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Gaza : tant que la trêve tient…

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gaza hamas israel

Au sud de la Bande de Gaza, à la périphérie orientale de Khan Younès, Iyad Kodih, 36 ans, peut enfin labourer son champ situé à 500 mètres de la frontière avec Israël. Sur ses deux mille carrés potagers, il compte cultiver des pommes de terre, des aubergines, des salades. Pendant près de douze ans, depuis le début de la deuxième Intifada, son lopin, selon Iyad, était « un véritable champ de mort ».
De là, certains groupes armés palestiniens lançaient leurs roquettes en direction d’Israël. De son côté, l’armée israélienne a aplani le terrain pour dégager la vue et établi une « zone de sécurité » qui pouvait s’enfoncer jusqu’à 800 mètres en territoire palestinien.
Sa minuscule maison de trois chambres, qui l’abrite ainsi que son épouse et ses quatre filles, et sa petite cour font face aux grillages de la frontière, à l’ombre de deux miradors israéliens. La famille Kodih, comme d’autres dans ce secteur, a vécu sous une menace permanente, « prise entre deux feux ». Désormais, reconnaît Iyad, « grâce à la trêve entre le Hamas et Israël, je peux profiter librement de ma terre. Pendant douze ans, personne ne mettait le nez dehors après 18 heures et avant 7 heures. Personne ne bougeait ici, au risque d’être pris pour cible ».
Au cours de ces années sanglantes, Iyad Kobih a dû délaisser sa terre : « Un agriculteur comme moi n’a que sa terre pour faire vivre sa famille. Nous avons survécu uniquement grâce à l’aide des organisations internationales. Maintenant, c’est à moi de nourrir les miens ».
Dans un coin de sa cour, cinq oliviers attendent d’être traités. Iyad s’emploie à sarcler les mauvaises herbes, à nettoyer le sol, sous le regard de son épouse, Safia, et avec l’aide de trois cousins. Les filles, elles, jouent dans le champ. Sans limites d’horaire. « Hier, j’ai reçu beaucoup de visites de mes frères, avec femmes et enfants, comme si c’était un jour de fête, à cause de cette nouvelle liberté », se réjouit Iyad.
Safia, elle, ne cache pas sa joie, car elle peut vaquer sans peur dans sa cour, recevoir ses voisines et ses cousines chez elle : « Maintenant je suis tranquille, mes filles vont à l’école sans crainte, et le matin, il leur suffit de partir à 7 heures 30. Avant, elles s’en allaient toujours à 8 heures et étaient en retard en classe. Surtout, elles peuvent enfin profiter de la nature ».
Chez les Kodih, la ligne politique est claire : en témoigne le portrait de Yasser Arafat affiché au salon. « Yasser Arafat est mon modèle, et je reste victime de mes convictions, déclare Iyad, car le Hamas ne m’aide pas. Même pendant les périodes difficiles, malgré nos souffrances, ici, il n’a pas levé le petit doigt, alors qu’il aide ses sympathisants, comme certains de ma propre famille ».
De ce point de vue, Iyad se sent toujours « pris entre deux feux » et souhaite, par-dessus tout, la poursuite de cette accalmie et pouvoir vivre en paix. Et même voir son coin transformé en zone touristique. Cette fois, sans risques. « Car, jadis, les Gazaouis venaient ici, le long de la frontière, observer de près les patrouilles israéliennes. J’ai même vu un mort par balles et une dizaine de blessés, parce que les gens s’approchaient trop de la frontière, malgré la police du Hamas, qui n’arrive pas toujours à les éloigner. Et c’est ce qui m’inquiète. Le moindre incident, s’il y avait des victimes, et cette trêve serait rompue… ».
Iyad connaît un peu Israël, il y a travaillé comme ouvrier. Son cousin Mahmoud Kodih, cinq enfants, en visite chez Iyad, ne cache pas qu’il attend le « bon moment » pour passer de l’autre côté : « Deux ans de travail en Israël, et je peux terminer la construction de ma maison, assurer l’avenir de ma famille ! ».
Iyad se souvient de ses bonnes relations avec son patron israélien mais n’a plus de contacts avec lui. « Non seulement parce que le passage à la frontière est interdit mais aussi par crainte du Hamas. On peut aussitôt être accusé de collaboration. Presque tous les appels téléphoniques en direction d’Israël sont sur écoute. Et aussi ceux en direction de Ramallah, le siège du Fatah. Alors, je m’abstiens ».

*Photo : Droits réservés.

Que reste-t-il du printemps québécois ?

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quebec marois charest

Les Québécois ont-ils oublié le tintamarre des casseroles ? Pantoute, vous répondront-ils ! Certains arborent encore fièrement un carré rouge, symbole de la contestation étudiante, comme d’autres affichent la légion d’honneur en France. Dans les librairies, les ouvrages abordant, de près ou de loin, la question de la crise étudiante fleurissent pour marquer cet anniversaire historique.
Ce que l’on a maladroitement appelé « printemps érable », en référence à la tout aussi maladroite expression « printemps arabe », est une grève étudiante sans précédent qui a paralysé le secteur académique et scolaire québécois de février à septembre 2012. Déclenchée par la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) présidée par Léo Bureau-Blouin, la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) présidée par Martine Desjardins et la très radicale Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE) représentée par Gabriel Nadeau-Dubois, la grève avait pour vocation originelle d’empêcher la hausse (environ 75% sur 5 ans), prévue par le gouvernement alors formé par le Pari Libéral du Québec de Jean Charest (2003-2012). Pour les pro-carrés rouges de la FEUQ et de la FECQ, la hausse des frais de scolarité constituait une entrave à l’accessibilité à l’université au plus grand nombre et  augmentait l’endettement des étudiants auprès des banques. Selon l’ASSE, la gratuité universitaire semblait être la panacée.
Pour les pro-carrés verts, petite minorité favorable à la hausse des frais, il s’agissait de vanter les mérites d’une éducation de qualité. Certains mettaient également en avant la reforme avantageuse des prêts et bourses de l’Aide financière aux études, proposée par le gouvernement Charest, qui contrebalançait l’augmentation des frais en permettant aux étudiants de s’en acquitter finalement plus favorablement malgré la hausse. D’autres critiquaient tout bonnement les manières peu démocratiques utilisées pour imposer la grève lors des votes des assemblées étudiantes et arguaient que les étudiants n’étant pas salariés, il ne pouvait y avoir droit de grève puisque ce droit est régi par le Code du travail : les votes favorables à la grève s’apparentaient alors à des blocus illégaux. Précisons qu’au Québec, les frais universitaires sont les moins élevés d’Amérique du Nord : une session universitaire coûte environ 1600$ ; c’est pourquoi les universités anglophones comme McGill, culturellement plus proches des Etats-Unis, ont moins pris position en faveur de la grève que les facultés francophones.
Les fédérations étudiantes et le gouvernement n’arrivant à aucun compromis, ce dernier adopta une loi pour limiter le droit de manifester et imposer un retour en classe aux grèvistes en culotte courte. Cette loi, destinée à étouffer la révolte, envenima la situation : elle fut considérée comme une mesure liberticide y compris par le Barreau du Québec. Des élections anticipées ont été déclenchées l’été dernier ; élections remportées, sans réel succès, par le Parti Québécois dirigé par Pauline Marois.
Opposé à la gauche radicale comme à la politique menée par Jean Charest, Simon-Pierre Savard-Tremblay[1. Ancien président de l’aile jeunesse du Bloc Québécois, Simon-Pierre Savard-Tremblay vient de fonder Génération Nationale, un mouvement aux tendances conservatrices tourné vers la jeunesse de la Belle Province, qui pointe notamment du doigt les carences du système d’éducation québécois.] explique : « La légitimité du gouvernement a chuté en raison des multiples scandales de corruption qui l’entachaient, laissant notamment entendre à la population qu’il ne détenait plus l’autorité légitime pour exercer le pouvoir. De plus, aucun assainissement budgétaire n’a été fait au préalable dans les universités souvent mal gérées ce qui a alimenté la grogne populaire. Un remaniement budgétaire au sein de la sphère académique aurait probablement été nécessaire. Jean Charest n’a pas su tenir tête à la rue ; la ministre de l’Education de l’époque, Line Beauchamp, a d’ailleurs démissionné. La politique de Charest a été un véritable échec en dépit de la mauvaise publicité faite par les jeunes radicaux de l’ASSE qui recyclaient une rhétorique communiste digne des années 1960. Alors que de nombreux actes de violence avaient lieu, les radicaux ont refusé de les condamner, prétextant qu’ils ne détenaient pas de mandat pour rejetter l’inacceptable ».
À bien des égards, le bilan de la révolte étudiante n’est en effet guère brillant : malgré la mobilisation pacifique de nombreux jeunes, la cause étudiante a été récupérée par la gauche radicale qui souhaitait la chute du gouvernement Charest. Les leaders souverainistes comme Pauline Marois, opposés au gouvernement Charest, l’ont également utilisée à des fins électorales. Des centaines de milliers d’étudiants québécois et étrangers ont été privés de cours ce qui a entraîné pour beaucoup d’entre eux, outre la perte d’une année universitaire, une perte financière importante.
À l’exception de quelques manifestations qui ont compté plus de 200 000 participants, les marches quotidiennes n’ont pas attiré les foules. Martin Lemay, ancien député du Parti Québécois à l’Assemblée nationale du Québec (2006-2012), écrit à ce propos : « Dans le cadre du conflit étudiant, fut organisée une campagne de manipulation et d’intoxication rarement vue dans notre histoire. (…) Nous eûmes l’impression que le Québec était à l’orée de la Révolution ! (…) La réalité médiatique, aussi tapageuse et insistante soit-elle, ne se révélera être qu’un leurre. Pour dix casseurs et manifestants brevetés, il y a cent mille citoyens demeurés sagement chez eux »[2. Martin Lemay, Lettres à un jeune gauchiste, Montréal, Editions Accent Grave, 2013].
Àprès la constitution du gouvernement Marois, la hausse des frais de scolarité a immédiatement été annulée et l’organisation d’un sommet sur l’enseignement supérieur mise à l’ordre du jour pour aborder la question des frais de scolarité. Celui-ci se tiendra à Montréal les 25 et 26 février prochains. Tandis que politiciens, professeurs et associations étudiantes tenteront d’y trouver des solutions, l’intransigeante ASSE s’est d’ores et déjà exclue de la réunion. Une décision que le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, juge surprenante puisque cette association a pris part aux rencontres préparatoires des dernières semaines et qu’elle a été l’une des plus virulentes pendant le conflit. Dernièrement, l’ASSE s’est prononcée en faveur d’une nouvelle grève et de la gratuité scolaire. Ce à quoi Jacques Parizeau, ancien Premier minsitre du Québec (1994-1996), a justement répondu que « la gratuité, en contradiction avec ce qui se fait sur le continent et dans plusieurs pays d’Europe, implique une redéfinition des universités : il faudrait des examens d’entrée ». Sa position, favorable à la gratuité, montre que ce débat transcende le simple cadre gauche/droite tel qu’on le connaît en France : les partisans de la gratuité sont parfois des nationalistes identitaires, comme Parizeau, qui affirment que l’éducation gratuite s’inscrit dans un projet de société opposé au mondialisme libéral des fédéralistes comme Jean Charest. À condition d’instaurer des concours d’entrée à l’université, la gratuité n’entraînerait donc pas la dévalorisation du diplôme.
Force est de constater que les parangons de la révolte étudiante agissent aujourd’hui avec le même arrivisme que Jean Charest hier. Entré au Parti Québécois, Leo Bureau-Blouin, ancien leader de la FECQ, a profité de son capital popularité pour être élu député : il tente désormais d’assurer son avenir politique en tant que plus jeune député élu au Québec. Quant à l’ancien porte-parole de l’ASSE, Gabriel Nadeau-Dubois (condamné d’ailleurs par la Cour supérieure du Québec), il oeuvre à la Confédération des syndicats nationaux. « Je fais confiance aux électeurs et j’en profite pour faire mon beurre » chantait justement Jacques Dutronc.

*Photo : Marie Berne.

Chez Novartis, le silence se paie en francs suisses

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daniel vasella novartis

Daniel Vasella, patron sortant de Novartis, vient de se faire pincer alors qu’il s’apprêtait à empocher un bonus de 72 millions de francs suisses (58 millions d’euros). Ne pouvant lui offrir de « parachute doré » — s’agissant d’un départ régulier —, le conseil d’administration du géant pharmaceutique suisse entendait faire passer ce petit cadeau sur un compte secret au titre de « salaire du silence ». Même si la clause de confidentialité figurait clairement dans son contrat de travail.
Par-delà l’extravagance des chiffres, l’affaire Vasella montre la perte de contact croissante des conseils d’administration avec la réalité économique et humaine.
Moi, ces 72 millions de Novartis, je me les garderais. Renoncer à votre bonus quand il est révélé au grand jour, et seulement parce qu’il est révélé, voilà qui jette un voile de suspicion sur votre jugement moral. De deux choses l’une : soit vous méritiez votre indemnité — et vous l’encaissez sans ciller; soit vous ne la méritiez pas — mais alors au nom de quoi l’avoir réclamée et négociée?
Car enfin, il est peu d’hommes en ce monde qui détiennent un secret comme le vôtre. Un secret qui vaut une fainéantise de six ans et 72 millions dans ce pays à l’éthique de travail si sévère ! Un comble… Malgré cela, Novartis était disposé à vous payer un million de francs suisses le mois de farniente ! Dix-neuf francs chaque minute de silence !
Que détenez-vous donc de si précieux, de si désirable pour la concurrence ? La recette d’un médicament miracle capable de faire décoller une multinationale assoupie ? L’art de masquer par des restructurations, dans les bilans de fin d’année, le manque de créativité des laboratoires ? Le réseau politique idéal pour faire endosser aux collectivités de nouveaux vaccins d’autant plus indispensables qu’ils seront moins utiles ? Ne craignez-vous pas, détenant un secret si stratégique dans votre tête, qu’on vous enlève pour vous faire parler ? Rêvez-vous de waterboarding ? De sérums de vérité ? Avez-vous engagé des gorilles pour vos enfants ?
Mais je me laisse éblouir par votre démesure, M. Vasella. Si vous et vos administrateurs avez pu mitonner un cocktail d’adieu aussi somptueux, c’est que le gâteau dont vous êtes la cerise est, quoi qu’on en dise, une sacrée pièce montée. J’ai sous les yeux le rapport d’analyse d’une grande banque sur les perspectives de l’économie suisse en 2013, par secteurs. Tout stagne et tout va mal. Sauf ce qui va très bien: la haute horlogerie, évidemment. Et puis le médical, la pharma, la technologie liée aux soins et les assurances. En somme, une économie gériatrique alimentée par la hantise de la mort, depuis le tic-tac de luxe qui nous décompte les heures («toutes nous blessent, la dernière nous tue», disaient les Anciens) jusqu’aux alchimies qui prolongent à grands frais nos jeunesses de quelques années et nos vieillesses de quelques jours. Si l’industrie morticole est un royaume, la pharma en est la reine.
Vous voyez bien que je plaisantais, M. Vasella. Si j’étais vous, je dormirais sur mes deux oreilles. L’équivalent de 60 prix Nobel que vous venez de décliner ne récompensait pas votre personne, ni votre génie, ni vos secrets. Votre valeur personnelle n’est, rassurez-vous, même pas en jeu. Ce qui est en jeu, c’est votre fonction. C’est la cerise que vous représentez. Une cerise de ce prix-là valorise tout le gâteau. Un gâteau énorme, aussi vaste qu’un pays. Un gâteau où pioche une armée de cadres, de lobbyistes, de parlementaires et de communicants. Ceux qui, face à vos appétits de satrape, sont toujours restés muets. Normal: on ne parle pas la bouche pleine.

*Photo : World Economic Forum (Daniel Vasella).

DSK et la bagarre Obs/Libé

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La course est lancée. Plus passionnante que le duel Anquetil-Poulidor, le mano-a-mano Giscard-Mitterrand ou la rivalité Pagny-Bruel, le Nouvel Observateur et Libération ont donc posé la première pierre d’une bagarre qui devrait ravir observateurs des médias et sociologues en tout genre.
La sortie du livre de Marcela Iacub a en effet constitué le prologue d’un nouveau genre médiatique qui devrait faire école : le reportage sexuel. En l’occurrence, c’est l’hebdomadaire fondé par Jean Daniel qui l’a emporté haut la main, c’est-à-dire avec vingt-quatre heures d’avance, sur le quotidien de la rue Béranger. Nicolas Demorand et Sylvain Bourmeau doivent être verts de rage puisque Marcela pédalait encore sous leurs couleurs il y a peu. Est-ce notre juriste-chroniqueuse-écrivaine ou son éditeur qui a fait le coup ? Toujours est-il que L’Obs a eu droit aux bonnes feuilles et, grâce à sa Une toute en délicatesse, bénéficiera de tous les avantages de cette primeur : ventes encore plus importantes que pour un numéro consacré à l’immobilier ou aux Francs-macs infiltrés dans le gouvernement, procès médiatique avec DSK et surtout, last but not least, l’inscription dans le palmarès national comme première publication à assumer ce type de reportage avant-gardiste. Pour l’instant, les deux journaux n’assument pas tout à fait.
Laurent Joffrin, tout en titrant « Mon histoire avec DSK », se défend en invoquant l’art et la littérature. Sylvain Bourmeau, sans doute vexé par sa deuxième place, va un peu plus loin en qualifiant Marcela Iacub de « kamikaze de la vérité » mais insiste surtout sur le génie littéraire de Marcela Iacub. Qui du Nouvel Obs ou de Libé engagera pour la première fois de véritables reporters sexuels, sans se cacher derrière la littérature ? S’inscrire sur adopteunmec.com pour piéger une ministre un peu cougar, inaugurer une chronique sexo, juste après Nathalie Saint-Cricq et François Lenglet dans Des paroles est des actes, avec graphiques sur les performances sexuelles d’un candidat à la présidentielle, c’est peut-être cela l’avenir du journalisme dans notre cher et vieux pays. Pourquoi pas, après tout ? Ces moments qu’on croyait intimes en disent finalement beaucoup sur chacun d’entre nous : égoïsme ou générosité, inventivité ou classicisme etc… Y a-t-il une sexualité de droite et une sexualité de gauche ? Voilà les grands débats de demain ! Comment notre XXIe siècle, qui a si bien débuté, pourrait sérieusement y échapper ? Chère Elisabeth, comment Causeur pourra rester à la traîne ? J’ai moi-même quelques cibles en tête : Monica Bellucci, Jennifer Lopez, Victoria Beckham, Laetitia Casta, Pippa Middleton etc… Je précise que dans ce domaine, être radin sur les notes de frais n’est pas forcément très efficace. À bon entendeur…

Des années sida aux années papa

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adoption mariage gay

C’était il y a quinze jours-un mois. L’Assemblée nationale n’avait pas encore voté la loi instaurant le mariage et l’adoption pour tous – ce serait chose faite mi-février, prévoyait-on. Dans la rue, les « pro » et les « anti » défilaient en masse. Le blouson noir floqué du logo blanc « Banana Café »[1. Mythique bar gay parisien. Son actuel propriétaire reproche à Frigide Barjot d’utiliser l’image de son établissement pour une cause qu’il ne partage pas.] qu’enfilait Frigide Barjot donnait un petit côté skinette à la pom-pom girl des « family pride ». Jimmy Somerville, sors de ce corps ! De quoi je me mêle ? Il s’y sent bien, l’ex-Bronski Beat, dans le bomber à maman, à coup sûr un collector. Il y feels love et n’en veut point sortir.
Frigide a adopté Jimmy, et Donna Summer avec, et la pop early eighties par la même occasion. C’est qu’elle en a fait, des orphelins, la décennie rose-noire. Sainte Frigide des backrooms, rédemptrice des années sida – du sida mortel. « On vous aime ! », clamait la « fille à pédés »[2. Elle se décrit comme telle dans un court essai de sa main : Touche pas à mon sexe ! Contre le « mariage » gay, éditions Mordicus, collection Coups de gueule, 2012, 30 pages.] en body pinky. Ses « pothomos »[3. L’expression est de Frigide Barjot, également dans Touche pas à mon sexe ! … L’auteur y raconte notamment un amour impossible avec un homosexuel, qui mourra.], auxquels s’adressait cette déclaration d’amour, la rembarraient : chérie, t’es en retard d’une guerre, l’époque où nous nous trémoussions, la nuit, en ta compagnie, sur les tables du « Banana », où nous crevions à l’aube, c’est fini. Alors, le p’tit Jimmy et la Summer, garde-les si tu veux mais nous, tu nous lâches. Ta compassion de bonne sœur, on n’en veut pas. On est des vivants, pas des mourants.
Ce dialogue n’a pas existé, il n’avait pas lieu d’être. C’était pourtant un peu le sujet aussi.[access capability= »lire_inedits »]
Nous sommes passés des années sida aux années papa. La maladie ne siffle plus tel un requiem sur la tête des homos (et des hétéros). Ils s’en sont émancipés à défaut de l’avoir éradiquée. C’est déjà ça. L’aube n’a plus une gueule de crépuscule. Pop joyeuse, juvénile et française pour tous au réveil. Ce n’est plus seulement la vie et rien d’autre, comme dans le film de Tavernier, ou comme dans Les Nuits fauves, avec son décompte fatal ; c’est la vie et toute sa panoplie : une maison, un mari, des enfants, et si possible un boulot. Faut rattraper le temps perdu qu’on croyait compté.
Tout cela est peut-être assez bourgeois, comme façon d’être au monde, sauf que cette forme dite « bourgeoise » n’était pas faite, a priori, pour les pédés. Aujourd’hui, les homos réclament l’égalité existentielle : nous aussi, on veut que Valérie Damidot vienne chez nous refaire la déco. Ce genre de petites choses qui en disent beaucoup.
Il y a trois âges : l’âge du pédé honteux (de la fin de l’Antiquité aux années 1960) ; l’âge du pédé fier mais re-honteux pour cause de sida (des années 1960 aux années 1990) ; l’âge du pédé comme tout le monde, ni-fier, ni-honteux (notre époque). L’homo a fait sa niche dans la société de consommation. Certains disent qu’il l’a faite à son image : hédoniste, individualiste, matérialiste – au final, triste. Et si la revendication du mariage et de la filiation (par des moyens pas très cathos) valait hommage à la société des parents et renoncement à l’individu-roi ? Au prix, certes, d’un accommodement, raisonnable pour les uns, tout à fait déraisonnable pour d’autres, avec la réalité non pas biologique – rapport à la fusion irréductible entre un gamète mâle et un gamète femelle – mais culturelle. Par là, ne pas croire qu’on peut s’asseoir sur un fait de culture comme on pose ses fesses sur un château de sable. La culture, c’est du granite breton. Mais qu’est-ce qui est le plus préjudiciable à la pointe du Raz : la construction d’une centrale nucléaire « hétéronormée » (envisagée à Plogoff à la fin des années 1970, projet abandonné face aux résistances) ou l’aménagement « homocentré » du littoral finistérien ? Ces questions sont-elles seulement pertinentes ? L’homo étant, croit-on, un hétéro comme les autres, et inversement, une centrale nucléaire peut être gay friendly et un maraîchage bio « hétéro-amical ».
Nous sommes entrés dans l’ère des homologies à plein tube : homologie structurale (la famille), homologie fonctionnelle (la procréation), homologie culturelle (ce qui fait sens). Le monde accouche de nouveaux réels, comme les hôtels de nouvelles normes. Il n’y a plus de sexe, il n’y a que de la sexualité ; il n’y a plus de rôles calqués sur le genre naturel, il y a des statuts semblables. Les différences font place à l’indifférenciation. La biologie demeure et la société l’arrange à sa sauce, dans la vieille casserole retrouvée du cadre familial et du « bonheur de l’enfant », toutefois.
Deux couples, l’un de femmes, l’autre d’hommes, rencontrés à la manif du 27 janvier en faveur du « mariage pour tous », n’avaient, en apparence, rien d’apprentis-sorciers : ils et elles avaient des enfants « obtenus » par insémination artificielle (avec assistance médicale ou dans des conditions « artisanales »). L’un des conjoints étaient le parent naturel et l’autre, espéraient-ils, espéraient-elles, serait prochainement le parent social. Il allait de soi, pour chacun de ces couples, que les enfants devaient être informés de l’existence du géniteur ou de la génitrice. Dans le cas du couple d’hommes, la mère des enfants, des jumeaux, compagne d’une lesbienne, les avait non seulement reconnus mais avait convenu avec les « papas » qu’elle en aurait la garde une semaine sur deux ; elle était donc leur mère aux yeux de la loi, leur mère tout court. On avait là un socle familial et éducatif formé de quatre adultes. Dans l’autre cas, celui du couple lesbien, l’homme (hétéro) qui avait donné son sperme renonçait à ses « droits éducationnels » (et à ses devoirs) sur l’enfant élevé par les deux femmes, mais il en était le père naturel, nullement caché.
Ces deux couples sont-ils représentatifs de ce qui s’annonce ? Les homo-parents auront-ils tous le même souci de doter leur « descendance » d’une colonne vertébrale généalogique ? Certains, parmi les opposants au mariage homosexuel, se satisferaient de cette précaution.
Le 29 janvier, on apprenait qu’un laboratoire marseillais allait tester un vaccin antisida sur des personnes séropositives. L’expérience avait fonctionné sur des animaux. Elle avait de grandes chances de réussir sur l’homme, pensait-on. Si tout se passait bien, le vaccin serait disponible en 2018. Une perspective qu’il convenait d’accueillir avec prudence ; tant d’espoirs avaient été déçus dans le passé.
De l’ordre du non-dit, de l’inconscient ou de la demi-conscience, la revendication dite du « mariage pour tous » s’inscrit, aussi, dans l’histoire de cette maladie. Le sida fut le Verdun des homos – puis, dans la foulée, celui des hétéros. Des régiments entiers sont tombés à ce champ d’honneur d’un genre particulier. Le martyre, quand il se solde par une victoire, n’ouvre-t-il pas des droits nouveaux ?[/access]

France-Turquie : un ambassadeur pas très diplomate

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Quelle mouche tropicale a donc piqué Ahmet Kavas, l’ambassadeur de Turquie au Tchad ? Ce professeur de théologie, récemment nommé à son poste à N’Djamena, a décidé d’entrer dans la carrière diplomatique en rédigeant un tweet cinglant à propos de l’intervention militaire française au Mali : « Le mot terrorisme est une invention française. Impossible que ce soit le fait de musulmans ».
À cette réflexion théologico-philologique, l’ambassadeur ajoute l’observation suivante : « il ne faut pas confondre Al-Qaïda avec le terrorisme »… Une bourde ? Très certainement. On peut parier que ces tweets dignes d’une première Dame de France embarrassent Ankara et son ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, qui est aussi un parent de l’ambassadeur. Mais si on examine la carrière de M. Kavas,  on reconnaît le parcours typique des « hommes nouveaux » qui gèrent la Turquie d’Erdogan. Né dans un petit village, il fait ses études à l’université de théologie d’Ankara, avant de partir compléter sa formation… en France, notamment auprès de  Jean-Louis Triaud, historien spécialiste de l’histoire de l’islam et des sociétés musulmanes d’Afrique.  De retour en Turquie, le futur ambassadeur a intégré le Centre de recherches islamiques (ISAM), dont la mission affichée est « de promouvoir  une recherche véridique et scientifique et une représentation non faussée de l’histoire, la culture et la civilisation islamique turque ».  Pas besoin d’être docteur en théologie pour comprendre qu’il s’agit d’un organisme de propagande maquillé en institution universitaire. Il a ensuite été nommé professeur de théologie à l’université d’Istanbul puis conseiller auprès du Premier ministre avant d’être envoyé au Tchad début 2013 en qualité d’ambassadeur.
On peut donc présumer sans trop de risques que malgré leur manque de finesse et de discrétion, les idées de M. Kavas ne déplaisent pas foncièrement aux dirigeants d’Ankara et que la pensée de ce diplomate témoigne d’un état d’esprit largement répandu dans la haute administration turque.
Alors que tout le monde parle de dialogue, rappelons que celui-ci demande au minimum un langage commun, ce qui est de moins en moins le cas entre la France et la Turquie. Mais peut-être le mot « diplomatie » est-il lui aussi une diabolique invention française ?

Maurice « Grizzly » contre la France : l’ours et la poupée

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taylor titan montebourg

Maurice M. Taylor n’est pas un gentleman mais, comme on dit aux Etats-Unis, il n’est pas payé pour ça… Sa lettre adressée à Arnaud Montebourg est incontestablement excessive car sous prétexte de critiquer le fonctionnement de l’usine Goodyear, il s’adonne à un  véritable exercice de French-bashing. Ici, c’est sûrement moins le grand entrepreneur qui parle que l’homme politique républicain. S’il s’en était tenu au strict point de vue de ses intérêts de « business », pourquoi s’obstinerait-il à se créer des problèmes sur un marché non négligeable en humiliant le gouvernement français et les potentiels consommateurs de ses pneus ? Mais si M. Taylor, du haut de son succès, peut se permettre de commettre des erreurs aussi grossières, nous Français ne pouvons pas nous payer le luxe de simplement nous indigner face à la missive de cet ours mal léché. Au risque de nous faire peur, nous devrions plutôt nous poser cette question : et si Taylor avait ne serait-ce que 10% ou 1% raison ? La crise et les pertes d’emplois sont-elles des catastrophes naturelles qui s’abattent sur nous comme des tsunamis ou bien en sommes-nous partiellement responsables ?
Osons même une question qui fâche : la France a-t-elle un problème d’ « employés voyous », ces salariés qui « vont au boulot » au lieu « d’aller travailler », mais qui nuisent à leurs entreprises en pensant que celles-ci doivent servir leurs intérêts particuliers ? La question qui se pose ici est celle de notre sens de l’intérêt général, de notre capacité de nous plier à quelque chose qui nous dépasse, d’être mus par ce mot terrible de « devoir ».
Chacun de nous le remarque autour de lui : les merveilleux chiffres de la productivité française ne correspondent pas à l’impression générale de je-m’en-foutisme. Trop souvent, on a affaire à des salariés trop heureux de vous indiquer que votre demande ne les concerne pas personnellement et qu’il vous revient donc de trouver le bon interlocuteur au sein de leur entreprise… en gros, des gens qui croient que le monde du travail est la continuité du lycée, un endroit où il faut se rendre tous les jours pour passer un bon moment avec les copains. Une enquête publiée hier par Le Point indique que 68 % des salariés de bureau considèrent que l’ambiance dans leur entreprise est « aux éclats de rire ».
Certes, l’entreprise ne devrait pas être une caserne ou une prison. Mais au vu des performances de notre économie nationale, le sentiment du devoir, d’identification avec l’entreprise dans laquelle nous travaillons et l’ambition de faire mieux, bref la volonté de jouer, de nous battre et de gagner en équipe devraient nous animer. Monsieur Taylor est certainement injuste et blessant mais l’unique démenti efficace que l’on peut opposer à sa diatribe est de le prendre à son propre jeu. Faisons donc en sorte que les membres de notre équipe, les chefs aussi bien que la troupe, jouent beaucoup mieux et aient une folle envie de vaincre.

*Photo : série Le Bureau.

Mariage gay, PMA, GPA : l’avenir radieux pour tous

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progres mariage gay

Il est curieux de constater comment la gauche, fervente défenseur du mariage pour tous, abandonne la réflexion anthropologique à la droite et aux représentants des religions monothéistes.
Pourtant, il serait bienvenu que des hommes et des femmes de gauche – mis à part Sylviane Agacinski et une poignée de députés – se posent de vraies questions sur ce projet. Pourquoi le fait de donner l’égalité du droit à fonder une famille, indépendamment de la différence biologique entre les sexes, serait un progrès ? La distinction féminin/masculin était jusqu’à présent, quels que soient les de gouvernements qui se sont succédés, le cœur et le fondement même de l’idée de famille et de filiation.
Remettre en question les valeurs fondamentales de la vie de famille me heurte dans mes valeurs en tant que catholique et humaniste. Modifier par une loi des articles du Code civil sur les idées de paternité, de maternité et de filiation pour les remplacer par le « parent 1 » et le « parent 2 » était une aberration totale. D’ailleurs, ce projet a été abandonné au profit d’on-ne-sait quelle vague définition  des parents. Qui le gouvernement a-t-il consulté pour se permettre de bouleverser un texte fondateur de notre démocratie et du fameux vivre-ensemble dont il se réclame si fort ? Pas le peuple en tout cas ! Comment le gouvernement peut-il affirmer que les homosexuels veulent tous se marier de manière traditionnelle, alors que dans leur combat, ils ont la plupart du temps lutté contre la « société bourgeoise » (le beau texte que Renaud Camus a publié à ce sujet dans Causeur est  particulièrement drolatique et éloquent). Quel est le pourcentage de ceux que cette loi concerne vraiment ? La gauche gouvernementale et l’extrême gauche ne seraient-elles pas sous l’influence de certains lobbies puissants qui veulent en finir avec l’hétérosexualité et faire triompher la théorie du genre, si en vogue dans les universités américaines ?

Je crois que l’enjeu du mariage pour tous est de saper les bases morales d’une société hétérosexuelle vécue comme trop normative, réactionnaire et ringarde par une idéologie dont le but ultime est la séparation du mariage, des questions de genre, de procréation et de filiation. Le gouvernement de  gauche a fait des sujets sociétaux un enjeu majeur, probablement pour dissimuler son impuissance économique sous un arsenal de lois sociétales : mariage pour tous ; procréation médicale assistée pour tous et gestation pour autrui (inévitablement légalisée un jour !), fatalement suivie de la location des ventres voire d’une possible dérive vers l’eugénisme.
Toutes ces mutations sociétales risquent de nous mener au triomphe progressiste de l’Empire du bien. Bienvenue dans Le Meilleur des mondes !

*Photo : -ANFAD-.

D’Inde

Les médias, autrefois, avaient baptisé Mme de Gaulle Tante Yvonne. Anne-Aymone, c’était l’épouse de Valéry Giscard d’Estaing. Auparavant, par estime, et un peu par crainte, on donnait de la « Première dame » à Mme Chirac. Enfant, j’aimais beaucoup Tante Yvonne ; elle me rassurait et m’évoquait naturellement les vieilles demoiselles à la fois bienveillantes et sévères, en robe fleurie, que je voyais autour de moi. D’Anne-Aymone, j’ai le souvenir d’une femme au sourire figé, très timide, contrainte, un soir de réveillon, de présenter ses vœux aux français, sur l’invitation de son mari. Enfin Carla vint : « quarante ans, trente amants »[1. « Je suis une enfantMalgré mes quarante ansMalgré mes trente amants ». Chanson Une enfant, album Comme si de rien n’était, Carla Bruni, 2008.], un tableau de chasse digne d’une Ninon de Lenclos rock’n’roll, et des manières d’exquise enfant de la grande bourgeoisie italienne. La presse, la télévision l’adoptèrent d’emblée. Coiffée d’un bibi plat auquel sa seule grâce donnait du relief, vêtue d’un manteau de tweed gris ceinturé qui lui faisait la silhouette d’une élève de pensionnat chic, elle accompagna son mari en Angleterre, et séduisit jusqu’à la reine. Le peuple fut conquis, et la presse, d’habitude si discourtoise avec les français, la trouva épatante. Pour désigner Mme Sarkozy, on écrivait simplement Carla. Avec cela, elle chantait des ballades mélancoliques d’une voix que recouvrait un voile de gravier fin.
On connaît la suite : François Hollande à l’Élysée, Mme Trierweiler, la scène de la Bastille dite « maintenant, embrasse-moi sur la bouche », ses tweeds intempestifs, sa mine tantôt sévère, tantôt boudeuse…
Le président de la République, récemment, est allé en Inde. Il s’agissait d’un voyage officiel. Valérie Trierweiler, qui l’accompagnait, fut reçue avec les honneurs dus à une « première dame de France ». L’expression revient fréquemment, comme si une officine de communication voulait l’imposer. Mme Trierweiler souhaitait visiter des enfants séparés de leurs familles, consoler les pauvres, encourager l’ONG Action contre la faim, enfin accomplir ses bonnes œuvres protocolaires. Fort bien ! Elle voulut, légitimement, que cela se sût ! Le journal Libération, par un article malicieux de Grégoire Biseau, nous apprend qu’elle ne consentit point à ce que TF1 l’accompagnât, pour cause de procès avec le chef du service politique de cette chaîne. Elle exigea un journaliste dépêché d’une radio ou d’une agence. Personne ne vint ! Paris Match se proposa, Valérie le réfuta. C’est ainsi qu’elle s’en alla seule jouer à la « première dame de France ».
On ignore si, d’Inde, Mme Trierweiler a rapporté des marrons…

Sexpublica

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lgbt mariage gay

René Girard nous l’a rappelé : on communie toujours autour d’un meurtre, fût-il symbolique. C’est le bouc émissaire qui fonde une société, l’instinct de lynchage qui soude les foules. Voilà la dynamique sous-jacente. Les sociétés chrétiennes, parce que leur Dieu avait révélé ce mécanisme, ont peu à peu tenté de le désamorcer. On a parfois l’impression que les sociétés post-chrétiennes l’ont enclenché à rebours. Tous ceux que leurs différences − ethniques, religieuses ou sexuelles − désignaient comme soupapes tragiques des haines accumulées semblent aujourd’hui se rallier et s’unir pour conspuer l’ancien bourreau majoritaire. Ce renversement, qui paraîtrait attendu au premier taoïste venu, est inenvisageable pour les manichéens primaires qui dominent la vie intellectuelle de ce pays.
Pourtant, toute la dynamique sociétale en cours fonctionne sur ce renversement. Jusqu’à l’absurde. Notamment, surtout, chez les victimaires sexuels, catégorie la plus inédite, la plus aberrante, la plus strictement post-moderne. On fustige d’un côté le « repli identitaire » (exégèse des lieux communs : l’identité implique toujours un « repli », jamais un axe), quand ce repli couvre une patrie, un peuple, une culture, une foi ; mais ce « repli identitaire », on le valorise lorsqu’il ne se fixe que sur son cul. D’où : exaltation des « identités » sexuelles et de toutes, dès lors qu’elles ne sont pas l’ancienne norme, une norme qui, n’en déplaise aux idéologues qui ne pensent plus qu’avec leurs complexes, n’est pas seulement sociale ou culturelle, mais cosmique (oui, désolé, le cosmos n’est pas gay).[access capability= »lire_inedits »]
Bien sûr, l’idée de jouer avec la norme, voire de la transgresser, ne m’intimide ni ne m’offusque pas un instant. Sauf qu’il n’est pas question de ça. Il est question d’édifier une nouvelle norme sur le cadavre piétiné de la précédente. Et pour la piétiner, tous ceux qui y échappent, fussent pour des raisons totalement contradictoires, sont conviés. C’est ainsi que les « asexuels », dont l’orientation sexuelle particulière est qu’elle se trouve dirigée vers le néant, après avoir participé à des congrès LGBT et avoir remarqué que les Queers étaient agrégés à la Ligue, réclament également leur intégration. Il faudra bientôt dire (du moins si ces valeureux militants obtiennent gain de cause) : LGBTQA (Lesbiennes, Gays, Bi, Trans, Queers, Asexuels).
Tout l’alphabet finira mobilisé. Et il est urgent que les citoyens soient sensibilisés au fait que des gens qui refusent de baiser ne doivent pas être regardés pour autant comme des monstres frigides. D’autant qu’ils peuvent vivre des relations « romantiques » (ils ne connaissaient pas l’adjectif « platonique », visiblement) selon des affinités diverses : hétéro-romantique, bi-romantique, voire… pan-romantique. On est très sérieux, chez les « A ». On ne rigole pas davantage qu’on bande. « A » comme aporie : il s’agit du concept de l’identitarisme sexuel poussé jusqu’au « no sex », de la rhétorique pédante et vide agitée frénétiquement pour parvenir à branler encore l’égo souffreteux des impuissants.
Il faut imaginer la parade, maintenant : l’asexuel bi-romantique, bras dessus-bras dessous avec un transsexuel venant de se faire plaquer par son mec suite à son opération, s’y allie avec un queer ex-bi curieux, mais désormais assuré de son homosexualité orthodoxe, pour conspuer la dictature hétéro-beauf qui ne ménage pas suffisamment leurs susceptibilités respectives. Tout ce beau monde se trouvera bien incapable d’organiser une partouze, étant donné la diversité complexe des goûts et des couleurs, ainsi que le hiatus permanent entre les organes disponibles et les subtiles réalités du « genre ». Tout ce beau monde se trouvera bien incapable d’organiser une partouze, et ça n’a pas d’importance puisque les carnavals s’achèvent en fait sur une immolation. Et ici, il s’agira de l’immolation de l’ancienne norme devenue, par un retournement paradoxal, le bouc émissaire servant à la communion des anciens parias. Et des nouvelles élites. Sauf qu’une norme surplombant les choix individuels et exigeant l’inhibition de ceux-ci, c’est le principe même du Bien commun, de la res publica. En abolissant toute norme, au prétexte qu’elle serait « fasciste » et au nom des libertés individuelles, on aboutira simplement à la disparition de l’idée de Bien commun, pour se contenter de gérer un amalgame de consommateurs atomisés, tandis que les chocs perpétuels feront proliférer la violence dans le corps social.
La République elle-même s’est constituée sur un meurtre, et il n’est pas étonnant que la place où Louis XVI fut décapité soit devenue celle de la « Concorde ». Mais ce que personne sans doute n’aurait pu prévoir, c’est qu’elle se décompose aujourd’hui sous un angle génital.[/access]

*Photo : anemoneprojectors (getting through the backlog.

Gaza : tant que la trêve tient…

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gaza hamas israel

gaza hamas israel

Au sud de la Bande de Gaza, à la périphérie orientale de Khan Younès, Iyad Kodih, 36 ans, peut enfin labourer son champ situé à 500 mètres de la frontière avec Israël. Sur ses deux mille carrés potagers, il compte cultiver des pommes de terre, des aubergines, des salades. Pendant près de douze ans, depuis le début de la deuxième Intifada, son lopin, selon Iyad, était « un véritable champ de mort ».
De là, certains groupes armés palestiniens lançaient leurs roquettes en direction d’Israël. De son côté, l’armée israélienne a aplani le terrain pour dégager la vue et établi une « zone de sécurité » qui pouvait s’enfoncer jusqu’à 800 mètres en territoire palestinien.
Sa minuscule maison de trois chambres, qui l’abrite ainsi que son épouse et ses quatre filles, et sa petite cour font face aux grillages de la frontière, à l’ombre de deux miradors israéliens. La famille Kodih, comme d’autres dans ce secteur, a vécu sous une menace permanente, « prise entre deux feux ». Désormais, reconnaît Iyad, « grâce à la trêve entre le Hamas et Israël, je peux profiter librement de ma terre. Pendant douze ans, personne ne mettait le nez dehors après 18 heures et avant 7 heures. Personne ne bougeait ici, au risque d’être pris pour cible ».
Au cours de ces années sanglantes, Iyad Kobih a dû délaisser sa terre : « Un agriculteur comme moi n’a que sa terre pour faire vivre sa famille. Nous avons survécu uniquement grâce à l’aide des organisations internationales. Maintenant, c’est à moi de nourrir les miens ».
Dans un coin de sa cour, cinq oliviers attendent d’être traités. Iyad s’emploie à sarcler les mauvaises herbes, à nettoyer le sol, sous le regard de son épouse, Safia, et avec l’aide de trois cousins. Les filles, elles, jouent dans le champ. Sans limites d’horaire. « Hier, j’ai reçu beaucoup de visites de mes frères, avec femmes et enfants, comme si c’était un jour de fête, à cause de cette nouvelle liberté », se réjouit Iyad.
Safia, elle, ne cache pas sa joie, car elle peut vaquer sans peur dans sa cour, recevoir ses voisines et ses cousines chez elle : « Maintenant je suis tranquille, mes filles vont à l’école sans crainte, et le matin, il leur suffit de partir à 7 heures 30. Avant, elles s’en allaient toujours à 8 heures et étaient en retard en classe. Surtout, elles peuvent enfin profiter de la nature ».
Chez les Kodih, la ligne politique est claire : en témoigne le portrait de Yasser Arafat affiché au salon. « Yasser Arafat est mon modèle, et je reste victime de mes convictions, déclare Iyad, car le Hamas ne m’aide pas. Même pendant les périodes difficiles, malgré nos souffrances, ici, il n’a pas levé le petit doigt, alors qu’il aide ses sympathisants, comme certains de ma propre famille ».
De ce point de vue, Iyad se sent toujours « pris entre deux feux » et souhaite, par-dessus tout, la poursuite de cette accalmie et pouvoir vivre en paix. Et même voir son coin transformé en zone touristique. Cette fois, sans risques. « Car, jadis, les Gazaouis venaient ici, le long de la frontière, observer de près les patrouilles israéliennes. J’ai même vu un mort par balles et une dizaine de blessés, parce que les gens s’approchaient trop de la frontière, malgré la police du Hamas, qui n’arrive pas toujours à les éloigner. Et c’est ce qui m’inquiète. Le moindre incident, s’il y avait des victimes, et cette trêve serait rompue… ».
Iyad connaît un peu Israël, il y a travaillé comme ouvrier. Son cousin Mahmoud Kodih, cinq enfants, en visite chez Iyad, ne cache pas qu’il attend le « bon moment » pour passer de l’autre côté : « Deux ans de travail en Israël, et je peux terminer la construction de ma maison, assurer l’avenir de ma famille ! ».
Iyad se souvient de ses bonnes relations avec son patron israélien mais n’a plus de contacts avec lui. « Non seulement parce que le passage à la frontière est interdit mais aussi par crainte du Hamas. On peut aussitôt être accusé de collaboration. Presque tous les appels téléphoniques en direction d’Israël sont sur écoute. Et aussi ceux en direction de Ramallah, le siège du Fatah. Alors, je m’abstiens ».

*Photo : Droits réservés.

Que reste-t-il du printemps québécois ?

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quebec marois charest

quebec marois charest

Les Québécois ont-ils oublié le tintamarre des casseroles ? Pantoute, vous répondront-ils ! Certains arborent encore fièrement un carré rouge, symbole de la contestation étudiante, comme d’autres affichent la légion d’honneur en France. Dans les librairies, les ouvrages abordant, de près ou de loin, la question de la crise étudiante fleurissent pour marquer cet anniversaire historique.
Ce que l’on a maladroitement appelé « printemps érable », en référence à la tout aussi maladroite expression « printemps arabe », est une grève étudiante sans précédent qui a paralysé le secteur académique et scolaire québécois de février à septembre 2012. Déclenchée par la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) présidée par Léo Bureau-Blouin, la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) présidée par Martine Desjardins et la très radicale Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE) représentée par Gabriel Nadeau-Dubois, la grève avait pour vocation originelle d’empêcher la hausse (environ 75% sur 5 ans), prévue par le gouvernement alors formé par le Pari Libéral du Québec de Jean Charest (2003-2012). Pour les pro-carrés rouges de la FEUQ et de la FECQ, la hausse des frais de scolarité constituait une entrave à l’accessibilité à l’université au plus grand nombre et  augmentait l’endettement des étudiants auprès des banques. Selon l’ASSE, la gratuité universitaire semblait être la panacée.
Pour les pro-carrés verts, petite minorité favorable à la hausse des frais, il s’agissait de vanter les mérites d’une éducation de qualité. Certains mettaient également en avant la reforme avantageuse des prêts et bourses de l’Aide financière aux études, proposée par le gouvernement Charest, qui contrebalançait l’augmentation des frais en permettant aux étudiants de s’en acquitter finalement plus favorablement malgré la hausse. D’autres critiquaient tout bonnement les manières peu démocratiques utilisées pour imposer la grève lors des votes des assemblées étudiantes et arguaient que les étudiants n’étant pas salariés, il ne pouvait y avoir droit de grève puisque ce droit est régi par le Code du travail : les votes favorables à la grève s’apparentaient alors à des blocus illégaux. Précisons qu’au Québec, les frais universitaires sont les moins élevés d’Amérique du Nord : une session universitaire coûte environ 1600$ ; c’est pourquoi les universités anglophones comme McGill, culturellement plus proches des Etats-Unis, ont moins pris position en faveur de la grève que les facultés francophones.
Les fédérations étudiantes et le gouvernement n’arrivant à aucun compromis, ce dernier adopta une loi pour limiter le droit de manifester et imposer un retour en classe aux grèvistes en culotte courte. Cette loi, destinée à étouffer la révolte, envenima la situation : elle fut considérée comme une mesure liberticide y compris par le Barreau du Québec. Des élections anticipées ont été déclenchées l’été dernier ; élections remportées, sans réel succès, par le Parti Québécois dirigé par Pauline Marois.
Opposé à la gauche radicale comme à la politique menée par Jean Charest, Simon-Pierre Savard-Tremblay[1. Ancien président de l’aile jeunesse du Bloc Québécois, Simon-Pierre Savard-Tremblay vient de fonder Génération Nationale, un mouvement aux tendances conservatrices tourné vers la jeunesse de la Belle Province, qui pointe notamment du doigt les carences du système d’éducation québécois.] explique : « La légitimité du gouvernement a chuté en raison des multiples scandales de corruption qui l’entachaient, laissant notamment entendre à la population qu’il ne détenait plus l’autorité légitime pour exercer le pouvoir. De plus, aucun assainissement budgétaire n’a été fait au préalable dans les universités souvent mal gérées ce qui a alimenté la grogne populaire. Un remaniement budgétaire au sein de la sphère académique aurait probablement été nécessaire. Jean Charest n’a pas su tenir tête à la rue ; la ministre de l’Education de l’époque, Line Beauchamp, a d’ailleurs démissionné. La politique de Charest a été un véritable échec en dépit de la mauvaise publicité faite par les jeunes radicaux de l’ASSE qui recyclaient une rhétorique communiste digne des années 1960. Alors que de nombreux actes de violence avaient lieu, les radicaux ont refusé de les condamner, prétextant qu’ils ne détenaient pas de mandat pour rejetter l’inacceptable ».
À bien des égards, le bilan de la révolte étudiante n’est en effet guère brillant : malgré la mobilisation pacifique de nombreux jeunes, la cause étudiante a été récupérée par la gauche radicale qui souhaitait la chute du gouvernement Charest. Les leaders souverainistes comme Pauline Marois, opposés au gouvernement Charest, l’ont également utilisée à des fins électorales. Des centaines de milliers d’étudiants québécois et étrangers ont été privés de cours ce qui a entraîné pour beaucoup d’entre eux, outre la perte d’une année universitaire, une perte financière importante.
À l’exception de quelques manifestations qui ont compté plus de 200 000 participants, les marches quotidiennes n’ont pas attiré les foules. Martin Lemay, ancien député du Parti Québécois à l’Assemblée nationale du Québec (2006-2012), écrit à ce propos : « Dans le cadre du conflit étudiant, fut organisée une campagne de manipulation et d’intoxication rarement vue dans notre histoire. (…) Nous eûmes l’impression que le Québec était à l’orée de la Révolution ! (…) La réalité médiatique, aussi tapageuse et insistante soit-elle, ne se révélera être qu’un leurre. Pour dix casseurs et manifestants brevetés, il y a cent mille citoyens demeurés sagement chez eux »[2. Martin Lemay, Lettres à un jeune gauchiste, Montréal, Editions Accent Grave, 2013].
Àprès la constitution du gouvernement Marois, la hausse des frais de scolarité a immédiatement été annulée et l’organisation d’un sommet sur l’enseignement supérieur mise à l’ordre du jour pour aborder la question des frais de scolarité. Celui-ci se tiendra à Montréal les 25 et 26 février prochains. Tandis que politiciens, professeurs et associations étudiantes tenteront d’y trouver des solutions, l’intransigeante ASSE s’est d’ores et déjà exclue de la réunion. Une décision que le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, juge surprenante puisque cette association a pris part aux rencontres préparatoires des dernières semaines et qu’elle a été l’une des plus virulentes pendant le conflit. Dernièrement, l’ASSE s’est prononcée en faveur d’une nouvelle grève et de la gratuité scolaire. Ce à quoi Jacques Parizeau, ancien Premier minsitre du Québec (1994-1996), a justement répondu que « la gratuité, en contradiction avec ce qui se fait sur le continent et dans plusieurs pays d’Europe, implique une redéfinition des universités : il faudrait des examens d’entrée ». Sa position, favorable à la gratuité, montre que ce débat transcende le simple cadre gauche/droite tel qu’on le connaît en France : les partisans de la gratuité sont parfois des nationalistes identitaires, comme Parizeau, qui affirment que l’éducation gratuite s’inscrit dans un projet de société opposé au mondialisme libéral des fédéralistes comme Jean Charest. À condition d’instaurer des concours d’entrée à l’université, la gratuité n’entraînerait donc pas la dévalorisation du diplôme.
Force est de constater que les parangons de la révolte étudiante agissent aujourd’hui avec le même arrivisme que Jean Charest hier. Entré au Parti Québécois, Leo Bureau-Blouin, ancien leader de la FECQ, a profité de son capital popularité pour être élu député : il tente désormais d’assurer son avenir politique en tant que plus jeune député élu au Québec. Quant à l’ancien porte-parole de l’ASSE, Gabriel Nadeau-Dubois (condamné d’ailleurs par la Cour supérieure du Québec), il oeuvre à la Confédération des syndicats nationaux. « Je fais confiance aux électeurs et j’en profite pour faire mon beurre » chantait justement Jacques Dutronc.

*Photo : Marie Berne.

Chez Novartis, le silence se paie en francs suisses

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daniel vasella novartis

daniel vasella novartis

Daniel Vasella, patron sortant de Novartis, vient de se faire pincer alors qu’il s’apprêtait à empocher un bonus de 72 millions de francs suisses (58 millions d’euros). Ne pouvant lui offrir de « parachute doré » — s’agissant d’un départ régulier —, le conseil d’administration du géant pharmaceutique suisse entendait faire passer ce petit cadeau sur un compte secret au titre de « salaire du silence ». Même si la clause de confidentialité figurait clairement dans son contrat de travail.
Par-delà l’extravagance des chiffres, l’affaire Vasella montre la perte de contact croissante des conseils d’administration avec la réalité économique et humaine.
Moi, ces 72 millions de Novartis, je me les garderais. Renoncer à votre bonus quand il est révélé au grand jour, et seulement parce qu’il est révélé, voilà qui jette un voile de suspicion sur votre jugement moral. De deux choses l’une : soit vous méritiez votre indemnité — et vous l’encaissez sans ciller; soit vous ne la méritiez pas — mais alors au nom de quoi l’avoir réclamée et négociée?
Car enfin, il est peu d’hommes en ce monde qui détiennent un secret comme le vôtre. Un secret qui vaut une fainéantise de six ans et 72 millions dans ce pays à l’éthique de travail si sévère ! Un comble… Malgré cela, Novartis était disposé à vous payer un million de francs suisses le mois de farniente ! Dix-neuf francs chaque minute de silence !
Que détenez-vous donc de si précieux, de si désirable pour la concurrence ? La recette d’un médicament miracle capable de faire décoller une multinationale assoupie ? L’art de masquer par des restructurations, dans les bilans de fin d’année, le manque de créativité des laboratoires ? Le réseau politique idéal pour faire endosser aux collectivités de nouveaux vaccins d’autant plus indispensables qu’ils seront moins utiles ? Ne craignez-vous pas, détenant un secret si stratégique dans votre tête, qu’on vous enlève pour vous faire parler ? Rêvez-vous de waterboarding ? De sérums de vérité ? Avez-vous engagé des gorilles pour vos enfants ?
Mais je me laisse éblouir par votre démesure, M. Vasella. Si vous et vos administrateurs avez pu mitonner un cocktail d’adieu aussi somptueux, c’est que le gâteau dont vous êtes la cerise est, quoi qu’on en dise, une sacrée pièce montée. J’ai sous les yeux le rapport d’analyse d’une grande banque sur les perspectives de l’économie suisse en 2013, par secteurs. Tout stagne et tout va mal. Sauf ce qui va très bien: la haute horlogerie, évidemment. Et puis le médical, la pharma, la technologie liée aux soins et les assurances. En somme, une économie gériatrique alimentée par la hantise de la mort, depuis le tic-tac de luxe qui nous décompte les heures («toutes nous blessent, la dernière nous tue», disaient les Anciens) jusqu’aux alchimies qui prolongent à grands frais nos jeunesses de quelques années et nos vieillesses de quelques jours. Si l’industrie morticole est un royaume, la pharma en est la reine.
Vous voyez bien que je plaisantais, M. Vasella. Si j’étais vous, je dormirais sur mes deux oreilles. L’équivalent de 60 prix Nobel que vous venez de décliner ne récompensait pas votre personne, ni votre génie, ni vos secrets. Votre valeur personnelle n’est, rassurez-vous, même pas en jeu. Ce qui est en jeu, c’est votre fonction. C’est la cerise que vous représentez. Une cerise de ce prix-là valorise tout le gâteau. Un gâteau énorme, aussi vaste qu’un pays. Un gâteau où pioche une armée de cadres, de lobbyistes, de parlementaires et de communicants. Ceux qui, face à vos appétits de satrape, sont toujours restés muets. Normal: on ne parle pas la bouche pleine.

*Photo : World Economic Forum (Daniel Vasella).

DSK et la bagarre Obs/Libé

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La course est lancée. Plus passionnante que le duel Anquetil-Poulidor, le mano-a-mano Giscard-Mitterrand ou la rivalité Pagny-Bruel, le Nouvel Observateur et Libération ont donc posé la première pierre d’une bagarre qui devrait ravir observateurs des médias et sociologues en tout genre.
La sortie du livre de Marcela Iacub a en effet constitué le prologue d’un nouveau genre médiatique qui devrait faire école : le reportage sexuel. En l’occurrence, c’est l’hebdomadaire fondé par Jean Daniel qui l’a emporté haut la main, c’est-à-dire avec vingt-quatre heures d’avance, sur le quotidien de la rue Béranger. Nicolas Demorand et Sylvain Bourmeau doivent être verts de rage puisque Marcela pédalait encore sous leurs couleurs il y a peu. Est-ce notre juriste-chroniqueuse-écrivaine ou son éditeur qui a fait le coup ? Toujours est-il que L’Obs a eu droit aux bonnes feuilles et, grâce à sa Une toute en délicatesse, bénéficiera de tous les avantages de cette primeur : ventes encore plus importantes que pour un numéro consacré à l’immobilier ou aux Francs-macs infiltrés dans le gouvernement, procès médiatique avec DSK et surtout, last but not least, l’inscription dans le palmarès national comme première publication à assumer ce type de reportage avant-gardiste. Pour l’instant, les deux journaux n’assument pas tout à fait.
Laurent Joffrin, tout en titrant « Mon histoire avec DSK », se défend en invoquant l’art et la littérature. Sylvain Bourmeau, sans doute vexé par sa deuxième place, va un peu plus loin en qualifiant Marcela Iacub de « kamikaze de la vérité » mais insiste surtout sur le génie littéraire de Marcela Iacub. Qui du Nouvel Obs ou de Libé engagera pour la première fois de véritables reporters sexuels, sans se cacher derrière la littérature ? S’inscrire sur adopteunmec.com pour piéger une ministre un peu cougar, inaugurer une chronique sexo, juste après Nathalie Saint-Cricq et François Lenglet dans Des paroles est des actes, avec graphiques sur les performances sexuelles d’un candidat à la présidentielle, c’est peut-être cela l’avenir du journalisme dans notre cher et vieux pays. Pourquoi pas, après tout ? Ces moments qu’on croyait intimes en disent finalement beaucoup sur chacun d’entre nous : égoïsme ou générosité, inventivité ou classicisme etc… Y a-t-il une sexualité de droite et une sexualité de gauche ? Voilà les grands débats de demain ! Comment notre XXIe siècle, qui a si bien débuté, pourrait sérieusement y échapper ? Chère Elisabeth, comment Causeur pourra rester à la traîne ? J’ai moi-même quelques cibles en tête : Monica Bellucci, Jennifer Lopez, Victoria Beckham, Laetitia Casta, Pippa Middleton etc… Je précise que dans ce domaine, être radin sur les notes de frais n’est pas forcément très efficace. À bon entendeur…

Des années sida aux années papa

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adoption mariage gay

adoption mariage gay

C’était il y a quinze jours-un mois. L’Assemblée nationale n’avait pas encore voté la loi instaurant le mariage et l’adoption pour tous – ce serait chose faite mi-février, prévoyait-on. Dans la rue, les « pro » et les « anti » défilaient en masse. Le blouson noir floqué du logo blanc « Banana Café »[1. Mythique bar gay parisien. Son actuel propriétaire reproche à Frigide Barjot d’utiliser l’image de son établissement pour une cause qu’il ne partage pas.] qu’enfilait Frigide Barjot donnait un petit côté skinette à la pom-pom girl des « family pride ». Jimmy Somerville, sors de ce corps ! De quoi je me mêle ? Il s’y sent bien, l’ex-Bronski Beat, dans le bomber à maman, à coup sûr un collector. Il y feels love et n’en veut point sortir.
Frigide a adopté Jimmy, et Donna Summer avec, et la pop early eighties par la même occasion. C’est qu’elle en a fait, des orphelins, la décennie rose-noire. Sainte Frigide des backrooms, rédemptrice des années sida – du sida mortel. « On vous aime ! », clamait la « fille à pédés »[2. Elle se décrit comme telle dans un court essai de sa main : Touche pas à mon sexe ! Contre le « mariage » gay, éditions Mordicus, collection Coups de gueule, 2012, 30 pages.] en body pinky. Ses « pothomos »[3. L’expression est de Frigide Barjot, également dans Touche pas à mon sexe ! … L’auteur y raconte notamment un amour impossible avec un homosexuel, qui mourra.], auxquels s’adressait cette déclaration d’amour, la rembarraient : chérie, t’es en retard d’une guerre, l’époque où nous nous trémoussions, la nuit, en ta compagnie, sur les tables du « Banana », où nous crevions à l’aube, c’est fini. Alors, le p’tit Jimmy et la Summer, garde-les si tu veux mais nous, tu nous lâches. Ta compassion de bonne sœur, on n’en veut pas. On est des vivants, pas des mourants.
Ce dialogue n’a pas existé, il n’avait pas lieu d’être. C’était pourtant un peu le sujet aussi.[access capability= »lire_inedits »]
Nous sommes passés des années sida aux années papa. La maladie ne siffle plus tel un requiem sur la tête des homos (et des hétéros). Ils s’en sont émancipés à défaut de l’avoir éradiquée. C’est déjà ça. L’aube n’a plus une gueule de crépuscule. Pop joyeuse, juvénile et française pour tous au réveil. Ce n’est plus seulement la vie et rien d’autre, comme dans le film de Tavernier, ou comme dans Les Nuits fauves, avec son décompte fatal ; c’est la vie et toute sa panoplie : une maison, un mari, des enfants, et si possible un boulot. Faut rattraper le temps perdu qu’on croyait compté.
Tout cela est peut-être assez bourgeois, comme façon d’être au monde, sauf que cette forme dite « bourgeoise » n’était pas faite, a priori, pour les pédés. Aujourd’hui, les homos réclament l’égalité existentielle : nous aussi, on veut que Valérie Damidot vienne chez nous refaire la déco. Ce genre de petites choses qui en disent beaucoup.
Il y a trois âges : l’âge du pédé honteux (de la fin de l’Antiquité aux années 1960) ; l’âge du pédé fier mais re-honteux pour cause de sida (des années 1960 aux années 1990) ; l’âge du pédé comme tout le monde, ni-fier, ni-honteux (notre époque). L’homo a fait sa niche dans la société de consommation. Certains disent qu’il l’a faite à son image : hédoniste, individualiste, matérialiste – au final, triste. Et si la revendication du mariage et de la filiation (par des moyens pas très cathos) valait hommage à la société des parents et renoncement à l’individu-roi ? Au prix, certes, d’un accommodement, raisonnable pour les uns, tout à fait déraisonnable pour d’autres, avec la réalité non pas biologique – rapport à la fusion irréductible entre un gamète mâle et un gamète femelle – mais culturelle. Par là, ne pas croire qu’on peut s’asseoir sur un fait de culture comme on pose ses fesses sur un château de sable. La culture, c’est du granite breton. Mais qu’est-ce qui est le plus préjudiciable à la pointe du Raz : la construction d’une centrale nucléaire « hétéronormée » (envisagée à Plogoff à la fin des années 1970, projet abandonné face aux résistances) ou l’aménagement « homocentré » du littoral finistérien ? Ces questions sont-elles seulement pertinentes ? L’homo étant, croit-on, un hétéro comme les autres, et inversement, une centrale nucléaire peut être gay friendly et un maraîchage bio « hétéro-amical ».
Nous sommes entrés dans l’ère des homologies à plein tube : homologie structurale (la famille), homologie fonctionnelle (la procréation), homologie culturelle (ce qui fait sens). Le monde accouche de nouveaux réels, comme les hôtels de nouvelles normes. Il n’y a plus de sexe, il n’y a que de la sexualité ; il n’y a plus de rôles calqués sur le genre naturel, il y a des statuts semblables. Les différences font place à l’indifférenciation. La biologie demeure et la société l’arrange à sa sauce, dans la vieille casserole retrouvée du cadre familial et du « bonheur de l’enfant », toutefois.
Deux couples, l’un de femmes, l’autre d’hommes, rencontrés à la manif du 27 janvier en faveur du « mariage pour tous », n’avaient, en apparence, rien d’apprentis-sorciers : ils et elles avaient des enfants « obtenus » par insémination artificielle (avec assistance médicale ou dans des conditions « artisanales »). L’un des conjoints étaient le parent naturel et l’autre, espéraient-ils, espéraient-elles, serait prochainement le parent social. Il allait de soi, pour chacun de ces couples, que les enfants devaient être informés de l’existence du géniteur ou de la génitrice. Dans le cas du couple d’hommes, la mère des enfants, des jumeaux, compagne d’une lesbienne, les avait non seulement reconnus mais avait convenu avec les « papas » qu’elle en aurait la garde une semaine sur deux ; elle était donc leur mère aux yeux de la loi, leur mère tout court. On avait là un socle familial et éducatif formé de quatre adultes. Dans l’autre cas, celui du couple lesbien, l’homme (hétéro) qui avait donné son sperme renonçait à ses « droits éducationnels » (et à ses devoirs) sur l’enfant élevé par les deux femmes, mais il en était le père naturel, nullement caché.
Ces deux couples sont-ils représentatifs de ce qui s’annonce ? Les homo-parents auront-ils tous le même souci de doter leur « descendance » d’une colonne vertébrale généalogique ? Certains, parmi les opposants au mariage homosexuel, se satisferaient de cette précaution.
Le 29 janvier, on apprenait qu’un laboratoire marseillais allait tester un vaccin antisida sur des personnes séropositives. L’expérience avait fonctionné sur des animaux. Elle avait de grandes chances de réussir sur l’homme, pensait-on. Si tout se passait bien, le vaccin serait disponible en 2018. Une perspective qu’il convenait d’accueillir avec prudence ; tant d’espoirs avaient été déçus dans le passé.
De l’ordre du non-dit, de l’inconscient ou de la demi-conscience, la revendication dite du « mariage pour tous » s’inscrit, aussi, dans l’histoire de cette maladie. Le sida fut le Verdun des homos – puis, dans la foulée, celui des hétéros. Des régiments entiers sont tombés à ce champ d’honneur d’un genre particulier. Le martyre, quand il se solde par une victoire, n’ouvre-t-il pas des droits nouveaux ?[/access]

France-Turquie : un ambassadeur pas très diplomate

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Quelle mouche tropicale a donc piqué Ahmet Kavas, l’ambassadeur de Turquie au Tchad ? Ce professeur de théologie, récemment nommé à son poste à N’Djamena, a décidé d’entrer dans la carrière diplomatique en rédigeant un tweet cinglant à propos de l’intervention militaire française au Mali : « Le mot terrorisme est une invention française. Impossible que ce soit le fait de musulmans ».
À cette réflexion théologico-philologique, l’ambassadeur ajoute l’observation suivante : « il ne faut pas confondre Al-Qaïda avec le terrorisme »… Une bourde ? Très certainement. On peut parier que ces tweets dignes d’une première Dame de France embarrassent Ankara et son ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, qui est aussi un parent de l’ambassadeur. Mais si on examine la carrière de M. Kavas,  on reconnaît le parcours typique des « hommes nouveaux » qui gèrent la Turquie d’Erdogan. Né dans un petit village, il fait ses études à l’université de théologie d’Ankara, avant de partir compléter sa formation… en France, notamment auprès de  Jean-Louis Triaud, historien spécialiste de l’histoire de l’islam et des sociétés musulmanes d’Afrique.  De retour en Turquie, le futur ambassadeur a intégré le Centre de recherches islamiques (ISAM), dont la mission affichée est « de promouvoir  une recherche véridique et scientifique et une représentation non faussée de l’histoire, la culture et la civilisation islamique turque ».  Pas besoin d’être docteur en théologie pour comprendre qu’il s’agit d’un organisme de propagande maquillé en institution universitaire. Il a ensuite été nommé professeur de théologie à l’université d’Istanbul puis conseiller auprès du Premier ministre avant d’être envoyé au Tchad début 2013 en qualité d’ambassadeur.
On peut donc présumer sans trop de risques que malgré leur manque de finesse et de discrétion, les idées de M. Kavas ne déplaisent pas foncièrement aux dirigeants d’Ankara et que la pensée de ce diplomate témoigne d’un état d’esprit largement répandu dans la haute administration turque.
Alors que tout le monde parle de dialogue, rappelons que celui-ci demande au minimum un langage commun, ce qui est de moins en moins le cas entre la France et la Turquie. Mais peut-être le mot « diplomatie » est-il lui aussi une diabolique invention française ?

Maurice « Grizzly » contre la France : l’ours et la poupée

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taylor titan montebourg

taylor titan montebourg

Maurice M. Taylor n’est pas un gentleman mais, comme on dit aux Etats-Unis, il n’est pas payé pour ça… Sa lettre adressée à Arnaud Montebourg est incontestablement excessive car sous prétexte de critiquer le fonctionnement de l’usine Goodyear, il s’adonne à un  véritable exercice de French-bashing. Ici, c’est sûrement moins le grand entrepreneur qui parle que l’homme politique républicain. S’il s’en était tenu au strict point de vue de ses intérêts de « business », pourquoi s’obstinerait-il à se créer des problèmes sur un marché non négligeable en humiliant le gouvernement français et les potentiels consommateurs de ses pneus ? Mais si M. Taylor, du haut de son succès, peut se permettre de commettre des erreurs aussi grossières, nous Français ne pouvons pas nous payer le luxe de simplement nous indigner face à la missive de cet ours mal léché. Au risque de nous faire peur, nous devrions plutôt nous poser cette question : et si Taylor avait ne serait-ce que 10% ou 1% raison ? La crise et les pertes d’emplois sont-elles des catastrophes naturelles qui s’abattent sur nous comme des tsunamis ou bien en sommes-nous partiellement responsables ?
Osons même une question qui fâche : la France a-t-elle un problème d’ « employés voyous », ces salariés qui « vont au boulot » au lieu « d’aller travailler », mais qui nuisent à leurs entreprises en pensant que celles-ci doivent servir leurs intérêts particuliers ? La question qui se pose ici est celle de notre sens de l’intérêt général, de notre capacité de nous plier à quelque chose qui nous dépasse, d’être mus par ce mot terrible de « devoir ».
Chacun de nous le remarque autour de lui : les merveilleux chiffres de la productivité française ne correspondent pas à l’impression générale de je-m’en-foutisme. Trop souvent, on a affaire à des salariés trop heureux de vous indiquer que votre demande ne les concerne pas personnellement et qu’il vous revient donc de trouver le bon interlocuteur au sein de leur entreprise… en gros, des gens qui croient que le monde du travail est la continuité du lycée, un endroit où il faut se rendre tous les jours pour passer un bon moment avec les copains. Une enquête publiée hier par Le Point indique que 68 % des salariés de bureau considèrent que l’ambiance dans leur entreprise est « aux éclats de rire ».
Certes, l’entreprise ne devrait pas être une caserne ou une prison. Mais au vu des performances de notre économie nationale, le sentiment du devoir, d’identification avec l’entreprise dans laquelle nous travaillons et l’ambition de faire mieux, bref la volonté de jouer, de nous battre et de gagner en équipe devraient nous animer. Monsieur Taylor est certainement injuste et blessant mais l’unique démenti efficace que l’on peut opposer à sa diatribe est de le prendre à son propre jeu. Faisons donc en sorte que les membres de notre équipe, les chefs aussi bien que la troupe, jouent beaucoup mieux et aient une folle envie de vaincre.

*Photo : série Le Bureau.

Mariage gay, PMA, GPA : l’avenir radieux pour tous

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progres mariage gay

progres mariage gay

Il est curieux de constater comment la gauche, fervente défenseur du mariage pour tous, abandonne la réflexion anthropologique à la droite et aux représentants des religions monothéistes.
Pourtant, il serait bienvenu que des hommes et des femmes de gauche – mis à part Sylviane Agacinski et une poignée de députés – se posent de vraies questions sur ce projet. Pourquoi le fait de donner l’égalité du droit à fonder une famille, indépendamment de la différence biologique entre les sexes, serait un progrès ? La distinction féminin/masculin était jusqu’à présent, quels que soient les de gouvernements qui se sont succédés, le cœur et le fondement même de l’idée de famille et de filiation.
Remettre en question les valeurs fondamentales de la vie de famille me heurte dans mes valeurs en tant que catholique et humaniste. Modifier par une loi des articles du Code civil sur les idées de paternité, de maternité et de filiation pour les remplacer par le « parent 1 » et le « parent 2 » était une aberration totale. D’ailleurs, ce projet a été abandonné au profit d’on-ne-sait quelle vague définition  des parents. Qui le gouvernement a-t-il consulté pour se permettre de bouleverser un texte fondateur de notre démocratie et du fameux vivre-ensemble dont il se réclame si fort ? Pas le peuple en tout cas ! Comment le gouvernement peut-il affirmer que les homosexuels veulent tous se marier de manière traditionnelle, alors que dans leur combat, ils ont la plupart du temps lutté contre la « société bourgeoise » (le beau texte que Renaud Camus a publié à ce sujet dans Causeur est  particulièrement drolatique et éloquent). Quel est le pourcentage de ceux que cette loi concerne vraiment ? La gauche gouvernementale et l’extrême gauche ne seraient-elles pas sous l’influence de certains lobbies puissants qui veulent en finir avec l’hétérosexualité et faire triompher la théorie du genre, si en vogue dans les universités américaines ?

Je crois que l’enjeu du mariage pour tous est de saper les bases morales d’une société hétérosexuelle vécue comme trop normative, réactionnaire et ringarde par une idéologie dont le but ultime est la séparation du mariage, des questions de genre, de procréation et de filiation. Le gouvernement de  gauche a fait des sujets sociétaux un enjeu majeur, probablement pour dissimuler son impuissance économique sous un arsenal de lois sociétales : mariage pour tous ; procréation médicale assistée pour tous et gestation pour autrui (inévitablement légalisée un jour !), fatalement suivie de la location des ventres voire d’une possible dérive vers l’eugénisme.
Toutes ces mutations sociétales risquent de nous mener au triomphe progressiste de l’Empire du bien. Bienvenue dans Le Meilleur des mondes !

*Photo : -ANFAD-.

D’Inde

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Les médias, autrefois, avaient baptisé Mme de Gaulle Tante Yvonne. Anne-Aymone, c’était l’épouse de Valéry Giscard d’Estaing. Auparavant, par estime, et un peu par crainte, on donnait de la « Première dame » à Mme Chirac. Enfant, j’aimais beaucoup Tante Yvonne ; elle me rassurait et m’évoquait naturellement les vieilles demoiselles à la fois bienveillantes et sévères, en robe fleurie, que je voyais autour de moi. D’Anne-Aymone, j’ai le souvenir d’une femme au sourire figé, très timide, contrainte, un soir de réveillon, de présenter ses vœux aux français, sur l’invitation de son mari. Enfin Carla vint : « quarante ans, trente amants »[1. « Je suis une enfantMalgré mes quarante ansMalgré mes trente amants ». Chanson Une enfant, album Comme si de rien n’était, Carla Bruni, 2008.], un tableau de chasse digne d’une Ninon de Lenclos rock’n’roll, et des manières d’exquise enfant de la grande bourgeoisie italienne. La presse, la télévision l’adoptèrent d’emblée. Coiffée d’un bibi plat auquel sa seule grâce donnait du relief, vêtue d’un manteau de tweed gris ceinturé qui lui faisait la silhouette d’une élève de pensionnat chic, elle accompagna son mari en Angleterre, et séduisit jusqu’à la reine. Le peuple fut conquis, et la presse, d’habitude si discourtoise avec les français, la trouva épatante. Pour désigner Mme Sarkozy, on écrivait simplement Carla. Avec cela, elle chantait des ballades mélancoliques d’une voix que recouvrait un voile de gravier fin.
On connaît la suite : François Hollande à l’Élysée, Mme Trierweiler, la scène de la Bastille dite « maintenant, embrasse-moi sur la bouche », ses tweeds intempestifs, sa mine tantôt sévère, tantôt boudeuse…
Le président de la République, récemment, est allé en Inde. Il s’agissait d’un voyage officiel. Valérie Trierweiler, qui l’accompagnait, fut reçue avec les honneurs dus à une « première dame de France ». L’expression revient fréquemment, comme si une officine de communication voulait l’imposer. Mme Trierweiler souhaitait visiter des enfants séparés de leurs familles, consoler les pauvres, encourager l’ONG Action contre la faim, enfin accomplir ses bonnes œuvres protocolaires. Fort bien ! Elle voulut, légitimement, que cela se sût ! Le journal Libération, par un article malicieux de Grégoire Biseau, nous apprend qu’elle ne consentit point à ce que TF1 l’accompagnât, pour cause de procès avec le chef du service politique de cette chaîne. Elle exigea un journaliste dépêché d’une radio ou d’une agence. Personne ne vint ! Paris Match se proposa, Valérie le réfuta. C’est ainsi qu’elle s’en alla seule jouer à la « première dame de France ».
On ignore si, d’Inde, Mme Trierweiler a rapporté des marrons…

Sexpublica

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lgbt mariage gay

lgbt mariage gay

René Girard nous l’a rappelé : on communie toujours autour d’un meurtre, fût-il symbolique. C’est le bouc émissaire qui fonde une société, l’instinct de lynchage qui soude les foules. Voilà la dynamique sous-jacente. Les sociétés chrétiennes, parce que leur Dieu avait révélé ce mécanisme, ont peu à peu tenté de le désamorcer. On a parfois l’impression que les sociétés post-chrétiennes l’ont enclenché à rebours. Tous ceux que leurs différences − ethniques, religieuses ou sexuelles − désignaient comme soupapes tragiques des haines accumulées semblent aujourd’hui se rallier et s’unir pour conspuer l’ancien bourreau majoritaire. Ce renversement, qui paraîtrait attendu au premier taoïste venu, est inenvisageable pour les manichéens primaires qui dominent la vie intellectuelle de ce pays.
Pourtant, toute la dynamique sociétale en cours fonctionne sur ce renversement. Jusqu’à l’absurde. Notamment, surtout, chez les victimaires sexuels, catégorie la plus inédite, la plus aberrante, la plus strictement post-moderne. On fustige d’un côté le « repli identitaire » (exégèse des lieux communs : l’identité implique toujours un « repli », jamais un axe), quand ce repli couvre une patrie, un peuple, une culture, une foi ; mais ce « repli identitaire », on le valorise lorsqu’il ne se fixe que sur son cul. D’où : exaltation des « identités » sexuelles et de toutes, dès lors qu’elles ne sont pas l’ancienne norme, une norme qui, n’en déplaise aux idéologues qui ne pensent plus qu’avec leurs complexes, n’est pas seulement sociale ou culturelle, mais cosmique (oui, désolé, le cosmos n’est pas gay).[access capability= »lire_inedits »]
Bien sûr, l’idée de jouer avec la norme, voire de la transgresser, ne m’intimide ni ne m’offusque pas un instant. Sauf qu’il n’est pas question de ça. Il est question d’édifier une nouvelle norme sur le cadavre piétiné de la précédente. Et pour la piétiner, tous ceux qui y échappent, fussent pour des raisons totalement contradictoires, sont conviés. C’est ainsi que les « asexuels », dont l’orientation sexuelle particulière est qu’elle se trouve dirigée vers le néant, après avoir participé à des congrès LGBT et avoir remarqué que les Queers étaient agrégés à la Ligue, réclament également leur intégration. Il faudra bientôt dire (du moins si ces valeureux militants obtiennent gain de cause) : LGBTQA (Lesbiennes, Gays, Bi, Trans, Queers, Asexuels).
Tout l’alphabet finira mobilisé. Et il est urgent que les citoyens soient sensibilisés au fait que des gens qui refusent de baiser ne doivent pas être regardés pour autant comme des monstres frigides. D’autant qu’ils peuvent vivre des relations « romantiques » (ils ne connaissaient pas l’adjectif « platonique », visiblement) selon des affinités diverses : hétéro-romantique, bi-romantique, voire… pan-romantique. On est très sérieux, chez les « A ». On ne rigole pas davantage qu’on bande. « A » comme aporie : il s’agit du concept de l’identitarisme sexuel poussé jusqu’au « no sex », de la rhétorique pédante et vide agitée frénétiquement pour parvenir à branler encore l’égo souffreteux des impuissants.
Il faut imaginer la parade, maintenant : l’asexuel bi-romantique, bras dessus-bras dessous avec un transsexuel venant de se faire plaquer par son mec suite à son opération, s’y allie avec un queer ex-bi curieux, mais désormais assuré de son homosexualité orthodoxe, pour conspuer la dictature hétéro-beauf qui ne ménage pas suffisamment leurs susceptibilités respectives. Tout ce beau monde se trouvera bien incapable d’organiser une partouze, étant donné la diversité complexe des goûts et des couleurs, ainsi que le hiatus permanent entre les organes disponibles et les subtiles réalités du « genre ». Tout ce beau monde se trouvera bien incapable d’organiser une partouze, et ça n’a pas d’importance puisque les carnavals s’achèvent en fait sur une immolation. Et ici, il s’agira de l’immolation de l’ancienne norme devenue, par un retournement paradoxal, le bouc émissaire servant à la communion des anciens parias. Et des nouvelles élites. Sauf qu’une norme surplombant les choix individuels et exigeant l’inhibition de ceux-ci, c’est le principe même du Bien commun, de la res publica. En abolissant toute norme, au prétexte qu’elle serait « fasciste » et au nom des libertés individuelles, on aboutira simplement à la disparition de l’idée de Bien commun, pour se contenter de gérer un amalgame de consommateurs atomisés, tandis que les chocs perpétuels feront proliférer la violence dans le corps social.
La République elle-même s’est constituée sur un meurtre, et il n’est pas étonnant que la place où Louis XVI fut décapité soit devenue celle de la « Concorde ». Mais ce que personne sans doute n’aurait pu prévoir, c’est qu’elle se décompose aujourd’hui sous un angle génital.[/access]

*Photo : anemoneprojectors (getting through the backlog.