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Et pourquoi pas un pape arabe ?

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Depuis que Benoît XVI a annoncé renoncer à sa charge, les spéculations vont bon train sur l’identité du prochain pape. Comme le dénonçait matinalement Théophane, les âmes profanes, anticatholiques et foncièrement progressistes ne sont pas les dernières à exprimer leurs souhaits les plus hardis. Il a suffi que Benoît XVI mentionne la nécessité d’une « réorientation » de l’Eglise au cours de son avant-dernier angélus pour que d’imprudents commentateurs y discernent un tardif mais sincère exercice d’autocritique. Joseph Ratzinger virerait-il sa cuti juste avant de rendre sa chasuble ?
On le sait, le prochain pape devra être « moderne » (c’est Christine Boutin qui le dit), sinon africain, sachant que ces deux exigences s’annoncent pour le moins contradictoires – noir et réac, voilà qui défrise le camp du Bien…
Mais puisque nous sommes à l’heure des pronostics, au lieu des vœux pieux de rigueur, tentons un pari. Dieu sait que Causeur n’est pas obnubilé par les diktats de la diversité – nous ne mangeons pas de cette hostie-là – mais osons relayer une question inhabituelle : et si le nouveau pape était arabe ?
Tel est l’objet d’une campagne de soutien au patriarche maronite Raï, qui prend pied sur Facebook au slogan de « Musulmans et Chrétiens d’Orient souhaitent que le cardinal Bechara Boutros Raï soit évêque de Rome ». Réputé pour sa neutralité bienveillante à l’égard de Damas, le patriarche Raï a été élevé au rang de cardinal par Benoît XVI en novembre dernier. Le locataire de Bkerké, 73 ans, se rapproche ainsi de Rome, et pourrait prétendre à une place de choix au Vatican en incarnant la voix des minoritaires malmenés au Liban, en Syrie comme en Palestine.
Mais ne comptez pas sur nous pour jouer du symbole ou promouvoir un quelconque prélat sous on-ne-sait quel généreux prétexte ; la protection des chrétiens d’Orient se joue hélas moins par des sermons à Rome qu’à coups de kalachnikov entre Beyrouth et Alep.
Ceci dit, avec une pointe de mauvais esprit, félicitons-nous que nos très chers amis qataris n’appuient aucun impétrant au Latran. À l’issue du prochain conclave, la fumée blanche n’exhalera pas le doux fumet des gazo-dollars. Eh oui, c’est ballot mais le Vatican n’est pas encore la FIFA…

Ouigo : un enterrement de troisième classe pour le service public

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tgv low cost sncf

Finalement, ils l’ont fait. Nous vous en avions déjà parlé ici La SNCF, malgré ce qu’elle avait déclaré initialement, a été jusqu’au bout de son projet de TGV low-cost. À l’origine, le projet s’appelait Aspartam, comme le sucre qui n’est pas du sucre. C’était une bonne idée puisque le TGV low-cost ne sera pas vraiment un TGV. Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, donne à ces nouvelles bétaillères le nom de Ouigo. À notre connaissance, ce nom ne veut rien dire. On se demande qui trouve des appellations de ce genre, aussi très à la mode quand il s’agit de désigner des nouveaux modèles automobiles. Des ordinateurs, sans doute, vaguement aidés par des communicants qui doivent être bien payés, et ne voyageront donc pas en Ouigo, eux. Ou alors, à force de le répéter à haute voix, entend-on subliminalement « Oui, go ! », parfait exemple de novlangue réduite syntaxiquement à sa plus simple expression où les monosyllabes sont le premier pas vers le grognement.
En quoi consiste le projet Ouigo ? À entasser plus de monde pour faire baisser le prix du billet sur certaines lignes. Il serait question de quatre rames doubles à deux étages qui effectueront huit ou neuf trajets par jour entre Marne-la-Vallée-Lyon-Montpellier ou Marseille et pourront transporter 1.200 passagers chacune en classe unique, contre 1.000 pour une rame classique entre la première et la deuxième classe.
Le nivellement par le bas… C’est pas possible, ils sont toujours soviétiques à la SNCF ou quoi ? Ou bien, ils se préparent au contraire à la privatisation du rail ordonnée par Bruxelles, privatisation dont on sait déjà, par de multiples exemples européens, que dans des domaines comme le train, la poste ou l’énergie, elle a surtout entraîné une dégradation générale du service public, sauf pour les usagers, pardon les clients mettant le prix pour obtenir des prestations particulières qui étaient la norme auparavant : cherchez l’erreur.
Evidemment, comme nous sommes dans un monde réellement renversé, la régression est présentée comme un progrès. À la limite, Guillaume Pepy nous tirerait des larmes : c’est un train social, le Ouigo. Sans rire. Il a déclaré : « Il faut que la SNCF aide les Français à voyager moins cher. » Le billet coûtera 25 euros. Les mauvais esprits font déjà remarquer qu’il faudra tout de même se rendre à Marne-la-Vallée mais on peut imaginer, dans le monde des gentils Mickey de la paupérisation programmée et aménagée du peuple français,  que la ville où se trouve Disneyland fera une excellente capitale low-cost pour la France de demain. Faire embarquer le prolo depuis une gare périphérique fait aussi réaliser à peu près 30% d’éconocroques à la SNCF car il n’y aura plus de frais d’acheminement des rames sur les voies à grande vitesse : ils seront déjà là.  Evidemment, les Ouigo auront leur design à eux. Un joli bleu ciel, un peu acide d’après les premières photos disponibles.
Les syndicats de cheminots, ces emmerdeurs, trouvent à redire. Pas de service à bord, un seul bagage sinon tu payes un supplément. Les syndicats ont néanmoins obtenu quelques concessions. À l’origine, il était prévu que les contrôleurs fassent le ménage entre deux rotations et prennent leur temps de pause à bord du train en marche. Quand j’avais lu que cette aimable proposition avait été envisagée, j’avais pensé à ces taxis de Pékin, où l’on voit parfois un chauffeur ouvrir le coffre de sa voiture, réveiller son collègue et prendre sa place pendant que l’autre se met à conduire. Bref, comme le dit l’UNSA, un « ersatz de TGV »
Ouigo est bien sûr un  symptôme. Celui d’un continent qui entre dans une nouvelle civilisation, sans jeu de mots, à deux vitesses. On a déjà plus ou moins une école low-cost avec un enseignement public réservé aux pauvres dans les quartiers. On va tranquillement vers une santé à deux vitesses avec la multiplication des assurances privées qui attendent le démantèlement du régime général pour se livrer au grand festin. Et on a manifestement déjà une bouffe à deux vitesses avec ceux qui mangent du cheval sans le savoir et ceux qui mangent des produits frais (cinq fruits et légumes par jour) en connaissance de portefeuille.
Ouigo est aussi le symptôme d’une société qui raisonne à l’envers en toute connaissance de cause. Plutôt que de se demander pourquoi les gens n’ont plus d’argent, on va faire avec. On réinvente la 3ème classe pour la SNCF, on généralise le discount, bref on vaseline l’existence d’un pays  qui compte 8 millions de pauvres, des working poors, et entre 3 et 5 millions de chômeurs qui, dans un grand élan patriotique pour respecter les 3% de déficit, ont actuellement tendance à se faire disparaître du paysage en s’aspergeant d’essence.
Alors que la seule question que l’on devrait encore et toujours se poser est la suivante : comment dans un pays riche, la part des salaires dans un PIB qui a explosé en trente ans a baissé de 10%, passant pour l’essentiel à la rémunération du capital et des dividendes ? Dans les années vingt, le train bleu était un train de luxe qui lui aussi menait vers la Méditerranée. Il ne partait pas de Marne-la-vallée. On y croisait Morand, Guitry, Cocteau. Il était beau, on aurait pu y réciter les vers de Larbaud :

« Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! »

Assez ironiquement, le Train Bleu sera maintenant le Ouigo. On m’objectera que jamais les pauvres n’auraient pu espérer prendre le Train Bleu. On répondra que longtemps notre projet de civilisation a été le luxe pour tous dans tous les domaines. Et que Ouigo est le symbole même du renoncement à cette utopie.

*Photo : protohiro.

Christophe Guilluy : Hollande n’a pas été élu sur le mariage gay !

christophe guilluy mariage gay

Christophe Guilluy est géographe social. On lui doit des essais remarqués sur les inégalités sociales, économiques et culturelles entre les territoires de l’Hexagone. Son dernier ouvrage, Fractures françaises, (François Bourin éditeur, 2010) analyse notamment l’« insécurité culturelle » qu’engendre la cohabitation entre différentes populations au sein d’un même territoire.
Daoud Boughezala. Les partisans du mariage gay répètent inlassablement que cette mesure était l’un des engagements du candidat socialiste. Avez-vous mesuré le niveau d’adhésion de l’électorat de second tour de François Hollande au « mariage pour tous » ?
Christophe Guilluy. C’est de la pure rhétorique. Ce n’est pas sur cette thématique, mais sur le rejet de Sarkozy que François Hollande a rassemblé une majorité de Français. Il faut cependant rappeler que 93 % des musulmans, qui sont massivement opposés au mariage gay,  ont voté Hollande ! Cela dit, plutôt que de battre le pavé dans le Marais, les organisateurs de la Gay Pride feraient bien de la délocaliser dans le « 9-3 » avec un départ à Montfermeil et le tour de la Seine-Saint-Denis. Juste pour voir ce qu’est l’homophobie dans la vraie vie !
Mais Hollande ne doit pas son élection au vote musulman…
On peut compléter cette analyse avec le cas des DOM-TOM qui, comme les banlieues, ont plébiscité Hollande par anti-sarkozysme, l’ancien président étant perçu comme le candidat raciste des « petits Blancs ». Or, ces territoires, très catholiques, ont connu une forte mobilisation contre le mariage gay, notamment en Guyane et à La Réunion.[access capability= »lire_inedits »]
Les couches de la population favorables aux réformes sociétales sont-elles les mêmes que celles qui vivent à l’abri de frontières culturelles invisibles ?
Les soutiens de gauche au « mariage pour tous » se concentrent dans les seules métropoles. Ce sont majoritairement des membres des catégories socio-professionnelles supérieures et des « bobos ».
La mobilisation des anti-mariage est-elle le baroud d’honneur de la France catholique ?
La perte de vitesse de la France catholique n’est pas contestable. Du reste, les catholiques pratiquants ne représentent plus que 4 % de la population. En revanche, le sentiment d’appartenance culturelle à un pays de culture chrétienne reste incontestablement important. Derrière la mobilisation des catholiques, c’est donc d’abord la question identitaire qui est en jeu. Les catholiques pratiquants se sentent mis en minorité culturelle, un sentiment aggravé par l’effet-miroir avec un islam en pleine expansion dans l’Hexagone.
Cette France catholique correspond-elle peu ou prou aux habitants des zones rurales et périurbaines dont vous décriviez le déclassement dans Fractures françaises ?
Je ne peux pas dire cela. Les bastions catholiques sont toujours les régions de l’Ouest et de l’Est, où l’on trouve en effet certaines zones rurales. Mais je crois que la « Manif pour tous » du 13 janvier a essentiellement mobilisé la France bourgeoise et urbaine, notamment celle de l’Ouest parisien. Les provinciaux qui y étaient présents avaient globalement le même profil : bourgeois catholiques venant des métropoles lilloise, lyonnaise, rennaise etc. Frigide Barjot est la caricature de l’urbaine branchée, bien plus que la représentante de la France populaire et périphérique ! En grossissant le trait, on peut dire que le débat sur le mariage homosexuel oppose les deux bourgeoisies des métropoles : bobos contre cathos…
Ainsi, il existerait un « peuple de droite » arc-bouté sur la défense des valeurs conservatrices et opposé au « peuple de gauche » acquis au progrès…
Non, il n’y a ni « peuple de droite » ni « peuple de gauche ». On assiste, notamment en milieu populaire, à une forme de désaffiliation politique et à l’émergence d’une contre-société où les gens se déterminent non pas à partir du clivage gauche-droite, mais en fonction des effets « dans la vie réelle » de choix politiques concrets. Ce qui différencie les gens n’est pas tant la couleur politique que la possibilité d’ériger des frontières invisibles. Les « moyens de la frontière », voilà donc le vrai critère clivant, et non le clivage gauche/droite.
Après trente ans de précarisation sociale, les classes populaires ne croient plus au « progrès social ». Même si la « gauche » cherche à faire perdurer le mythe par des réformes sociétales, permettant à la « droite » de se poser en défenseur des traditions, ce qui se joue sur le continuum socio-culturel de la France périphérique est bien plus important. Les classes populaires peuvent ainsi être très critiques sur des choix économiques et sociétaux qui bouleversent leur réalité quotidienne (mondialisation, immigration, multiculturalisme) tout en cultivant bienveillance ou indifférence sur la question du mariage homosexuel.
Un récent sondage Ipsos-Le Monde établit que 46 % des Français seraient « crispés » ou « populistes » et que 74 % des gens jugent l’islam incompatible avec la société française. La perception d’une « insécurité culturelle » est-elle l’apanage de la droite ?
L’enquête Ipsos que vous citez montre également qu’une partie de la gauche est, elle aussi, très perméable à la question identitaire. En dépit du discours de Mélenchon sur la question, 46 % des sympathisants du Front de gauche pensent qu’« il y a trop d’étrangers en France », 70 % de ces mêmes sympathisants jugent qu’on peut « trouver de la main d’œuvre en France sans recourir à l’immigration ». Ajoutons que 79 % des sympathisants du Front de gauche et 65 % de ceux du PS estiment que « la religion musulmane cherche à imposer son mode de fonctionnement ». C’est sûrement cela, le « populisme de gauche » ![/access]

Le successeur de Benoît XVI sera-t-il, lui aussi, un affreux réactionnaire ?

L’annonce de la prochaine renonciation du pape Benoit XVI a provoqué une secousse mondiale sans précédent et alimente désormais toutes les spéculations. Le successeur de Ratzinger ouvrira-t-il le mariage aux prêtres et aux homosexuels ? Les femmes accèderont-elles à la prêtrise ? L’Eglise cessera-t-elle enfin sa lancinante leçon de morale sur le sexe ? L’avortement arrêtera-t-il d’être considéré comme un crime ? Le divorcé sera-t-il le fils prodigue ?

De nombreux noms circulent ici et là, certains à consonance européenne, d’autres africaines ou encore asiatiques. Chacun y va de son petit commentaire, surtout ceux qui ne se réclament pas de cette grande chapelle. On voudrait un noir mais sans son conservatisme, un Brésilien mais alors défenseur de la théologie de la libération, un italien mais avec une fibre libérale à la Monti, un Indien pourvu qu’il ne renie rien des aphorismes du désir exposés par Vâtsyâyana.

Si les équipes de Causeur savent y faire en prédication, la prédiction ce n’est pas encore pour maintenant. À défaut de pouvoir vous donner le nom du prochain évêque de Rome, nous avons pu recueillir en exclusivité la ligne de conduite à laquelle il se tiendra, et croyez-moi, c’est effrayant. Car en laissant quelques oreilles entre les colonnes de la chapelle Sixtine et en soudoyant les cardinaux dont on connaît l’attrait pour les deniers, que n’apprend-t-on !

Le 266ème successeur de Saint Pierre serait un proche de Benoit XVI mais aussi de Jean-Paul II, deux personnalités à qui on ne peut prêter un progressisme effronté. Il entendrait conduire les affaires de l’Eglise dans le sillage de ses prédécesseurs, serait farouchement attaché aux dogmes et radicalement opposé à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel. Un prélat qui a souhaité taire son nom nous informe aussi que le nouveau pape ne changera en rien la position du Vatican sur le divorce ou la prêtrise des femmes. Les plus pessimistes racontent même que le préservatif restera à l’Eglise ce que le sac plastique est aux écologistes.

Blanc sur blanc, rien ne bouge.

Qu’elle était verte ma Voynet…

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duflot voynet paris

On le sait, la ministre écolo du Logement se verrait bien maire de Paris en lieu et place d’Anne Hidalgo, la successeuse adoubée par Bertrand Delanoë. De quoi alimenter la réputation de sale gosse un rien ingrate de Cécile Duflot, puisque c’est uniquement grâce au bon vouloir de Solferino, et contre l’avis des militants locaux du PS, que l’ancienne conseillère municipale de Villeneuve Saint-Georges s’est retrouvée propulsée députée de Paris aux dernières législatives.
Mais depuis cette bonne manière socialiste, beaucoup d’eau phosphatée a coulé sous le pont de l’Hôtel de Ville, et Cécile, à défaut d’annoncer fort et clair sa décision de briguer le fauteuil de Bertrand, n’en finit pas de multiplier les déclarations de non-non-candidature, du genre de celle qu’elle a faite ce week-end au JDD : « Rien n’est exclu », « Je n’ai pas pris de décision », « Quand je ne dis pas que les choses sont exclues, c’est qu’elles ne le sont pas ». Bref, la page de l’écolo chévriculteur ardéchois a beau avoir été tournée au profit du webdesigner éthique d’Oberkampf, la mode verte hiver 2013 reste aux gros sabots.
Alors bien sûr, au PS, on pousse des cris de putois (un animal sympathisant, puisqu’il a été injustement inscrit par un gouvernement de droite rétrograde sur la « Liste nationale d’espèces susceptibles d’être classées nuisibles »). Et curieusement, cette réprobation socialiste des ambitions parisiennes de l’ex-patronne d’EELV vient de recevoir le soutien inattendu d’un autre éléphant vert : Dominique Voynet, interrogée sur cette chicaya en gestation, a fermement pris le parti des légitimistes pro-Hidalgo en tançant sa propre camarade devant les caméras de France 2 : « Je pense qu’il ne faut pas courir trop de lièvres à la fois. Cécile Duflot est jeune, elle a un énorme avenir devant elle parce qu’elle est très bonne et très brillante, elle doit réussir ce qu’elle fait au gouvernement, c’est vital pour nous ».
Cette déclaration appelle plusieurs réflexions de ma part.
Primo, à l’instar d’un artisan vosgien dont je vous causais pour la Saint-Valentin, Dominique Voynet privilégie le développement durable en maniant exclusivement la langue de bois, un hommage sans doute à ses racines jurassiennes – et non jurassiques, comme pourrait le laisser croire cette séniorophobe de Cécile.
Secundo, ce soudain revirement de Voynet à l’esprit de responsabilité qui sied à tout dirigeant d’un parti de la majorité présidentielle n’est peut-être pas totalement étranger à la situation actuelle de la maire de Montreuil : dans sa propre commune, Razzy Hammadi, un député socialiste survolté – et élu l’an dernier contre le sortant PC avec le soutien de Dominique !- rêve tout haut de s’emparer de l’Hôtel de Ville. Bref, le même scénario « Pousse-toi de là que je m’y mette » que dans la capitale, sauf que le PS et les Verts ont interverti leurs rôles de sortants outragés et de challengers affamés. Autre différence notable, à Montreuil, Razzy a beaucoup plus de chances d’emporter la mairie que Duflot à Paris. Et de fait, seul un soutien total de la direction nationale du PS pourrait sauver la tête de Dominique Voynet. Ceci explique peut-être cela…
Ma dernière réflexion est un message perso à Dominique et à ses communicants pour les enjoindre à mieux choisir leurs métaphores : quand on est écolo pur sucre (de canne non raffiné qui ne fond pas, même au bout de trois de heures de remuage, dans la tasse de thé bio issu du commerce équitable), on ne court ni un, ni deux, ni plusieurs lièvres à la fois. On ne chasse pas, point barre. Et ce d’autant plus, chère Cécile, chère Dominique, que chacun sait que qui va à la chasse…

*Photo : philipperouget.

700 000 fois non !

conseil social mariage

C’est un véritable tour de force, une première dans la singulière histoire de la pétition et à plus forte raison dans la saisine du Conseil économique, social et environnemental. Car en trois semaines, les organisateurs de la « Manif pour tous » ont réussi à convaincre plus de 700 000 personnes de prendre la plume pour faire valoir leur opposition au projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe et demander à l’assemblée consultative d’examiner ledit projet. À la tête de cette opération un peu spéciale, le sémillant maire du Chesnay, Philippe Brillault, qui promet un nouvel afflux de pétitions pour dépasser le million, un chiffre qui devrait, cette fois, se passer des tempérances exagérées de la police. À  ses côtés, une multitude de bénévoles de tous âges ont épluché des jours et des nuits durant chaque formulaire pour y traquer la moindre erreur, et ce n’est pas peu fiers qu’ils sont venus vendredi dernier déposer les quatre tonnes de pétitions.
Bien que le projet de loi ait été adopté par l’Assemblée nationale le 12 février dernier, rien n’est encore joué. Le texte devra être examiné par la chambre haute du Parlement à compter du 2 avril prochain, avec des sénateurs réputés plus conservateurs et moins sujets aux pressions des feux de la rampe que leurs collègues députés. Et si le dernier mot revient bien à l’Assemblée, la saisine du Conseil économique, social et environnemental par plus d’un demi-million de citoyens, grande première depuis que la loi organique le permet (seules deux pétitions citoyennes avaient déjà été déposées, sans recueillir le nombre de signatures nécessaires), constitue un signal extrêmement fort à l’endroit du gouvernement et du Président de la République. Peuvent-ils feindre d’ignorer, une nouvelle fois, la réticence immense de l’opinion sur cette « réforme de civilisation» ? Rien n’est moins sûr.
Les partisans du mariage pour tous se rassurent avec les propos du président du CESE, Jean-Paul Delevoye, qui a rappelé dans un entretien à La Croix que le CESE n’était « ni une instance de recours pour contester une décision politique, ni une instance disposant d’un pouvoir suspensif pour freiner une décision politique ». En d’autres termes, « cette saisine, si elle aboutit, n’aura aucune conséquence sur la procédure législative en cours ». Mais François Hollande, si prompt à dénoncer la surdité de son prédécesseur face à l’expression démocratique, peut-il se permettre de faire de même ? Libre, indépendante, composée des forces vives de la nation, l’assemblée consultative complète la synthèse démocratique en conseillant le gouvernement et le Parlement dans l’élaboration des lois et des politiques publiques. Le 12 juin dernier, un mois après son élection, François Hollande y tenait une conférence. Dans un discours fleuve, le chef de l’Etat soulignait l’importance de la troisième assemblée de la République et promettait de ne pas ignorer ce « corps social ». Lors de son allocution, François Hollande regrettait que l’assemblée consultative ne soit justement que trop peu consultée, a fortiori depuis la modification constitutionnelle de 2008 et la loi organique ouvrant aux citoyens le droit de la saisir. « Une loi organique, celle du 27 juin 2010, a bien introduit la possibilité d’une saisine directe mais avec un seuil si élevé, 500 000, que ce droit nouveau est resté lettre morte. Pourquoi ne pas abaisser ce seuil ? Pour ce qui me concerne, j’y suis prêt » confiait-il aux sages de la République.
Montaigne disait des lois qu’elles se maintiennent en crédit non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. L’Histoire a montré plus d’une fois que la loi, son interprétation ou son exécution, ne satisfaisaient pas l’exigence d’équilibre à laquelle tout justiciable entend être traité. Mais parce qu’elle apparaît comme seul moyen régulateur de l’ordre social, il ne nous appartient pas de la remettre en question, sinon par le biais d’une procédure de parallélisme des formes, procédure longue, lourde et bien souvent sans résultat probant. Dans le respect de sa fonction, de ses prérogatives et des jalons qui encadrent sa mission, le CESE est sans aucun doute la géniale invention qui peut prévenir le législateur des dangers d’une loi, sans mettre en péril la souveraineté du Parlement. François Hollande ne peut faire l’économie de ses avis.

*Photo : cbr_perso.

L’esprit de l’escalier du 17 février : la renonciation du pape Benoît XVI

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Ce n’est un secret pour personne, Alain Finkielkraut nourrit un penchant coupable pour les humanités classiques et les langues réputées mortes qui vont avec. Est-ce seulement pour cette raison qu’il s’est enthousiasmé quand un certain mercredi de février, place Saint-Pierre de Rome, Benoît XVI a déclaré en latin dans le texte : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien (…) Dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Evangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. » ?
Eh bien non, ce n’est pas seulement le style peu courant de cette prose si classique qui a enthousiasmé et ému Alain Finkielkraut, mais la majesté intrinsèque du discours. À une Elisabeth taquine qui le titille pour savoir si cette « démission » ne fait pas « sortir l’Eglise du Droit divin pour entrer dans l’ère du pragmatisme démocratique », le philosophe répond sans ambages : « Ces paroles admirables ne ressemblent pas à celles que pourrait dire un cadre dirigeant atteint par la limite d’âge ».
À l’appui de cette vision de la renonciation papale, il réquisitionne sans hésiter Montaigne, qui lui-même avait été ébloui par l’abdication de Charles Quint : « La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquième fut celle-là, à l’imitation d’aucuns anciens de son calibre, d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent; et de nous coucher quand les jambes nous faillent ».
Vous trouvez que ces considérations sur le Pape ne ressemblent guère à ce que vous avez entendu ailleurs ces jours-ci ? Vous n’avez peut-être pas tout à fait tort. Vous en entendrez l’intégralité ici.
Et rendez-vous, chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM) pour écouter l’émission en direct et tous les mois, pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.

 

Rugby : PSA, petit bras !

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rugby philippe saint andre

Sale temps pour la France : le rugby a du souci à se faire. Alors que la plupart des commentateurs se gaussaient de nos résultats passables – pour une équipe arrivée en finale de Coupe du monde – face à l’Australie et l’Argentine en novembre dernier ; les Français, après une prestation piteuse face aux Italiens (18-23), ont quitté la pelouse du Stade de France le cœur à la dérive (6-16) contre le Pays de Galles… Nous ne sommes pas experts, simplement amateurs et supporters du XV de France depuis l’enfance. Mais pour nous, cette défaite était écrite quand nous entendîmes PSA (Philippe Saint- André) déclarant devant un micro : « On va essayer d’abord de retrouver de la précision, de la fraîcheur, de la férocité et de la colère. Il va falloir 20 à 30 % de plus dans tout… » Tout était dit, la messe en moins.
Après une prestation minuscule face à des Italiens vaillants, qui s’améliorent mais restent largement prenables, le sélectionneur du XV de France souhaitait retrouver les fondamentaux du rugby (soit !) et demandait à ses joueurs 20 à 30 % de plus. 20-30 % seulement… Quand on entend Steve Hansen, entraîneur des Blacks, déclarer après une victoire tonitruante au tournoi des Four-Nations de 2012 : « les gars ont fait un bon tournoi, mais la marge de progression est encore importante », on se demande comment Saint-André arrive à penser si bas, si petit, si peu exigeant. Un critique et amateur avisé du web raille depuis 2007 sur son blog – “Le pilier” – l’obsession, dévastatrice selon lui, des Coupes du monde : « Nos entraîneuses [sic] feraient mieux de s’occuper de maintenant pour que le futur devienne plus solaire, plus gaillard, plus engageant ».
Posons donc les choses telles qu’elles sont. S’il ne faut pas “charger” un joueur en particulier, car les faillites furent collectives, demandons-nous toutefois à quoi pensait un Michalak, si enthousiasmant en novembre, au moment de taper le coup d’envoi à Rome… directement dans les tribunes ? À quoi a-t-il pensé pendant ces deux matches en envoyant des coups de chausson à l’emporte-pièce, redonnant la gonfle aux adversaires qui n’en demandaient pas tant ? Comment des avants si solides, si doués, se sont-ils laissés tellement secouer que Machenaud, d’habitude vif et alerte , a été incapable de lancer proprement les temps de jeu ? Comment expliquer une telle platitude dans le jeu, un manque de flair et de vista ahurissant, un tel conformisme stratégique, une panne de créativité chronique, une attaque empruntée, un jeu au pied abscons, des passes flottantes, des regards hagards après 20 minutes de jeu ? Comment expliquer une telle faillite collective alors que les individualités (à quelques rares exceptions près) sont admirables et légitimes en bleu ? Peut-être que le rugby “bien de chez nous” se contente d’un exploit retentissant une fois tous les deux ans et demi et vit la période qui suit conforté par les vibratos réverbérées du quart de finale 2007, ou de la finale 2011. Peut-être que le Top 14, championnat soi-disant le plus “relevé” du monde (mais ce sont les Européens qui le disent) bouffe tout le jus (cérébral et musculaire) de nos gonzes qui angoissent de trop s’esquinter sur le terrain national, de peur de voir le bleu s’éloigner.
Nos Bleus jouent trop toute l’année, c’est une évidence. Ils sont mâchés plus que les autres, mais la fraîcheur physique ne peut pas, à elle seule, résumer l’absence systématique d’inventivité qui sévit depuis l’ère Laporte sur nos écrans. Nous pensons sincèrement qu’un XV de France plus frais et bien mené pourrait corriger de manière régulière les Wallabies, les Boks ou les Blacks, seules vraies équipes contre lesquelles nous ne nous étalonnons pas assez. On se gausse d’étriller les Samoans, de tancer les Irlandais et de contenir les Pumas… quand irons-nous mettre des déculottées aux All Blacks ?
Le jour où le rugby français verra plus loin que son championnat, peut-être prendra–t-il un autre virage et un tout autre visage. À croire que, dans le cerveau rugbystique, entre ces deux hémisphères (sud et nord), les neurones français sont restés bloqués sur ses clochers.
Dommage quand on voit « la perfide Albion » continuer sa lente mais magnifique progression vers 2015. 2015, c’est demain, et pour nous demain, c’est (très) loin.

*Photo : alexger1001.

Ne vous fiez pas aux étiquettes…

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viande-de-cheval

« Suivez le bœuf ! ». Jamais ce slogan publicitaire des années 70 n’a eu autant de pertinence tant il faut le suivre à la trace pour repérer ses multiples métamorphoses. Maquillé aujourd’hui en cheval, il avait déjà vu son identité biologique d’origine modifiée quand des éleveurs bien disposés avaient pensé utile de lui faire consommer des farines animales plutôt que l’herbe des verts pâturages. Prions à l’appui, la maladie de la vache folle avait à la fin des années 80 décimé le cheptel européen. Prions de nouveau pour que cette fois-ci il ne faille que changer les étiquettes pour que les lasagnes au cheval soient ainsi nommées. S’il fallait trouver une métaphore du monde présent, cette affaire de cheval nommé bœuf ne pouvait mieux tomber, si l’on peut dire.
La leçon qui se tire de tout ceci se résume en un mot salvateur : traçabilité. Il faut que la traçabilité figure sur l’emballage. La traçabilité comme marque de la vertu moderne. D’où sont ces lasagnes qui sifflent sur nos assiettes ? À remonter la filière qui navigue entre Chypre, Trifouillis-les-oies et Hong Kong, on devine que bien des margoulins y ont prélevé leur dîme et tant pis pour la chaîne du froid quand on sait qu’il ne faut jamais-recongeler-un-produit-dégelé. Que s’est-il passé avec ce minerai de viande (sic) trimbalé depuis la Roumanie dont un responsable nous dit le cœur sur la main qu’il n’a rien à se reprocher ? De quoi ces lasagnes sont-elles le nom ? Bonne question pour illustrer les méfaits de la mondialisation alors que les experts européens, toujours formels, nous garantissent que la situation est sous contrôle. Ouf ! On avait eu peur qu’il ne faille inventer de nouveaux médicaments pour une nouvelle maladie et quand on sait que la moitié des produits de la filière industrielle du médicament sont au mieux inutiles ou bien dangereux on ne sait plus à quelle potion se vouer. Voilà qu’un hebdomadaire bien au fait des choses de la modernité vient tout juste de nous alerter : le cholestérol serait innocent des maux qui lui ont été attribués. En conséquence, les milliers de produits anti-cholestérol ingurgités depuis des lustres étaient pires que le mal qu’ils étaient censés combattre.
On ne savait plus comment se soigner, voilà qu’on ne sait plus ce qu’il faut manger pour éviter d’être soigné! Mais quelle est la traçabilité de ces paroles de vérité annulant les prescriptions précédentes ? Qui dit le vrai dans cette dialectique infernale ? Changeons de terrain. À regarder les productions d’art contemporain, les canons de l’esthétique possèdent une traçabilité hasardeuse que seule valide leur cote au marché de l’art. Les installations de la FIAC présentant un bidet renversé accroché en l’air au-dessus d’un tas de cailloux sont certes la création d’un grand esprit artistique mais l’esthétique reste subliminale dans le geste du créateur contemporain. Pour la beauté et l’harmonie, ce sera pour plus tard. On pourrait en dire autant de certaines autres créations théâtrales où uriner sur la scène est supposé ajouter à la performance de l’acteur. Le jeu est tellement biaisé qu’on croirait assister à un match de foot truqué. Changeons de registre. Qu’en sera-t-il demain avec les couples de pères porteurs d’enfants conçus dans des utérus en location? Trouvera-t-on dans Que choisir des études sur les meilleurs rapports qualité/prix des diverses offres utérines ? La traçabilité de l’état-civil devant être organisée par la loi, il y a fort à parier que ce nouveau droit risque d’être tordu par les dernières techniques de procréation.
Qui ment et qui dit vrai en politique ? Moi président, je ne raserai pas gratis mais presque… Tout le monde a en mémoire ces belles formules. La gauche est-elle de gauche quand elle change les règles du droit du travail au profit d’une flexibilité qui  attente aux droits acquis par les travailleurs ? La droite était-elle soucieuse de l’intérêt national quand elle caressait la moustache de l’émir du Qatar dans le sens du poil pour obtenir ses largesses financières ? Et la gauche qui tend aussi sa sébile pratique-t-elle le changement dès maintenant? Quelle est la traçabilité de notre politique quand c’est l’arrangement avec les principes républicains qui en constitue le fil conducteur tout au long des affaires qui jalonnent les diverses mandatures ? Alors que le principe de précaution tant invoqué n’a jamais été convoqué tant pour le bœuf que pour la morale publique, on se prend à douter de son usage. Mais quand donc un comité d’éthique de la vie politique aura-t-il un pouvoir de saisine ? Les superbes rapports annuels de la Cour des comptes dressent des constats, donnent déjà de bonnes pistes pour tracer le réel et pointer la où le bât blesse au-delà des proclamations d’intention : ici la mécanique a permis de taper dans la caisse, là on a jeté l’argent par la fenêtre, et tout ceci avec la bénédiction d’un réseau de procédures pensées sur les bancs de l’ENA. Soit, mais après le constat, après les comptes ? Quid de la prévention ? La procédure en matière de politique publique signe la traçabilité de l’Etat mais quand cette procédure n’existe que pour justifier sa propre existence c’est que la bureaucratie ronge l’appareil comme la rouille va gripper la machine.
Ce qui est valable pour l’appareil d’Etat l’est-il pour notre appareil de production ? Il faut croire que oui tant sont inexplicables nos contre-performances. Pourquoi les produits français, quand ils sont d’excellente qualité, souffrent-ils à ce point de mévente devant la concurrence allemande ou asiatique? Quel mal corrode nos mécaniques ? Sûrement pas dans les machines ou chez les ouvriers qui les font fonctionner mais chez ceux qui les encadrent au plus haut niveau. Il suffit de voir le patriotisme d’entreprise de ceux qui défendent leur emploi pour ne pas en douter. Au lieu d’être collectivement tendues vers le succès de tous, les diverses hiérarchies cultivent et entretiennent la défiance managériale généralisée. Ce qui est valable dans le cancer bureaucratique public est valable dans le privé. Comment comprendre la dépression collective qui avait saisi les personnels de France Telecom si on ne prend pas en compte le délire managérial qui fut un temps celui de sa direction ? Les obstacles à la performance de la France sont de deux ordres : d’une part le fait que les managers des grands groupes ne sont plus des meneurs d’hommes mais des experts comptables uniquement soucieux de rendre des comptes à leurs actionnaires, d’autre part le fait que l’administration de l’Etat, qui est censée servir les performances du pays, dessert les initiatives plutôt qu’elle ne les sert. Dans les deux cas, une bureaucratie à la française fondée sur le pouvoir hiérarchique plutôt que sur l’imagination managériale ou les capacités d’innovation étrangle l’initiative, empêche de voir le vrai et se gargarise d’autosatisfaction. Cet état de fait se lit dans ses effets désastreux. Dans le pire des cas, c’est l’immolation d’un chômeur en fin de droit ou la crise d’un Depardieu. Voilà un homme accablé et étranglé par la perspective de la misère à qui l’administration a opposé une fin de non-recevoir et à l’extrême opposé, le dérapage d’un acteur génial égaré par son excès d’argent. Ces deux exemples extrêmes témoignent du mal français incapable de stopper à temps un drame prévisible ou bien incapable de développer une pédagogie comportementale pour temps de crise. Comment un footballeur débile du cerveau et peut-être habile de ses pieds peut-il gagner mille fois le salaire d’un instituteur ou d’une infirmière ? Pourquoi tout ce qui produit du lien social dans notre pays, comme les deux précédentes professions citées, peut-il être à ce point méprisé et disqualifié dans les faits, c’est-à-dire non reconnu par la (petite) hauteur de son salaire ?
Dans l’échelle des valeurs qui ordonne la société d’aujourd’hui, quel est le marqueur social sinon celui de l’argent ? Or, qui est au charbon, qui enseigne aux enfants, qui soigne dans les hôpitaux, qui subit à la crise ? Le questeur de l’Assemblée nationale qui additionne les primes, l’énarque qui pantoufle, signe des parapheurs et dîne en ville, le chirurgien plasticien qui décuple ses honoraires, l’animateur télé qui cachetonne sa niaiserie, l’éditorialiste qui déjeune en ville et potine avec un autre éditorialiste sur qui baise qui, le député européen qui joue au Scrabble dans l’hémicycle, le directeur du laboratoire d’études sur la précarité de l’EHESS qui refuse de partir dans les nouveaux locaux d’Aubervilliers, l’actionnaire qui boursicote ou bien le trader de Goldman Sachs qui transforme les actions des lasagnes frelatées en or ? On rêve devant ces hiatus sociaux qui se tendent chaque jour davantage et qui chaque jour s’étalent dans les gazettes quand celles-ci sont distribuées car il faut bien le dire, des privilèges dus aux monopoles corporatistes se retrouvent également dans des castes en voie de prolétarisation : agents d’EDF, agents de la SNCF, Syndicat du livre etc. Tous protègent leur petit pré carré sans que la moindre évaluation de leurs avantages acquis puisse en confirmer le bien-fondé et sans que la moindre mise en cause puisse être opérée. Sur France Inter, tous les jours que Dieu fait, une émission inamovible nous propose d’aller voir la bas si j’y suis. Statufié dans sa position syndicale, son animateur tient une tribune de propagande politique : l’Amérique et Israël sont mauvais (surtout Israël), la droite est hideuse et seule la gauche de la gauche est bonne. Tous les poncifs, tous les clichés les plus lourdauds de la bonne conscience à la fois post et néostalinienne y sont rabâchés. Aucun contre-pouvoir ne lui est opposé la où les questions abordées devraient être soumises au débat pluraliste. Il n’en est rien et vogue la galère de la radio publique. C’est ainsi, et à force de se présenter en prétendu contre-pouvoir, ce radotage signe la traçabilité de sa nuisance.
Rien ne change, tout se reproduit, tout se recycle dans notre beau pays, les mots de droite dans les bouches de gauche, les pratiques népotiques sous les ors de la République et les affaires douteuses dans les dîners en ville où l’on se tient, tu me tiens par la barbichette. Les impostures journalistiques, les calomnies sous couvert d’investigation, ou bien au contraire l’omerta sur les sujets qui dérangent le prêt-à-penser idéologique sont l’autre face d’un système complémentaire. En France – et c’est tout son charme – on aime les mots et on s’en paie à foison, à défaut de pouvoir se payer autre chose. Aux Etats-Unis, on cause moins mais on fait ce qu’on dit. Dans le monde arabe aujourd’hui, on cause énormément, on gesticule et on a les yeux rivés sur le rétroviseur. Chez les Juifs et en Israël, on cause beaucoup et on se crêpe les papillotes comme si le monde extérieur n’existait pas. Et en France, en amoureuse de nos anciennes gloires, seule la République des Lettres parvient à sauver l’honneur de la nation car tout finit dans un roman de Yasmina Reza. Bien sûr, pour la balance du commerce extérieur, ça laisse à désirer…

*Photo : Luu Lan.

Hayange : Les hauts fourneaux ont-ils le droit de mourir dans la dignité ?

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L’euthanasie est à la mode, serpent de mer qui émerge sans crier gare, tout ce qui n’est plus rentable est destiné à disparaître. Il en est de même pour l’industrie finalement, quoi qu’en disent les experts appointés: les chômeurs prennent les devants, ils choisissent l’euthanasie douloureuse, la moins chère, un bidon d’essence. À Florange, l’agonie se prolonge, à Hayange, là où les hauts fourneaux achèvent de se délabrer, il est question ces jours-ci de fermer les vannes des cowpers du P3. Sans entrer dans les détails des histoires de chaufferie (sur le site mecilor.fr, vous trouverez d’utiles et jolies illustrations concernant le fonctionnement d’un haut-fourneau), le cowper – tour de chauffe qui porte le même nom qu’un merveilleux écrivain britannique – permet grâce au gaz de haut fourneau de chauffer le vent qui va ceinturer celui-ci. La poésie de la fonte passe par des vents et des gueulards. Les installations du P3, à l’arrêt depuis belle lurette, malgré la maintenance, sont dans un état de délabrement avancé.
Ici, le vent glacial des décideurs souffle tous azimuts, véhiculant ses nuages de bêtise, de cynisme et d’incompétence crasse. Et à Hayange, là où les hauts fourneaux de Patural achèvent de mourir, les vents chauds des cowpers ne soufflent plus. Ici, pas de délicatesses palliatives, pas d’euthanasie cool : le fourneau meurt de froid.

Et pourquoi pas un pape arabe ?

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Depuis que Benoît XVI a annoncé renoncer à sa charge, les spéculations vont bon train sur l’identité du prochain pape. Comme le dénonçait matinalement Théophane, les âmes profanes, anticatholiques et foncièrement progressistes ne sont pas les dernières à exprimer leurs souhaits les plus hardis. Il a suffi que Benoît XVI mentionne la nécessité d’une « réorientation » de l’Eglise au cours de son avant-dernier angélus pour que d’imprudents commentateurs y discernent un tardif mais sincère exercice d’autocritique. Joseph Ratzinger virerait-il sa cuti juste avant de rendre sa chasuble ?
On le sait, le prochain pape devra être « moderne » (c’est Christine Boutin qui le dit), sinon africain, sachant que ces deux exigences s’annoncent pour le moins contradictoires – noir et réac, voilà qui défrise le camp du Bien…
Mais puisque nous sommes à l’heure des pronostics, au lieu des vœux pieux de rigueur, tentons un pari. Dieu sait que Causeur n’est pas obnubilé par les diktats de la diversité – nous ne mangeons pas de cette hostie-là – mais osons relayer une question inhabituelle : et si le nouveau pape était arabe ?
Tel est l’objet d’une campagne de soutien au patriarche maronite Raï, qui prend pied sur Facebook au slogan de « Musulmans et Chrétiens d’Orient souhaitent que le cardinal Bechara Boutros Raï soit évêque de Rome ». Réputé pour sa neutralité bienveillante à l’égard de Damas, le patriarche Raï a été élevé au rang de cardinal par Benoît XVI en novembre dernier. Le locataire de Bkerké, 73 ans, se rapproche ainsi de Rome, et pourrait prétendre à une place de choix au Vatican en incarnant la voix des minoritaires malmenés au Liban, en Syrie comme en Palestine.
Mais ne comptez pas sur nous pour jouer du symbole ou promouvoir un quelconque prélat sous on-ne-sait quel généreux prétexte ; la protection des chrétiens d’Orient se joue hélas moins par des sermons à Rome qu’à coups de kalachnikov entre Beyrouth et Alep.
Ceci dit, avec une pointe de mauvais esprit, félicitons-nous que nos très chers amis qataris n’appuient aucun impétrant au Latran. À l’issue du prochain conclave, la fumée blanche n’exhalera pas le doux fumet des gazo-dollars. Eh oui, c’est ballot mais le Vatican n’est pas encore la FIFA…

Ouigo : un enterrement de troisième classe pour le service public

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tgv low cost sncf

tgv low cost sncf

Finalement, ils l’ont fait. Nous vous en avions déjà parlé ici La SNCF, malgré ce qu’elle avait déclaré initialement, a été jusqu’au bout de son projet de TGV low-cost. À l’origine, le projet s’appelait Aspartam, comme le sucre qui n’est pas du sucre. C’était une bonne idée puisque le TGV low-cost ne sera pas vraiment un TGV. Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, donne à ces nouvelles bétaillères le nom de Ouigo. À notre connaissance, ce nom ne veut rien dire. On se demande qui trouve des appellations de ce genre, aussi très à la mode quand il s’agit de désigner des nouveaux modèles automobiles. Des ordinateurs, sans doute, vaguement aidés par des communicants qui doivent être bien payés, et ne voyageront donc pas en Ouigo, eux. Ou alors, à force de le répéter à haute voix, entend-on subliminalement « Oui, go ! », parfait exemple de novlangue réduite syntaxiquement à sa plus simple expression où les monosyllabes sont le premier pas vers le grognement.
En quoi consiste le projet Ouigo ? À entasser plus de monde pour faire baisser le prix du billet sur certaines lignes. Il serait question de quatre rames doubles à deux étages qui effectueront huit ou neuf trajets par jour entre Marne-la-Vallée-Lyon-Montpellier ou Marseille et pourront transporter 1.200 passagers chacune en classe unique, contre 1.000 pour une rame classique entre la première et la deuxième classe.
Le nivellement par le bas… C’est pas possible, ils sont toujours soviétiques à la SNCF ou quoi ? Ou bien, ils se préparent au contraire à la privatisation du rail ordonnée par Bruxelles, privatisation dont on sait déjà, par de multiples exemples européens, que dans des domaines comme le train, la poste ou l’énergie, elle a surtout entraîné une dégradation générale du service public, sauf pour les usagers, pardon les clients mettant le prix pour obtenir des prestations particulières qui étaient la norme auparavant : cherchez l’erreur.
Evidemment, comme nous sommes dans un monde réellement renversé, la régression est présentée comme un progrès. À la limite, Guillaume Pepy nous tirerait des larmes : c’est un train social, le Ouigo. Sans rire. Il a déclaré : « Il faut que la SNCF aide les Français à voyager moins cher. » Le billet coûtera 25 euros. Les mauvais esprits font déjà remarquer qu’il faudra tout de même se rendre à Marne-la-Vallée mais on peut imaginer, dans le monde des gentils Mickey de la paupérisation programmée et aménagée du peuple français,  que la ville où se trouve Disneyland fera une excellente capitale low-cost pour la France de demain. Faire embarquer le prolo depuis une gare périphérique fait aussi réaliser à peu près 30% d’éconocroques à la SNCF car il n’y aura plus de frais d’acheminement des rames sur les voies à grande vitesse : ils seront déjà là.  Evidemment, les Ouigo auront leur design à eux. Un joli bleu ciel, un peu acide d’après les premières photos disponibles.
Les syndicats de cheminots, ces emmerdeurs, trouvent à redire. Pas de service à bord, un seul bagage sinon tu payes un supplément. Les syndicats ont néanmoins obtenu quelques concessions. À l’origine, il était prévu que les contrôleurs fassent le ménage entre deux rotations et prennent leur temps de pause à bord du train en marche. Quand j’avais lu que cette aimable proposition avait été envisagée, j’avais pensé à ces taxis de Pékin, où l’on voit parfois un chauffeur ouvrir le coffre de sa voiture, réveiller son collègue et prendre sa place pendant que l’autre se met à conduire. Bref, comme le dit l’UNSA, un « ersatz de TGV »
Ouigo est bien sûr un  symptôme. Celui d’un continent qui entre dans une nouvelle civilisation, sans jeu de mots, à deux vitesses. On a déjà plus ou moins une école low-cost avec un enseignement public réservé aux pauvres dans les quartiers. On va tranquillement vers une santé à deux vitesses avec la multiplication des assurances privées qui attendent le démantèlement du régime général pour se livrer au grand festin. Et on a manifestement déjà une bouffe à deux vitesses avec ceux qui mangent du cheval sans le savoir et ceux qui mangent des produits frais (cinq fruits et légumes par jour) en connaissance de portefeuille.
Ouigo est aussi le symptôme d’une société qui raisonne à l’envers en toute connaissance de cause. Plutôt que de se demander pourquoi les gens n’ont plus d’argent, on va faire avec. On réinvente la 3ème classe pour la SNCF, on généralise le discount, bref on vaseline l’existence d’un pays  qui compte 8 millions de pauvres, des working poors, et entre 3 et 5 millions de chômeurs qui, dans un grand élan patriotique pour respecter les 3% de déficit, ont actuellement tendance à se faire disparaître du paysage en s’aspergeant d’essence.
Alors que la seule question que l’on devrait encore et toujours se poser est la suivante : comment dans un pays riche, la part des salaires dans un PIB qui a explosé en trente ans a baissé de 10%, passant pour l’essentiel à la rémunération du capital et des dividendes ? Dans les années vingt, le train bleu était un train de luxe qui lui aussi menait vers la Méditerranée. Il ne partait pas de Marne-la-vallée. On y croisait Morand, Guitry, Cocteau. Il était beau, on aurait pu y réciter les vers de Larbaud :

« Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! »

Assez ironiquement, le Train Bleu sera maintenant le Ouigo. On m’objectera que jamais les pauvres n’auraient pu espérer prendre le Train Bleu. On répondra que longtemps notre projet de civilisation a été le luxe pour tous dans tous les domaines. Et que Ouigo est le symbole même du renoncement à cette utopie.

*Photo : protohiro.

Christophe Guilluy : Hollande n’a pas été élu sur le mariage gay !

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christophe guilluy mariage gay

christophe guilluy mariage gay

Christophe Guilluy est géographe social. On lui doit des essais remarqués sur les inégalités sociales, économiques et culturelles entre les territoires de l’Hexagone. Son dernier ouvrage, Fractures françaises, (François Bourin éditeur, 2010) analyse notamment l’« insécurité culturelle » qu’engendre la cohabitation entre différentes populations au sein d’un même territoire.
Daoud Boughezala. Les partisans du mariage gay répètent inlassablement que cette mesure était l’un des engagements du candidat socialiste. Avez-vous mesuré le niveau d’adhésion de l’électorat de second tour de François Hollande au « mariage pour tous » ?
Christophe Guilluy. C’est de la pure rhétorique. Ce n’est pas sur cette thématique, mais sur le rejet de Sarkozy que François Hollande a rassemblé une majorité de Français. Il faut cependant rappeler que 93 % des musulmans, qui sont massivement opposés au mariage gay,  ont voté Hollande ! Cela dit, plutôt que de battre le pavé dans le Marais, les organisateurs de la Gay Pride feraient bien de la délocaliser dans le « 9-3 » avec un départ à Montfermeil et le tour de la Seine-Saint-Denis. Juste pour voir ce qu’est l’homophobie dans la vraie vie !
Mais Hollande ne doit pas son élection au vote musulman…
On peut compléter cette analyse avec le cas des DOM-TOM qui, comme les banlieues, ont plébiscité Hollande par anti-sarkozysme, l’ancien président étant perçu comme le candidat raciste des « petits Blancs ». Or, ces territoires, très catholiques, ont connu une forte mobilisation contre le mariage gay, notamment en Guyane et à La Réunion.[access capability= »lire_inedits »]
Les couches de la population favorables aux réformes sociétales sont-elles les mêmes que celles qui vivent à l’abri de frontières culturelles invisibles ?
Les soutiens de gauche au « mariage pour tous » se concentrent dans les seules métropoles. Ce sont majoritairement des membres des catégories socio-professionnelles supérieures et des « bobos ».
La mobilisation des anti-mariage est-elle le baroud d’honneur de la France catholique ?
La perte de vitesse de la France catholique n’est pas contestable. Du reste, les catholiques pratiquants ne représentent plus que 4 % de la population. En revanche, le sentiment d’appartenance culturelle à un pays de culture chrétienne reste incontestablement important. Derrière la mobilisation des catholiques, c’est donc d’abord la question identitaire qui est en jeu. Les catholiques pratiquants se sentent mis en minorité culturelle, un sentiment aggravé par l’effet-miroir avec un islam en pleine expansion dans l’Hexagone.
Cette France catholique correspond-elle peu ou prou aux habitants des zones rurales et périurbaines dont vous décriviez le déclassement dans Fractures françaises ?
Je ne peux pas dire cela. Les bastions catholiques sont toujours les régions de l’Ouest et de l’Est, où l’on trouve en effet certaines zones rurales. Mais je crois que la « Manif pour tous » du 13 janvier a essentiellement mobilisé la France bourgeoise et urbaine, notamment celle de l’Ouest parisien. Les provinciaux qui y étaient présents avaient globalement le même profil : bourgeois catholiques venant des métropoles lilloise, lyonnaise, rennaise etc. Frigide Barjot est la caricature de l’urbaine branchée, bien plus que la représentante de la France populaire et périphérique ! En grossissant le trait, on peut dire que le débat sur le mariage homosexuel oppose les deux bourgeoisies des métropoles : bobos contre cathos…
Ainsi, il existerait un « peuple de droite » arc-bouté sur la défense des valeurs conservatrices et opposé au « peuple de gauche » acquis au progrès…
Non, il n’y a ni « peuple de droite » ni « peuple de gauche ». On assiste, notamment en milieu populaire, à une forme de désaffiliation politique et à l’émergence d’une contre-société où les gens se déterminent non pas à partir du clivage gauche-droite, mais en fonction des effets « dans la vie réelle » de choix politiques concrets. Ce qui différencie les gens n’est pas tant la couleur politique que la possibilité d’ériger des frontières invisibles. Les « moyens de la frontière », voilà donc le vrai critère clivant, et non le clivage gauche/droite.
Après trente ans de précarisation sociale, les classes populaires ne croient plus au « progrès social ». Même si la « gauche » cherche à faire perdurer le mythe par des réformes sociétales, permettant à la « droite » de se poser en défenseur des traditions, ce qui se joue sur le continuum socio-culturel de la France périphérique est bien plus important. Les classes populaires peuvent ainsi être très critiques sur des choix économiques et sociétaux qui bouleversent leur réalité quotidienne (mondialisation, immigration, multiculturalisme) tout en cultivant bienveillance ou indifférence sur la question du mariage homosexuel.
Un récent sondage Ipsos-Le Monde établit que 46 % des Français seraient « crispés » ou « populistes » et que 74 % des gens jugent l’islam incompatible avec la société française. La perception d’une « insécurité culturelle » est-elle l’apanage de la droite ?
L’enquête Ipsos que vous citez montre également qu’une partie de la gauche est, elle aussi, très perméable à la question identitaire. En dépit du discours de Mélenchon sur la question, 46 % des sympathisants du Front de gauche pensent qu’« il y a trop d’étrangers en France », 70 % de ces mêmes sympathisants jugent qu’on peut « trouver de la main d’œuvre en France sans recourir à l’immigration ». Ajoutons que 79 % des sympathisants du Front de gauche et 65 % de ceux du PS estiment que « la religion musulmane cherche à imposer son mode de fonctionnement ». C’est sûrement cela, le « populisme de gauche » ![/access]

Le successeur de Benoît XVI sera-t-il, lui aussi, un affreux réactionnaire ?

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L’annonce de la prochaine renonciation du pape Benoit XVI a provoqué une secousse mondiale sans précédent et alimente désormais toutes les spéculations. Le successeur de Ratzinger ouvrira-t-il le mariage aux prêtres et aux homosexuels ? Les femmes accèderont-elles à la prêtrise ? L’Eglise cessera-t-elle enfin sa lancinante leçon de morale sur le sexe ? L’avortement arrêtera-t-il d’être considéré comme un crime ? Le divorcé sera-t-il le fils prodigue ?

De nombreux noms circulent ici et là, certains à consonance européenne, d’autres africaines ou encore asiatiques. Chacun y va de son petit commentaire, surtout ceux qui ne se réclament pas de cette grande chapelle. On voudrait un noir mais sans son conservatisme, un Brésilien mais alors défenseur de la théologie de la libération, un italien mais avec une fibre libérale à la Monti, un Indien pourvu qu’il ne renie rien des aphorismes du désir exposés par Vâtsyâyana.

Si les équipes de Causeur savent y faire en prédication, la prédiction ce n’est pas encore pour maintenant. À défaut de pouvoir vous donner le nom du prochain évêque de Rome, nous avons pu recueillir en exclusivité la ligne de conduite à laquelle il se tiendra, et croyez-moi, c’est effrayant. Car en laissant quelques oreilles entre les colonnes de la chapelle Sixtine et en soudoyant les cardinaux dont on connaît l’attrait pour les deniers, que n’apprend-t-on !

Le 266ème successeur de Saint Pierre serait un proche de Benoit XVI mais aussi de Jean-Paul II, deux personnalités à qui on ne peut prêter un progressisme effronté. Il entendrait conduire les affaires de l’Eglise dans le sillage de ses prédécesseurs, serait farouchement attaché aux dogmes et radicalement opposé à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel. Un prélat qui a souhaité taire son nom nous informe aussi que le nouveau pape ne changera en rien la position du Vatican sur le divorce ou la prêtrise des femmes. Les plus pessimistes racontent même que le préservatif restera à l’Eglise ce que le sac plastique est aux écologistes.

Blanc sur blanc, rien ne bouge.

Qu’elle était verte ma Voynet…

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duflot voynet paris

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On le sait, la ministre écolo du Logement se verrait bien maire de Paris en lieu et place d’Anne Hidalgo, la successeuse adoubée par Bertrand Delanoë. De quoi alimenter la réputation de sale gosse un rien ingrate de Cécile Duflot, puisque c’est uniquement grâce au bon vouloir de Solferino, et contre l’avis des militants locaux du PS, que l’ancienne conseillère municipale de Villeneuve Saint-Georges s’est retrouvée propulsée députée de Paris aux dernières législatives.
Mais depuis cette bonne manière socialiste, beaucoup d’eau phosphatée a coulé sous le pont de l’Hôtel de Ville, et Cécile, à défaut d’annoncer fort et clair sa décision de briguer le fauteuil de Bertrand, n’en finit pas de multiplier les déclarations de non-non-candidature, du genre de celle qu’elle a faite ce week-end au JDD : « Rien n’est exclu », « Je n’ai pas pris de décision », « Quand je ne dis pas que les choses sont exclues, c’est qu’elles ne le sont pas ». Bref, la page de l’écolo chévriculteur ardéchois a beau avoir été tournée au profit du webdesigner éthique d’Oberkampf, la mode verte hiver 2013 reste aux gros sabots.
Alors bien sûr, au PS, on pousse des cris de putois (un animal sympathisant, puisqu’il a été injustement inscrit par un gouvernement de droite rétrograde sur la « Liste nationale d’espèces susceptibles d’être classées nuisibles »). Et curieusement, cette réprobation socialiste des ambitions parisiennes de l’ex-patronne d’EELV vient de recevoir le soutien inattendu d’un autre éléphant vert : Dominique Voynet, interrogée sur cette chicaya en gestation, a fermement pris le parti des légitimistes pro-Hidalgo en tançant sa propre camarade devant les caméras de France 2 : « Je pense qu’il ne faut pas courir trop de lièvres à la fois. Cécile Duflot est jeune, elle a un énorme avenir devant elle parce qu’elle est très bonne et très brillante, elle doit réussir ce qu’elle fait au gouvernement, c’est vital pour nous ».
Cette déclaration appelle plusieurs réflexions de ma part.
Primo, à l’instar d’un artisan vosgien dont je vous causais pour la Saint-Valentin, Dominique Voynet privilégie le développement durable en maniant exclusivement la langue de bois, un hommage sans doute à ses racines jurassiennes – et non jurassiques, comme pourrait le laisser croire cette séniorophobe de Cécile.
Secundo, ce soudain revirement de Voynet à l’esprit de responsabilité qui sied à tout dirigeant d’un parti de la majorité présidentielle n’est peut-être pas totalement étranger à la situation actuelle de la maire de Montreuil : dans sa propre commune, Razzy Hammadi, un député socialiste survolté – et élu l’an dernier contre le sortant PC avec le soutien de Dominique !- rêve tout haut de s’emparer de l’Hôtel de Ville. Bref, le même scénario « Pousse-toi de là que je m’y mette » que dans la capitale, sauf que le PS et les Verts ont interverti leurs rôles de sortants outragés et de challengers affamés. Autre différence notable, à Montreuil, Razzy a beaucoup plus de chances d’emporter la mairie que Duflot à Paris. Et de fait, seul un soutien total de la direction nationale du PS pourrait sauver la tête de Dominique Voynet. Ceci explique peut-être cela…
Ma dernière réflexion est un message perso à Dominique et à ses communicants pour les enjoindre à mieux choisir leurs métaphores : quand on est écolo pur sucre (de canne non raffiné qui ne fond pas, même au bout de trois de heures de remuage, dans la tasse de thé bio issu du commerce équitable), on ne court ni un, ni deux, ni plusieurs lièvres à la fois. On ne chasse pas, point barre. Et ce d’autant plus, chère Cécile, chère Dominique, que chacun sait que qui va à la chasse…

*Photo : philipperouget.

700 000 fois non !

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conseil social mariage

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C’est un véritable tour de force, une première dans la singulière histoire de la pétition et à plus forte raison dans la saisine du Conseil économique, social et environnemental. Car en trois semaines, les organisateurs de la « Manif pour tous » ont réussi à convaincre plus de 700 000 personnes de prendre la plume pour faire valoir leur opposition au projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe et demander à l’assemblée consultative d’examiner ledit projet. À la tête de cette opération un peu spéciale, le sémillant maire du Chesnay, Philippe Brillault, qui promet un nouvel afflux de pétitions pour dépasser le million, un chiffre qui devrait, cette fois, se passer des tempérances exagérées de la police. À  ses côtés, une multitude de bénévoles de tous âges ont épluché des jours et des nuits durant chaque formulaire pour y traquer la moindre erreur, et ce n’est pas peu fiers qu’ils sont venus vendredi dernier déposer les quatre tonnes de pétitions.
Bien que le projet de loi ait été adopté par l’Assemblée nationale le 12 février dernier, rien n’est encore joué. Le texte devra être examiné par la chambre haute du Parlement à compter du 2 avril prochain, avec des sénateurs réputés plus conservateurs et moins sujets aux pressions des feux de la rampe que leurs collègues députés. Et si le dernier mot revient bien à l’Assemblée, la saisine du Conseil économique, social et environnemental par plus d’un demi-million de citoyens, grande première depuis que la loi organique le permet (seules deux pétitions citoyennes avaient déjà été déposées, sans recueillir le nombre de signatures nécessaires), constitue un signal extrêmement fort à l’endroit du gouvernement et du Président de la République. Peuvent-ils feindre d’ignorer, une nouvelle fois, la réticence immense de l’opinion sur cette « réforme de civilisation» ? Rien n’est moins sûr.
Les partisans du mariage pour tous se rassurent avec les propos du président du CESE, Jean-Paul Delevoye, qui a rappelé dans un entretien à La Croix que le CESE n’était « ni une instance de recours pour contester une décision politique, ni une instance disposant d’un pouvoir suspensif pour freiner une décision politique ». En d’autres termes, « cette saisine, si elle aboutit, n’aura aucune conséquence sur la procédure législative en cours ». Mais François Hollande, si prompt à dénoncer la surdité de son prédécesseur face à l’expression démocratique, peut-il se permettre de faire de même ? Libre, indépendante, composée des forces vives de la nation, l’assemblée consultative complète la synthèse démocratique en conseillant le gouvernement et le Parlement dans l’élaboration des lois et des politiques publiques. Le 12 juin dernier, un mois après son élection, François Hollande y tenait une conférence. Dans un discours fleuve, le chef de l’Etat soulignait l’importance de la troisième assemblée de la République et promettait de ne pas ignorer ce « corps social ». Lors de son allocution, François Hollande regrettait que l’assemblée consultative ne soit justement que trop peu consultée, a fortiori depuis la modification constitutionnelle de 2008 et la loi organique ouvrant aux citoyens le droit de la saisir. « Une loi organique, celle du 27 juin 2010, a bien introduit la possibilité d’une saisine directe mais avec un seuil si élevé, 500 000, que ce droit nouveau est resté lettre morte. Pourquoi ne pas abaisser ce seuil ? Pour ce qui me concerne, j’y suis prêt » confiait-il aux sages de la République.
Montaigne disait des lois qu’elles se maintiennent en crédit non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. L’Histoire a montré plus d’une fois que la loi, son interprétation ou son exécution, ne satisfaisaient pas l’exigence d’équilibre à laquelle tout justiciable entend être traité. Mais parce qu’elle apparaît comme seul moyen régulateur de l’ordre social, il ne nous appartient pas de la remettre en question, sinon par le biais d’une procédure de parallélisme des formes, procédure longue, lourde et bien souvent sans résultat probant. Dans le respect de sa fonction, de ses prérogatives et des jalons qui encadrent sa mission, le CESE est sans aucun doute la géniale invention qui peut prévenir le législateur des dangers d’une loi, sans mettre en péril la souveraineté du Parlement. François Hollande ne peut faire l’économie de ses avis.

*Photo : cbr_perso.

L’esprit de l’escalier du 17 février : la renonciation du pape Benoît XVI

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Ce n’est un secret pour personne, Alain Finkielkraut nourrit un penchant coupable pour les humanités classiques et les langues réputées mortes qui vont avec. Est-ce seulement pour cette raison qu’il s’est enthousiasmé quand un certain mercredi de février, place Saint-Pierre de Rome, Benoît XVI a déclaré en latin dans le texte : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien (…) Dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Evangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. » ?
Eh bien non, ce n’est pas seulement le style peu courant de cette prose si classique qui a enthousiasmé et ému Alain Finkielkraut, mais la majesté intrinsèque du discours. À une Elisabeth taquine qui le titille pour savoir si cette « démission » ne fait pas « sortir l’Eglise du Droit divin pour entrer dans l’ère du pragmatisme démocratique », le philosophe répond sans ambages : « Ces paroles admirables ne ressemblent pas à celles que pourrait dire un cadre dirigeant atteint par la limite d’âge ».
À l’appui de cette vision de la renonciation papale, il réquisitionne sans hésiter Montaigne, qui lui-même avait été ébloui par l’abdication de Charles Quint : « La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquième fut celle-là, à l’imitation d’aucuns anciens de son calibre, d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent; et de nous coucher quand les jambes nous faillent ».
Vous trouvez que ces considérations sur le Pape ne ressemblent guère à ce que vous avez entendu ailleurs ces jours-ci ? Vous n’avez peut-être pas tout à fait tort. Vous en entendrez l’intégralité ici.
Et rendez-vous, chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM) pour écouter l’émission en direct et tous les mois, pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.

 

Rugby : PSA, petit bras !

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rugby philippe saint andre

rugby philippe saint andre

Sale temps pour la France : le rugby a du souci à se faire. Alors que la plupart des commentateurs se gaussaient de nos résultats passables – pour une équipe arrivée en finale de Coupe du monde – face à l’Australie et l’Argentine en novembre dernier ; les Français, après une prestation piteuse face aux Italiens (18-23), ont quitté la pelouse du Stade de France le cœur à la dérive (6-16) contre le Pays de Galles… Nous ne sommes pas experts, simplement amateurs et supporters du XV de France depuis l’enfance. Mais pour nous, cette défaite était écrite quand nous entendîmes PSA (Philippe Saint- André) déclarant devant un micro : « On va essayer d’abord de retrouver de la précision, de la fraîcheur, de la férocité et de la colère. Il va falloir 20 à 30 % de plus dans tout… » Tout était dit, la messe en moins.
Après une prestation minuscule face à des Italiens vaillants, qui s’améliorent mais restent largement prenables, le sélectionneur du XV de France souhaitait retrouver les fondamentaux du rugby (soit !) et demandait à ses joueurs 20 à 30 % de plus. 20-30 % seulement… Quand on entend Steve Hansen, entraîneur des Blacks, déclarer après une victoire tonitruante au tournoi des Four-Nations de 2012 : « les gars ont fait un bon tournoi, mais la marge de progression est encore importante », on se demande comment Saint-André arrive à penser si bas, si petit, si peu exigeant. Un critique et amateur avisé du web raille depuis 2007 sur son blog – “Le pilier” – l’obsession, dévastatrice selon lui, des Coupes du monde : « Nos entraîneuses [sic] feraient mieux de s’occuper de maintenant pour que le futur devienne plus solaire, plus gaillard, plus engageant ».
Posons donc les choses telles qu’elles sont. S’il ne faut pas “charger” un joueur en particulier, car les faillites furent collectives, demandons-nous toutefois à quoi pensait un Michalak, si enthousiasmant en novembre, au moment de taper le coup d’envoi à Rome… directement dans les tribunes ? À quoi a-t-il pensé pendant ces deux matches en envoyant des coups de chausson à l’emporte-pièce, redonnant la gonfle aux adversaires qui n’en demandaient pas tant ? Comment des avants si solides, si doués, se sont-ils laissés tellement secouer que Machenaud, d’habitude vif et alerte , a été incapable de lancer proprement les temps de jeu ? Comment expliquer une telle platitude dans le jeu, un manque de flair et de vista ahurissant, un tel conformisme stratégique, une panne de créativité chronique, une attaque empruntée, un jeu au pied abscons, des passes flottantes, des regards hagards après 20 minutes de jeu ? Comment expliquer une telle faillite collective alors que les individualités (à quelques rares exceptions près) sont admirables et légitimes en bleu ? Peut-être que le rugby “bien de chez nous” se contente d’un exploit retentissant une fois tous les deux ans et demi et vit la période qui suit conforté par les vibratos réverbérées du quart de finale 2007, ou de la finale 2011. Peut-être que le Top 14, championnat soi-disant le plus “relevé” du monde (mais ce sont les Européens qui le disent) bouffe tout le jus (cérébral et musculaire) de nos gonzes qui angoissent de trop s’esquinter sur le terrain national, de peur de voir le bleu s’éloigner.
Nos Bleus jouent trop toute l’année, c’est une évidence. Ils sont mâchés plus que les autres, mais la fraîcheur physique ne peut pas, à elle seule, résumer l’absence systématique d’inventivité qui sévit depuis l’ère Laporte sur nos écrans. Nous pensons sincèrement qu’un XV de France plus frais et bien mené pourrait corriger de manière régulière les Wallabies, les Boks ou les Blacks, seules vraies équipes contre lesquelles nous ne nous étalonnons pas assez. On se gausse d’étriller les Samoans, de tancer les Irlandais et de contenir les Pumas… quand irons-nous mettre des déculottées aux All Blacks ?
Le jour où le rugby français verra plus loin que son championnat, peut-être prendra–t-il un autre virage et un tout autre visage. À croire que, dans le cerveau rugbystique, entre ces deux hémisphères (sud et nord), les neurones français sont restés bloqués sur ses clochers.
Dommage quand on voit « la perfide Albion » continuer sa lente mais magnifique progression vers 2015. 2015, c’est demain, et pour nous demain, c’est (très) loin.

*Photo : alexger1001.

Ne vous fiez pas aux étiquettes…

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viande-de-cheval

viande-de-cheval

« Suivez le bœuf ! ». Jamais ce slogan publicitaire des années 70 n’a eu autant de pertinence tant il faut le suivre à la trace pour repérer ses multiples métamorphoses. Maquillé aujourd’hui en cheval, il avait déjà vu son identité biologique d’origine modifiée quand des éleveurs bien disposés avaient pensé utile de lui faire consommer des farines animales plutôt que l’herbe des verts pâturages. Prions à l’appui, la maladie de la vache folle avait à la fin des années 80 décimé le cheptel européen. Prions de nouveau pour que cette fois-ci il ne faille que changer les étiquettes pour que les lasagnes au cheval soient ainsi nommées. S’il fallait trouver une métaphore du monde présent, cette affaire de cheval nommé bœuf ne pouvait mieux tomber, si l’on peut dire.
La leçon qui se tire de tout ceci se résume en un mot salvateur : traçabilité. Il faut que la traçabilité figure sur l’emballage. La traçabilité comme marque de la vertu moderne. D’où sont ces lasagnes qui sifflent sur nos assiettes ? À remonter la filière qui navigue entre Chypre, Trifouillis-les-oies et Hong Kong, on devine que bien des margoulins y ont prélevé leur dîme et tant pis pour la chaîne du froid quand on sait qu’il ne faut jamais-recongeler-un-produit-dégelé. Que s’est-il passé avec ce minerai de viande (sic) trimbalé depuis la Roumanie dont un responsable nous dit le cœur sur la main qu’il n’a rien à se reprocher ? De quoi ces lasagnes sont-elles le nom ? Bonne question pour illustrer les méfaits de la mondialisation alors que les experts européens, toujours formels, nous garantissent que la situation est sous contrôle. Ouf ! On avait eu peur qu’il ne faille inventer de nouveaux médicaments pour une nouvelle maladie et quand on sait que la moitié des produits de la filière industrielle du médicament sont au mieux inutiles ou bien dangereux on ne sait plus à quelle potion se vouer. Voilà qu’un hebdomadaire bien au fait des choses de la modernité vient tout juste de nous alerter : le cholestérol serait innocent des maux qui lui ont été attribués. En conséquence, les milliers de produits anti-cholestérol ingurgités depuis des lustres étaient pires que le mal qu’ils étaient censés combattre.
On ne savait plus comment se soigner, voilà qu’on ne sait plus ce qu’il faut manger pour éviter d’être soigné! Mais quelle est la traçabilité de ces paroles de vérité annulant les prescriptions précédentes ? Qui dit le vrai dans cette dialectique infernale ? Changeons de terrain. À regarder les productions d’art contemporain, les canons de l’esthétique possèdent une traçabilité hasardeuse que seule valide leur cote au marché de l’art. Les installations de la FIAC présentant un bidet renversé accroché en l’air au-dessus d’un tas de cailloux sont certes la création d’un grand esprit artistique mais l’esthétique reste subliminale dans le geste du créateur contemporain. Pour la beauté et l’harmonie, ce sera pour plus tard. On pourrait en dire autant de certaines autres créations théâtrales où uriner sur la scène est supposé ajouter à la performance de l’acteur. Le jeu est tellement biaisé qu’on croirait assister à un match de foot truqué. Changeons de registre. Qu’en sera-t-il demain avec les couples de pères porteurs d’enfants conçus dans des utérus en location? Trouvera-t-on dans Que choisir des études sur les meilleurs rapports qualité/prix des diverses offres utérines ? La traçabilité de l’état-civil devant être organisée par la loi, il y a fort à parier que ce nouveau droit risque d’être tordu par les dernières techniques de procréation.
Qui ment et qui dit vrai en politique ? Moi président, je ne raserai pas gratis mais presque… Tout le monde a en mémoire ces belles formules. La gauche est-elle de gauche quand elle change les règles du droit du travail au profit d’une flexibilité qui  attente aux droits acquis par les travailleurs ? La droite était-elle soucieuse de l’intérêt national quand elle caressait la moustache de l’émir du Qatar dans le sens du poil pour obtenir ses largesses financières ? Et la gauche qui tend aussi sa sébile pratique-t-elle le changement dès maintenant? Quelle est la traçabilité de notre politique quand c’est l’arrangement avec les principes républicains qui en constitue le fil conducteur tout au long des affaires qui jalonnent les diverses mandatures ? Alors que le principe de précaution tant invoqué n’a jamais été convoqué tant pour le bœuf que pour la morale publique, on se prend à douter de son usage. Mais quand donc un comité d’éthique de la vie politique aura-t-il un pouvoir de saisine ? Les superbes rapports annuels de la Cour des comptes dressent des constats, donnent déjà de bonnes pistes pour tracer le réel et pointer la où le bât blesse au-delà des proclamations d’intention : ici la mécanique a permis de taper dans la caisse, là on a jeté l’argent par la fenêtre, et tout ceci avec la bénédiction d’un réseau de procédures pensées sur les bancs de l’ENA. Soit, mais après le constat, après les comptes ? Quid de la prévention ? La procédure en matière de politique publique signe la traçabilité de l’Etat mais quand cette procédure n’existe que pour justifier sa propre existence c’est que la bureaucratie ronge l’appareil comme la rouille va gripper la machine.
Ce qui est valable pour l’appareil d’Etat l’est-il pour notre appareil de production ? Il faut croire que oui tant sont inexplicables nos contre-performances. Pourquoi les produits français, quand ils sont d’excellente qualité, souffrent-ils à ce point de mévente devant la concurrence allemande ou asiatique? Quel mal corrode nos mécaniques ? Sûrement pas dans les machines ou chez les ouvriers qui les font fonctionner mais chez ceux qui les encadrent au plus haut niveau. Il suffit de voir le patriotisme d’entreprise de ceux qui défendent leur emploi pour ne pas en douter. Au lieu d’être collectivement tendues vers le succès de tous, les diverses hiérarchies cultivent et entretiennent la défiance managériale généralisée. Ce qui est valable dans le cancer bureaucratique public est valable dans le privé. Comment comprendre la dépression collective qui avait saisi les personnels de France Telecom si on ne prend pas en compte le délire managérial qui fut un temps celui de sa direction ? Les obstacles à la performance de la France sont de deux ordres : d’une part le fait que les managers des grands groupes ne sont plus des meneurs d’hommes mais des experts comptables uniquement soucieux de rendre des comptes à leurs actionnaires, d’autre part le fait que l’administration de l’Etat, qui est censée servir les performances du pays, dessert les initiatives plutôt qu’elle ne les sert. Dans les deux cas, une bureaucratie à la française fondée sur le pouvoir hiérarchique plutôt que sur l’imagination managériale ou les capacités d’innovation étrangle l’initiative, empêche de voir le vrai et se gargarise d’autosatisfaction. Cet état de fait se lit dans ses effets désastreux. Dans le pire des cas, c’est l’immolation d’un chômeur en fin de droit ou la crise d’un Depardieu. Voilà un homme accablé et étranglé par la perspective de la misère à qui l’administration a opposé une fin de non-recevoir et à l’extrême opposé, le dérapage d’un acteur génial égaré par son excès d’argent. Ces deux exemples extrêmes témoignent du mal français incapable de stopper à temps un drame prévisible ou bien incapable de développer une pédagogie comportementale pour temps de crise. Comment un footballeur débile du cerveau et peut-être habile de ses pieds peut-il gagner mille fois le salaire d’un instituteur ou d’une infirmière ? Pourquoi tout ce qui produit du lien social dans notre pays, comme les deux précédentes professions citées, peut-il être à ce point méprisé et disqualifié dans les faits, c’est-à-dire non reconnu par la (petite) hauteur de son salaire ?
Dans l’échelle des valeurs qui ordonne la société d’aujourd’hui, quel est le marqueur social sinon celui de l’argent ? Or, qui est au charbon, qui enseigne aux enfants, qui soigne dans les hôpitaux, qui subit à la crise ? Le questeur de l’Assemblée nationale qui additionne les primes, l’énarque qui pantoufle, signe des parapheurs et dîne en ville, le chirurgien plasticien qui décuple ses honoraires, l’animateur télé qui cachetonne sa niaiserie, l’éditorialiste qui déjeune en ville et potine avec un autre éditorialiste sur qui baise qui, le député européen qui joue au Scrabble dans l’hémicycle, le directeur du laboratoire d’études sur la précarité de l’EHESS qui refuse de partir dans les nouveaux locaux d’Aubervilliers, l’actionnaire qui boursicote ou bien le trader de Goldman Sachs qui transforme les actions des lasagnes frelatées en or ? On rêve devant ces hiatus sociaux qui se tendent chaque jour davantage et qui chaque jour s’étalent dans les gazettes quand celles-ci sont distribuées car il faut bien le dire, des privilèges dus aux monopoles corporatistes se retrouvent également dans des castes en voie de prolétarisation : agents d’EDF, agents de la SNCF, Syndicat du livre etc. Tous protègent leur petit pré carré sans que la moindre évaluation de leurs avantages acquis puisse en confirmer le bien-fondé et sans que la moindre mise en cause puisse être opérée. Sur France Inter, tous les jours que Dieu fait, une émission inamovible nous propose d’aller voir la bas si j’y suis. Statufié dans sa position syndicale, son animateur tient une tribune de propagande politique : l’Amérique et Israël sont mauvais (surtout Israël), la droite est hideuse et seule la gauche de la gauche est bonne. Tous les poncifs, tous les clichés les plus lourdauds de la bonne conscience à la fois post et néostalinienne y sont rabâchés. Aucun contre-pouvoir ne lui est opposé la où les questions abordées devraient être soumises au débat pluraliste. Il n’en est rien et vogue la galère de la radio publique. C’est ainsi, et à force de se présenter en prétendu contre-pouvoir, ce radotage signe la traçabilité de sa nuisance.
Rien ne change, tout se reproduit, tout se recycle dans notre beau pays, les mots de droite dans les bouches de gauche, les pratiques népotiques sous les ors de la République et les affaires douteuses dans les dîners en ville où l’on se tient, tu me tiens par la barbichette. Les impostures journalistiques, les calomnies sous couvert d’investigation, ou bien au contraire l’omerta sur les sujets qui dérangent le prêt-à-penser idéologique sont l’autre face d’un système complémentaire. En France – et c’est tout son charme – on aime les mots et on s’en paie à foison, à défaut de pouvoir se payer autre chose. Aux Etats-Unis, on cause moins mais on fait ce qu’on dit. Dans le monde arabe aujourd’hui, on cause énormément, on gesticule et on a les yeux rivés sur le rétroviseur. Chez les Juifs et en Israël, on cause beaucoup et on se crêpe les papillotes comme si le monde extérieur n’existait pas. Et en France, en amoureuse de nos anciennes gloires, seule la République des Lettres parvient à sauver l’honneur de la nation car tout finit dans un roman de Yasmina Reza. Bien sûr, pour la balance du commerce extérieur, ça laisse à désirer…

*Photo : Luu Lan.

Hayange : Les hauts fourneaux ont-ils le droit de mourir dans la dignité ?

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L’euthanasie est à la mode, serpent de mer qui émerge sans crier gare, tout ce qui n’est plus rentable est destiné à disparaître. Il en est de même pour l’industrie finalement, quoi qu’en disent les experts appointés: les chômeurs prennent les devants, ils choisissent l’euthanasie douloureuse, la moins chère, un bidon d’essence. À Florange, l’agonie se prolonge, à Hayange, là où les hauts fourneaux achèvent de se délabrer, il est question ces jours-ci de fermer les vannes des cowpers du P3. Sans entrer dans les détails des histoires de chaufferie (sur le site mecilor.fr, vous trouverez d’utiles et jolies illustrations concernant le fonctionnement d’un haut-fourneau), le cowper – tour de chauffe qui porte le même nom qu’un merveilleux écrivain britannique – permet grâce au gaz de haut fourneau de chauffer le vent qui va ceinturer celui-ci. La poésie de la fonte passe par des vents et des gueulards. Les installations du P3, à l’arrêt depuis belle lurette, malgré la maintenance, sont dans un état de délabrement avancé.
Ici, le vent glacial des décideurs souffle tous azimuts, véhiculant ses nuages de bêtise, de cynisme et d’incompétence crasse. Et à Hayange, là où les hauts fourneaux de Patural achèvent de mourir, les vents chauds des cowpers ne soufflent plus. Ici, pas de délicatesses palliatives, pas d’euthanasie cool : le fourneau meurt de froid.