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Goodyear : Lettre à monsieur Grizzly

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goodyear montebourg titan

Cher Monsieur Grizzly[1. Surnom donné par Maurice M. Taylor aux Etats-Unis. Le patron de Titan a vertement refusé de reprendre l’usine Goodyear d’Amiens, sur le point de fermer ses portes.],

Vous avez fait fort, très fort. Je voulais vous remercier pour la lettre que vous avez envoyée à Arnaud Montebourg à propos de l’usine Goodyear d’Amiens Nord, cette usine qui vous a tant traumatisé. Savez-vous qu’Amiens Nord est un coin connu chez nous pour ses émeutes, en plus des ouvriers qui se gobergent dans le chômage technique ou les allocations de notre pays surmutualisé ? On a en beaucoup parlé à un moment, de ces émeutes, pour dire que c’était quand même honteux tous ces voyous qui cassaient et brûlaient. Et malheur à celui qui aurait osé une ébauche d’explication en invoquant la situation de l’emploi à Amiens et dans les environs. Celui-là aurait été lapidé comme un gauchiste irresponsable, adepte de la culture de l’excuse. Puisque c’est bien connu, dans le nouvel évangile conservateur, la violence des banlieues est ethnique, uniquement ethnique, forcément ethnique.
Oui, merci, monsieur Grizzly. Vous avez été insultant, cynique, caricatural. Plus proche du pamphlétaire que du patron responsable que vous vous targuez d’être. Mais je voulais tout de même vous remercier. Vous avez réussi un exploit. Parfois, quand on est de gauche comme moi, c’est-à-dire contre votre réel qui n’est jamais qu’une construction idéologique, on se dit parfois : « Et si je menais un combat perdu d’avance ? Si finalement je me cantonnais à un antilibéralisme incantatoire ? Si finalement j’étais dans la caricature, moi aussi. Si la solution raisonnable, ce ne serait pas d’accepter la loi du marché avec un soupçon de régulation. Si ça se trouve, la lutte des classes, c’est complètement idiot. Même des ministres PS le disent… Le patron et l’ouvrier ne sont pas des ennemis. L’un donne du travail à l’autre et tout le monde produit des richesses pour le plus grand bien de la société. Il suffirait juste de savoir placer le curseur de la redistribution de manière acceptable en sachant que si l’ouvrier vend sa force de travail, c’est le patron qui prend les risques. Mais tout ça pourrait se régler entre gens de bonne compagnie avec des syndicats responsables et des organisations patronales humaines ».
Oui, l’air de rien, il est comme ça l’homme de gauche, contrairement à l’idée que vous vous en faites. Il a des doutes, il se pose des questions, il faut dire qu’il est tellement habitué à penser de façon minoritaire dans un monde qui se droitise depuis quarante ans  à cause d’une crise qui a tout fragmenté et  a transformé la société en une guerre de tous contre tous, qu’il a presque honte de continuer à croire que la prévention vaut mieux que la répression, qu’un haut niveau de protection sociale est  la moindre des choses dans des pays riches, que les acquis sociaux ne sont pas des privilèges mais des victoires obtenues de haute lutte. Oui, figurez-vous, monsieur Grizzly, que si on en n’est pas encore à faire travailler les enfants soixante heures par semaine, en France, c’est qu’il a fallu à chaque fois que les « syndicats fous », je vous cite, mettent le couteau sous la gorge à tous les comités des forges de toutes les époques, que rien ne s’est obtenu sans révolutions ou sans négociations obtenues par un rapport de force dans la rue et les usines, le dernier grand bond en avant en la matière étant finalement les accords de Grenelle de 68. Le patronat devrait parfois se dire qu’il a les syndicats qu’il mérite, monsieur Grizzly, la violence du faible ne faisant que répondre à celle du fort.
Alors vous comprenez bien que votre lettre est une divine surprise, une piqûre de rappel, un électrochoc qui va remobiliser les adversaires de votre vison du monde, un monde plein d’ouvriers fainéants, de syndicats irresponsables, un monde où des ouvriers français sont une variable de gestion que vous n’hésiterez pas à gommer en allant faire travailler des chinois.
Méfiez-vous tout de même, monsieur Grizzly, un jour le stalinocapitalisme chinois lui aussi aura ses mouvements sociaux, ses ouvriers qui estimeront que l’esclavage n’est pas une fatalité pour accroître votre marge bénéficiaire.
Oui, monsieur Grizzly, avant votre lettre, on aurait presque pu croire que les patrons ou les financiers commençaient à se rendre compte que ça ne pouvait plus durer. On oublie que la célèbre phrase de Warren Buffet sur la guerre de classes que les riches sont en train de gagner est un constat angoissé et on se souvient qu’il y a quelque jours à Davos, le grand spéculateur repenti Georges Soros, devenu philantrope, admettait que les marchés financiers fonctionnaient de manière totalement irrationnelle depuis 2008.
Et vous voilà, avec vos gros sabots, vos insultes, votre morgue. Vous êtes énervé, je vous comprends. Il y a cet avocat du « syndicat fou », Fiodor Rilov, qui a aussi défendu les « Conti » et qui a fait casser depuis cinq ans devant la justice tout vos plans sociaux. Et vous oubliez de dire que si les ouvriers de cette usine travaillent aussi peu, c’est que Goodyear a volontairement  fait baisser la production pour justifier la fermeture du site. Eh oui, foutu pour foutu, avec le « syndicat fou » et Fiodor Rilov, Goodyear devra raquer un max pour le plan social. Ca énerve comme s’il s’agissait de vous, hein ?
Consolez-vous, si l’usine Goodyear est trop chère à votre goût, à défaut de la reprendre, vous trouverez toujours en France des masochistes qui adorent prendre des coups de pieds au cul de la part des étrangers. Récemment,  Goldman Sachs, des potes à vous sans doute, proposait sans rire une baisse d’un tiers des salaires pour relancer l’économie française. Quand on gagne 10 000 euros par mois, why not ? Mais quand on en gagne 1000, ça sent le mobil-home et la tuberculose, non ?
Mais enfin, monsieur Grizzly, vous avez même réussi à gêner aux entournures madame Parisot, c’est dire votre talent. Voilà la patronne des patronnes elle-même qui juge vos propos « inacceptables ». C’est bien la première fois qu’elle parle comme ça d’un patron. Décidément, monsieur Grizzly, chapeau !

*Photo : Laffitte-m/Presse IndéPicarde.

Arrêt-maladie : y aurait-il comme une carence chez nos amis socialistes ?

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Dis-moi pour qui tu votes, et je te dirai à quelle sauce tu seras mangé. D’un côté, certains éléphants du PS rêvent tout haut de sucrer leurs allocs aux cadres sup’ à famille nombreuse. C’est vrai quoi, non seulement ces gens-là votent souvent UMP, vont rarement voir les films de Guédiguian et défilent le dimanche avec Barjot, mais en plus ils se reproduisent comme des lapins aux frais du peuple français. Et on voudrait que les forces de progrès restassent de glace ?
D’un autre côté, on apprend ce matin dans une interview publiée par Les Echos que la ministre de la Fonction publique Marylise Lebranchu va supprimer le jour de carence pour les fonctionnaires en arrêt-maladie. Cette disposition instaurée en fin de mandat par le gouvernement précédent avait pour objectif de permettre à la Sécu d’économiser 200 millions d’euros. Elle avait aussi, dixit les professeurs Fillon et Pécresse, une forte valeur morale ajoutée puisqu’elle répondait à un évident « souci d’équité », les travailleurs du secteur privé étant déjà ponctionnés, eux, de trois jours de salaire non payé en cas de gros bobo.
Oui mais voilà, Marylise Lebranchu juge cette mesure « injuste, inutile et inefficace ». Et entend donc la supprimer, pour la plus grande satisfaction des fonctionnaires, dont une large majorité avait soutenu la gauche aux élections de l’an dernier, tout comme l’avaient fait la plupart de leurs syndicats.
Il va de soi que je ne suis pas à priori hostile à cette abrogation. Mais j’ai du mal à comprendre que si cette ponction est aussi « injuste, inutile et inefficace » que le dit Madame Lebranchu, un gouvernement de gauche n’ait pas commencé par s’en prendre aux trois jours de carence des travailleurs du privé, qu’on aurait pu ramener à un seul jour, pour que tout le monde il est pareil. Chez nos amis du PS, on n’a que le mot « égalité » à la bouche, non ? Ah, on me signale dans l’oreillette que ces dernières années, les salariés du privé, prolos compris, ont tendance, eux, par contre, à mal voter…

« Les ennemis jurés de l’intelligence tunisienne »

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chokri belaid tunisie

Assassiné devant son domicile le 6 février dernier, Chokri Belaïd était un symbole de l’opposition au gouvernement tunisien dominé par le parti islamiste Ennahda. Isabelle Kersimon a sélectionné les passages les plus marquants du réquisitoire contre Ennahda qu’il a tenu à l’antenne de Nessma TV le 23 janvier 2012, en réaction à une série d’agressions commises par des islamistes contre des personnalités de la société civile tunisienne. Si ses propos ne nous donnent pas le nom du meurtrier de Belaïd, ils indiquent sans doute le mobile qui l’a poussé à commettre cet acte odieux.
« Ces gens-là ont avec Ben Ali une caractéristique fondamentale commune : les deux parties sont des ennemis jurés de l’intelligence tunisienne. Ils n’aiment pas l’intelligence tunisienne. Ils aiment plutôt niveler, en répandant systématiquement l’ignorance ! Deuxio : ce qui s’est passé aujourd’hui, en ce qui concerne Nessma TV[1. Lundi 23 janvier 2012, une foule de fanatiques se masse à Tunis autour du tribunal qui jugeait Nessma TV et son directeur pour la diffusion du film anti-islamiste Persépolis. À leur sortie de l’audience, avocats, journalistes et intellectuels ont été pris à parti, conspués et agressés par la foule venue soutenir le procès intenté contre la chaîne.], ne peut être dissocié des batailles fondamentales. (…)
Aujourd’hui en Tunisie, nous sommes à la croisée des chemins dans le parcours révolutionnaire. Vous avez évoqué le 14 janvier. Eux, dans ce parcours révolutionnaire étaient absents, n’y ont pas participé. Et moi aujourd’hui, en tant qu’avocat, je suis triste. Parce que ceux qui ont voulu m’agresser aujourd’hui, agresser les avocats (moi je suis sorti du tribunal sous la protection de mes confrères, alors que la police regardait passivement). La police de M. Ali Larayedh regardait passivement. Moi je vais engager des poursuites contre lui, Ali Larayedh.
Il y a parmi ceux qui voulaient m’agresser des gens pour qui j’ai plaidé, et plaidé à un moment où ils ne trouvaient aucun islamiste pour les défendre. Et j’ai été ciblé par la police de Ben Ali pour avoir défendu ces gens-là et dénoncé, moi et quelques confrères, la question de la torture. Et nous étions, au Barreau tunisien, une infime minorité à oser pareille chose. Aujourd’hui, ils se laissent « charger » parce que ennemis de l’intelligence. Ce qui s’est passé aujourd’hui est dangereux, parce que le credo du 14 janvier est Liberté et Dignité. La liberté n’a de sens que structurée autour de sa valeur centrale, et cette valeur réside dans le respect de la diversité et le droit de chacun à la différence. Tel droit va de pair avec les libertés de pensée, d’expression, de conscience et de croyance, et – chose très importante – la liberté d’accès à l’information, mais aussi la liberté de la recherche universitaire, et bien plus importante encore : la liberté de création.
Et là, oublions Nessma TV. Ce qu’elle a diffusé est un film. Un film, un poème, une œuvre théâtrale, une chanson, aucun magistrat sur terre n’est compétent pour statuer là-dessus. La création artistique et littéraire s’évalue et se corrige par les critiques spécialisés dans ces domaines, et non pas par les tribunaux. Ces gens qui veulent imposer leur censure comptent nous engager dans l’ère de la Hisba (code draconien de censure religieuse), comme c’est le cas actuellement en Egypte. Ils veulent faire régresser la Tunisie qui est gouvernée par un système judiciaire civil datant de plus d’un siècle. Rappelons-leur ceci, pourquoi pas ? Qu’ils se souviennent que ce pays nous a donné Mohammed Ben-Arafa Al-Ouirghimmi qui a interdit l’esclavagisme il y a plus de cinq cents ans, avant les Anglais et les Américains, entre autres.
Ce pays a été le premier dans le monde arabe à adopter une Constitution civile. Ce pays nous a donné le plus grand mouvement d’émancipation et de lumières. (…)
Donc c’est une lutte entre deux orientations, qui se poursuit aujourd’hui. D’une part une force rétrograde, passéiste, avec sa culture de la mort, sa violence, sa négation de l’autre, sa pensée unique, sa couleur unique, son souverain unique et sa lecture unique du texte sacré, laquelle interdirait même l’exercice de la profession d’avocat. Et d’autre part la pensée qui plaide l’humain, qui évolue dans une perspective plutôt relativiste. Une pensée qui voit dans la Tunisie un jardin abritant mille fleurs et autant de couleurs.
Nous pouvons diverger dans la diversité, mais dans un cadre civil, pacifique, démocratique. Diverger dans la diversité, oui ! Parce que moi je les aurais soutenus s’ils étaient venus ici pour faire une déclaration contre Nessma TV. C’est leur droit. S’ils avaient distribué des tracts à l’avenue Bourguiba, ç’aurait été leur droit. S’ils avaient rédigé un article, organisé une manifestation pacifique, ç’aurait été leur droit. C’est cela le droit à la différence, vu que nous ne pouvons pas être comme eux.
Mais de là à agresser des gens, à ameuter des foules, et j’ai vu aujourd’hui un gosse de 15 ans devant le tribunal, un adolescent qu’on a dû faire sortir de son école pour le monter contre l’élite du pays et l’autoriser à prononcer contre tel ou tel le Takfîr (sentence d’apostasie) et la proscription : voilà ce qui procède exactement de la Sainte Inquisition ordonnée par les prêtres du Moyen Age.
C’est pourquoi la question dépasse ce que leur rhétorique appelle « violence restreinte ». Et la symbolique de la violence, qu’en dites-vous ? Qui est systématiquement ciblé par cette violence ? Un : la presse. Ce qui s’est passé aujourd’hui est un examen éprouvant la résistance des médias tunisiens. Il n’y a pas de démocratie sans pouvoir médiatique pluraliste, démocratique et libre. Pouvoir qui prend à sa charge la volonté du peuple de tout contrôler. Tout contrôler, c’est-à-dire la tête du pouvoir, les institutions, les partis politiques, les associations, la culture, l’idéologie dominante…
Deuxième catégorie ciblée par la violence : les défenseurs des droits de l’homme, et en particulier les avocats. C’est-à-dire la voix qui avait le plus de mordant sous Ben Ali, opposée à sa dictature. Troisième catégorie : les universitaires, la cervelle de la Tunisie qu’on veut anéantir à travers l’Université. Exemple type ici : l’université de la Manouba, forteresse de génie qui nous a donné le gratin des intelligences, la pléiade des meilleurs cadres du pays. Ces constellations d’intelligence sont la fortune inappréciable du pays. Cinquième cible de violence : l’institution éducative, parce que système nerveux de la société. Ils veulent le paralyser. Sixième cible : le génie artistique (…)
Je vous l’ai bien dit dès le départ : ces gens sont les ennemis jurés de l’intelligence. Ils veulent que la Tunisie soit abrutie. Ce pays, comme chacun le sait, n’a pas de richesses premières. Notre unique capital, c’est l’intelligence. Nous n’avons pas de pétrole, et Dieu merci ! Parce que si nous avions eu cette ressource pétrolière, nous ne serions pas moins abrutis que les riches du Golfe arabe. Ce pays n’a pour manne de richesse que le capital de l’intelligence humaine. Et ce que nous avons acquis en commun, ce qui nous a permis aux uns et aux autres de cohabiter malgré tout dans ce pays.
La violence qui s’institutionnalise avec ces gens est conforme au projet tyrannique. C’est pourquoi je tiens à montrer du doigt ceux qui en assument la responsabilité. Quand le chef du gouvernement formule des excuses, et à une personne, nous lui disons « non monsieur, il n’y a pas qu’une seule personne ni cette seule circonstance qui réclament des excuses. Où est votre devoir, votre responsabilité ? Les lapsus et demandes d’excuses, nous en avons entendu des tonnes ! Sommes-nous en face d’institutions ou d’un pouvoir absolutiste ? »

Sociétalistes de tous les partis…

societalisme UMP PS

Jean-François Copé contre Harlem Désir. Le gong a retenti et le match va commencer. À notre droite, le champion de la « droite décomplexée » bombe le torse et se prépare à batailler contre l’ancien héraut de SOS Racisme. Idées contre idées, le choc sera frontal et violent. Mais sur quel terrain ? Droite et gauche approuvent les politiques de rigueur menées un peu partout en Europe. Droite et gauche ne rêvent que de retrouver la croissance perdue, à n’importe quel prix, dût-on multiplier les ronds-points inutiles, la laide industrie du packaging et la « flexibilité » du travail. Droite et gauche sautent comme des cabris sur leurs chaises en ânonnant « L’Europe, l’Europe, l’Europe ! » alors que le Vieux Continent n’est plus qu’un marché unique où la loi du moins-disant social prospère. Droite contre gauche…Vraiment ?
Ah, si ! Il existe un domaine dans lequel les deux principaux partis de gouvernement affichent davantage que des divergences de forme. Cette terre promise idéologique prend le doux nom de sociétalisme. Au XXIe siècle, on n’espère plus dégager une majorité d’idées incarnée par des citoyens qui choisissent un type de société différente de celui voulu par l’adversaire. On ne rassemble plus, on empile groupes d’intérêts et lobbies en oubliant prudemment les vraies lignes de force, celles qui déterminent les classes sociales.[access capability= »lire_inedits »] Finalement, on n’est plus très loin de la Rome de la fin de la République, où les candidats à la course aux honneurs cherchaient avant tout à satisfaire des obligés en oubliant l’intérêt général. Il suffit de lire Salluste au début de La Conjuration de Catilina  ou les dernières colères de Cicéron pour se le remémorer.
Parce que leur étendue dépasse l’étroite sphère du clientélisme électoral et qu’elles concernent tous les citoyens, des mesures telles que la légalisation de l’avortement, l’abolition de la peine de mort, l’interdiction de la burqa ou la majorité à 18 ans n’appartiennent pas au registre sociétal, mais politique. A contrario, le « mariage pour tous » n’intéressera qu’une poignée d’homosexuels en quête de conformisme bourgeois. Et ne parlons pas de la procréation médicalement assistée, où il s’agit carrément de forcer la nature, voire de la gestation pour autrui, antichambre de la marchandisation des utérus. Aller chercher sa mère porteuse comme sa fournée matinale de croissants, voilà qui ravira indubitablement la frange sexuellement stérile de l’hyperclasse. Tout cela s’arme de bons sentiments : « égalité réelle », « lutte contre les discriminations », et patati et patata…
En face du progrès façon Harlem, Jean-François jubile à jouer les matamores épris de tradition. Son sociétal à lui, c’est la défense de l’Occident. Copé a compris que la protection des viennoiseries et des bars à bobos de la rue Jean-Pierre Timbaud, menacés par les librairies islamiques, pouvait fédérer un large panel électoral globalement indifférent aux problèmes économiques et sociaux. Sa martingale, ce sont les fameuses « valeurs » qui se substituent à l’action politique lorsque la droite se borne à défendre un mode de vie plutôt qu’une façon d’être au monde. Un mode de vie que nos maoccidents trotsko-libéraux auraient aimé exporter dans le monde entier, de Bagdad à Caracas…
Moins belliqueux, le député UMP Lionnel Luca et sa collègue frontiste Marion Maréchal ont récemment déposé une proposition de loi demandant la reconnaissance officielle du génocide vendéen, quelques années après le vote d’un amendement sur le rôle positif de la colonisation. Qu’est-ce donc, sinon du Taubira de droite ? Les cibles visées sont claires : le pied-noir et le petit Blanc catholique de l’Ouest. Cela vaut largement les clientèles antillaises et afro-maghrébines que se réserve la gauche avec cynisme et délectation.
Il faut dire que la gauche a perdu quelque chose en route. Oh, presque rien, juste son intention de changer le monde. De « dépasser » le capitalisme, ou de « rompre avec », selon les terminologies du moment. Le Programme commun n’avait rien, mais vraiment rien de sociétaliste. Si Mitterrand en avait confié la rédaction aux jeunes loups du Ceres[1.  Courant marxiste du Parti socialiste, notamment animé par Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane.], ce «  courant de faux communistes avec de vrais petits-bourgeois », selon son mot assassin, c’est qu’il savait que les Français n’éliraient jamais de président communiste mais n’en attendaient pas moins un projet radicalement alternatif. Le féminisme, par exemple, allait de soi. On n’avait pas besoin de l’« oser » en dessinant des clitoris ni de l’habiller du joli visage de Najat Vallaud-Belcakem, icône du sociétalisme arrivé à son stade suprême. À cette lointaine époque, le très moderne Giscard créait le ministère des Droits de la femme, dissociant du même coup question sociétale et question sociale.
Aujourd’hui, entre le care et le « genre », la gauche se replie sur des « valeurs » qui auraient provoqué une crise cardiaque chez Jaurès, Blum ou Thorez. Désormais, l’État ne pourra plus être protecteur et social : à l’individu de savoir prendre soin de l’autre. La loi dépendance annoncée n’est pratiquement pas financée et on demandera aux enfants de s’occuper de leurs vieux parents. Voilà pour le care.
Le « genre », c’est autre chose : un individu déjà précarisé par la flexibilité et les CDD à répétition pourra devenir le nomade de sa propre identité sexuelle. Il n’y a déjà plus ni ouvriers ni patrons, et il n’y aura bientôt plus ni hommes ni femmes mais un citoyen post-humain que ni l’homosexualité ni la stérilité n’empêcheront d’avoir des enfants.
La civilisation marchande n’est plus à une contradiction près. Il n’y a qu’à voir notre  univers publicitaire qui glorifie indifféremment le pot de pâte à tartiner ultra-calorique et le top-model anorexique. Ainsi, on ouvrira ou fermera les vannes de l’immigration, en alternant discours permissifs et répressifs pour assurer la pérennité du marché et préserver les formes de l’alternance démocratique. Dans cette guerre de tous contre tous,  « à chaque souffrance particulière correspond une centrale contestataire » qui parle son langage propre et ne demande que sa part du gâteau, sans se soucier des poisons qu’y a introduits l’industrie de la pâtisserie. Dormez, braves gens, officines et réformes sociétales de droite comme de gauche fleurissent sans qu’ « aucune d’elle ne rattache jamais les souffrances qu’elle dénonce à la racine marchande de l’organisation sociale qui les produit »[2. Michel Bounan, Incitation à l’autodéfense, Allia, 2004.].[/access]

*Photo : Thomas Marthinsen.

Hongrie : Viktor Orbán nommé pour l’Oscar de la mise en scène ?

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Si la fameuse tirade « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » est parfois abusivement attribuée à Beaumarchais, on pourrait fort bien la mettre dans la bouche du Premier ministre hongrois Viktor Orbán. Après avoir stigmatisé le FMI sur d’immenses affiches qui ont couvert les murs la capitale tout l’été, voilà qu’il remet ça pour s’en prendre, cette fois-ci, aux chefs des deux gouvernements qui ont précédé l’actuelle majorité:  Ferenc Gyurcsány et Gordon Bajnai, présentés comme des quasi-malfrats. Orban leur reproche les mêmes projets inavouables que le FMI, comme de vouloir sucrer les allocations familiales ou rogner sur les retraites, ce qui est, bien sûr, strictement faux. Le but : préparer l’opinion à un abandon des négociations avec le FMI, ou déconsidérer ses deux concurrents avant qu’ils ne se lancent officiellement dans la course aux élections de 2014. Et tout porte à croire que cela paie…
Autre coup d’esbroufe : présenter le résultat du dernier sommet européen comme un succès historique, une victoire brillamment remportée grâce à la pugnacité de Viktor Orbán.  De quoi s’agit-il donc? Tout bonnement de ce que, malgré un budget européen en baisse pour la période 2014-2020, la Hongrie voit sa dotation augmentée, passant de 660 000 Ft (forints) à 712 000 Ft par habitant. Augmentée? Sauf que… une petite précision (de taille) s’impose : en 2007, lors de l’établissement du précédent budget, l’euro valait environ 255 forints. Aujourd’hui, il en vaut 290, soit 15% de plus. En tenant compte de cette variation, les 660 000 Ft du départ devraient se situer autour de 760 000 Ft et non 712 000 Ft aujourd’hui.
Mais allez expliquer cela à la majorité des 8 millions d’électeurs hongrois qui ne regardent que la télévision officielle. À peine 1 million regardent la chaîne d’opposition ATV ou écoutent l’unique station non gouvernementale, Klub Rádió, au demeurant menacée de disparition.
Une stratégie qui paie. Parmi les qualités de Viktor Orbán, reconnaissons-lui un art inégalé de la communication, de la mise en scène et du maniement des foules. Là où précisément l’opposition se montre particulièrement médiocre…

 

Pourquoi je ne suis plus opposé au mariage gay

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pour mariage gay

Alors comme ça, si la loi accordant aux homosexuels le droit de se marier passait, ce serait la mort de la famille, et pire, la fin de notre civilisation ? Non mais, ça va pas la tête ?
Bon, d’accord, les promoteurs du projet de loi affublé du nom de « mariage pour tous » en auront fait autant, sinon plus, que les anti pour le desservir. Au lieu de montrer la réalité des familles homoparentales, ils ont réussi à faire passer leurs revendications pour des caprices d’enfants gâtés. C’est ce qui arrive quand, face aux doutes des opposants, on se borne à des réponses tautologiques (c’est comme ça parce que c’est comme ça), et qu’on martèle les notions d’égalité et de progrès comme des mantras. On peut aussi regretter les nombreuses outrances des pro-loi, portés à la surenchère.
Face à cela, les organisateurs de la « manif pour tous » du 13 janvier ont mené une campagne de communication habile. Pas fous, ils ne voulaient surtout pas se discréditer, comme lors des manifestations contre le Pacs, et ont passé des consignes très strictes pour ne pas prêter le flanc à ces dérapages dont les médias sont si friands. Pari en gros réussi. Dans le détail, c’est autre chose, et l’homophobie peut se révéler plus redoutable en étant plus sournoise.
L’auteur de ces lignes étant très réticent à l’égard de la PMA (et de la GPA), et pas très chaud pour récupérer un symbole déjà bien assez dévalué par l’évolution des mœurs, se trouvait donc logiquement appelé à manifester contre le projet de loi. Sauf que ce qui touche à la procréation n’est pas inclus dans ce dernier. Par ailleurs, je suis favorable à l’adoption, deux adoptants étant selon moi pas plus nuls par essence qu’un seul (et la loi autorise l’adoption par les célibataires, non ?).
J’ai écrit sur mon opposition personnelle au mariage, j’ai même contrefait sur le mode satirique la prose progressiste en commettant un article dans le style Libé-Inrocks, mettant en scène deux familles homoparentales caricaturales, parisiennes, friquées et branchées. J’ai participé à la manifestation « anti » du 17 novembre dernier car, bien qu’homosexuel, j’étais ulcéré d’être sommé de choisir mon camp en fonction de ma sexualité plutôt que de mes convictions. J’assume.
J’ai cependant décidé de ne pas me joindre à la manifestation du 13 janvier. En effet, le slogan « un papa, une maman, y’a rien de mieux pour un enfant » entendu en novembre m’a mis profondément mal à l’aise. Je pensais à un couple d’amis, deux hommes, qui élèvent un petit garçon d’origine haïtienne. Ils habitent à la campagne, loin du Marais. Ils ne sont ni riches ni branchés. Quand ils ont accueilli cet enfant, j’ai craint pour leur acceptation sociale. Mes craintes se sont révélées infondées. Quant à leur petit garçon, c’est un enfant très vivant, qui n’ignorera rien des règles naturelles de la conception ni de ses origines. Cela ne veut pas dire qu’il grandira sans difficultés, mais en vertu de quoi les siennes seraient-elles pires que celles d’autres enfants ?
Cette réalité-là existe à des milliers d’exemplaires en France. Or, qu’on le veuille ou non, la reconnaissance sociale passe aujourd’hui par la loi, y compris dans sa charge symbolique. Et c’est ce que je finis enfin par admettre, même si, à titre personnel, je vis mes choix différemment. Le droit, aujourd’hui, gouverne, là où la religion et les usages s’imposaient autrefois.
Moi qui suis chrétien, c’est à l’Eglise que je m’adresse. Le problème, c’est qu’elle fait semblant d’adopter un discours non-confessionnel, alors que son catéchisme continue de maltraiter les homosexuels. Au passage, quand ce dernier préconise de ne pas leur faire subir « d’injustes discriminations », cela indique qu’il existe des discriminations justes  – la preuve. Que les cathos me pardonnent, mais les invectives violentes déversées par certains militants à l’égard de l’Eglise sont à cet égard une réponse du berger à la bergère, et aux propos inouïs d’un Mgr Barbarin, alléguant que ce projet ouvrirait la voie à la polygamie et à la levée de l’interdiction de l’inceste. Un peu plus, et il agitait la menace de la légalisation des couples zoophiles. Enfin, je trouve que l’Eglise empiète dangereusement sur le terrain de l’Etat quand elle joue un rôle actif, à travers ses paroisses, pour organiser la contestation aboutissant à la saisine du CESE.
Mais nous parlons ici de droit laïc. Il est acquis, j’espère, que nous partageons tous, en France, la même dignité d’être humain. Or, en tant qu’êtres humains sans distinction de sexe, nous sommes traversés à différents degrés par les désirs profonds qui s’attachent à cette dignité, y compris celui d’une union durable, y compris celui de fonder une famille. Pourquoi, dès lors, fermer la reconnaissance légale de telles aspirations à une partie de la population, sous le prétexte d’une sexualité différente ? Obtenir cette reconnaissance n’est pas en déposséder qui que ce soit. Il s’agit d’amener ceux qui n’en bénéficient pas encore dans la communauté de ceux qui la détiennent, et d’apporter une protection juridique à des entités familiales existantes, à l’instar des familles ordinaires.
J’ai lu beaucoup d’argumentaires pour ou contre le mariage homo, sans oublier des témoignages qui m’ont ébranlé comme celui d’Irène Théry. Et ma perception a évolué. Je me suis rendu compte que je jugeais en fonction de mon histoire personnelle, des valeurs héritées de mon éducation, non pas en écoutant vraiment ceux qui désirent cette loi plus que tout.
De nombreux opposants croient de bonne foi s’en tenir à la raison, alors qu’ils sont mus par leurs représentations et leurs affects. Or il faut être honnête, une immense majorité des manifestants du 17 novembre et du 13 janvier tolèrent les homos dans un rôle unique, celui d’une instabilité affective et d’une sexualité débridée. Que ce rôle les fascine ou les repousse, il vient raffermir par contraste leur propre ancrage dans leur cellule conjugale et familiale, fût-elle recomposée ou abîmée. Mais le mariage ? Le désir de donner de l’amour à un enfant ? Ah non, faut pas pousser, qu’ils restent à leur place, ces homos !
Il faut un jour que le masque tombe. Les lois sur la famille et sur le couple ont considérablement évolué depuis le Code Napoléon, avec l’évolution de la société et  sa sécularisation. Et ce ne serait pas possible pour les homos ? Le mariage n’est pas qu’un contrat, il est aussi un symbole d’affirmation sociale d’une union, qu’elle soit féconde ou non. La société est en crise, le chômage explose, l’individualisme fait éclater les solidarités, mais lorsqu’on défile en masse, c’est contre un droit demandé par des homos. Cela fait beaucoup de coïncidences, non ? En 1984, la foule défilait pour défendre une de ses libertés : le droit à l’enseignement privé. En 2013, elle a défilé – dans la bonne humeur, soit – pour refuser un droit à d’autres. Après réflexion, et en conscience, j’ai donc choisi de soutenir le projet de loi sur le mariage pour tous.

*Photo : Max xx.

Slimane Zeghidour : Sans l’Algérie, il n’y aurait pas d’Opération Serval

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Slimane Zeghidour est grand reporter, essayiste, rédacteur en chef à TV5MONDE. Il a publié, entre autres, L’Algérie en couleurs, photos d’appelés 1954-1962, éditions Les Arènes, 2011.

Causeur. Après l’opération qui a mis fin à la méga-prise d’otages menée le 16 janvier sur le site gazier d’In Amenas, le gouvernement algérien a crié victoire. N’était-ce pas incongru, compte tenu des lourdes pertes parmi les otages et du grave échec des services de renseignement qu’a été l’attaque terroriste ?      
Slimane Zeghidour. Cette affaire est effectivement un condensé de toutes les failles qui émaillent la lutte que le régime algérien mène depuis vingt ans contre les groupes armés islamistes, et cela n’a pas complétement échappé aux médias. Même les journaux les plus favorables au pouvoir ont posé la question qui fâche : comment une colonne de véhicules chargés d’hommes, de vivres, de réservoirs de carburant et d’armes de tous calibres a-t-elle pu parcourir 1700 km de pistes allant du Mali à l’Algérie en passant par la Libye sans être repérée, avant d’occuper sans coup férir un site gazier majeur assurant un cinquième des exportations de gaz du pays ?
Surtout que le 9 janvier, les rebelles djihadistes avaient entamé leur mouvement vers Bamako et que, le 11, la France avait lancé l’opération « Serval »… 
Tout à fait ! Une semaine avant la prise d’otages, le Nord-Mali tout proche était la cible des avions de chasse français venus, à l’appel du chef de l’État malien par intérim, pour, justement, pourchasser les groupes armés qui y avaient établi un émirat obscurantiste coupable, entre autres, de garder en otages trois diplomates algériens enlevés dans le consulat à Gao. D’ailleurs, après la chute de Kadhafi, l’Algérie avait été la première à s’inquiéter du risque de voir refluer vers le Niger et le Mali les « moudjahidin » de la Légion islamique équipés des armes pillées dans les arsenaux de la Jamahiriya.
Voulez-vous dire que l’opération « Serval » a été préparée avec les Algériens ?
Laurent Fabius a déclaré avoir prévenu Alger de son déclenchement. Il a également annoncé en avoir obtenu l’autorisation de survol de son espace aérien. On voit mal la France déclencher une telle opération dans l’arrière-cour de l’Algérie sans, au minimum, la consulter.
Comment expliquer la surprise algérienne, le 16 janvier au matin ? 
On n’aura pas de sitôt la réponse à cette question et cela nourrit toutes les théories qui croient déceler la main du régime dans tous les coups fourrés qui défrayent la chronique depuis vingt ans ! Des « élucubrations » qui laissent de marbre un exécutif rompu à un indécrottable culte du secret hérité de la guerre d’indépendance.[access capability= »lire_inedits »]
Et vous, quelle est votre hypothèse ? Y a-t-il un « coup tordu » ?
On ne prête qu’aux riches… Cependant, le régime algérien est trop sophistiqué pour agir sans soupeser au trébuchet le rapport « qualité-prix » d’un quelconque « coup tordu ». D’autant plus si un tel coup frappe dans leur chair des partenaires de premier ordre comme les États-Unis, le Japon, le Royaume-Uni et la France. Bref, ce n’est pas totalement exclu mais ça me semble peu probable…
En tout cas, les djihadistes se sont attaqués à un gros morceau…
Et comment ! Ce qui est tout à fait inédit, avec In Amenas, c’est que, pour la première fois, un site gazier ou pétrolier est pris pour cible. C’est un tabou qui vient d’être brisé. En vingt ans de guerre, les groupes armés n’ont rien épargné, usines, ports, aéroports, casernes, jusques et y compris le palais du gouvernement, le siège de l’ONU et l’Académie interarmes de Cherchell, le Saint-Cyr algérien, mais jamais, auparavant, ils n’avaient attenté aux sites pétroliers ou gaziers. Cette « immunité » accordée à la principale source de devises du pays a éveillé très tôt le soupçon d’un « double jeu » du régime vis-à-vis des « hordes terroristes »… On peut donc imaginer qu’il y a eu un « deal » implicite, les uns acceptant d’épargner les sites pétroliers et gaziers et les autres de laisser vivoter les djihadistes « réalistes » au lieu de les pourchasser sans trêve. Si un tel « accord » a pu exister – et ce n’est pas impossible – il vient d’être rompu.
Mais comment expliquez-vous que le pouvoir ait été, cette fois, si peu critiqué ?
En s’en prenant aux « bijoux de la famille », les djihadistes ont offert à l’armée l’occasion de se réhabiliter. Malgré les dizaines de victimes, l’assaut a suscité un élan populaire d’une ferveur inédite depuis l’indépendance. C’est qu’à In Amenas, et plus d’un éditorialiste l’a souligné, les soldats n’ont pas défendu un pouvoir contesté mais l’intégrité du pays, le patrimoine national, bref, la « patrie ». D’où l’approbation unanime du recours à la force, quel qu’en fût le coût.
L’armée est félicitée, mais le régime ?  Après les interrogations suscitées par la prise d’otages, le pouvoir pourrait-il s’en sortir en se cachant derrière l’armée ? 
La société n’est pas dupe, et le régime s’y est résigné. L’attaque d’In Amenas va quand même obliger le pouvoir à revoir en profondeur non seulement le dispositif d’alerte en vigueur mais également et surtout toute sa politique vis-à-vis du Sud algérien.
Autrement dit, Alger ne pourrait plus traiter le Sud en « pompe à fric » sans investir dans le développement ? 
Oui ! La moitié sud du pays − soit l’équivalent de l’Italie, de la France et de l’Espagne réunies − qui recèle les trois quarts des revenus de l’État, abrite à peine un demi-million d’habitants. La wilaya d’Illizi, qui englobe In Amenas et  qui est vingt-huit fois plus vaste que le Liban n’a, quant à elle, que 60 000 âmes. L’écart entre l’importance stratégique de cette vaste région et son niveau de prise en charge par le pouvoir central n’est plus tenable.
On parle de l’instabilité de la région  comme l’une des répercussions de la chute de Kadhafi. En même temps,  certains acteurs du chaos sahélien, et notamment AQMI, sont des « produits dérivés » des « années noires » en Algérie…
L’un n’exclut pas l’autre ! Le Sahara, cet océan de sable aussi grand que la Chine, a toujours été le refuge de tous les dissidents, mystiques ou brigands, hérétiques ou gens de sac et de corde. C’est une muraille de Chine horizontale dont le Sahel ou « rivage » en arabe, la zone grise qui à la fois sépare et relie Afrique « noire » et « blanche », reste le ventre mou. Aujourd’hui, ce Sahel est le nouvel Eldorado ou petits et grands affûtent leurs armes… Parmi eux, c’est notoire, des vétérans algériens qui ont d’abord fait le coup de feu en Afghanistan, avant de retourner leur kalachnikov contre leurs concitoyens déclarés « mécréants »… Les « cerveaux » de l’opération d’In Amenas sont des Algériens, quand bien même les Tunisiens étaient-ils plus nombreux parmi les assaillants, si l’on en croit la version officieuse. Pour les militaires algériens, Belmokhtar et consorts ne sont que de vieux chevaux de retour.
Les problèmes sécuritaires de l’Algérie ne se cantonnent pas au Sud. Pas une semaine ne passe sans qu’on annonce un accrochage aux environs de Tizi Ouzou, des terroristes abattus, des embuscades et des faux barrages… Comment expliquez-vous ce bouillonnement en Kabylie ?
La Kabylie fut et reste la caisse de résonance de l’Algérie. Loin d’être une contre-société ou un pays dissident, elle est le un chaudron en fusion de toutes les tensions qui secouent le pays profond. Tous les réseaux, tous les cercles y ont leurs relais, des djihadistes aux « éradicateurs » laïcistes en passant par les féministes, les islamistes légaux, les socialistes, les arabistes, les francophiles. Qu’un terrorisme de « basse intensité » y subsiste encore montre aussi qu’il n’est pas aussi résiduel qu’on le dit. Quand l’Algérie a la fièvre, c’est la Kabylie qui tousse …
La question kabyle rappelle que, au-delà de l’islamisme, un autre problème  traverse la région et tout particulièrement le Sahel : les minorités. Dans la crise actuelle au Mali, il s’agit surtout de la question touarègue. Quelle est la politique touarègue de l’Algérie et quel bilan peut-on en tirer ?  
Sur le million et demi de Touareg, presque un million vivent au Niger, un demi-million au Mali et 100 000 seulement en Algérie. Mais en même temps, l’Algérie est le seul des trois pays à partager avec eux un substrat culturel berbère. Qui plus est, de par son envergure, l’État algérien a pu offrir à « ses » Touareg un niveau de vie sans équivalent chez les voisins. Tamanrasset, avec son aéroport international, ses hôpitaux et son université, est déjà la « capitale » touarègue de facto. Alger a également formé deux générations d’officiers, de diplomates et de hauts fonctionnaires tant maliens que nigériens, qui n’ont pas tous forcément rompu le contact avec leurs anciens instructeurs ou leurs camarades de promotion.
L’Algérie a donc un rôle particulier à jouer et plusieurs atouts pour le remplir. Comment voyez-vous donc la suite diplomatico-politique de l’opération « Serval » et, plus généralement, l’avenir proche du Sahel ?  
Dans l’immédiat, on a ressorti des cartons le projet d’ériger une barrière électronique à la manière de celle qui sépare les États-Unis du Mexique pour mieux contrôler les passages.
Quant à l’opération « Serval », il est encore trop tôt pour savoir si l’Algérie est un partenaire actif de la France ou un simple voisin du Mali, spectateur plus ou moins dubitatif de la crise. Depuis l’indépendance, Alger a poursuivi le même but : être le grand frère des États africains. D’où un soutien résolu à tous les leaders indépendantistes, Nelson Mandela au premier chef. Les accords de paix entre l’Ethiopie et l’Érythrée ont été signés à Alger en 2000. Idem pour l’interminable conflit qui oppose le pouvoir central malien aux rebelles touareg : l’État algérien aura ainsi réussi à leur faire parapher d’abord des Accords de Tamanrasset, en 1991, suivi des Accords d’Alger en 2006. Fort d’un tel entregent, le voisin algérien aura forcément son mot à dire sur l’avenir du Mali.[/access]

*Photo : aheavens.

Usine Goodyear d’Amiens : Taylor-Montebourg, le choc des titans

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C’est une missive assez pittoresque que publient ce matin nos confrères des Echos : la réponse du PDG de Titan – un fabricant américain de pneumatiques – à Arnaud Montebourg – un ministre français du redressement productif. Celui-ci avait contacté celui-là afin qu’il reprenne le site Goodyear d’Amiens-Nord promis à la fermeture par son propriétaire actuel.
On savait déjà depuis une bonne semaine que Maurice M. Taylor, le PDG du groupe américain, avait décliné l’offre et l’avait fait savoir au ministre, lequel avait lui-même annoncé cette mauvaise nouvelle aux médias et aux intéressés. Ce qu’on ignorait, en revanche, c’était la teneur de cette déclaration de non-amour. Morceaux choisis :
« J’ai visité cette usine plusieurs fois. Les salariés français touchent des salaires élevés mais ne travaillent que trois heures. Ils ont une heure pour leurs pauses et leur déjeuner, discutent pendant trois heures et travaillent trois heures. Je l’ai dit en face aux syndicalistes français. Ils m’ont répondu que c’était comme ça en France »
Monsieur, votre lettre fait état du fait que vous voulez que Titan démarre une discussion. Vous pensez que nous sommes si stupides que ça ? Titan a l’argent et le savoir-faire pour produire des pneus. Qu’a le syndicat fou ? Il a le gouvernement français.».
« Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin. Vous pouvez garder les soi-disant ouvriers. ».
Depuis que cette lettre est publique, les indignations montent de toutes parts. Indignation à ma droite, contre le « syndicat fou » CGT, qui condamne à mort les usines, voire contre ces feignasses d’ouvriers français qui sifflent du Cristal Roederer à la chaîne pendant que les petits actionnaires ont des sueurs froides. Indignation à ma gauche contre le cynisme de ce malotru ultralibéral qui traîne dans la boue notre modèle social.
Alors laquelle de ces deux indignations est la plus légitime ? À mon avis, les dedroites gagnent dans un fauteuil, car sur ce coup-là, ils sont logiques avec eux-mêmes. Les degauches sont plus mal pris. En posant comme préliminaire la question des coûts salariaux et en vantant les mérites de la mondialisation forcément bénéfique pour le client, Maurice M. Taylor ne fait-il pas que reprendre, avec ses mots du Midwest à lui, deux idées chères aux socialistes modernes qui nous gouvernent ? 

Tunisie : les deux faces d’Ennahda

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tunisie ennahda salafistes

À Tunis et auprès de ses sympathisants français, l’assassinat de Chokri Belaïd n’en finit pas de déchaîner les passions. Celui qui servait de porte-voix médiatique au « Front populaire » tunisien, agglomérat de petites formations de la gauche radicale, faisait figure de symbole, tout particulièrement aux yeux des salafistes qui, non contents de s’en prendre aux mausolées populaires, aux libres penseurs et aux femmes, avaient juré de ramener son scalp, comme nous le rappelait opportunément Antoine Menusier.

Si on ne connaît toujours pas l’identité des tueurs, leur mobile ne fait aucun doute : mettre l’opposition frontale aux islamistes en émoi en ciblant sa voix la plus forte. Il est donc plus logique d’imputer la responsabilité du crime à la mouvance salafiste, à défaut d’accuser le parti au pouvoir Ennahda qui doit aujourd’hui gérer sa première grande crise gouvernementale, que d’imaginer un coup monté par d’anciennes barbouzes benalistes  voulant mettre le pays à feu et à sang (encore que…).
Le corps de Belaïd à peine refroidi, le chef du gouvernement Hamid Jebali a répondu aux manifestations anti-islamistes en annonçant vouloir former un gouvernement apolitique, constitué de purs technocrates en lieu et place de l’attelage improbable qui gouverne le pays. Quoique majoritaire en voix et en sièges, tant pour des raisons d’arithmétique politicienne qu’afin de se forger une image plus consensuelle, Ennahda a en effet dû s’associer au Congrès Pour la République (CPR) du président Marzouki ainsi qu’au parti Takatoul du président du Parlement, deux mouvements de centre-gauche, pour composer le cabinet issu de l’élection de la Constituante en octobre 2011. Mais Jebali a beau clamer ses désirs de dialogue, la rue islamiste – ennahdistes et salafistes confondus – et son propre parti lui ont dit niet : pas question de renoncer à la légitimité des urnes pour acheter la paix sociale. Cortège contre cortège, Tunisiens séculiers et barbus ont pu se compter tandis que prévalait le statu quo gouvernemental. Malgré tous ses efforts, Jebali n’avait pas avancé d’un pouce jusqu’à sa démission d’hier soir, les médias mettant massivement son impuissance sur le compte du chef spirituel d’Ennahda, le cheikh Rached Ghannouchi, censé incarner l’aile dure du parti de la renaissance islamique.

À y regarder de près, la donne semble un peu plus compliquée. Primo, la crise de l’exécutif consécutive à la mort de Belaïd touche avant toute chose les alliés « laïcs » d’Ennahda, qui perdent de plus en plus de plumes politiques à force de se vouloir à voile et à vapeur. Ainsi du CPR qui vient de perdre la moitié de ses troupes après la défection de son secrétaire général, moins islamo-compatible que son ambitieux fondateur Marzouki. Fait sans précédent depuis la révolution de janvier 2011, le général Rachid Ammar, le chef d’Etat-major des armées – qui fit preuve d’une bravoure et d’une présence d’esprit inégalées lors de la chute de la maison Ben Ali – est dernièrement sorti de son devoir de réserve pour publiquement tancer un membre du gouvernement. La faute en incombe à Slim Ben Hmidane, ministre CPR des « Domaines de l’Etat », lequel avait évoqué des propos que le général aurait prétendument tenus en plein conseil des Ministres. Fort de son image de gardien de la révolution, Ammar a infirmé la version du ministre et fait part de sa vive préoccupation face à la situation sécuritaire. Un épisode anecdotique qui en dit long sur la fébrilité des gouvernants tunisiens, le doigt sur la couture du pantalon dès que les forces de sécurité interviennent. Vingt ans après, le scénario-catastrophe de l’annulation des élections algériennes de 1991 remportées par les islamistes du FIS reste sans doute dans toutes les têtes…
Secundo, la mouvance islamiste tunisienne a diversement réagi à l’attentat contre Belaïd. D’aucuns pointent l’éternel double langage de Ghannouchi, qui entonne un refrain démocratique devant l’Occident et parle charia dans le Golfe. D’autres parlent du premier ministre démissionnaire Jebali comme d’un « modéré », « pragmatique » ouvert au compromis. En fait, sous la pression des quelques milliers de salafistes sabre au clair arborant l’étendard noir flanqué de la seule devise « Mohamed est l’Envoyé de Dieu », Ennahda balance perpétuellement entre deux registres. D’où le désaccord parfait entre Jebali et Ghannouchi, savamment mis en scène par les deux protagonistes. D’un côté, le discours raisonnable et rassembleur du gestionnaire des affaires courantes quotidiennement confronté aux affres du pouvoir partagé. De l’autre, les imprécations non dénuées de références aux droits de l’homme (ce qui devrait faire réfléchir les chantres de l’universalisme aveugle…) d’un Rached Ghannouchi gardien de l’orthodoxie islamiste, qui s’adresse prioritairement à la base radicalisée de ses troupes. Cette ambivalence permanente a été brillamment décryptée par Michaël Bechir Ayari dans son article sur « le dire et le faire d’Ennahda », au sein de l’excellent ouvrage collectif dirigé par Samir Amghar, Les islamistes au défi du pouvoir. Sans remettre en cause la sincérité des uns et des autres, rappelons que leurs rôles politiques[1. Au risque de renoncer aux envolées lyriques, rappelons que nulle morale individuelle n’entre en ligne de compte quand il s’agit de politique.] respectifs leur font jouer des partitions sensiblement différentes, malgré leur substrat idéologique commun. Par-delà ses contradictions, le peuple d’Ennadha persiste à braver les regards occidentaux : d’après un récent sondage, malgré l’usure du pouvoir, le parti islamiste se hisserait toujours à la première place du podium en cas d’élection, devant le bloc néo-bourguibiste L’Appel de la Tunisie.

Tout ceci ne nous dit pas qui a tué Chokri Belaïd, quand auront lieu les prochaines élections, ni quand un nouveau gouvernement sera formé et un projet de Constitution adopté. Rien n’est joué, d’autant qu’une majorité absolue de Tunisiens rechigne à enterrer les acquis du bourguibisme – Code du statut personnel et autres droits de la femme – dans un linceul vert et noir.

*Photo : Thierry Brésillon.

Sionistes contre sionistes

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La démocratie, c’est la démographie – donc un peu la sociologie. Dans le cas israélien, grâce à l’extrême représentativité du mode de scrutin, national (le pays considéré comme une circonscription unique) et à la proportionnelle, la Knesset est une photographie fidèle du pays. Ce qui signifie notamment que le vainqueur est celui qui fait le plus d’enfants…
Si la droitisation annoncée n’a pas eu lieu, le message politique des élections du 22 janvier est loin d’être clair ; en revanche, les urnes ont dessiné un profil assez net des quatre tribus qui composent la société israélienne : les laïques sionistes, les religieux nationalistes, les ultra-orthodoxes et les Arabes israéliens (restés sur leur terre natale après la guerre de 1948 et leurs descendants).
Les deux premières tribus constituent l’essentiel de la nation israélienne, en grande majorité juive et sioniste. Les ultras (10-15 %) se partagent entre adeptes d’une existence communautaire séparée et partisans d’une certaine coopération avec les institutions étatiques et la société. De leur côté, les Arabes (quelque(s) 15 à 20 % de la population) cultivent leur identité propre et vivent dans une société parallèle, tout en « s’israélisant », du point vue économique et culturel.
Chacune de ces tribus affiche donc sa propre idée de la République. Les Arabes préféreraient une république « à la française », ce qu’on appelle en Israël « un État de tous ses citoyens », qui reviendrait à effacer le caractère juif de l’État et à transformer Israël en État binational. Quant aux ultra-orthodoxes juifs, ils sont en quelque sorte apolitiques. L’essentiel pour eux est de vivre pleinement leur religion, l’État jouant le rôle de « gardien » de leur communauté. Leur contre-société, fondée sur un modèle développé en diaspora au long des siècles, n’a guère besoin d’un État juif, voire d’une société à majorité juive, pour survivre et prospérer, et aussi longtemps qu’un État quelconque – au mieux, bienveillant ou, au pire, indifférent – s’occupe de « l’intendance », ils demandent seulement qu’on les laisse tranquilles.[access capability= »lire_inedits »]
Idéologiquement et politiquement, ce sont les deux tribus sionistes – les laïques et les religieux nationaux – qui détiennent l’hégémonie politique et culturelle au sein de l’État et des  institutions israéliennes. Or, leurs conceptions du sionisme et du politique, de la société et de l’État, divergent profondément. La tribu laïque, une grosse moitié de la population, se considère comme l’héritière des pères fondateurs qui, de Herzl à Ben Gourion, ont élaboré et appliqué le projet idéologique et politique qui a abouti à la création d’un État-nation juif.
Pour la tribu des religieux nationalistes, partenaires marginaux des sionistes laïques jusqu’aux années 1970, la création de l’État d’Israël, en 1948, n’a pas incarné un aboutissement mais à peine une esquisse, ouvrant un cadre politique dénué de sens auquel il faut en donner un. La victoire de 1967 et les retrouvailles avec des sites bibliques mythiques, tels Jérusalem ou Hébron, dans un premier temps, puis la crise morale provoquée par la guerre de 1973, dans un second temps, leur ont ouvert un boulevard.
Ainsi, leur grand œuvre, la colonisation de la Cisjordanie – entamée en 1968 mais vraiment lancée en 1974-1975 –, représente avant tout un projet visant à tracer le chemin à la société israélienne et à la transformer. À leurs yeux, les Palestiniens sont tout au plus les victimes collatérales de leur rêve : créer sur les collines bibliques, sites des événements historiques et mythiques, une parfaite alternative juive à la république laïque fondée sur le littoral méditerranéen par Ben Gourion. Depuis quatre décennies, la lutte morale et politique entre les colonies et Tel Aviv structure la politique israélienne, comme l’ont encore montré les résultats des dernières élections. Mais si, jusque-là, leurs différends politiques se focalisaient sur les frontières de l’État, cette fois-ci, le débat a porté sur le projet israélien lui-même.
À la sortie des urnes, deux projets sionistes se font désormais face : d’un côté, le centre politique et géographique du pays revigoré par le score de Yaïr Lapid ; de l’autre, les religieux nationalistes, menés par Naftali Bennett, qui ont doublé leur poids électoral. Benyamin Nétanyahou conservera son poste de Premier ministre, mais ce sont les électorats et les idées de Lapid et de Bennett qui imposent les termes du futur débat politique : Israël va-t-il prendre le chemin de Tel Aviv ou celui des collines ?
Pour Lapid, la réponse est claire : l’État doit s’occuper en priorité du niveau et de la qualité de vie des Israéliens, revendication portée, pour l’essentiel, par la tribu laïque dont les enfants étaient aux premières lignes du mouvement de contestation sociale de l’été 2011 : logement abordable, coût de la vie et libertés individuelles. Or, Lapid sait parfaitement où puiser les ressources nécessaires pour répondre à ces exigences : dans les fonds consacrés aux colonies et à la Défense. Par ailleurs, au-delà de coupes cosmétiques, un véritable changement dans l’ordre des priorités budgétaires passe obligatoirement par le règlement des contentieux avec les voisins arabes. Autrement dit, le grand projet des religieux nationalistes se révèle incompatible avec les intérêts de la tribu laïque.
Quant à Naftali Bennett, il a compris que la pérennisation des acquis engrangés par les colons ces dernières années dépendait de sa capacité à « gagner les cœurs » des électeurs de Lapid. Reste que, malgré son habileté et son parcours exceptionnel – officier des forces spéciales et entrepreneur dans la haute technologie – il aura du mal à faire le grand écart entre Tel Aviv et Hébron, entre une classe moyenne plutôt laïque et pluraliste, soucieuse de qualité de vie, et une communauté de plus en plus fermée, engagée dans une double fuite en avant : elle entend se montrer plus juive que les ultra-orthodoxes et plus sioniste que les héritiers idéologiques des fondateurs de l’État…
Le contexte géopolitique actuel – crises syrienne et égyptienne, division inter-palestinienne – n’est pas propice à de véritables négociations de paix. En attendant, le projet messianique des religieux nationalistes est de plus en plus considéré comme un problème au sein même de la société israélienne. Alors que les élections du 22 janvier n’ont pas permis de trancher, on ne sait pas, à terme, laquelle des deux républiques l’emportera. Ce qui est certain, en revanche, c’est que de l’issue de cette lutte dépendent à la fois la géographie d’Israël et la suite de son histoire.[/access]

*Photo : 1yen.

Goodyear : Lettre à monsieur Grizzly

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goodyear montebourg titan

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Cher Monsieur Grizzly[1. Surnom donné par Maurice M. Taylor aux Etats-Unis. Le patron de Titan a vertement refusé de reprendre l’usine Goodyear d’Amiens, sur le point de fermer ses portes.],

Vous avez fait fort, très fort. Je voulais vous remercier pour la lettre que vous avez envoyée à Arnaud Montebourg à propos de l’usine Goodyear d’Amiens Nord, cette usine qui vous a tant traumatisé. Savez-vous qu’Amiens Nord est un coin connu chez nous pour ses émeutes, en plus des ouvriers qui se gobergent dans le chômage technique ou les allocations de notre pays surmutualisé ? On a en beaucoup parlé à un moment, de ces émeutes, pour dire que c’était quand même honteux tous ces voyous qui cassaient et brûlaient. Et malheur à celui qui aurait osé une ébauche d’explication en invoquant la situation de l’emploi à Amiens et dans les environs. Celui-là aurait été lapidé comme un gauchiste irresponsable, adepte de la culture de l’excuse. Puisque c’est bien connu, dans le nouvel évangile conservateur, la violence des banlieues est ethnique, uniquement ethnique, forcément ethnique.
Oui, merci, monsieur Grizzly. Vous avez été insultant, cynique, caricatural. Plus proche du pamphlétaire que du patron responsable que vous vous targuez d’être. Mais je voulais tout de même vous remercier. Vous avez réussi un exploit. Parfois, quand on est de gauche comme moi, c’est-à-dire contre votre réel qui n’est jamais qu’une construction idéologique, on se dit parfois : « Et si je menais un combat perdu d’avance ? Si finalement je me cantonnais à un antilibéralisme incantatoire ? Si finalement j’étais dans la caricature, moi aussi. Si la solution raisonnable, ce ne serait pas d’accepter la loi du marché avec un soupçon de régulation. Si ça se trouve, la lutte des classes, c’est complètement idiot. Même des ministres PS le disent… Le patron et l’ouvrier ne sont pas des ennemis. L’un donne du travail à l’autre et tout le monde produit des richesses pour le plus grand bien de la société. Il suffirait juste de savoir placer le curseur de la redistribution de manière acceptable en sachant que si l’ouvrier vend sa force de travail, c’est le patron qui prend les risques. Mais tout ça pourrait se régler entre gens de bonne compagnie avec des syndicats responsables et des organisations patronales humaines ».
Oui, l’air de rien, il est comme ça l’homme de gauche, contrairement à l’idée que vous vous en faites. Il a des doutes, il se pose des questions, il faut dire qu’il est tellement habitué à penser de façon minoritaire dans un monde qui se droitise depuis quarante ans  à cause d’une crise qui a tout fragmenté et  a transformé la société en une guerre de tous contre tous, qu’il a presque honte de continuer à croire que la prévention vaut mieux que la répression, qu’un haut niveau de protection sociale est  la moindre des choses dans des pays riches, que les acquis sociaux ne sont pas des privilèges mais des victoires obtenues de haute lutte. Oui, figurez-vous, monsieur Grizzly, que si on en n’est pas encore à faire travailler les enfants soixante heures par semaine, en France, c’est qu’il a fallu à chaque fois que les « syndicats fous », je vous cite, mettent le couteau sous la gorge à tous les comités des forges de toutes les époques, que rien ne s’est obtenu sans révolutions ou sans négociations obtenues par un rapport de force dans la rue et les usines, le dernier grand bond en avant en la matière étant finalement les accords de Grenelle de 68. Le patronat devrait parfois se dire qu’il a les syndicats qu’il mérite, monsieur Grizzly, la violence du faible ne faisant que répondre à celle du fort.
Alors vous comprenez bien que votre lettre est une divine surprise, une piqûre de rappel, un électrochoc qui va remobiliser les adversaires de votre vison du monde, un monde plein d’ouvriers fainéants, de syndicats irresponsables, un monde où des ouvriers français sont une variable de gestion que vous n’hésiterez pas à gommer en allant faire travailler des chinois.
Méfiez-vous tout de même, monsieur Grizzly, un jour le stalinocapitalisme chinois lui aussi aura ses mouvements sociaux, ses ouvriers qui estimeront que l’esclavage n’est pas une fatalité pour accroître votre marge bénéficiaire.
Oui, monsieur Grizzly, avant votre lettre, on aurait presque pu croire que les patrons ou les financiers commençaient à se rendre compte que ça ne pouvait plus durer. On oublie que la célèbre phrase de Warren Buffet sur la guerre de classes que les riches sont en train de gagner est un constat angoissé et on se souvient qu’il y a quelque jours à Davos, le grand spéculateur repenti Georges Soros, devenu philantrope, admettait que les marchés financiers fonctionnaient de manière totalement irrationnelle depuis 2008.
Et vous voilà, avec vos gros sabots, vos insultes, votre morgue. Vous êtes énervé, je vous comprends. Il y a cet avocat du « syndicat fou », Fiodor Rilov, qui a aussi défendu les « Conti » et qui a fait casser depuis cinq ans devant la justice tout vos plans sociaux. Et vous oubliez de dire que si les ouvriers de cette usine travaillent aussi peu, c’est que Goodyear a volontairement  fait baisser la production pour justifier la fermeture du site. Eh oui, foutu pour foutu, avec le « syndicat fou » et Fiodor Rilov, Goodyear devra raquer un max pour le plan social. Ca énerve comme s’il s’agissait de vous, hein ?
Consolez-vous, si l’usine Goodyear est trop chère à votre goût, à défaut de la reprendre, vous trouverez toujours en France des masochistes qui adorent prendre des coups de pieds au cul de la part des étrangers. Récemment,  Goldman Sachs, des potes à vous sans doute, proposait sans rire une baisse d’un tiers des salaires pour relancer l’économie française. Quand on gagne 10 000 euros par mois, why not ? Mais quand on en gagne 1000, ça sent le mobil-home et la tuberculose, non ?
Mais enfin, monsieur Grizzly, vous avez même réussi à gêner aux entournures madame Parisot, c’est dire votre talent. Voilà la patronne des patronnes elle-même qui juge vos propos « inacceptables ». C’est bien la première fois qu’elle parle comme ça d’un patron. Décidément, monsieur Grizzly, chapeau !

*Photo : Laffitte-m/Presse IndéPicarde.

Arrêt-maladie : y aurait-il comme une carence chez nos amis socialistes ?

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Dis-moi pour qui tu votes, et je te dirai à quelle sauce tu seras mangé. D’un côté, certains éléphants du PS rêvent tout haut de sucrer leurs allocs aux cadres sup’ à famille nombreuse. C’est vrai quoi, non seulement ces gens-là votent souvent UMP, vont rarement voir les films de Guédiguian et défilent le dimanche avec Barjot, mais en plus ils se reproduisent comme des lapins aux frais du peuple français. Et on voudrait que les forces de progrès restassent de glace ?
D’un autre côté, on apprend ce matin dans une interview publiée par Les Echos que la ministre de la Fonction publique Marylise Lebranchu va supprimer le jour de carence pour les fonctionnaires en arrêt-maladie. Cette disposition instaurée en fin de mandat par le gouvernement précédent avait pour objectif de permettre à la Sécu d’économiser 200 millions d’euros. Elle avait aussi, dixit les professeurs Fillon et Pécresse, une forte valeur morale ajoutée puisqu’elle répondait à un évident « souci d’équité », les travailleurs du secteur privé étant déjà ponctionnés, eux, de trois jours de salaire non payé en cas de gros bobo.
Oui mais voilà, Marylise Lebranchu juge cette mesure « injuste, inutile et inefficace ». Et entend donc la supprimer, pour la plus grande satisfaction des fonctionnaires, dont une large majorité avait soutenu la gauche aux élections de l’an dernier, tout comme l’avaient fait la plupart de leurs syndicats.
Il va de soi que je ne suis pas à priori hostile à cette abrogation. Mais j’ai du mal à comprendre que si cette ponction est aussi « injuste, inutile et inefficace » que le dit Madame Lebranchu, un gouvernement de gauche n’ait pas commencé par s’en prendre aux trois jours de carence des travailleurs du privé, qu’on aurait pu ramener à un seul jour, pour que tout le monde il est pareil. Chez nos amis du PS, on n’a que le mot « égalité » à la bouche, non ? Ah, on me signale dans l’oreillette que ces dernières années, les salariés du privé, prolos compris, ont tendance, eux, par contre, à mal voter…

« Les ennemis jurés de l’intelligence tunisienne »

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chokri belaid tunisie

chokri belaid tunisie

Assassiné devant son domicile le 6 février dernier, Chokri Belaïd était un symbole de l’opposition au gouvernement tunisien dominé par le parti islamiste Ennahda. Isabelle Kersimon a sélectionné les passages les plus marquants du réquisitoire contre Ennahda qu’il a tenu à l’antenne de Nessma TV le 23 janvier 2012, en réaction à une série d’agressions commises par des islamistes contre des personnalités de la société civile tunisienne. Si ses propos ne nous donnent pas le nom du meurtrier de Belaïd, ils indiquent sans doute le mobile qui l’a poussé à commettre cet acte odieux.
« Ces gens-là ont avec Ben Ali une caractéristique fondamentale commune : les deux parties sont des ennemis jurés de l’intelligence tunisienne. Ils n’aiment pas l’intelligence tunisienne. Ils aiment plutôt niveler, en répandant systématiquement l’ignorance ! Deuxio : ce qui s’est passé aujourd’hui, en ce qui concerne Nessma TV[1. Lundi 23 janvier 2012, une foule de fanatiques se masse à Tunis autour du tribunal qui jugeait Nessma TV et son directeur pour la diffusion du film anti-islamiste Persépolis. À leur sortie de l’audience, avocats, journalistes et intellectuels ont été pris à parti, conspués et agressés par la foule venue soutenir le procès intenté contre la chaîne.], ne peut être dissocié des batailles fondamentales. (…)
Aujourd’hui en Tunisie, nous sommes à la croisée des chemins dans le parcours révolutionnaire. Vous avez évoqué le 14 janvier. Eux, dans ce parcours révolutionnaire étaient absents, n’y ont pas participé. Et moi aujourd’hui, en tant qu’avocat, je suis triste. Parce que ceux qui ont voulu m’agresser aujourd’hui, agresser les avocats (moi je suis sorti du tribunal sous la protection de mes confrères, alors que la police regardait passivement). La police de M. Ali Larayedh regardait passivement. Moi je vais engager des poursuites contre lui, Ali Larayedh.
Il y a parmi ceux qui voulaient m’agresser des gens pour qui j’ai plaidé, et plaidé à un moment où ils ne trouvaient aucun islamiste pour les défendre. Et j’ai été ciblé par la police de Ben Ali pour avoir défendu ces gens-là et dénoncé, moi et quelques confrères, la question de la torture. Et nous étions, au Barreau tunisien, une infime minorité à oser pareille chose. Aujourd’hui, ils se laissent « charger » parce que ennemis de l’intelligence. Ce qui s’est passé aujourd’hui est dangereux, parce que le credo du 14 janvier est Liberté et Dignité. La liberté n’a de sens que structurée autour de sa valeur centrale, et cette valeur réside dans le respect de la diversité et le droit de chacun à la différence. Tel droit va de pair avec les libertés de pensée, d’expression, de conscience et de croyance, et – chose très importante – la liberté d’accès à l’information, mais aussi la liberté de la recherche universitaire, et bien plus importante encore : la liberté de création.
Et là, oublions Nessma TV. Ce qu’elle a diffusé est un film. Un film, un poème, une œuvre théâtrale, une chanson, aucun magistrat sur terre n’est compétent pour statuer là-dessus. La création artistique et littéraire s’évalue et se corrige par les critiques spécialisés dans ces domaines, et non pas par les tribunaux. Ces gens qui veulent imposer leur censure comptent nous engager dans l’ère de la Hisba (code draconien de censure religieuse), comme c’est le cas actuellement en Egypte. Ils veulent faire régresser la Tunisie qui est gouvernée par un système judiciaire civil datant de plus d’un siècle. Rappelons-leur ceci, pourquoi pas ? Qu’ils se souviennent que ce pays nous a donné Mohammed Ben-Arafa Al-Ouirghimmi qui a interdit l’esclavagisme il y a plus de cinq cents ans, avant les Anglais et les Américains, entre autres.
Ce pays a été le premier dans le monde arabe à adopter une Constitution civile. Ce pays nous a donné le plus grand mouvement d’émancipation et de lumières. (…)
Donc c’est une lutte entre deux orientations, qui se poursuit aujourd’hui. D’une part une force rétrograde, passéiste, avec sa culture de la mort, sa violence, sa négation de l’autre, sa pensée unique, sa couleur unique, son souverain unique et sa lecture unique du texte sacré, laquelle interdirait même l’exercice de la profession d’avocat. Et d’autre part la pensée qui plaide l’humain, qui évolue dans une perspective plutôt relativiste. Une pensée qui voit dans la Tunisie un jardin abritant mille fleurs et autant de couleurs.
Nous pouvons diverger dans la diversité, mais dans un cadre civil, pacifique, démocratique. Diverger dans la diversité, oui ! Parce que moi je les aurais soutenus s’ils étaient venus ici pour faire une déclaration contre Nessma TV. C’est leur droit. S’ils avaient distribué des tracts à l’avenue Bourguiba, ç’aurait été leur droit. S’ils avaient rédigé un article, organisé une manifestation pacifique, ç’aurait été leur droit. C’est cela le droit à la différence, vu que nous ne pouvons pas être comme eux.
Mais de là à agresser des gens, à ameuter des foules, et j’ai vu aujourd’hui un gosse de 15 ans devant le tribunal, un adolescent qu’on a dû faire sortir de son école pour le monter contre l’élite du pays et l’autoriser à prononcer contre tel ou tel le Takfîr (sentence d’apostasie) et la proscription : voilà ce qui procède exactement de la Sainte Inquisition ordonnée par les prêtres du Moyen Age.
C’est pourquoi la question dépasse ce que leur rhétorique appelle « violence restreinte ». Et la symbolique de la violence, qu’en dites-vous ? Qui est systématiquement ciblé par cette violence ? Un : la presse. Ce qui s’est passé aujourd’hui est un examen éprouvant la résistance des médias tunisiens. Il n’y a pas de démocratie sans pouvoir médiatique pluraliste, démocratique et libre. Pouvoir qui prend à sa charge la volonté du peuple de tout contrôler. Tout contrôler, c’est-à-dire la tête du pouvoir, les institutions, les partis politiques, les associations, la culture, l’idéologie dominante…
Deuxième catégorie ciblée par la violence : les défenseurs des droits de l’homme, et en particulier les avocats. C’est-à-dire la voix qui avait le plus de mordant sous Ben Ali, opposée à sa dictature. Troisième catégorie : les universitaires, la cervelle de la Tunisie qu’on veut anéantir à travers l’Université. Exemple type ici : l’université de la Manouba, forteresse de génie qui nous a donné le gratin des intelligences, la pléiade des meilleurs cadres du pays. Ces constellations d’intelligence sont la fortune inappréciable du pays. Cinquième cible de violence : l’institution éducative, parce que système nerveux de la société. Ils veulent le paralyser. Sixième cible : le génie artistique (…)
Je vous l’ai bien dit dès le départ : ces gens sont les ennemis jurés de l’intelligence. Ils veulent que la Tunisie soit abrutie. Ce pays, comme chacun le sait, n’a pas de richesses premières. Notre unique capital, c’est l’intelligence. Nous n’avons pas de pétrole, et Dieu merci ! Parce que si nous avions eu cette ressource pétrolière, nous ne serions pas moins abrutis que les riches du Golfe arabe. Ce pays n’a pour manne de richesse que le capital de l’intelligence humaine. Et ce que nous avons acquis en commun, ce qui nous a permis aux uns et aux autres de cohabiter malgré tout dans ce pays.
La violence qui s’institutionnalise avec ces gens est conforme au projet tyrannique. C’est pourquoi je tiens à montrer du doigt ceux qui en assument la responsabilité. Quand le chef du gouvernement formule des excuses, et à une personne, nous lui disons « non monsieur, il n’y a pas qu’une seule personne ni cette seule circonstance qui réclament des excuses. Où est votre devoir, votre responsabilité ? Les lapsus et demandes d’excuses, nous en avons entendu des tonnes ! Sommes-nous en face d’institutions ou d’un pouvoir absolutiste ? »

Sociétalistes de tous les partis…

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societalisme UMP PS

societalisme UMP PS

Jean-François Copé contre Harlem Désir. Le gong a retenti et le match va commencer. À notre droite, le champion de la « droite décomplexée » bombe le torse et se prépare à batailler contre l’ancien héraut de SOS Racisme. Idées contre idées, le choc sera frontal et violent. Mais sur quel terrain ? Droite et gauche approuvent les politiques de rigueur menées un peu partout en Europe. Droite et gauche ne rêvent que de retrouver la croissance perdue, à n’importe quel prix, dût-on multiplier les ronds-points inutiles, la laide industrie du packaging et la « flexibilité » du travail. Droite et gauche sautent comme des cabris sur leurs chaises en ânonnant « L’Europe, l’Europe, l’Europe ! » alors que le Vieux Continent n’est plus qu’un marché unique où la loi du moins-disant social prospère. Droite contre gauche…Vraiment ?
Ah, si ! Il existe un domaine dans lequel les deux principaux partis de gouvernement affichent davantage que des divergences de forme. Cette terre promise idéologique prend le doux nom de sociétalisme. Au XXIe siècle, on n’espère plus dégager une majorité d’idées incarnée par des citoyens qui choisissent un type de société différente de celui voulu par l’adversaire. On ne rassemble plus, on empile groupes d’intérêts et lobbies en oubliant prudemment les vraies lignes de force, celles qui déterminent les classes sociales.[access capability= »lire_inedits »] Finalement, on n’est plus très loin de la Rome de la fin de la République, où les candidats à la course aux honneurs cherchaient avant tout à satisfaire des obligés en oubliant l’intérêt général. Il suffit de lire Salluste au début de La Conjuration de Catilina  ou les dernières colères de Cicéron pour se le remémorer.
Parce que leur étendue dépasse l’étroite sphère du clientélisme électoral et qu’elles concernent tous les citoyens, des mesures telles que la légalisation de l’avortement, l’abolition de la peine de mort, l’interdiction de la burqa ou la majorité à 18 ans n’appartiennent pas au registre sociétal, mais politique. A contrario, le « mariage pour tous » n’intéressera qu’une poignée d’homosexuels en quête de conformisme bourgeois. Et ne parlons pas de la procréation médicalement assistée, où il s’agit carrément de forcer la nature, voire de la gestation pour autrui, antichambre de la marchandisation des utérus. Aller chercher sa mère porteuse comme sa fournée matinale de croissants, voilà qui ravira indubitablement la frange sexuellement stérile de l’hyperclasse. Tout cela s’arme de bons sentiments : « égalité réelle », « lutte contre les discriminations », et patati et patata…
En face du progrès façon Harlem, Jean-François jubile à jouer les matamores épris de tradition. Son sociétal à lui, c’est la défense de l’Occident. Copé a compris que la protection des viennoiseries et des bars à bobos de la rue Jean-Pierre Timbaud, menacés par les librairies islamiques, pouvait fédérer un large panel électoral globalement indifférent aux problèmes économiques et sociaux. Sa martingale, ce sont les fameuses « valeurs » qui se substituent à l’action politique lorsque la droite se borne à défendre un mode de vie plutôt qu’une façon d’être au monde. Un mode de vie que nos maoccidents trotsko-libéraux auraient aimé exporter dans le monde entier, de Bagdad à Caracas…
Moins belliqueux, le député UMP Lionnel Luca et sa collègue frontiste Marion Maréchal ont récemment déposé une proposition de loi demandant la reconnaissance officielle du génocide vendéen, quelques années après le vote d’un amendement sur le rôle positif de la colonisation. Qu’est-ce donc, sinon du Taubira de droite ? Les cibles visées sont claires : le pied-noir et le petit Blanc catholique de l’Ouest. Cela vaut largement les clientèles antillaises et afro-maghrébines que se réserve la gauche avec cynisme et délectation.
Il faut dire que la gauche a perdu quelque chose en route. Oh, presque rien, juste son intention de changer le monde. De « dépasser » le capitalisme, ou de « rompre avec », selon les terminologies du moment. Le Programme commun n’avait rien, mais vraiment rien de sociétaliste. Si Mitterrand en avait confié la rédaction aux jeunes loups du Ceres[1.  Courant marxiste du Parti socialiste, notamment animé par Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane.], ce «  courant de faux communistes avec de vrais petits-bourgeois », selon son mot assassin, c’est qu’il savait que les Français n’éliraient jamais de président communiste mais n’en attendaient pas moins un projet radicalement alternatif. Le féminisme, par exemple, allait de soi. On n’avait pas besoin de l’« oser » en dessinant des clitoris ni de l’habiller du joli visage de Najat Vallaud-Belcakem, icône du sociétalisme arrivé à son stade suprême. À cette lointaine époque, le très moderne Giscard créait le ministère des Droits de la femme, dissociant du même coup question sociétale et question sociale.
Aujourd’hui, entre le care et le « genre », la gauche se replie sur des « valeurs » qui auraient provoqué une crise cardiaque chez Jaurès, Blum ou Thorez. Désormais, l’État ne pourra plus être protecteur et social : à l’individu de savoir prendre soin de l’autre. La loi dépendance annoncée n’est pratiquement pas financée et on demandera aux enfants de s’occuper de leurs vieux parents. Voilà pour le care.
Le « genre », c’est autre chose : un individu déjà précarisé par la flexibilité et les CDD à répétition pourra devenir le nomade de sa propre identité sexuelle. Il n’y a déjà plus ni ouvriers ni patrons, et il n’y aura bientôt plus ni hommes ni femmes mais un citoyen post-humain que ni l’homosexualité ni la stérilité n’empêcheront d’avoir des enfants.
La civilisation marchande n’est plus à une contradiction près. Il n’y a qu’à voir notre  univers publicitaire qui glorifie indifféremment le pot de pâte à tartiner ultra-calorique et le top-model anorexique. Ainsi, on ouvrira ou fermera les vannes de l’immigration, en alternant discours permissifs et répressifs pour assurer la pérennité du marché et préserver les formes de l’alternance démocratique. Dans cette guerre de tous contre tous,  « à chaque souffrance particulière correspond une centrale contestataire » qui parle son langage propre et ne demande que sa part du gâteau, sans se soucier des poisons qu’y a introduits l’industrie de la pâtisserie. Dormez, braves gens, officines et réformes sociétales de droite comme de gauche fleurissent sans qu’ « aucune d’elle ne rattache jamais les souffrances qu’elle dénonce à la racine marchande de l’organisation sociale qui les produit »[2. Michel Bounan, Incitation à l’autodéfense, Allia, 2004.].[/access]

*Photo : Thomas Marthinsen.

Hongrie : Viktor Orbán nommé pour l’Oscar de la mise en scène ?

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Si la fameuse tirade « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » est parfois abusivement attribuée à Beaumarchais, on pourrait fort bien la mettre dans la bouche du Premier ministre hongrois Viktor Orbán. Après avoir stigmatisé le FMI sur d’immenses affiches qui ont couvert les murs la capitale tout l’été, voilà qu’il remet ça pour s’en prendre, cette fois-ci, aux chefs des deux gouvernements qui ont précédé l’actuelle majorité:  Ferenc Gyurcsány et Gordon Bajnai, présentés comme des quasi-malfrats. Orban leur reproche les mêmes projets inavouables que le FMI, comme de vouloir sucrer les allocations familiales ou rogner sur les retraites, ce qui est, bien sûr, strictement faux. Le but : préparer l’opinion à un abandon des négociations avec le FMI, ou déconsidérer ses deux concurrents avant qu’ils ne se lancent officiellement dans la course aux élections de 2014. Et tout porte à croire que cela paie…
Autre coup d’esbroufe : présenter le résultat du dernier sommet européen comme un succès historique, une victoire brillamment remportée grâce à la pugnacité de Viktor Orbán.  De quoi s’agit-il donc? Tout bonnement de ce que, malgré un budget européen en baisse pour la période 2014-2020, la Hongrie voit sa dotation augmentée, passant de 660 000 Ft (forints) à 712 000 Ft par habitant. Augmentée? Sauf que… une petite précision (de taille) s’impose : en 2007, lors de l’établissement du précédent budget, l’euro valait environ 255 forints. Aujourd’hui, il en vaut 290, soit 15% de plus. En tenant compte de cette variation, les 660 000 Ft du départ devraient se situer autour de 760 000 Ft et non 712 000 Ft aujourd’hui.
Mais allez expliquer cela à la majorité des 8 millions d’électeurs hongrois qui ne regardent que la télévision officielle. À peine 1 million regardent la chaîne d’opposition ATV ou écoutent l’unique station non gouvernementale, Klub Rádió, au demeurant menacée de disparition.
Une stratégie qui paie. Parmi les qualités de Viktor Orbán, reconnaissons-lui un art inégalé de la communication, de la mise en scène et du maniement des foules. Là où précisément l’opposition se montre particulièrement médiocre…

 

Pourquoi je ne suis plus opposé au mariage gay

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pour mariage gay

pour mariage gay

Alors comme ça, si la loi accordant aux homosexuels le droit de se marier passait, ce serait la mort de la famille, et pire, la fin de notre civilisation ? Non mais, ça va pas la tête ?
Bon, d’accord, les promoteurs du projet de loi affublé du nom de « mariage pour tous » en auront fait autant, sinon plus, que les anti pour le desservir. Au lieu de montrer la réalité des familles homoparentales, ils ont réussi à faire passer leurs revendications pour des caprices d’enfants gâtés. C’est ce qui arrive quand, face aux doutes des opposants, on se borne à des réponses tautologiques (c’est comme ça parce que c’est comme ça), et qu’on martèle les notions d’égalité et de progrès comme des mantras. On peut aussi regretter les nombreuses outrances des pro-loi, portés à la surenchère.
Face à cela, les organisateurs de la « manif pour tous » du 13 janvier ont mené une campagne de communication habile. Pas fous, ils ne voulaient surtout pas se discréditer, comme lors des manifestations contre le Pacs, et ont passé des consignes très strictes pour ne pas prêter le flanc à ces dérapages dont les médias sont si friands. Pari en gros réussi. Dans le détail, c’est autre chose, et l’homophobie peut se révéler plus redoutable en étant plus sournoise.
L’auteur de ces lignes étant très réticent à l’égard de la PMA (et de la GPA), et pas très chaud pour récupérer un symbole déjà bien assez dévalué par l’évolution des mœurs, se trouvait donc logiquement appelé à manifester contre le projet de loi. Sauf que ce qui touche à la procréation n’est pas inclus dans ce dernier. Par ailleurs, je suis favorable à l’adoption, deux adoptants étant selon moi pas plus nuls par essence qu’un seul (et la loi autorise l’adoption par les célibataires, non ?).
J’ai écrit sur mon opposition personnelle au mariage, j’ai même contrefait sur le mode satirique la prose progressiste en commettant un article dans le style Libé-Inrocks, mettant en scène deux familles homoparentales caricaturales, parisiennes, friquées et branchées. J’ai participé à la manifestation « anti » du 17 novembre dernier car, bien qu’homosexuel, j’étais ulcéré d’être sommé de choisir mon camp en fonction de ma sexualité plutôt que de mes convictions. J’assume.
J’ai cependant décidé de ne pas me joindre à la manifestation du 13 janvier. En effet, le slogan « un papa, une maman, y’a rien de mieux pour un enfant » entendu en novembre m’a mis profondément mal à l’aise. Je pensais à un couple d’amis, deux hommes, qui élèvent un petit garçon d’origine haïtienne. Ils habitent à la campagne, loin du Marais. Ils ne sont ni riches ni branchés. Quand ils ont accueilli cet enfant, j’ai craint pour leur acceptation sociale. Mes craintes se sont révélées infondées. Quant à leur petit garçon, c’est un enfant très vivant, qui n’ignorera rien des règles naturelles de la conception ni de ses origines. Cela ne veut pas dire qu’il grandira sans difficultés, mais en vertu de quoi les siennes seraient-elles pires que celles d’autres enfants ?
Cette réalité-là existe à des milliers d’exemplaires en France. Or, qu’on le veuille ou non, la reconnaissance sociale passe aujourd’hui par la loi, y compris dans sa charge symbolique. Et c’est ce que je finis enfin par admettre, même si, à titre personnel, je vis mes choix différemment. Le droit, aujourd’hui, gouverne, là où la religion et les usages s’imposaient autrefois.
Moi qui suis chrétien, c’est à l’Eglise que je m’adresse. Le problème, c’est qu’elle fait semblant d’adopter un discours non-confessionnel, alors que son catéchisme continue de maltraiter les homosexuels. Au passage, quand ce dernier préconise de ne pas leur faire subir « d’injustes discriminations », cela indique qu’il existe des discriminations justes  – la preuve. Que les cathos me pardonnent, mais les invectives violentes déversées par certains militants à l’égard de l’Eglise sont à cet égard une réponse du berger à la bergère, et aux propos inouïs d’un Mgr Barbarin, alléguant que ce projet ouvrirait la voie à la polygamie et à la levée de l’interdiction de l’inceste. Un peu plus, et il agitait la menace de la légalisation des couples zoophiles. Enfin, je trouve que l’Eglise empiète dangereusement sur le terrain de l’Etat quand elle joue un rôle actif, à travers ses paroisses, pour organiser la contestation aboutissant à la saisine du CESE.
Mais nous parlons ici de droit laïc. Il est acquis, j’espère, que nous partageons tous, en France, la même dignité d’être humain. Or, en tant qu’êtres humains sans distinction de sexe, nous sommes traversés à différents degrés par les désirs profonds qui s’attachent à cette dignité, y compris celui d’une union durable, y compris celui de fonder une famille. Pourquoi, dès lors, fermer la reconnaissance légale de telles aspirations à une partie de la population, sous le prétexte d’une sexualité différente ? Obtenir cette reconnaissance n’est pas en déposséder qui que ce soit. Il s’agit d’amener ceux qui n’en bénéficient pas encore dans la communauté de ceux qui la détiennent, et d’apporter une protection juridique à des entités familiales existantes, à l’instar des familles ordinaires.
J’ai lu beaucoup d’argumentaires pour ou contre le mariage homo, sans oublier des témoignages qui m’ont ébranlé comme celui d’Irène Théry. Et ma perception a évolué. Je me suis rendu compte que je jugeais en fonction de mon histoire personnelle, des valeurs héritées de mon éducation, non pas en écoutant vraiment ceux qui désirent cette loi plus que tout.
De nombreux opposants croient de bonne foi s’en tenir à la raison, alors qu’ils sont mus par leurs représentations et leurs affects. Or il faut être honnête, une immense majorité des manifestants du 17 novembre et du 13 janvier tolèrent les homos dans un rôle unique, celui d’une instabilité affective et d’une sexualité débridée. Que ce rôle les fascine ou les repousse, il vient raffermir par contraste leur propre ancrage dans leur cellule conjugale et familiale, fût-elle recomposée ou abîmée. Mais le mariage ? Le désir de donner de l’amour à un enfant ? Ah non, faut pas pousser, qu’ils restent à leur place, ces homos !
Il faut un jour que le masque tombe. Les lois sur la famille et sur le couple ont considérablement évolué depuis le Code Napoléon, avec l’évolution de la société et  sa sécularisation. Et ce ne serait pas possible pour les homos ? Le mariage n’est pas qu’un contrat, il est aussi un symbole d’affirmation sociale d’une union, qu’elle soit féconde ou non. La société est en crise, le chômage explose, l’individualisme fait éclater les solidarités, mais lorsqu’on défile en masse, c’est contre un droit demandé par des homos. Cela fait beaucoup de coïncidences, non ? En 1984, la foule défilait pour défendre une de ses libertés : le droit à l’enseignement privé. En 2013, elle a défilé – dans la bonne humeur, soit – pour refuser un droit à d’autres. Après réflexion, et en conscience, j’ai donc choisi de soutenir le projet de loi sur le mariage pour tous.

*Photo : Max xx.

Slimane Zeghidour : Sans l’Algérie, il n’y aurait pas d’Opération Serval

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zeghidour mali algerie

zeghidour mali algerie

Slimane Zeghidour est grand reporter, essayiste, rédacteur en chef à TV5MONDE. Il a publié, entre autres, L’Algérie en couleurs, photos d’appelés 1954-1962, éditions Les Arènes, 2011.

Causeur. Après l’opération qui a mis fin à la méga-prise d’otages menée le 16 janvier sur le site gazier d’In Amenas, le gouvernement algérien a crié victoire. N’était-ce pas incongru, compte tenu des lourdes pertes parmi les otages et du grave échec des services de renseignement qu’a été l’attaque terroriste ?      
Slimane Zeghidour. Cette affaire est effectivement un condensé de toutes les failles qui émaillent la lutte que le régime algérien mène depuis vingt ans contre les groupes armés islamistes, et cela n’a pas complétement échappé aux médias. Même les journaux les plus favorables au pouvoir ont posé la question qui fâche : comment une colonne de véhicules chargés d’hommes, de vivres, de réservoirs de carburant et d’armes de tous calibres a-t-elle pu parcourir 1700 km de pistes allant du Mali à l’Algérie en passant par la Libye sans être repérée, avant d’occuper sans coup férir un site gazier majeur assurant un cinquième des exportations de gaz du pays ?
Surtout que le 9 janvier, les rebelles djihadistes avaient entamé leur mouvement vers Bamako et que, le 11, la France avait lancé l’opération « Serval »… 
Tout à fait ! Une semaine avant la prise d’otages, le Nord-Mali tout proche était la cible des avions de chasse français venus, à l’appel du chef de l’État malien par intérim, pour, justement, pourchasser les groupes armés qui y avaient établi un émirat obscurantiste coupable, entre autres, de garder en otages trois diplomates algériens enlevés dans le consulat à Gao. D’ailleurs, après la chute de Kadhafi, l’Algérie avait été la première à s’inquiéter du risque de voir refluer vers le Niger et le Mali les « moudjahidin » de la Légion islamique équipés des armes pillées dans les arsenaux de la Jamahiriya.
Voulez-vous dire que l’opération « Serval » a été préparée avec les Algériens ?
Laurent Fabius a déclaré avoir prévenu Alger de son déclenchement. Il a également annoncé en avoir obtenu l’autorisation de survol de son espace aérien. On voit mal la France déclencher une telle opération dans l’arrière-cour de l’Algérie sans, au minimum, la consulter.
Comment expliquer la surprise algérienne, le 16 janvier au matin ? 
On n’aura pas de sitôt la réponse à cette question et cela nourrit toutes les théories qui croient déceler la main du régime dans tous les coups fourrés qui défrayent la chronique depuis vingt ans ! Des « élucubrations » qui laissent de marbre un exécutif rompu à un indécrottable culte du secret hérité de la guerre d’indépendance.[access capability= »lire_inedits »]
Et vous, quelle est votre hypothèse ? Y a-t-il un « coup tordu » ?
On ne prête qu’aux riches… Cependant, le régime algérien est trop sophistiqué pour agir sans soupeser au trébuchet le rapport « qualité-prix » d’un quelconque « coup tordu ». D’autant plus si un tel coup frappe dans leur chair des partenaires de premier ordre comme les États-Unis, le Japon, le Royaume-Uni et la France. Bref, ce n’est pas totalement exclu mais ça me semble peu probable…
En tout cas, les djihadistes se sont attaqués à un gros morceau…
Et comment ! Ce qui est tout à fait inédit, avec In Amenas, c’est que, pour la première fois, un site gazier ou pétrolier est pris pour cible. C’est un tabou qui vient d’être brisé. En vingt ans de guerre, les groupes armés n’ont rien épargné, usines, ports, aéroports, casernes, jusques et y compris le palais du gouvernement, le siège de l’ONU et l’Académie interarmes de Cherchell, le Saint-Cyr algérien, mais jamais, auparavant, ils n’avaient attenté aux sites pétroliers ou gaziers. Cette « immunité » accordée à la principale source de devises du pays a éveillé très tôt le soupçon d’un « double jeu » du régime vis-à-vis des « hordes terroristes »… On peut donc imaginer qu’il y a eu un « deal » implicite, les uns acceptant d’épargner les sites pétroliers et gaziers et les autres de laisser vivoter les djihadistes « réalistes » au lieu de les pourchasser sans trêve. Si un tel « accord » a pu exister – et ce n’est pas impossible – il vient d’être rompu.
Mais comment expliquez-vous que le pouvoir ait été, cette fois, si peu critiqué ?
En s’en prenant aux « bijoux de la famille », les djihadistes ont offert à l’armée l’occasion de se réhabiliter. Malgré les dizaines de victimes, l’assaut a suscité un élan populaire d’une ferveur inédite depuis l’indépendance. C’est qu’à In Amenas, et plus d’un éditorialiste l’a souligné, les soldats n’ont pas défendu un pouvoir contesté mais l’intégrité du pays, le patrimoine national, bref, la « patrie ». D’où l’approbation unanime du recours à la force, quel qu’en fût le coût.
L’armée est félicitée, mais le régime ?  Après les interrogations suscitées par la prise d’otages, le pouvoir pourrait-il s’en sortir en se cachant derrière l’armée ? 
La société n’est pas dupe, et le régime s’y est résigné. L’attaque d’In Amenas va quand même obliger le pouvoir à revoir en profondeur non seulement le dispositif d’alerte en vigueur mais également et surtout toute sa politique vis-à-vis du Sud algérien.
Autrement dit, Alger ne pourrait plus traiter le Sud en « pompe à fric » sans investir dans le développement ? 
Oui ! La moitié sud du pays − soit l’équivalent de l’Italie, de la France et de l’Espagne réunies − qui recèle les trois quarts des revenus de l’État, abrite à peine un demi-million d’habitants. La wilaya d’Illizi, qui englobe In Amenas et  qui est vingt-huit fois plus vaste que le Liban n’a, quant à elle, que 60 000 âmes. L’écart entre l’importance stratégique de cette vaste région et son niveau de prise en charge par le pouvoir central n’est plus tenable.
On parle de l’instabilité de la région  comme l’une des répercussions de la chute de Kadhafi. En même temps,  certains acteurs du chaos sahélien, et notamment AQMI, sont des « produits dérivés » des « années noires » en Algérie…
L’un n’exclut pas l’autre ! Le Sahara, cet océan de sable aussi grand que la Chine, a toujours été le refuge de tous les dissidents, mystiques ou brigands, hérétiques ou gens de sac et de corde. C’est une muraille de Chine horizontale dont le Sahel ou « rivage » en arabe, la zone grise qui à la fois sépare et relie Afrique « noire » et « blanche », reste le ventre mou. Aujourd’hui, ce Sahel est le nouvel Eldorado ou petits et grands affûtent leurs armes… Parmi eux, c’est notoire, des vétérans algériens qui ont d’abord fait le coup de feu en Afghanistan, avant de retourner leur kalachnikov contre leurs concitoyens déclarés « mécréants »… Les « cerveaux » de l’opération d’In Amenas sont des Algériens, quand bien même les Tunisiens étaient-ils plus nombreux parmi les assaillants, si l’on en croit la version officieuse. Pour les militaires algériens, Belmokhtar et consorts ne sont que de vieux chevaux de retour.
Les problèmes sécuritaires de l’Algérie ne se cantonnent pas au Sud. Pas une semaine ne passe sans qu’on annonce un accrochage aux environs de Tizi Ouzou, des terroristes abattus, des embuscades et des faux barrages… Comment expliquez-vous ce bouillonnement en Kabylie ?
La Kabylie fut et reste la caisse de résonance de l’Algérie. Loin d’être une contre-société ou un pays dissident, elle est le un chaudron en fusion de toutes les tensions qui secouent le pays profond. Tous les réseaux, tous les cercles y ont leurs relais, des djihadistes aux « éradicateurs » laïcistes en passant par les féministes, les islamistes légaux, les socialistes, les arabistes, les francophiles. Qu’un terrorisme de « basse intensité » y subsiste encore montre aussi qu’il n’est pas aussi résiduel qu’on le dit. Quand l’Algérie a la fièvre, c’est la Kabylie qui tousse …
La question kabyle rappelle que, au-delà de l’islamisme, un autre problème  traverse la région et tout particulièrement le Sahel : les minorités. Dans la crise actuelle au Mali, il s’agit surtout de la question touarègue. Quelle est la politique touarègue de l’Algérie et quel bilan peut-on en tirer ?  
Sur le million et demi de Touareg, presque un million vivent au Niger, un demi-million au Mali et 100 000 seulement en Algérie. Mais en même temps, l’Algérie est le seul des trois pays à partager avec eux un substrat culturel berbère. Qui plus est, de par son envergure, l’État algérien a pu offrir à « ses » Touareg un niveau de vie sans équivalent chez les voisins. Tamanrasset, avec son aéroport international, ses hôpitaux et son université, est déjà la « capitale » touarègue de facto. Alger a également formé deux générations d’officiers, de diplomates et de hauts fonctionnaires tant maliens que nigériens, qui n’ont pas tous forcément rompu le contact avec leurs anciens instructeurs ou leurs camarades de promotion.
L’Algérie a donc un rôle particulier à jouer et plusieurs atouts pour le remplir. Comment voyez-vous donc la suite diplomatico-politique de l’opération « Serval » et, plus généralement, l’avenir proche du Sahel ?  
Dans l’immédiat, on a ressorti des cartons le projet d’ériger une barrière électronique à la manière de celle qui sépare les États-Unis du Mexique pour mieux contrôler les passages.
Quant à l’opération « Serval », il est encore trop tôt pour savoir si l’Algérie est un partenaire actif de la France ou un simple voisin du Mali, spectateur plus ou moins dubitatif de la crise. Depuis l’indépendance, Alger a poursuivi le même but : être le grand frère des États africains. D’où un soutien résolu à tous les leaders indépendantistes, Nelson Mandela au premier chef. Les accords de paix entre l’Ethiopie et l’Érythrée ont été signés à Alger en 2000. Idem pour l’interminable conflit qui oppose le pouvoir central malien aux rebelles touareg : l’État algérien aura ainsi réussi à leur faire parapher d’abord des Accords de Tamanrasset, en 1991, suivi des Accords d’Alger en 2006. Fort d’un tel entregent, le voisin algérien aura forcément son mot à dire sur l’avenir du Mali.[/access]

*Photo : aheavens.

Usine Goodyear d’Amiens : Taylor-Montebourg, le choc des titans

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C’est une missive assez pittoresque que publient ce matin nos confrères des Echos : la réponse du PDG de Titan – un fabricant américain de pneumatiques – à Arnaud Montebourg – un ministre français du redressement productif. Celui-ci avait contacté celui-là afin qu’il reprenne le site Goodyear d’Amiens-Nord promis à la fermeture par son propriétaire actuel.
On savait déjà depuis une bonne semaine que Maurice M. Taylor, le PDG du groupe américain, avait décliné l’offre et l’avait fait savoir au ministre, lequel avait lui-même annoncé cette mauvaise nouvelle aux médias et aux intéressés. Ce qu’on ignorait, en revanche, c’était la teneur de cette déclaration de non-amour. Morceaux choisis :
« J’ai visité cette usine plusieurs fois. Les salariés français touchent des salaires élevés mais ne travaillent que trois heures. Ils ont une heure pour leurs pauses et leur déjeuner, discutent pendant trois heures et travaillent trois heures. Je l’ai dit en face aux syndicalistes français. Ils m’ont répondu que c’était comme ça en France »
Monsieur, votre lettre fait état du fait que vous voulez que Titan démarre une discussion. Vous pensez que nous sommes si stupides que ça ? Titan a l’argent et le savoir-faire pour produire des pneus. Qu’a le syndicat fou ? Il a le gouvernement français.».
« Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin. Vous pouvez garder les soi-disant ouvriers. ».
Depuis que cette lettre est publique, les indignations montent de toutes parts. Indignation à ma droite, contre le « syndicat fou » CGT, qui condamne à mort les usines, voire contre ces feignasses d’ouvriers français qui sifflent du Cristal Roederer à la chaîne pendant que les petits actionnaires ont des sueurs froides. Indignation à ma gauche contre le cynisme de ce malotru ultralibéral qui traîne dans la boue notre modèle social.
Alors laquelle de ces deux indignations est la plus légitime ? À mon avis, les dedroites gagnent dans un fauteuil, car sur ce coup-là, ils sont logiques avec eux-mêmes. Les degauches sont plus mal pris. En posant comme préliminaire la question des coûts salariaux et en vantant les mérites de la mondialisation forcément bénéfique pour le client, Maurice M. Taylor ne fait-il pas que reprendre, avec ses mots du Midwest à lui, deux idées chères aux socialistes modernes qui nous gouvernent ? 

Tunisie : les deux faces d’Ennahda

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tunisie ennahda salafistes

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À Tunis et auprès de ses sympathisants français, l’assassinat de Chokri Belaïd n’en finit pas de déchaîner les passions. Celui qui servait de porte-voix médiatique au « Front populaire » tunisien, agglomérat de petites formations de la gauche radicale, faisait figure de symbole, tout particulièrement aux yeux des salafistes qui, non contents de s’en prendre aux mausolées populaires, aux libres penseurs et aux femmes, avaient juré de ramener son scalp, comme nous le rappelait opportunément Antoine Menusier.

Si on ne connaît toujours pas l’identité des tueurs, leur mobile ne fait aucun doute : mettre l’opposition frontale aux islamistes en émoi en ciblant sa voix la plus forte. Il est donc plus logique d’imputer la responsabilité du crime à la mouvance salafiste, à défaut d’accuser le parti au pouvoir Ennahda qui doit aujourd’hui gérer sa première grande crise gouvernementale, que d’imaginer un coup monté par d’anciennes barbouzes benalistes  voulant mettre le pays à feu et à sang (encore que…).
Le corps de Belaïd à peine refroidi, le chef du gouvernement Hamid Jebali a répondu aux manifestations anti-islamistes en annonçant vouloir former un gouvernement apolitique, constitué de purs technocrates en lieu et place de l’attelage improbable qui gouverne le pays. Quoique majoritaire en voix et en sièges, tant pour des raisons d’arithmétique politicienne qu’afin de se forger une image plus consensuelle, Ennahda a en effet dû s’associer au Congrès Pour la République (CPR) du président Marzouki ainsi qu’au parti Takatoul du président du Parlement, deux mouvements de centre-gauche, pour composer le cabinet issu de l’élection de la Constituante en octobre 2011. Mais Jebali a beau clamer ses désirs de dialogue, la rue islamiste – ennahdistes et salafistes confondus – et son propre parti lui ont dit niet : pas question de renoncer à la légitimité des urnes pour acheter la paix sociale. Cortège contre cortège, Tunisiens séculiers et barbus ont pu se compter tandis que prévalait le statu quo gouvernemental. Malgré tous ses efforts, Jebali n’avait pas avancé d’un pouce jusqu’à sa démission d’hier soir, les médias mettant massivement son impuissance sur le compte du chef spirituel d’Ennahda, le cheikh Rached Ghannouchi, censé incarner l’aile dure du parti de la renaissance islamique.

À y regarder de près, la donne semble un peu plus compliquée. Primo, la crise de l’exécutif consécutive à la mort de Belaïd touche avant toute chose les alliés « laïcs » d’Ennahda, qui perdent de plus en plus de plumes politiques à force de se vouloir à voile et à vapeur. Ainsi du CPR qui vient de perdre la moitié de ses troupes après la défection de son secrétaire général, moins islamo-compatible que son ambitieux fondateur Marzouki. Fait sans précédent depuis la révolution de janvier 2011, le général Rachid Ammar, le chef d’Etat-major des armées – qui fit preuve d’une bravoure et d’une présence d’esprit inégalées lors de la chute de la maison Ben Ali – est dernièrement sorti de son devoir de réserve pour publiquement tancer un membre du gouvernement. La faute en incombe à Slim Ben Hmidane, ministre CPR des « Domaines de l’Etat », lequel avait évoqué des propos que le général aurait prétendument tenus en plein conseil des Ministres. Fort de son image de gardien de la révolution, Ammar a infirmé la version du ministre et fait part de sa vive préoccupation face à la situation sécuritaire. Un épisode anecdotique qui en dit long sur la fébrilité des gouvernants tunisiens, le doigt sur la couture du pantalon dès que les forces de sécurité interviennent. Vingt ans après, le scénario-catastrophe de l’annulation des élections algériennes de 1991 remportées par les islamistes du FIS reste sans doute dans toutes les têtes…
Secundo, la mouvance islamiste tunisienne a diversement réagi à l’attentat contre Belaïd. D’aucuns pointent l’éternel double langage de Ghannouchi, qui entonne un refrain démocratique devant l’Occident et parle charia dans le Golfe. D’autres parlent du premier ministre démissionnaire Jebali comme d’un « modéré », « pragmatique » ouvert au compromis. En fait, sous la pression des quelques milliers de salafistes sabre au clair arborant l’étendard noir flanqué de la seule devise « Mohamed est l’Envoyé de Dieu », Ennahda balance perpétuellement entre deux registres. D’où le désaccord parfait entre Jebali et Ghannouchi, savamment mis en scène par les deux protagonistes. D’un côté, le discours raisonnable et rassembleur du gestionnaire des affaires courantes quotidiennement confronté aux affres du pouvoir partagé. De l’autre, les imprécations non dénuées de références aux droits de l’homme (ce qui devrait faire réfléchir les chantres de l’universalisme aveugle…) d’un Rached Ghannouchi gardien de l’orthodoxie islamiste, qui s’adresse prioritairement à la base radicalisée de ses troupes. Cette ambivalence permanente a été brillamment décryptée par Michaël Bechir Ayari dans son article sur « le dire et le faire d’Ennahda », au sein de l’excellent ouvrage collectif dirigé par Samir Amghar, Les islamistes au défi du pouvoir. Sans remettre en cause la sincérité des uns et des autres, rappelons que leurs rôles politiques[1. Au risque de renoncer aux envolées lyriques, rappelons que nulle morale individuelle n’entre en ligne de compte quand il s’agit de politique.] respectifs leur font jouer des partitions sensiblement différentes, malgré leur substrat idéologique commun. Par-delà ses contradictions, le peuple d’Ennadha persiste à braver les regards occidentaux : d’après un récent sondage, malgré l’usure du pouvoir, le parti islamiste se hisserait toujours à la première place du podium en cas d’élection, devant le bloc néo-bourguibiste L’Appel de la Tunisie.

Tout ceci ne nous dit pas qui a tué Chokri Belaïd, quand auront lieu les prochaines élections, ni quand un nouveau gouvernement sera formé et un projet de Constitution adopté. Rien n’est joué, d’autant qu’une majorité absolue de Tunisiens rechigne à enterrer les acquis du bourguibisme – Code du statut personnel et autres droits de la femme – dans un linceul vert et noir.

*Photo : Thierry Brésillon.

Sionistes contre sionistes

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israel elections lapid

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La démocratie, c’est la démographie – donc un peu la sociologie. Dans le cas israélien, grâce à l’extrême représentativité du mode de scrutin, national (le pays considéré comme une circonscription unique) et à la proportionnelle, la Knesset est une photographie fidèle du pays. Ce qui signifie notamment que le vainqueur est celui qui fait le plus d’enfants…
Si la droitisation annoncée n’a pas eu lieu, le message politique des élections du 22 janvier est loin d’être clair ; en revanche, les urnes ont dessiné un profil assez net des quatre tribus qui composent la société israélienne : les laïques sionistes, les religieux nationalistes, les ultra-orthodoxes et les Arabes israéliens (restés sur leur terre natale après la guerre de 1948 et leurs descendants).
Les deux premières tribus constituent l’essentiel de la nation israélienne, en grande majorité juive et sioniste. Les ultras (10-15 %) se partagent entre adeptes d’une existence communautaire séparée et partisans d’une certaine coopération avec les institutions étatiques et la société. De leur côté, les Arabes (quelque(s) 15 à 20 % de la population) cultivent leur identité propre et vivent dans une société parallèle, tout en « s’israélisant », du point vue économique et culturel.
Chacune de ces tribus affiche donc sa propre idée de la République. Les Arabes préféreraient une république « à la française », ce qu’on appelle en Israël « un État de tous ses citoyens », qui reviendrait à effacer le caractère juif de l’État et à transformer Israël en État binational. Quant aux ultra-orthodoxes juifs, ils sont en quelque sorte apolitiques. L’essentiel pour eux est de vivre pleinement leur religion, l’État jouant le rôle de « gardien » de leur communauté. Leur contre-société, fondée sur un modèle développé en diaspora au long des siècles, n’a guère besoin d’un État juif, voire d’une société à majorité juive, pour survivre et prospérer, et aussi longtemps qu’un État quelconque – au mieux, bienveillant ou, au pire, indifférent – s’occupe de « l’intendance », ils demandent seulement qu’on les laisse tranquilles.[access capability= »lire_inedits »]
Idéologiquement et politiquement, ce sont les deux tribus sionistes – les laïques et les religieux nationaux – qui détiennent l’hégémonie politique et culturelle au sein de l’État et des  institutions israéliennes. Or, leurs conceptions du sionisme et du politique, de la société et de l’État, divergent profondément. La tribu laïque, une grosse moitié de la population, se considère comme l’héritière des pères fondateurs qui, de Herzl à Ben Gourion, ont élaboré et appliqué le projet idéologique et politique qui a abouti à la création d’un État-nation juif.
Pour la tribu des religieux nationalistes, partenaires marginaux des sionistes laïques jusqu’aux années 1970, la création de l’État d’Israël, en 1948, n’a pas incarné un aboutissement mais à peine une esquisse, ouvrant un cadre politique dénué de sens auquel il faut en donner un. La victoire de 1967 et les retrouvailles avec des sites bibliques mythiques, tels Jérusalem ou Hébron, dans un premier temps, puis la crise morale provoquée par la guerre de 1973, dans un second temps, leur ont ouvert un boulevard.
Ainsi, leur grand œuvre, la colonisation de la Cisjordanie – entamée en 1968 mais vraiment lancée en 1974-1975 –, représente avant tout un projet visant à tracer le chemin à la société israélienne et à la transformer. À leurs yeux, les Palestiniens sont tout au plus les victimes collatérales de leur rêve : créer sur les collines bibliques, sites des événements historiques et mythiques, une parfaite alternative juive à la république laïque fondée sur le littoral méditerranéen par Ben Gourion. Depuis quatre décennies, la lutte morale et politique entre les colonies et Tel Aviv structure la politique israélienne, comme l’ont encore montré les résultats des dernières élections. Mais si, jusque-là, leurs différends politiques se focalisaient sur les frontières de l’État, cette fois-ci, le débat a porté sur le projet israélien lui-même.
À la sortie des urnes, deux projets sionistes se font désormais face : d’un côté, le centre politique et géographique du pays revigoré par le score de Yaïr Lapid ; de l’autre, les religieux nationalistes, menés par Naftali Bennett, qui ont doublé leur poids électoral. Benyamin Nétanyahou conservera son poste de Premier ministre, mais ce sont les électorats et les idées de Lapid et de Bennett qui imposent les termes du futur débat politique : Israël va-t-il prendre le chemin de Tel Aviv ou celui des collines ?
Pour Lapid, la réponse est claire : l’État doit s’occuper en priorité du niveau et de la qualité de vie des Israéliens, revendication portée, pour l’essentiel, par la tribu laïque dont les enfants étaient aux premières lignes du mouvement de contestation sociale de l’été 2011 : logement abordable, coût de la vie et libertés individuelles. Or, Lapid sait parfaitement où puiser les ressources nécessaires pour répondre à ces exigences : dans les fonds consacrés aux colonies et à la Défense. Par ailleurs, au-delà de coupes cosmétiques, un véritable changement dans l’ordre des priorités budgétaires passe obligatoirement par le règlement des contentieux avec les voisins arabes. Autrement dit, le grand projet des religieux nationalistes se révèle incompatible avec les intérêts de la tribu laïque.
Quant à Naftali Bennett, il a compris que la pérennisation des acquis engrangés par les colons ces dernières années dépendait de sa capacité à « gagner les cœurs » des électeurs de Lapid. Reste que, malgré son habileté et son parcours exceptionnel – officier des forces spéciales et entrepreneur dans la haute technologie – il aura du mal à faire le grand écart entre Tel Aviv et Hébron, entre une classe moyenne plutôt laïque et pluraliste, soucieuse de qualité de vie, et une communauté de plus en plus fermée, engagée dans une double fuite en avant : elle entend se montrer plus juive que les ultra-orthodoxes et plus sioniste que les héritiers idéologiques des fondateurs de l’État…
Le contexte géopolitique actuel – crises syrienne et égyptienne, division inter-palestinienne – n’est pas propice à de véritables négociations de paix. En attendant, le projet messianique des religieux nationalistes est de plus en plus considéré comme un problème au sein même de la société israélienne. Alors que les élections du 22 janvier n’ont pas permis de trancher, on ne sait pas, à terme, laquelle des deux républiques l’emportera. Ce qui est certain, en revanche, c’est que de l’issue de cette lutte dépendent à la fois la géographie d’Israël et la suite de son histoire.[/access]

*Photo : 1yen.