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Protectionnisme : le syndrome Balthazar Picsou

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Vous connaissez sans doute Balthazar Picsou, « Scrooge McDuck »[ 1. Si les Écossais ont la réputation d’être radins, c’est probablement dû à l’extraordinaire efficacité de leur système bancaire et financier entre 1716 et 1845 : un système de monnaies privées en concurrence qui fonctionnait pratiquement sans aucune régulation.]en version anglophone, l’oncle de Donald Duck, qui se trouve à la tête d’une fortune estimée par Forbes à environ 44,1 milliards de dollars en 2011. L’oncle Picsou est donc immensément riche, mais ce n’est pas tout : il est aussi incroyablement radin.
Jugez par vous-même : depuis le début de sa carrière, en 1947, la quasi-totalité des dollars qu’il a gagnés sont allés rejoindre son coffre géant de Donaldville. Cela fait donc soixante-six ans qu’il amasse des dollars sans jamais dépenser un cent ; soixante-six longues années qu’il traîne la même redingote râpée et le même haut-de-forme élimé. Si je vous en parle aujourd’hui, c’est que sa pingrerie n’a rien d’anecdotique ; il est en réalité atteint d’une pathologie grave : ci-après, le « syndrome Balthazar Picsou ».
Pour bien comprendre, je vous invite à considérer un billet de banque – de 5, 10, 20 ou 50 euros, le premier qui vous tombe sous la main – et à vous poser la question suivante : Qu’avez-vous entre les mains, sinon un morceau de papier imprimé ? En d’autres termes : par quel miracle ce bout de papier a-t-il de la valeur à vos yeux alors que – par exemple – le journal d’avant-hier n’en a pratiquement aucune ? Eh bien, c’est extrêmement simple : c’est uniquement parce que vous avez la certitude que vous pourrez échanger ce billet contre des biens et des services qui rendront votre vie plus agréable.[access capability= »lire_inedits »]
Si cette idée vous chiffonne, essayez d’imaginer un monde dans lequel vous ne possédez qu’une baignoire pleine à ras bord de billets de 100 euros, alors que tous les magasins auxquels vous pouvez raisonnablement accéder sont désespérément vides : il n’y a rien à acheter. Auriez-vous le sentiment d’être riche ? Eh bien, pour Balthazar Picsou, comme pour toutes celles et ceux qui sont atteint du syndrome du même nom, c’est exactement le contraire : ils se fichent éperdument des richesses réelles, (du confort et) du bien-être que leur argent leur permettrait d’acquérir,  ils accumulent de l’argent pour le seul plaisir d’en avoir beaucoup[2. Balthazar aime aussi s’y baigner, mais c’est un autre problème.]. Autrement dit, pour celui qui est atteint du « syndrome Balthazar Picsou », un billet de banque a toujours plus de valeur que les biens et services qu’il permet d’acquérir.
Vous pensez sans doute que cette histoire de « syndrome Balthazar Picsou » n’a ni queue ni tête. Détrompez-vous : le mal est bien réel et il est infiniment plus répandu que vous ne le pensez. Par exemple, Colbert jadis, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et tous ceux qui pensent que le déficit de notre balance commerciale est un problème et qui plaident pour la mise en œuvre de politiques protectionnistes en sont atteints.
Je m’explique : imaginez que nous vivions dans un monde sans argent, un monde de troc où nous échangeons uniquement des produits contre d’autres produits. Dans un tel monde, un déficit de la balance commerciale n’aurait aucun sens, n’est-ce pas ? À chaque importation de produit correspondrait une exportation de produit de valeur équivalente (sinon, la transaction n’aurait pas lieu) et la balance commerciale serait, par définition, toujours équilibrée. Et maintenant, imaginez qu’au lieu d’exporter des produits, nous exportons des billets : pourquoi diable cela nous appauvrirait-il ?
Vous aurez beau tourner autour du pot, la seule explication, c’est que celles et ceux qui pensent qu’un déficit de la balance commerciale nous appauvrit sont intimement convaincus, sans même le réaliser, que 100 euros en billets de banque ont plus de valeur que 100 euros de marchandises. Pour ceux-là, le billet de banque n’est pas un moyen pratique d’échanger, de conserver ou d’évaluer de la richesse, il est la richesse ; à la limite, rien d’autre n’a de valeur. Ainsi, de la même manière que l’opération qui consiste à exporter des billets de banque pour importer de l’or donne lieu, à leurs yeux, à un appauvrissement, le simple fait d’imprimer des billets constitue une source intarissable d’enrichissement.
Naturellement, nous savons, vous et moi, que ce n’est pas en remplissant nos baignoires de billets que nous garnirons les étals des marchands ni, par voie de conséquence, nos garde-manger. La théorie quantitative de la monnaie, dûment étayée par quelques siècle d’histoire, nous a clairement appris qu’à trop multiplier les billets au regard des richesses réelles produites, on n’obtient qu’un seul effet : la dévaluation de la monnaie, c’est-à-dire de l’inflation. Nous savons, en somme, et comme Jean-Jacques Rousseau le résumait si bien, que « l’argent n’est pas la richesse, il n’en est que le signe ; ce n’est pas le signe qu’il faut multiplier, mais la chose représentée »[3. Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762).].
Mais pour celui qui souffre du « syndrome Balthazar Picsou », la monnaie se confondant entièrement avec la notion de richesse, il n’est pas de problème qu’il ne pense pouvoir résoudre en imprimant des billets. Les salaires ne sont pas assez élevés ? Imprimons des billets et distribuons-les ! Il y a du chômage ? Imprimons des billets et pour payer des salaires ! L’État est endetté ? Imprimons des billets pour rembourser la dette publique ! Au bout du compte, lorsque tous cherchent à freiner ses ardeurs, le sujet s’imagine couramment victime d’un obscur complot et sombre dans la paranoïa.
Si, au regard des symptômes exposés ci-dessus, vous pensez être vous-même atteint du « syndrome Balthazar Picsou », je ne saurais trop vous encourager à consulter un spécialiste de toute urgence…[/access]

*Photo : Images_of_Money.

Chine : Bientôt des mariages gays à la mairie de Canton ?

Aujourd’hui 5 mars s’ouvre à Pékin la session annuelle de l’Assemblée populaire nationale (APN), organe suprême du pouvoir législatif constitué de représentants mandatés tous les cinq ans. Une centaine de parents d’homosexuels chinois ont saisi l’occasion pour rédiger une lettre ouverte au Congrès national du peuple dans l’espoir de faire reconnaître « la requête de 120 millions de parents de gays et lesbiennes souhaitant une révision de la loi sur le mariage afin d’accorder des droits aux homosexuels » : reconnaissance (bien légitime) de leur inclination intime dans un pays où l’homosexualité n’a été retirée de la liste des maladies mentales qu’en 2001 et où l’on a envoyé les gays en camp de travail jusqu’en 1995, mais où ils sont toujours discriminés pour les achats immobiliers, les héritages et jusqu’à l’accès aux soins hospitaliers. Conséquence, la plupart de gays chinois fondent des familles « tradi » pour obtenir ces droits et échapper à l’opprobre d’une société où ce sujet reste relativement tabou, et où la légalisation du mariage pour les couples de même sexe n’est pas vraiment à l’ordre du jour.
Mais il n’est pas exclu, qu’en cette matière aussi, la Chine surprenne son monde. Ainsi le Quotidien du peuple, organe de presse officiel du Parti, avait publié en octobre 2012 sur son site internet le diaporama de l’heureuse union de deux tourtereaux de sexe masculin dans une province du Sud, réputé plus tolérant sur ces sujets sociétaux. Et les amoureux avaient reçu de nombreux messages de soutien. Parce que, si la société chinoise veut se moderniser, il reste tout de même que, dans l’empire Céleste, être célibataire est encore plus honteux qu’être homosexuel !

La crise est dans le pré

salon agriculture paysans

Lorsque l’agriculture s’autocélèbre à Paris chaque année, comme c’est le cas avec le salon qui vient de fermer ses portes, les médias disent qu’elle vient à la rencontre des Parisiens. Les politiques s’y mettent en vitrine et flattent la croupe des vaches, heureux de constater qu’ils ne sont pas les seules bêtes à concours. Ainsi sont ceux qui font l’opinion : avec eux, l’amour est dans le près, le tout près. Mais au-delà du périphérique, qui connaît vraiment l’agriculture française ?
D’abord, une précision sur la fréquentation du salon : contrairement au cliché journalistique, les Parisiens y sont minoritaires. On y rencontre des agriculteurs de toutes les régions de France, qui conjurent le stress du métro en l’empruntant groupés, le verbe haut. Mais aussi des visiteurs venus des banlieues plus ou moins lointaines, dont le melting-pot ferait rougir un organisateur de concert de SOS-racisme. Cet intérêt consensuel pour un secteur réputé traditionnel de l’économie française montre que nos concitoyens nourrissent un lien fort avec leur agriculture.
Traditionnel, soit, mais en constante évolution. Nos aïeux paysans, s’ils revenaient, auraient du mal à se reconnaître dans l’agriculture d’aujourd’hui, que la modernité a bouleversée de fond en comble en deux générations. Ils se demanderaient où sont passés leurs pairs : les exploitants agricoles ne sont plus vraiment nombreux dans le paysage, à peine plus de 3% de la population active totale. En 1955, la France comptait 2,3 millions d’exploitations. Vers 1980, un million. Aujourd’hui, leur nombre avoisine les 500 000. Le nombre d’actifs non salariés agricoles diminue tous les ans et a été divisé par deux en vingt ans. Les salariés sont également moins nombreux, mais la baisse se révèle plus stable sur la durée. La crise économique participe à cette tendance, qui est cependant plus ancienne, et qui tend hélas à s’accélérer. Faute de combattants, les statistiques démographiques sont impitoyables : la population agricole vieillit.
Crise des vocations ? Les installations, plus tardives en moyenne que jadis, sont loin de compenser les cessations d’activité. Il faut en vouloir pour débuter ou reprendre une exploitation agricole aujourd’hui. Le coût et la rareté du foncier, les normes sanitaires draconiennes et souvent changeantes, les quotas de production, la volatilité des marchés, la pression de la grande distribution, les prix constamment soumis à la concurrence des pays à faible coût de main-d’œuvre font le quotidien des soucis des agriculteurs.
Or le métier d’exploitant agricole reste encore une vocation. Peu de professions mêlent à ce point la vie privée et la vie professionnelle, même si ses représentants actuels partent davantage en vacances que leurs devanciers. Au stress financier qui représente une menace directe sur le patrimoine, s’ajoute pour beaucoup d’entre eux l’isolement. Pour celles et ceux qui ont la chance d’avoir un conjoint, celui-ci travaille souvent en dehors de l’exploitation. Quant aux célibataires, ils peinent à trouver l’âme sœur, et c’est ainsi qu’on voit parfois des cars de célibataires étrangères affrétés par des agriculteurs français, qui espèrent y trouver leur tendre et courageuse moitié. C’est donc sans surprise que les professions agricoles présentent un fort risque psycho-social, pour parler pudiquement. Il n’y a pas que chez Orange ou La Poste.
Trop sombre, ce tableau ? La réalité est plus contrastée. Un monde sépare les propriétaires de grands crus bordelais des exploitants sous contrat de fourniture avec les grandes entreprises agro-alimentaires. Ils forment une agriculture prolétarisée, dont les effectifs ne cessent de grossir. Elle est mal défendue par les syndicats et méconnue du grand public. La souffrance sociale s’exprime ponctuellement dans des jacqueries du vingt-et-unième siècle, comme les actions coup de poing dans l’ouest de la France, à la veille du salon de l’agriculture. Elles révèlent des situations désespérées, en particulier dans la filière du lait.
Être paysan dans un pays qui a presque perdu sa paysannerie, ça a de quoi se faire s’interroger sur son identité. Phénomène renforcé par l’extraordinaire éclatement des structures d’exploitation, de moins en moins familiales, et se tournant de plus en plus vers des fonctionnements par projets au détriment de logiques d’installation. Mais aussi par la fin de l’opposition entre milieu rural et milieu urbain, qui contribue à la perte des repères ruraux d’antan. Au passage, on peut s’interroger sur l’inconscience des communes qui « viabilisent » pour les lotir des milliers d’hectares de bonnes terres, désormais perdues pour les cultures.
La crise, ou plutôt les crises, couplées aux valses-hésitations des politiques européennes, l’agriculture en a essuyé plus que n’en pourraient supporter des pans entiers de l’industrie ou des services. Ce qui peut apparaître comme une malédiction pourrait néanmoins se muer en force : ce secteur conserve un dynamisme étonnant, qui réserve des surprises. Il se distingue, au milieu d’un tunnel de chômage, par son gisement d’emplois. Il peut s’enorgueillir de 12 milliards d’euros d’excédent commercial, dont on se demande pourquoi il n’est pas fait plus souvent mention. Il apprend à se recentrer sur la qualité, sur les circuits courts, sur l’innovation. Quant à l’image de l’agriculture, elle reste positive, si l’on en croit le succès croissant du tourisme à la ferme. L’été, ça change de la plage, et des loisirs du… troupeau.

*Photo : Francois Hollande.

Tu parles, Charles !

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charles arnaud viviant

Un des indicateurs les plus certains qu’un peuple ne s’aime plus ou a l’impression que tout se joue sans lui se lit dans la défiance qu’il entretient avec la chose politique. Et une enquête du Cevipof publiée à la mi-janvier donnait des résultats désespérants : 85% des Français n’y croyaient plus du tout.
À contre-courant, mais loin du poujadisme soft des comiques, Charles, revue trimestrielle dirigée par Arnaud Viviant, voit d’abord dans la politique l’occasion de raconter de bonnes histoires. Le dossier de ce numéro 4 porte sur les rapports entre rock et politique avec, entre autres, un long texte de Yves Bigot sur le rôle du rock dans la Ve république. On pense à de Gaulle évoquant les Beatles en conseil des ministres, à Chirac et à l’« effet Madonna », à Sarkozy épousant une chanteuse qui avait connu avant lui − excusez du peu − Mick Jagger et Éric Clapton.[access capability= »lire_inedits »] Mais Bigot dévoile des images plus surprenantes, comme celles d’un Raffarin dépoitraillé chantant Johnny à l’époque des Jeunes giscardiens et de Robert Hue qui, sous le pseudonyme de Willy Balton, tentait de tenir la dragée haute aux Chaussettes noires avec son groupe Les Rapaces.
De même, on lira un portrait très émouvant du député-maire de Denain, Patrick Roy, l’homme à la veste rouge, mort d’un cancer en 2011, qui, lors d’un ultime retour à l’Assemblée, avait fait des adieux poignants à ses collègues. Fan de rock métal, il était le premier à avoir cité, non sans pertinence, Bernie Bonvoisin dans l’Hémicycle : « Antisocial, tu perds ton sang froid ! ».
Dans chaque numéro de Charles, on interviewe un Charles. Cette contrainte oulipienne a déjà permis de mieux connaître Charles Beigbeder, Carl Lang et Charles Fiterman. Cette fois-ci, c’est Charles d’Orléans, un des prétendants à la couronne de France. Il a 40 ans, vit au Portugal, et s’est présenté sans étiquette aux législatives pour représenter les Français de l’étranger. Sans étiquette… et sans succès, puisqu’il a fait 3, 5% des voix.
Mention spéciale au reportage-enquête de Lamia Bellacène sur le terrible incendie d’une discothèque qui, en novembre 70, fit 146 morts à Saint-Laurent du Pont, près de Grenoble. On crut à un tragique accident dû à des normes de sécurité défaillantes : il semble que les choses soient moins claires, avec en toile de fond le SAC, les maoïstes de La Cause du peuple, le grand banditisme et Marcellin, ministre de l’intérieur de l’époque.
Quand on vous dit que la politique vaut tous les romans…[/access]

Charles n°4, hiver 2013, 16 euros (La Tengo édition).

Le mariage, c’est pas gai tous les jours

 « Au secours, mon mari me frappe ! » : une réplique mille fois entendue, que ce soit dans les comédies de mœurs graveleuses, les mélodrames militants ou les émissions d’investigation avec ou sans caméras cachées, qui traitent volontiers de ce douloureux problème qu’est la maltraitance domestique.
Bref, on croyait bel et bien avoir fait le tour de la situation. Pour les histoires de disputes entre époux, on pensait être dans un état de déjà vu généralisé, un peu comme pour les histoires de belles-mères qu’on oublie chez Flunch sur la route des vacances ou bien de sans-abris qui se retrouvent fort dépourvus quand la bise fut venue.
Eh bien non, il y a du neuf sous le soleil des bastons familiales et cette innovation, nous la devons à Thomas Gaudin et Tano dont nous avions déjà signalé ici deux sketches à proscrire absolument sur le Service public : « Jean-Claude et Djamila » et « Déstigmatisons les Roms ! ». Les garnements récidivent avec une vidéo qui anticipe sur une loi dont on parle pas mal ces temps-ci, puisque leur nouvelle saynète raconte une violente scène de ménage entre un mari… et son mari. Je vous laisse imaginer le reste, ou plutôt non, je vous engage à le découvrir ici même et pas plus tard que tout de suite.

Football : Chérif Ghemmour s’aventure en terrain miné

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ghemmour foot dix

Ceux qui regardent l’émission de Zemmour et Naulleau sur Paris Première – diffusée chaque vendredi soir et rediffusée vers minuit le dimanche sur M6 – l’ont peut-être découvert début février. Les lecteurs du magazine So Foot le connaissent en revanche depuis plus longtemps. Chérif Ghemmour a aussi collaboré avec Europe 1, RMC et Eurosport. Chez les deux Eric, il était venu présenter son livre, Terrain miné, sous-titré « Quand la politique s’immisce dans le football ». Quinze matches. Quinze matches et leur contexte, racontés par Ghemmour, et qui ont compté dans l’histoire du football mais aussi dans la marche du monde. L’auteur nous emmène à Séville pour le mythique France-Allemagne, pardon RFA-France, de juillet 1982, à Madrid pour un Real-Barça où le club barcelonais emmené par Cruyff, ranima le sentiment national catalan, mais aussi à Mexico où se joua Honduras-Salvador qui déclencha la fameuse « guerre du football ». C’est dans cette même ville que se déroula Argentine-Angleterre, quart de finale de la coupe du monde 1986, là où Maradona, survolté par son talent et son patriotisme, marqua deux buts en trois minutes, le premier de la main – « j’avais l’impression d’avoir volé son portefeuilles à un Anglais »– et le second, au bout d’un slalom fou au milieu de joueurs britanniques impuissants, et sans doute assommés par la main de Dieu intervenue juste avant. Quelques années après la guerre des Malouines, Maradona se vengeait symboliquement de la Dame de Fer.
L’un de ces quinze récits a pour théâtre le Stade de France à Saint-Denis le 6 octobre 2001. Le match France-Algérie a été arrêté à la 76e minute à cause de l’envahissement du terrain. Chérif Ghemmour était dans les tribunes avec une partie de sa famille. Comme ceux qui sifflent Zidane ce soir là, il a des ascendances algériennes et il assiste impuissant à la catastrophe. « De l’art d’accommoder les Bleus à toutes les sauces », écrit-il, en regrettant les excès d’enthousiasme black-blanc-beur intervenus trois ans plus tôt, écran de fumée devant le malaise identitaire d’une partie de la jeunesse française, citant le sociologue Stéphane Beaud, qui désigne la victime de ce match : Lionel Jospin, doublé six mois plus tard par Jean-Marie Le Pen lors de l’élection présidentielle[1. Qu’on me permette une anecdote. Contrairement à Chérif Ghemmour, je n’étais pas au Stade de France ce soir-là mais je regardais le match dans une chambre d’hôtel dans la Drôme avec quelques amis, à l’occasion d’un colloque. Bien avant Beaud, l’un d’entre nous a  prophétisé la présence du président du Front National au second tour de l’élection présidentielle, lequel, trois ans après la scission mégrétiste, ne se portait pourtant pas comme un charme dans les sondages d’opinion. Que Philippe Cohen – puisque c’est de lui qu’il s’agit – soit ici salué pour sa lucidité.].
Evidemment, Chérif Ghemmour a un parti pris sur chaque match et on ne saurait – surtout ici – l’en blâmer. Qu’on les partage ou non, on est emporté par ses récits, qui fourmillent de témoignages exclusifs. Ceux qui, comme  Naulleau, Zemmour et moi, sont passionnés par la politique et le football ne peuvent que le remercier de son ouvrage. Et le conseiller à d’autres.

*Photo : zigazou76.

Cherif Ghemmour, Terrain miné (Hugo Sport).

L’esprit de l’escalier du 3 mars : la mort de Stéphane Hessel

Hormis un post-scriptum sur le procès et la condamnation (en première instance) du Nouvel Obs, de Stock et de Marcela Iacub, l’émission dominicale d’Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy a essentiellement été consacrée à la disparition de Stéphane Hessel et aux réactions qui l’ont suivie. Vous en entendrez l’intégralité ici.

Et rendez-vous chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM) pour écouter l’émission en direct, et tous les mois pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.

Quarante de crise, quarante ans de voitures de crise

toyota ps renault

1973 : Citroën SM, la dernière tentation.
C’était le temps de la clope et de la bagnole qui va vite. Celui de Georges Pompidou claquant la portière de sa Porsche 356, mégot aux lèvres, dans la cour de Matignon. Un temps d’avant le principe de précaution et la crise. Puis Pompidou est devenu président et a troqué son allemande pour une auto française. Mais pas n’importe laquelle : une Citroën SM. Une voiture qui entend bien remettre le pays dans la course au m’as-tu-vu industriel. Avec un cocktail gagnant : le meilleur châssis du monde, celui de la DS, qui a sauvé la vie du général de Gaulle au Petit-Clamart en 1962. À ce tapis volant, il suffit d’ajouter un vrai moteur, forcément italien. Et ça tombe plutôt bien, Citroën, dans un bel élan mégalo, s’est offert Maserati. Banco. En mars 1970, la SM est dévoilée, avec son V6 transalpin et glouton. Elle devient tout naturellement la voiture présidentielle. Mais pas celle des rues françaises, même pas celles de l’Ouest parisien. La faute à son moteur délicat et pas vraiment du ressort des garagistes Citroën. Alors la SM et ses 25 litres aux100 km vivotent, jusqu’au 17 octobre 1973, date à laquelle les membres de l’OPEP votent l’embargo pétrolier. L’estocade finale viendra un an plus tard, lorsque les limitations de vitesse actuelles entreront en vigueur. La même année, Citroën est en faillite. Peugeot rachète la firme aux chevrons, son trop-plein d’ingénieurs et son trop peu de comptables. Dans la foulée, le Lion sochalien se sépare de l’exotique Maserati. C’est la fin de la SM et du luxe à la française. Et le début du diesel pour tous.[access capability= »lire_inedits »]
1984 : le tournant de la rigueur, le virage de l’Espace.
Quand le très jeune Laurent Fabius entre à Matignon au volant de sa 2CV, le signal est donné : modestie et économies. C’est que, un an plus tôt, la France a pris le tournant de la rigueur. Dérégulations et privatisations ont raison du moral des Français, qui se terrent chez eux. Le cocooning fait fureur. Dehors, tout n’est qu’hostilité et chômage de longue durée. Une agressivité que les voitures ont conservée, dans leurs formes de fusées élancées et dépassées. Philippe Guédon, le patron d’alors de Matra Automobiles, l’a bien compris et se promène avec les croquis d’un drôle d’engin. Un van, comme on dit en Amérique, une camionnette tout confort, sans capot, sans malle arrière. Tout juste la forme d’un cocon. Le peu inspiré Jacques Calvet, PDG de PSA, refuse le projet. La direction de Renault l’accepte. Et l’Espace devient le carton de la décennie, avec son slogan : « La voiture à vivre »… et non pas à piloter. Le conducteur est assis en hauteur, sa petite famille, son chien et ses vélos rassemblés dans sa drôle d’auto. La voiture est chère et procure à Renault des marges confortables. Très vite, les autres la copieront. Seul PSA qui n’y croit toujours pas, attendra dix ans, et le départ de Calvet, pour lancer son propre monospace. Mais la gloire réclame sa rançon et peu à peu, l’Espace devient la « bétaillère à cathos », l’auto des familles nombreuses versaillaises. À la fin des années 1990, les railleurs lui préféreront des 4×4 de moins en moins 4×4. Mais tout aussi rassurants.
1997 : Grâce à Kyoto, Toyota lance son attrape-bobo.
Stupéfaction. Le monde découvre les gaz à effet de serre et ses effets sur cette vielle Terre. On montre les pots d’échappement du doigt. Les constructeurs, déjà soupçonnés de fabriquer des engins qui roulent trop vite et tuent trop de monde, ont peur d’aggraver leur cas. Ça tombe bien, le protocole de Kyoto n’est pas encore signé, la réduction des émissions de C02 n’est pas encore promise  que, déjà, la Toyota Prius est lancée. Comme elle est 30% moins polluante, grâce à sa motorisation « bi », mi-essence, mi-électrique, les clients peuvent soulager leur conscience et creuser leur compte en banque. Car cette auto de taille moyenne coûte 30 000 euros. Soit 30% plus cher qu’une autre auto de taille moyenne. Pas grave : après un démarrage poussif, les ventes s’emballent et atteignent 100 000 unités par an, grâce à de nouveaux clients qui, jusque-là, n’accordaient que mépris aux voitures. La Prius n’est pas une auto : c’est un panneau d’affichage de ses convictions. Rouler devient une manif permanente pour les bobos californiens qui sont les premiers clients de la japonaise.
2008 : Lehman Brothers s’écroule et Dacia s’envole.
Le château de cartes tremble depuis des années. Il s’écroule au mois d’octobre 2008. Les Occidentaux découvrent alors que leurs États empruntent de l’argent exactement comme eux quand ils achètent leur nouvelle voiture. En tremblant devant leur banquier, en acceptant de se faire noter, et en se demandant s’ils obtiendront un taux pas trop élevé. Mais après cette découverte, ils pourront moins emprunter qu’avant. Leurs bagnoles, ils vont les acheter d’occasion, à moins d’en trouver des neuves au prix de l’occase. Renault a la solution. Elle est roumaine, s’appelle Dacia, et se vend 40% moins cher que les modèles comparables. En 2008, elle existe depuis quatre ans mais, après le crash de Lehman Brothers, l’usine de Pitesti, en Roumanie, accélère ses cadences. Deux millions d’unités en sortiront : ce ne sont pas des mauvaises voitures, elles sont juste plus spartiates, fabriquées avec des organes largement amortis sur d’autres modèles et assemblés par des ouvriers sous-payés. Mais avec ce succès, Renault se tire une balle dans le pied : à quoi bon acheter un monospace Renault quand le même, ou presque  coûte 10 000 euros de moins chez Dacia ? Résultat, en France, les usines travaillent à 30% de leurs capacités. Bientôt, les ouvriers Renault ne pourront même plus s’offrir une Dacia.
2012-2013, années coréennes.
L’Europe s’enfonce dans la crise, les ventes de PSA s’écroulent et celles du Losange plongent. En revanche, les immatriculations de Hyundai Kia sont en hausse de 28,7%. Aucune marque française ne peut résister au groupe coréen, à ses prix canons, à sa qualité de fabrication et à ses 7 ans de garantie. Mais Arnaud Montebourg se bat, et dénonce les importations en provenance des pays non européens et le dumping social pratiqué à Séoul. Importations ? 90% des Hyundai Kia vendues en France sont fabriquées en Europe. Quand au dumping, il est plus économique que social car, en Corée, les salaires sont à peine inférieurs aux nôtres. Pour conquérir le Vieux Continent, le constructeur affiche des tarifs défiant toute concurrence. Bref, Arnaud a tout faux. D’autant plus qu’il oublie, dans ses approximations, de s’en prendre à un autre Coréen qui, quant à lui, importe 100% de ses voitures de ses usines situées près de Séoul et s’offre des hausses de ventes historiques en France. Mais si le ministre l’a zappé, c’est tout simplement parce que Chevrolet se présente comme une marque américaine. Le même ministre oublie, dans la foulée, de fustiger Renault qui, lui aussi, importe 15% de ses autos de ce pays asiatique. 15%, c’est justement la part du capital du Losange détenu par l’État français. Ce qui en fait le premier actionnaire, et le premier à valider ce type d’importations.[/access]12

*Photo : Toyota UK.

Causeur pour tous : J-30 avant notre sortie en kiosques !

5 ans n’est peut-être pas l’âge de raison, mais nous aurons mis un quinquennat à muscler nos reins pour sortir en kiosques, le 4 avril prochain. À un mois du jour tant attendu, nous vous adressons un amical rappel à l’ordre (ou au désordre, selon vos préférences). D’ores et déjà, ayez le réflexe qui sauve : se précipiter chez son marchand de journaux préféré pour vérifier que Causeur sera bien dans les rayons le jour J. En attendant ce cadeau pour tous, bientôt disponible à moins de 5 euros, vous pouvez vous (ré)abonner, faire un don et battre le rappel auprès des frères, sœurs, parents 1, parents 2 et autres proches auxquels vous voulez du bien (par exemple, en partageant cet article ou en recommandant notre site).

De plus en plus d’abonnés et de lecteurs nous expriment leur reconnaissance, heureux qu’ils sont d’entendre une petite voix discordante dans le grand concert de la presse d’opinion.
Certains, collectionneurs d’étiquettes, cherchent vainement notre ligne politique et s’étonnent qu’à Causeur, un libéral pur sucre voisine avec un marxiste, lequel dialogue effrontément avec des décroissants chrétiens et notre inclassable Elisabeth. À ceux-là, nous répondons que la diversité – la vraie– et le débat sont notre seul mot d’ordre. De droite, de gauche, du milieu ou d’à côté, jouez hautbois, résonnez musettes : le 4 avril saisissez-nous en kiosques… surtout si vous n’êtes pas d’accord !

 

Le Panthéon ? Oui, pour Marc Bloch !

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pantheon stephane hessel

D’Olympe de Gouges à Mendès France, pour entrer au Panthéon, les postulants sont légion.
Un homme « exquis »,  avec un « air d’éternelle jeunesse », Stéphane Hessel a collectionné les poncifs avec un plaisir non dissimulé. Sa place est-elle pour autant au Panthéon ? Si on devait faire entrer au Panthéon tous les grands charmeurs, la crypte n’y suffirait pas. Sans parler des femmes qui attendent toujours devant les grilles pour rejoindre Marie Curie.
En 2006, un groupe d’historiens a tenté d’y présenter Marc Bloch, un héros de la Résistance, ce qui n’aurait pas « manqué d’allure », aurait pu dire Eva Joly, pour un pays qui n’a toujours pas su faire entrer la statue du capitaine Dreyfus dans la cour de l’Ecole militaire. Combattant de la Première Guerre, décoré de la Croix de Guerre, ce Juif lyonnais, cofondateur de la Revue des Annales, s’est porté volontaire dès 1939, bien qu’il eût la cinquantaine et qu’il fût malade. Après un an dans la clandestinité, Marc Bloch, chef du réseau Franc-Tireur à Lyon, fut arrêté et torturé puis fusillé le 16 juin 1944 sans avoir livré ses camarades.
Stéphane Hessel fut un grand charmeur, nul ne le conteste. Comme la banderille du toréador, il savait vous planter dans le cœur un petit poème de Baudelaire ou de Rilke pour conclure la rencontre et vous laisser subjugué(e). Evidemment. Qui pourrait, qui oserait encore vous réciter un poème avec cette conviction et cette délectation ?
On ne sait pourquoi, à partir du milieu des années 90, celui qui avait cultivé la discrétion et l’élégance des ambassades sortit de sa réserve et se mit à militer avec conviction au Droit au Logement (DAL). Dès lors, Christiane Chabry, qu’il avait épousée en 1987[1. Vitia, sa première femme en 1939, est décédée en 1986.], apparaît toujours à ses côtés.
Puis tout a changé il y a une dizaine d’années — DAL n’était qu’une mise en bouche, semblait-il. Comme pris de frénésie, il renonça brutalement au langage diplomatique qui, au tournant des années 2000, lui était encore naturel, pour multiplier les déclarations irresponsables et les comportements affligeants. Cela paraît coïncider avec sa première visite à Gaza, en 2003, juste avant que le Hamas prenne le pouvoir dans ce territoire.
Le coup de tonnerre éclata l’été dernier, quand on découvrit une interview de Hessel parue en janvier 2011 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung : « L’occupation allemande était, si on la compare par exemple avec l’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une occupation relativement inoffensive, abstraction faite d’éléments d’exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’oeuvres d’art. Tout cela était terrible. Mais il s’agissait d’une politique d’occupation qui voulait agir positivement et de ce fait nous rendait à nous, résistants, le travail si difficile ».
Le résistant Stéphane Hessel avait-il perdu la mémoire ? Avait-il oublié la torture (lui qui avait subi le supplice de la baignoire, d’après son autobiographie), la déportation des Juifs, des tziganes et autres « métèques » ? Que pèse « le vol d’œuvres d’art » dans un pays sous la botte nazie ?
Il est vrai que la majeure partie de la guerre, il l’avait passée à Londres dans les services du BCRA (le Bureau central de Renseignements et d’Action). Alors qu’il n’était en France que depuis 3 mois, il fut arrêté en juillet 1944, juste avant le débarquement. Il fut ensuite déporté à Buchenwald, où il bénéficia de conditions privilégiées liées à son statut de Prominent (interprète, apprécié de sa hiérarchie). Résistant, Hessel le fut en effet, mais il ne s’est pas battu dans le maquis, il ne fut pas un héros, il ne fut Jean Moulin. Stéphane Hessel ne fit pas partie des 1036 Compagnons de la Libération.
On pouvait tout lui pardonner. Qui en voudrait à cet homme angélique, le sourire espiègle, le regard limpide, qui s’amusait de tout comme un enfant ? Il fut un témoin privilégié du siècle. Mais de là à le faire entrer au Panthéon, comme le souhaiteraient diverses personnalités, il y a un monde ? Du fait de ses zones d’ombre, de ses ambiguïtés, de ses demi-vérités et de ses demi-mensonges, Hessel est une personnalité pour le moins controversée. Et quand sonnera l’heure du bilan, dans dix ou vingt ans, le manuel de l’indignation pèsera peu.
Il est entré dans la légende avec son brûlot bricolé par son éditrice, Sylvie Crossman. Hessel se contenta d’approuver et Libération se chargea de construire le mythe. Au temps pour la littérature, sacrément mise à mal par certains éditeurs prêts à tout pour s’assurer du chiffre (voir le rôle du Nouvel Obs pour le lancement du torchon de Marcela Iacub). Paru en 2010, Indignez-vous ! consacre généreusement à Gaza deux pages (sur une quinzaine). Il souscrit aux conclusions du rapport Goldstone après l’Opération Plomb durci (décembre 2008-janvier 2009). Et il ne fait aucun démenti quand le juge Goldstone déclare dans le New York Times en avril 2011 : « Si j’avais su ce que je sais aujourd’hui, le rapport Goldstone aurait été différent ».
Les époux Hessel se sont rendus de multiples fois à Gaza depuis 2003. Ils entretenaient avec le Hamas — des terroristes islamistes — des rapports pour le moins amicaux. « Israël assassin ! Israël assassin ! » hurle Stéphane Hessel lors d’une manifestation de soutien à Paris en janvier 2009. L’auteur du best-seller se déclare indigné par la mort des enfants palestiniens.
Israël était une obsession. À côté, les pires dictatures du monde arabe ont bénéficié d’un silence sidéral.
Or jamais Stéphane Hessel ne s’est soucié d’intervenir en faveur du jeune Gilad Shalit, otage franco-israélien détenu dans les souterrains de Gaza, entre 2006 et 2011, dans des conditions inhumaines. Jamais Hessel n’a transmis de message à la famille. Il n’a jamais demandé que des représentants de la Croix-Rouge aient un droit de visite pour ce jeune homme. Pour lui, les tirs de roquettes Qassam sur la population israélienne n’avaient pour conséquence que d’obliger « quelques enfants à courir très vite dans les abris » (nov. 2010). S’est-il seulement souvenu de ses paroles quand un tir de roquette a fait trois morts dont une femme enceinte dans la petite ville de Kiryat Malachi, à 25 km au nord de Gaza en 2012 ?
Une attitude pour le moins curieuse de la part de celui qui se proclamait un ardent défenseur du droit international et des Droits de l’homme.
Que les fans de Stéphane Hessel se rassurent : à défaut d’une place au Panthéon, il y aura certainement bientôt une place Stéphane Hessel… à Gaza.

*Photo : jmayrault.

Protectionnisme : le syndrome Balthazar Picsou

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protectionnisme montebourg monnaie

protectionnisme montebourg monnaie

Vous connaissez sans doute Balthazar Picsou, « Scrooge McDuck »[ 1. Si les Écossais ont la réputation d’être radins, c’est probablement dû à l’extraordinaire efficacité de leur système bancaire et financier entre 1716 et 1845 : un système de monnaies privées en concurrence qui fonctionnait pratiquement sans aucune régulation.]en version anglophone, l’oncle de Donald Duck, qui se trouve à la tête d’une fortune estimée par Forbes à environ 44,1 milliards de dollars en 2011. L’oncle Picsou est donc immensément riche, mais ce n’est pas tout : il est aussi incroyablement radin.
Jugez par vous-même : depuis le début de sa carrière, en 1947, la quasi-totalité des dollars qu’il a gagnés sont allés rejoindre son coffre géant de Donaldville. Cela fait donc soixante-six ans qu’il amasse des dollars sans jamais dépenser un cent ; soixante-six longues années qu’il traîne la même redingote râpée et le même haut-de-forme élimé. Si je vous en parle aujourd’hui, c’est que sa pingrerie n’a rien d’anecdotique ; il est en réalité atteint d’une pathologie grave : ci-après, le « syndrome Balthazar Picsou ».
Pour bien comprendre, je vous invite à considérer un billet de banque – de 5, 10, 20 ou 50 euros, le premier qui vous tombe sous la main – et à vous poser la question suivante : Qu’avez-vous entre les mains, sinon un morceau de papier imprimé ? En d’autres termes : par quel miracle ce bout de papier a-t-il de la valeur à vos yeux alors que – par exemple – le journal d’avant-hier n’en a pratiquement aucune ? Eh bien, c’est extrêmement simple : c’est uniquement parce que vous avez la certitude que vous pourrez échanger ce billet contre des biens et des services qui rendront votre vie plus agréable.[access capability= »lire_inedits »]
Si cette idée vous chiffonne, essayez d’imaginer un monde dans lequel vous ne possédez qu’une baignoire pleine à ras bord de billets de 100 euros, alors que tous les magasins auxquels vous pouvez raisonnablement accéder sont désespérément vides : il n’y a rien à acheter. Auriez-vous le sentiment d’être riche ? Eh bien, pour Balthazar Picsou, comme pour toutes celles et ceux qui sont atteint du syndrome du même nom, c’est exactement le contraire : ils se fichent éperdument des richesses réelles, (du confort et) du bien-être que leur argent leur permettrait d’acquérir,  ils accumulent de l’argent pour le seul plaisir d’en avoir beaucoup[2. Balthazar aime aussi s’y baigner, mais c’est un autre problème.]. Autrement dit, pour celui qui est atteint du « syndrome Balthazar Picsou », un billet de banque a toujours plus de valeur que les biens et services qu’il permet d’acquérir.
Vous pensez sans doute que cette histoire de « syndrome Balthazar Picsou » n’a ni queue ni tête. Détrompez-vous : le mal est bien réel et il est infiniment plus répandu que vous ne le pensez. Par exemple, Colbert jadis, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et tous ceux qui pensent que le déficit de notre balance commerciale est un problème et qui plaident pour la mise en œuvre de politiques protectionnistes en sont atteints.
Je m’explique : imaginez que nous vivions dans un monde sans argent, un monde de troc où nous échangeons uniquement des produits contre d’autres produits. Dans un tel monde, un déficit de la balance commerciale n’aurait aucun sens, n’est-ce pas ? À chaque importation de produit correspondrait une exportation de produit de valeur équivalente (sinon, la transaction n’aurait pas lieu) et la balance commerciale serait, par définition, toujours équilibrée. Et maintenant, imaginez qu’au lieu d’exporter des produits, nous exportons des billets : pourquoi diable cela nous appauvrirait-il ?
Vous aurez beau tourner autour du pot, la seule explication, c’est que celles et ceux qui pensent qu’un déficit de la balance commerciale nous appauvrit sont intimement convaincus, sans même le réaliser, que 100 euros en billets de banque ont plus de valeur que 100 euros de marchandises. Pour ceux-là, le billet de banque n’est pas un moyen pratique d’échanger, de conserver ou d’évaluer de la richesse, il est la richesse ; à la limite, rien d’autre n’a de valeur. Ainsi, de la même manière que l’opération qui consiste à exporter des billets de banque pour importer de l’or donne lieu, à leurs yeux, à un appauvrissement, le simple fait d’imprimer des billets constitue une source intarissable d’enrichissement.
Naturellement, nous savons, vous et moi, que ce n’est pas en remplissant nos baignoires de billets que nous garnirons les étals des marchands ni, par voie de conséquence, nos garde-manger. La théorie quantitative de la monnaie, dûment étayée par quelques siècle d’histoire, nous a clairement appris qu’à trop multiplier les billets au regard des richesses réelles produites, on n’obtient qu’un seul effet : la dévaluation de la monnaie, c’est-à-dire de l’inflation. Nous savons, en somme, et comme Jean-Jacques Rousseau le résumait si bien, que « l’argent n’est pas la richesse, il n’en est que le signe ; ce n’est pas le signe qu’il faut multiplier, mais la chose représentée »[3. Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762).].
Mais pour celui qui souffre du « syndrome Balthazar Picsou », la monnaie se confondant entièrement avec la notion de richesse, il n’est pas de problème qu’il ne pense pouvoir résoudre en imprimant des billets. Les salaires ne sont pas assez élevés ? Imprimons des billets et distribuons-les ! Il y a du chômage ? Imprimons des billets et pour payer des salaires ! L’État est endetté ? Imprimons des billets pour rembourser la dette publique ! Au bout du compte, lorsque tous cherchent à freiner ses ardeurs, le sujet s’imagine couramment victime d’un obscur complot et sombre dans la paranoïa.
Si, au regard des symptômes exposés ci-dessus, vous pensez être vous-même atteint du « syndrome Balthazar Picsou », je ne saurais trop vous encourager à consulter un spécialiste de toute urgence…[/access]

*Photo : Images_of_Money.

Chine : Bientôt des mariages gays à la mairie de Canton ?

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Aujourd’hui 5 mars s’ouvre à Pékin la session annuelle de l’Assemblée populaire nationale (APN), organe suprême du pouvoir législatif constitué de représentants mandatés tous les cinq ans. Une centaine de parents d’homosexuels chinois ont saisi l’occasion pour rédiger une lettre ouverte au Congrès national du peuple dans l’espoir de faire reconnaître « la requête de 120 millions de parents de gays et lesbiennes souhaitant une révision de la loi sur le mariage afin d’accorder des droits aux homosexuels » : reconnaissance (bien légitime) de leur inclination intime dans un pays où l’homosexualité n’a été retirée de la liste des maladies mentales qu’en 2001 et où l’on a envoyé les gays en camp de travail jusqu’en 1995, mais où ils sont toujours discriminés pour les achats immobiliers, les héritages et jusqu’à l’accès aux soins hospitaliers. Conséquence, la plupart de gays chinois fondent des familles « tradi » pour obtenir ces droits et échapper à l’opprobre d’une société où ce sujet reste relativement tabou, et où la légalisation du mariage pour les couples de même sexe n’est pas vraiment à l’ordre du jour.
Mais il n’est pas exclu, qu’en cette matière aussi, la Chine surprenne son monde. Ainsi le Quotidien du peuple, organe de presse officiel du Parti, avait publié en octobre 2012 sur son site internet le diaporama de l’heureuse union de deux tourtereaux de sexe masculin dans une province du Sud, réputé plus tolérant sur ces sujets sociétaux. Et les amoureux avaient reçu de nombreux messages de soutien. Parce que, si la société chinoise veut se moderniser, il reste tout de même que, dans l’empire Céleste, être célibataire est encore plus honteux qu’être homosexuel !

La crise est dans le pré

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salon agriculture paysans

salon agriculture paysans

Lorsque l’agriculture s’autocélèbre à Paris chaque année, comme c’est le cas avec le salon qui vient de fermer ses portes, les médias disent qu’elle vient à la rencontre des Parisiens. Les politiques s’y mettent en vitrine et flattent la croupe des vaches, heureux de constater qu’ils ne sont pas les seules bêtes à concours. Ainsi sont ceux qui font l’opinion : avec eux, l’amour est dans le près, le tout près. Mais au-delà du périphérique, qui connaît vraiment l’agriculture française ?
D’abord, une précision sur la fréquentation du salon : contrairement au cliché journalistique, les Parisiens y sont minoritaires. On y rencontre des agriculteurs de toutes les régions de France, qui conjurent le stress du métro en l’empruntant groupés, le verbe haut. Mais aussi des visiteurs venus des banlieues plus ou moins lointaines, dont le melting-pot ferait rougir un organisateur de concert de SOS-racisme. Cet intérêt consensuel pour un secteur réputé traditionnel de l’économie française montre que nos concitoyens nourrissent un lien fort avec leur agriculture.
Traditionnel, soit, mais en constante évolution. Nos aïeux paysans, s’ils revenaient, auraient du mal à se reconnaître dans l’agriculture d’aujourd’hui, que la modernité a bouleversée de fond en comble en deux générations. Ils se demanderaient où sont passés leurs pairs : les exploitants agricoles ne sont plus vraiment nombreux dans le paysage, à peine plus de 3% de la population active totale. En 1955, la France comptait 2,3 millions d’exploitations. Vers 1980, un million. Aujourd’hui, leur nombre avoisine les 500 000. Le nombre d’actifs non salariés agricoles diminue tous les ans et a été divisé par deux en vingt ans. Les salariés sont également moins nombreux, mais la baisse se révèle plus stable sur la durée. La crise économique participe à cette tendance, qui est cependant plus ancienne, et qui tend hélas à s’accélérer. Faute de combattants, les statistiques démographiques sont impitoyables : la population agricole vieillit.
Crise des vocations ? Les installations, plus tardives en moyenne que jadis, sont loin de compenser les cessations d’activité. Il faut en vouloir pour débuter ou reprendre une exploitation agricole aujourd’hui. Le coût et la rareté du foncier, les normes sanitaires draconiennes et souvent changeantes, les quotas de production, la volatilité des marchés, la pression de la grande distribution, les prix constamment soumis à la concurrence des pays à faible coût de main-d’œuvre font le quotidien des soucis des agriculteurs.
Or le métier d’exploitant agricole reste encore une vocation. Peu de professions mêlent à ce point la vie privée et la vie professionnelle, même si ses représentants actuels partent davantage en vacances que leurs devanciers. Au stress financier qui représente une menace directe sur le patrimoine, s’ajoute pour beaucoup d’entre eux l’isolement. Pour celles et ceux qui ont la chance d’avoir un conjoint, celui-ci travaille souvent en dehors de l’exploitation. Quant aux célibataires, ils peinent à trouver l’âme sœur, et c’est ainsi qu’on voit parfois des cars de célibataires étrangères affrétés par des agriculteurs français, qui espèrent y trouver leur tendre et courageuse moitié. C’est donc sans surprise que les professions agricoles présentent un fort risque psycho-social, pour parler pudiquement. Il n’y a pas que chez Orange ou La Poste.
Trop sombre, ce tableau ? La réalité est plus contrastée. Un monde sépare les propriétaires de grands crus bordelais des exploitants sous contrat de fourniture avec les grandes entreprises agro-alimentaires. Ils forment une agriculture prolétarisée, dont les effectifs ne cessent de grossir. Elle est mal défendue par les syndicats et méconnue du grand public. La souffrance sociale s’exprime ponctuellement dans des jacqueries du vingt-et-unième siècle, comme les actions coup de poing dans l’ouest de la France, à la veille du salon de l’agriculture. Elles révèlent des situations désespérées, en particulier dans la filière du lait.
Être paysan dans un pays qui a presque perdu sa paysannerie, ça a de quoi se faire s’interroger sur son identité. Phénomène renforcé par l’extraordinaire éclatement des structures d’exploitation, de moins en moins familiales, et se tournant de plus en plus vers des fonctionnements par projets au détriment de logiques d’installation. Mais aussi par la fin de l’opposition entre milieu rural et milieu urbain, qui contribue à la perte des repères ruraux d’antan. Au passage, on peut s’interroger sur l’inconscience des communes qui « viabilisent » pour les lotir des milliers d’hectares de bonnes terres, désormais perdues pour les cultures.
La crise, ou plutôt les crises, couplées aux valses-hésitations des politiques européennes, l’agriculture en a essuyé plus que n’en pourraient supporter des pans entiers de l’industrie ou des services. Ce qui peut apparaître comme une malédiction pourrait néanmoins se muer en force : ce secteur conserve un dynamisme étonnant, qui réserve des surprises. Il se distingue, au milieu d’un tunnel de chômage, par son gisement d’emplois. Il peut s’enorgueillir de 12 milliards d’euros d’excédent commercial, dont on se demande pourquoi il n’est pas fait plus souvent mention. Il apprend à se recentrer sur la qualité, sur les circuits courts, sur l’innovation. Quant à l’image de l’agriculture, elle reste positive, si l’on en croit le succès croissant du tourisme à la ferme. L’été, ça change de la plage, et des loisirs du… troupeau.

*Photo : Francois Hollande.

Tu parles, Charles !

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charles arnaud viviant

charles arnaud viviant

Un des indicateurs les plus certains qu’un peuple ne s’aime plus ou a l’impression que tout se joue sans lui se lit dans la défiance qu’il entretient avec la chose politique. Et une enquête du Cevipof publiée à la mi-janvier donnait des résultats désespérants : 85% des Français n’y croyaient plus du tout.
À contre-courant, mais loin du poujadisme soft des comiques, Charles, revue trimestrielle dirigée par Arnaud Viviant, voit d’abord dans la politique l’occasion de raconter de bonnes histoires. Le dossier de ce numéro 4 porte sur les rapports entre rock et politique avec, entre autres, un long texte de Yves Bigot sur le rôle du rock dans la Ve république. On pense à de Gaulle évoquant les Beatles en conseil des ministres, à Chirac et à l’« effet Madonna », à Sarkozy épousant une chanteuse qui avait connu avant lui − excusez du peu − Mick Jagger et Éric Clapton.[access capability= »lire_inedits »] Mais Bigot dévoile des images plus surprenantes, comme celles d’un Raffarin dépoitraillé chantant Johnny à l’époque des Jeunes giscardiens et de Robert Hue qui, sous le pseudonyme de Willy Balton, tentait de tenir la dragée haute aux Chaussettes noires avec son groupe Les Rapaces.
De même, on lira un portrait très émouvant du député-maire de Denain, Patrick Roy, l’homme à la veste rouge, mort d’un cancer en 2011, qui, lors d’un ultime retour à l’Assemblée, avait fait des adieux poignants à ses collègues. Fan de rock métal, il était le premier à avoir cité, non sans pertinence, Bernie Bonvoisin dans l’Hémicycle : « Antisocial, tu perds ton sang froid ! ».
Dans chaque numéro de Charles, on interviewe un Charles. Cette contrainte oulipienne a déjà permis de mieux connaître Charles Beigbeder, Carl Lang et Charles Fiterman. Cette fois-ci, c’est Charles d’Orléans, un des prétendants à la couronne de France. Il a 40 ans, vit au Portugal, et s’est présenté sans étiquette aux législatives pour représenter les Français de l’étranger. Sans étiquette… et sans succès, puisqu’il a fait 3, 5% des voix.
Mention spéciale au reportage-enquête de Lamia Bellacène sur le terrible incendie d’une discothèque qui, en novembre 70, fit 146 morts à Saint-Laurent du Pont, près de Grenoble. On crut à un tragique accident dû à des normes de sécurité défaillantes : il semble que les choses soient moins claires, avec en toile de fond le SAC, les maoïstes de La Cause du peuple, le grand banditisme et Marcellin, ministre de l’intérieur de l’époque.
Quand on vous dit que la politique vaut tous les romans…[/access]

Charles n°4, hiver 2013, 16 euros (La Tengo édition).

Le mariage, c’est pas gai tous les jours

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 « Au secours, mon mari me frappe ! » : une réplique mille fois entendue, que ce soit dans les comédies de mœurs graveleuses, les mélodrames militants ou les émissions d’investigation avec ou sans caméras cachées, qui traitent volontiers de ce douloureux problème qu’est la maltraitance domestique.
Bref, on croyait bel et bien avoir fait le tour de la situation. Pour les histoires de disputes entre époux, on pensait être dans un état de déjà vu généralisé, un peu comme pour les histoires de belles-mères qu’on oublie chez Flunch sur la route des vacances ou bien de sans-abris qui se retrouvent fort dépourvus quand la bise fut venue.
Eh bien non, il y a du neuf sous le soleil des bastons familiales et cette innovation, nous la devons à Thomas Gaudin et Tano dont nous avions déjà signalé ici deux sketches à proscrire absolument sur le Service public : « Jean-Claude et Djamila » et « Déstigmatisons les Roms ! ». Les garnements récidivent avec une vidéo qui anticipe sur une loi dont on parle pas mal ces temps-ci, puisque leur nouvelle saynète raconte une violente scène de ménage entre un mari… et son mari. Je vous laisse imaginer le reste, ou plutôt non, je vous engage à le découvrir ici même et pas plus tard que tout de suite.

Football : Chérif Ghemmour s’aventure en terrain miné

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ghemmour foot dix

ghemmour foot dix

Ceux qui regardent l’émission de Zemmour et Naulleau sur Paris Première – diffusée chaque vendredi soir et rediffusée vers minuit le dimanche sur M6 – l’ont peut-être découvert début février. Les lecteurs du magazine So Foot le connaissent en revanche depuis plus longtemps. Chérif Ghemmour a aussi collaboré avec Europe 1, RMC et Eurosport. Chez les deux Eric, il était venu présenter son livre, Terrain miné, sous-titré « Quand la politique s’immisce dans le football ». Quinze matches. Quinze matches et leur contexte, racontés par Ghemmour, et qui ont compté dans l’histoire du football mais aussi dans la marche du monde. L’auteur nous emmène à Séville pour le mythique France-Allemagne, pardon RFA-France, de juillet 1982, à Madrid pour un Real-Barça où le club barcelonais emmené par Cruyff, ranima le sentiment national catalan, mais aussi à Mexico où se joua Honduras-Salvador qui déclencha la fameuse « guerre du football ». C’est dans cette même ville que se déroula Argentine-Angleterre, quart de finale de la coupe du monde 1986, là où Maradona, survolté par son talent et son patriotisme, marqua deux buts en trois minutes, le premier de la main – « j’avais l’impression d’avoir volé son portefeuilles à un Anglais »– et le second, au bout d’un slalom fou au milieu de joueurs britanniques impuissants, et sans doute assommés par la main de Dieu intervenue juste avant. Quelques années après la guerre des Malouines, Maradona se vengeait symboliquement de la Dame de Fer.
L’un de ces quinze récits a pour théâtre le Stade de France à Saint-Denis le 6 octobre 2001. Le match France-Algérie a été arrêté à la 76e minute à cause de l’envahissement du terrain. Chérif Ghemmour était dans les tribunes avec une partie de sa famille. Comme ceux qui sifflent Zidane ce soir là, il a des ascendances algériennes et il assiste impuissant à la catastrophe. « De l’art d’accommoder les Bleus à toutes les sauces », écrit-il, en regrettant les excès d’enthousiasme black-blanc-beur intervenus trois ans plus tôt, écran de fumée devant le malaise identitaire d’une partie de la jeunesse française, citant le sociologue Stéphane Beaud, qui désigne la victime de ce match : Lionel Jospin, doublé six mois plus tard par Jean-Marie Le Pen lors de l’élection présidentielle[1. Qu’on me permette une anecdote. Contrairement à Chérif Ghemmour, je n’étais pas au Stade de France ce soir-là mais je regardais le match dans une chambre d’hôtel dans la Drôme avec quelques amis, à l’occasion d’un colloque. Bien avant Beaud, l’un d’entre nous a  prophétisé la présence du président du Front National au second tour de l’élection présidentielle, lequel, trois ans après la scission mégrétiste, ne se portait pourtant pas comme un charme dans les sondages d’opinion. Que Philippe Cohen – puisque c’est de lui qu’il s’agit – soit ici salué pour sa lucidité.].
Evidemment, Chérif Ghemmour a un parti pris sur chaque match et on ne saurait – surtout ici – l’en blâmer. Qu’on les partage ou non, on est emporté par ses récits, qui fourmillent de témoignages exclusifs. Ceux qui, comme  Naulleau, Zemmour et moi, sont passionnés par la politique et le football ne peuvent que le remercier de son ouvrage. Et le conseiller à d’autres.

*Photo : zigazou76.

Cherif Ghemmour, Terrain miné (Hugo Sport).

L’esprit de l’escalier du 3 mars : la mort de Stéphane Hessel

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Hormis un post-scriptum sur le procès et la condamnation (en première instance) du Nouvel Obs, de Stock et de Marcela Iacub, l’émission dominicale d’Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy a essentiellement été consacrée à la disparition de Stéphane Hessel et aux réactions qui l’ont suivie. Vous en entendrez l’intégralité ici.

Et rendez-vous chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM) pour écouter l’émission en direct, et tous les mois pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.

Quarante de crise, quarante ans de voitures de crise

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toyota ps renault

toyota ps renault

1973 : Citroën SM, la dernière tentation.
C’était le temps de la clope et de la bagnole qui va vite. Celui de Georges Pompidou claquant la portière de sa Porsche 356, mégot aux lèvres, dans la cour de Matignon. Un temps d’avant le principe de précaution et la crise. Puis Pompidou est devenu président et a troqué son allemande pour une auto française. Mais pas n’importe laquelle : une Citroën SM. Une voiture qui entend bien remettre le pays dans la course au m’as-tu-vu industriel. Avec un cocktail gagnant : le meilleur châssis du monde, celui de la DS, qui a sauvé la vie du général de Gaulle au Petit-Clamart en 1962. À ce tapis volant, il suffit d’ajouter un vrai moteur, forcément italien. Et ça tombe plutôt bien, Citroën, dans un bel élan mégalo, s’est offert Maserati. Banco. En mars 1970, la SM est dévoilée, avec son V6 transalpin et glouton. Elle devient tout naturellement la voiture présidentielle. Mais pas celle des rues françaises, même pas celles de l’Ouest parisien. La faute à son moteur délicat et pas vraiment du ressort des garagistes Citroën. Alors la SM et ses 25 litres aux100 km vivotent, jusqu’au 17 octobre 1973, date à laquelle les membres de l’OPEP votent l’embargo pétrolier. L’estocade finale viendra un an plus tard, lorsque les limitations de vitesse actuelles entreront en vigueur. La même année, Citroën est en faillite. Peugeot rachète la firme aux chevrons, son trop-plein d’ingénieurs et son trop peu de comptables. Dans la foulée, le Lion sochalien se sépare de l’exotique Maserati. C’est la fin de la SM et du luxe à la française. Et le début du diesel pour tous.[access capability= »lire_inedits »]
1984 : le tournant de la rigueur, le virage de l’Espace.
Quand le très jeune Laurent Fabius entre à Matignon au volant de sa 2CV, le signal est donné : modestie et économies. C’est que, un an plus tôt, la France a pris le tournant de la rigueur. Dérégulations et privatisations ont raison du moral des Français, qui se terrent chez eux. Le cocooning fait fureur. Dehors, tout n’est qu’hostilité et chômage de longue durée. Une agressivité que les voitures ont conservée, dans leurs formes de fusées élancées et dépassées. Philippe Guédon, le patron d’alors de Matra Automobiles, l’a bien compris et se promène avec les croquis d’un drôle d’engin. Un van, comme on dit en Amérique, une camionnette tout confort, sans capot, sans malle arrière. Tout juste la forme d’un cocon. Le peu inspiré Jacques Calvet, PDG de PSA, refuse le projet. La direction de Renault l’accepte. Et l’Espace devient le carton de la décennie, avec son slogan : « La voiture à vivre »… et non pas à piloter. Le conducteur est assis en hauteur, sa petite famille, son chien et ses vélos rassemblés dans sa drôle d’auto. La voiture est chère et procure à Renault des marges confortables. Très vite, les autres la copieront. Seul PSA qui n’y croit toujours pas, attendra dix ans, et le départ de Calvet, pour lancer son propre monospace. Mais la gloire réclame sa rançon et peu à peu, l’Espace devient la « bétaillère à cathos », l’auto des familles nombreuses versaillaises. À la fin des années 1990, les railleurs lui préféreront des 4×4 de moins en moins 4×4. Mais tout aussi rassurants.
1997 : Grâce à Kyoto, Toyota lance son attrape-bobo.
Stupéfaction. Le monde découvre les gaz à effet de serre et ses effets sur cette vielle Terre. On montre les pots d’échappement du doigt. Les constructeurs, déjà soupçonnés de fabriquer des engins qui roulent trop vite et tuent trop de monde, ont peur d’aggraver leur cas. Ça tombe bien, le protocole de Kyoto n’est pas encore signé, la réduction des émissions de C02 n’est pas encore promise  que, déjà, la Toyota Prius est lancée. Comme elle est 30% moins polluante, grâce à sa motorisation « bi », mi-essence, mi-électrique, les clients peuvent soulager leur conscience et creuser leur compte en banque. Car cette auto de taille moyenne coûte 30 000 euros. Soit 30% plus cher qu’une autre auto de taille moyenne. Pas grave : après un démarrage poussif, les ventes s’emballent et atteignent 100 000 unités par an, grâce à de nouveaux clients qui, jusque-là, n’accordaient que mépris aux voitures. La Prius n’est pas une auto : c’est un panneau d’affichage de ses convictions. Rouler devient une manif permanente pour les bobos californiens qui sont les premiers clients de la japonaise.
2008 : Lehman Brothers s’écroule et Dacia s’envole.
Le château de cartes tremble depuis des années. Il s’écroule au mois d’octobre 2008. Les Occidentaux découvrent alors que leurs États empruntent de l’argent exactement comme eux quand ils achètent leur nouvelle voiture. En tremblant devant leur banquier, en acceptant de se faire noter, et en se demandant s’ils obtiendront un taux pas trop élevé. Mais après cette découverte, ils pourront moins emprunter qu’avant. Leurs bagnoles, ils vont les acheter d’occasion, à moins d’en trouver des neuves au prix de l’occase. Renault a la solution. Elle est roumaine, s’appelle Dacia, et se vend 40% moins cher que les modèles comparables. En 2008, elle existe depuis quatre ans mais, après le crash de Lehman Brothers, l’usine de Pitesti, en Roumanie, accélère ses cadences. Deux millions d’unités en sortiront : ce ne sont pas des mauvaises voitures, elles sont juste plus spartiates, fabriquées avec des organes largement amortis sur d’autres modèles et assemblés par des ouvriers sous-payés. Mais avec ce succès, Renault se tire une balle dans le pied : à quoi bon acheter un monospace Renault quand le même, ou presque  coûte 10 000 euros de moins chez Dacia ? Résultat, en France, les usines travaillent à 30% de leurs capacités. Bientôt, les ouvriers Renault ne pourront même plus s’offrir une Dacia.
2012-2013, années coréennes.
L’Europe s’enfonce dans la crise, les ventes de PSA s’écroulent et celles du Losange plongent. En revanche, les immatriculations de Hyundai Kia sont en hausse de 28,7%. Aucune marque française ne peut résister au groupe coréen, à ses prix canons, à sa qualité de fabrication et à ses 7 ans de garantie. Mais Arnaud Montebourg se bat, et dénonce les importations en provenance des pays non européens et le dumping social pratiqué à Séoul. Importations ? 90% des Hyundai Kia vendues en France sont fabriquées en Europe. Quand au dumping, il est plus économique que social car, en Corée, les salaires sont à peine inférieurs aux nôtres. Pour conquérir le Vieux Continent, le constructeur affiche des tarifs défiant toute concurrence. Bref, Arnaud a tout faux. D’autant plus qu’il oublie, dans ses approximations, de s’en prendre à un autre Coréen qui, quant à lui, importe 100% de ses voitures de ses usines situées près de Séoul et s’offre des hausses de ventes historiques en France. Mais si le ministre l’a zappé, c’est tout simplement parce que Chevrolet se présente comme une marque américaine. Le même ministre oublie, dans la foulée, de fustiger Renault qui, lui aussi, importe 15% de ses autos de ce pays asiatique. 15%, c’est justement la part du capital du Losange détenu par l’État français. Ce qui en fait le premier actionnaire, et le premier à valider ce type d’importations.[/access]12

*Photo : Toyota UK.

Causeur pour tous : J-30 avant notre sortie en kiosques !

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5 ans n’est peut-être pas l’âge de raison, mais nous aurons mis un quinquennat à muscler nos reins pour sortir en kiosques, le 4 avril prochain. À un mois du jour tant attendu, nous vous adressons un amical rappel à l’ordre (ou au désordre, selon vos préférences). D’ores et déjà, ayez le réflexe qui sauve : se précipiter chez son marchand de journaux préféré pour vérifier que Causeur sera bien dans les rayons le jour J. En attendant ce cadeau pour tous, bientôt disponible à moins de 5 euros, vous pouvez vous (ré)abonner, faire un don et battre le rappel auprès des frères, sœurs, parents 1, parents 2 et autres proches auxquels vous voulez du bien (par exemple, en partageant cet article ou en recommandant notre site).

De plus en plus d’abonnés et de lecteurs nous expriment leur reconnaissance, heureux qu’ils sont d’entendre une petite voix discordante dans le grand concert de la presse d’opinion.
Certains, collectionneurs d’étiquettes, cherchent vainement notre ligne politique et s’étonnent qu’à Causeur, un libéral pur sucre voisine avec un marxiste, lequel dialogue effrontément avec des décroissants chrétiens et notre inclassable Elisabeth. À ceux-là, nous répondons que la diversité – la vraie– et le débat sont notre seul mot d’ordre. De droite, de gauche, du milieu ou d’à côté, jouez hautbois, résonnez musettes : le 4 avril saisissez-nous en kiosques… surtout si vous n’êtes pas d’accord !

 

Le Panthéon ? Oui, pour Marc Bloch !

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pantheon stephane hessel

pantheon stephane hessel

D’Olympe de Gouges à Mendès France, pour entrer au Panthéon, les postulants sont légion.
Un homme « exquis »,  avec un « air d’éternelle jeunesse », Stéphane Hessel a collectionné les poncifs avec un plaisir non dissimulé. Sa place est-elle pour autant au Panthéon ? Si on devait faire entrer au Panthéon tous les grands charmeurs, la crypte n’y suffirait pas. Sans parler des femmes qui attendent toujours devant les grilles pour rejoindre Marie Curie.
En 2006, un groupe d’historiens a tenté d’y présenter Marc Bloch, un héros de la Résistance, ce qui n’aurait pas « manqué d’allure », aurait pu dire Eva Joly, pour un pays qui n’a toujours pas su faire entrer la statue du capitaine Dreyfus dans la cour de l’Ecole militaire. Combattant de la Première Guerre, décoré de la Croix de Guerre, ce Juif lyonnais, cofondateur de la Revue des Annales, s’est porté volontaire dès 1939, bien qu’il eût la cinquantaine et qu’il fût malade. Après un an dans la clandestinité, Marc Bloch, chef du réseau Franc-Tireur à Lyon, fut arrêté et torturé puis fusillé le 16 juin 1944 sans avoir livré ses camarades.
Stéphane Hessel fut un grand charmeur, nul ne le conteste. Comme la banderille du toréador, il savait vous planter dans le cœur un petit poème de Baudelaire ou de Rilke pour conclure la rencontre et vous laisser subjugué(e). Evidemment. Qui pourrait, qui oserait encore vous réciter un poème avec cette conviction et cette délectation ?
On ne sait pourquoi, à partir du milieu des années 90, celui qui avait cultivé la discrétion et l’élégance des ambassades sortit de sa réserve et se mit à militer avec conviction au Droit au Logement (DAL). Dès lors, Christiane Chabry, qu’il avait épousée en 1987[1. Vitia, sa première femme en 1939, est décédée en 1986.], apparaît toujours à ses côtés.
Puis tout a changé il y a une dizaine d’années — DAL n’était qu’une mise en bouche, semblait-il. Comme pris de frénésie, il renonça brutalement au langage diplomatique qui, au tournant des années 2000, lui était encore naturel, pour multiplier les déclarations irresponsables et les comportements affligeants. Cela paraît coïncider avec sa première visite à Gaza, en 2003, juste avant que le Hamas prenne le pouvoir dans ce territoire.
Le coup de tonnerre éclata l’été dernier, quand on découvrit une interview de Hessel parue en janvier 2011 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung : « L’occupation allemande était, si on la compare par exemple avec l’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une occupation relativement inoffensive, abstraction faite d’éléments d’exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’oeuvres d’art. Tout cela était terrible. Mais il s’agissait d’une politique d’occupation qui voulait agir positivement et de ce fait nous rendait à nous, résistants, le travail si difficile ».
Le résistant Stéphane Hessel avait-il perdu la mémoire ? Avait-il oublié la torture (lui qui avait subi le supplice de la baignoire, d’après son autobiographie), la déportation des Juifs, des tziganes et autres « métèques » ? Que pèse « le vol d’œuvres d’art » dans un pays sous la botte nazie ?
Il est vrai que la majeure partie de la guerre, il l’avait passée à Londres dans les services du BCRA (le Bureau central de Renseignements et d’Action). Alors qu’il n’était en France que depuis 3 mois, il fut arrêté en juillet 1944, juste avant le débarquement. Il fut ensuite déporté à Buchenwald, où il bénéficia de conditions privilégiées liées à son statut de Prominent (interprète, apprécié de sa hiérarchie). Résistant, Hessel le fut en effet, mais il ne s’est pas battu dans le maquis, il ne fut pas un héros, il ne fut Jean Moulin. Stéphane Hessel ne fit pas partie des 1036 Compagnons de la Libération.
On pouvait tout lui pardonner. Qui en voudrait à cet homme angélique, le sourire espiègle, le regard limpide, qui s’amusait de tout comme un enfant ? Il fut un témoin privilégié du siècle. Mais de là à le faire entrer au Panthéon, comme le souhaiteraient diverses personnalités, il y a un monde ? Du fait de ses zones d’ombre, de ses ambiguïtés, de ses demi-vérités et de ses demi-mensonges, Hessel est une personnalité pour le moins controversée. Et quand sonnera l’heure du bilan, dans dix ou vingt ans, le manuel de l’indignation pèsera peu.
Il est entré dans la légende avec son brûlot bricolé par son éditrice, Sylvie Crossman. Hessel se contenta d’approuver et Libération se chargea de construire le mythe. Au temps pour la littérature, sacrément mise à mal par certains éditeurs prêts à tout pour s’assurer du chiffre (voir le rôle du Nouvel Obs pour le lancement du torchon de Marcela Iacub). Paru en 2010, Indignez-vous ! consacre généreusement à Gaza deux pages (sur une quinzaine). Il souscrit aux conclusions du rapport Goldstone après l’Opération Plomb durci (décembre 2008-janvier 2009). Et il ne fait aucun démenti quand le juge Goldstone déclare dans le New York Times en avril 2011 : « Si j’avais su ce que je sais aujourd’hui, le rapport Goldstone aurait été différent ».
Les époux Hessel se sont rendus de multiples fois à Gaza depuis 2003. Ils entretenaient avec le Hamas — des terroristes islamistes — des rapports pour le moins amicaux. « Israël assassin ! Israël assassin ! » hurle Stéphane Hessel lors d’une manifestation de soutien à Paris en janvier 2009. L’auteur du best-seller se déclare indigné par la mort des enfants palestiniens.
Israël était une obsession. À côté, les pires dictatures du monde arabe ont bénéficié d’un silence sidéral.
Or jamais Stéphane Hessel ne s’est soucié d’intervenir en faveur du jeune Gilad Shalit, otage franco-israélien détenu dans les souterrains de Gaza, entre 2006 et 2011, dans des conditions inhumaines. Jamais Hessel n’a transmis de message à la famille. Il n’a jamais demandé que des représentants de la Croix-Rouge aient un droit de visite pour ce jeune homme. Pour lui, les tirs de roquettes Qassam sur la population israélienne n’avaient pour conséquence que d’obliger « quelques enfants à courir très vite dans les abris » (nov. 2010). S’est-il seulement souvenu de ses paroles quand un tir de roquette a fait trois morts dont une femme enceinte dans la petite ville de Kiryat Malachi, à 25 km au nord de Gaza en 2012 ?
Une attitude pour le moins curieuse de la part de celui qui se proclamait un ardent défenseur du droit international et des Droits de l’homme.
Que les fans de Stéphane Hessel se rassurent : à défaut d’une place au Panthéon, il y aura certainement bientôt une place Stéphane Hessel… à Gaza.

*Photo : jmayrault.