Depuis que Benoît XVI a annoncé renoncer à sa charge, les spéculations vont bon train sur l’identité du prochain pape. Comme le dénonçait matinalement Théophane, les âmes profanes, anticatholiques et foncièrement progressistes ne sont pas les dernières à exprimer leurs souhaits les plus hardis. Il a suffi que Benoît XVI mentionne la nécessité d’une « réorientation » de l’Eglise au cours de son avant-dernier angélus pour que d’imprudents commentateurs y discernent un tardif mais sincère exercice d’autocritique. Joseph Ratzinger virerait-il sa cuti juste avant de rendre sa chasuble ?
On le sait, le prochain pape devra être « moderne » (c’est Christine Boutin qui le dit), sinon africain, sachant que ces deux exigences s’annoncent pour le moins contradictoires – noir et réac, voilà qui défrise le camp du Bien…
Mais puisque nous sommes à l’heure des pronostics, au lieu des vœux pieux de rigueur, tentons un pari. Dieu sait que Causeur n’est pas obnubilé par les diktats de la diversité – nous ne mangeons pas de cette hostie-là – mais osons relayer une question inhabituelle : et si le nouveau pape était arabe ?
Tel est l’objet d’une campagne de soutien au patriarche maronite Raï, qui prend pied sur Facebook au slogan de « Musulmans et Chrétiens d’Orient souhaitent que le cardinal Bechara Boutros Raï soit évêque de Rome ». Réputé pour sa neutralité bienveillante à l’égard de Damas, le patriarche Raï a été élevé au rang de cardinal par Benoît XVI en novembre dernier. Le locataire de Bkerké, 73 ans, se rapproche ainsi de Rome, et pourrait prétendre à une place de choix au Vatican en incarnant la voix des minoritaires malmenés au Liban, en Syrie comme en Palestine.
Mais ne comptez pas sur nous pour jouer du symbole ou promouvoir un quelconque prélat sous on-ne-sait quel généreux prétexte ; la protection des chrétiens d’Orient se joue hélas moins par des sermons à Rome qu’à coups de kalachnikov entre Beyrouth et Alep.
Ceci dit, avec une pointe de mauvais esprit, félicitons-nous que nos très chers amis qataris n’appuient aucun impétrant au Latran. À l’issue du prochain conclave, la fumée blanche n’exhalera pas le doux fumet des gazo-dollars. Eh oui, c’est ballot mais le Vatican n’est pas encore la FIFA…
Et pourquoi pas un pape arabe ?
Ouigo : un enterrement de troisième classe pour le service public

Finalement, ils l’ont fait. Nous vous en avions déjà parlé ici. La SNCF, malgré ce qu’elle avait déclaré initialement, a été jusqu’au bout de son projet de TGV low-cost. À l’origine, le projet s’appelait Aspartam, comme le sucre qui n’est pas du sucre. C’était une bonne idée puisque le TGV low-cost ne sera pas vraiment un TGV. Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, donne à ces nouvelles bétaillères le nom de Ouigo. À notre connaissance, ce nom ne veut rien dire. On se demande qui trouve des appellations de ce genre, aussi très à la mode quand il s’agit de désigner des nouveaux modèles automobiles. Des ordinateurs, sans doute, vaguement aidés par des communicants qui doivent être bien payés, et ne voyageront donc pas en Ouigo, eux. Ou alors, à force de le répéter à haute voix, entend-on subliminalement « Oui, go ! », parfait exemple de novlangue réduite syntaxiquement à sa plus simple expression où les monosyllabes sont le premier pas vers le grognement.
En quoi consiste le projet Ouigo ? À entasser plus de monde pour faire baisser le prix du billet sur certaines lignes. Il serait question de quatre rames doubles à deux étages qui effectueront huit ou neuf trajets par jour entre Marne-la-Vallée-Lyon-Montpellier ou Marseille et pourront transporter 1.200 passagers chacune en classe unique, contre 1.000 pour une rame classique entre la première et la deuxième classe.
Le nivellement par le bas… C’est pas possible, ils sont toujours soviétiques à la SNCF ou quoi ? Ou bien, ils se préparent au contraire à la privatisation du rail ordonnée par Bruxelles, privatisation dont on sait déjà, par de multiples exemples européens, que dans des domaines comme le train, la poste ou l’énergie, elle a surtout entraîné une dégradation générale du service public, sauf pour les usagers, pardon les clients mettant le prix pour obtenir des prestations particulières qui étaient la norme auparavant : cherchez l’erreur.
Evidemment, comme nous sommes dans un monde réellement renversé, la régression est présentée comme un progrès. À la limite, Guillaume Pepy nous tirerait des larmes : c’est un train social, le Ouigo. Sans rire. Il a déclaré : « Il faut que la SNCF aide les Français à voyager moins cher. » Le billet coûtera 25 euros. Les mauvais esprits font déjà remarquer qu’il faudra tout de même se rendre à Marne-la-Vallée mais on peut imaginer, dans le monde des gentils Mickey de la paupérisation programmée et aménagée du peuple français, que la ville où se trouve Disneyland fera une excellente capitale low-cost pour la France de demain. Faire embarquer le prolo depuis une gare périphérique fait aussi réaliser à peu près 30% d’éconocroques à la SNCF car il n’y aura plus de frais d’acheminement des rames sur les voies à grande vitesse : ils seront déjà là. Evidemment, les Ouigo auront leur design à eux. Un joli bleu ciel, un peu acide d’après les premières photos disponibles.
Les syndicats de cheminots, ces emmerdeurs, trouvent à redire. Pas de service à bord, un seul bagage sinon tu payes un supplément. Les syndicats ont néanmoins obtenu quelques concessions. À l’origine, il était prévu que les contrôleurs fassent le ménage entre deux rotations et prennent leur temps de pause à bord du train en marche. Quand j’avais lu que cette aimable proposition avait été envisagée, j’avais pensé à ces taxis de Pékin, où l’on voit parfois un chauffeur ouvrir le coffre de sa voiture, réveiller son collègue et prendre sa place pendant que l’autre se met à conduire. Bref, comme le dit l’UNSA, un « ersatz de TGV »
Ouigo est bien sûr un symptôme. Celui d’un continent qui entre dans une nouvelle civilisation, sans jeu de mots, à deux vitesses. On a déjà plus ou moins une école low-cost avec un enseignement public réservé aux pauvres dans les quartiers. On va tranquillement vers une santé à deux vitesses avec la multiplication des assurances privées qui attendent le démantèlement du régime général pour se livrer au grand festin. Et on a manifestement déjà une bouffe à deux vitesses avec ceux qui mangent du cheval sans le savoir et ceux qui mangent des produits frais (cinq fruits et légumes par jour) en connaissance de portefeuille.
Ouigo est aussi le symptôme d’une société qui raisonne à l’envers en toute connaissance de cause. Plutôt que de se demander pourquoi les gens n’ont plus d’argent, on va faire avec. On réinvente la 3ème classe pour la SNCF, on généralise le discount, bref on vaseline l’existence d’un pays qui compte 8 millions de pauvres, des working poors, et entre 3 et 5 millions de chômeurs qui, dans un grand élan patriotique pour respecter les 3% de déficit, ont actuellement tendance à se faire disparaître du paysage en s’aspergeant d’essence.
Alors que la seule question que l’on devrait encore et toujours se poser est la suivante : comment dans un pays riche, la part des salaires dans un PIB qui a explosé en trente ans a baissé de 10%, passant pour l’essentiel à la rémunération du capital et des dividendes ? Dans les années vingt, le train bleu était un train de luxe qui lui aussi menait vers la Méditerranée. Il ne partait pas de Marne-la-vallée. On y croisait Morand, Guitry, Cocteau. Il était beau, on aurait pu y réciter les vers de Larbaud :
« Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! »
Assez ironiquement, le Train Bleu sera maintenant le Ouigo. On m’objectera que jamais les pauvres n’auraient pu espérer prendre le Train Bleu. On répondra que longtemps notre projet de civilisation a été le luxe pour tous dans tous les domaines. Et que Ouigo est le symbole même du renoncement à cette utopie.
*Photo : protohiro.
Le successeur de Benoît XVI sera-t-il, lui aussi, un affreux réactionnaire ?
L’annonce de la prochaine renonciation du pape Benoit XVI a provoqué une secousse mondiale sans précédent et alimente désormais toutes les spéculations. Le successeur de Ratzinger ouvrira-t-il le mariage aux prêtres et aux homosexuels ? Les femmes accèderont-elles à la prêtrise ? L’Eglise cessera-t-elle enfin sa lancinante leçon de morale sur le sexe ? L’avortement arrêtera-t-il d’être considéré comme un crime ? Le divorcé sera-t-il le fils prodigue ?
De nombreux noms circulent ici et là, certains à consonance européenne, d’autres africaines ou encore asiatiques. Chacun y va de son petit commentaire, surtout ceux qui ne se réclament pas de cette grande chapelle. On voudrait un noir mais sans son conservatisme, un Brésilien mais alors défenseur de la théologie de la libération, un italien mais avec une fibre libérale à la Monti, un Indien pourvu qu’il ne renie rien des aphorismes du désir exposés par Vâtsyâyana.
Si les équipes de Causeur savent y faire en prédication, la prédiction ce n’est pas encore pour maintenant. À défaut de pouvoir vous donner le nom du prochain évêque de Rome, nous avons pu recueillir en exclusivité la ligne de conduite à laquelle il se tiendra, et croyez-moi, c’est effrayant. Car en laissant quelques oreilles entre les colonnes de la chapelle Sixtine et en soudoyant les cardinaux dont on connaît l’attrait pour les deniers, que n’apprend-t-on !
Le 266ème successeur de Saint Pierre serait un proche de Benoit XVI mais aussi de Jean-Paul II, deux personnalités à qui on ne peut prêter un progressisme effronté. Il entendrait conduire les affaires de l’Eglise dans le sillage de ses prédécesseurs, serait farouchement attaché aux dogmes et radicalement opposé à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel. Un prélat qui a souhaité taire son nom nous informe aussi que le nouveau pape ne changera en rien la position du Vatican sur le divorce ou la prêtrise des femmes. Les plus pessimistes racontent même que le préservatif restera à l’Eglise ce que le sac plastique est aux écologistes.
Blanc sur blanc, rien ne bouge.
Qu’elle était verte ma Voynet…

On le sait, la ministre écolo du Logement se verrait bien maire de Paris en lieu et place d’Anne Hidalgo, la successeuse adoubée par Bertrand Delanoë. De quoi alimenter la réputation de sale gosse un rien ingrate de Cécile Duflot, puisque c’est uniquement grâce au bon vouloir de Solferino, et contre l’avis des militants locaux du PS, que l’ancienne conseillère municipale de Villeneuve Saint-Georges s’est retrouvée propulsée députée de Paris aux dernières législatives.
Mais depuis cette bonne manière socialiste, beaucoup d’eau phosphatée a coulé sous le pont de l’Hôtel de Ville, et Cécile, à défaut d’annoncer fort et clair sa décision de briguer le fauteuil de Bertrand, n’en finit pas de multiplier les déclarations de non-non-candidature, du genre de celle qu’elle a faite ce week-end au JDD : « Rien n’est exclu », « Je n’ai pas pris de décision », « Quand je ne dis pas que les choses sont exclues, c’est qu’elles ne le sont pas ». Bref, la page de l’écolo chévriculteur ardéchois a beau avoir été tournée au profit du webdesigner éthique d’Oberkampf, la mode verte hiver 2013 reste aux gros sabots.
Alors bien sûr, au PS, on pousse des cris de putois (un animal sympathisant, puisqu’il a été injustement inscrit par un gouvernement de droite rétrograde sur la « Liste nationale d’espèces susceptibles d’être classées nuisibles »). Et curieusement, cette réprobation socialiste des ambitions parisiennes de l’ex-patronne d’EELV vient de recevoir le soutien inattendu d’un autre éléphant vert : Dominique Voynet, interrogée sur cette chicaya en gestation, a fermement pris le parti des légitimistes pro-Hidalgo en tançant sa propre camarade devant les caméras de France 2 : « Je pense qu’il ne faut pas courir trop de lièvres à la fois. Cécile Duflot est jeune, elle a un énorme avenir devant elle parce qu’elle est très bonne et très brillante, elle doit réussir ce qu’elle fait au gouvernement, c’est vital pour nous ».
Cette déclaration appelle plusieurs réflexions de ma part.
Primo, à l’instar d’un artisan vosgien dont je vous causais pour la Saint-Valentin, Dominique Voynet privilégie le développement durable en maniant exclusivement la langue de bois, un hommage sans doute à ses racines jurassiennes – et non jurassiques, comme pourrait le laisser croire cette séniorophobe de Cécile.
Secundo, ce soudain revirement de Voynet à l’esprit de responsabilité qui sied à tout dirigeant d’un parti de la majorité présidentielle n’est peut-être pas totalement étranger à la situation actuelle de la maire de Montreuil : dans sa propre commune, Razzy Hammadi, un député socialiste survolté – et élu l’an dernier contre le sortant PC avec le soutien de Dominique !- rêve tout haut de s’emparer de l’Hôtel de Ville. Bref, le même scénario « Pousse-toi de là que je m’y mette » que dans la capitale, sauf que le PS et les Verts ont interverti leurs rôles de sortants outragés et de challengers affamés. Autre différence notable, à Montreuil, Razzy a beaucoup plus de chances d’emporter la mairie que Duflot à Paris. Et de fait, seul un soutien total de la direction nationale du PS pourrait sauver la tête de Dominique Voynet. Ceci explique peut-être cela…
Ma dernière réflexion est un message perso à Dominique et à ses communicants pour les enjoindre à mieux choisir leurs métaphores : quand on est écolo pur sucre (de canne non raffiné qui ne fond pas, même au bout de trois de heures de remuage, dans la tasse de thé bio issu du commerce équitable), on ne court ni un, ni deux, ni plusieurs lièvres à la fois. On ne chasse pas, point barre. Et ce d’autant plus, chère Cécile, chère Dominique, que chacun sait que qui va à la chasse…
*Photo : philipperouget.
L’esprit de l’escalier du 17 février : la renonciation du pape Benoît XVI
Ce n’est un secret pour personne, Alain Finkielkraut nourrit un penchant coupable pour les humanités classiques et les langues réputées mortes qui vont avec. Est-ce seulement pour cette raison qu’il s’est enthousiasmé quand un certain mercredi de février, place Saint-Pierre de Rome, Benoît XVI a déclaré en latin dans le texte : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien (…) Dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Evangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. » ?
Eh bien non, ce n’est pas seulement le style peu courant de cette prose si classique qui a enthousiasmé et ému Alain Finkielkraut, mais la majesté intrinsèque du discours. À une Elisabeth taquine qui le titille pour savoir si cette « démission » ne fait pas « sortir l’Eglise du Droit divin pour entrer dans l’ère du pragmatisme démocratique », le philosophe répond sans ambages : « Ces paroles admirables ne ressemblent pas à celles que pourrait dire un cadre dirigeant atteint par la limite d’âge ».
À l’appui de cette vision de la renonciation papale, il réquisitionne sans hésiter Montaigne, qui lui-même avait été ébloui par l’abdication de Charles Quint : « La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquième fut celle-là, à l’imitation d’aucuns anciens de son calibre, d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent; et de nous coucher quand les jambes nous faillent ».
Vous trouvez que ces considérations sur le Pape ne ressemblent guère à ce que vous avez entendu ailleurs ces jours-ci ? Vous n’avez peut-être pas tout à fait tort. Vous en entendrez l’intégralité ici.
Et rendez-vous, chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM) pour écouter l’émission en direct et tous les mois, pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.
Rugby : PSA, petit bras !

Sale temps pour la France : le rugby a du souci à se faire. Alors que la plupart des commentateurs se gaussaient de nos résultats passables – pour une équipe arrivée en finale de Coupe du monde – face à l’Australie et l’Argentine en novembre dernier ; les Français, après une prestation piteuse face aux Italiens (18-23), ont quitté la pelouse du Stade de France le cœur à la dérive (6-16) contre le Pays de Galles… Nous ne sommes pas experts, simplement amateurs et supporters du XV de France depuis l’enfance. Mais pour nous, cette défaite était écrite quand nous entendîmes PSA (Philippe Saint- André) déclarant devant un micro : « On va essayer d’abord de retrouver de la précision, de la fraîcheur, de la férocité et de la colère. Il va falloir 20 à 30 % de plus dans tout… » Tout était dit, la messe en moins.
Après une prestation minuscule face à des Italiens vaillants, qui s’améliorent mais restent largement prenables, le sélectionneur du XV de France souhaitait retrouver les fondamentaux du rugby (soit !) et demandait à ses joueurs 20 à 30 % de plus. 20-30 % seulement… Quand on entend Steve Hansen, entraîneur des Blacks, déclarer après une victoire tonitruante au tournoi des Four-Nations de 2012 : « les gars ont fait un bon tournoi, mais la marge de progression est encore importante », on se demande comment Saint-André arrive à penser si bas, si petit, si peu exigeant. Un critique et amateur avisé du web raille depuis 2007 sur son blog – “Le pilier” – l’obsession, dévastatrice selon lui, des Coupes du monde : « Nos entraîneuses [sic] feraient mieux de s’occuper de maintenant pour que le futur devienne plus solaire, plus gaillard, plus engageant ».
Posons donc les choses telles qu’elles sont. S’il ne faut pas “charger” un joueur en particulier, car les faillites furent collectives, demandons-nous toutefois à quoi pensait un Michalak, si enthousiasmant en novembre, au moment de taper le coup d’envoi à Rome… directement dans les tribunes ? À quoi a-t-il pensé pendant ces deux matches en envoyant des coups de chausson à l’emporte-pièce, redonnant la gonfle aux adversaires qui n’en demandaient pas tant ? Comment des avants si solides, si doués, se sont-ils laissés tellement secouer que Machenaud, d’habitude vif et alerte , a été incapable de lancer proprement les temps de jeu ? Comment expliquer une telle platitude dans le jeu, un manque de flair et de vista ahurissant, un tel conformisme stratégique, une panne de créativité chronique, une attaque empruntée, un jeu au pied abscons, des passes flottantes, des regards hagards après 20 minutes de jeu ? Comment expliquer une telle faillite collective alors que les individualités (à quelques rares exceptions près) sont admirables et légitimes en bleu ? Peut-être que le rugby “bien de chez nous” se contente d’un exploit retentissant une fois tous les deux ans et demi et vit la période qui suit conforté par les vibratos réverbérées du quart de finale 2007, ou de la finale 2011. Peut-être que le Top 14, championnat soi-disant le plus “relevé” du monde (mais ce sont les Européens qui le disent) bouffe tout le jus (cérébral et musculaire) de nos gonzes qui angoissent de trop s’esquinter sur le terrain national, de peur de voir le bleu s’éloigner.
Nos Bleus jouent trop toute l’année, c’est une évidence. Ils sont mâchés plus que les autres, mais la fraîcheur physique ne peut pas, à elle seule, résumer l’absence systématique d’inventivité qui sévit depuis l’ère Laporte sur nos écrans. Nous pensons sincèrement qu’un XV de France plus frais et bien mené pourrait corriger de manière régulière les Wallabies, les Boks ou les Blacks, seules vraies équipes contre lesquelles nous ne nous étalonnons pas assez. On se gausse d’étriller les Samoans, de tancer les Irlandais et de contenir les Pumas… quand irons-nous mettre des déculottées aux All Blacks ?
Le jour où le rugby français verra plus loin que son championnat, peut-être prendra–t-il un autre virage et un tout autre visage. À croire que, dans le cerveau rugbystique, entre ces deux hémisphères (sud et nord), les neurones français sont restés bloqués sur ses clochers.
Dommage quand on voit « la perfide Albion » continuer sa lente mais magnifique progression vers 2015. 2015, c’est demain, et pour nous demain, c’est (très) loin.
*Photo : alexger1001.
Hayange : Les hauts fourneaux ont-ils le droit de mourir dans la dignité ?
L’euthanasie est à la mode, serpent de mer qui émerge sans crier gare, tout ce qui n’est plus rentable est destiné à disparaître. Il en est de même pour l’industrie finalement, quoi qu’en disent les experts appointés: les chômeurs prennent les devants, ils choisissent l’euthanasie douloureuse, la moins chère, un bidon d’essence. À Florange, l’agonie se prolonge, à Hayange, là où les hauts fourneaux achèvent de se délabrer, il est question ces jours-ci de fermer les vannes des cowpers du P3. Sans entrer dans les détails des histoires de chaufferie (sur le site mecilor.fr, vous trouverez d’utiles et jolies illustrations concernant le fonctionnement d’un haut-fourneau), le cowper – tour de chauffe qui porte le même nom qu’un merveilleux écrivain britannique – permet grâce au gaz de haut fourneau de chauffer le vent qui va ceinturer celui-ci. La poésie de la fonte passe par des vents et des gueulards. Les installations du P3, à l’arrêt depuis belle lurette, malgré la maintenance, sont dans un état de délabrement avancé.
Ici, le vent glacial des décideurs souffle tous azimuts, véhiculant ses nuages de bêtise, de cynisme et d’incompétence crasse. Et à Hayange, là où les hauts fourneaux de Patural achèvent de mourir, les vents chauds des cowpers ne soufflent plus. Ici, pas de délicatesses palliatives, pas d’euthanasie cool : le fourneau meurt de froid.
Et pourquoi pas un pape arabe ?
Depuis que Benoît XVI a annoncé renoncer à sa charge, les spéculations vont bon train sur l’identité du prochain pape. Comme le dénonçait matinalement Théophane, les âmes profanes, anticatholiques et foncièrement progressistes ne sont pas les dernières à exprimer leurs souhaits les plus hardis. Il a suffi que Benoît XVI mentionne la nécessité d’une « réorientation » de l’Eglise au cours de son avant-dernier angélus pour que d’imprudents commentateurs y discernent un tardif mais sincère exercice d’autocritique. Joseph Ratzinger virerait-il sa cuti juste avant de rendre sa chasuble ?
On le sait, le prochain pape devra être « moderne » (c’est Christine Boutin qui le dit), sinon africain, sachant que ces deux exigences s’annoncent pour le moins contradictoires – noir et réac, voilà qui défrise le camp du Bien…
Mais puisque nous sommes à l’heure des pronostics, au lieu des vœux pieux de rigueur, tentons un pari. Dieu sait que Causeur n’est pas obnubilé par les diktats de la diversité – nous ne mangeons pas de cette hostie-là – mais osons relayer une question inhabituelle : et si le nouveau pape était arabe ?
Tel est l’objet d’une campagne de soutien au patriarche maronite Raï, qui prend pied sur Facebook au slogan de « Musulmans et Chrétiens d’Orient souhaitent que le cardinal Bechara Boutros Raï soit évêque de Rome ». Réputé pour sa neutralité bienveillante à l’égard de Damas, le patriarche Raï a été élevé au rang de cardinal par Benoît XVI en novembre dernier. Le locataire de Bkerké, 73 ans, se rapproche ainsi de Rome, et pourrait prétendre à une place de choix au Vatican en incarnant la voix des minoritaires malmenés au Liban, en Syrie comme en Palestine.
Mais ne comptez pas sur nous pour jouer du symbole ou promouvoir un quelconque prélat sous on-ne-sait quel généreux prétexte ; la protection des chrétiens d’Orient se joue hélas moins par des sermons à Rome qu’à coups de kalachnikov entre Beyrouth et Alep.
Ceci dit, avec une pointe de mauvais esprit, félicitons-nous que nos très chers amis qataris n’appuient aucun impétrant au Latran. À l’issue du prochain conclave, la fumée blanche n’exhalera pas le doux fumet des gazo-dollars. Eh oui, c’est ballot mais le Vatican n’est pas encore la FIFA…
Ouigo : un enterrement de troisième classe pour le service public

Finalement, ils l’ont fait. Nous vous en avions déjà parlé ici. La SNCF, malgré ce qu’elle avait déclaré initialement, a été jusqu’au bout de son projet de TGV low-cost. À l’origine, le projet s’appelait Aspartam, comme le sucre qui n’est pas du sucre. C’était une bonne idée puisque le TGV low-cost ne sera pas vraiment un TGV. Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, donne à ces nouvelles bétaillères le nom de Ouigo. À notre connaissance, ce nom ne veut rien dire. On se demande qui trouve des appellations de ce genre, aussi très à la mode quand il s’agit de désigner des nouveaux modèles automobiles. Des ordinateurs, sans doute, vaguement aidés par des communicants qui doivent être bien payés, et ne voyageront donc pas en Ouigo, eux. Ou alors, à force de le répéter à haute voix, entend-on subliminalement « Oui, go ! », parfait exemple de novlangue réduite syntaxiquement à sa plus simple expression où les monosyllabes sont le premier pas vers le grognement.
En quoi consiste le projet Ouigo ? À entasser plus de monde pour faire baisser le prix du billet sur certaines lignes. Il serait question de quatre rames doubles à deux étages qui effectueront huit ou neuf trajets par jour entre Marne-la-Vallée-Lyon-Montpellier ou Marseille et pourront transporter 1.200 passagers chacune en classe unique, contre 1.000 pour une rame classique entre la première et la deuxième classe.
Le nivellement par le bas… C’est pas possible, ils sont toujours soviétiques à la SNCF ou quoi ? Ou bien, ils se préparent au contraire à la privatisation du rail ordonnée par Bruxelles, privatisation dont on sait déjà, par de multiples exemples européens, que dans des domaines comme le train, la poste ou l’énergie, elle a surtout entraîné une dégradation générale du service public, sauf pour les usagers, pardon les clients mettant le prix pour obtenir des prestations particulières qui étaient la norme auparavant : cherchez l’erreur.
Evidemment, comme nous sommes dans un monde réellement renversé, la régression est présentée comme un progrès. À la limite, Guillaume Pepy nous tirerait des larmes : c’est un train social, le Ouigo. Sans rire. Il a déclaré : « Il faut que la SNCF aide les Français à voyager moins cher. » Le billet coûtera 25 euros. Les mauvais esprits font déjà remarquer qu’il faudra tout de même se rendre à Marne-la-Vallée mais on peut imaginer, dans le monde des gentils Mickey de la paupérisation programmée et aménagée du peuple français, que la ville où se trouve Disneyland fera une excellente capitale low-cost pour la France de demain. Faire embarquer le prolo depuis une gare périphérique fait aussi réaliser à peu près 30% d’éconocroques à la SNCF car il n’y aura plus de frais d’acheminement des rames sur les voies à grande vitesse : ils seront déjà là. Evidemment, les Ouigo auront leur design à eux. Un joli bleu ciel, un peu acide d’après les premières photos disponibles.
Les syndicats de cheminots, ces emmerdeurs, trouvent à redire. Pas de service à bord, un seul bagage sinon tu payes un supplément. Les syndicats ont néanmoins obtenu quelques concessions. À l’origine, il était prévu que les contrôleurs fassent le ménage entre deux rotations et prennent leur temps de pause à bord du train en marche. Quand j’avais lu que cette aimable proposition avait été envisagée, j’avais pensé à ces taxis de Pékin, où l’on voit parfois un chauffeur ouvrir le coffre de sa voiture, réveiller son collègue et prendre sa place pendant que l’autre se met à conduire. Bref, comme le dit l’UNSA, un « ersatz de TGV »
Ouigo est bien sûr un symptôme. Celui d’un continent qui entre dans une nouvelle civilisation, sans jeu de mots, à deux vitesses. On a déjà plus ou moins une école low-cost avec un enseignement public réservé aux pauvres dans les quartiers. On va tranquillement vers une santé à deux vitesses avec la multiplication des assurances privées qui attendent le démantèlement du régime général pour se livrer au grand festin. Et on a manifestement déjà une bouffe à deux vitesses avec ceux qui mangent du cheval sans le savoir et ceux qui mangent des produits frais (cinq fruits et légumes par jour) en connaissance de portefeuille.
Ouigo est aussi le symptôme d’une société qui raisonne à l’envers en toute connaissance de cause. Plutôt que de se demander pourquoi les gens n’ont plus d’argent, on va faire avec. On réinvente la 3ème classe pour la SNCF, on généralise le discount, bref on vaseline l’existence d’un pays qui compte 8 millions de pauvres, des working poors, et entre 3 et 5 millions de chômeurs qui, dans un grand élan patriotique pour respecter les 3% de déficit, ont actuellement tendance à se faire disparaître du paysage en s’aspergeant d’essence.
Alors que la seule question que l’on devrait encore et toujours se poser est la suivante : comment dans un pays riche, la part des salaires dans un PIB qui a explosé en trente ans a baissé de 10%, passant pour l’essentiel à la rémunération du capital et des dividendes ? Dans les années vingt, le train bleu était un train de luxe qui lui aussi menait vers la Méditerranée. Il ne partait pas de Marne-la-vallée. On y croisait Morand, Guitry, Cocteau. Il était beau, on aurait pu y réciter les vers de Larbaud :
« Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! »
Assez ironiquement, le Train Bleu sera maintenant le Ouigo. On m’objectera que jamais les pauvres n’auraient pu espérer prendre le Train Bleu. On répondra que longtemps notre projet de civilisation a été le luxe pour tous dans tous les domaines. Et que Ouigo est le symbole même du renoncement à cette utopie.
*Photo : protohiro.
Le successeur de Benoît XVI sera-t-il, lui aussi, un affreux réactionnaire ?
L’annonce de la prochaine renonciation du pape Benoit XVI a provoqué une secousse mondiale sans précédent et alimente désormais toutes les spéculations. Le successeur de Ratzinger ouvrira-t-il le mariage aux prêtres et aux homosexuels ? Les femmes accèderont-elles à la prêtrise ? L’Eglise cessera-t-elle enfin sa lancinante leçon de morale sur le sexe ? L’avortement arrêtera-t-il d’être considéré comme un crime ? Le divorcé sera-t-il le fils prodigue ?
De nombreux noms circulent ici et là, certains à consonance européenne, d’autres africaines ou encore asiatiques. Chacun y va de son petit commentaire, surtout ceux qui ne se réclament pas de cette grande chapelle. On voudrait un noir mais sans son conservatisme, un Brésilien mais alors défenseur de la théologie de la libération, un italien mais avec une fibre libérale à la Monti, un Indien pourvu qu’il ne renie rien des aphorismes du désir exposés par Vâtsyâyana.
Si les équipes de Causeur savent y faire en prédication, la prédiction ce n’est pas encore pour maintenant. À défaut de pouvoir vous donner le nom du prochain évêque de Rome, nous avons pu recueillir en exclusivité la ligne de conduite à laquelle il se tiendra, et croyez-moi, c’est effrayant. Car en laissant quelques oreilles entre les colonnes de la chapelle Sixtine et en soudoyant les cardinaux dont on connaît l’attrait pour les deniers, que n’apprend-t-on !
Le 266ème successeur de Saint Pierre serait un proche de Benoit XVI mais aussi de Jean-Paul II, deux personnalités à qui on ne peut prêter un progressisme effronté. Il entendrait conduire les affaires de l’Eglise dans le sillage de ses prédécesseurs, serait farouchement attaché aux dogmes et radicalement opposé à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel. Un prélat qui a souhaité taire son nom nous informe aussi que le nouveau pape ne changera en rien la position du Vatican sur le divorce ou la prêtrise des femmes. Les plus pessimistes racontent même que le préservatif restera à l’Eglise ce que le sac plastique est aux écologistes.
Blanc sur blanc, rien ne bouge.
Qu’elle était verte ma Voynet…

On le sait, la ministre écolo du Logement se verrait bien maire de Paris en lieu et place d’Anne Hidalgo, la successeuse adoubée par Bertrand Delanoë. De quoi alimenter la réputation de sale gosse un rien ingrate de Cécile Duflot, puisque c’est uniquement grâce au bon vouloir de Solferino, et contre l’avis des militants locaux du PS, que l’ancienne conseillère municipale de Villeneuve Saint-Georges s’est retrouvée propulsée députée de Paris aux dernières législatives.
Mais depuis cette bonne manière socialiste, beaucoup d’eau phosphatée a coulé sous le pont de l’Hôtel de Ville, et Cécile, à défaut d’annoncer fort et clair sa décision de briguer le fauteuil de Bertrand, n’en finit pas de multiplier les déclarations de non-non-candidature, du genre de celle qu’elle a faite ce week-end au JDD : « Rien n’est exclu », « Je n’ai pas pris de décision », « Quand je ne dis pas que les choses sont exclues, c’est qu’elles ne le sont pas ». Bref, la page de l’écolo chévriculteur ardéchois a beau avoir été tournée au profit du webdesigner éthique d’Oberkampf, la mode verte hiver 2013 reste aux gros sabots.
Alors bien sûr, au PS, on pousse des cris de putois (un animal sympathisant, puisqu’il a été injustement inscrit par un gouvernement de droite rétrograde sur la « Liste nationale d’espèces susceptibles d’être classées nuisibles »). Et curieusement, cette réprobation socialiste des ambitions parisiennes de l’ex-patronne d’EELV vient de recevoir le soutien inattendu d’un autre éléphant vert : Dominique Voynet, interrogée sur cette chicaya en gestation, a fermement pris le parti des légitimistes pro-Hidalgo en tançant sa propre camarade devant les caméras de France 2 : « Je pense qu’il ne faut pas courir trop de lièvres à la fois. Cécile Duflot est jeune, elle a un énorme avenir devant elle parce qu’elle est très bonne et très brillante, elle doit réussir ce qu’elle fait au gouvernement, c’est vital pour nous ».
Cette déclaration appelle plusieurs réflexions de ma part.
Primo, à l’instar d’un artisan vosgien dont je vous causais pour la Saint-Valentin, Dominique Voynet privilégie le développement durable en maniant exclusivement la langue de bois, un hommage sans doute à ses racines jurassiennes – et non jurassiques, comme pourrait le laisser croire cette séniorophobe de Cécile.
Secundo, ce soudain revirement de Voynet à l’esprit de responsabilité qui sied à tout dirigeant d’un parti de la majorité présidentielle n’est peut-être pas totalement étranger à la situation actuelle de la maire de Montreuil : dans sa propre commune, Razzy Hammadi, un député socialiste survolté – et élu l’an dernier contre le sortant PC avec le soutien de Dominique !- rêve tout haut de s’emparer de l’Hôtel de Ville. Bref, le même scénario « Pousse-toi de là que je m’y mette » que dans la capitale, sauf que le PS et les Verts ont interverti leurs rôles de sortants outragés et de challengers affamés. Autre différence notable, à Montreuil, Razzy a beaucoup plus de chances d’emporter la mairie que Duflot à Paris. Et de fait, seul un soutien total de la direction nationale du PS pourrait sauver la tête de Dominique Voynet. Ceci explique peut-être cela…
Ma dernière réflexion est un message perso à Dominique et à ses communicants pour les enjoindre à mieux choisir leurs métaphores : quand on est écolo pur sucre (de canne non raffiné qui ne fond pas, même au bout de trois de heures de remuage, dans la tasse de thé bio issu du commerce équitable), on ne court ni un, ni deux, ni plusieurs lièvres à la fois. On ne chasse pas, point barre. Et ce d’autant plus, chère Cécile, chère Dominique, que chacun sait que qui va à la chasse…
*Photo : philipperouget.
L’esprit de l’escalier du 17 février : la renonciation du pape Benoît XVI
Ce n’est un secret pour personne, Alain Finkielkraut nourrit un penchant coupable pour les humanités classiques et les langues réputées mortes qui vont avec. Est-ce seulement pour cette raison qu’il s’est enthousiasmé quand un certain mercredi de février, place Saint-Pierre de Rome, Benoît XVI a déclaré en latin dans le texte : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien (…) Dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Evangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. » ?
Eh bien non, ce n’est pas seulement le style peu courant de cette prose si classique qui a enthousiasmé et ému Alain Finkielkraut, mais la majesté intrinsèque du discours. À une Elisabeth taquine qui le titille pour savoir si cette « démission » ne fait pas « sortir l’Eglise du Droit divin pour entrer dans l’ère du pragmatisme démocratique », le philosophe répond sans ambages : « Ces paroles admirables ne ressemblent pas à celles que pourrait dire un cadre dirigeant atteint par la limite d’âge ».
À l’appui de cette vision de la renonciation papale, il réquisitionne sans hésiter Montaigne, qui lui-même avait été ébloui par l’abdication de Charles Quint : « La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquième fut celle-là, à l’imitation d’aucuns anciens de son calibre, d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent; et de nous coucher quand les jambes nous faillent ».
Vous trouvez que ces considérations sur le Pape ne ressemblent guère à ce que vous avez entendu ailleurs ces jours-ci ? Vous n’avez peut-être pas tout à fait tort. Vous en entendrez l’intégralité ici.
Et rendez-vous, chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM) pour écouter l’émission en direct et tous les mois, pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.
Rugby : PSA, petit bras !

Sale temps pour la France : le rugby a du souci à se faire. Alors que la plupart des commentateurs se gaussaient de nos résultats passables – pour une équipe arrivée en finale de Coupe du monde – face à l’Australie et l’Argentine en novembre dernier ; les Français, après une prestation piteuse face aux Italiens (18-23), ont quitté la pelouse du Stade de France le cœur à la dérive (6-16) contre le Pays de Galles… Nous ne sommes pas experts, simplement amateurs et supporters du XV de France depuis l’enfance. Mais pour nous, cette défaite était écrite quand nous entendîmes PSA (Philippe Saint- André) déclarant devant un micro : « On va essayer d’abord de retrouver de la précision, de la fraîcheur, de la férocité et de la colère. Il va falloir 20 à 30 % de plus dans tout… » Tout était dit, la messe en moins.
Après une prestation minuscule face à des Italiens vaillants, qui s’améliorent mais restent largement prenables, le sélectionneur du XV de France souhaitait retrouver les fondamentaux du rugby (soit !) et demandait à ses joueurs 20 à 30 % de plus. 20-30 % seulement… Quand on entend Steve Hansen, entraîneur des Blacks, déclarer après une victoire tonitruante au tournoi des Four-Nations de 2012 : « les gars ont fait un bon tournoi, mais la marge de progression est encore importante », on se demande comment Saint-André arrive à penser si bas, si petit, si peu exigeant. Un critique et amateur avisé du web raille depuis 2007 sur son blog – “Le pilier” – l’obsession, dévastatrice selon lui, des Coupes du monde : « Nos entraîneuses [sic] feraient mieux de s’occuper de maintenant pour que le futur devienne plus solaire, plus gaillard, plus engageant ».
Posons donc les choses telles qu’elles sont. S’il ne faut pas “charger” un joueur en particulier, car les faillites furent collectives, demandons-nous toutefois à quoi pensait un Michalak, si enthousiasmant en novembre, au moment de taper le coup d’envoi à Rome… directement dans les tribunes ? À quoi a-t-il pensé pendant ces deux matches en envoyant des coups de chausson à l’emporte-pièce, redonnant la gonfle aux adversaires qui n’en demandaient pas tant ? Comment des avants si solides, si doués, se sont-ils laissés tellement secouer que Machenaud, d’habitude vif et alerte , a été incapable de lancer proprement les temps de jeu ? Comment expliquer une telle platitude dans le jeu, un manque de flair et de vista ahurissant, un tel conformisme stratégique, une panne de créativité chronique, une attaque empruntée, un jeu au pied abscons, des passes flottantes, des regards hagards après 20 minutes de jeu ? Comment expliquer une telle faillite collective alors que les individualités (à quelques rares exceptions près) sont admirables et légitimes en bleu ? Peut-être que le rugby “bien de chez nous” se contente d’un exploit retentissant une fois tous les deux ans et demi et vit la période qui suit conforté par les vibratos réverbérées du quart de finale 2007, ou de la finale 2011. Peut-être que le Top 14, championnat soi-disant le plus “relevé” du monde (mais ce sont les Européens qui le disent) bouffe tout le jus (cérébral et musculaire) de nos gonzes qui angoissent de trop s’esquinter sur le terrain national, de peur de voir le bleu s’éloigner.
Nos Bleus jouent trop toute l’année, c’est une évidence. Ils sont mâchés plus que les autres, mais la fraîcheur physique ne peut pas, à elle seule, résumer l’absence systématique d’inventivité qui sévit depuis l’ère Laporte sur nos écrans. Nous pensons sincèrement qu’un XV de France plus frais et bien mené pourrait corriger de manière régulière les Wallabies, les Boks ou les Blacks, seules vraies équipes contre lesquelles nous ne nous étalonnons pas assez. On se gausse d’étriller les Samoans, de tancer les Irlandais et de contenir les Pumas… quand irons-nous mettre des déculottées aux All Blacks ?
Le jour où le rugby français verra plus loin que son championnat, peut-être prendra–t-il un autre virage et un tout autre visage. À croire que, dans le cerveau rugbystique, entre ces deux hémisphères (sud et nord), les neurones français sont restés bloqués sur ses clochers.
Dommage quand on voit « la perfide Albion » continuer sa lente mais magnifique progression vers 2015. 2015, c’est demain, et pour nous demain, c’est (très) loin.
*Photo : alexger1001.
Hayange : Les hauts fourneaux ont-ils le droit de mourir dans la dignité ?
L’euthanasie est à la mode, serpent de mer qui émerge sans crier gare, tout ce qui n’est plus rentable est destiné à disparaître. Il en est de même pour l’industrie finalement, quoi qu’en disent les experts appointés: les chômeurs prennent les devants, ils choisissent l’euthanasie douloureuse, la moins chère, un bidon d’essence. À Florange, l’agonie se prolonge, à Hayange, là où les hauts fourneaux achèvent de se délabrer, il est question ces jours-ci de fermer les vannes des cowpers du P3. Sans entrer dans les détails des histoires de chaufferie (sur le site mecilor.fr, vous trouverez d’utiles et jolies illustrations concernant le fonctionnement d’un haut-fourneau), le cowper – tour de chauffe qui porte le même nom qu’un merveilleux écrivain britannique – permet grâce au gaz de haut fourneau de chauffer le vent qui va ceinturer celui-ci. La poésie de la fonte passe par des vents et des gueulards. Les installations du P3, à l’arrêt depuis belle lurette, malgré la maintenance, sont dans un état de délabrement avancé.
Ici, le vent glacial des décideurs souffle tous azimuts, véhiculant ses nuages de bêtise, de cynisme et d’incompétence crasse. Et à Hayange, là où les hauts fourneaux de Patural achèvent de mourir, les vents chauds des cowpers ne soufflent plus. Ici, pas de délicatesses palliatives, pas d’euthanasie cool : le fourneau meurt de froid.

