« J’espère que mes livres insufflent un surcroît d’énergie, un supplément de joie » confie Gabriel Matzneff dans une lettre à un professeur tenté par le suicide, l’un des inédits de ce sixième volume de chroniques, où l’écrivain caracole, toujours pareil à lui-même, fidèle à des passions schismatiques autant que fécondes.
Séraphin, c’est la fin ! rassemble en effet des textes rédigés entre 1964 et 2012 et publiés ici ou là, de Combat au Figaro, même si les trois quarts datent des dix dernières années, quand les « circonstances atmosphériques » se révèlent de plus en plus maussades, grâce, entre autres, à la bénéfique influence de l’esprit puritain sur notre merveilleuse modernité.
Par ses textes, Matzneff prouve que, loin de s’acagnarder dans un hamac en grignotant une grappe de raisins (verts), il a toujours été un artiste attentif à la marche du monde, non pas l’une de ces têtes d’œuf engagées, ridicules à force d’être péremptoires (et à côté de la plaque), mais un esprit libre, qui pense par lui-même et prend la parole quand cela lui chante.
Un « salmigondis » donc, qui témoigne d’une belle constance, d’une ferveur communicative et d’un vrai talent, car la langue de Matzneff, toute de limpidité, scintille, étonne, amuse sans jargon ni fausse note. Le naturel dans toute sa splendeur. Qu’il évoque Rozanov ou d’autres penseurs russes forcés à la clandestinité pendant trois quarts de siècle, Arafat, Harry Potter ou son cher Lucrèce, Matzneff touche son lecteur de façon miraculeuse. La preuve ? On a beau être en désaccord avec lui, par exemple à propos du mythe trinitaire ou de certaines amours, à le lire, on est conquis : non point converti, mais captivé par la musique, car rien ne « sonne creux et faux sous la lime ». À chaque page transparaît cette intelligence sensible, si précieuse tant l’écrivain prend soin de ne jamais s’abaisser au truisme : ce qui est dit est toujours senti, exprimé sans tricherie ni prudence excessive, d’où bien des malentendus. Depuis toujours, en disciple conséquent d’Héraclite et de Montherlant, Matzneff donne la parole aux voix discordantes de son cœur … et jubile d’agir ainsi. C’est en cela qu’il incarne une forme de dandysme, bien au-delà de la diététique ou du choix – important – d’une cravate. Oser déplaire pour demeurer soi-même ou, pour le citer : « un cœur noble ne peut sans déchoir se mettre à battre au même rythme que les cœurs vulgaires ».
Dans ce riche volume, Matzneff aborde ses dadas : la Russie et la philocalie, Venise et l’impérialisme anglo-saxon, le nouvel ordre moral et, surprise, le culte du phallus : un salmigondis, oui, ô combien stimulant. Plein de sympathie pour les vaincus – « après Pharsale, j’aime mieux Pompée que César » -, l’amoureux du Levant clame sa douleur de voir la Terre Promise confondue avec le Far West, son dégoût devant la vulgarité des commentaires ignominieux sur la mort de Kadhafi. Son vieil ami Casanova lui inspire de jolies pages qui sont le prétexte d’une causerie tour à tour épicurienne (carpe diem) et stoïcienne (sustine et abstine). Le sequere deum casanovien lui inspire une interprétation stendhalienne ou même nietzschéenne : pour être grand,  il faut suivre son génie particulier et aimer son destin. Cela paraît simple, et pourtant…
Les plus beaux textes de Séraphin sont, à mon sens, l’éloge d’Alain Daniélou, dont l’œuvre est considérée à juste titre comme un tournant dans la pensée contemporaine avec l’irruption de l’Inde traditionnelle, et cette évocation d’une bague vénitienne, qui lui inspire des lignes superbes. Je m’en voudrais d’oublier sa défense, devant les étudiants de l’Ecole Normale, rue d’Ulm, des Deux Etendards, de Lucien Rebatet, le collabo maudit, que Matzneff verrait bien dans la Pléiade !
Si l’écrivain est bien « un univers soutenu par un style », Matzneff, quoi que grommellent les envieux, compte parmi les rares classiques d’aujourd’hui. Lisons-le.

Gabriel Matzneff, Séraphin, c’est la fin !, La Table ronde.

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