Le bêlement de notre Julien national est quand même plus sexy que ces hurlements chevalins et cochons qui  crèvent nos tympans depuis quelques jours, non ? Je l’avoue, dans l’ambiance animalière du pays, ma préférence à moi, c’est lui.
Plus sérieusement, les femmes sont en colère. Et elles le disent chacune à leur manière. Exhibition mammaire des Femen, cri de Joumana Haddad dans son livre Superman est arabe ou chuchotement d’une Afghane dans le film Syngué Sabour (Pierre de Patience).Trois façons différentes pour les femmes de défendre leur liberté.
Les Femen pour commencer. Qui sont ces jeunes femmes auxquelles Caroline Fourest et Nadia El Fani consacrent un documentaire, « Nos seins, nos armes », diffusé ce soir sur France 2 ? Au départ, une dizaine de superbes jeune filles ukrainiennes  menée par Inna Shevchenko. Leur apparition médiatique commence après l’arrestation des Pussy Riot. En signe de protestation, la belle Inna tronçonne une croix orthodoxe. On observe leurs actions en Biélorussie ou aux JO de Londres. À Paris, elles envahissent Notre-Dame pour protester contre le Pape, « chef de file de la mafia catholique ». Pas de discours, des actions, rien que des actions. Toujours torse nu, et slogans écrits sur la peau, une bizarre couronne de fleurs sur la tête. Ces guerrières, comme elles se nomment elles-mêmes, dénoncent dans le même sac les méfaits de la religion, les dictatures, le machisme, la crise économique, la violence. On les voit affronter les militants de Civitas pendant la manifestation « contre le mariage pour tous » et exposer sur leur ventre la Bible, le Coran ou la Torah, tels des objets sataniques. On les écoute. On a du mal à comprendre leur pensée. Ça sonne comme un fatras marxisto-feministo-lesbien inaudible. C’est faible au niveau-théorique, comme on disait au siècle dernier. Invitée à témoigner, Liliane Kandel, grande figure du féminisme des années 70, nous éclaire. O tempora o mores, on la sent désarçonnée, bien qu’elle tente d’esquisser une analyse : ces  filles viennent d’Ukraine, un pays où le commerce du corps fleurit, où les femmes sont à vendre, soit par mariage soit comme prostituées. Elle rappelle qu’à son époque, les féministes bénéficiaient d’une base forte,  d’un mouvement solide pour soutenir leur combat, alors que les Femen n’ont rien de tout ça. Après la chute du Mur, l’Eglise s’est imposée et a fait régresser le droit des femmes. Il faut reconnaître qu’elles n’ont pas froid aux yeux ni peur des coups.
Soit. Kandel a raison. C’est l’existence qui détermine la conscience, comme le martelait notre chef trotskiste en 68. À l’Est, les actions des Femen peuvent être une réponse à cette violence particulière faites aux femmes. À cause de ce rapport de forces vide qui ne s’appuie sur aucun discours mais uniquement sur le fric et la testostérone. Pour les Femen, tout ça c’est la faute à l’Eglise.
Mais cette exhibition de seins nus associée à des slogans tels que mariage pour tous, anti-islamisme ou encore cet affrontement programmé avec quelques poignées d’extrémistes cathos peut-il faire avancer le schmilblick des femmes ? Quel écho peuvent-elles déclencher dans nos démocraties laïques ? Les passants sourient et les voyeurs se rincent l’œil, tant elles sont canons. So what ? Pourquoi n’y a-t-il pas parmi elles de filles pas belles et mal foutues ? Et pourquoi cette fixation sur les seins ? Pourquoi ne montrent-elles pas leur sexe ? C’est pourtant par le sexe qu’on se fait violer. C’est le sexe des femmes, cette « origine du monde » qui obsède jusqu’à la folie les mâles hystériques et haineux, bien plus que les seins. C’est ce qu’a parfaitement compris Alya Almanady, cette égyptienne de 20 ans qui avait mis sur Facebook sa photo entièrement nue, en signe de protestation contre les islamistes. Déterminée, mais  réservée, sa présence dans ce documentaire est de ce fait troublante et lumineuse. Elle se dit « individualiste et athée » et cible avec précision les ennemis qu’elle combat. On peut d’ailleurs se demander si elle a choisi le bon endroit, chez les Femen, pour mener sa lutte ? À suivre. Pour l’instant, elle vit cachée.
Autre révolte, le cri de l’écrivaine libanaise Joumana Haddad, qui, s’il se dit militant, vise la réconciliation entre les sexes. Dans son livre Superman est arabe, elle dénonce ces hommes qu’elle compare à Superman, ce héros censé protéger et défendre les femmes. C’est là le piège. Superman c’est de la fiction. Ces mecs sont les pires machos. Avec rage et humour, l’auteur nous décrit un large éventail de l’espèce. Du macho familial de base, du quotidien, qui sévit sur son épouse ou ses sœurs jusqu’aux « gangsters mystiques », du Hezbollah et d’Al-Qaïda, violeurs et assassins en masse. Elle dénonce le harcèlement sexuel dans les pays arabes, réalité de plus en plus effrayante. Elle nous rappelle plusieurs faits récents dont l’histoire de Maha, en Jordanie, enceinte de son violeur et tuée par son frère qui ne supporte pas le déshonneur. La mort de la jeune femme ne suffit pas au frangin, il la dépèce. Il ne prendra que 6 mois de prison.
Entre colère, ironie et rires, Joumana Haddad met en scène sa propre vie, ses histoires d’amour et de sexe. À distance. Sans exhibitionnisme. Sans vulgarité. Cette scène  dans un hôtel où elle fait l’amour avec son amant, qui à l’appel du muezzin bondit du lit à poil pour se mettre à 4 pattes sur une serviette éponge et prier, est hilarante. Mais elle dénonce aussi sans ménagement ces femmes complices qui jouent le jeu des Superman et se font entretenir par eux en maintenant ainsi l’inégalité et la soumission. Ces mères qui éduquent leurs fils comme des petits dieux arrogants et leurs filles comme des barbies à vendre. Pour que « la bombe de la femme arabe explose », à savoir sa liberté et son indépendance, il faut une vraie révolution, qui commence par  l’éducation, répond l’auteur. Afin d’inventer enfin l’harmonie et la joie entre hommes et femmes. Les Femen devraient le lire.
Enfin, plus feutré, le chuchotement rebelle de l’héroïne de Syngué Sabour, le film tiré du livre de Atiq Rahimi. Aux pieds des montagnes de Kaboul, un village en guerre. On assiste à un huis clos au cours duquel une femme veille son mari mourant, un presque cadavre, blessé d’une balle dans le crâne. Elle lui prodigue des soins avec un infini dévouement. Elle lui parle. De sa peur de rester seule. De ces hommes stupides comme lui qui jouent à la guerre. De sa solitude. De la famille qui s’est enfuie lâchement, la laissant avec ce moribond et leurs deux petites filles. La douceur de sa voix, son empathie pour l’homme, ses gestes de soignante vont se transformer peu à peu en dureté implacable, en révélations précises et de plus en plus inouïes.
Elle n’est ni sadique ni folle, elle se libère, elle aussi se met à nue, mais par le langage. Elle déchire  sa burqa intérieure, se rebelle et se métamorphose devant nous. Femme sublime (jouée par Golshifteh Farahani) qui nous bouleverse par son élégance à combattre sans haine, en intime, en solo, la bêtise et la cruauté des hommes de là-bas. Avec comme seules armes la puissance des mots et les gestes de la tendresse.
Et pendant ce temps-là, en Tunisie, la veuve de l’avocat assassiné Chokri Belaïd, Basma Khalfaoui, est en train de devenir une figure majeure du pays. Quant à Raja Benslama, psychanalyste et professeur à l’université de la Manouba, accusée de blasphème, elle aussi se bat pour la liberté. Ces femmes courage luttent sans se dévêtir. À mains nues, c’est vrai.

*Photo : angel_kulikov

Lire la suite