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Contre les tyrans, la Bible

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armand laferrere bible

Armand Laferrère occupe une place à part dans la galaxie intellectuelle libérale. Il semble moins intéressé par la promotion du modèle libéral que par l’étude des phénomènes historiques et anthropologiques qui, en pratique, pourraient bien faire obstacle à son succès. Il a ainsi écrit sur la puissance des rentes dans l’économie (La Dépense publique, Institut de l’entreprise, 1999), sur le jeu des intérêts en politique étrangère (L’Amérique est-elle une menace ? 2008, JC Lattès) et dans plusieurs articles de la revue Commentaire, sur l’irrationalité des mouvements d’opinion collectifs, illustrés notamment par la haine anti-américaine et anti-israélienne.
Avec La Liberté des hommes, qui vient de paraître aux Éditions Odile Jacob, Armand Laferrère, normalien, énarque, mais surtout penseur libre et cultivé à la plume fine et redoutablement efficace, se penche sur ce qu’il considère comme la « première des sources » de l’idée moderne de liberté. Cette source n’est rien moins que la Bible, depuis la Torah jusqu’au Nouveau Testament.
La Liberté des hommes n’est pas un livre de théologie : c’est un livre d’histoire et de philosophie politique. L’auteur préserve à tout moment une louable neutralité sur les questions métaphysiques qui permettra à son livre d’être lu de la même manière par les croyants, les agnostiques et les athées.[access capability= »lire_inedits »]
Armand Laferrère part d’un fait historique incontestable : le peuple hébreu, au sein duquel la Bible a graduellement été écrite entre la fin du IIe millénaire av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère, avait avec le pouvoir politique une relation… problématique. Contrairement aux autres peuples qui ont marqué l’Histoire, il fut toujours un peuple faible, soumis aux caprices des grands empires qui l’entouraient. C’était aussi un peuple constamment divisé – entre tribus ; entre royaumes du Nord et du Sud ; entre prêtres, rois, juges et prophètes qui se disputaient le pouvoir.
À partir de ce constat, l’auteur énonce une hypothèse fondamentale : la Bible est  une réflexion sur le pouvoir et ses dangers face auxquels ses auteurs ont élaboré des solutions de plus en plus sophistiquées. Ainsi s’est constitué un premier corpus de la liberté politique, qui a irrigué par la suite toutes les civilisations judéo-chrétiennes.
On comprend ainsi pourquoi les patriarches des Hébreux, d’Abraham jusqu’à Moïse, sont si souvent présentés sous leur jour le moins flatteur : les auteurs de la Bible voulaient écarter le risque de culte de la personnalité. La loi de Moïse établit plusieurs pouvoirs concurrents, sans jamais désigner aucun pouvoir humain suprême : l’auteur y voit la source de la conception moderne de la séparation des pouvoirs. La lecture des Dix Commandements comme autant de protections fondamentales contre la tentation de la tyrannie est un tour de force. Il analyse le rôle des prophètes, chargés de protéger les faibles et de limiter l’arrogance des puissants. Il démontre comment, après l’exil des Juifs à Babylone, les auteurs bibliques ont développé une pensée de plus en plus sophistiquée pour permettre au peuple vaincu de conserver à la fois son identité et le sens de sa mission.
L’analyse la plus originale est celle de l’enseignement de Jésus. Laferrère démontre que le fondateur du christianisme n’était pas seulement un maître spirituel, mais délivrait un enseignement politique révolutionnaire au peuple juif sous le joug romain. Les premiers chrétiens étaient incités à vaincre sans révolte la domination romaine, en créant une société parallèle, fondée sur la confiance et la bonne volonté réciproque.
Peu de gens peuvent se vanter d’avoir proposé une lecture nouvelle, argumentée et cohérente, de l’un des textes les plus étudiés de l’humanité. Avec La Liberté des hommes, Armand Laferrère y est parvenu. Le lecteur, qu’il accepte ou non sa démonstration, en sortira grandi.[/access]

Armand Laferrère, La Liberté des hommes, Odile Jacob, 2013.

Finnegans Wake : Et la Chine se réveilla…

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C’était en 1973. La regrettée Etta James retrouvait le chemin des charts après le relatif insuccès de « Money (that’s what I want) », le moins regretté Kadhafi lançait avec enthousiasme sa Révolution populaire, la Stasi venait d’obtenir le droit officiel de tirer sur quiconque franchirait le mur de Berlin, et Jacques Lacan, toujours superbe en costume à carreaux, lâchait son fameux « Joyce, ce n’est certainement pas traductible en chinois » (Séminaire XX, page 37).
Comme il est intéressant de vivre en 2013. Jugez plutôt : non seulement Finnegans Wake vient d’être traduit dans cette langue, mais les Chinois s’accrochent à ce roman réputé illisible comme la tique sur la peau d’un chien.
Best-seller à Shanghaï, Jimmy Joyce ? L’affaire a tout l’air d’une farce, mais les témoignages locaux sont formels. Les étudiants affluent, les queues s’allongent, les libraires n’en reviennent pas. L’éditeur, un homme plutôt petit dont le nom ne vous dira rien (Wang Weisong), se frotte les mains. Et dire que ce businessman a cru bon de lancer une campagne d’affichage pour vanter les mérites du plus catholique des écrivains illisibles… Si ce n’est pas du flair, ça.
Naturellement, nos confrères s’interrogent. Si le péquin moyen n’entrave que pouic, comment expliquer la courbe des ventes ? Pour les uns, l’explication relève de la sociologie bourdivine. Les Chinois seraient devenus bourgeois, et, ce faisant, vaniteux (bienvenus au club !). Pour les autres, l’affaire tiendrait du défi sportif : avaler le plus grand nombre de pages sans comprendre. Une chose est sûre: la traductrice s’est bien gardée de faciliter la tâche du lecteur. « Je ne serais pas fidèle à l’intention originale du roman si ma traduction était facile.« , déclare-t-elle. Sage parole, qui nous rappelle que la compréhension n’occupera jamais qu’une place secondaire, pour ne pas dire accessoire, dans cette aventure. Doit-on étendre cette remarque aux femmes, à l’amour, et à la vie elle-même ? Ce ne serait pas une mauvaise idée.

Être juif, une question de volonté ?

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oscar mandel judaisme

Outre-Atlantique, à Los Angeles demeure mon ami Oscar Mandel. Il vient de publier Être ou ne pas être juif. L’amitié, si profonde soit-elle, exige la sincérité, entraînant les désaccords. Lesquels portent parfois sur l’essentiel. Je me trouve dans ce cas de figure avec le thème développé dans le présent livre : l’auteur y expose le déni de sa judéité, cependant que, perplexe, le lecteur affirme et affiche la sienne, de façon d’autant plus péremptoire qu’il sait ressembler au « Juif imaginaire » décrit naguère par Alain Finkielkraut. Au demeurant, chez le lecteur que je suis, le problème déclenche de tels remous que les réminiscences et les références affluent à l’esprit comme des bouées de secours, parce que, comme Georges Perec l’a formulé autrefois, « Je ne sais pas très précisément ce que c’est qu’être juif ». Tâchons de surnager.
Los Angeles n’est pas le lieu de naissance d’Oscar. Peu enclin aux confidences, il en a laissé passer quelques-unes. Il est originaire d’Anvers, cette si belle ville de Belgique que j’ai visitée récemment (août 2011), ébloui notamment par les Rubens suspendus dans la magnifique cathédrale gothique et convaincu que si l’art n’a pas de religion, il est une religion.
C’est dans cet environnement enchanteur qu’Oscar Mandel est né, entre les deux guerres mondiales du vingtième siècle de l’ère chrétienne. Comment s’est-il retrouvé à vivre sa vie à des milliers de kilomètres de la vieille Europe tant aimée, si riche sur le plan culturel, que s’est-il produit pour qu’il s’enracine loin de ce qu’il est convenu d’appeler sa patrie ? Comment cet Européen de souche et de cœur, qu’on dirait tout droit sorti d’un roman ou d’un tableau flamand, a-t-il été poussé à s’expatrier sans qu’on lui demande son avis ? À questions directes, réponses simples : l’appartenance familiale et la pression des circonstances se sont liguées, si on ose dire, pour faire de lui et des siens des errants. Nés Juifs, les Mandel ont choisi d’échapper aux nazis en longeant la côte, de port en port, et ont fini par s’embarquer à Lisbonne pour New York, havre de survie. Or, que soutient le poète, l’esthète Oscar Mandel ? Qu’il n’est pas Juif. Qu’on peut décider de ne pas être Juif même si on est pourchassé comme tel, comme on décide de ne pas aimer le cinéma, de ne pas mourir fumeur, de ne pas apprécier la musique des opéras d’Alban Berg, que sais-je encore ?
Là réside notre différend. Dans cette problématique, je campe aux antipodes de mon ami américain. Qui n’est Américain que parce que Juif. Pour moi, on est Juif pour l’unique raison qu’on naît Juif. C’est une donnée immédiate de la conscience. Un héritage historique, ne connût-on rien du passé de ses ancêtres. Une évidence ontologique, liée à la transmission de la mémoire de la Shoah.
Et, simultanément, c’est un embarras constant. Je ne vais pas à la synagogue, aucune croyance ne m’habite, les signes extérieurs des Juifs pieux m’exaspèrent, leurs dogmes et leurs interdits me scandalisent du fait de la coupure qu’ils introduisent entre l’individu et la société, je rejette leur système de pensée et de mœurs comme autant d’entraves à la vie parmi les citoyens. Sans remettre en cause mon identité, ils me la rendraient opaque. Ma solution : distinguer le judaïsme (religion) et la judéité (identité).
Il ne s’agit pas de remettre en cause les choix de chacun. L’un dit n’être pas Juif, l’autre proclame qu’il l’est. Je dois avouer que je ne suis pas parvenu sans vacillements à la conviction qui est la mienne aujourd’hui. À preuve le récit que j’ai intitulé Trou de mémoire et dont la composition en trois parties est révélatrice de la difficulté réflexive qui accompagne ce motif de la judéité. J’en fais part ici, à titre de témoignage : « Le suis-je ? (1940-1952) – Je ne le suis pas ? (1952-1967) – Je le suis ? (1967-1987) » – le triple point d’interrogation signant le tout.
Faut-il trancher ? J’ai lu passionnément le texte d’Oscar Mandel. Il use d’une rhétorique qui rend tenable sa position, même aux yeux du contradicteur le plus résolu. Nous lie tous deux, en l’espèce, l’absence de foi. Nous distingue le critère qui avait frappé l’historien Fernand Braudel. Après l’attentat de la rue des Rosiers, Le Quotidien de Paris m’avait soutiré une opinion, publiée le 12 août 1982. Braudel, méditant sur L’identité de la France, observe ceci : « Je garde le souvenir de cet historien, professeur alors, il y a longtemps, à Strasbourg. On l’interroge en tant que Juif. Il répond sans sourciller : « Je ne suis pas Juif, je suis Français ». J’ai envie de dire : bravo ! Mais, moi, Serge Koster je me sens plus véridique lorsque je réponds, dans une enquête récente : « La France est ma patrie, le lieu de ma langue et de mes affections. Mais je nourris pour Israël (entendez l’Etat d’Israël) qui n’est pas mon pays un sentiment sans rémission ». Rien à retoucher. Enfin à une nuance près. Je ne suis pas candidat pour être Juif en Israël. Juif diasporique, Français Juif, voilà ma condition. On peut juger cela peu clair, irrationnel ; pour moi c’est une rassurante étrangeté.
Retour au point de départ. Je le suis. Je prétends qu’il l’est, quoi qu’il dise. Il faut juste deux paires de lunettes pour ajuster nos lectures. Je recommande en toute lucidité celle du percutant, de l’impertinent livre d’Oscar Mandel.

Oscar Mandel, Être ou ne pas être juif, Allia, 2013, 59 p., 6,20€

 

 

 

Quand les ouvriers étaient des princes

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mods londres ouvriers

On peut précisément dater la mort de la classe ouvrière anglaise. 1966 marque la fin des mods. Ce mouvement adolescent composé d’à peine quatre cents jeunes a rendu les armes après six années d’un combat devenu trop inégal. Les mods ont sombré dans l’oubli le jour où l’industrie du textile et de la musique s’est emparée de leur mode de vie terriblement excitant, élitiste et subversif. Le système salit tout ce qu’il touche, il ne pouvait décemment laisser des gamins d’ouvriers s’habiller comme des princes. C’était trop choquant pour les bonnes mœurs. Les aristocrates avaient honte de les croiser dans les rues de Londres par peur d’être ridicules devant tant d’élégance et de recherche vestimentaire. Les stars montantes de la chanson et du cinéma les imitaient en cachette pour singer leurs tenues de scène.
Ces gamins anglais donnaient le tempo du monde moderne, ils en étaient la plus brillante illustration. Sans eux, pas de Twiggy, pas de Mary Quant, pas de The Who, pas de Carnaby Street, pas de Swinging London. Ils avaient entre quinze et vingt ans, portaient des costumes italiens et dépensaient tout leur salaire dans des chemises à col boutonné ou des vestes en mohair. Ils pouvaient parler, entre eux, des heures durant de la bonne taille d’un revers, de la forme exacte des poignets ou de la longueur d’une fente. Ces dandys décadents ne montraient pas l’exemple qui veut que les pauvres se sacrifient dans l’anonymat. La vie à crédit, le pavillon de banlieue, la Vauxhall et les costumes bon marché ne faisaient pas partie de leur idéal à eux.
Ils occupaient des petits boulots d’employés de bureau ou de vendeurs, fréquentaient les G.I.’s noirs et la communauté jamaïcaine. Ils avaient souvent quitté l’école avant le bac, n’avaient donc jamais mis les pieds à l’Université et étaient tous issus des classes ouvrières ou moyennes d’une Angleterre qui ne connaissait pas encore la désindustrialisation et le thatchérisme, les deux fléaux du XXème siècle. Londres n’était pas encore la Mecque de la globalisation mais déjà, en 1966, l’Angleterre courait à sa perte. La disparition des mods a été le signe d’une perte de civilisation. Les mods incarnaient la beauté naturelle celle qui éclot dans les terrains vagues et sur les pistes de danse, celle qui prend sa source dans les désillusions et les rêves. Ils n’avaient pas besoin d’apprendre la mode car la mode, la posture, le charme, c’était eux. Le capitalisme anglais n’aime pas les révolutions qu’elles soient sociales ou vestimentaires, il se méfie trop de ces prolos qui ont des goûts de luxe. Ce n’est pas un bon exemple à suivre, on commence par s’habiller comme un lord et puis on finit par refuser de bosser ou de s’avilir pour un salaire de misère.
Afin de canaliser ce phénomène néfaste, le système l’a honteusement récupéré. La grande distribution s’est mise à fabriquer des vêtements dans le « style » mod, une hérésie lorsque l’on sait que tous ces ados avaient leur tailleur personnel. Ensuite, eux qui n’écoutaient que du modern jazz (d’où l’origine de leur nom) puis les hits du label Tamla Motown ou de la Stax Records durent supporter le déferlement de la vague rock. Ces lourdauds de rockers avec leurs gestes brusques, leurs vêtements rustiques et leur dégaine pitoyable se prenaient pour des seigneurs alors qu’ils n’étaient que les vassaux d’une industrie qui allait les presser comme des citrons.
Et enfin, dernier et diabolique subterfuge pour faire rentrer dans le rang ces «originaux » : le football. C’est à partir de 1966, après la victoire de l’Angleterre à la Coupe du monde face à la RFA que ce sport devint national, passionna les jeunes et la City. Les mods furent alors engloutis dans une culture de masse qui donnera quelques années plus tard naissance à la téléréalité, à la pop music et à la social-démocratie. Les mods étaient des esthètes de la fripe, ils ne vivaient que pour les fringues, le rhythm’n’blues, les motocyclettes italiennes et les amphétamines. Le reste ne les intéressait pas. La politique, les affaires, le boulot, ils s’en contrefoutaient éperdument.
C’étaient de petits individualistes sans avenir dans une Angleterre qui s’émancipait. Une seule chose les animait : leur façon de s’habiller. Ils ne refusaient pas la société comme plus tard le feront les hippies ou les punks, ils voulaient juste conduire une Vespa GS 150 ou une Lambretta TV 175, se saper sur-mesure, s’enivrer de speed et danser tout le week-end. De tels improductifs avides de plaisirs raffinés et interdits ne pouvaient décidément pas cohabiter avec le tout-venant. Le mot d’ordre de Pete Meaden, premier manager des The Who et mod historique, résume assez bien la philosophie mod : « Clean living under difficult circumstances » (Être élégant malgré tout)[1. Pour en savoir plus sur ce sujet très peu traité par le monde de l’édition, lire le remarquable « Mods une anthologie speed, vespas & rhythm’n’blues » de Paolo Hewitt, traduit par Nicolas Guichard, paru chez Rivages Rouge.].

*Photo : brizzle born and bred.

DiCaprio, pas que beau

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leonardo dicaprio django

En février 2000, Leonardo DiCaprio déclare au Times : « Je n’ai rien à voir avec celui qu’on a identifié à moi pendant tout ce phénomène Titanic et avec ce que ce visage est devenu dans le monde »[1. « I have no connection with me during that whole Titanic phenomenon and what my face became around the world. » « What’s eating Leonardo DiCaprio ? », Times, 21/02/2000.] . Cette phrase n’est pas très originale venant d’Hollywood, mais la manière dont il tourne le propos a quelque chose de significatif : il est question d’un « moi » qui se serait perdu dans un visage trop reproduit. Il n’aura de cesse, par la suite, de remodeler ses traits, de contredire son côté poupon qui plaît tant aux midinettes. En 2002, il incarne Frank Abagnale Jr. dans Catch Me If You Can, un as de l’escroquerie qui détourne des millions de dollars en se faisant successivement passer pour un professeur d’université, un pilote de ligne et un médecin – personnage-caméléon à la recherche d’un foyer. Janvier 2013 : à l’affiche dans Django Unchained de Tarantino, Leonardo DiCaprio annonce vouloir faire une pause significative, se disant épuisé par ses derniers rôles. Que s’est-il passé de si fatigant pendant cette décennie ? A-t-il retrouvé son visage ?
Après la « Leo-mania » qui fit rage à la sortie de Roméo+Juliette puis de Titanic, l’acteur semblait destiné aux personnages de mélodrames et de comédies romantiques, comme un Rock Hudson en son temps. Mais son apparition ironique dans Celebrity, de Woody Allen, montre qu’il en a décidé autrement.[access capability= »lire_inedits »] Ses rôles suivants, il les choisit et les aborde avec un sérieux papal. Il ne met plus les pieds dans une comédie et s’applique à jouer avec les réalisateurs américains les plus réputés du moment : Spielberg, Eastwood, Nolan, Scorsese, Mendes et, aujourd’hui, Tarantino. Rien n’entache le tableau, aucun film alimentaire, aucun blockbuster qui ne soit signé d’un grand nom ou ne traite d’un grand sujet, les deux de préférence. Leo est un bon élève. Aurions-nous dégoté l’anti-Nicolas Cage ?
Les personnages joués par DiCaprio ne sont pas non plus des rigolos. Leur socle commun, c’est la névrose : la paranoïa dans Shutter Island ou dans Aviator, une forme de schizophrénie dans Catch Me If You Can et Inception. Le J. Edgar qu’il campe dans le film d’Eastwood est hanté par son enfance et la figure de sa mère, comme le Howard Hughes qu’il interprète dans le film de Scorsese. Le jeu de DiCaprio est influencé par ce travail sur la folie : un regard halluciné, toujours intense et interrogatif. Il ne sourit plus ou, s’il le fait, c’est sous les traits de Monsieur Candie, le Sudiste cruel et naïf de Django.
C’est probablement sous la direction de Scorsese que DiCaprio est allé le plus loin. Dans Shutter Island, il porte le poids d’une culpabilité invisible qui se reflète dans ses hallucinations. DiCaprio semble avoir trouvé un véritable mentor en Martin Scorsese, avec qui il tourne actuellement son cinquième film. Si son personnage dans Gangs Of New York a été quelque peu effacé par celui de Daniel Day-Lewis, il a donné la pleine mesure de son talent dans Aviator, où sa gueule d’ange colle étrangement avec les phobies d’un Howard Hughes obsédé par la pureté. Plus qu’un visage hollywoodien, il est devenu un corps-cinéma bourré de névroses, sur lequel chacun projette ce qu’il veut.
Pour le film de Scorsese, il a travaillé son allure et sa voix, devenue plus grave et plus rauque. Son Howard Hughes est frappé par une série de tics et porte, lors de ses crises, une barbe de Jésus. On note d’ailleurs plusieurs tentatives de barbes, pas toutes convaincantes, dans la filmographie de DiCaprio. De la barbichette de Gangs Of New York à celle, plus conséquente de Django Unchained, il y a aussi eu celle, transitive, de Mensonges d’État. Comme Orson Welles, Leo a longtemps eu un côté enfant qu’on essaie de dissimuler derrière des barbes et des faux-nez.
Eastwood a pris au mot ce désir enfantin de maturité en le grimant en vieillard dans J. Edgar. Une malléabilité adolescente : voilà en somme ce qu’aura apporté DiCaprio au cinéma américain des années 2000. Une sorte d’éternel fils, que de grands cinéastes ont adoubé pour jouer de grands personnages. Un visage partagé entre l’enfance et le vieillissement, entre la naissance et la mort.[/access]

ÉLYSEZ JUPPÉ !

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On a beaucoup commenté l’annonce faite par Alain Juppé, mercredi dernier sur LCP, d’un possible retour de Nicolas Sarkozy pour 2017. Pas totalement faux, ni totalement vrai : dans cette émission, l’ancien premier ministre a surtout évoqué en creux l’éventuelle candidature d’un certain… Juppé Alain.
Aux heures les plus fun de la guéguerre Copé-Fillon, « le meilleur d’entre eux » s’était pris à rêver d’une reconquête par défaut de l’UMP. Ce fol espoir désormais envolé, le maire de Bordeaux n’a plus qu’un choix : le rester toute sa vie, ou se mettre sur les rangs pour le Prix du président de la République. Bien sûr, cette course-là, prévue pour le printemps 2017, est déjà fort courue et notre champion – casaque Bordeaux, toque grise – y fait aujourd’hui figure d’outsider. Mais demain ? Rien n’est jamais joué d’avance, demandez à Balladur et DSK.
Alors en attendant, pourquoi ne pas s’entraîner à tout hasard pour cette ultime course – où « l’ami Alain » n’aura rien à perdre et tout à gagner ? Qui songerait à l’en blâmer ? Le pouvoir, le vrai, est une ivresse des cimes, une drogue plus dure que l’amour, l’héroïne et l’argent réunis. Pour y goûter enfin pleinement, Juppé devait à l’évidence s’assouplir dans ses bottes et changer ainsi, comme tout le monde, ses défauts d’homme d’État en qualités de candidat.
Eh bien, c’est en bonne voie ! Déjà Alain, remarquablement conseillé, a renoncé à ses lunettes de notaire – et il cultive désormais son nouveau look printemps-été 2017 : le sourire sérieux. Allez, Alain !

J’ai neuf ans et je ne veux pas mourir !

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La vraie vie, combien de temps ça dure, en fait ?
Quand on parle de la vraie vie, on veut dire celle qui est faite du temps libéré de toutes les aliénations, la vraie vie qui nous permet de tomber amoureux, de lire, de voyager, de jouer avec nos enfants et nos petits-enfants, de boire un coup entre copains, de traîner toute une soirée d’été dans une chaise longue à regarder le ciel changer de couleur. D’après une récente étude relayée par nos amis d’Atlantico, ça dure aux alentours de neuf ans, et en partant de l’hypothèse optimiste que vous ne mourrez pas avant 78 ans.
On y va pour le décompte ?
Déjà, le sommeil va vous prendre un tiers de votre existence. Bon, dormir, c’est agréable sauf, comme le disait le grand Louis Scutenaire, quand « on dort pour un patron », histoire de reconstituer sa force de travail. Il vous reste donc 49 ans de vie éveillée.
Ensuite, l’école et les études : entre les cours et les révisions, vous pouvez encore retirer 3 ans et demi. On en arrive à la louche à 46 ans. À ce moment-là, si vous avez un boulot, vous y laisserez 91 000 heures, soit  10 ans et demi. Vous suivez toujours ?
On en est, l’air de rien, réduit à 35 ans de vie.
Mais évidemment, il faut se déplacer pour aller faire des courses ou pour rejoindre sa maison de plus en plus loin des centres villes, à cause des prix de l’immobilier. Résultat : encore un an de perdu dans les bouchons, les métros ou les TER.
Pour éviter d’incommoder vos contemporains, en général vous vous lavez. Eh bien, même sans faire d’excès pour se pomponner, on en prend pour deux ans et demi sous la douche ! Tout d’un coup, on en est à 32 ans de vie restante. Être propre, c’est bien, mais il faut aussi se nourrir. En moyenne, toujours, ça nous prend 4 ans. Et voilà qu’on n’a plus que 28 ans. 28 ans à table, je n’ai rien contre quand il s’agit de plaisirs partagés autour d’un tablier de sapeur mais le plus souvent, il s’agit quand même plutôt d’une popote hâtive ou d’un sandwich hâtif dans une mangeoire contemporaine.
Comme il faut bien faire les courses, vous rajouterez deux ans et demi dans les supermarchés. N’oubliez pas six ans de travaux ménagers. Pour conduire les enfants à la crèche ou à l’école, vous  reprenez 18 mois ferme.
On en arrive à 18 ans de temps disponible. Mais vous vivez à l’époque du net, de facebook, des jeux vidéos et des télés qui ont des centaines de chaînes, ce qui fait que vous passez encore 9 ans devant des écrans alors que personne ne vous y oblige. Résultat : 9 petites années de temps réellement libre.
C’est inquiétant ? Déprimant ? Sans doute.
Mais c’est une raison de plus pour vouloir radicalement changer la société. Alors que le Medef se prépare à renégocier avec ses amis de la CFDT une nouvelle loi sur les retraites qui verrait la durée de cotisations passer à 46 ans, on pourra se rappeler cette enquête.
Il y a des choses bien sûr qui ne sont pas évitables, comme le sommeil ou l’hygiène (enfin j’espère). Mais pour le reste, n’est-ce pas juste une question d’organisation de la société ? Repenser le travail, l’urbanisme, les transports, les études, de façon à ce que tout cela soit plus juste et plus humain, c’est possible. Comment ? En renversant une bonne fois pour toute  le  système qui est le nôtre et qui non seulement veut nous faire travailler jusqu’à la mort mais veut aussi nous faire consommer et nous distraire comme il l’entend. En 1967, déjà, Guy Debord écrivait dans La Société du Spectacle : « Le projet révolutionnaire d’une société sans classes est le projet d’un dépérissement de la mesure sociale du temps, au profit d’un modèle ludique de temps irréversible des individus et des groupes. C’est le programme d’une réalisation totale, dans le milieu du temps, du communisme qui supprime tout ce qui existe indépendamment des individus ».
Autrement dit, si vous ne voulez pas mourir à neuf ans, la solution, encore une fois, c’est le communisme.

*Photo : Keoki Seu.

Lettre ouverte à Valérie Pécresse

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valerie pecresse karoutchi

Madame la ministre,
Invitée de la matinale de Canal + hier, vous  avez tenu un propos qui, je dois vous le confier, m’a étonné de la part d’une personne ayant exercé des fonctions ministérielles fort importantes, tant il semblait manquer de discernement.
En premier lieu, je vous avoue avoir trouvé plutôt bienvenu votre solidarité avec Yamina Benguigui, victime d’un bizutage la veille dans l’hémicycle pendant les questions au gouvernement. Vos collègues de l’UMP ont singulièrement manqué de classe et de retenue à cette occasion, et je mets ces manifestations masculines sur le compte de la goujaterie voire de l’immaturité qu’on retrouve chez des hommes ayant passé la cinquantaine. Lorsque vous précisez que ce « bizutage est plus fort chez les femmes », je vous crois bien volontiers puisque vous avez davantage que moi l’expérience de l’hémicycle.
En revanche, et c’est l’objet de cette missive, je ne comprends pas votre accusation de machisme envers Roger Karoutchi. Ce dernier a en effet déclaré que votre collègue NKM avait « le look pour Paris ». « Pourquoi les femmes sont-elles jugées sur leur look ? Peut-être qu’un jour, on sera jugées sur nos compétences », protestez-vous. Et là, madame la ministre, les bras m’en tombent. Vous n’avez donc jamais entendu de tel propos sur le look de vos collègues masculins ? N’a-t-on jamais dit d’Arnaud Montebourg à ses débuts qu’il avait le look aristo, au point de lui attribuer une particule superfétatoire ? Ne dit-on pas de certains de vos collègues qu’ils ont une allure de gendre idéal ? Avons-nous le droit de trouver le physique d’une personnalité politique, féminine ou masculine, à notre goût sans être accusé de machisme pour les uns, d’être une croqueuse d’hommes pour les autres[1. J’ai quelques amies qui craquent sur Vincent Peillon, et je dois vous confier que votre style ne me déplaît point, surtout lorsque vous évitez le jean, comme dimanche dernier.] ? Nous avons le droit à la légèreté, tout de même. D’ailleurs, cette observation ne vaut pas que pour la politique. David Beckham doit-il se plaindre de misandrie lorsque, sur les plateaux de télévision, des dames n’évoquent que sa plastique avantageuse au lieu de s’extasier sur sa faculté à tirer de magnifiques coups francs ?
Vous me direz que la Politique, c’est sérieux. Cela devrait l’être, en effet. Mais Roger Karoutchi est bien obligé de convenir que les projets de l’UMP et du PS ne se différenciant qu’à la marge, le marketing et la communication à outrance ont envahi le champ électoral depuis une trentaine d’années. Ne me dites pas que vous n’aviez pas, dans les ministères que vous avez occupés, une ou plusieurs personnes chargées de la gestion de « l’image » de leur patronne,  un domaine n’ayant pas grand-chose à voir avec vos compétences. Je ne vous croirai pas[2. Ce malicieux papier de ma camarade Coralie Delaume ne me démentira pas.].
Votre collègue NKM ne déroge pas non plus à la règle. D’ailleurs, les convictions et elle, c’est une histoire tourmentée. Ne s’est-elle pas abstenue mardi sur un sujet que majorité et opposition estimaient « de civilisation » ? N’a-t-elle pas été la porte-parole d’une campagne pourtant inspirée par quelqu’un qu’elle jugeait « maurrassien », ce qui ne valait pas compliment dans sa bouche ? Le fait est, effectivement, qu’on imagine davantage NKM faire campagne dans les rues parisiennes que dans les campagnes creusoises. Comme on imaginait, à tort, Arnaud Montebourg solliciter les suffrages de Passy plutôt que ceux de Louhans, ou qu’on vous imagine vous-même très à votre aise sur le marché à Versailles.
David Abiker écrivait l’autre jour qu’il y avait « plus de féminisme dans 60 minutes d’ouverture d’un bureau du planning familial que dans 50 happenings post-modernes des Femen ». J’ajouterai qu’il y en a davantage dans ledit bureau que dans une centaine de plaintes « cul-cul-la-praline » dont vous avez donné l’exemple en tançant votre vieil ennemi Roger.
Cordialement.

Candidature de NKM, un sale coup pour la gauche parisienne !

La gauche parisienne vient d’apprendre une sale nouvelle. Tout semblait parfaitement organisé par Bertrand Delanoë qui avait assuré sa succession avec une dauphine incontestée, sa première adjointe depuis mars 2001, Anne Hidalgo. Largement dominante, la gauche parisienne qui représente si bien, on le sait, les couches populaires dans une ville où l’on loue des appartements de 9m2, a un magnifique bilan derrière elle et a su rendre à Paris la mixité sociale qui lui manquait tant. À la pointe de l’émancipation, on sait par exemple que le maire de Paris a pris des positions courageuses pour le mariage gay et contre l’homophobie, la faim dans le monde, la mort et les automobiles trop anciennes qui polluent. Il va même accepter une compétition interne dans son propre camp avec très probablement une candidature écologiste au premier tour qui espère surfer sur les scores de Cohn-Bendit aux européennes de 2009, lequel avait poussé des pointes à plus de 35% dans les zones défavorisées comme le XIe arrondissement où végètent dans une quasi-misère des intermittents du spectacle, des designers et des femmes violonistes épouses de ministres le l’Intérieur.
Hélas pour Delanoë, une nouvelle candidature sur sa gauche vient troubler cette belle harmonie. Il ne s’agit pas du PCF ou du FDG dont l’influence est profondément réduite dans la capitale car parfois, dans certains discours, ils utilisent le mot « ouvrier ». Non, la mauvaise surprise est l’annonce officielle de la candidature de Nathalie Kosciusko-Morizet. On se demande comment Anne Hidalgo va pouvoir éviter la surenchère face à cette candidate jeune, moderne, ouverte, qui connaît bien les vraies préoccupations des Parisiens cernés par la crise : twitter, l’économie numérique, les technologies vertes et l’éolien en mer.
On ne voit pas comment Bertrand Delanoë pourrait s’en tirer autrement qu’en organisant des primaires internes au sein de ses troupes pour savoir qui, d’Anne ou de Nathalie, représentera le mieux les aspirations progressistes et socialistes du peuple de Paris.
Dernier espoir, donc, pour cette gauche aux candidatures pléthoriques, une droite parisienne profondément divisée dont la ringardise ne fera pas le poids face aux figures lumineuses de la gauche, que ce soit façon Hidalgo ou façon NKM.

Mariage gay : les classes populaires trancheront

FRIGIDE BARJOT mariage

Marc Cohen. Frigide, quoi qu’il se passe désormais dans une des deux assemblées, c’est plié maintenant. Excuse-nous de te l’annoncer aussi sèchement, mais le mariage gay sera bientôt dans la loi. Crois-tu encore dans la réussite de ton combat et, si oui, par quel miracle?
Frigide Barjot. Même si la loi finit par être votée, les jeux ne seront pas faits : on peut très bien retirer une loi déjà votée, comme Jacques Chirac l’a fait avec le « contrat première embauche ». Je te rappelle qu’en 2006, non seulement le CPE a été adopté par le Parlement, mais qu’en plus la loi l’instituant a été promulguée et publiée dans le Journal officiel ! On sait ce qu’il advint de ce CPE quand le président Chirac est redescendu sur terre à force d’entendre le peuple gronder sous ses fenêtres, a cessé de n’écouter que les ultras de sa majorité et a enfin réalisé que même son électorat naturel était contre… Du coup, le chemin est tracé : mariage gay, CPE, même motif, même punition ! Pour qu’on nous entende, il faudra être encore plus à crier encore plus fort !
Jérôme Leroy. Imaginons que la droite revienne aux affaires dans quatre ans et abroge la loi. Peut-on revenir en arrière ? Que fera-t-on alors des couples déjà mariés ?
FB. Ils resteront mariés. La loi ne doit pas être rétroactive. Il ne s’agit d’ailleurs pas tant d’une histoire de couples que de filiation. Pour ma part, je défends une union civile de droit privé, qu’on peut appeler « alliance pour le glamour », avec des droits patrimoniaux, fiscaux et sociaux égaux, qui serait bien plus légitime que l’absurde « mariage pour tous ». Et  je trouve tout à fait normal que le conjoint homosexuel ait droit à un congé d’accueil après la naissance de l’enfant. Il suffit d’une loi pour instaurer ces mesures d’égalité qui ont trait à la vie privée. Il existe d’ailleurs deux projets alternatifs d’union civile, un défendu par le franc-tireur UMP Daniel Fasquelle et un autre par l’UNAF (Union nationale des associations familiales).
JL. Ne pourriez-vous pas accepter une sortie de crise intermédiaire ? Par exemple, l’idée d’un mariage gay avec une adoption strictement encadrée…
FB. Non. Il faut comprendre que le projet du gouvernement est  très idéologique. Au lieu de créer un autre type de contrat entre vifs ou un dispositif légal négociable, on a décidé de bouleverser l’institution du mariage, qui est d’ordre public parce qu’elle est faite pour un homme et une femme en vue du renouvellement de la société sans la déséquilibrer. Au nom de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, on fait sauter l’institution. Or la vraie égalité devrait respecter le cadre structurant au lieu de le dynamiter. Voilà ce qui n’est pas négociable.[access capability= »lire_inedits »]
JL. Mais l’égalité est au cœur de notre République, et même de sa devise !
FB. Et c’est très bien comme ça ! Mais là, on tord le bras des mots. On prétend vouloir atteindre l’égalité entre les couples, c’est absurde : deux couples ne peuvent pas être égaux si leur situation n’est pas égale. Les couples hétérosexuels et homosexuels sont peut-être égaux quant à leur amour, mais ne peuvent l’être face aux conséquences pour la société de leur union amoureuse. Ce sabordage du mariage retirera très concrètement à certains enfants le droit d’avoir un père et une mère. Le mariage vient du mot « mère », « qui prend mari », dans des liens matrimoniaux pour donner un père à son enfant. Mère + mari = mariage !
MC. Le mariage n’a quand même pas attendu Mme Taubira pour décliner en France. On se marie de moins en moins et de plus en plus tard, on divorce de plus en plus tôt, etc. Pourquoi diable une catholique, branchée de surcroît, défend-elle mordicus cette institution laïque et beauf qu’est le mariage civil ?
FB. Le mariage civil est une institution juridique de droit public qui institutionnalise la nature humaine incarnée par un homme et une femme. C’est sur cette base-là qu’on construit toutes les règles de droit de la société et qu’on juge des rapports sociaux. Il s’agit aujourd’hui de remplacer cette norme homme/femme donnée par la nature (ou la biologie) par la pure volonté humaine. Nous assistons donc à la prise de pouvoir idéologique de la « théorie du genre ». Et la ministre de la Famille, Mme Bertinotti, veut faire une règle publique de l’orientation sexuelle, qui est de l’ordre du privé.
MC. Tu m’amuses, avec ton Code civil brandi comme le Petit Livre rouge ou les Saintes Ecritures. Il n’y a pas si longtemps, ton même Code édictait que l’homme était « chef de famille » !
FB. Mais on n’est plus au XIXe siècle, et le mariage est heureusement paritaire. Sylviane Agacinski rappelle que la femme a un pouvoir supérieur fondamental : celui de donner la vie. D’après le Code civil, le mariage entraîne une présomption de paternité pour les enfants nés et transfère votre filiation du mariage à l’enfant que vous adoptez conjointement, si vous n’arrivez pas à faire d’enfant. Autrement dit, le mariage garantit la filiation.
JL. L’impact de votre mobilisation du 13 janvier n’aurait-il pas été beaucoup plus fort si vous n’aviez réuni que 300 000 manifestants, dont un tiers d’organisations politiques et de manifestants explicitement de gauche ? Vous n’avez pu rallier à votre cause ne serait-ce qu’une seule personnalité de gauche connue…
FB. Simone Veil, qui n’est pas de droite, a défilé avec nous, comme Georgina Dufoix, ministre de la Santé de François Mitterrand. Nous avons aussi avec nous le sénateur Jean-Jacques Rateau, du Parti radical de gauche. Patrick Hénault, ex-ambassadeur des droits de l’homme à l’ONU, nous prête main forte. Mais surtout, nous avons vu se lever dans l’Hémicycle une des figures les plus respectée de la gauche d’outre-mer, mon nouvel ami Bruno Nestor Azérot, député de la Martinique, qui s’est appuyé sur le passé esclavagiste des Antilles pour dire son fait à Mme Taubira. Et c’est cet homme de gauche, 100% marxiste, qui organise les « Manif pour tous » à Fort-de-France! Par ailleurs, quatre députés PS ont annoncé qu’ils voteraient contre le projet de loi, dont le propre petit-neveu de Mitterrand. Certains maires de gauche, comme à Vaulx-en-Velin, nous soutiennent de tout cœur mais ne peuvent pas manifester avec nous, pressions obligent ! Sylviane Agacinski n’est pas catholique, mais nous fournit une aide décisive en répétant à chaque fois qu’on l’interviewe qu’il ne faut pas toucher au vivant, et qu’elle viendra manifester s’il le faut ! Depuis le début, je répète à Georgina Dufoix − et à son mari, Antoine − que c’est un couple marié, celui de Sylviane Agacinski et de Lionel Jospin, qui fera basculer le rapport de force en notre faveur.
JL. En attendant, la présence d’élus UMP et FN a brouillé votre message apolitique, ou disons « politiquement œcuménique ».
FB. Nous avons demandé fermement à Jean-François Copé de venir sans sa grosse main bleue ni ses banderoles de l’UMP. On m’a beaucoup critiquée pour avoir imposé des slogans et trop encadré la manifestation. Je crois qu’il fallait au moins ça pour neutraliser toute velléité de récupération. Les banderoles de partis, c’est dans la manif officielle, quasi étatique, des LGBT du 27 janvier qu’il fallait les chercher !
MC. À propos de cette manif « anti-anti » du 27 janvier, beaucoup de slogans LGBT te prenaient personnellement et explicitement à partie. Tu en a souffert ?
FB. Je me suis assez moquée des personnages publics par le passé pour me poser en indignée. Et si tu veux tout savoir, Marco, j’ai rigolé de bon cœur en découvrant certaines pancartes comme celle où on pouvait lire : « Frigide, ta touffe m’étouffe ! » J’ai été aussi pliée en quatre par une autre pancarte qui faisait référence à ma pseudo carrière de chanteuse et à mon tube galactique, Fais-moi l’amour avec deux doigts, et qui disait : « Deux doigts pour nos anneaux, pas pour la chatte à Barjot ! ».
MC. À propos de ta manif, cette fois, et de tes amis de l’UMP : te rends-tu compte que tu as défilé aux côtés de responsables politiques qui ont imposé ou, au moins, entériné l’enseignement de la « théorie du genre » au lycée!
FB. Je déplore les méfaits de la « théorie du genre », mais les responsables de l’UMP bottent en touche lorsqu’on les interpelle sur le sujet. Au-delà de mon combat contre la remise en cause d’une institution républicaine qui protège le plus faible, je suis chrétienne : je pardonne donc à M. Copé les errements de son parti sur la « théorie du genre »… à condition qu’il ne recommence pas!
MC. À ton avis, quelle est la motivation profonde de ceux qui veulent imposer cette « théorie du genre » comme vérité scientifique?
FB. Certains veulent à tout prix être leur propre maître et refusent toute loi externe. Ils veulent devenir Dieu à la place de Dieu, et prétendent que la loi naturelle est fasciste. C’est un magnifique péché d’orgueil, un péché contre le sens de la vie. L’autre jour, à l’Elysée, avec Laurence Tcheng et Jean-Pier Delaume, nous nous sommes contentés de montrer l’amour de Dieu à César pour que César ne se prenne pas pour Dieu.
JL. J’ai rêvé, ou bien le projet de loi Taubira ne prévoit ni PMA ni GPA…
FB. Quand on remet en question le principe fondateur de l’engendrement humain, le reste suit logiquement. Sous l’influence de théoriciennes ultra-féministes comme Judith Butler, les femmes vont prendre le pouvoir. Les hommes, réduits au rôle de « donneur », n’existeront plus !
MC. Sans être favorable à la gestation pour autrui, j’estime, moi, qu’un enfant né de père français par GPA a parfaitement le droit d’être français. Cet enfant n’a commis aucun crime lui ôtant le droit à faire partie de la communauté nationale ! Pourquoi vous opposez-vous à la fameuse « circulaire Taubira » ?
FB. Elle ne concerne en théorie que 40 enfants, victimes d’une zone de non-droit juridique. Mais quand cette circulaire sera devenue un décret, les lobbies diront que c’est une jurisprudence et nous sommeront d’adopter la GPA. On me répète toute la journée que ces familles existent et qu’il faut légiférer en conséquence. Mais de ces quelques cas, nous allons faire la norme ! Il faut publier des décrets personnels, afin de ne pas remettre en cause le principe général.
JL. Revenons à nos manifs : la France de 2013 est laïque, voire largement athée. Comment construire une majorité d’opinion autour d’un noyau dur « catho tradi »…
FB. Les « cathos tradis », comme vous dites,  ont surtout défilé avec Civitas, et notre manif du 13 janvier dépassait déjà largement le cadre des catholiques tout court. Et le mouvement qui vient ressemblera de moins en moins à sa caricature en loden bleu et jupe plissée. Les ouvriers, les employés sont avec nous : c’est ce qui compte, ou plutôt qui comptera pour empêcher le pire. Ce sont les classes populaires qui feront basculer le Président. Marine Le Pen, soit dit en passant, a raté le coche lorsqu’elle a prétendu ne pas vouloir entrer dans un débat sociétal. Ce débat, ces exigences posées à la gauche sont autant sociétales que sociales. Un de nos nouveaux slogans, c’est : « On veut des emplois, pas de la loi Taubira ! » ou encore  « Nos ventres ne sont pas des caddies ! » Nous le mettrons de plus en plus en avant et nous obtiendrons le soutien des victimes de la crise. De tous côtés et de toutes origines, les gens viendront nous rallier, surtout lorsqu’ils comprendront que notre combat ne vise absolument pas les homosexuels, ce dont je suis la garante.
JL. Vous êtes peut-être la garante du respect de l’homosexualité. Mais il n’est pas facile d’éviter l’accusation d’homophobie…
FB. C’est vrai, mon combat n’est pas facile. Nous effectuons un gros travail de lutte contre l’homophobie au sein des classes sociologiquement catholiques et de droite, un peu crispées par l’homosexualité. Les plus crispés ne sont pas d’ailleurs les curés, mais des laïcs. D’ailleurs, mes intuitions viennent, d’une certaine façon, d’être validées par le Vatican en la personne de Mgr Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille. C’est peut-être le tournant de notre combat, qui nous fera triompher.
MC. Pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas abonnés aussi à L’Osservatore Romano, il a dit quoi, ce Monseigneur ?
FB. Mgr Paglia, après avoir rappelé la nature indéfectible du mariage homme/femme (H/F, comme sur les tracts de la « Manif pour tous » !), et dénoncé en même temps les pays où l’homosexualité est encore un délit, a expliqué que les unions hors mariage − comprendre donc, aussi, les unions homos − doivent se voir proposer par les gouvernants des « solutions de droit privé » et aménager des « perspectives patrimoniales » dans leur vie de couple. J’y vois moi un imprimatur de notre ligne « pour le seul mariage H/F et contre l’homophobie », et sans doute le tournant de notre combat en France.
JL. Et c’est dans le cadre de votre lutte contre l’homophobie qu’un des dirigeants de la « Manif pour tous », votre ami Tugdual Derville, a comparé les homosexuels aux trisomiques ?
FB. Il a dit que les handicapés mentaux, eux non plus, ne pouvaient pas se marier (ce dont je doute s’ils sont sous tutelle) et que la société devait savoir réguler les désirs individuels (ce dont je ne doute pas du tout). Je connais Tugdual : sous la pression de notre combat, il a eu une expression maladroite en accolant une phrase sur les homosexuels à une autre sur les handicapés. Mais il n’a pas l’once d’un gramme d’homophobie : il a d’ailleurs sympathisé – mais pas trop ! – avec Nicolas Gouguin. Il est le premier à répéter que les homos ne sont ni des malades ni des handicapés, ce sont des frères ! Ils sont donnés et aimés par Dieu comme vous et moi.
MC. Plus qu’une dérive homophobe dont je ne saurais te soupçonner, vu qu’on écume ensemble depuis vingt-cinq ans les boites gays, ne crains-tu pas une « gnangnantisation » de votre mouvement ?
FB. Je suis consciente du côté « gnangan » d’une partie des slogans « papa-maman » du début. C’est pour cela que je suis arrivée avec mon Code civil et la promesse irréductible que nous sommes « tous nés d’un homme et d’une femme » ! Les premiers happenings de Vita ont été détournés par les LGBT, qui rentraient facilement dans le public non averti avec leur provocation. Cela a surtout provoqué le célèbre « baiser de Marseille » où deux jeunes filles même pas homo se faisaient un smack devant des dames horrifiées. Depuis cet épisode malheureux, j’ai retenu la leçon de l’erreur de mes amis et ai développé toute une réflexion pour appeler les « cathos » à mettre les points sur les « i » et donc à défiler très explicitement contre l’homophobie. Je pense qu’à la « Manif pour tous », nous faisons plus dans la pédagogie sur l’homosexualité et contre l’homophobie que toutes les « Lignes Azur » de M. Peillon ! Le 17 novembre, nous avons levé la présomption d’homophobie qui terrorisait les Français ; le 13 janvier, 1,2 million d’entre eux, joyeux et déterminés à aimer mieux les homos en préservant le mariage républicain, se sont mis à marcher dans le froid et la pluie. Le 24 mars, jour des Rameaux, soutenus par une large frange du peuple de gauche et des homosexuels, nous ferons tomber à la face du monde, le mensonge du « mariage homo pour tous » !
MC. Un message personnel pour les gens de gauche, sans qui ta prochaine « Manif pour tous » du 24 mars n’en sera pas vraiment une ?
FB.
Nous sommes dans un combat idéologique contre le libertarisme individualiste, porté par les ultra-feministes du « genre ». Ce n’est pas une lutte politique ou frontale contre le gouvernement de mon cher François Hollande, et c’est pour cela que nous allons gagner : même si Caroline Fourest me diabolise volontiers, je débats avec elle dans l’amour, la vérité et la charité.
MC. Comme toi, le Premier ministre britannique, David Cameron, se dit attaché à la famille et aux traditions. Mais il se prononce pour le mariage gay parce qu’il souhaite élargir l’institution conservatrice du mariage. Pas con, non?      
FB. On peut dire tout et son contraire. Aujourd’hui, par exemple, il faudrait tuer les vieux au nom de la dignité. Au nom de l’égalité, on revient à l’inégalité première : ne pas connaître tous ses parents. C’est une inversion totale des valeurs, un comportement plus réactionnaire que conservateur.
JL. La logique voudrait que votre mouvement prenne un jour une dimension politique, par exemple sur le modèle italien du néo-populiste Beppe Grillo − qui est d’ailleurs une sorte de collègue à vous puisqu’il a commencé sa carrière dans la satire politique, avant de réunir des millions de citoyens en colère autour de son « Vaffanculo day »  (« Journée Va te faire foutre ! ») 
FB. Il faudra peut-être adapter le mot d’ordre ! Plus sérieusement, tout dépend de ce qu’on entend par « politique ». Si notre mouvement devient une force capable d’influencer les partis institutionnels, pourquoi pas ? Les Français en décideront. C’est ce qui s’est passé avec la « Manif pour tous » qui répondait à un vrai besoin du peuple. Et chez nous aussi, le peuple a horreur du vide.
MC. Toi ou d’autres leaders du mouvement, accepteriez-vous de vous présenter aux Européennes de 2014, par exemple avec l’UMP ?
FB. Ils ont bien Franck Riester, à l’UMP, pourquoi pas moi ? (rires) J’y mettrais juste une petite condition pour mes camarades et, le cas échéant, pour moi-même : un statut garantissant notre entière liberté de parole, genre « rattachée administrativement » ou « non-inscrite » ! Sur cette base, je pense que nous devrions examiner d’ailleurs aussi favorablement toutes propositions émanant de l’UDI, du MoDem, pourquoi pas, du PS… Mais faut pas rêver ! En tout cas, pas question pour moi de me laisser embrigader dans un parti : quelque chose de totalement nouveau s’est levé, qui ne se laissera pas diluer dans de vieux machins ! Venez et voyez : à Paris, le peuple pacifique vous le prouvera en masse le 24 mars ! C’est cette fois ou jamais ![/access]

Contre les tyrans, la Bible

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armand laferrere bible

armand laferrere bible

Armand Laferrère occupe une place à part dans la galaxie intellectuelle libérale. Il semble moins intéressé par la promotion du modèle libéral que par l’étude des phénomènes historiques et anthropologiques qui, en pratique, pourraient bien faire obstacle à son succès. Il a ainsi écrit sur la puissance des rentes dans l’économie (La Dépense publique, Institut de l’entreprise, 1999), sur le jeu des intérêts en politique étrangère (L’Amérique est-elle une menace ? 2008, JC Lattès) et dans plusieurs articles de la revue Commentaire, sur l’irrationalité des mouvements d’opinion collectifs, illustrés notamment par la haine anti-américaine et anti-israélienne.
Avec La Liberté des hommes, qui vient de paraître aux Éditions Odile Jacob, Armand Laferrère, normalien, énarque, mais surtout penseur libre et cultivé à la plume fine et redoutablement efficace, se penche sur ce qu’il considère comme la « première des sources » de l’idée moderne de liberté. Cette source n’est rien moins que la Bible, depuis la Torah jusqu’au Nouveau Testament.
La Liberté des hommes n’est pas un livre de théologie : c’est un livre d’histoire et de philosophie politique. L’auteur préserve à tout moment une louable neutralité sur les questions métaphysiques qui permettra à son livre d’être lu de la même manière par les croyants, les agnostiques et les athées.[access capability= »lire_inedits »]
Armand Laferrère part d’un fait historique incontestable : le peuple hébreu, au sein duquel la Bible a graduellement été écrite entre la fin du IIe millénaire av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère, avait avec le pouvoir politique une relation… problématique. Contrairement aux autres peuples qui ont marqué l’Histoire, il fut toujours un peuple faible, soumis aux caprices des grands empires qui l’entouraient. C’était aussi un peuple constamment divisé – entre tribus ; entre royaumes du Nord et du Sud ; entre prêtres, rois, juges et prophètes qui se disputaient le pouvoir.
À partir de ce constat, l’auteur énonce une hypothèse fondamentale : la Bible est  une réflexion sur le pouvoir et ses dangers face auxquels ses auteurs ont élaboré des solutions de plus en plus sophistiquées. Ainsi s’est constitué un premier corpus de la liberté politique, qui a irrigué par la suite toutes les civilisations judéo-chrétiennes.
On comprend ainsi pourquoi les patriarches des Hébreux, d’Abraham jusqu’à Moïse, sont si souvent présentés sous leur jour le moins flatteur : les auteurs de la Bible voulaient écarter le risque de culte de la personnalité. La loi de Moïse établit plusieurs pouvoirs concurrents, sans jamais désigner aucun pouvoir humain suprême : l’auteur y voit la source de la conception moderne de la séparation des pouvoirs. La lecture des Dix Commandements comme autant de protections fondamentales contre la tentation de la tyrannie est un tour de force. Il analyse le rôle des prophètes, chargés de protéger les faibles et de limiter l’arrogance des puissants. Il démontre comment, après l’exil des Juifs à Babylone, les auteurs bibliques ont développé une pensée de plus en plus sophistiquée pour permettre au peuple vaincu de conserver à la fois son identité et le sens de sa mission.
L’analyse la plus originale est celle de l’enseignement de Jésus. Laferrère démontre que le fondateur du christianisme n’était pas seulement un maître spirituel, mais délivrait un enseignement politique révolutionnaire au peuple juif sous le joug romain. Les premiers chrétiens étaient incités à vaincre sans révolte la domination romaine, en créant une société parallèle, fondée sur la confiance et la bonne volonté réciproque.
Peu de gens peuvent se vanter d’avoir proposé une lecture nouvelle, argumentée et cohérente, de l’un des textes les plus étudiés de l’humanité. Avec La Liberté des hommes, Armand Laferrère y est parvenu. Le lecteur, qu’il accepte ou non sa démonstration, en sortira grandi.[/access]

Armand Laferrère, La Liberté des hommes, Odile Jacob, 2013.

Finnegans Wake : Et la Chine se réveilla…

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C’était en 1973. La regrettée Etta James retrouvait le chemin des charts après le relatif insuccès de « Money (that’s what I want) », le moins regretté Kadhafi lançait avec enthousiasme sa Révolution populaire, la Stasi venait d’obtenir le droit officiel de tirer sur quiconque franchirait le mur de Berlin, et Jacques Lacan, toujours superbe en costume à carreaux, lâchait son fameux « Joyce, ce n’est certainement pas traductible en chinois » (Séminaire XX, page 37).
Comme il est intéressant de vivre en 2013. Jugez plutôt : non seulement Finnegans Wake vient d’être traduit dans cette langue, mais les Chinois s’accrochent à ce roman réputé illisible comme la tique sur la peau d’un chien.
Best-seller à Shanghaï, Jimmy Joyce ? L’affaire a tout l’air d’une farce, mais les témoignages locaux sont formels. Les étudiants affluent, les queues s’allongent, les libraires n’en reviennent pas. L’éditeur, un homme plutôt petit dont le nom ne vous dira rien (Wang Weisong), se frotte les mains. Et dire que ce businessman a cru bon de lancer une campagne d’affichage pour vanter les mérites du plus catholique des écrivains illisibles… Si ce n’est pas du flair, ça.
Naturellement, nos confrères s’interrogent. Si le péquin moyen n’entrave que pouic, comment expliquer la courbe des ventes ? Pour les uns, l’explication relève de la sociologie bourdivine. Les Chinois seraient devenus bourgeois, et, ce faisant, vaniteux (bienvenus au club !). Pour les autres, l’affaire tiendrait du défi sportif : avaler le plus grand nombre de pages sans comprendre. Une chose est sûre: la traductrice s’est bien gardée de faciliter la tâche du lecteur. « Je ne serais pas fidèle à l’intention originale du roman si ma traduction était facile.« , déclare-t-elle. Sage parole, qui nous rappelle que la compréhension n’occupera jamais qu’une place secondaire, pour ne pas dire accessoire, dans cette aventure. Doit-on étendre cette remarque aux femmes, à l’amour, et à la vie elle-même ? Ce ne serait pas une mauvaise idée.

Être juif, une question de volonté ?

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oscar mandel judaisme

oscar mandel judaisme

Outre-Atlantique, à Los Angeles demeure mon ami Oscar Mandel. Il vient de publier Être ou ne pas être juif. L’amitié, si profonde soit-elle, exige la sincérité, entraînant les désaccords. Lesquels portent parfois sur l’essentiel. Je me trouve dans ce cas de figure avec le thème développé dans le présent livre : l’auteur y expose le déni de sa judéité, cependant que, perplexe, le lecteur affirme et affiche la sienne, de façon d’autant plus péremptoire qu’il sait ressembler au « Juif imaginaire » décrit naguère par Alain Finkielkraut. Au demeurant, chez le lecteur que je suis, le problème déclenche de tels remous que les réminiscences et les références affluent à l’esprit comme des bouées de secours, parce que, comme Georges Perec l’a formulé autrefois, « Je ne sais pas très précisément ce que c’est qu’être juif ». Tâchons de surnager.
Los Angeles n’est pas le lieu de naissance d’Oscar. Peu enclin aux confidences, il en a laissé passer quelques-unes. Il est originaire d’Anvers, cette si belle ville de Belgique que j’ai visitée récemment (août 2011), ébloui notamment par les Rubens suspendus dans la magnifique cathédrale gothique et convaincu que si l’art n’a pas de religion, il est une religion.
C’est dans cet environnement enchanteur qu’Oscar Mandel est né, entre les deux guerres mondiales du vingtième siècle de l’ère chrétienne. Comment s’est-il retrouvé à vivre sa vie à des milliers de kilomètres de la vieille Europe tant aimée, si riche sur le plan culturel, que s’est-il produit pour qu’il s’enracine loin de ce qu’il est convenu d’appeler sa patrie ? Comment cet Européen de souche et de cœur, qu’on dirait tout droit sorti d’un roman ou d’un tableau flamand, a-t-il été poussé à s’expatrier sans qu’on lui demande son avis ? À questions directes, réponses simples : l’appartenance familiale et la pression des circonstances se sont liguées, si on ose dire, pour faire de lui et des siens des errants. Nés Juifs, les Mandel ont choisi d’échapper aux nazis en longeant la côte, de port en port, et ont fini par s’embarquer à Lisbonne pour New York, havre de survie. Or, que soutient le poète, l’esthète Oscar Mandel ? Qu’il n’est pas Juif. Qu’on peut décider de ne pas être Juif même si on est pourchassé comme tel, comme on décide de ne pas aimer le cinéma, de ne pas mourir fumeur, de ne pas apprécier la musique des opéras d’Alban Berg, que sais-je encore ?
Là réside notre différend. Dans cette problématique, je campe aux antipodes de mon ami américain. Qui n’est Américain que parce que Juif. Pour moi, on est Juif pour l’unique raison qu’on naît Juif. C’est une donnée immédiate de la conscience. Un héritage historique, ne connût-on rien du passé de ses ancêtres. Une évidence ontologique, liée à la transmission de la mémoire de la Shoah.
Et, simultanément, c’est un embarras constant. Je ne vais pas à la synagogue, aucune croyance ne m’habite, les signes extérieurs des Juifs pieux m’exaspèrent, leurs dogmes et leurs interdits me scandalisent du fait de la coupure qu’ils introduisent entre l’individu et la société, je rejette leur système de pensée et de mœurs comme autant d’entraves à la vie parmi les citoyens. Sans remettre en cause mon identité, ils me la rendraient opaque. Ma solution : distinguer le judaïsme (religion) et la judéité (identité).
Il ne s’agit pas de remettre en cause les choix de chacun. L’un dit n’être pas Juif, l’autre proclame qu’il l’est. Je dois avouer que je ne suis pas parvenu sans vacillements à la conviction qui est la mienne aujourd’hui. À preuve le récit que j’ai intitulé Trou de mémoire et dont la composition en trois parties est révélatrice de la difficulté réflexive qui accompagne ce motif de la judéité. J’en fais part ici, à titre de témoignage : « Le suis-je ? (1940-1952) – Je ne le suis pas ? (1952-1967) – Je le suis ? (1967-1987) » – le triple point d’interrogation signant le tout.
Faut-il trancher ? J’ai lu passionnément le texte d’Oscar Mandel. Il use d’une rhétorique qui rend tenable sa position, même aux yeux du contradicteur le plus résolu. Nous lie tous deux, en l’espèce, l’absence de foi. Nous distingue le critère qui avait frappé l’historien Fernand Braudel. Après l’attentat de la rue des Rosiers, Le Quotidien de Paris m’avait soutiré une opinion, publiée le 12 août 1982. Braudel, méditant sur L’identité de la France, observe ceci : « Je garde le souvenir de cet historien, professeur alors, il y a longtemps, à Strasbourg. On l’interroge en tant que Juif. Il répond sans sourciller : « Je ne suis pas Juif, je suis Français ». J’ai envie de dire : bravo ! Mais, moi, Serge Koster je me sens plus véridique lorsque je réponds, dans une enquête récente : « La France est ma patrie, le lieu de ma langue et de mes affections. Mais je nourris pour Israël (entendez l’Etat d’Israël) qui n’est pas mon pays un sentiment sans rémission ». Rien à retoucher. Enfin à une nuance près. Je ne suis pas candidat pour être Juif en Israël. Juif diasporique, Français Juif, voilà ma condition. On peut juger cela peu clair, irrationnel ; pour moi c’est une rassurante étrangeté.
Retour au point de départ. Je le suis. Je prétends qu’il l’est, quoi qu’il dise. Il faut juste deux paires de lunettes pour ajuster nos lectures. Je recommande en toute lucidité celle du percutant, de l’impertinent livre d’Oscar Mandel.

Oscar Mandel, Être ou ne pas être juif, Allia, 2013, 59 p., 6,20€

 

 

 

Quand les ouvriers étaient des princes

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mods londres ouvriers

mods londres ouvriers

On peut précisément dater la mort de la classe ouvrière anglaise. 1966 marque la fin des mods. Ce mouvement adolescent composé d’à peine quatre cents jeunes a rendu les armes après six années d’un combat devenu trop inégal. Les mods ont sombré dans l’oubli le jour où l’industrie du textile et de la musique s’est emparée de leur mode de vie terriblement excitant, élitiste et subversif. Le système salit tout ce qu’il touche, il ne pouvait décemment laisser des gamins d’ouvriers s’habiller comme des princes. C’était trop choquant pour les bonnes mœurs. Les aristocrates avaient honte de les croiser dans les rues de Londres par peur d’être ridicules devant tant d’élégance et de recherche vestimentaire. Les stars montantes de la chanson et du cinéma les imitaient en cachette pour singer leurs tenues de scène.
Ces gamins anglais donnaient le tempo du monde moderne, ils en étaient la plus brillante illustration. Sans eux, pas de Twiggy, pas de Mary Quant, pas de The Who, pas de Carnaby Street, pas de Swinging London. Ils avaient entre quinze et vingt ans, portaient des costumes italiens et dépensaient tout leur salaire dans des chemises à col boutonné ou des vestes en mohair. Ils pouvaient parler, entre eux, des heures durant de la bonne taille d’un revers, de la forme exacte des poignets ou de la longueur d’une fente. Ces dandys décadents ne montraient pas l’exemple qui veut que les pauvres se sacrifient dans l’anonymat. La vie à crédit, le pavillon de banlieue, la Vauxhall et les costumes bon marché ne faisaient pas partie de leur idéal à eux.
Ils occupaient des petits boulots d’employés de bureau ou de vendeurs, fréquentaient les G.I.’s noirs et la communauté jamaïcaine. Ils avaient souvent quitté l’école avant le bac, n’avaient donc jamais mis les pieds à l’Université et étaient tous issus des classes ouvrières ou moyennes d’une Angleterre qui ne connaissait pas encore la désindustrialisation et le thatchérisme, les deux fléaux du XXème siècle. Londres n’était pas encore la Mecque de la globalisation mais déjà, en 1966, l’Angleterre courait à sa perte. La disparition des mods a été le signe d’une perte de civilisation. Les mods incarnaient la beauté naturelle celle qui éclot dans les terrains vagues et sur les pistes de danse, celle qui prend sa source dans les désillusions et les rêves. Ils n’avaient pas besoin d’apprendre la mode car la mode, la posture, le charme, c’était eux. Le capitalisme anglais n’aime pas les révolutions qu’elles soient sociales ou vestimentaires, il se méfie trop de ces prolos qui ont des goûts de luxe. Ce n’est pas un bon exemple à suivre, on commence par s’habiller comme un lord et puis on finit par refuser de bosser ou de s’avilir pour un salaire de misère.
Afin de canaliser ce phénomène néfaste, le système l’a honteusement récupéré. La grande distribution s’est mise à fabriquer des vêtements dans le « style » mod, une hérésie lorsque l’on sait que tous ces ados avaient leur tailleur personnel. Ensuite, eux qui n’écoutaient que du modern jazz (d’où l’origine de leur nom) puis les hits du label Tamla Motown ou de la Stax Records durent supporter le déferlement de la vague rock. Ces lourdauds de rockers avec leurs gestes brusques, leurs vêtements rustiques et leur dégaine pitoyable se prenaient pour des seigneurs alors qu’ils n’étaient que les vassaux d’une industrie qui allait les presser comme des citrons.
Et enfin, dernier et diabolique subterfuge pour faire rentrer dans le rang ces «originaux » : le football. C’est à partir de 1966, après la victoire de l’Angleterre à la Coupe du monde face à la RFA que ce sport devint national, passionna les jeunes et la City. Les mods furent alors engloutis dans une culture de masse qui donnera quelques années plus tard naissance à la téléréalité, à la pop music et à la social-démocratie. Les mods étaient des esthètes de la fripe, ils ne vivaient que pour les fringues, le rhythm’n’blues, les motocyclettes italiennes et les amphétamines. Le reste ne les intéressait pas. La politique, les affaires, le boulot, ils s’en contrefoutaient éperdument.
C’étaient de petits individualistes sans avenir dans une Angleterre qui s’émancipait. Une seule chose les animait : leur façon de s’habiller. Ils ne refusaient pas la société comme plus tard le feront les hippies ou les punks, ils voulaient juste conduire une Vespa GS 150 ou une Lambretta TV 175, se saper sur-mesure, s’enivrer de speed et danser tout le week-end. De tels improductifs avides de plaisirs raffinés et interdits ne pouvaient décidément pas cohabiter avec le tout-venant. Le mot d’ordre de Pete Meaden, premier manager des The Who et mod historique, résume assez bien la philosophie mod : « Clean living under difficult circumstances » (Être élégant malgré tout)[1. Pour en savoir plus sur ce sujet très peu traité par le monde de l’édition, lire le remarquable « Mods une anthologie speed, vespas & rhythm’n’blues » de Paolo Hewitt, traduit par Nicolas Guichard, paru chez Rivages Rouge.].

*Photo : brizzle born and bred.

DiCaprio, pas que beau

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leonardo dicaprio django

leonardo dicaprio django

En février 2000, Leonardo DiCaprio déclare au Times : « Je n’ai rien à voir avec celui qu’on a identifié à moi pendant tout ce phénomène Titanic et avec ce que ce visage est devenu dans le monde »[1. « I have no connection with me during that whole Titanic phenomenon and what my face became around the world. » « What’s eating Leonardo DiCaprio ? », Times, 21/02/2000.] . Cette phrase n’est pas très originale venant d’Hollywood, mais la manière dont il tourne le propos a quelque chose de significatif : il est question d’un « moi » qui se serait perdu dans un visage trop reproduit. Il n’aura de cesse, par la suite, de remodeler ses traits, de contredire son côté poupon qui plaît tant aux midinettes. En 2002, il incarne Frank Abagnale Jr. dans Catch Me If You Can, un as de l’escroquerie qui détourne des millions de dollars en se faisant successivement passer pour un professeur d’université, un pilote de ligne et un médecin – personnage-caméléon à la recherche d’un foyer. Janvier 2013 : à l’affiche dans Django Unchained de Tarantino, Leonardo DiCaprio annonce vouloir faire une pause significative, se disant épuisé par ses derniers rôles. Que s’est-il passé de si fatigant pendant cette décennie ? A-t-il retrouvé son visage ?
Après la « Leo-mania » qui fit rage à la sortie de Roméo+Juliette puis de Titanic, l’acteur semblait destiné aux personnages de mélodrames et de comédies romantiques, comme un Rock Hudson en son temps. Mais son apparition ironique dans Celebrity, de Woody Allen, montre qu’il en a décidé autrement.[access capability= »lire_inedits »] Ses rôles suivants, il les choisit et les aborde avec un sérieux papal. Il ne met plus les pieds dans une comédie et s’applique à jouer avec les réalisateurs américains les plus réputés du moment : Spielberg, Eastwood, Nolan, Scorsese, Mendes et, aujourd’hui, Tarantino. Rien n’entache le tableau, aucun film alimentaire, aucun blockbuster qui ne soit signé d’un grand nom ou ne traite d’un grand sujet, les deux de préférence. Leo est un bon élève. Aurions-nous dégoté l’anti-Nicolas Cage ?
Les personnages joués par DiCaprio ne sont pas non plus des rigolos. Leur socle commun, c’est la névrose : la paranoïa dans Shutter Island ou dans Aviator, une forme de schizophrénie dans Catch Me If You Can et Inception. Le J. Edgar qu’il campe dans le film d’Eastwood est hanté par son enfance et la figure de sa mère, comme le Howard Hughes qu’il interprète dans le film de Scorsese. Le jeu de DiCaprio est influencé par ce travail sur la folie : un regard halluciné, toujours intense et interrogatif. Il ne sourit plus ou, s’il le fait, c’est sous les traits de Monsieur Candie, le Sudiste cruel et naïf de Django.
C’est probablement sous la direction de Scorsese que DiCaprio est allé le plus loin. Dans Shutter Island, il porte le poids d’une culpabilité invisible qui se reflète dans ses hallucinations. DiCaprio semble avoir trouvé un véritable mentor en Martin Scorsese, avec qui il tourne actuellement son cinquième film. Si son personnage dans Gangs Of New York a été quelque peu effacé par celui de Daniel Day-Lewis, il a donné la pleine mesure de son talent dans Aviator, où sa gueule d’ange colle étrangement avec les phobies d’un Howard Hughes obsédé par la pureté. Plus qu’un visage hollywoodien, il est devenu un corps-cinéma bourré de névroses, sur lequel chacun projette ce qu’il veut.
Pour le film de Scorsese, il a travaillé son allure et sa voix, devenue plus grave et plus rauque. Son Howard Hughes est frappé par une série de tics et porte, lors de ses crises, une barbe de Jésus. On note d’ailleurs plusieurs tentatives de barbes, pas toutes convaincantes, dans la filmographie de DiCaprio. De la barbichette de Gangs Of New York à celle, plus conséquente de Django Unchained, il y a aussi eu celle, transitive, de Mensonges d’État. Comme Orson Welles, Leo a longtemps eu un côté enfant qu’on essaie de dissimuler derrière des barbes et des faux-nez.
Eastwood a pris au mot ce désir enfantin de maturité en le grimant en vieillard dans J. Edgar. Une malléabilité adolescente : voilà en somme ce qu’aura apporté DiCaprio au cinéma américain des années 2000. Une sorte d’éternel fils, que de grands cinéastes ont adoubé pour jouer de grands personnages. Un visage partagé entre l’enfance et le vieillissement, entre la naissance et la mort.[/access]

ÉLYSEZ JUPPÉ !

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On a beaucoup commenté l’annonce faite par Alain Juppé, mercredi dernier sur LCP, d’un possible retour de Nicolas Sarkozy pour 2017. Pas totalement faux, ni totalement vrai : dans cette émission, l’ancien premier ministre a surtout évoqué en creux l’éventuelle candidature d’un certain… Juppé Alain.
Aux heures les plus fun de la guéguerre Copé-Fillon, « le meilleur d’entre eux » s’était pris à rêver d’une reconquête par défaut de l’UMP. Ce fol espoir désormais envolé, le maire de Bordeaux n’a plus qu’un choix : le rester toute sa vie, ou se mettre sur les rangs pour le Prix du président de la République. Bien sûr, cette course-là, prévue pour le printemps 2017, est déjà fort courue et notre champion – casaque Bordeaux, toque grise – y fait aujourd’hui figure d’outsider. Mais demain ? Rien n’est jamais joué d’avance, demandez à Balladur et DSK.
Alors en attendant, pourquoi ne pas s’entraîner à tout hasard pour cette ultime course – où « l’ami Alain » n’aura rien à perdre et tout à gagner ? Qui songerait à l’en blâmer ? Le pouvoir, le vrai, est une ivresse des cimes, une drogue plus dure que l’amour, l’héroïne et l’argent réunis. Pour y goûter enfin pleinement, Juppé devait à l’évidence s’assouplir dans ses bottes et changer ainsi, comme tout le monde, ses défauts d’homme d’État en qualités de candidat.
Eh bien, c’est en bonne voie ! Déjà Alain, remarquablement conseillé, a renoncé à ses lunettes de notaire – et il cultive désormais son nouveau look printemps-été 2017 : le sourire sérieux. Allez, Alain !

J’ai neuf ans et je ne veux pas mourir !

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esperance-vie-atlantico

esperance-vie-atlantico

La vraie vie, combien de temps ça dure, en fait ?
Quand on parle de la vraie vie, on veut dire celle qui est faite du temps libéré de toutes les aliénations, la vraie vie qui nous permet de tomber amoureux, de lire, de voyager, de jouer avec nos enfants et nos petits-enfants, de boire un coup entre copains, de traîner toute une soirée d’été dans une chaise longue à regarder le ciel changer de couleur. D’après une récente étude relayée par nos amis d’Atlantico, ça dure aux alentours de neuf ans, et en partant de l’hypothèse optimiste que vous ne mourrez pas avant 78 ans.
On y va pour le décompte ?
Déjà, le sommeil va vous prendre un tiers de votre existence. Bon, dormir, c’est agréable sauf, comme le disait le grand Louis Scutenaire, quand « on dort pour un patron », histoire de reconstituer sa force de travail. Il vous reste donc 49 ans de vie éveillée.
Ensuite, l’école et les études : entre les cours et les révisions, vous pouvez encore retirer 3 ans et demi. On en arrive à la louche à 46 ans. À ce moment-là, si vous avez un boulot, vous y laisserez 91 000 heures, soit  10 ans et demi. Vous suivez toujours ?
On en est, l’air de rien, réduit à 35 ans de vie.
Mais évidemment, il faut se déplacer pour aller faire des courses ou pour rejoindre sa maison de plus en plus loin des centres villes, à cause des prix de l’immobilier. Résultat : encore un an de perdu dans les bouchons, les métros ou les TER.
Pour éviter d’incommoder vos contemporains, en général vous vous lavez. Eh bien, même sans faire d’excès pour se pomponner, on en prend pour deux ans et demi sous la douche ! Tout d’un coup, on en est à 32 ans de vie restante. Être propre, c’est bien, mais il faut aussi se nourrir. En moyenne, toujours, ça nous prend 4 ans. Et voilà qu’on n’a plus que 28 ans. 28 ans à table, je n’ai rien contre quand il s’agit de plaisirs partagés autour d’un tablier de sapeur mais le plus souvent, il s’agit quand même plutôt d’une popote hâtive ou d’un sandwich hâtif dans une mangeoire contemporaine.
Comme il faut bien faire les courses, vous rajouterez deux ans et demi dans les supermarchés. N’oubliez pas six ans de travaux ménagers. Pour conduire les enfants à la crèche ou à l’école, vous  reprenez 18 mois ferme.
On en arrive à 18 ans de temps disponible. Mais vous vivez à l’époque du net, de facebook, des jeux vidéos et des télés qui ont des centaines de chaînes, ce qui fait que vous passez encore 9 ans devant des écrans alors que personne ne vous y oblige. Résultat : 9 petites années de temps réellement libre.
C’est inquiétant ? Déprimant ? Sans doute.
Mais c’est une raison de plus pour vouloir radicalement changer la société. Alors que le Medef se prépare à renégocier avec ses amis de la CFDT une nouvelle loi sur les retraites qui verrait la durée de cotisations passer à 46 ans, on pourra se rappeler cette enquête.
Il y a des choses bien sûr qui ne sont pas évitables, comme le sommeil ou l’hygiène (enfin j’espère). Mais pour le reste, n’est-ce pas juste une question d’organisation de la société ? Repenser le travail, l’urbanisme, les transports, les études, de façon à ce que tout cela soit plus juste et plus humain, c’est possible. Comment ? En renversant une bonne fois pour toute  le  système qui est le nôtre et qui non seulement veut nous faire travailler jusqu’à la mort mais veut aussi nous faire consommer et nous distraire comme il l’entend. En 1967, déjà, Guy Debord écrivait dans La Société du Spectacle : « Le projet révolutionnaire d’une société sans classes est le projet d’un dépérissement de la mesure sociale du temps, au profit d’un modèle ludique de temps irréversible des individus et des groupes. C’est le programme d’une réalisation totale, dans le milieu du temps, du communisme qui supprime tout ce qui existe indépendamment des individus ».
Autrement dit, si vous ne voulez pas mourir à neuf ans, la solution, encore une fois, c’est le communisme.

*Photo : Keoki Seu.

Lettre ouverte à Valérie Pécresse

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valerie pecresse karoutchi

valerie pecresse karoutchi

Madame la ministre,
Invitée de la matinale de Canal + hier, vous  avez tenu un propos qui, je dois vous le confier, m’a étonné de la part d’une personne ayant exercé des fonctions ministérielles fort importantes, tant il semblait manquer de discernement.
En premier lieu, je vous avoue avoir trouvé plutôt bienvenu votre solidarité avec Yamina Benguigui, victime d’un bizutage la veille dans l’hémicycle pendant les questions au gouvernement. Vos collègues de l’UMP ont singulièrement manqué de classe et de retenue à cette occasion, et je mets ces manifestations masculines sur le compte de la goujaterie voire de l’immaturité qu’on retrouve chez des hommes ayant passé la cinquantaine. Lorsque vous précisez que ce « bizutage est plus fort chez les femmes », je vous crois bien volontiers puisque vous avez davantage que moi l’expérience de l’hémicycle.
En revanche, et c’est l’objet de cette missive, je ne comprends pas votre accusation de machisme envers Roger Karoutchi. Ce dernier a en effet déclaré que votre collègue NKM avait « le look pour Paris ». « Pourquoi les femmes sont-elles jugées sur leur look ? Peut-être qu’un jour, on sera jugées sur nos compétences », protestez-vous. Et là, madame la ministre, les bras m’en tombent. Vous n’avez donc jamais entendu de tel propos sur le look de vos collègues masculins ? N’a-t-on jamais dit d’Arnaud Montebourg à ses débuts qu’il avait le look aristo, au point de lui attribuer une particule superfétatoire ? Ne dit-on pas de certains de vos collègues qu’ils ont une allure de gendre idéal ? Avons-nous le droit de trouver le physique d’une personnalité politique, féminine ou masculine, à notre goût sans être accusé de machisme pour les uns, d’être une croqueuse d’hommes pour les autres[1. J’ai quelques amies qui craquent sur Vincent Peillon, et je dois vous confier que votre style ne me déplaît point, surtout lorsque vous évitez le jean, comme dimanche dernier.] ? Nous avons le droit à la légèreté, tout de même. D’ailleurs, cette observation ne vaut pas que pour la politique. David Beckham doit-il se plaindre de misandrie lorsque, sur les plateaux de télévision, des dames n’évoquent que sa plastique avantageuse au lieu de s’extasier sur sa faculté à tirer de magnifiques coups francs ?
Vous me direz que la Politique, c’est sérieux. Cela devrait l’être, en effet. Mais Roger Karoutchi est bien obligé de convenir que les projets de l’UMP et du PS ne se différenciant qu’à la marge, le marketing et la communication à outrance ont envahi le champ électoral depuis une trentaine d’années. Ne me dites pas que vous n’aviez pas, dans les ministères que vous avez occupés, une ou plusieurs personnes chargées de la gestion de « l’image » de leur patronne,  un domaine n’ayant pas grand-chose à voir avec vos compétences. Je ne vous croirai pas[2. Ce malicieux papier de ma camarade Coralie Delaume ne me démentira pas.].
Votre collègue NKM ne déroge pas non plus à la règle. D’ailleurs, les convictions et elle, c’est une histoire tourmentée. Ne s’est-elle pas abstenue mardi sur un sujet que majorité et opposition estimaient « de civilisation » ? N’a-t-elle pas été la porte-parole d’une campagne pourtant inspirée par quelqu’un qu’elle jugeait « maurrassien », ce qui ne valait pas compliment dans sa bouche ? Le fait est, effectivement, qu’on imagine davantage NKM faire campagne dans les rues parisiennes que dans les campagnes creusoises. Comme on imaginait, à tort, Arnaud Montebourg solliciter les suffrages de Passy plutôt que ceux de Louhans, ou qu’on vous imagine vous-même très à votre aise sur le marché à Versailles.
David Abiker écrivait l’autre jour qu’il y avait « plus de féminisme dans 60 minutes d’ouverture d’un bureau du planning familial que dans 50 happenings post-modernes des Femen ». J’ajouterai qu’il y en a davantage dans ledit bureau que dans une centaine de plaintes « cul-cul-la-praline » dont vous avez donné l’exemple en tançant votre vieil ennemi Roger.
Cordialement.

Candidature de NKM, un sale coup pour la gauche parisienne !

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La gauche parisienne vient d’apprendre une sale nouvelle. Tout semblait parfaitement organisé par Bertrand Delanoë qui avait assuré sa succession avec une dauphine incontestée, sa première adjointe depuis mars 2001, Anne Hidalgo. Largement dominante, la gauche parisienne qui représente si bien, on le sait, les couches populaires dans une ville où l’on loue des appartements de 9m2, a un magnifique bilan derrière elle et a su rendre à Paris la mixité sociale qui lui manquait tant. À la pointe de l’émancipation, on sait par exemple que le maire de Paris a pris des positions courageuses pour le mariage gay et contre l’homophobie, la faim dans le monde, la mort et les automobiles trop anciennes qui polluent. Il va même accepter une compétition interne dans son propre camp avec très probablement une candidature écologiste au premier tour qui espère surfer sur les scores de Cohn-Bendit aux européennes de 2009, lequel avait poussé des pointes à plus de 35% dans les zones défavorisées comme le XIe arrondissement où végètent dans une quasi-misère des intermittents du spectacle, des designers et des femmes violonistes épouses de ministres le l’Intérieur.
Hélas pour Delanoë, une nouvelle candidature sur sa gauche vient troubler cette belle harmonie. Il ne s’agit pas du PCF ou du FDG dont l’influence est profondément réduite dans la capitale car parfois, dans certains discours, ils utilisent le mot « ouvrier ». Non, la mauvaise surprise est l’annonce officielle de la candidature de Nathalie Kosciusko-Morizet. On se demande comment Anne Hidalgo va pouvoir éviter la surenchère face à cette candidate jeune, moderne, ouverte, qui connaît bien les vraies préoccupations des Parisiens cernés par la crise : twitter, l’économie numérique, les technologies vertes et l’éolien en mer.
On ne voit pas comment Bertrand Delanoë pourrait s’en tirer autrement qu’en organisant des primaires internes au sein de ses troupes pour savoir qui, d’Anne ou de Nathalie, représentera le mieux les aspirations progressistes et socialistes du peuple de Paris.
Dernier espoir, donc, pour cette gauche aux candidatures pléthoriques, une droite parisienne profondément divisée dont la ringardise ne fera pas le poids face aux figures lumineuses de la gauche, que ce soit façon Hidalgo ou façon NKM.

Mariage gay : les classes populaires trancheront

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FRIGIDE BARJOT mariage

FRIGIDE BARJOT mariage

Marc Cohen. Frigide, quoi qu’il se passe désormais dans une des deux assemblées, c’est plié maintenant. Excuse-nous de te l’annoncer aussi sèchement, mais le mariage gay sera bientôt dans la loi. Crois-tu encore dans la réussite de ton combat et, si oui, par quel miracle?
Frigide Barjot. Même si la loi finit par être votée, les jeux ne seront pas faits : on peut très bien retirer une loi déjà votée, comme Jacques Chirac l’a fait avec le « contrat première embauche ». Je te rappelle qu’en 2006, non seulement le CPE a été adopté par le Parlement, mais qu’en plus la loi l’instituant a été promulguée et publiée dans le Journal officiel ! On sait ce qu’il advint de ce CPE quand le président Chirac est redescendu sur terre à force d’entendre le peuple gronder sous ses fenêtres, a cessé de n’écouter que les ultras de sa majorité et a enfin réalisé que même son électorat naturel était contre… Du coup, le chemin est tracé : mariage gay, CPE, même motif, même punition ! Pour qu’on nous entende, il faudra être encore plus à crier encore plus fort !
Jérôme Leroy. Imaginons que la droite revienne aux affaires dans quatre ans et abroge la loi. Peut-on revenir en arrière ? Que fera-t-on alors des couples déjà mariés ?
FB. Ils resteront mariés. La loi ne doit pas être rétroactive. Il ne s’agit d’ailleurs pas tant d’une histoire de couples que de filiation. Pour ma part, je défends une union civile de droit privé, qu’on peut appeler « alliance pour le glamour », avec des droits patrimoniaux, fiscaux et sociaux égaux, qui serait bien plus légitime que l’absurde « mariage pour tous ». Et  je trouve tout à fait normal que le conjoint homosexuel ait droit à un congé d’accueil après la naissance de l’enfant. Il suffit d’une loi pour instaurer ces mesures d’égalité qui ont trait à la vie privée. Il existe d’ailleurs deux projets alternatifs d’union civile, un défendu par le franc-tireur UMP Daniel Fasquelle et un autre par l’UNAF (Union nationale des associations familiales).
JL. Ne pourriez-vous pas accepter une sortie de crise intermédiaire ? Par exemple, l’idée d’un mariage gay avec une adoption strictement encadrée…
FB. Non. Il faut comprendre que le projet du gouvernement est  très idéologique. Au lieu de créer un autre type de contrat entre vifs ou un dispositif légal négociable, on a décidé de bouleverser l’institution du mariage, qui est d’ordre public parce qu’elle est faite pour un homme et une femme en vue du renouvellement de la société sans la déséquilibrer. Au nom de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, on fait sauter l’institution. Or la vraie égalité devrait respecter le cadre structurant au lieu de le dynamiter. Voilà ce qui n’est pas négociable.[access capability= »lire_inedits »]
JL. Mais l’égalité est au cœur de notre République, et même de sa devise !
FB. Et c’est très bien comme ça ! Mais là, on tord le bras des mots. On prétend vouloir atteindre l’égalité entre les couples, c’est absurde : deux couples ne peuvent pas être égaux si leur situation n’est pas égale. Les couples hétérosexuels et homosexuels sont peut-être égaux quant à leur amour, mais ne peuvent l’être face aux conséquences pour la société de leur union amoureuse. Ce sabordage du mariage retirera très concrètement à certains enfants le droit d’avoir un père et une mère. Le mariage vient du mot « mère », « qui prend mari », dans des liens matrimoniaux pour donner un père à son enfant. Mère + mari = mariage !
MC. Le mariage n’a quand même pas attendu Mme Taubira pour décliner en France. On se marie de moins en moins et de plus en plus tard, on divorce de plus en plus tôt, etc. Pourquoi diable une catholique, branchée de surcroît, défend-elle mordicus cette institution laïque et beauf qu’est le mariage civil ?
FB. Le mariage civil est une institution juridique de droit public qui institutionnalise la nature humaine incarnée par un homme et une femme. C’est sur cette base-là qu’on construit toutes les règles de droit de la société et qu’on juge des rapports sociaux. Il s’agit aujourd’hui de remplacer cette norme homme/femme donnée par la nature (ou la biologie) par la pure volonté humaine. Nous assistons donc à la prise de pouvoir idéologique de la « théorie du genre ». Et la ministre de la Famille, Mme Bertinotti, veut faire une règle publique de l’orientation sexuelle, qui est de l’ordre du privé.
MC. Tu m’amuses, avec ton Code civil brandi comme le Petit Livre rouge ou les Saintes Ecritures. Il n’y a pas si longtemps, ton même Code édictait que l’homme était « chef de famille » !
FB. Mais on n’est plus au XIXe siècle, et le mariage est heureusement paritaire. Sylviane Agacinski rappelle que la femme a un pouvoir supérieur fondamental : celui de donner la vie. D’après le Code civil, le mariage entraîne une présomption de paternité pour les enfants nés et transfère votre filiation du mariage à l’enfant que vous adoptez conjointement, si vous n’arrivez pas à faire d’enfant. Autrement dit, le mariage garantit la filiation.
JL. L’impact de votre mobilisation du 13 janvier n’aurait-il pas été beaucoup plus fort si vous n’aviez réuni que 300 000 manifestants, dont un tiers d’organisations politiques et de manifestants explicitement de gauche ? Vous n’avez pu rallier à votre cause ne serait-ce qu’une seule personnalité de gauche connue…
FB. Simone Veil, qui n’est pas de droite, a défilé avec nous, comme Georgina Dufoix, ministre de la Santé de François Mitterrand. Nous avons aussi avec nous le sénateur Jean-Jacques Rateau, du Parti radical de gauche. Patrick Hénault, ex-ambassadeur des droits de l’homme à l’ONU, nous prête main forte. Mais surtout, nous avons vu se lever dans l’Hémicycle une des figures les plus respectée de la gauche d’outre-mer, mon nouvel ami Bruno Nestor Azérot, député de la Martinique, qui s’est appuyé sur le passé esclavagiste des Antilles pour dire son fait à Mme Taubira. Et c’est cet homme de gauche, 100% marxiste, qui organise les « Manif pour tous » à Fort-de-France! Par ailleurs, quatre députés PS ont annoncé qu’ils voteraient contre le projet de loi, dont le propre petit-neveu de Mitterrand. Certains maires de gauche, comme à Vaulx-en-Velin, nous soutiennent de tout cœur mais ne peuvent pas manifester avec nous, pressions obligent ! Sylviane Agacinski n’est pas catholique, mais nous fournit une aide décisive en répétant à chaque fois qu’on l’interviewe qu’il ne faut pas toucher au vivant, et qu’elle viendra manifester s’il le faut ! Depuis le début, je répète à Georgina Dufoix − et à son mari, Antoine − que c’est un couple marié, celui de Sylviane Agacinski et de Lionel Jospin, qui fera basculer le rapport de force en notre faveur.
JL. En attendant, la présence d’élus UMP et FN a brouillé votre message apolitique, ou disons « politiquement œcuménique ».
FB. Nous avons demandé fermement à Jean-François Copé de venir sans sa grosse main bleue ni ses banderoles de l’UMP. On m’a beaucoup critiquée pour avoir imposé des slogans et trop encadré la manifestation. Je crois qu’il fallait au moins ça pour neutraliser toute velléité de récupération. Les banderoles de partis, c’est dans la manif officielle, quasi étatique, des LGBT du 27 janvier qu’il fallait les chercher !
MC. À propos de cette manif « anti-anti » du 27 janvier, beaucoup de slogans LGBT te prenaient personnellement et explicitement à partie. Tu en a souffert ?
FB. Je me suis assez moquée des personnages publics par le passé pour me poser en indignée. Et si tu veux tout savoir, Marco, j’ai rigolé de bon cœur en découvrant certaines pancartes comme celle où on pouvait lire : « Frigide, ta touffe m’étouffe ! » J’ai été aussi pliée en quatre par une autre pancarte qui faisait référence à ma pseudo carrière de chanteuse et à mon tube galactique, Fais-moi l’amour avec deux doigts, et qui disait : « Deux doigts pour nos anneaux, pas pour la chatte à Barjot ! ».
MC. À propos de ta manif, cette fois, et de tes amis de l’UMP : te rends-tu compte que tu as défilé aux côtés de responsables politiques qui ont imposé ou, au moins, entériné l’enseignement de la « théorie du genre » au lycée!
FB. Je déplore les méfaits de la « théorie du genre », mais les responsables de l’UMP bottent en touche lorsqu’on les interpelle sur le sujet. Au-delà de mon combat contre la remise en cause d’une institution républicaine qui protège le plus faible, je suis chrétienne : je pardonne donc à M. Copé les errements de son parti sur la « théorie du genre »… à condition qu’il ne recommence pas!
MC. À ton avis, quelle est la motivation profonde de ceux qui veulent imposer cette « théorie du genre » comme vérité scientifique?
FB. Certains veulent à tout prix être leur propre maître et refusent toute loi externe. Ils veulent devenir Dieu à la place de Dieu, et prétendent que la loi naturelle est fasciste. C’est un magnifique péché d’orgueil, un péché contre le sens de la vie. L’autre jour, à l’Elysée, avec Laurence Tcheng et Jean-Pier Delaume, nous nous sommes contentés de montrer l’amour de Dieu à César pour que César ne se prenne pas pour Dieu.
JL. J’ai rêvé, ou bien le projet de loi Taubira ne prévoit ni PMA ni GPA…
FB. Quand on remet en question le principe fondateur de l’engendrement humain, le reste suit logiquement. Sous l’influence de théoriciennes ultra-féministes comme Judith Butler, les femmes vont prendre le pouvoir. Les hommes, réduits au rôle de « donneur », n’existeront plus !
MC. Sans être favorable à la gestation pour autrui, j’estime, moi, qu’un enfant né de père français par GPA a parfaitement le droit d’être français. Cet enfant n’a commis aucun crime lui ôtant le droit à faire partie de la communauté nationale ! Pourquoi vous opposez-vous à la fameuse « circulaire Taubira » ?
FB. Elle ne concerne en théorie que 40 enfants, victimes d’une zone de non-droit juridique. Mais quand cette circulaire sera devenue un décret, les lobbies diront que c’est une jurisprudence et nous sommeront d’adopter la GPA. On me répète toute la journée que ces familles existent et qu’il faut légiférer en conséquence. Mais de ces quelques cas, nous allons faire la norme ! Il faut publier des décrets personnels, afin de ne pas remettre en cause le principe général.
JL. Revenons à nos manifs : la France de 2013 est laïque, voire largement athée. Comment construire une majorité d’opinion autour d’un noyau dur « catho tradi »…
FB. Les « cathos tradis », comme vous dites,  ont surtout défilé avec Civitas, et notre manif du 13 janvier dépassait déjà largement le cadre des catholiques tout court. Et le mouvement qui vient ressemblera de moins en moins à sa caricature en loden bleu et jupe plissée. Les ouvriers, les employés sont avec nous : c’est ce qui compte, ou plutôt qui comptera pour empêcher le pire. Ce sont les classes populaires qui feront basculer le Président. Marine Le Pen, soit dit en passant, a raté le coche lorsqu’elle a prétendu ne pas vouloir entrer dans un débat sociétal. Ce débat, ces exigences posées à la gauche sont autant sociétales que sociales. Un de nos nouveaux slogans, c’est : « On veut des emplois, pas de la loi Taubira ! » ou encore  « Nos ventres ne sont pas des caddies ! » Nous le mettrons de plus en plus en avant et nous obtiendrons le soutien des victimes de la crise. De tous côtés et de toutes origines, les gens viendront nous rallier, surtout lorsqu’ils comprendront que notre combat ne vise absolument pas les homosexuels, ce dont je suis la garante.
JL. Vous êtes peut-être la garante du respect de l’homosexualité. Mais il n’est pas facile d’éviter l’accusation d’homophobie…
FB. C’est vrai, mon combat n’est pas facile. Nous effectuons un gros travail de lutte contre l’homophobie au sein des classes sociologiquement catholiques et de droite, un peu crispées par l’homosexualité. Les plus crispés ne sont pas d’ailleurs les curés, mais des laïcs. D’ailleurs, mes intuitions viennent, d’une certaine façon, d’être validées par le Vatican en la personne de Mgr Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille. C’est peut-être le tournant de notre combat, qui nous fera triompher.
MC. Pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas abonnés aussi à L’Osservatore Romano, il a dit quoi, ce Monseigneur ?
FB. Mgr Paglia, après avoir rappelé la nature indéfectible du mariage homme/femme (H/F, comme sur les tracts de la « Manif pour tous » !), et dénoncé en même temps les pays où l’homosexualité est encore un délit, a expliqué que les unions hors mariage − comprendre donc, aussi, les unions homos − doivent se voir proposer par les gouvernants des « solutions de droit privé » et aménager des « perspectives patrimoniales » dans leur vie de couple. J’y vois moi un imprimatur de notre ligne « pour le seul mariage H/F et contre l’homophobie », et sans doute le tournant de notre combat en France.
JL. Et c’est dans le cadre de votre lutte contre l’homophobie qu’un des dirigeants de la « Manif pour tous », votre ami Tugdual Derville, a comparé les homosexuels aux trisomiques ?
FB. Il a dit que les handicapés mentaux, eux non plus, ne pouvaient pas se marier (ce dont je doute s’ils sont sous tutelle) et que la société devait savoir réguler les désirs individuels (ce dont je ne doute pas du tout). Je connais Tugdual : sous la pression de notre combat, il a eu une expression maladroite en accolant une phrase sur les homosexuels à une autre sur les handicapés. Mais il n’a pas l’once d’un gramme d’homophobie : il a d’ailleurs sympathisé – mais pas trop ! – avec Nicolas Gouguin. Il est le premier à répéter que les homos ne sont ni des malades ni des handicapés, ce sont des frères ! Ils sont donnés et aimés par Dieu comme vous et moi.
MC. Plus qu’une dérive homophobe dont je ne saurais te soupçonner, vu qu’on écume ensemble depuis vingt-cinq ans les boites gays, ne crains-tu pas une « gnangnantisation » de votre mouvement ?
FB. Je suis consciente du côté « gnangan » d’une partie des slogans « papa-maman » du début. C’est pour cela que je suis arrivée avec mon Code civil et la promesse irréductible que nous sommes « tous nés d’un homme et d’une femme » ! Les premiers happenings de Vita ont été détournés par les LGBT, qui rentraient facilement dans le public non averti avec leur provocation. Cela a surtout provoqué le célèbre « baiser de Marseille » où deux jeunes filles même pas homo se faisaient un smack devant des dames horrifiées. Depuis cet épisode malheureux, j’ai retenu la leçon de l’erreur de mes amis et ai développé toute une réflexion pour appeler les « cathos » à mettre les points sur les « i » et donc à défiler très explicitement contre l’homophobie. Je pense qu’à la « Manif pour tous », nous faisons plus dans la pédagogie sur l’homosexualité et contre l’homophobie que toutes les « Lignes Azur » de M. Peillon ! Le 17 novembre, nous avons levé la présomption d’homophobie qui terrorisait les Français ; le 13 janvier, 1,2 million d’entre eux, joyeux et déterminés à aimer mieux les homos en préservant le mariage républicain, se sont mis à marcher dans le froid et la pluie. Le 24 mars, jour des Rameaux, soutenus par une large frange du peuple de gauche et des homosexuels, nous ferons tomber à la face du monde, le mensonge du « mariage homo pour tous » !
MC. Un message personnel pour les gens de gauche, sans qui ta prochaine « Manif pour tous » du 24 mars n’en sera pas vraiment une ?
FB.
Nous sommes dans un combat idéologique contre le libertarisme individualiste, porté par les ultra-feministes du « genre ». Ce n’est pas une lutte politique ou frontale contre le gouvernement de mon cher François Hollande, et c’est pour cela que nous allons gagner : même si Caroline Fourest me diabolise volontiers, je débats avec elle dans l’amour, la vérité et la charité.
MC. Comme toi, le Premier ministre britannique, David Cameron, se dit attaché à la famille et aux traditions. Mais il se prononce pour le mariage gay parce qu’il souhaite élargir l’institution conservatrice du mariage. Pas con, non?      
FB. On peut dire tout et son contraire. Aujourd’hui, par exemple, il faudrait tuer les vieux au nom de la dignité. Au nom de l’égalité, on revient à l’inégalité première : ne pas connaître tous ses parents. C’est une inversion totale des valeurs, un comportement plus réactionnaire que conservateur.
JL. La logique voudrait que votre mouvement prenne un jour une dimension politique, par exemple sur le modèle italien du néo-populiste Beppe Grillo − qui est d’ailleurs une sorte de collègue à vous puisqu’il a commencé sa carrière dans la satire politique, avant de réunir des millions de citoyens en colère autour de son « Vaffanculo day »  (« Journée Va te faire foutre ! ») 
FB. Il faudra peut-être adapter le mot d’ordre ! Plus sérieusement, tout dépend de ce qu’on entend par « politique ». Si notre mouvement devient une force capable d’influencer les partis institutionnels, pourquoi pas ? Les Français en décideront. C’est ce qui s’est passé avec la « Manif pour tous » qui répondait à un vrai besoin du peuple. Et chez nous aussi, le peuple a horreur du vide.
MC. Toi ou d’autres leaders du mouvement, accepteriez-vous de vous présenter aux Européennes de 2014, par exemple avec l’UMP ?
FB. Ils ont bien Franck Riester, à l’UMP, pourquoi pas moi ? (rires) J’y mettrais juste une petite condition pour mes camarades et, le cas échéant, pour moi-même : un statut garantissant notre entière liberté de parole, genre « rattachée administrativement » ou « non-inscrite » ! Sur cette base, je pense que nous devrions examiner d’ailleurs aussi favorablement toutes propositions émanant de l’UDI, du MoDem, pourquoi pas, du PS… Mais faut pas rêver ! En tout cas, pas question pour moi de me laisser embrigader dans un parti : quelque chose de totalement nouveau s’est levé, qui ne se laissera pas diluer dans de vieux machins ! Venez et voyez : à Paris, le peuple pacifique vous le prouvera en masse le 24 mars ! C’est cette fois ou jamais ![/access]