La sodomie sauvera-t-elle le monde ? Rien n’est moins sûr. La vérité non plus. Les vingt-deux grandes affiches noir et blanc que Son Excellence Otto a exposé en 2011 au Musée de l’érotisme, à Paris, n’ont déclenché à l’époque aucun scandale. La subversion peut s’étaler publiquement, tant qu’il n’y a rien à acheter les imbéciles se réfugient dans l’indifférence bête. On les mène par le bout du nez avec une facilité déconcertante. Encore un fiasco (titre choisi pour cette exposition) de Son Excellence Otto qui avait alors accepté de s’adresser aux foules par le biais de réclames aux airs délicieusement rétros – nous devrions écrire vintage.  Normalement tout ce qui « fait » ancien appelle une tendre nostalgie. Le passé radieux monté en épingle ressemble aux promesses de lendemains qui chantent.
Normalement.
Ces placards, imitant à la perfection de désuètes publicités, vantent autant de desseins qui n’ont jamais vu le jour, on s’en doute : une féerie des eaux usées, un festival international du film de bestialité, un projet de bordel pour nécrophiles, des tripes « prétendument » humaines, un roman pour la jeunesse (Les Pitoyables aventures de Vaginette et Vaginet), une revue intitulée Anus mon ami… Elles sont toutes reproduites dans Une indécence française, élégant ouvrage toilé plein de photos indescriptibles, que Son Excellence Otto lui-même n’hésite pas à qualifier de bible de Nova Sodomia, dictature virtuelle qu’il dirige d’une main.
Doit-on présenter Son Excellence Otto ? Il suffit de taper son nom sur un moteur de recherche pour que son inquiétante présence s’affiche : un air sévère, un lorgnon, une fine moustache, de courts cheveux gominés et impeccablement lissés en arrière, il apparaît sanglé dans son uniforme noir, une cravache à la main. Pourtant, comme ses réclames dégoûtantes, Son Excellence Otto n’existe que dans l’imagination de son créateur qui préfère rester dans l’ombre. Né officiellement en 1896, de parents qu’il n’a pas reconnus, il ne fait pas son âge. C’est un personnage sui generis. Une caricature. Un héros de fiction. Comme Tintin ou le président du CSA. « Le grand drame de ma vie c’est de n’avoir pas réussi à influer le cours de l’histoire et que l’histoire n’ait pas retenu mon nom. » N’importe qui pourrait dire ça. Mais tout le monde n’est pas n’importe qui. C’est un ectoplasme empanaché s’efforçant de maintenir un semblant d’ordre dans sa tenue alors que sa vie est un fiasco. On pense aux bourgeois. Son rêve : envahir le Vatican et Monaco et raser le Luxembourg où il bâtirait un grand parc à la place. Qui n’y souscrirait pas ? Son Excellence Otto est un tyran dérisoire. Un potentat sans pouvoir. Appelons ça un oxymore.
Son Excellence Otto n’est pas obnubilé par l’échec, c’est l’échec qui le harcèle constamment. Les siens sont assez persistants dans le temps. Il prend ça avec philosophie. « Il y a, m’a-t-il confié un jour, lors d’un entretien exceptionnel, quelque chose de très très beau dans le combat perdu d’avance. Le combat pour la cause perdue. On sait qu’on va dans le mur. Je vais délibérément vers l’échec. C’est une charge seul, le sabre au clair en sachant que je vais mourir. C’est beaucoup d’honneur et aussi beaucoup de stupidité ».
D’autres se sont fait une certaine idée de la France. La hauteur de vue de Son Excellence Otto lui interdit de tomber si bas. D’ailleurs, il est au-dessus des partis. En toute simplicité il se fait seulement une certaine idée de la tyrannie. Tout droit sorti d’un tableau de Grosz, cet empanaché grotesque, ce fanfaron que seules ses bottes tiennent droit, dirigeant une armée ridicule de  sado-masochistes cagoulés de latex, est une vue stylisée de l’esprit, le produit d’influences conjuguées – en gros de Buster Keaton à Sade, de Sergueï Eisenstein à Caligula, d’Alphonse Boudard à Todd Browning. Les petits malins (sans doute des gauchistes) noteront certains penchants douteux (pour Leni Riefenstahl, Ernst Jünger, Céline ou le baron Ungern), mais feront mine d’ignorer que Son Excellence Otto paye sa dette à Otto Dix, Anton Brückner, Winston Churchill ou George Orwell.
En un mot comme en cent, les gens de gauche détestent Son Excellence Otto car il ressemble à un nazi. Et les gens de droite aussi car il n’en est pas un. Et qu’on ne nous parle pas d’anarchisme de droite. Restons sérieux. Son Excellence Otto est un excentrique, un prince élégant et libertaire qui ne fourre que des fondements ce qui lui assure aucune reproduction. Il ne cherche pas de descendance, seulement jouir en paix d’un plaisir interdit.
Le pire c’est qu’il est drôle. C’est sans doute ce que ses détracteurs imaginaires (mais pour exister ne faut-il pas un complot) lui pardonnent le moins. Il est l’auteur d’aphorismes tels que « Je parle français aux femmes, fort aux hommes, doux à mes chevaux et je ne parle pas à Dieu ». Ou celui-ci, que j’aime beaucoup : « la majorité pense et s’exprime légume. Je pense et je m’exprime viande ». Ses pensées sont le fruit de longues réflexions passées au zinc.
Une indécence française, catalogue de tares invraisemblables et d’obsessions récurrentes, est quasiment vendu sous le manteau. Sans ISBN. Ce qui autorise toutes les dérives. Son Excellence Otto ne se gêne pas pour ça. Ce livre fait suite à une autobiographie – La philosophie dans le devoir – et à un roman – Le Foutre de guerre. En le lisant (et en regardant les abondantes images fascinantes car répugnantes), on pénètre dans les méandres d’un esprit psychologiquement perturbé et entièrement focalisé sur les gros culs. On évitera donc de laisser traîner l’ouvrage dans la chambre des enfants car les feutres glissent sur le papier glacé (inutile de  chercher la contrepèterie). La sodomie est politique aurions-nous dit en 1972. Mais les temps changent. Aujourd’hui c’est une pratique socialement admise. N’importe quel ouvrier vous le dira.
Une indécence française représente douze ans de labeurs en images (affiches et photo). Il est divisé en deux parties intitulées sobrement L’homme et l’œuvre : « Je voulais faire une rétrospective complète, mais au fur et à mesure que j’avançais ça me donnait trop de boulot, explique Son Excellence Otto qui peut s’abaisser à s’exprimer comme le vulgum pecus (ce qui signifie vous autres en langue morte). C’est donc un survol, une explication de texte du concept et du personnage. J’ai très peu développé l’armée, la politique, l’administration. C’est sombre si on le prend au premier degré. Mais si l’on prend la peine de faire un pas de côté on mesure la charge humoristique de la chose ». Rompez.

Une indécence française. Disponible par correspondance sur timeless-shop.com, dans les librairies Un regard moderne, Le Monte en l’air et à la galerie Akiza, toutes trois à Paris.

*Photo : Son excellence Otto.

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