soixante ans. Soixante ans à attendre une menace de destruction totale. Mais les belligérants ont changé. Personne ne pensait que le mur de Berlin s’effondrerait. Il s’est effondré.

Personne ne pensait que la Chine lâcherait la Corée du Nord. Elle l’a fait. Plus personne ne vient relever le courrier. Cela rappelle étrangement Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, version fondue et virées le week-end à Séoul. On finit par ne plus savoir ce qui est le pire : attendre une catastrophe ou la subir.[/access]

 

*Photo : Le Désert des Tartares.

Le FN est le problème du PS

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Au plan électoral, c’est désormais une évidence. Parti protestataire, le FN attire à lui une fraction des mécontents que fabrique toute majorité en place. Ainsi, entre 2007 et 2012, les déçus viennent de la droite : le score du candidat FN à la présidence de la République grimpe de 10,7 % à 17,9 %. Depuis l’élection de François Hollande, les déçus viennent de la gauche ; le FN grossit désormais aux dépens du PS. On le verra peut-être en 2017, sans doute en 2014 et 2015, avec les élections locales, européennes et régionales, mais on peut d’ores et déjà le constater grâce aux diverses élections partielles, législatives et cantonales, dont les enseignements sont limpides : le FN fait jeu égal avec un PS en voie d’effondrement, si bien que la droite n’a besoin d’aucune alliance pour gagner.[access capability= »lire_inedits »]
Au regard des législatives partielles de 2012-2013, le rapport de force entre la gauche de gouvernement – la gauche hors extrême gauche et Parti de gauche – et la droite de gouvernement – la droite hors extrême droite et Front national – s’est déjà inversé. En juin 2012, dans les circonscriptions métropolitaines concernées par une partielle, la première devançait à peine la seconde (l’écart était de 0,5 point) ; depuis 2012, la droite de gouvernement est en tête avec une avance de… 17,6 points ! De son côté, le FN progresse de 3,7 points au point de faire jeu égal avec le PS[1. Cf. l’étude à ce sujet publiée par la Fondation pour l’innovation politique sur son blog « Trop Libre », le 22 juin 2013 : « Ce que révèlent les élections législatives partielles » (www.fondapol.org).] (voir encadré).
La progression de l’UMP et de l’ensemble de la droite de gouverne- ment rend donc caduque la stratégie du rapprochement avec le FN. La droite a d’autant moins besoin d’une alliance avec le FN que celui-ci progresse au détriment du PS. Si, comme d’habitude, ces élections partielles ont été marquées par une abstention massive, tout donne à penser qu’une plus forte mobilisation, lors d’élections générales, ne modifiera pas cette nouvelle donne politique. En d’autres termes, le FN est devenu le problème du PS. Signe qui ne trompe pas, désormais, lorsqu’il est présent au second tour, qu’il s’agisse d’une législative ou d’une cantonale partielle (Brignoles), ce n’est pas contre le PS mais contre l’UMP. La perspective d’un effondrement électoral du PS annonce donc des duels de second tour UMP/FN. Le risque des triangulaires sera encore plus faible si la droite a mené à bien la révolution doctrinale que commande l’épuisement de l’État-providence, gagnant ainsi la confiance et les suffrages des électeurs modérés de la gauche et du centre, lesquels, comme d’habitude, décideront de la victoire.
Au plan programmatique, un rapprochement entre la droite de gouvernement et le FN n’a pas non plus de raison d’être. Que veut le FN ? Un État majoritaire chez Peugeot SA, la planification, la retraite à 60 ans, la sortie de l’euro, le protectionnisme commercial national, etc. Le détail témoigne de la désinvolture avec laquelle le programme du FN a été conçu. Prenons l’exemple du financement de la dépendance. Nous devons trouver entre 30 et 40 milliards par an. On hésite entre la solidarité publique, qui suppose un nouvel accroissement des prélèvements, et l’assurance privée, qui fait courir le risque de fortes inégalités. Le FN a trouvé une solution : il propose de financer le nouveau risque social par un impôt sur les transactions capitalistes internationales ! Et ce « plan de financement » sera mis en place pendant la sortie de l’euro…
Certes, dans le moment où nous sommes, la droite doit repenser l’ensemble de sa doctrine. Mais si cette révision se traduisait par un rapprochement programmatique avec le FN, elle lui ferait perdre son statut de parti de gouvernement et la conduirait à l’éclatement, favorisant une recomposition politique qui offrirait à la gauche l’unique solution capable de la sauver.
Au plan social, enfin, un rapprochement avec le FN conduira la droite à tourner le dos à la « France qui vient ». Illustrons ceci par un seul indicateur : la religion. La proportion des Français se déclarant catholiques était de 81 % en 1952. Elle est tombée à 64 % en 2010[2. Sur ces questions, cf. mon livre Les Nouveaux Populismes, Paris, Pluriel, 2013.] ; en 2012, elle a encore reculé (56 %), et si l’on peut éprouver une certaine tristesse à décrire cette réalité, c’est ainsi que les Français l’ont voulue. Plus, parmi les 25-34 ans, cette proportion tombe à 43 % et à 31 % chez les jeunes de 18-24 ans. En revanche, l’affiliation déclarée à une « autre religion », qui concerne 6 % des Français majeurs en 2012, grimpe à 18 % chez les moins de 25-34 ans et à 21 % chez les 18-24 ans. Si, pour simplifier, on considère que les Français affiliés au protestantisme et au judaïsme représentent dans les jeunes classes d’âge la même proportion que dans l’ensemble de la population adulte, soit respectivement 2 % et 1 %, alors cela signifie que les jeunes Français musulmans représentent environ 15 % des 25-34 ans et 18 % des 18-24 ans. Autrement dit, les musulmans représenteront bientôt entre un cinquième et un quart de la population française. Leur tourner le dos serait suicidaire.
Ce n’est donc pas avec le FN que les partis de gouvernement accompliront leur indispensable aggiornamento. La droite doit comprendre que, pour elle, la question du FN ne se pose plus. Faute de quoi la recomposition politique se fera sans elle.

*Dix-huit mois après la victoire de la gauche, le nouveau rapport de force

Les législatives partielles intervenues depuis juin 2012 dessinent un tableau politique que l’on résumera en six points : a) le PS régresse fortement pour tomber à 18,8 % des suffrages exprimés, soit un recul de 7,5 points par rapport à 2012 ; b) la gauche de gouvernement recule de 11 points et ne réunit plus qu’un quart des suffrages exprimés (26 %) ; c) l’UMP progresse (+ 3,6 points) pour atteindre 38,1 %, soit 20 points de plus que le PS ; d) la progression de l’ensemble de la droite de gouvernement (+ 7 points) est plus forte que celle de l’UMP ; e) avec 43,6  % des voix, la droite de gouvernement surclasse nettement la gauche de gouvernement (26 %) ; f) avec 18,8 %, le FN progresse de 3,7 points, faisant jeu égal avec le PS.

Note technique : depuis juin 2012, on compte huit élections législatives partielles, dont cinq en France métropolitaine. Ce sont ces cinq élections qui constituent la base de calcul de ce bilan d’étape, soit 403 136 électeurs inscrits. Les trois autres législatives partielles, deux circonscriptions des Français de l’étranger et la 1re circonscription de Wallis-et-Futuna, n’ont pas été prises en compte. Notons simplement que, en raison de leurs caractéristiques hors normes, leurs résultats accentueraient massivement les traits relevés ici. [/access]

*Photo: LCHAM/SIPA. 00669594_000033.

La folie Strindberg

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À 28 ans, August Strindberg épouse la baronne Siri von Essen. Les dix années de tourmente qui s’ensuivent donneront le roman autobiographique Le Plaidoyer d’un fou, testament d’amour-haine en forme de hachoir de cuisine retourné contre Madame Strindberg et, par la même occasion, la Suède toute entière. Femme, patrie, époque : tous doivent payer, solidairement.

Comme toujours avec Strindberg, on navigue à vue, au gré des sautes nerveuses, des rages de l’auteur. Ainsi Siri von Essen est-elle tour à tour mère, sœur et « chienne ». Oppositions de classe (il est fils de servante), rivalités artistiques (elle se rêve actrice), querelles financières et grossesses désirées ou non font un enfer servi bien chaud à l’univers. Passons sur ces condiments strindbergiens bien connus que sont le goût du mélodrame, la paranoïa et l’hystérie. Strindberg, c’est, avant tout, une inconséquence virtuose, inouïe au pays de Descartes et qui donne aux pensées de l’écrivain le décousu apparent qu’on retrouve dans certains personnages de Dostoïevski.

Ce qui se trame dans le mariage, Strindberg le met sur la table, à sa façon crue et sanglante : « J’ai lutté contre l’ennemi, dans la maison, au lit. » On s’est beaucoup demandé si la misogynie de l’écrivain était admissible : vaste question, d’autant que l’écrivain fut d’abord un défenseur des femmes. La peur de la femme, chez Strindberg, n’est que le contrepoids à sa propre idolâtrie de la Femme, avec un grand F.

La balance oscille chaque jour un peu plus : un coup à gauche, un coup à droite, jusqu’au dérèglement. C’est une sorte de méthode. La folie, chez Strindberg, c’est la passion de la vérité poussée jusqu’à la stridence.

Plus il déchiffre, plus il déraille ; et vice versa. Au moment où la Suède brandit l’étendard glorieux de l’émancipation, l’écrivain-mari regarde par-dessous, pour découvrir la duplicité, le ressentiment, la lutte. Le progrès vend ses bonbons, l’artiste vend la mèche. Au fond, ce qui heurte un certain féminisme, c’est peut-être moins ce qu’un Strindberg fut (un misogyne écarlate), que ce qu’il a révélé : l’incorrection du désir, le désastre du couple. Tout ce qui, en somme, se donne depuis à voir dans les milliers de films et de romans qui ne finissent pas par l’accouplement, mais commencent par lui.

« Gare au lion infirme », prévient Strindberg, ce supplicié – ce bourreau. Ombrageux comme les faibles mais vivant comme personne, l’écrivain se venge par des livres coups de griffes, lâchés au bord du gouffre. « Mon cerveau raffiné, développé par une instruction achevée, se détraque au contact d’un cerveau inférieur, et tout essai d’accord avec celui de ma femme me procure des spasmes. » Dix ans de spasmes, c’est bien, mais pour le frénétique Strindberg, c’est peu. On se jettera donc sur le deuxième épisode, où entrent en scène voix, fantômes et esprits frappeurs. Le titre de cette suite ?

Inferno bien sûr.

Plaidoyer d’un fou, August Strindberg, éditions Sillage, 2013.

Un brûlot de poésie sous le soleil

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« Marseille, en cette fin d’été, sentait l’urine, le gaz d’échappement et l’inquiétude. Les pigeons s’abattaient de plus en plus nombreux sur les toits de la ville. Seul, sur un puissant scooter de couleur blanche, un homme fonçait dans les quartiers Sud, il prenait en chasse les trafiquants de drogue et les exécutait froidement au 11.43. Une sorte de « nettoyeur » qui glaçait le dos des voyous, intriguait les lecteurs de journaux à l’heure du café et ne déplaisait pas à tous ceux qui regardaient Marseille s’enfoncer dans la crasse, la misère et la violence. »

Ainsi commence Sous la ville rouge, dernier roman de René Frégni. D’emblée, on le retrouve, lui, tout entier; lui et son univers, son souffle. La violence, la ville, le Sud, la rue. Il n’a pas changé, René Frégni. Même son passage de chez Denoël à la blanche de chez Gallimard n’y a rien fait. Et c’est tant mieux. On aime à retrouver cet auteur authentique, conteur insatiable qui, dès son premier roman Les Chemins noirs (Prix Populiste 1989) imposait une voix, un ton, des ambiances qui furent confirmés par quelques autres grands livres dont Les nuits d’Alice (Prix spécial du jury du Levant 1992) et Elle danse dans le noir (Prix Paul-Léautaud 1998).

Cette fois, il nous raconte la vie de Charlie Hasard (quel beau nom!) qui réside à Marseille. C’est un solitaire qui ne vit que pour deux choses : la boxe et l’écriture. Mais ce n’est pas simple. Les éditeurs, en masse, refusent ses manuscrits. Il s’obstine avec une candeur lucide, comme il s’obstine sur le ring : « Il frappait en silence, les dents serrées, la rage travaillant chacun de ses muscles, le moindre de ses nerfs. Comme une brute, il frappait sur ce petit monde arrogant et repu qui le méprisait. Ce tout petit monde d’élus qui veillaient jalousement à ce que personne ne pénètre dans ce cercle très privé d’honneur et de lumière. »

Charlie boxe « au milieu d’un peuple d’humiliés, de bafoués qui musclait sa revanche. Un peuple qui n’existait que sur le ring en rendant coup pour coup. ».

Après la première lettre de refus d’un éditeur, avec l’effondrement de ses illusions, habité d’un immense sentiment d’injustice, il était monté sur le ring et avait massacré son partenaire. On le comprend : les séances d’entraînement se transforment, pour lui, en puissant exutoire.

Pourtant, un jour, un éditeur parisien lui fait savoir qu’il est intéressé par l’un de ses manuscrits. Charlie Hasard espère que sa vie va changer. Elle va changer, oui; mais pas forcément dans le sens qu’il souhaite. Il vivra ensuite un véritable enfer, comme un interminable siphon qui l’aspirera vers les tréfonds de l’horreur.

Il y a trop de vie, trop de détails authentiques pour ne pas penser que René Frégni, lui-même, n’a pas été habité par cette brûlante envie d’écrire, d’être édité, et qu’il n’a pas été confronté, à ses débuts, à d’humiliants refus. Ici, l’édition parisienne, germanopratine pour être plus précis, n’est pas épargnée. Une manière de parisianisme enduit de morgue, de cynisme, de dédain, non plus. Frégni règlerait-il quelques comptes? Même pas.

Ce n’est pas nécessaire car ce thriller haletant tient debout par la puissance de sa narration, par la poésie à la fois imagée et lyrique de son écriture. On y parle de l’odeur chaude du goudron et « de la faucille noire des hirondelles qui découpaient entre les toitures un ciel encore très clair ». On y voit aussi un détenu des Baumettes qui éclate en sanglots après avoir reçu le premier cadeau de sa vie. Frégni qui, longtemps, a animé des ateliers d’écriture à la prison de Marseille, sait de quoi il parle. C’est aussi cela, la littérature, le réel qui se mêle à l’imaginaire. Un réel transcendé comme dans ce beau roman, véritable brûlot de poésie sous le soleil.

 

Sous la ville rouge, René Frégni, Gallimard, 2013.

*Photo : SOUVANT GUILLAUME/SIPA. 00647510_000007.

Mali : Les enfants sourient encore aux Français

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De notre envoyé spécial à Bamako. 

Le peuple malien est réputé pour son hospitalité. L’accueil enthousiaste réservé à François Hollande le 2 février 2013 est resté dans toutes les mémoires. Le président de la République n’affirma-t-il pas avec émotion qu’il vivait le plus beau jour de sa vie politique ? Comment serait-il reçu aujourd’hui ? Au mieux avec indifférence. Plus certainement sous les injures et les quolibets.

Ce qui frappe, quand on arpente les rues Bamako pour discuter avec les gens simples, ceux qui ne sont pas allés à l’école, ne parlent pas le français, ne fréquentent ni les hôtels climatisés ni les cercles d’intellectuels où les journalistes occidentaux rencontrent leurs informateurs, c’est le retour lancinant d’une seule et même question : mais pourquoi donc ne nous aimez-vous pas ? Rien d’agressif dans cette interrogation. Juste de la déception, comme de l’amour déçu. Les Maliens se sentent proches de la France. Tous y ont des parents ou des amis. Ils ont partagé son histoire et des milliers d’entre eux sont morts sur les champs de bataille des deux guerres mondiales. Pourtant,  la France leur paraît aujourd’hui bien ingrate.

On ignore ici le coût faramineux de l’opération Serval, et les efforts importants consentis par notre pays pour aider le Mali alors que les caisses de l’Etat sont vides. Mais s’agit-il, justement, d’aider le Mali ? L’opération Serval, déclarait le président de la République le 15 janvier, a trois objectifs : arrêter les « terroristes », sécuriser Bamako, et « permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale ». Si les deux premiers buts ont été atteints, on est encore bien loin du compte concernant le troisième.

À Kidal règne aujourd’hui  la plus grande anarchie. Les rebelles du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), qui ont mis le nord du pays à feu et à sang, entraînant avec eux les djihadistes  toureg d’Ansar Dine et ceux étrangers d’AQMI, y ont pignon sur rue. Le MNLA avait pourtant disparu du champ politique malien à la fin de l’année 2012, taillé en pièce par le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO). Il a opportunément profité de l’intervention française en janvier 2013 pour s’installer solidement à Kidal, déserté par les terroristes qu’il prétend avoir chassés.  Mais à qui donc feraient-ils peurs, ces rebelles touareg prompt à prendre la pose devant les journalistes et à se répandre en lamentations sur les ondes des médias occidentaux qui leurs ouvrent complaisamment leurs antennes ? L’arme que l’on manie le mieux au MNLA, ce n’est pas la Kalachnikov, c’est le micro ! Ansar Dine, pour sa part, s’est refait une virginité en se transformant comme par miracle en Haut conseil pour l’unité de l’Azawad. Personne n’est dupe de la manœuvre, et certainement pas les autorités françaises qui feignent d’ignorer la porosité constante entre Ansar Dine, le MNLA et AQMI.

Quand les accords signés à Ouagadougou en juin 2013 prévoyaient le cantonnement des rebelles et l’entrée dans la ville des troupes maliennes, c’est aujourd’hui l’armée malienne qui est cantonnée à Kidal alors que les rebelles y paradent en toute impunité ! Les forces de l’opération Serval présentes sur le terrain, pas plus que celle des Nations-Unies, la MINUSMA, ne sont capables d’y faire régner l’ordre. Mais le problème n’est pas tant militaire que politique. Croit-on vraiment que les troupes d’élites envoyées par la France aient quelque chose à redouter des soldats d’opérette du MNLA ? En fait, la France interdit aujourd’hui au Mali de recouvrer son intégrité territoriale et empêche son armée de rétablir son autorité sur la région de Kidal. Pour les Maliens de la rue, c’est tout à la fois incompréhensible et inacceptable. L’assassinat le 2 novembre de deux journalistes de RFI, qui se sentaient probablement en sécurité sous la protection supposée du MNLA dont ils venaient de rencontrer l’un des leaders, a été ressenti ici comme un drame et comme une honte : n’appartient-il pas à un hôte de protéger les étrangers qu’il reçoit ? Mais comment les Maliens protégeraient-ils leurs invités si eux-mêmes n’ont pas voix au chapitre sur une large portion de leur propre territoire ?

Ce jeudi, le premier ministre Oumar Tatam Ly a été empêché de se rendre à Kidal par des manifestations du MNLA. Fidèle à une tactique bien rodée, les rebelles touareg ont fait descendre dans la rue des femmes et des enfants qu’ils ont lancé contre les rares forces maliennes présentes à l’aéroport. Celles-ci ont dû faire usage de leurs armes, ce qui s’est traduit par plusieurs blessés graves parmi les manifestants. Le chœur des pleureuses s’est alors automatiquement enclenché, aussitôt relayé par les médias occidentaux, pour dénoncer le racisme supposé des militaires maliens qui se serait exercé contre une population pacifique injustement stigmatisée. La stratégie victimaire fonctionne ainsi à plein, faisant des bandits sans foi ni loi du MNLA de gentils bisounours victimes de barbares venus du sud. Bien plus, le MNLA assure maintenant reprendre les hostilités contre l’armée malienne !

La région de Kidal en particulier, si ce n’est le Mali en général,  est aujourd’hui un protectorat français qui ne dit pas son nom, ce que les intellectuels maliens expriment sans fard. Une actrice en vue du secteur du développement affirmait ce vendredi sous couvert de l’anonymat que le président de la République malienne n’était rien d’autre qu’un chef d’arrondissement du président Hollande ! Le coupable est ici tout trouvé, et un homme focalise le ressentiment de la population malienne : Gilles Huberson, le barbouze nommé en février à la demande de Laurent Fabius pour remplacer  l’ambassadeur Christian Rouyer qui avait su se faire apprécier de la population locale. Le chef d’état-major du président de la République malienne a dit récemment en termes peu diplomatiques ce que tout le monde pense tout bas à Bamako : Gilles Huberson apparaît davantage comme l’ambassadeur du MNLA à Bamako ou comme le représentant de la France auprès du MNLA que comme l’ambassadeur de France au Mali ! La proximité de notre ambassadeur avec les rebelles du MNLA est en effet un secret de polichinelle. Moussa ag-Acharatoumane, membre du bureau politique du MNLA, a affirmé sans être démenti,dans Le Monde  du 19 novembre, que Gilles Huberson menait les négociations avec son organisation bien avant de prendre ses fonction à Bamako ! On en déduit que la mission de Gilles Huberson n’est pas tant d’aider le Mali à sortir de la crise qu’il traverse que de récupérer les otages français et de permettre à la France de s’implanter durablement dans le nord du pays en s’appuyant sur le MNLA.

Mercredi et jeudi, pour la première fois, des manifestants ont arpenté les rues de Bamako en scandant des slogans hostiles à la France et à François Hollande. Il est à craindre qu’il ne s’agisse là que d’un début. Demain, peut-être, les enfants seront les derniers Maliens à sourire aux Français …

 

*Photo : Francis Simonis. 

Néocons, toi-même !

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point zemmour polony

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Jeudi soir en découvrant sur lepoint.fr la « une » de l’hebdomadaire papier, j’ai cru m’étrangler. Le journal dirigé par Franz-Olivier Giesbert dégaine : « Les néocons : ceux qui détestent l’Europe, le libéralisme et la mondialisation », citant, par ordre alphabétique pour ne pas faire de jaloux, Patrick Buisson, Jean-Pierre Chevènement, Henri Guaino, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg, Natacha Polony et Eric Zemmour. Comme je suis quelqu’un de sérieux, j’ai fini par acheter le magazine pour lire le dossier.

La couverture ne saurait suffire pour juger ; on est quand même bien placé à Causeur pour le savoir. Seulement voilà, la lecture du dossier ne m’a pas apaisé. Voilà que Le Point nous gratifie d’une infographie avec les photos des personnalités citées plus haut, auxquelles s’ajoutent, entre autres, Yves Cochet, Jean-Claude Michéa, Nicolas Dupont-Aignan, Régis Debray et Benoît Hamon. La plupart d’entre eux ont droit à un joli portrait et à une note (un, deux, ou trois « points Maginot ») qui mesure leur tendance au « repli national » S’y ajoutent le reportage habituel sur les dîners de Paul-Marie Coûteaux, des entretiens avec Jacques Julliard et Eric Zemmour, ce dernier ne s’attendant certainement pas à être dépeint en « néocons » comme en témoigne la chronique au vitriol qu’il a consacrée vendredi matin au dossier du Point.

L’éditorial de Brice Couturier – par ailleurs excellent collaborateur de Causeur- et Sébastien Le Fol n’a rien de scandaleux. Les deux auteurs prennent acte du succès des discours rejetant la construction européenne, la mondialisation et le libéralisme. Leur constat n’est pas contestable, et leur déploration légitime, de leur point de vue. Certes, les portraits des diverses personnalités antilibérales ne sont pas très sympathiques, mais après tout, c’est la loi du genre et, lorsqu’on écrit à Causeur, on n’est pas assez bisounours pour le reprocher au Point.

Le problème est ailleurs. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur de ce monde », écrivait Albert Camus. Et mal nommer les gens, ou leurs idées ? Cela ne contribue pas à la qualité de l’information. Car le terme néoconservateur ou « néocons » n’est pas un concept fourre-tout. Le premier à l’avoir employé, pour désigner d’anciens trotskistes américains critiques des politiques sociales de Lyndon Johnson, fut Michael Harrington. Irving Kristol, qui en faisait partie, reprit le terme à son compte. Dans les années 70, les néoconservateurs passent à l’international et se donnent pour but de défendre la liberté dans le monde. On les retrouve ensuite autour de Ronald Reagan avec lequel ils vont faire évoluer profondément le Parti républicain. Après le 11 septembre, ils deviennent les inspirateurs de la nouvelle politique de George W. Bush. Orphelins de l’internationalisme, ils sont les promoteurs d’un « wilsonisme botté » et ne détestent rien moins que la souveraineté des Etats, obstacles au développement des Droits de l’Homme dans le monde.

Vous me direz peut-être que je suis hors-sujet : Le Point parle de « néoconservateurs à la française ». Objections ! La première, c’est qu’à l’instar des élections primaires, lorsqu’on ajoute « à la française », c’est précisément pour faire oublier qu’il s’agit d’un concept étatsunien.  La seconde, c’est qu’il existe en France des militants, des personnalités, des intellectuels, et même des revues qui propagent le néoconservatisme en question. Le Cercle de l’Oratoire, la revue Le meilleur des mondes ont développé ces idées dans une France majoritairement acquise à la politique chiraquienne de non-intervention en Irak. Parmi eux, on retrouve André Glucksmann, Pascal Bruckner, et Romain Goupil. Et on ne peut s’empêcher d’y inclure Bernard Kouchner et bien entendu Bernard-Henri Lévy pour lequel « le souverainisme constitue un vrai poison ». Enfin, on y ajoutera Yves Roucaute, néoconservateur assumé dont on ne trouve nulle trace dans le dossier du Point. L’hebdomadaire, non content de donner d’inédits contours au néoconservatisme, accole donc cette étiquette à des souverainistes patentés, adversaires de toujours du droit d’ingérence, des expéditions punitives au nom des droits de l’homme. Bref, les antithèses idéologiques des néocons historiques.

Le Point se veut un journal libéral, favorable à l’intégration européenne et au libre-échange. Il constate humblement que ses idées sont en perte de vitesse dans une France de plus en plus rétive à la mondialisation. Il se bat et c’est bien normal. Mais qu’il appelle un chat un chat, et un néocons un néocons.  Etait-il si compliqué de titrer « Les anti-libéraux », les « anti-progressistes » ou même classiquement « les conservateurs », sans ce « néo » qui change tout ? Je n’aurais pas non plus apprécié un très stigmatisant « Galaxie Maginot » mais il aurait été plus honnête que le titre finalement choisi. Je ne ne suis pas certain que ses ventes en auraient été affectées. Et cela lui aurait évité une gêne bien plus grande : quand son éditorialiste vedette s’appelle BHL et que Brice Couturier, qui a rédigé le papier central du dossier, fut lui-même contributeur du Meilleur des mondes, est-il bien raisonnable d’afficher de faux « néocons » dans une infographie ?

Tout le monde ne peut pas être français

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permis carte identité

permis carte identité

La citoyenneté et le sentiment d’appartenance à la nation ne sont pas des concepts abstraits. Les Français leur confèrent une dimension éminemment politique. Pour eux, ces deux notions sont indissociables. C’est la raison pour laquelle ils s’opposent à l’instauration de la citoyenneté-résidence par l’octroi du droit de vote aux étrangers. Car la citoyenneté française renvoie d’abord au principe de la légitimité politique. Chaque citoyen est détenteur d’une part de la souveraineté qu’il exerce avec ses concitoyens, membres d’une même communauté de destin, source du pouvoir politique. Ainsi, ils concourent ensemble à l’élaboration de la Loi, par l’intermédiaire de leurs élus censés œuvrer dans le respect des droits fondamentaux du peuple. En France, c’est la nationalité qui confère ce statut d’architecte du projet politique collectif.[access capability= »lire_inedits »]

Contrairement aux apparences, ce n’est pas la machine étatique qui décide qui sera Français ou ne le sera pas, mais la communauté nationale. Celle-ci choisit qui elle adopte, avec comme condition non négociable l’appropriation de l’identité culturelle française : la nation politique continue de tirer sa légitimité de la nation culturelle. Ce n’est plus le cas pour nos autorités publiques. C’est là que le divorce est consommé. Aux yeux du peuple, l’État viole ses droits fondamentaux, car rien n’est plus fondamental pour un peuple que son identité. Et cela vaut pour tous les peuples, comme en témoigne cet extrait du Code de la nationalité marocain : « La possession d’état de national marocain résulte d’un ensemble de faits publics, notoires et non équivoques, établissant que l’intéressé et ses parents se sont comportés comme des Marocains et ont été regardés comme tels tant par les autorités publiques que par les particuliers. »

Le contenu de la citoyenneté, le sentiment d’appartenance à la nation, se construisent et se consolident en tout premier lieu au sein de la famille. Le deuxième lieu d’acquisition et d’apprentissage de la citoyenneté, c’est l’École, mais cette dernière ne peut assurer cette mission qu’à la condition que les parents l’y autorisent ou, à tout le moins, ne rendent pas cette mission impossible. Or le fait majeur qui domine l’intégration des enfants de l’immigration extra-européenne, c’est justement que les parents, pour des raisons de distance culturelle et de principes fondamentaux non partagés, ne marchent plus systématiquement dans la même direction que l’École. La manifestation la plus tangible en est l’absence de construction d’un socle de reconnaissance envers la société d’accueil.

En l’absence de ce socle, l’intégration devient quasi impossible, en particulier du fait de la terrible question d’allégeance aux ancêtres, qui est à l’origine des tourments de bien des enfants de l’immigration et qui les aspire dans le tourbillon de la vengeance envers la société d’accueil. Pour éviter de se fourvoyer, il suffisait de méditer les pensées d’Ernest Renan qui évoquait le fameux « culte des ancêtres, de tous le plus légitime », car il était à ses yeux le premier des pré-requis pour pouvoir « faire nation ». Les Français savent-ils qu’en dépit d’une grande proximité culturelle, seul un Italien sur trois du flux transalpin de la période 1870-1940 a réussi à s’intégrer (travaux de l’historien Pierre Milza) ? Laisser penser que les immigrés extra-européens pourraient faire mieux est irresponsable, aussi bien vis-à-vis du peuple français que des immigrés.

L’une des multiples conséquences de l’échec de l’intégration, que notre classe politique ignore avec superbe, c’est le retour à la norme du mariage endogame, source de nouveaux flux migratoires. Les travaux de la démographe Michèle Tribalat mettent clairement en évidence ce phénomène, dont un effet collatéral est un flux conséquent de naturalisations automatiques. Et pour Emmanuel Todd, « le taux d’exogamie, proportion de mariages réalisés par les immigrés, leurs enfants ou leurs petits- enfants avec des membres de la société d’accueil, est l’indicateur anthropologique ultime d’assimilation ou de ségrégation, qui peut opposer sa vérité à celle des indicateurs politiques et idéologiques ».

Jusqu’ici, tous les partis politiques, sans exception aucune, font de ce débat un jeu macabre. Certains trouvent un intérêt électoral concret à ce que la machine à fabriquer les papiers d’identité français tourne à plein régime. D’autres estiment avoir rempli leurs obligations vis-à-vis du peuple en évoquant une réforme anémique du code de la nationalité. D’autres enfin poussent des cris d’orfraie dès que ce sujet est effleuré, arguant que cela relève de leur pré carré. Plutôt laisser la France périr que de la voir secourue par d’autres : étrange conception du patriotisme !

Chaque papier d’identité délivré constitue de facto un titre de propriété sur le territoire. Si la nationalité est un sujet si important, c’est que de lui dépend la cohésion nationale. Tôt ou tard, les différentes populations qui évoluent désormais en France entreront dans un conflit de légitimité territoriale. C’est ce que le général de Gaulle avait saisi, prenant dès lors la décision de quitter l’Algérie, dont le peuple n’est jamais devenu français. L’Algérie n’est pas seule dans son cas : il suffit de repenser à l’Indochine. Aucun sursaut ne pourra advenir sans la reconnaissance de l’extrême gravité de la situation dans laquelle la France est à nouveau plongée. Les Français ayant oublié leur passé, selon le mot de Winston Churchill, ils se condamnent à le revivre.[/access]

*Photo: VALINCO/SIPA.00588632_000005.

Ici Paris en concert le jeudi 5 décembre: Retour vers le futur

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Avant, le rock était l’expression des conflits de génération. Mais ça c’était avant. La preuve avec le retour en fanfare du groupe rock Ici Paris, réorganisé autour d’une partie du noyau fondateur, complété d’une brochette de petits jeunes dont la chanteuse Azadée Alvina qui prend ainsi la suite… de sa mère.

Ici Paris se constitue en 1979, fondé comme il se doit sur les débris du punk. La mode est alors au psychobilly et, pour les chanteuses, à un certain retour au son des «girl groups» du début des années 60. Blondie ou B52’s en proposaient une version new-wave. En France, les Calamités ou Lio s’appuyaient sur des sonorités qui, illustrées par des textes dans la langue de Johnny, évoquaient les «yéyés».

En fait, Ici Paris fait penser à une version «frenchie» et donc un peu plus glamour des Rezillos : énergie punk et look sixties sur fond de références au cinéma de série B, aux extra-terrestres, aux fêtes foraines. «Stupide petit garçon» sonne comme un hit potentiel.

«Allo le monde… Ici Paris», premier album du groupe, sort en 1982 sous les vivas de la critique. Mais, malgré des passages télé remarqués et une tournée nationale en première partie des Ramones, le succès n’est pas au rendez vous. Didier Wampas, devenu une sorte de vieux sage du rock d’ici, explique avec humour et non sans raisons que le public rock n’a, il le regrette, jamais adhéré au côté pop et joyeux d’Ici Paris, préférant la «dark side» : Noir Désir, Bérurier Noir, Mano Negra…

Marie Alcaraz, la chanteuse, abandonne. Elle est remplacée par l’actrice Anicée Alvina, une fan. La pétillante Anicée est connue des érotomanes intellos pour ses rôles dans les films de Robbe-Grillet (Glissements progressifs du plaisir, Le jeu avec le feu) et du grand public pour la série Les 400 coups de Virginie. On peut s’attendre à ce que sa notoriété regonfle les voiles d’un groupe à la dérive. D’autant que le line-up est totalement refondu, avec en particulier l’arrivée à la guitare du «Baron» (Oli de la Celle, notre Mick Ronson à nous). Un single sort, Maman je n’veux plus aller à l’école, accompagné d’un clip vidéo et d’une bonne promotion.

Mais, faute du soutien du public hardcore et de concessions musicales suffisantes à un show-business alors adepte de la pop synthétique kitch (Rose Laurens, Desireless) Ici Paris doit jeter l’éponge.

En 2004, Anicée Alvina relance ses anciens partenaires et on parle d’une reformation d’Ici Paris. Malheureusement, Anicée est atteinte d’un cancer et meurt avant que le projet ne puisse se réaliser. Il a pourtant fini par arriver à terme, avec la mise au point de la formule actuelle. Celle-ci ne décevra pas les anciens fans car elle se situe musicalement dans la totale continuité des précédentes. On en comprend que mieux le rôle essentiel joué par Hervé «Shere Khan» Flament, guitariste et principal compositeur depuis les débuts. Le look délirant n’est plus, mais les textes légers et des compositions carrées aux mélodies entêtantes (Princesse, Choisir son camp), toujours là. Azadée tire largement son épingle du jeu et s’approprie avec charme et talent les classiques du groupe comme La Fusée de ton retour.

Rendez-vous sur scène, donc, ce jeudi au Bus Palladium.

Touche pas à ma Marche!

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sos racisme marche

sos racisme marche

Il est rare qu’un film vous fasse chialer dès le générique du début. La Marche aurait pu s’arrêter là, d’ailleurs, aux premières lignes. Tout était dit, et plutôt bien, en deux chansons, Hexagone de Renaud, et Douce France du groupe Carte de séjour, sur des images de hall d’immeuble. Des marches, déjà, de celles qui s’érodent sous le poids des fesses. Bouge ton cul, mon frère, et marche pour de vrai ! Le problème, c’est qu’une fois que ça coule, des yeux comme du nez, ça ne s’arrête plus. L’histoire des beurs en France, quel mélo…

La Marche, c’est un peu la sortie d’Egypte des Arabes des cités. Une camionnette en guise de char attelé et derrière, un cortège en quête d’une vie meilleure ; quatre ou cinq péquins au départ, 100 000 au bout du parcours. La Terre promise est proche, sous les pieds des protagonistes.  Car, on l’a compris, c’est dans les têtes que ça se passe. Doute, peur, découragement : les allusions bibliques parsèment le récit de cette pérégrination. La foi s’en va, revient. Même les « RG », ces envoyés de Pharaon, finissent par encadrer les marcheurs, pour les protéger. L’ordre tombe d’en-haut, après qu’un Maghrébin de 26 ans, Habib Grimzi, a été défenestré du train Bordeaux-Vintimille par trois candidats à la Légion étrangère. L’horreur intégrale.

Œuvre de fiction, le film du réalisateur belge Nabil Ben Yadir retrace, trente ans après, la Marche pour l’égalité et contre le racisme, baptisée Marche des beurs « par les médias », partie de Marseille un 15 octobre, arrivée à Paris un 3 décembre. Une vague d’attaques racistes marque le début des années 1980. Elle fait des morts et des centaines de blessés. Dans les quartiers dits sensibles, peu de choses règnent comme elles devraient, en tout cas pas l’ordre juste, aurait pu dire Ségolène Royal, à l’époque conseillère du président Mitterrand.

Une nuit de l’été 1983, un jeune homme de la cité des Minguettes, à Lyon, Toumi Djaidja (interprété par Tewfik Jallab), sauve un individu à terre (Jamel Debbouze) des crocs d’un chien policier. Un policier voit ça et tire une balle sur Toumi, désarmé. Remis de sa blessure, celui-ci, adepte de la non-violence à la Gandhi, se met en tête d’organiser une marche pacifique pour protester contre les crimes racistes. Prêtre ouvrier du diocèse de Lyon, « détaché » aux Minguettes, Christian Delorme (Olivier Gourmet), est séduit par cette idée de pèlerin et convainc les parents de laisser partir leur progéniture sur des routes pleines de périls.

« Contre le racisme », on comprend. Mais « pour l’égalité », c’est déjà moins clair. Les jeunes gens d’origine maghrébine qui se joignent à cette marche ont tous la nationalité française, du moins le suppose-t-on. Ils bénéficient donc des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs que leurs compatriotes dits de souche. Pourtant, ils ne se sentent les égaux du reste des Français, mais rejetés et mal-aimés. Se rendant bien compte qu’ils passeront leur vie en France et non dans le pays de leurs parents, ils veulent être des citoyens à part entière. Cette égalité, ils la demandent en particulier devant la justice (qui les juge souvent) et devant la police (qui les arrête régulièrement).

Mais c’est avant tout une égalité existentielle qu’ils réclament. Le film interroge intelligemment cette exigence. On s’en aperçoit dans cette scène, où Sylvain (Vincent Rottiers) fait remarquer à Monia (Hafsia Herzi), qu’il aime et a déjà embrassée, que « quand c’est français, c’est raciste » mais que « quand c’est arabe, c’est culturel ». Sylvain est fâché et malheureux de ce que Monia lui a dit plus tôt sur un ton sans appel : entre elle, l’Arabe, et lui, le Français, ce ne sera pas possible, « tu sais très bien ». Point ici une critique laïque du culturalisme arabo-musulman comme entrave à une intégration pleine et entière. Le film fait ainsi quelques évocations du présent dans ce passé vieux de trente ans. La préfiguration du « 100% halal » en est une, tout autant que le rôle et la responsabilité des politiques dans « la libération de la parole ».

La Marche, tant le film que le phénomène dont il témoigne, se veut l’acte fondateur du fait arabe dans l’hexagone. D’où sa dimension sacrée, comme peuvent l’être d’autres faits marquants de l’Histoire de France, devenus mythiques. Mais la Marche est un mythe brinquebalant. Ses promesses d’émancipation n’ont pas été tenues. La faute aux politiques français, de gauche comme de droite, accusent ceux qui ne veulent plus être appelés les « beurs ». « La Marche a été récupérée », dénoncent-ils presque tous. Par qui ? Par SOS-Racisme et son parrain le Parti socialiste. Ces dernières années, cette légitime critique du mouvement a rejoint les vociférations antisionistes des Indigènes de la République, ainsi que des émules de Dieudonné et d’Alain Soral. Quel rapport entre une éventuelle « récupération » et la question israélo-palestinienne ?

C’est bien simple. Après la projection jeudi dernier à l’Institut du monde arabe du documentaire Les marcheurs, chronique des années beurs, de Samia Chala, en présence de Christiane Taubira et de l’hôte de ces lieux Jack Lang, des « témoins » de la Marche ont apporté quelques éléments de réponse. Il a alors été dit que des juifs en France s’étaient inquiétés en 1983 de ce que pouvait devenir cette mobilisation arabe, la vue de keffiehs ne les rassurant pas outre-mesure.

Un an plus tard, SOS-Racisme voyait le jour, à l’initiative, entre autres, de deux ex-trotskystes du PS, Harlem Désir et Julien Dray, mais aussi de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), peut-on lire dans un article posté le 26 novembre sur le site des Indigènes de la République. La petite main jaune de SOS-Racisme, selon cet article, étant la synthèse entre la main de Fatma et la couleur de l’étoile de sinistre mémoire. Quant au slogan « Touche pas à mon pote », il avait pour mérite aux yeux du PS, d’après le même article, de mettre l’intéressé – l’« Arabe » – à distance du champ politique, l’antiracisme devenant l’affaire des socialistes contre le Front national.

Autrement dit, un Français antiraciste intimait à un autre Français, raciste celui-là, de ne pas faire de mal à son « pote » l’Arabe, spectateur d’un échange qui le concernait pourtant au premier chef. Aucun « marcheur » historique n’est devenu membre de SOS-Racisme. « Pendant longtemps, seuls les Arabes stagnant au pied des tours dans leurs cités ont intéressé les socialistes, pas ceux qui réussissaient à s’élever dans la société. », déplore un prof membre d’un syndicat classé à gauche. Cette vieille recette électoraliste a en tout cas profité au candidat Hollande en 2012 dans les banlieues, lui permettant de surfer sur le rejet de Sarkozy.

La lutte pour l’« émancipation » d’une partie des Français d’origine maghrébine, a pris depuis quelques années un tour « antisioniste », parfois radical dans son expression. Une « marcheuse » historique de 1983, interrogée dans le documentaire diffusé à l’IMA, est ainsi devenue une adepte d’Alain Soral. L’un des coréalisateurs du documentaire, Thierry Leclerc, a dit regretter le choix politique de cette marcheuse, précisant que l’idéologie soralienne lui était « nauséeuse ».

Interrogé samedi par Le Monde, Julien Dray a répliqué aux accusations de récupération de la Marche de 1983 par SOS-Racisme : « Ils veulent voir dans la Marche un mouvement formidable de terrain dans les quartiers, un mouvement honnête, qui s’appelait le mouvement beur, et la société aurait eu peur de ce mouvement, donc elle aurait inventé et fabriqué tous les complots pour empêcher ce mouvement d’exister. C’est une réécriture de l’histoire », estime-t-il. Connaissant le climat antisioniste qui règne sur la Toile, à la faveur notamment des commémorations de la Marche, il est étonnant que le journal n’ait pas questionné Julien Dray sur cet aspect des choses.

Née l’année de la Marche, Cindy Léoni est l’actuelle présidente de SOS-Racisme. Elle défilait samedi entre République et Bastille  à l’occasion des « trente ans » de la Marche, pour protester contre les récentes attaques racistes dont Christiane Taubira a été la cible. « On sait ce que signifie l’antisionisme dont se réclament nos détracteurs, c’est de l’antisémitisme, dit-elle. Il y a peut-être eu des erreurs de faites il y a trente ans, mais ce qui compte, c’est ce que SOS-Racisme fait aujourd’hui. »

On ne sait si l’action de SOS-Racisme est efficace ou non. Mais quelque chose qui ressemblait à de la bienveillance et à de l’empathie se dégageait du cortège de samedi, qui dépassait largement les rangs des troupes de SOS. Ces sourires de « toutes les couleurs » n’avaient en tout cas rien de hargneux.

En attendant les barbares…

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desert tartares rossel

desert tartares rossel

1. Souvenirs de mon père en Algérie de 1962 À 1964.

J’avais à peine 20 ans quand mon père est parti en Algérie. Il avait pour mission d’enquêter sur les crimes de guerre commis par l’armée française.  Il est demeuré deux ans à Tlemcen et en Kabylie. Il avait connu l’Allemagne d’avant-guerre où il avait échappé à deux attentats. Ce n’était pas le genre d’homme à se faire des illusions sur l’humanité. « Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il comme Orwell, sans jamais se départir de son bon sourire, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. »

Ce qu’il avait vu en Algérie, les témoignages qu’il avait recueillis, les charniers qu’il avait découverts, l’avaient conforté dans l’idée que la mince pellicule de civilisation dont les humanistes pensent qu’elle constitue l’essence de l’humain se dissout illico sous d’autres cieux et dans des circonstances extrêmes. Personne n’est assez riche pour se payer une conscience. On ne peut que patauger dans ce monde, essayant de s’en tirer du mieux qu’on peut. Mon père flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses. Il ne jugeait pas plus les soldats français qu’il n’avait jugé les soldats allemands. Il en était arrivé à la conclusion que les hommes ne sont pas faits pour s’aimer. Mais quand il revenait à Lausanne et qu’il me racontait ce qu’il vivait, ce qu’il voyait au quotidien, j’avais de la peine à retenir mes larmes. Et j’éprouvais pour lui, en dépit de la distance qu’il mettait entre nous, une forme d’amour. Je vois avec le temps que bien des choses que j’ai faites avaient pour fin de le rendre fier de moi. L’a-t-il vraiment été ? Seul le Diable le sait.[access capability= »lire_inedits »]

Mais moi, je sais ce que je dois à ce spinoziste qui m’incitait à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. Ce qu’il fit, lorsqu’il prit la décision de mettre un terme à une existence dont il se serait volontiers passé.

2. Prisonniers de guerre chinois et japonais

J’ai bien sûr pensé à mon père en lisant les rapports des délégués de la Croix-Rouge internationale durant la Deuxième Guerre mondiale qui ont enfin été rendus publics. Le quotidien Le Temps a eu l’excellente idée de les publier durant l’été.

Le docteur Louis Calame, un Suisse établi à Shanghai depuis plusieurs années, va sillonner la Chine pour le compte du CICR et s’informer du sort des prisonniers tant japonais que chinois. On croirait lire un reportage d’Albert Londres pour la vivacité du style et le sens du détail qui en dit long sur une situation que ses supérieurs ont peine à saisir, à savoir que rien ne se passe en Extrême-Orient comme en Europe. D’abord, ni les Chinois ni les Japonais, officiers et officiels, ne comprennent pourquoi on se soucierait du sort des prisonniers. En général, on les liquide immédiatement. Ensuite, pour ne pas perdre la face, on en garde quelques-uns en réserve au cas où le docteur Calame s’obstinerait. Mais on lui conseille plutôt d’aller les voir au cinéma : les actualités lui donneraient une idée précise de la manière dont ils étaient traités.

Enfin, aucun des trois délégués du CICR en Chine ne parvint jamais à faire comprendre aux officiers que les massacres de civils remettaient en cause les fondements du droit humanitaire. À vrai dire, il leur semblait très surprenant et même choquant, voire raciste, que des Blancs, suisses de surcroît, se mêlent de leurs affaires.

Plus subtils que les Chinois et parlant parfois un français raffiné, les officiers japonais expliquaient au docteur Calame, toujours plus dubitatif, que si les prisonniers sont si bien traités par eux, c’est qu’ils appartiennent à la même race. Il n’y a pas de camps de prisonniers car, selon leurs capacités, ils sont envoyés dans des casernes ou des écoles pour devenir des gendarmes ou travailler sur des chantiers de chemins de fer.

Quand le docteur Calame demande à voir une de ces casernes, il rencontre une résistance passive, comme on n’en peut rencontrer qu’en Extrême-Orient. Pour clore la discussion, on lui présente huit Chinois habillés en kaki, portant des chaussures européennes absolument neuves, fumant des cigares et buvant du whisky dans une mise en scène parfaitement rodée. À la même époque, la crue du fleuve Jaune fera un million de morts. L’idée que la vie puisse avoir un prix semble bien dérisoire et pour la plupart des Chinois, comme des Japonais, d’une totale absurdité.

3. De Teschen à Auschwitz

Délégué lui aussi du CICR, le docteur Maurice Rossel parviendra à accéder en juin 1944 à l’intérieur des camps de concentration et d’extermination où il obtient des témoignages sur les « douches », témoignages qu’il ne transmettra pas car le CICR a donné pour instruction à ses délégués de « ne s’occuper des Israélites qu’avec la plus grande discrétion et prudence ». C’est un grand classique : on sait, mais on ne veut pas savoir.

Malgré le fait qu’il ait été dupe de la métamorphose du ghetto juif de Theresienstadt en village Potemkine (autre grand classique), le rapport du docteur Rossel est très précis sur ce qu’il voit lors de son voyage de Teschen à Auschwitz. Les prisonniers qu’il croise, malgré le travail en plein air, ont tous le teint blafard, cendré. « Tous, écrit-il, marchent au pas et en rang de quatre ; les gardes, le fusil sous le bras, sont des SS de la division Totenkopf. Nous ne chercherons pas à rendre compte de l’atmosphère, chacun imagine sans trop de peine ces colonnes de forçats où il n’y a plus aucun individu, seulement des numéros. »

Ce sont ces mêmes colonnes de forçats, cette fois au bagne de Toulon, qui ont marqué à tout jamais le jeune Arthur Schopenhauer et l’ont conduit à écrire, des années plus tard, la plus grande somme philosophique jamais pensée, conduisant logiquement au suicide collectif de l’humanité.

Sans doute aurait-il goûté la petite histoire suivante : Dieu arpente son bureau, lorsqu’il aperçoit de sa baie vitrée le Diable traînant derrière lui une vieille caisse. Intrigué, Dieu appelle son majordome et lui demande : « Qu’y a-t-il dans cette caisse ? » Ce dernier lui répond : « Un homme et une femme. » Dieu, désemparé, consulte ses dossiers et, soudain, se souvient : « Ah oui… cette expérience ratée. Est-ce qu’ils vivent toujours ? »

4. Le Désert des Tartares

Le 27 juillet 1953, après plus de trois ans de guerre et quatre millions de morts, un armistice est signé entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

Ce n’est pas la paix, c’est une pause… qui dure maintenant depuis soixante ans. Soixante ans à attendre une menace de destruction totale. Mais les belligérants ont changé. Personne ne pensait que le mur de Berlin s’effondrerait. Il s’est effondré.

Personne ne pensait que la Chine lâcherait la Corée du Nord. Elle l’a fait. Plus personne ne vient relever le courrier. Cela rappelle étrangement Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, version fondue et virées le week-end à Séoul. On finit par ne plus savoir ce qui est le pire : attendre une catastrophe ou la subir.[/access]

 

*Photo : Le Désert des Tartares.

Mes haïkus visuels

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Le FN est le problème du PS

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Au plan électoral, c’est désormais une évidence. Parti protestataire, le FN attire à lui une fraction des mécontents que fabrique toute majorité en place. Ainsi, entre 2007 et 2012, les déçus viennent de la droite : le score du candidat FN à la présidence de la République grimpe de 10,7 % à 17,9 %. Depuis l’élection de François Hollande, les déçus viennent de la gauche ; le FN grossit désormais aux dépens du PS. On le verra peut-être en 2017, sans doute en 2014 et 2015, avec les élections locales, européennes et régionales, mais on peut d’ores et déjà le constater grâce aux diverses élections partielles, législatives et cantonales, dont les enseignements sont limpides : le FN fait jeu égal avec un PS en voie d’effondrement, si bien que la droite n’a besoin d’aucune alliance pour gagner.[access capability= »lire_inedits »]
Au regard des législatives partielles de 2012-2013, le rapport de force entre la gauche de gouvernement – la gauche hors extrême gauche et Parti de gauche – et la droite de gouvernement – la droite hors extrême droite et Front national – s’est déjà inversé. En juin 2012, dans les circonscriptions métropolitaines concernées par une partielle, la première devançait à peine la seconde (l’écart était de 0,5 point) ; depuis 2012, la droite de gouvernement est en tête avec une avance de… 17,6 points ! De son côté, le FN progresse de 3,7 points au point de faire jeu égal avec le PS[1. Cf. l’étude à ce sujet publiée par la Fondation pour l’innovation politique sur son blog « Trop Libre », le 22 juin 2013 : « Ce que révèlent les élections législatives partielles » (www.fondapol.org).] (voir encadré).
La progression de l’UMP et de l’ensemble de la droite de gouverne- ment rend donc caduque la stratégie du rapprochement avec le FN. La droite a d’autant moins besoin d’une alliance avec le FN que celui-ci progresse au détriment du PS. Si, comme d’habitude, ces élections partielles ont été marquées par une abstention massive, tout donne à penser qu’une plus forte mobilisation, lors d’élections générales, ne modifiera pas cette nouvelle donne politique. En d’autres termes, le FN est devenu le problème du PS. Signe qui ne trompe pas, désormais, lorsqu’il est présent au second tour, qu’il s’agisse d’une législative ou d’une cantonale partielle (Brignoles), ce n’est pas contre le PS mais contre l’UMP. La perspective d’un effondrement électoral du PS annonce donc des duels de second tour UMP/FN. Le risque des triangulaires sera encore plus faible si la droite a mené à bien la révolution doctrinale que commande l’épuisement de l’État-providence, gagnant ainsi la confiance et les suffrages des électeurs modérés de la gauche et du centre, lesquels, comme d’habitude, décideront de la victoire.
Au plan programmatique, un rapprochement entre la droite de gouvernement et le FN n’a pas non plus de raison d’être. Que veut le FN ? Un État majoritaire chez Peugeot SA, la planification, la retraite à 60 ans, la sortie de l’euro, le protectionnisme commercial national, etc. Le détail témoigne de la désinvolture avec laquelle le programme du FN a été conçu. Prenons l’exemple du financement de la dépendance. Nous devons trouver entre 30 et 40 milliards par an. On hésite entre la solidarité publique, qui suppose un nouvel accroissement des prélèvements, et l’assurance privée, qui fait courir le risque de fortes inégalités. Le FN a trouvé une solution : il propose de financer le nouveau risque social par un impôt sur les transactions capitalistes internationales ! Et ce « plan de financement » sera mis en place pendant la sortie de l’euro…
Certes, dans le moment où nous sommes, la droite doit repenser l’ensemble de sa doctrine. Mais si cette révision se traduisait par un rapprochement programmatique avec le FN, elle lui ferait perdre son statut de parti de gouvernement et la conduirait à l’éclatement, favorisant une recomposition politique qui offrirait à la gauche l’unique solution capable de la sauver.
Au plan social, enfin, un rapprochement avec le FN conduira la droite à tourner le dos à la « France qui vient ». Illustrons ceci par un seul indicateur : la religion. La proportion des Français se déclarant catholiques était de 81 % en 1952. Elle est tombée à 64 % en 2010[2. Sur ces questions, cf. mon livre Les Nouveaux Populismes, Paris, Pluriel, 2013.] ; en 2012, elle a encore reculé (56 %), et si l’on peut éprouver une certaine tristesse à décrire cette réalité, c’est ainsi que les Français l’ont voulue. Plus, parmi les 25-34 ans, cette proportion tombe à 43 % et à 31 % chez les jeunes de 18-24 ans. En revanche, l’affiliation déclarée à une « autre religion », qui concerne 6 % des Français majeurs en 2012, grimpe à 18 % chez les moins de 25-34 ans et à 21 % chez les 18-24 ans. Si, pour simplifier, on considère que les Français affiliés au protestantisme et au judaïsme représentent dans les jeunes classes d’âge la même proportion que dans l’ensemble de la population adulte, soit respectivement 2 % et 1 %, alors cela signifie que les jeunes Français musulmans représentent environ 15 % des 25-34 ans et 18 % des 18-24 ans. Autrement dit, les musulmans représenteront bientôt entre un cinquième et un quart de la population française. Leur tourner le dos serait suicidaire.
Ce n’est donc pas avec le FN que les partis de gouvernement accompliront leur indispensable aggiornamento. La droite doit comprendre que, pour elle, la question du FN ne se pose plus. Faute de quoi la recomposition politique se fera sans elle.

*Dix-huit mois après la victoire de la gauche, le nouveau rapport de force

Les législatives partielles intervenues depuis juin 2012 dessinent un tableau politique que l’on résumera en six points : a) le PS régresse fortement pour tomber à 18,8 % des suffrages exprimés, soit un recul de 7,5 points par rapport à 2012 ; b) la gauche de gouvernement recule de 11 points et ne réunit plus qu’un quart des suffrages exprimés (26 %) ; c) l’UMP progresse (+ 3,6 points) pour atteindre 38,1 %, soit 20 points de plus que le PS ; d) la progression de l’ensemble de la droite de gouvernement (+ 7 points) est plus forte que celle de l’UMP ; e) avec 43,6  % des voix, la droite de gouvernement surclasse nettement la gauche de gouvernement (26 %) ; f) avec 18,8 %, le FN progresse de 3,7 points, faisant jeu égal avec le PS.

Note technique : depuis juin 2012, on compte huit élections législatives partielles, dont cinq en France métropolitaine. Ce sont ces cinq élections qui constituent la base de calcul de ce bilan d’étape, soit 403 136 électeurs inscrits. Les trois autres législatives partielles, deux circonscriptions des Français de l’étranger et la 1re circonscription de Wallis-et-Futuna, n’ont pas été prises en compte. Notons simplement que, en raison de leurs caractéristiques hors normes, leurs résultats accentueraient massivement les traits relevés ici. [/access]

*Photo: LCHAM/SIPA. 00669594_000033.

La folie Strindberg

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munch august strindberg

munch august strindberg

À 28 ans, August Strindberg épouse la baronne Siri von Essen. Les dix années de tourmente qui s’ensuivent donneront le roman autobiographique Le Plaidoyer d’un fou, testament d’amour-haine en forme de hachoir de cuisine retourné contre Madame Strindberg et, par la même occasion, la Suède toute entière. Femme, patrie, époque : tous doivent payer, solidairement.

Comme toujours avec Strindberg, on navigue à vue, au gré des sautes nerveuses, des rages de l’auteur. Ainsi Siri von Essen est-elle tour à tour mère, sœur et « chienne ». Oppositions de classe (il est fils de servante), rivalités artistiques (elle se rêve actrice), querelles financières et grossesses désirées ou non font un enfer servi bien chaud à l’univers. Passons sur ces condiments strindbergiens bien connus que sont le goût du mélodrame, la paranoïa et l’hystérie. Strindberg, c’est, avant tout, une inconséquence virtuose, inouïe au pays de Descartes et qui donne aux pensées de l’écrivain le décousu apparent qu’on retrouve dans certains personnages de Dostoïevski.

Ce qui se trame dans le mariage, Strindberg le met sur la table, à sa façon crue et sanglante : « J’ai lutté contre l’ennemi, dans la maison, au lit. » On s’est beaucoup demandé si la misogynie de l’écrivain était admissible : vaste question, d’autant que l’écrivain fut d’abord un défenseur des femmes. La peur de la femme, chez Strindberg, n’est que le contrepoids à sa propre idolâtrie de la Femme, avec un grand F.

La balance oscille chaque jour un peu plus : un coup à gauche, un coup à droite, jusqu’au dérèglement. C’est une sorte de méthode. La folie, chez Strindberg, c’est la passion de la vérité poussée jusqu’à la stridence.

Plus il déchiffre, plus il déraille ; et vice versa. Au moment où la Suède brandit l’étendard glorieux de l’émancipation, l’écrivain-mari regarde par-dessous, pour découvrir la duplicité, le ressentiment, la lutte. Le progrès vend ses bonbons, l’artiste vend la mèche. Au fond, ce qui heurte un certain féminisme, c’est peut-être moins ce qu’un Strindberg fut (un misogyne écarlate), que ce qu’il a révélé : l’incorrection du désir, le désastre du couple. Tout ce qui, en somme, se donne depuis à voir dans les milliers de films et de romans qui ne finissent pas par l’accouplement, mais commencent par lui.

« Gare au lion infirme », prévient Strindberg, ce supplicié – ce bourreau. Ombrageux comme les faibles mais vivant comme personne, l’écrivain se venge par des livres coups de griffes, lâchés au bord du gouffre. « Mon cerveau raffiné, développé par une instruction achevée, se détraque au contact d’un cerveau inférieur, et tout essai d’accord avec celui de ma femme me procure des spasmes. » Dix ans de spasmes, c’est bien, mais pour le frénétique Strindberg, c’est peu. On se jettera donc sur le deuxième épisode, où entrent en scène voix, fantômes et esprits frappeurs. Le titre de cette suite ?

Inferno bien sûr.

Plaidoyer d’un fou, August Strindberg, éditions Sillage, 2013.

Un brûlot de poésie sous le soleil

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fregni sous rouge

fregni sous rouge

« Marseille, en cette fin d’été, sentait l’urine, le gaz d’échappement et l’inquiétude. Les pigeons s’abattaient de plus en plus nombreux sur les toits de la ville. Seul, sur un puissant scooter de couleur blanche, un homme fonçait dans les quartiers Sud, il prenait en chasse les trafiquants de drogue et les exécutait froidement au 11.43. Une sorte de « nettoyeur » qui glaçait le dos des voyous, intriguait les lecteurs de journaux à l’heure du café et ne déplaisait pas à tous ceux qui regardaient Marseille s’enfoncer dans la crasse, la misère et la violence. »

Ainsi commence Sous la ville rouge, dernier roman de René Frégni. D’emblée, on le retrouve, lui, tout entier; lui et son univers, son souffle. La violence, la ville, le Sud, la rue. Il n’a pas changé, René Frégni. Même son passage de chez Denoël à la blanche de chez Gallimard n’y a rien fait. Et c’est tant mieux. On aime à retrouver cet auteur authentique, conteur insatiable qui, dès son premier roman Les Chemins noirs (Prix Populiste 1989) imposait une voix, un ton, des ambiances qui furent confirmés par quelques autres grands livres dont Les nuits d’Alice (Prix spécial du jury du Levant 1992) et Elle danse dans le noir (Prix Paul-Léautaud 1998).

Cette fois, il nous raconte la vie de Charlie Hasard (quel beau nom!) qui réside à Marseille. C’est un solitaire qui ne vit que pour deux choses : la boxe et l’écriture. Mais ce n’est pas simple. Les éditeurs, en masse, refusent ses manuscrits. Il s’obstine avec une candeur lucide, comme il s’obstine sur le ring : « Il frappait en silence, les dents serrées, la rage travaillant chacun de ses muscles, le moindre de ses nerfs. Comme une brute, il frappait sur ce petit monde arrogant et repu qui le méprisait. Ce tout petit monde d’élus qui veillaient jalousement à ce que personne ne pénètre dans ce cercle très privé d’honneur et de lumière. »

Charlie boxe « au milieu d’un peuple d’humiliés, de bafoués qui musclait sa revanche. Un peuple qui n’existait que sur le ring en rendant coup pour coup. ».

Après la première lettre de refus d’un éditeur, avec l’effondrement de ses illusions, habité d’un immense sentiment d’injustice, il était monté sur le ring et avait massacré son partenaire. On le comprend : les séances d’entraînement se transforment, pour lui, en puissant exutoire.

Pourtant, un jour, un éditeur parisien lui fait savoir qu’il est intéressé par l’un de ses manuscrits. Charlie Hasard espère que sa vie va changer. Elle va changer, oui; mais pas forcément dans le sens qu’il souhaite. Il vivra ensuite un véritable enfer, comme un interminable siphon qui l’aspirera vers les tréfonds de l’horreur.

Il y a trop de vie, trop de détails authentiques pour ne pas penser que René Frégni, lui-même, n’a pas été habité par cette brûlante envie d’écrire, d’être édité, et qu’il n’a pas été confronté, à ses débuts, à d’humiliants refus. Ici, l’édition parisienne, germanopratine pour être plus précis, n’est pas épargnée. Une manière de parisianisme enduit de morgue, de cynisme, de dédain, non plus. Frégni règlerait-il quelques comptes? Même pas.

Ce n’est pas nécessaire car ce thriller haletant tient debout par la puissance de sa narration, par la poésie à la fois imagée et lyrique de son écriture. On y parle de l’odeur chaude du goudron et « de la faucille noire des hirondelles qui découpaient entre les toitures un ciel encore très clair ». On y voit aussi un détenu des Baumettes qui éclate en sanglots après avoir reçu le premier cadeau de sa vie. Frégni qui, longtemps, a animé des ateliers d’écriture à la prison de Marseille, sait de quoi il parle. C’est aussi cela, la littérature, le réel qui se mêle à l’imaginaire. Un réel transcendé comme dans ce beau roman, véritable brûlot de poésie sous le soleil.

 

Sous la ville rouge, René Frégni, Gallimard, 2013.

*Photo : SOUVANT GUILLAUME/SIPA. 00647510_000007.

Mali : Les enfants sourient encore aux Français

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mali mnla kidal

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De notre envoyé spécial à Bamako. 

Le peuple malien est réputé pour son hospitalité. L’accueil enthousiaste réservé à François Hollande le 2 février 2013 est resté dans toutes les mémoires. Le président de la République n’affirma-t-il pas avec émotion qu’il vivait le plus beau jour de sa vie politique ? Comment serait-il reçu aujourd’hui ? Au mieux avec indifférence. Plus certainement sous les injures et les quolibets.

Ce qui frappe, quand on arpente les rues Bamako pour discuter avec les gens simples, ceux qui ne sont pas allés à l’école, ne parlent pas le français, ne fréquentent ni les hôtels climatisés ni les cercles d’intellectuels où les journalistes occidentaux rencontrent leurs informateurs, c’est le retour lancinant d’une seule et même question : mais pourquoi donc ne nous aimez-vous pas ? Rien d’agressif dans cette interrogation. Juste de la déception, comme de l’amour déçu. Les Maliens se sentent proches de la France. Tous y ont des parents ou des amis. Ils ont partagé son histoire et des milliers d’entre eux sont morts sur les champs de bataille des deux guerres mondiales. Pourtant,  la France leur paraît aujourd’hui bien ingrate.

On ignore ici le coût faramineux de l’opération Serval, et les efforts importants consentis par notre pays pour aider le Mali alors que les caisses de l’Etat sont vides. Mais s’agit-il, justement, d’aider le Mali ? L’opération Serval, déclarait le président de la République le 15 janvier, a trois objectifs : arrêter les « terroristes », sécuriser Bamako, et « permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale ». Si les deux premiers buts ont été atteints, on est encore bien loin du compte concernant le troisième.

À Kidal règne aujourd’hui  la plus grande anarchie. Les rebelles du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), qui ont mis le nord du pays à feu et à sang, entraînant avec eux les djihadistes  toureg d’Ansar Dine et ceux étrangers d’AQMI, y ont pignon sur rue. Le MNLA avait pourtant disparu du champ politique malien à la fin de l’année 2012, taillé en pièce par le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO). Il a opportunément profité de l’intervention française en janvier 2013 pour s’installer solidement à Kidal, déserté par les terroristes qu’il prétend avoir chassés.  Mais à qui donc feraient-ils peurs, ces rebelles touareg prompt à prendre la pose devant les journalistes et à se répandre en lamentations sur les ondes des médias occidentaux qui leurs ouvrent complaisamment leurs antennes ? L’arme que l’on manie le mieux au MNLA, ce n’est pas la Kalachnikov, c’est le micro ! Ansar Dine, pour sa part, s’est refait une virginité en se transformant comme par miracle en Haut conseil pour l’unité de l’Azawad. Personne n’est dupe de la manœuvre, et certainement pas les autorités françaises qui feignent d’ignorer la porosité constante entre Ansar Dine, le MNLA et AQMI.

Quand les accords signés à Ouagadougou en juin 2013 prévoyaient le cantonnement des rebelles et l’entrée dans la ville des troupes maliennes, c’est aujourd’hui l’armée malienne qui est cantonnée à Kidal alors que les rebelles y paradent en toute impunité ! Les forces de l’opération Serval présentes sur le terrain, pas plus que celle des Nations-Unies, la MINUSMA, ne sont capables d’y faire régner l’ordre. Mais le problème n’est pas tant militaire que politique. Croit-on vraiment que les troupes d’élites envoyées par la France aient quelque chose à redouter des soldats d’opérette du MNLA ? En fait, la France interdit aujourd’hui au Mali de recouvrer son intégrité territoriale et empêche son armée de rétablir son autorité sur la région de Kidal. Pour les Maliens de la rue, c’est tout à la fois incompréhensible et inacceptable. L’assassinat le 2 novembre de deux journalistes de RFI, qui se sentaient probablement en sécurité sous la protection supposée du MNLA dont ils venaient de rencontrer l’un des leaders, a été ressenti ici comme un drame et comme une honte : n’appartient-il pas à un hôte de protéger les étrangers qu’il reçoit ? Mais comment les Maliens protégeraient-ils leurs invités si eux-mêmes n’ont pas voix au chapitre sur une large portion de leur propre territoire ?

Ce jeudi, le premier ministre Oumar Tatam Ly a été empêché de se rendre à Kidal par des manifestations du MNLA. Fidèle à une tactique bien rodée, les rebelles touareg ont fait descendre dans la rue des femmes et des enfants qu’ils ont lancé contre les rares forces maliennes présentes à l’aéroport. Celles-ci ont dû faire usage de leurs armes, ce qui s’est traduit par plusieurs blessés graves parmi les manifestants. Le chœur des pleureuses s’est alors automatiquement enclenché, aussitôt relayé par les médias occidentaux, pour dénoncer le racisme supposé des militaires maliens qui se serait exercé contre une population pacifique injustement stigmatisée. La stratégie victimaire fonctionne ainsi à plein, faisant des bandits sans foi ni loi du MNLA de gentils bisounours victimes de barbares venus du sud. Bien plus, le MNLA assure maintenant reprendre les hostilités contre l’armée malienne !

La région de Kidal en particulier, si ce n’est le Mali en général,  est aujourd’hui un protectorat français qui ne dit pas son nom, ce que les intellectuels maliens expriment sans fard. Une actrice en vue du secteur du développement affirmait ce vendredi sous couvert de l’anonymat que le président de la République malienne n’était rien d’autre qu’un chef d’arrondissement du président Hollande ! Le coupable est ici tout trouvé, et un homme focalise le ressentiment de la population malienne : Gilles Huberson, le barbouze nommé en février à la demande de Laurent Fabius pour remplacer  l’ambassadeur Christian Rouyer qui avait su se faire apprécier de la population locale. Le chef d’état-major du président de la République malienne a dit récemment en termes peu diplomatiques ce que tout le monde pense tout bas à Bamako : Gilles Huberson apparaît davantage comme l’ambassadeur du MNLA à Bamako ou comme le représentant de la France auprès du MNLA que comme l’ambassadeur de France au Mali ! La proximité de notre ambassadeur avec les rebelles du MNLA est en effet un secret de polichinelle. Moussa ag-Acharatoumane, membre du bureau politique du MNLA, a affirmé sans être démenti,dans Le Monde  du 19 novembre, que Gilles Huberson menait les négociations avec son organisation bien avant de prendre ses fonction à Bamako ! On en déduit que la mission de Gilles Huberson n’est pas tant d’aider le Mali à sortir de la crise qu’il traverse que de récupérer les otages français et de permettre à la France de s’implanter durablement dans le nord du pays en s’appuyant sur le MNLA.

Mercredi et jeudi, pour la première fois, des manifestants ont arpenté les rues de Bamako en scandant des slogans hostiles à la France et à François Hollande. Il est à craindre qu’il ne s’agisse là que d’un début. Demain, peut-être, les enfants seront les derniers Maliens à sourire aux Français …

 

*Photo : Francis Simonis.