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Sociétalistes de tous les partis…

Sociétalistes de tous les partis…

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Jean-François Copé contre Harlem Désir. Le gong a retenti et le match va commencer. À notre droite, le champion de la « droite décomplexée » bombe le torse et se prépare à batailler contre l’ancien héraut de SOS Racisme. Idées contre idées, le choc sera frontal et violent. Mais sur quel terrain ? Droite et gauche approuvent les politiques de rigueur menées un peu partout en Europe. Droite et gauche ne rêvent que de retrouver la croissance perdue, à n’importe quel prix, dût-on multiplier les ronds-points inutiles, la laide industrie du packaging et la « flexibilité » du travail. Droite et gauche sautent comme des cabris sur leurs chaises en ânonnant « L’Europe, l’Europe, l’Europe ! » alors que le Vieux Continent n’est plus qu’un marché unique où la loi du moins-disant social prospère. Droite contre gauche…Vraiment ?
Ah, si ! Il existe un domaine dans lequel les deux principaux partis de gouvernement affichent davantage que des divergences de forme. Cette terre promise idéologique prend le doux nom de sociétalisme. Au XXIe siècle, on n’espère plus dégager une majorité d’idées incarnée par des citoyens qui choisissent un type de société différente de celui voulu par l’adversaire. On ne rassemble plus, on empile groupes d’intérêts et lobbies en oubliant prudemment les vraies lignes de force, celles qui déterminent les classes sociales.[access capability=”lire_inedits”] Finalement, on n’est plus très loin de la Rome de la fin de la République, où les candidats à la course aux honneurs cherchaient avant tout à satisfaire des obligés en oubliant l’intérêt général. Il suffit de lire Salluste au début de La Conjuration de Catilina  ou les dernières colères de Cicéron pour se le remémorer.
Parce que leur étendue dépasse l’étroite sphère du clientélisme électoral et qu’elles concernent tous les citoyens, des mesures telles que la légalisation de l’avortement, l’abolition de la peine de mort, l’interdiction de la burqa ou la majorité à 18 ans n’appartiennent pas au registre sociétal, mais politique. A contrario, le « mariage pour tous » n’intéressera qu’une poignée d’homosexuels en quête de conformisme bourgeois. Et ne parlons pas de la procréation médicalement assistée, où il s’agit carrément de forcer la nature, voire de la gestation pour autrui, antichambre de la marchandisation des utérus. Aller chercher sa mère porteuse comme sa fournée matinale de croissants, voilà qui ravira indubitablement la frange sexuellement stérile de l’hyperclasse. Tout cela s’arme de bons sentiments : « égalité réelle », « lutte contre les discriminations », et patati et patata…
En face du progrès façon Harlem, Jean-François jubile à jouer les matamores épris de tradition. Son sociétal à lui, c’est la défense de l’Occident. Copé a compris que la protection des viennoiseries et des bars à bobos de la rue Jean-Pierre Timbaud, menacés par les librairies islamiques, pouvait fédérer un large panel électoral globalement indifférent aux problèmes économiques et sociaux. Sa martingale, ce sont les fameuses « valeurs » qui se substituent à l’action politique lorsque la droite se borne à défendre un mode de vie plutôt qu’une façon d’être au monde. Un mode de vie que nos maoccidents trotsko-libéraux auraient aimé exporter dans le monde entier, de Bagdad à Caracas…
Moins belliqueux, le député UMP Lionnel Luca et sa collègue frontiste Marion Maréchal ont récemment déposé une proposition de loi demandant la reconnaissance officielle du génocide vendéen, quelques années après le vote d’un amendement sur le rôle positif de la colonisation. Qu’est-ce donc, sinon du Taubira de droite ? Les cibles visées sont claires : le pied-noir et le petit Blanc catholique de l’Ouest. Cela vaut largement les clientèles antillaises et afro-maghrébines que se réserve la gauche avec cynisme et délectation.
Il faut dire que la gauche a perdu quelque chose en route. Oh, presque rien, juste son intention de changer le monde. De « dépasser » le capitalisme, ou de « rompre avec », selon les terminologies du moment. Le Programme commun n’avait rien, mais vraiment rien de sociétaliste. Si Mitterrand en avait confié la rédaction aux jeunes loups du Ceres[1.  Courant marxiste du Parti socialiste, notamment animé par Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane.], ce «  courant de faux communistes avec de vrais petits-bourgeois », selon son mot assassin, c’est qu’il savait que les Français n’éliraient jamais de président communiste mais n’en attendaient pas moins un projet radicalement alternatif. Le féminisme, par exemple, allait de soi. On n’avait pas besoin de l’« oser » en dessinant des clitoris ni de l’habiller du joli visage de Najat Vallaud-Belcakem, icône du sociétalisme arrivé à son stade suprême. À cette lointaine époque, le très moderne Giscard créait le ministère des Droits de la femme, dissociant du même coup question sociétale et question sociale.
Aujourd’hui, entre le care et le « genre », la gauche se replie sur des « valeurs » qui auraient provoqué une crise cardiaque chez Jaurès, Blum ou Thorez. Désormais, l’État ne pourra plus être protecteur et social : à l’individu de savoir prendre soin de l’autre. La loi dépendance annoncée n’est pratiquement pas financée et on demandera aux enfants de s’occuper de leurs vieux parents. Voilà pour le care.
Le « genre », c’est autre chose : un individu déjà précarisé par la flexibilité et les CDD à répétition pourra devenir le nomade de sa propre identité sexuelle. Il n’y a déjà plus ni ouvriers ni patrons, et il n’y aura bientôt plus ni hommes ni femmes mais un citoyen post-humain que ni l’homosexualité ni la stérilité n’empêcheront d’avoir des enfants.
La civilisation marchande n’est plus à une contradiction près. Il n’y a qu’à voir notre  univers publicitaire qui glorifie indifféremment le pot de pâte à tartiner ultra-calorique et le top-model anorexique. Ainsi, on ouvrira ou fermera les vannes de l’immigration, en alternant discours permissifs et répressifs pour assurer la pérennité du marché et préserver les formes de l’alternance démocratique. Dans cette guerre de tous contre tous,  « à chaque souffrance particulière correspond une centrale contestataire » qui parle son langage propre et ne demande que sa part du gâteau, sans se soucier des poisons qu’y a introduits l’industrie de la pâtisserie. Dormez, braves gens, officines et réformes sociétales de droite comme de gauche fleurissent sans qu’ « aucune d’elle ne rattache jamais les souffrances qu’elle dénonce à la racine marchande de l’organisation sociale qui les produit »[2. Michel Bounan, Incitation à l’autodéfense, Allia, 2004.].[/access]

*Photo : Thomas Marthinsen.

Février 2013 . N°56

Article extrait du Magazine Causeur


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