Quelle que soit l’issue du Conclave, il y a fort à parier que le nouvel élu suscite assez rapidement la déception parmi certaines élites occidentales. Non pas qu’on ait hissé la barre trop haut pour le successeur de Benoît XVI. Ce ne sera pas une question de personne, ni de sensibilité. Plus vraisemblablement, cette attente déçue résultera comme toujours d’un simple mais irréformable malentendu entre l’Eglise et les prescripteurs culturels de la modernité. Depuis cinquante ans, ceux-ci attendent toujours que Rome fasse allégeance à leur credo libéral. Une certaine lecture de Vatican II avait jadis suscité parmi eux l’espérance que la chaire de saint Pierre finirait tôt ou tard par se rallier à leur doxa. Las ! Il fallut déchanter. Les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI n’ont offert aucun signe d’ouverture à ce sujet. On sait que pour la novlangue de la modernité, ce terme désigne le ralliement aux thèses prônées par ses partisans et devient vite synonyme, pour les autres, d’abdication de leurs convictions. Et l’ouverture, dans l’esprit d’un libéral-libertaire, se résume en un seul mot pour ce qui touche la sphère religieuse : Vatican II. Le souvenir de Jean XXIII entretient toujours la flamme de l’espoir parmi les progressistes qui ne désespèrent pas de voir un jour l’Eglise se ranger à leurs opinions. Comme si le bon pape Jean n’avait pas été aussi conservateur que Jean-Paul ou Benoît ! Il faudrait lire les textes du Concile avant d’en faire un mantra anti-romain.   
Alors, la question se pose : à quoi rêvent  ces curieux observateurs ? Imaginent-ils que Rome finira par donner son aval à la libéralisation des mœurs ? Par souscrire à l’euthanasie ? Au « mariage pour tous » ? Comment expliquer pareille méprise ? Est-ce effronterie ? Arrogance d’une idéologie triomphante dont la mondialisation consacre chaque jour un peu plus la prégnance sur les esprits en voie d’uniformisation, esprits que la puissance de feu médiatique formate à leur convenance ? N’est-ce pas plutôt l’effet d’une ignorance, elle-même fruit d’une carence de transmission culturelle autant que religieuse ? Comment expliquer autrement cette illusion d’un possible ralliement de l’Eglise aux valeurs du monde libéral triomphant ? Comme si la barque de Pierre allait soudain accoster aux rivages du paradis en abordant les côtes de la cité ultra-séculière et sans Dieu ! Comme si Jésus l’avait fondée en rêvant de l’instant où elle se dissoudrait dans un monde qui tourne le dos à son Père !
L’Eglise ne peut que décevoir de telles attentes. Non pas qu’elle s’ingénie à prendre systématiquement le contre-pied de l’opinion dominante. Elle n’a que faire qu’adopter une rebel attitude. Elle ne tient pas non plus à chagriner personne. Seulement son but, c’est l’éternité. Ses moyens, le Dieu invisible les lui fournit, notamment par les sacrements, mais aussi par tous les pauvres qui la peuplent, et qui ont autre chose à faire que se torturer l’esprit pour savoir s’ils sont à la page d’une quelconque contre-culture lorsque leurs estomacs crient famine.
L’Eglise croit en l’invisible et en l’éternel. A priori, elle ne nourrit aucune acrimonie contre notre civilisation de l’image et de l’instantanéité. Elle utilisera tous les médias disponibles afin de continuer d’annoncer l’Evangile dans l’idiome de chacun : le christianisme ne possède pas de langue sacrée. Le numérique et la planète du Net ne suscitent chez elle aucun réflexe phobique. Cependant, qu’elle parle à chacun pour être compris de tous ne signifie pas qu’elle se soumettra aux diktats de ses adversaires. Ses regards portent plus loin. Ses détracteurs, qui ne la verraient pas d’un mauvais œil renoncer à une partie de ses articles de foi, se doutent-ils de ce décalage entre ses visées et les leurs ? Soupçonnent-ils que l’Eglise, sans se désintéresser des problèmes de ce monde, et en continuant à lutter de toutes ses forces contres toutes les formes d’injustice, a reçu comme mission de conduire l’humanité au port de l’éternité ? Qu’elle est obligée, de par sa nature, de porter sa sollicitude plus haut?
Le successeur de Benoît XVI ne se résignera pas en tout cas à cet état d’hostilité. Peut-être en sera-t-il blessé, parce qu’il portera le souci de toute l’humanité, et que toute ingratitude l’atteindra au cœur. Mais d’autres populations l’attendent : l’Occident n’épuise pas toute l’humanité.

*Photo : gwen.

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