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Racaille : l’avenir du bourgeois ?

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Dans la quête éperdue du bon sujet révolutionnaire, certains théoriciens ont élu un nouveau héros : le « jeune de banlieue », d’origine maghrébine ou africaine. Situé à la périphérie de nos villes, se baptisant lui-même du grand mot de « racaille » (« caillera », en verlan), il conjoindrait deux grands récits : celui des classes laborieuses et celui de la décolonisation. Il concrétiserait l’alliance de l’insurrection ouvrière et du combat anti-impérialiste. Rimbaud, pendant la Commune de 1871, prônait déjà l’« encrapulement ».
La fascination du mauvais garçon dans l’extrême gauche (mais aussi dans le show-biz, y compris à Hollywood, gangrené par ses liens avec la Mafia) n’est pas nouvelle : Jean Genet n’a cessé de chanter les charmes du beau voyou et du criminel ténébreux. Herbert Marcuse, dans les années 1960, célébrait les marginaux, les drogués comme des rebelles dressés contre la répression des instincts et le détournement des potentialités humaines. Tous ces « groupes catalyseurs », étudiants, émigrés, chômeurs, squatteurs, artistes en marge étaient seuls à même de retrouver une combativité perdue par un prolétariat embourgeoisé. À cet égard, les émeutes de 2005 furent saluées par le groupe de Tarnac, rassemblé autour de Julien Coupat, comme le fer de lance de « l’insurrection qui vient »[1. L’Insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.] et interprétées comme une réplique des luttes anti-coloniales sur le territoire de la Métropole, prélude à la guerre civile généralisée. Tout ce qui blesse, heurte le système capitaliste réjouit ces activistes, possédés par un rêve néronien de grand ensauvagement, d’incendies gigantesques, de krachs économiques et boursiers. Les bandes de jeunes et de très jeunes qui brûlent, détruisent, dévalisent sans revendications sont bien les porteurs d’une étape nouvelle de l’Histoire. Leur mutisme, éloquent, signifie qu’aucune langue ne peut assouvir leur rage, leur volonté d’en finir avec ce vieux monde. Si l’on devait écrire une histoire du snobisme contemporain, elle connaîtrait là, dans l’éloge des « lascars » blacks-blancs-beurs exonérés de toute responsabilité par leur statut de victimes post-coloniales, sa dernière métamorphose.[access capability= »lire_inedits »]
La première définition de la « racaille » a été fournie, il y a plus d’un siècle et demi, dans le Manifeste communiste (1848) par Marx et Engels : « Le lumpenproletariat [terme emprunté à l’allemand lumpen, qui veut dire « haillon »], éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs est incapable de mener une lutte politique organisée ; son instabilité morale, son penchant pour l’aventure permettent à la bourgeoisie d’utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. » On peut aujourd’hui compléter cette analyse : les émeutiers occasionnels des cités, si déshérités soient-ils – le taux de chômage y monte jusqu’à 40 % –, sont d’abord les enfants de la télévision et du supermarché. Car la « racaille » – qui ne doit pas être confondue avec les islamistes, même si des contacts peuvent être tissés avec les barbus lors des séjours en prison, ni avec la jeunesse laborieuse des quartiers – prolifère sur la disparition de la culture ouvrière en Europe : elle est l’image inversée des vertus prolétariennes, comme le verlan est l’envers de la langue normale, désarticulée pour n’être pas comprise de tous, suscitant un faux effet de familiarité. À l’éradication de la pauvreté, aux luttes syndicales, aux causes humanitaires, ces jeunes délinquants préfèrent l’allégeance au chef de bande, le mépris du bien commun, la mise en coupe réglée des immeubles, la fidélité au territoire, devenu un village gaulois à défendre contre l’intrusion des tiers ou d’autres gangs. Le souci du « bizness », trafic d’armes, de drogues, de voitures, de femmes, l’emporte sur toute autre chose. Ces casseurs, lointaines réminiscences des « Apaches » qui terrorisaient les beaux quartiers du début du xxe siècle, ne dessinent pas dans leur insurrection les contours d’un monde plus fraternel : ce sont les apôtres agressifs du consumérisme triomphant[2. Je renvoie à mes analyses sur le sujet dans Misère de la prospérité (Grasset, 2002) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006). Voir également l’excellent roman de Morgan Sportès : Tout, tout de suite (Fayard, 2011) sur l’affaire Ilan Halimi.].
Ils sont la rencontre de Tony Montana et du centre commercial[3. Tony Montana, joué par Al Pacino dans le remake de Scarface, de Brian de Palma, en 1983, est une petite frappe qui s’élève par le meurtre et la ruse au rang de chef. Scarface a longtemps été un film culte dans les banlieues.]. Ils incarnent, dans leur brutalité, le grand rêve de nos sociétés : l’avidité, l’impatience, la toute-puissance. D’où notre indulgence mêlée d’effroi à leur égard. Ce sont, comme nous, des consommateurs insatiables, fascinés par les signes extérieurs de richesse, belles voitures, montres de luxe, créatures de rêve, vêtements griffés, marques, etc. Eux aussi veulent « tout, tout de suite », « vivre sans temps mort et jouir sans entraves », selon l’affligeant slogan situationniste. Ces vandales sont les meilleurs propagateurs de la marchandise qui est leur vrai dieu. On comprend l’attirance de l’intellectuel ou du cinéaste de gauche pour cette pègre. Le civilisé, contraint et coincé, louche avec envie sur la belle énergie du barbare, de la brute blonde, brune ou noire. En général, le show-biz est la caisse de résonance de tous les clichés en cours, il incarne la bêtise narcissique de chacun excusée et amplifiée par la célébrité. On se souvient, par ailleurs, que notre intelligentsia progressiste s’est pâmée, depuis un siècle, devant le marquis de Sade, l’a élu prophète de l’amour et de la délicatesse pour mieux gommer son apologie du crime de masse. En littérature, au cinéma, le truand, le tueur ont toujours joui de l’aura du réfractaire dressé contre le système (voyez hier
Pierre Goldman, porté par un talent hors du commun ou encore Carlos, psychopathe verbeux et vaniteux). La crapule suscite la sympathie, surtout quand elle prend les atours du rebelle victime de la répression policière. L’alliance de la brutalité et de la cupidité ravit celui qui doit payer pour acheter et se soumettre, dans la vie quotidienne, aux procédures de l’échange et de la civilité.
Pouvoir tabasser celui ou celle qui ont osé vous fixer dans les yeux ou dont la tête ne vous revient pas, humilier plus faible que soi, s’approprier les femmes que l’on désire sans leur demander leur avis, les traiter à loisir de « putes », de « salopes » est le rêve secret de l’homme ordinaire (d’ores et déjà, dans certains transports parisiens, l’insulte gratuite est devenue la norme, et ceux qui réclament le respect en permanence ne respectent personne). Le caïd ne se laisse arrêter par aucun tabou, aucune loi morale : il agit en homme souverain qui impose son désir, régente et contrôle la circulation des femmes, prend ce qui lui plaît, tabasse, torture, voire tue qui s’oppose à lui. Il règne par « l’ultra-violence » (Malek Boutih), la peur, la cruauté, la torture, l’intimidation, la rapine, la menace : agressions répétées contre les conducteurs de bus, de métro, de RER, les pompiers, les ouvriers des chantiers, tabassés, menacés quand ils dérangent les plans des dealers, mais aussi les médecins, qui désertent, les postiers, qui ne distribuent plus les colis. Toute présence prolétarienne ou publique est ressentie comme une intrusion. Les lois communes ne sont pas faites pour lui, mais pour les sous-hommes, les « Gaulois », comme il les appelle avec mépris, les Français de souche. C’est par sa violence, son affiliation au grand banditisme que le lumpen, « cette lie d’individus corrompus de toutes les classes » (Engels, 1870), adonné à l’exploitation et au contrôle des populations immigrées, fascine sociologues, comédiens, journalistes et certains philosophes (voyez la réhabilitation qu’en fait un Jacques Rancière). C’est le cas de dire avec Hannah Arendt, à propos de la montée du nazisme : « La haute société tombe amoureuse de ses propres bas-fonds. »
Mais la nouveauté de cette culture, c’est qu’elle a quitté l’espace confiné des quartiers sensibles pour essaimer dans la société et devenir le langage commun des adolescents, toutes classes sociales confondues. Le « sauvageon », comme l’avait bien nommé Jean-Pierre Chevènement, au grand dam des bien-pensants de l’époque, est celui qui ne reconnaît pas la loi ni les institutions de la République : être d’exception, il échappe à l’éthique courante, à la culpabilité, n’obéit qu’aux codes de l’honneur de son groupe.  Ces jeunes hommes encapuchonnés à la manière des familiers de l’Inquisition ou des membres du Ku Klux Klan, avec leur démarche chaloupée, ont su créer un univers propre, calqué sur les ghettos nord-américains et, surtout, une langue syncopée avec, ici ou là, de belles inventions, exactement comme le Parti communiste avait façonné une « langue ouvrière » dont Georges Marchais fut l’un des derniers locuteurs, avec une gouaille et des intonations populaires qui constituaient son code de reconnaissance face aux partis bourgeois. Ce nouvel idiome, porté par le rap et le hip-hop, se caractérise entre autres choses par la banalisation de l’insulte, devenue courante dans les conversations entre lycéens : on se traite d’« enculé », de « fils de pute », de « pétasse » avec une désinvolture qui laisse coi. Sans compter les pauvres mères qu’on « nique » à tour de bras, si j’ose dire et sans compter. On décèlerait sans peine dans ces apostrophes une sorte d’inquiétude généalogique fréquente chez les déracinés : ils ne savent pas d’où ils viennent, qui est leur père et donc leur patrie. Un « fils de pute », fruit d’amours anonymes, n’est l’enfant de personne, un bâtard procréé par une chienne, pour filer la métaphore. Si ta mère n’est qu’une traînée qui couche à droite et à gauche, tu es toi-même le fruit du hasard, un être fortuit qui n’est pas sûr de ses ancêtres et donc de sa place dans la société. Quant à l’apostrophe « enculé », elle stigmatise évidemment la passivité de l’homme réduit à l’état de femelle offerte : rappelons que, dans la Rome antique, seul le maître avait le droit de sodomiser ses esclaves ; l’inverse, considéré comme un renversement dramatique des hiérarchies, eût été puni de mort. L’on sait combien l’homosexualité est mal considérée dans certaines banlieues, et contrainte de se vivre dans la clandestinité sous peine des pires représailles. Au-delà du pittoresque argotique, ce genre d’énoncés constitue un pidgin de ghetto, destiné à casser le sens des mots, à isoler les locuteurs. Le champ de l’invective, il est vrai, est étroit : le furieux a peu d’expressions à sa disposition et nous ne sommes pas tous des capitaines Haddock capables de varier à l’infini leurs fulminations. La force d’une injure, exutoire indispensable, c’est sa rareté. Devenue machinale, elle s’émousse, trahit un mépris spontané de l’autre et de soi-même qui est préoccupant : au commencement est la haine. Sur un autre plan, l’usage du mot « fuck » dans les films nord-américains est devenu aussi commun que « Passe-moi le sel… » (en réalité, bien plus) et traduit, là aussi, une vertigineuse paupérisation du langage.
Freud dit quelque part que le premier homme capable de lancer une insulte à la place d’une pierre a inventé la civilisation. C’est une vue désormais trop optimiste : l’imprécation précède en général les coups et les accompagne. Quand les relations humaines se résument à l’anathème permanent et ne sont plus apaisées par la politesse, la civilité, la société bascule dans une autre dimension. Si la routinisation de l’outrage n’était que l’apanage des gouapes et des vauriens, elle resterait bornée à un petit groupe, comme jadis l’argot des charretiers, des « poissardes ». Mais elle contamine toutes les strates de la société, jusque dans la jeunesse dorée et aux plus hautes sphères de l’État : on se souvient du malheureux « Casse-toi, pauvre con ! » du président Sarkozy, lui-même propagateur de l’inculture triomphante (voir ses diatribes contre La Princesse de Clèves).
Il y a dans cette mouvance racaille un tempo musical, physique, sémantique qui entre en résonance avec la mentalité hédoniste. C’est là l’inquiétant : quand les élites se mettent à parler comme la canaille, la société devient une seule plèbe, du haut en bas unie par un même état d’esprit, une même vulgarité qui contamine les rapports humains et précipite les nations dans une faillite morale. Nous vivons ce moment historique très particulier où la culture des voyous et des mafias − rapine, cupidité, sauvagerie − devient le modèle possible des hautes classes (voyez la Russie ou les narco-trafiquants sud-américains). Le type humain idéal, aujourd’hui, c’est la conjonction de la célébrité et de la fortune, quel que soit le moyen dont on les a acquises : le mauvais garçon l’emporte sur l’honnête homme. La libération des mœurs s’appuyait sur une vision optimiste de l’être humain. Nos convoitises sont bonnes par nature et rien ne devrait les limiter. Il nous faut déchanter : la ruse de la raison, pour Hegel, consistait à réaliser des fins sublimes à travers des passions bestiales. La ruse de la modernité, c’est de créer des situations bestiales à travers des pulsions réputées sublimes. Nous habillons d’angélisme libertaire une société violente et dure. L’adoucissement des mœurs chanté par Tocqueville semble s’inverser. De même qu’en économie, la libéralisation de la finance a entraîné un surcroît d’avidité et d’inégalités – il existe une racaille en col blanc, une racaille des beaux quartiers −, l’hédonisme contemporain, en réclamant la libération de tous les instincts, a aussi libéré la violence, la vindicte, la cruauté entre les sexes. L’individualisme démocratique croise la nouvelle délinquance qui lui ouvre la possibilité d’en finir avec les derniers tabous, les derniers freins : il triomphe sans maître, sans interdits pour lui barrer la voie. À cet égard, les banlieues ne sont pas un corps étranger sur la République, mais un miroir grossissant des passions françaises, une réserve de talents et d’énergie, mais aussi d’intolérance potentielle : racisme, antisémitisme, machisme, homophobie.
Le barbare n’est pas à la périphérie : il est le double du « bobo », l’effigie de ses appétits les moins recommandables. Au-delà du folklore, le triomphe de la « racaille » ne marque pas seulement la fin de la mémoire ouvrière et le triomphe du consumérisme global, il annonce peut-être la disparition du bourgeois, personnage hideux, ridicule peut-être, mais encore responsable du monde. Il traduirait alors l’émergence d’une hyperclasse de nouveaux riches, déliée de toute contrainte morale et contaminée par les mœurs du grand banditisme. Cet effacement simultané, s’il se confirmait, marquerait un véritable tournant historique et une catastrophe de grande ampleur.[/access]

*Photo : La Haine.

Halte à la chasse aux sorcières contre Clément Weill-Raynal !

weill raynal filippetti

Madame la ministre,
Je m’adresse à vous en votre qualité de ministre de tutelle de l’audiovisuel public. Depuis que vous avez pris vos fonctions, en mai 2012, vous avez fait de la défense de la liberté d’informer une priorité de l’action de votre ministère.  Mieux, vous ne vous limitez pas, en la matière, à des pétitions de principes, puisque vous allez, dans un proche avenir, défendre devant le parlement, une loi qui mettra, on l’espère, un terme définitif au flou législatif concernant la protection des sources des journalistes. À l’occasion d’affaires récentes, le gouvernement auquel vous appartenez a montré qu’il rompait avec une détestable tradition, celle de faire obstacle, par tous les moyens à sa disposition, à des révélations, par des organes de presse, de faits délictueux et moralement condamnables commis par des hommes au cœur du pouvoir.
C’est pourquoi vous ne pouvez rester insensible à la chasse aux sourcières menée, au sein de France Télévisions, contre notre confrère Clément Weill-Raynal, journaliste en charge des affaires de justice au sein de la rédaction nationale de France 3. Celui-ci fait actuellement l’objet d’une procédure disciplinaire diligentée contre lui par la direction de la chaîne, à la demande du syndicat SNJ-CGT de France 3. Son crime ? Avoir, le 5 avril dernier, filmé avec son téléphone portable ce maintenant fameux «  mur des cons » installé dans ses locaux par le Syndicat de la magistrature. Ces images ont été diffusées sur le site d’information Atlantico, provoquant dans le pays une émotion justifiée, et une réprobation non moins justifiée des pratiques de cette organisation syndicale de magistrats, classée à gauche. Nombre de vos collègues du gouvernement, y compris la Garde des Sceaux, ont condamné ce manquement à la réserve et à la dignité de la part de magistrats à qui la nation confie la charge de juger tout le monde, y compris les « cons » cloués au pilori par les syndicalistes du SM.
Aujourd’hui, c’est celui par qui le scandale est arrivé qu’un syndicat dont vous connaissez parfaitement le pouvoir de nuisance corporatiste veut faire payer le discrédit tombé sur une organisation idéologiquement proche. Le SNJ-CGT n’en est pas à une contradiction près. En effet, il accuse Clément Weill-Raynal d’avoir «  sali l’image de France 3 » en « volant des images » dans les locaux du SM, et en les laissant diffuser sur le web. Or, en 2008, ce même syndicat avait défendu avec la dernière énergie les journalistes de France3 soupçonné d’avoir volé des images de Nicolas Sarkozy tournées à son insu avant son entrée sur le plateau d’une émission de cette chaîne. L’enquête interne diligentée pour connaître les responsables de la fuite n’avait pas abouti : l’omerta imposée par la CGT avait rendu impossible la découverte des responsables. Avec Clément Weill-Raynal, ces nobles principes ne valent pas : tous les moyens sont bons pour abattre un journaliste réputé proche de la droite républicaine, y compris la délation, et l’appel à peine déguisé au licenciement.
Madame la ministre,
Vous avez fait la douloureuse expérience, au cours de votre vie politique, du sectarisme borné et destructeur de « camarades » qui ne veulent voir qu’une seule tête dans un parti se réclamant pourtant de la défense intransigeante des libertés publiques. Il avait suffi, en effet, que vous vous proclamiez « sioniste pro-palestinienne » pour que les Verts, auxquels vous avez appartenu jusqu’en 2006, jettent sur vous une fatwa équivalente à une mort politique. Vous avez quitté ce parti plutôt que de vous soumettre à ces pratiques néo-staliniennes.
Devant le mauvais procès qui est aujourd’hui intenté à Clément Weill-Raynal, il serait dramatique que la tutelle reste silencieuse. Cela ne vous ressemblerait pas.

*Photo : Capture d’écran France 3.

Subprimes 2, le retour

Il semble qu’un nombre substantiel de commentateurs de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise des subprimes » aient malencontreusement raté le premier épisode. Fort heureusement, l’administration du président Obama semble décidée à nous offrir une rediffusion en direct : en effet, dans le but tout à fait honorable d’aider les pauvres et de soutenir la croissance (du secteur immobilier), cette dernière est manifestement décidée à encourager – inciter ? – les banques à accorder des crédits immobiliers aux emprunteurs les plus fragiles (lire Zachary A. Goldfarb, Obama administration pushes banks to make home loans to people with weaker credit in The Washington Post, 3 avril 2013).
Nous avons donc : (1) une politique monétaire de la Federal Reserve qui est – vous me l’accorderez – particulière accommodante, (2) les créanciers des banques qui continuent, plus que jamais, à bénéficier de la garantie implicite du contribuable et (3), cerise sur le gâteau, le gouvernement des États-Unis qui pousse explicitement les ménages les moins fortunés à s’endetter pour devenir propriétaires de leur logement.
Certains d’entre nous peuvent avoir le sentiment d’avoir déjà vu ce film. Pourtant, cette fois-ci, c’est différent : ce deuxième épisode, réalisé par M. Obama, comporte quelques variations par rapport au premier qui était l’œuvre de MM. Clinton et Bush junior. En effet, il semble que les prêts en question ne seront pas garantis par Freddie Mac et Fannie Mae mais par leur grande sœur, la Federal Housing Administration ; c’est-à-dire par les contribuables américain – comme la première fois mais cette fois-ci, c’est officiel. Par ailleurs, les banques commerciales semblent avoir compris l’intrigue du premier épisode et demandent désormais des garanties du ministère de la justice. En d’autres termes, en cas de catastrophes, le gouvernement des États-Unis est prié de prendre ses responsabilités.
La folie, disait Einstein, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.

Egypte : Le Sinaï veut revenir sur la carte

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bedouins sinai egypte

Les Bédouins du Sinaï sont à bout de nerfs. Ils ont le sentiment d’être ignorés par le gouvernement. Cette fois, ils ont décidé de jouer la carte de la communication en médiatisant leur dernière réunion, histoire d’attirer l’attention des autorités du Caire et de redorer l’image du Sinaï à l’étranger.
Le 5 avril dernier, les représentants du demi-million d’« Arabes » issus du « peuple des tribus » (« bédouins » sonne légèrement péjoratif, en arabe, selon les principaux intéressés) se sont donc massés sous une vaste tente bigarrée, en face du monastère de Wadi Feran, à quelques dizaines de kilomètres du Mont Moïse et du monastère de Sainte-Catherine. Face aux montagnes rosées, les véhicules 4X4 rutilants se parquent près des tentes, les armes cachées derrière leurs vitres fumées. Avec leur tenue traditionnelle (keffiehs blancs ou à carreaux blancs et rouges) et leur refus de la mixité, les Bédouins reproduisent malgré eux tous les préjugés qui leur sont attachés.
Or, les tribus du Sinaï ne veulent justement plus de cette image d’Epinal. L’image que véhiculent les médias égyptiens les exaspère : ils seraient tous armés jusqu’aux dents, voire terroristes sur les bords, comme le laisseraient penser les attentats du début des années 2000 dans les stations balnéaires de la Mer rouge. Ils s’enrichiraient tous du trafic d’être humains (en tant que « passeurs » pour les Africains cherchant à entrer en Israël, ou intermédiaires dans les trafics d’organes, etc.), d’armes, de drogue (on cultive l’opium au Sinaï), et des marchandises vers Gaza. Et les membres du symposium de se justifier : « 90% de la population active n’a pas de travail, alors on se tourne vers la culture de la drogue » tout en niant toute sympathie pour les trafiquants d’êtres humains et les jihadistes.Les Frères Musulmans s’exprimant à la fin de la conférence ne suscitent d’ailleurs guère l’attention du public bédouin, signe de leur relative imperméabilité à l’islamisme du Caire.
Malgré l’instabilité du Sinaï – après la révolution qui a renversé Moubarak, la police égyptienne avait mis des mois avant de pouvoir revenir dans  la péninsule – la plupart des chefs bédouins se désolidarisent des enlèvements de touristes et autres attaques de commissariats. Récemment, des touristes ont été brièvement kidnappés pour obtenir la clémence du gouvernement envers des Bédouins emprisonnés. Pourtant, le credo général tient en une formule : l’action pacifique. Au cours de la conférence de presse, beaucoup suggèrent à demi-mot qu’ils étaient presque mieux lotis du temps de l’occupation israélienne. Des bédouins sont régulièrement tués dans des course-poursuites avec la police, et ne profitent d’aucune remise de peine, à la différence du reste des Égyptiens.
Dans toutes les bouches, on entend de vives critiques contre la marginalisation politique qu’impose le pouvoir cairote aux Bédouins. De leur point de vue, Moubarak et Morsi, le dictateur laïc et l’islamiste démocratique élu, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Ahmed El Herish, de la tribu qui contrôle la vallée de Wadi Feran, laisse transparaître sa rancœur : « Le ‘peuple du Nil’ (le reste des Egyptiens) nous considère comme des sauvages. Le gouvernement de Moubarak était injuste, et rien n’a changé depuis la révolution. »
Les gouverneurs locaux ne sont jamais issus de la population du Sinaï et le droit coutumier local ne dispose d’aucune reconnaissance légale, au point que les Bédouins envient les tribus… pakistanaises.
Mais le torchon brûle aussi sur le plan économique. Le peuple du Sinaï réclame une rente pour les activités sur son sol : usines, tourisme, gazoduc. Or, beaucoup de Bédouins n’ont pas de titres de propriété et la terre qu’ils occupent ne leur appartenait pas légalement. Nombreux sont ceux qui ne peuvent même pas acheter leur terre, car leurs parents n’ont jamais eu de papiers d’identité, ce qui les empêche de prouver leur nationalité égyptienne, l’achat de terre dans le Sinaï étant réservé aux ressortissants égyptiens depuis décembre dernier.
En pleine explosion démographique, la péninsule de 60 000 kilomètres carrés est considérée comme l’une des zones les plus pauvres d’Egypte – en dehors des stations balnéaires, qui n’embauchent pas de bédouins.
Ce ne sont pas les infrastructures et les équipements publics qui pallieront les inégalités sociales. À Wadi Feran, d’après El Herish, on manque de routes, d’écoles, et il n’y a que huit heures d’électricité par jour. On n’obtient du gaz que par la débrouille, en envoyant les enfants récupérer des bonbonnes pleines au bord de la route, si un camion est passé par là. Un peu partout dans le Sinaï, on ne capte aucun réseau téléphonique égyptien. Beaucoup d’habitants ont des cartes Sim jordaniennes, ou même israéliennes, ce qui leur paraît aberrant.
Faute d’implication de l’Etat, le système D local n’est pas près de s’arrêter…

*Photo : youtube, ahmedsharm2.

Nouvelles d’Allemagne : on se calme et on boit frais au bord de la Spree

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Le tumulte déclenché en France par le « Merkel bashing » déclenché dans une partie du PS n’a pas provoqué outre-Rhin les réactions exaltées auxquelles on aurait pu s’attendre. Lundi matin 29 avril, les principaux journaux allemands n’en faisaient qu’une mention succincte, préférant commenter la fin de la crise gouvernementale en Italie, et le programme électoral des « Grünen » proposant des augmentations d’impôts pour les riches et les classes moyennes. Quelques éditorialistes, cependant, s’inquiètent, plus sur la forme que sur le fond d’ailleurs, de l’image de père fouettard (ou plutôt de mère Tapedur) que la chancelière donne de son pays dans l’Europe qui souffre des plans d’austérité, imposés ou non par la troïka BCE, FMI, UE. Mais pour l’essentiel, cette agitation hexagonale « en touche une sans faire bouger l’autre » à  ceux de nos amis allemands qui n’ont pas oublié le temps où Jacques Chirac, le père de cette élégante formule, partageaient la tête de veau avec Helmut Kohl « Chez Yvonne » à Strasbourg.
Chez Merkel, on prend plutôt du bon côté cette posture agressive de la gauche socialiste envers la chancelière : celle-ci embarrasse plus le SPD que la droite dans le débat électoral pour les élections au Bundestag du 22 septembre prochain. Cela contraint les sociaux-démocrates à des contorsions rhétoriques pour donner l’impression de ne pas désavouer leurs camarades français sans se couper d’un électorat allemand qui ne veut plus financer les dettes des pays du « club med ». Ainsi, le président du groupe SPD au Bundestag critique, certes, la chancelière, mais c’est pour lui reprocher de profiter des réformes de Gerhard Schröder, alors que la droite n’avait pas osé les engager lorsqu’elle était au pouvoir dans les années 90. Pour le reste, il invite François Hollande à s’en inspirer et, comme cela, tout ira bien dans le meilleur des mondes franco-allemands possibles. En clair, il renvoie dans les cordes les Bartolone, Cambadélis et autres paléo-socialistes, qui espéraient engager dans leur croisade anti-Merkel les camarades allemands.
Steinmaier, qui fut ministre des affaires étrangères dans le premier cabinet Merkel, espère bien faire son retour au gouvernement à l’issue des élections de septembre. Il sait bien que, sauf retournement improbable de l’opinion, cela ne peut survenir que dans le cadre d’une grande coalition entre la CDU et le SPD, crédités, aux derniers sondages , de 40% des voix pour la première, et 27% pour le second. Le SPD serait alors le junior partner de la future coalition, avec une influence limitée sur la politique gouvernementale. La seule autre coalition possible, dans cette configuration, serait une alliance de la CDU et des Verts (14%), que ces derniers ont explicitement rejetée lors de leur congrès le week-end dernier. Il ne s’est pas trouvé une seule voix, dans le camp social-démocrate, pour soutenir sans conditions les partisans français d’une « confrontation démocratique » avec Angela Merkel. Ils préfèrent attaquer la chancelière sur son flirt poussé avec David Cameron, ostensiblement invité en famille au château de Meseberg, la résidence d’hôtes brandebourgeoise du gouvernement fédéral, un séjour auquel le couple présidentiel français n’a pas encore été convié…
François Hollande aurait tort, de surcroît, de penser que la rhétorique martiale de quelques hiérarques du PS pourrait lui servir dans le cadre de son « amicale tension » avec Berlin dans le style : « Écoute, Angela, si tu ne fais pas un effort, je ne pourrai plus les tenir… ». Il va donc être contraint à choisir une ligne contre une autre, ce qui lui est profondément désagréable, car il ne doit pas compter sur la moindre déviation de la chancelière de sa trajectoire. Quand une protestante est sûre de son bon droit, elle ne craint ni le pape, ni le diable.

*Photo : Kancelaria Premiera.

Mur des cons : informer ou punir, il faut choisir

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mur des cons weill raynal

« Le premier qui dit la vérité… ». On connaît la chanson et son refrain qui n’incite guère à la témérité. Dans l’affaire du « mur des cons », le coupable n’est pas un poète soviétique persécuté mais Clément Weill-Raynal, un journaliste de France 3 que son employeur s’apprête à sanctionner… pour avoir fait son travail ! Après le sermon du SNJ, qui nous amène à désespérer de l’action syndicale (si un syndicat refuse de défendre un membre de sa corporation, à quoi sert-il ?), la palme de la tartufferie revient à France 3.
La chaîne de télévision publique vient d’ouvrir une procédure disciplinaire à l’encontre de l’éditorialiste, avec menaces de lourdes sanctions et déclarations solennelles, le tout sur papier à en-tête. Car Weill-Raynal est coupable… d’avoir filmé une vérité qui dérange et ainsi montré ce que tout le monde savait. Qui peut bien ignorer que le Syndicat de la magistrature divise le monde en deux catégories : les belles âmes angéliques et les « cons » ? Pour comprendre le deux poids deux mesures de l’histoire, l’idéal est d’entendre le principal intéressé, victime d’un procès de Moscou en pleine dictature de la transparence. « Je suis tombé sur le « Mur des cons » le 3 avril dernier alors que je réalisais une interview de la présidente du Syndicat de la magistrature, Françoise Martres (…) Je ne pensais pas forcément [que ces images] pouvaient avoir un tel retentissement. C’est pourquoi je les ai montrées à un magistrat. Celui-ci m’en a demandé une copie. J’ai appris ensuite qu’il les avait transmises à Atlantico », explique-t-il à nos confrères d’Atlantico.  Quant aux faux dévots de la CGT-France 3 qui s’enthousiasment devant des images volées de Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy ou des enregistrements pirates de l’entourage de Liliane Bettencourt, ils inspirent cette réflexion désabusée à Weill-Raynal : « Je connais leurs pratiques et leur sectarisme, mais je suis tout de même sidéré. Ils m’accusent de manquement déontologique alors que je n’ai fait que mon travail. En réalité, il s’agit d’un prétexte pour demander ma tête. La CGT veut me punir d’avoir dénoncé un syndicat proche de ses orientations. »
Une fois n’est pas coutume, Libération apporte de l’eau au moulin du journaliste en citant une source anonyme au sein de la rédaction de France 3. Celle-ci évoque un Clément Weill-Raynal « engagé à droite de manière assez affichée » et « déontologiquement problématique » (mais ces deux expressions ne sont-elles pas synonymes ?). Libé ajoute qu’ « il est notamment controversé pour avoir mené la campagne contre Charles Enderlin » dans l’affaire Al-Dura – insinuant que le petit Mohamed ne serait pas mort sous les balles israéliennes. Un franc-tireur qui cherche des noises à l’un de ses confrères du service public en osant lever un lièvre déontologique, c’en était définitivement trop pour la CGT et France 3. Haro sur Weill-Raynal !
De son côté, plutôt que de jouer le jeu du syndicalisme old school – défendre un collègue en danger, même si on le soupçonne de désaccord idéologique – la CGT-France 3 a exhorté la direction à sévir. Quitte à entonner « Les copains d’abord » avec le Syndicat de la magistrature. Après tout, une lune de miel vaut bien un scalp…

*Photo : Capture d’écran Le Figaro.

Insécurité : Le droit contre le bon sens

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Dans les cités de Marseille, le déploiement des Compagnies républicaines de sécurité n’entrave que provisoirement et superficiellement  la bonne marche des affaires, et les stratégies commerciales d’élimination de la concurrence par coups de feu se poursuivent.
Chaque semaine, de jeunes dealers sensibles et défavorisés perdent la vie quand d’autres du même type, mais mieux armés, gagnent des marchés et, si les accidents de travail sont souvent mortels pour ceux qui commercent à la kalachnikov (car il existe ailleurs des gens qui achètent et vendent de la drogue pacifiquement et même amicalement), après tout, c’est le métier qui rentre, aussi vite qu’une balle dans la tête ou de l’argent facile.
On peut regretter que ces territoires soient perdus pour la République mais, perdus pour perdus, je m’habitue assez bien à l’idée que les nuisibles dangereux qui y règnent sans partage s’éliminent les uns les autres et pratiquent une sélection naturelle qui rappelle la guerre du feu, pratiquement en famille, quasiment entre cousins.[access capability= »lire_inedits »] On peut comprendre l’exaspération des voisins, jamais à l’abri d’une balle perdue, et le désarroi des mères de ces victimes tombées sous le coup de la loi du plus fort dans ce Far-West sans shérif où la cavalerie n’a pas le droit de tirer. Voilées et en larmes, elles semblent réaliser que ces « jeunes sans repères » ont désespérément besoin de police et de prison, demandent face caméra au Journal télévisé que l’ordre républicain vienne sauver leurs enfants d’une mort probable et, dans une surenchère sécuritaire qui rappelle les heures les plus sombres du sarkozysme, certaines demandent même que l’on envoie l’armée.
Vu de ma campagne, où même le deal est cordial, je pourrais m’en laver les mains et compter les morts, mais je compatis et me joins à leur requête. Je verrais bien des paras à qui on aurait donné carte blanche pour un remake de la bataille d’Alger dans les cités marseillaises parce que la racaille ultra-violente mérite d’être punie par principe et parce que la violence ne s’arrête pas aux portes de ces cités que l’on appelle encore des ghettos, malgré les milliards déversés dans les ZEP et les ZUP en rénovation urbaine et en subventions aux « grands frères ». Le ré-ensauvagement s’étend partout et, à Marseille comme ailleurs, on tue aussi des commerçants innocents. On peut  rêver d’un bon ménage de printemps au kärcher mais au réveil, dans ce monde où même la droite devient droit-de-l’hommiste et humaniste, on ne répond pas à la violence par la violence. Pour notre ministre de la Justice, qui ne croit pas aux vertus de la répression, on ne doit même plus répondre à la violence par la prison. Du coup, on ne répond plus du tout.
Décidée à revenir sur les progrès pourtant modérés du précédent gouvernement, ou du moins ce qu’il en est resté après leur passage par le Conseil constitutionnel, Christiane Taubira veut remettre en cause les lois sur les peines-plancher, la rétention de sûreté ou les jurés populaires. À l’emprisonnement, elle préfère les peines alternatives qui font rire les racailles et la réinsertion qui prend les voleurs par la main et les violeurs par les bons sentiments. Tout ce qui devait forcer les juges, sourds aux attentes du peuple, à avoir la main un peu moins légère est abandonné, et une mesure qui prévoit de rendre automatique les remises de peines est annoncée. Parce que les prisons sont surpeuplées, depuis le précédent garde des Sceaux, les peines courtes sont rarement effectuées. On peut difficilement imaginer pire réponse pénale que cette absence de punition, que cette montagne de dossiers accumulés lors d’un parcours judiciaire long et coûteux qui accouche d’aussi inoffensives souris. Cette mesure absurde qui a répandu un sentiment d’impunité fait aujourd’hui exploser les chiffres de la délinquance et de la criminalité car l’impunité des uns, c’est l’insécurité des autres. Cette insécurité est partout grandissante et, quand un journaliste sort de l’ombre pour le faire savoir, chiffres à l’appui, les médias mettent leurs œillères et, de Canal+ jusque chez Ruquier, les imbéciles − et les malhonnêtes aussi − ignorent la lune pour regarder le doigt, se demandent de quel droit il se lève et à qui tout cela profite[1. À la matinale de Canal+ où il était question de La France Orange mécanique, en l’absence bien sûr de son auteur, Laurent Obertone, une journaliste a eu cette phrase : « Le problème avec ce livre, c’est que les gens le lisent. »]. Pour ceux qui vivent loin des barbares, un seul danger nous menace : la montée du populisme.
Dans la plupart des faits divers qui remuent et révoltent le pays en profondeur, les auteurs sont « très défavorablement connus des services de police ». Nous finissons donc par comprendre que nous n’avons pas un problème de police, que les malfaiteurs sont identifiés, repérés et souvent arrêtés. S’ils récidivent, c’est bien parce qu’on les relâche. Alors que fait la justice ? Nous sommes nombreux à nous le demander et à n’y rien comprendre. La loi est complexe, les droits s’opposent et les situations sont toujours différentes, mais l’interprétation d’un texte et la sentence d’un juge devraient relever d’un bon sens communément admis, prendre le parti des innocents et rechercher l’intérêt général.
Le droit est censé nous protéger de l’arbitraire, pas de la justice. On a souvent l’impression qu’une corporation dont les décisions sont interdites de commentaires pratique un droit hors-sol, affranchi du réel. Quand les délinquants règnent sur leur quartier, qu’ils soient condamnés ou pas, et que leurs victimes rasent les murs ou déménagent par peur des représailles, il faut bien constater que le droit a interdit ce que commandait le bon sens et que son application produit de l’injustice.
Je propose un exemple parmi les moins dramatiques. La loi est la même pour tous, et celle qui prévoit de sanctionner les mineurs coupables de vol interdit leur maintien en détention. Ainsi, les collégiens qui piquent une fois ou deux dans un supermarché sont, après un passage au commissariat, remis à leurs parents, et la réprimande semble suffire aux enfants bien élevés. Mais pour les enfants roms pickpockets qui agissent quotidiennement dans le métro, la punition est la même. Le sentiment d’impunité qui naît de ces défaillances, à un âge où l’on a tant besoin d’apprécier les limites du monde, mène au crime. Que faut-il faire ? Des lois d’exception pour les Roms, autrement dit des lois raciales ? La fermeture de nos frontières aux populations notoirement délinquantes ? Le droit et la tradition républicaine nous interdisent l’une et l’autre de ces solutions. Ainsi le crime paie et les perdants sont les citoyens honnêtes qui contribuent à financer un système qui ne les protège pas. Tout cela finit par donner envie de jeter le bébé de la « démocratie » avec l’eau de « l’État de droit ».
Il y a une troisième voie : des juges capables d’interpréter la loi (car l’esprit de la loi, c’est toujours la recherche d’un ordre juste), jusqu’à la tordre pour redresser nos opinions à son endroit et satisfaire notre besoin de justice, quitte à faire brailler la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat de la magistrature, la Cour européenne des droits de l’homme et le cortège habituel des indignés.
Sans cela, les plus républicains et les plus démocrates d’entre nous, ceux qui vomissent les fanfarons et les hâbleurs presque autant que les tièdes, finiront par regarder avec complaisance les autocrates les plus mégalomanes, les plus provocateurs, les plus dingues, pourvu qu’ils défendent leur peuple sans crainte de fâcher les belles âmes d’Europe ou d’ailleurs. L’impuissance de notre État à faire régner la justice, entravé par tant de contre-pouvoirs non élus, finira par nous donner des envies de Victor Orban, d’Hugo Chavez ou du premier populiste venu capable d’avancer malgré les obstacles. Que vaut la liberté de la presse quand on n’a plus celle de prendre le RER la nuit tombée ? Que pèsent, dans la balance qui détermine nos choix politiques, des déclarations antisémites pour celui qui voit son monde régresser dans la violence et la sauvagerie ? De moins en moins lourd, j’en ai peur. Et si notre belle démocratie, complexe et raffinée à l’extrême, fruit de tant d’histoire, phare du monde civilisé, se révèle durablement incapable de nous protéger des invasions barbares et des insécurités croissantes, nous finirons par accueillir un populiste aux mains libres. Alors, même ceux qui n’aiment pas ses manières finiront par se demander si Marine Le Pen, qui a longtemps été un problème, n’est pas en train de devenir la solution.[/access]

*Photo : paral_lax <°)><.

Lourdez les mendiants !

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L’acte administratif est entré en vigueur le lundi 1er avril mais n’a rien d’un canular. Pour la troisième fois depuis 2009, le maire UMP de Lourdes Jean-Pierre Artiganave a pris un arrêté « anti-mendicité » pour lutter contre le grand nombre de mendiants dans la ville mariale, particulièrement autour de la zone des Sanctuaires. Le message est clair, il interdit  « toutes occupations abusives et prolongées des rues, accompagnées ou non de sollicitations ou quêtes à l’égard des passants, lorsqu’elles sont de nature à entraver la libre circulation des personnes (…) ou à porter atteinte au bon ordre et à la tranquillité public » et proscrit également « la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation ».
Remis à l’honneur sous le mandat de Nicolas Sarkozy, les arrêtés anti-mendicité permettent aux policiers, dans un périmètre restreint et pour une durée limitée, d’arrêter et de verbaliser les mendiants. Symboles extrêmement forts d’un quinquennat où l’on opposait misère et opulence comme vice et vertu, les arrêtés anti-mendicité se sont multipliés alors que depuis l’entrée en vigueur du nouveau code pénal, en 1994, le vagabondage et la mendicité ne sont plus des délits. Mais les maires ont pris le relais du code pénal et usent de leur pouvoir de police qu’ils justifient en invoquant la tranquillité et la santé publique. Jean-Pierre Artiganave est de ceux-là.
En matière délictuelle ou criminelle, on prête rarement aux riches et le droit est bien plus habile à défendre l’évadé fiscal intégré dans la société que l’exclu social qui mendie ou rapine pour survivre. Les temps changent. Il fut une époque où l’on célébrait le pauvre qui incarnait d’une certaine façon la figure christique. La rédemption ne prenait pas place dans le travail mais dans l’aide aux nécessiteux et il existait ainsi des formes traditionnelles de solidarité que l’on peine à retrouver aujourd’hui. La laïcisation a peut-être indirectement joué un rôle dans la fustigation du pauvre en retirant l’image du Christ souffrant et en la remplaçant par le produit de circonstances dont le malheureux devenait en partie responsable. Il y a depuis, des bons pauvres, ceux que l’on n’entend pas, que l’on ne sent pas, que l’on ne voit pas. Et puis les mauvais pauvres, ceux qui n’ont même pas l’étoffe pour se cacher mais qui dérangent parce qu’ils font écran à la libre circulation en polluant les chemins où passent les saltimbanques et leurs marchandises.
Que le monde contemporain ait abandonné ses accents d’indulgence hérités des temps anciens est une chose. Mais que certains lieux qui tirent leur prestige et leur attractivité de la grande histoire de la charité se mettent à écraser le pauvre, le faible et l’étranger relève du scandale. Lourdes accueille chaque année 6 millions de pèlerins ou visiteurs venus du monde entier. Parmi eux, les affligés, les pauvres, les malheureux, les malades qui invitent chacun à la compassion et à la bienveillance. Ils sont la raison d’être de ce sanctuaire et la ville en tire des bénéfices financiers absolument colossaux. Et voilà maintenant qu’il faudrait l’argent du beurre sans le beurre qui tache…
Voilà aussi qu’aux endroits qui se réclament de caractère surnaturel et divin, on en vient à interdire la plus belle des prières. Celle qui, dans une véritable humilité, vient demander un geste de solidarité à l’ensemble des fidèles unis par leur appartenance au corps mystique, cette doctrine que saint Paul a si bien exposée dans son épître aux Corinthiens: « Il y a plusieurs membres et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; ni la tête dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont plus nécessaires ».
On savait le peu d’appétence de la droite actuelle à l’endroit des classes indigentes. Mais on ignorait qu’en plus d’inciter les riches à partir, elle ordonnait aux pauvres de quitter les derniers lieux où on les considère encore. 

*Photo : rdes.

En attendant l’invasion de l’Allemagne, guerre franco-française au PS

Ça avait commencé comme une banale cacophonie, socialiste, puis enflé démesurément à la façon d’un couac gouvernemental majeur, il était donc écrit que la bulle germanophobo-socialiste allait exploser en plein vol telle la cote de confiance d’Harlem Désir à Matignon (J’aurais pu écrire « telle la cote de confiance dans l’opinion d’un syndicat de magistrats incorruptibles généralement classé à gauche » mais nous sommes en plein bouclage du magazine et on me gourmandera si je gaspille mon énergie à faire des digressions quand il y a le feu au lac) .
Revenons donc à notre bulle socialiste putativement explosive, t’as qu’à voir. Il s’agit bien sûr de celle excommuniant Angela Merkel, assez malhabilement dissimulée au fin fond d’un projet de texte dont personne d’humain n’aurait soupçonné l’existence, si n’était ce fameux scud inclus en bonus track, lequel, rappelons-le, pointe – sans casque – « l’intransigeance égoïste » de Dame Merkel, amabilité qui a valu à ses auteurs d’être publiés au JO du soir, sans même avoir à faire intervenir leurs honorables correspondants Boulevard Blanqui.
On connaît la suite, grosse colère de MM. Moscovici et Sapin à ma gauche et de MM. Barnier et Juppé à ma droite. Puis très grosse colère d’un distingué germanophone faisant fonction de premier ministre. Laquelle fut assortie de moult déclarations supposées rassurer Angela et de sauvages coups de ciseaux dans le projet de texte ; lequel se trouve désormais édulcoré, comme le dit l’AFP, ce qui prouve que quand ils ne parlent pas de la Manif pour Tous, nos journalistes savent encore manier la litote…
En conséquence de quoi le coordinateur du texte autrefois belligène Jean-Christophe Cambadélis y est allé lui aussi de sa grosse colère (et croyez-moi, il sait faire) en exigeant  des têtes ce matin sur LCI : « Ce brouillon ne devait pas se retrouver dans la presse et si nous retrouvons celui qui a fourni ce texte à la presse, je demanderai qu’il soit suspendu du Parti socialiste.»
Quoi ?? !! Ai-je bien lu ce que j’ai écrit, c’est l’artisan de la sainte transparence que Jean-Cricri veut punir ? Décidément, comme l’écrivait circa 1993 l’aimable Martin Veyron à propos d’autre chose, la gauche perd les pédales, et pas seulement à France 3.
Mais où est donc mon Camba d’antan ? Celui avec qui j’ai maintes fois dialogué confraternellement à la barre de fer est visiblement sorti de ce corps, sans quoi il aurait exigé une seule tête, celle de celui qui a émasculé son texte. Exiger la suspension immédiate de Jean-Marc, ça aurait eu quand même plus d’allure, et en plus, pour une fois, ce malheureux Camba à qui tout échappe désormais aurait pu voir son vœu rapidement exaucé…

Le premier procès pour racisme anti-Blancs n’a pas eu lieu

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racisme-anti-blanc

Le premier procès pour « racisme anti-Blancs », tenu en l’absence de la victime, vendredi 26 avril, devant la 13e Chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris, s’est arrêté au plus mauvais moment : quand il aurait pu vraiment commencer. Tant qu’à juger des motivations racistes du prévenu, un jeune homme de 28 ans qui comparaissait libre, cuisinier de métier, condamné à sept reprises pour des délits, la cour et les avocats de la partie civile et de la défense auraient pu aller « au fond », comme disent les juristes. Au fond du sujet. Un procès d’assises l’aurait sans doute permis, des psychologues auraient été cités à charge et à décharge pour éclairer le jury sur la personnalité de l’accusé. Ce dernier a d’ailleurs échappé de peu aux assises, a indiqué la procureur, agitant cette menace a posteriori, le chef  d’accusation de tentative de meurtre n’ayant pas été retenu. La magistrate a requis quatre ans ferme, dont un avec sursis et mise à l’épreuve.
Au terme de l’audience, une question demeure irrésolue : pourquoi Arnaud D., un Blanc, a-t-il frappé Térence C., au motif, comprend-on, que celui-ci était blanc, motif que le coauteur des coups – son complice n’a pu être identifié – réfute  ?
Ni les parties civiles, ni la défense n’ont jugé utile d’interroger l’accusé, né à Montreuil, sur l’origine de son nom, à consonance maghrébine, probablement kabyle. Elles n’y avaient pas intérêt, ont-elles reconnu à demi-mot entre deux audiences. Les deux avocats de la victime, dont l’un représentait la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) ne souhaitaient pas politiser un cas déjà suffisamment lourd de sens. Le comment, d’accord, pour le pourquoi, on repassera.
Seules les origines de la victime, du fait même de l’infraction jugée, devaient être prises en compte, non celles de ses agresseurs. Quant au défenseur, il était dans son rôle. Questionner le « pedigree » de son client risquait de le mener sur la pente glissante du sentiment d’appartenance, dont on sait qu’il peut être confus, a fortiori chez un « Blanc » vivant dans un environnement qui ne l’est pas majoritairement. Tout le monde sembla donc rassuré quand il fut précisé que les parents d’Arnaud D. se prénommaient Alain et Murielle.
Les faits : le 12 septembre 2010, vers 6 heures du matin, Arnaud D. se trouve sur un quai de la station de métro Strasbourg-Saint-Denis, à Paris, en compagnie d’un autre homme. Ils rentrent d’une soirée arrosée, se sont connus à cette occasion, raconte le prévenu, qui dit ignorer l’identité du second. Tout aurait commencé par une vague histoire de cigarette entre l’ami d’un soir d’Arnaud D. et Térence C., une vingtaine d’années, vendeur dans le prêt-à-porter, également présent sur le quai. L’ami aurait traité Térence C. de « sale Français », a rapporté la victime aux enquêteurs.
L’altercation reprend à trois stations de là, sur un quai de RER, gare du Nord. Arnaud D. et son acolyte y croisent à nouveau Térence C. – ils étaient à sa recherche, soupçonnent les parties civiles. L’acolyte attaque Térence C., lui donne des coups de poing. Celui-ci parvient à immobiliser son agresseur. C’est à ce moment-là qu’intervient Arnaud D., dans le dos de la victime. Il la frappe de ses poings, lui entaille la joue gauche au moyen d’un tesson de bouteille ou d’un couteau – d’« un tesson d’un flash de Cognac que j’avais dans la poche », explique le prévenu sans convaincre –, « sur quinze centimètres de long », selon le rapport d’enquête.
Une femme tente de s’interposer, en vain. Deux témoins passifs de la scène, agents de la RATP, absents à l’audience – la défense met en doute le sérieux de leurs témoignages –, ont affirmé que ces violences étaient accompagnées d’insultes : « Sale Français », « sale blanc-bec », « sale Blanc, « sale gaouri » (terme dépréciatif en argot maghrébin, désignant un Français ou plus généralement un étranger). Arnaud D. dit n’en avoir proféré aucune : « J’ai jamais entendu « gaouri », je ne sais pas ce que ça veut dire. » Le président de la cour : « Ça veut dire « sale Français ». »
L’agression a été filmée, sans le son, par des caméras de vidéo-surveillance. Le complice d’Arnaud D. apparaît sur ces images muettes comme étant un Noir ou un métis. N’ayant pas été identifié, il a échappé à la justice. Un début de bande est diffusé au tribunal, mais le président met fin à son déroulé, la touche « avance rapide » ne fonctionnant pas. Ce 12 septembre 2010, Arnaud D. est vêtu d’un pantalon noir, d’un sweat rouge et porte une chaînette au cou. Il a le crâne ras. Ras, comme vendredi à l’audience, à laquelle il s’est présenté en blazer gris, chemise noire et cravate lilas pâle. Grand, sec, il dit le minimum, affirme qu’il ne peut pas être raciste, « toutes mes copines sont noires ou métisses ». Lors de l’instruction, niant dans un premier temps être la personne que les images désignent, il l’a d’abord dépeinte comme de « type arabe », avant d’admettre sa participation à l’agression.
Les insultes qu’il aurait proférées durant l’agression lui valent la circonstance aggravante de racisme, conformément à l’article 132-76 du Code pénal qui établit cette circonstance dès lors que l’infraction est commise « à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. » Me Grégoire Etrillard, l’avocat d’Arnaud D., a demandé à la cour de transmettre une Question Prioritaire de Constitutionnalité au Conseil constitutionnel, afin qu’il se prononce sur cette disposition pénale, qu’il trouve floue. En effet, s’étonne-t-il, comment un individu mêlé à une agression au cours de laquelle des propos racistes sont prononcées, pourrait-il en être tenu responsable alors qu’il ne les a pas tenus ?
Sur leur banc, Me Pierre Combles de Nayves, le conseil de la victime, et son confrère Me Mario-Pierre Stasi, plaidant au nom de la Licra, soupirent et s’étranglent en silence. Pas pour longtemps. Me Stasi rappelle que, selon la loi, « le complice (d’une agression) encourt toutes les circonstances aggravantes ». S’ensuit un échange sur un cas, pas que d’école : des violences racistes commises en réunion par des skinheads. Me Etrillard admet qu’en cette circonstance, aucun des agresseurs ne peut se désolidariser pénalement de l’infraction.
Le 26 octobre 2012, Térence C. ne s’était pas présenté à une première audience parce qu’il suivait une formation professionnelle de « trois mois dans la région lilloise ». La tenue du procès avait été reportée. « Je regrette l’absence de Monsieur C. Il n’est pas un héros, c’est un homme comme vous et moi. C’est toujours difficile d’avoir été agressé. Il a été licencié ce matin », a argumenté Me Combles de Nayves pour expliquer la nouvelle défection de son client.
L’accusé a énuméré ses états de service dans la restauration, CAP de cuisine, commis, demi-chef de partie, chef de partie, second de cuisine, un passage « chez Dalloyau », une succession de « CDI ». Il lui arrive de porter sur lui des couteaux de travail, des armes aux yeux de la loi. Une personnalité complexe, dit-on banalement pour caractériser pareil individu. En refusant, par crainte de récupération politique, de fouiller la personnalité de l’accusé, la partie civile s’est peut-être privé de la preuve sinon matérielle du moins morale qui lui aurait permis de le confondre. Verdict le 21 juin.

*Photo : kynan tait.

Racaille : l’avenir du bourgeois ?

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racaille lumpen banlieue

racaille lumpen banlieue

Dans la quête éperdue du bon sujet révolutionnaire, certains théoriciens ont élu un nouveau héros : le « jeune de banlieue », d’origine maghrébine ou africaine. Situé à la périphérie de nos villes, se baptisant lui-même du grand mot de « racaille » (« caillera », en verlan), il conjoindrait deux grands récits : celui des classes laborieuses et celui de la décolonisation. Il concrétiserait l’alliance de l’insurrection ouvrière et du combat anti-impérialiste. Rimbaud, pendant la Commune de 1871, prônait déjà l’« encrapulement ».
La fascination du mauvais garçon dans l’extrême gauche (mais aussi dans le show-biz, y compris à Hollywood, gangrené par ses liens avec la Mafia) n’est pas nouvelle : Jean Genet n’a cessé de chanter les charmes du beau voyou et du criminel ténébreux. Herbert Marcuse, dans les années 1960, célébrait les marginaux, les drogués comme des rebelles dressés contre la répression des instincts et le détournement des potentialités humaines. Tous ces « groupes catalyseurs », étudiants, émigrés, chômeurs, squatteurs, artistes en marge étaient seuls à même de retrouver une combativité perdue par un prolétariat embourgeoisé. À cet égard, les émeutes de 2005 furent saluées par le groupe de Tarnac, rassemblé autour de Julien Coupat, comme le fer de lance de « l’insurrection qui vient »[1. L’Insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.] et interprétées comme une réplique des luttes anti-coloniales sur le territoire de la Métropole, prélude à la guerre civile généralisée. Tout ce qui blesse, heurte le système capitaliste réjouit ces activistes, possédés par un rêve néronien de grand ensauvagement, d’incendies gigantesques, de krachs économiques et boursiers. Les bandes de jeunes et de très jeunes qui brûlent, détruisent, dévalisent sans revendications sont bien les porteurs d’une étape nouvelle de l’Histoire. Leur mutisme, éloquent, signifie qu’aucune langue ne peut assouvir leur rage, leur volonté d’en finir avec ce vieux monde. Si l’on devait écrire une histoire du snobisme contemporain, elle connaîtrait là, dans l’éloge des « lascars » blacks-blancs-beurs exonérés de toute responsabilité par leur statut de victimes post-coloniales, sa dernière métamorphose.[access capability= »lire_inedits »]
La première définition de la « racaille » a été fournie, il y a plus d’un siècle et demi, dans le Manifeste communiste (1848) par Marx et Engels : « Le lumpenproletariat [terme emprunté à l’allemand lumpen, qui veut dire « haillon »], éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs est incapable de mener une lutte politique organisée ; son instabilité morale, son penchant pour l’aventure permettent à la bourgeoisie d’utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. » On peut aujourd’hui compléter cette analyse : les émeutiers occasionnels des cités, si déshérités soient-ils – le taux de chômage y monte jusqu’à 40 % –, sont d’abord les enfants de la télévision et du supermarché. Car la « racaille » – qui ne doit pas être confondue avec les islamistes, même si des contacts peuvent être tissés avec les barbus lors des séjours en prison, ni avec la jeunesse laborieuse des quartiers – prolifère sur la disparition de la culture ouvrière en Europe : elle est l’image inversée des vertus prolétariennes, comme le verlan est l’envers de la langue normale, désarticulée pour n’être pas comprise de tous, suscitant un faux effet de familiarité. À l’éradication de la pauvreté, aux luttes syndicales, aux causes humanitaires, ces jeunes délinquants préfèrent l’allégeance au chef de bande, le mépris du bien commun, la mise en coupe réglée des immeubles, la fidélité au territoire, devenu un village gaulois à défendre contre l’intrusion des tiers ou d’autres gangs. Le souci du « bizness », trafic d’armes, de drogues, de voitures, de femmes, l’emporte sur toute autre chose. Ces casseurs, lointaines réminiscences des « Apaches » qui terrorisaient les beaux quartiers du début du xxe siècle, ne dessinent pas dans leur insurrection les contours d’un monde plus fraternel : ce sont les apôtres agressifs du consumérisme triomphant[2. Je renvoie à mes analyses sur le sujet dans Misère de la prospérité (Grasset, 2002) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006). Voir également l’excellent roman de Morgan Sportès : Tout, tout de suite (Fayard, 2011) sur l’affaire Ilan Halimi.].
Ils sont la rencontre de Tony Montana et du centre commercial[3. Tony Montana, joué par Al Pacino dans le remake de Scarface, de Brian de Palma, en 1983, est une petite frappe qui s’élève par le meurtre et la ruse au rang de chef. Scarface a longtemps été un film culte dans les banlieues.]. Ils incarnent, dans leur brutalité, le grand rêve de nos sociétés : l’avidité, l’impatience, la toute-puissance. D’où notre indulgence mêlée d’effroi à leur égard. Ce sont, comme nous, des consommateurs insatiables, fascinés par les signes extérieurs de richesse, belles voitures, montres de luxe, créatures de rêve, vêtements griffés, marques, etc. Eux aussi veulent « tout, tout de suite », « vivre sans temps mort et jouir sans entraves », selon l’affligeant slogan situationniste. Ces vandales sont les meilleurs propagateurs de la marchandise qui est leur vrai dieu. On comprend l’attirance de l’intellectuel ou du cinéaste de gauche pour cette pègre. Le civilisé, contraint et coincé, louche avec envie sur la belle énergie du barbare, de la brute blonde, brune ou noire. En général, le show-biz est la caisse de résonance de tous les clichés en cours, il incarne la bêtise narcissique de chacun excusée et amplifiée par la célébrité. On se souvient, par ailleurs, que notre intelligentsia progressiste s’est pâmée, depuis un siècle, devant le marquis de Sade, l’a élu prophète de l’amour et de la délicatesse pour mieux gommer son apologie du crime de masse. En littérature, au cinéma, le truand, le tueur ont toujours joui de l’aura du réfractaire dressé contre le système (voyez hier
Pierre Goldman, porté par un talent hors du commun ou encore Carlos, psychopathe verbeux et vaniteux). La crapule suscite la sympathie, surtout quand elle prend les atours du rebelle victime de la répression policière. L’alliance de la brutalité et de la cupidité ravit celui qui doit payer pour acheter et se soumettre, dans la vie quotidienne, aux procédures de l’échange et de la civilité.
Pouvoir tabasser celui ou celle qui ont osé vous fixer dans les yeux ou dont la tête ne vous revient pas, humilier plus faible que soi, s’approprier les femmes que l’on désire sans leur demander leur avis, les traiter à loisir de « putes », de « salopes » est le rêve secret de l’homme ordinaire (d’ores et déjà, dans certains transports parisiens, l’insulte gratuite est devenue la norme, et ceux qui réclament le respect en permanence ne respectent personne). Le caïd ne se laisse arrêter par aucun tabou, aucune loi morale : il agit en homme souverain qui impose son désir, régente et contrôle la circulation des femmes, prend ce qui lui plaît, tabasse, torture, voire tue qui s’oppose à lui. Il règne par « l’ultra-violence » (Malek Boutih), la peur, la cruauté, la torture, l’intimidation, la rapine, la menace : agressions répétées contre les conducteurs de bus, de métro, de RER, les pompiers, les ouvriers des chantiers, tabassés, menacés quand ils dérangent les plans des dealers, mais aussi les médecins, qui désertent, les postiers, qui ne distribuent plus les colis. Toute présence prolétarienne ou publique est ressentie comme une intrusion. Les lois communes ne sont pas faites pour lui, mais pour les sous-hommes, les « Gaulois », comme il les appelle avec mépris, les Français de souche. C’est par sa violence, son affiliation au grand banditisme que le lumpen, « cette lie d’individus corrompus de toutes les classes » (Engels, 1870), adonné à l’exploitation et au contrôle des populations immigrées, fascine sociologues, comédiens, journalistes et certains philosophes (voyez la réhabilitation qu’en fait un Jacques Rancière). C’est le cas de dire avec Hannah Arendt, à propos de la montée du nazisme : « La haute société tombe amoureuse de ses propres bas-fonds. »
Mais la nouveauté de cette culture, c’est qu’elle a quitté l’espace confiné des quartiers sensibles pour essaimer dans la société et devenir le langage commun des adolescents, toutes classes sociales confondues. Le « sauvageon », comme l’avait bien nommé Jean-Pierre Chevènement, au grand dam des bien-pensants de l’époque, est celui qui ne reconnaît pas la loi ni les institutions de la République : être d’exception, il échappe à l’éthique courante, à la culpabilité, n’obéit qu’aux codes de l’honneur de son groupe.  Ces jeunes hommes encapuchonnés à la manière des familiers de l’Inquisition ou des membres du Ku Klux Klan, avec leur démarche chaloupée, ont su créer un univers propre, calqué sur les ghettos nord-américains et, surtout, une langue syncopée avec, ici ou là, de belles inventions, exactement comme le Parti communiste avait façonné une « langue ouvrière » dont Georges Marchais fut l’un des derniers locuteurs, avec une gouaille et des intonations populaires qui constituaient son code de reconnaissance face aux partis bourgeois. Ce nouvel idiome, porté par le rap et le hip-hop, se caractérise entre autres choses par la banalisation de l’insulte, devenue courante dans les conversations entre lycéens : on se traite d’« enculé », de « fils de pute », de « pétasse » avec une désinvolture qui laisse coi. Sans compter les pauvres mères qu’on « nique » à tour de bras, si j’ose dire et sans compter. On décèlerait sans peine dans ces apostrophes une sorte d’inquiétude généalogique fréquente chez les déracinés : ils ne savent pas d’où ils viennent, qui est leur père et donc leur patrie. Un « fils de pute », fruit d’amours anonymes, n’est l’enfant de personne, un bâtard procréé par une chienne, pour filer la métaphore. Si ta mère n’est qu’une traînée qui couche à droite et à gauche, tu es toi-même le fruit du hasard, un être fortuit qui n’est pas sûr de ses ancêtres et donc de sa place dans la société. Quant à l’apostrophe « enculé », elle stigmatise évidemment la passivité de l’homme réduit à l’état de femelle offerte : rappelons que, dans la Rome antique, seul le maître avait le droit de sodomiser ses esclaves ; l’inverse, considéré comme un renversement dramatique des hiérarchies, eût été puni de mort. L’on sait combien l’homosexualité est mal considérée dans certaines banlieues, et contrainte de se vivre dans la clandestinité sous peine des pires représailles. Au-delà du pittoresque argotique, ce genre d’énoncés constitue un pidgin de ghetto, destiné à casser le sens des mots, à isoler les locuteurs. Le champ de l’invective, il est vrai, est étroit : le furieux a peu d’expressions à sa disposition et nous ne sommes pas tous des capitaines Haddock capables de varier à l’infini leurs fulminations. La force d’une injure, exutoire indispensable, c’est sa rareté. Devenue machinale, elle s’émousse, trahit un mépris spontané de l’autre et de soi-même qui est préoccupant : au commencement est la haine. Sur un autre plan, l’usage du mot « fuck » dans les films nord-américains est devenu aussi commun que « Passe-moi le sel… » (en réalité, bien plus) et traduit, là aussi, une vertigineuse paupérisation du langage.
Freud dit quelque part que le premier homme capable de lancer une insulte à la place d’une pierre a inventé la civilisation. C’est une vue désormais trop optimiste : l’imprécation précède en général les coups et les accompagne. Quand les relations humaines se résument à l’anathème permanent et ne sont plus apaisées par la politesse, la civilité, la société bascule dans une autre dimension. Si la routinisation de l’outrage n’était que l’apanage des gouapes et des vauriens, elle resterait bornée à un petit groupe, comme jadis l’argot des charretiers, des « poissardes ». Mais elle contamine toutes les strates de la société, jusque dans la jeunesse dorée et aux plus hautes sphères de l’État : on se souvient du malheureux « Casse-toi, pauvre con ! » du président Sarkozy, lui-même propagateur de l’inculture triomphante (voir ses diatribes contre La Princesse de Clèves).
Il y a dans cette mouvance racaille un tempo musical, physique, sémantique qui entre en résonance avec la mentalité hédoniste. C’est là l’inquiétant : quand les élites se mettent à parler comme la canaille, la société devient une seule plèbe, du haut en bas unie par un même état d’esprit, une même vulgarité qui contamine les rapports humains et précipite les nations dans une faillite morale. Nous vivons ce moment historique très particulier où la culture des voyous et des mafias − rapine, cupidité, sauvagerie − devient le modèle possible des hautes classes (voyez la Russie ou les narco-trafiquants sud-américains). Le type humain idéal, aujourd’hui, c’est la conjonction de la célébrité et de la fortune, quel que soit le moyen dont on les a acquises : le mauvais garçon l’emporte sur l’honnête homme. La libération des mœurs s’appuyait sur une vision optimiste de l’être humain. Nos convoitises sont bonnes par nature et rien ne devrait les limiter. Il nous faut déchanter : la ruse de la raison, pour Hegel, consistait à réaliser des fins sublimes à travers des passions bestiales. La ruse de la modernité, c’est de créer des situations bestiales à travers des pulsions réputées sublimes. Nous habillons d’angélisme libertaire une société violente et dure. L’adoucissement des mœurs chanté par Tocqueville semble s’inverser. De même qu’en économie, la libéralisation de la finance a entraîné un surcroît d’avidité et d’inégalités – il existe une racaille en col blanc, une racaille des beaux quartiers −, l’hédonisme contemporain, en réclamant la libération de tous les instincts, a aussi libéré la violence, la vindicte, la cruauté entre les sexes. L’individualisme démocratique croise la nouvelle délinquance qui lui ouvre la possibilité d’en finir avec les derniers tabous, les derniers freins : il triomphe sans maître, sans interdits pour lui barrer la voie. À cet égard, les banlieues ne sont pas un corps étranger sur la République, mais un miroir grossissant des passions françaises, une réserve de talents et d’énergie, mais aussi d’intolérance potentielle : racisme, antisémitisme, machisme, homophobie.
Le barbare n’est pas à la périphérie : il est le double du « bobo », l’effigie de ses appétits les moins recommandables. Au-delà du folklore, le triomphe de la « racaille » ne marque pas seulement la fin de la mémoire ouvrière et le triomphe du consumérisme global, il annonce peut-être la disparition du bourgeois, personnage hideux, ridicule peut-être, mais encore responsable du monde. Il traduirait alors l’émergence d’une hyperclasse de nouveaux riches, déliée de toute contrainte morale et contaminée par les mœurs du grand banditisme. Cet effacement simultané, s’il se confirmait, marquerait un véritable tournant historique et une catastrophe de grande ampleur.[/access]

*Photo : La Haine.

Halte à la chasse aux sorcières contre Clément Weill-Raynal !

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weill raynal filippetti

weill raynal filippetti

Madame la ministre,
Je m’adresse à vous en votre qualité de ministre de tutelle de l’audiovisuel public. Depuis que vous avez pris vos fonctions, en mai 2012, vous avez fait de la défense de la liberté d’informer une priorité de l’action de votre ministère.  Mieux, vous ne vous limitez pas, en la matière, à des pétitions de principes, puisque vous allez, dans un proche avenir, défendre devant le parlement, une loi qui mettra, on l’espère, un terme définitif au flou législatif concernant la protection des sources des journalistes. À l’occasion d’affaires récentes, le gouvernement auquel vous appartenez a montré qu’il rompait avec une détestable tradition, celle de faire obstacle, par tous les moyens à sa disposition, à des révélations, par des organes de presse, de faits délictueux et moralement condamnables commis par des hommes au cœur du pouvoir.
C’est pourquoi vous ne pouvez rester insensible à la chasse aux sourcières menée, au sein de France Télévisions, contre notre confrère Clément Weill-Raynal, journaliste en charge des affaires de justice au sein de la rédaction nationale de France 3. Celui-ci fait actuellement l’objet d’une procédure disciplinaire diligentée contre lui par la direction de la chaîne, à la demande du syndicat SNJ-CGT de France 3. Son crime ? Avoir, le 5 avril dernier, filmé avec son téléphone portable ce maintenant fameux «  mur des cons » installé dans ses locaux par le Syndicat de la magistrature. Ces images ont été diffusées sur le site d’information Atlantico, provoquant dans le pays une émotion justifiée, et une réprobation non moins justifiée des pratiques de cette organisation syndicale de magistrats, classée à gauche. Nombre de vos collègues du gouvernement, y compris la Garde des Sceaux, ont condamné ce manquement à la réserve et à la dignité de la part de magistrats à qui la nation confie la charge de juger tout le monde, y compris les « cons » cloués au pilori par les syndicalistes du SM.
Aujourd’hui, c’est celui par qui le scandale est arrivé qu’un syndicat dont vous connaissez parfaitement le pouvoir de nuisance corporatiste veut faire payer le discrédit tombé sur une organisation idéologiquement proche. Le SNJ-CGT n’en est pas à une contradiction près. En effet, il accuse Clément Weill-Raynal d’avoir «  sali l’image de France 3 » en « volant des images » dans les locaux du SM, et en les laissant diffuser sur le web. Or, en 2008, ce même syndicat avait défendu avec la dernière énergie les journalistes de France3 soupçonné d’avoir volé des images de Nicolas Sarkozy tournées à son insu avant son entrée sur le plateau d’une émission de cette chaîne. L’enquête interne diligentée pour connaître les responsables de la fuite n’avait pas abouti : l’omerta imposée par la CGT avait rendu impossible la découverte des responsables. Avec Clément Weill-Raynal, ces nobles principes ne valent pas : tous les moyens sont bons pour abattre un journaliste réputé proche de la droite républicaine, y compris la délation, et l’appel à peine déguisé au licenciement.
Madame la ministre,
Vous avez fait la douloureuse expérience, au cours de votre vie politique, du sectarisme borné et destructeur de « camarades » qui ne veulent voir qu’une seule tête dans un parti se réclamant pourtant de la défense intransigeante des libertés publiques. Il avait suffi, en effet, que vous vous proclamiez « sioniste pro-palestinienne » pour que les Verts, auxquels vous avez appartenu jusqu’en 2006, jettent sur vous une fatwa équivalente à une mort politique. Vous avez quitté ce parti plutôt que de vous soumettre à ces pratiques néo-staliniennes.
Devant le mauvais procès qui est aujourd’hui intenté à Clément Weill-Raynal, il serait dramatique que la tutelle reste silencieuse. Cela ne vous ressemblerait pas.

*Photo : Capture d’écran France 3.

Subprimes 2, le retour

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Il semble qu’un nombre substantiel de commentateurs de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise des subprimes » aient malencontreusement raté le premier épisode. Fort heureusement, l’administration du président Obama semble décidée à nous offrir une rediffusion en direct : en effet, dans le but tout à fait honorable d’aider les pauvres et de soutenir la croissance (du secteur immobilier), cette dernière est manifestement décidée à encourager – inciter ? – les banques à accorder des crédits immobiliers aux emprunteurs les plus fragiles (lire Zachary A. Goldfarb, Obama administration pushes banks to make home loans to people with weaker credit in The Washington Post, 3 avril 2013).
Nous avons donc : (1) une politique monétaire de la Federal Reserve qui est – vous me l’accorderez – particulière accommodante, (2) les créanciers des banques qui continuent, plus que jamais, à bénéficier de la garantie implicite du contribuable et (3), cerise sur le gâteau, le gouvernement des États-Unis qui pousse explicitement les ménages les moins fortunés à s’endetter pour devenir propriétaires de leur logement.
Certains d’entre nous peuvent avoir le sentiment d’avoir déjà vu ce film. Pourtant, cette fois-ci, c’est différent : ce deuxième épisode, réalisé par M. Obama, comporte quelques variations par rapport au premier qui était l’œuvre de MM. Clinton et Bush junior. En effet, il semble que les prêts en question ne seront pas garantis par Freddie Mac et Fannie Mae mais par leur grande sœur, la Federal Housing Administration ; c’est-à-dire par les contribuables américain – comme la première fois mais cette fois-ci, c’est officiel. Par ailleurs, les banques commerciales semblent avoir compris l’intrigue du premier épisode et demandent désormais des garanties du ministère de la justice. En d’autres termes, en cas de catastrophes, le gouvernement des États-Unis est prié de prendre ses responsabilités.
La folie, disait Einstein, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.

Egypte : Le Sinaï veut revenir sur la carte

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bedouins sinai egypte

bedouins sinai egypte

Les Bédouins du Sinaï sont à bout de nerfs. Ils ont le sentiment d’être ignorés par le gouvernement. Cette fois, ils ont décidé de jouer la carte de la communication en médiatisant leur dernière réunion, histoire d’attirer l’attention des autorités du Caire et de redorer l’image du Sinaï à l’étranger.
Le 5 avril dernier, les représentants du demi-million d’« Arabes » issus du « peuple des tribus » (« bédouins » sonne légèrement péjoratif, en arabe, selon les principaux intéressés) se sont donc massés sous une vaste tente bigarrée, en face du monastère de Wadi Feran, à quelques dizaines de kilomètres du Mont Moïse et du monastère de Sainte-Catherine. Face aux montagnes rosées, les véhicules 4X4 rutilants se parquent près des tentes, les armes cachées derrière leurs vitres fumées. Avec leur tenue traditionnelle (keffiehs blancs ou à carreaux blancs et rouges) et leur refus de la mixité, les Bédouins reproduisent malgré eux tous les préjugés qui leur sont attachés.
Or, les tribus du Sinaï ne veulent justement plus de cette image d’Epinal. L’image que véhiculent les médias égyptiens les exaspère : ils seraient tous armés jusqu’aux dents, voire terroristes sur les bords, comme le laisseraient penser les attentats du début des années 2000 dans les stations balnéaires de la Mer rouge. Ils s’enrichiraient tous du trafic d’être humains (en tant que « passeurs » pour les Africains cherchant à entrer en Israël, ou intermédiaires dans les trafics d’organes, etc.), d’armes, de drogue (on cultive l’opium au Sinaï), et des marchandises vers Gaza. Et les membres du symposium de se justifier : « 90% de la population active n’a pas de travail, alors on se tourne vers la culture de la drogue » tout en niant toute sympathie pour les trafiquants d’êtres humains et les jihadistes.Les Frères Musulmans s’exprimant à la fin de la conférence ne suscitent d’ailleurs guère l’attention du public bédouin, signe de leur relative imperméabilité à l’islamisme du Caire.
Malgré l’instabilité du Sinaï – après la révolution qui a renversé Moubarak, la police égyptienne avait mis des mois avant de pouvoir revenir dans  la péninsule – la plupart des chefs bédouins se désolidarisent des enlèvements de touristes et autres attaques de commissariats. Récemment, des touristes ont été brièvement kidnappés pour obtenir la clémence du gouvernement envers des Bédouins emprisonnés. Pourtant, le credo général tient en une formule : l’action pacifique. Au cours de la conférence de presse, beaucoup suggèrent à demi-mot qu’ils étaient presque mieux lotis du temps de l’occupation israélienne. Des bédouins sont régulièrement tués dans des course-poursuites avec la police, et ne profitent d’aucune remise de peine, à la différence du reste des Égyptiens.
Dans toutes les bouches, on entend de vives critiques contre la marginalisation politique qu’impose le pouvoir cairote aux Bédouins. De leur point de vue, Moubarak et Morsi, le dictateur laïc et l’islamiste démocratique élu, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Ahmed El Herish, de la tribu qui contrôle la vallée de Wadi Feran, laisse transparaître sa rancœur : « Le ‘peuple du Nil’ (le reste des Egyptiens) nous considère comme des sauvages. Le gouvernement de Moubarak était injuste, et rien n’a changé depuis la révolution. »
Les gouverneurs locaux ne sont jamais issus de la population du Sinaï et le droit coutumier local ne dispose d’aucune reconnaissance légale, au point que les Bédouins envient les tribus… pakistanaises.
Mais le torchon brûle aussi sur le plan économique. Le peuple du Sinaï réclame une rente pour les activités sur son sol : usines, tourisme, gazoduc. Or, beaucoup de Bédouins n’ont pas de titres de propriété et la terre qu’ils occupent ne leur appartenait pas légalement. Nombreux sont ceux qui ne peuvent même pas acheter leur terre, car leurs parents n’ont jamais eu de papiers d’identité, ce qui les empêche de prouver leur nationalité égyptienne, l’achat de terre dans le Sinaï étant réservé aux ressortissants égyptiens depuis décembre dernier.
En pleine explosion démographique, la péninsule de 60 000 kilomètres carrés est considérée comme l’une des zones les plus pauvres d’Egypte – en dehors des stations balnéaires, qui n’embauchent pas de bédouins.
Ce ne sont pas les infrastructures et les équipements publics qui pallieront les inégalités sociales. À Wadi Feran, d’après El Herish, on manque de routes, d’écoles, et il n’y a que huit heures d’électricité par jour. On n’obtient du gaz que par la débrouille, en envoyant les enfants récupérer des bonbonnes pleines au bord de la route, si un camion est passé par là. Un peu partout dans le Sinaï, on ne capte aucun réseau téléphonique égyptien. Beaucoup d’habitants ont des cartes Sim jordaniennes, ou même israéliennes, ce qui leur paraît aberrant.
Faute d’implication de l’Etat, le système D local n’est pas près de s’arrêter…

*Photo : youtube, ahmedsharm2.

Nouvelles d’Allemagne : on se calme et on boit frais au bord de la Spree

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merkel ps hollande

merkel ps hollande

Le tumulte déclenché en France par le « Merkel bashing » déclenché dans une partie du PS n’a pas provoqué outre-Rhin les réactions exaltées auxquelles on aurait pu s’attendre. Lundi matin 29 avril, les principaux journaux allemands n’en faisaient qu’une mention succincte, préférant commenter la fin de la crise gouvernementale en Italie, et le programme électoral des « Grünen » proposant des augmentations d’impôts pour les riches et les classes moyennes. Quelques éditorialistes, cependant, s’inquiètent, plus sur la forme que sur le fond d’ailleurs, de l’image de père fouettard (ou plutôt de mère Tapedur) que la chancelière donne de son pays dans l’Europe qui souffre des plans d’austérité, imposés ou non par la troïka BCE, FMI, UE. Mais pour l’essentiel, cette agitation hexagonale « en touche une sans faire bouger l’autre » à  ceux de nos amis allemands qui n’ont pas oublié le temps où Jacques Chirac, le père de cette élégante formule, partageaient la tête de veau avec Helmut Kohl « Chez Yvonne » à Strasbourg.
Chez Merkel, on prend plutôt du bon côté cette posture agressive de la gauche socialiste envers la chancelière : celle-ci embarrasse plus le SPD que la droite dans le débat électoral pour les élections au Bundestag du 22 septembre prochain. Cela contraint les sociaux-démocrates à des contorsions rhétoriques pour donner l’impression de ne pas désavouer leurs camarades français sans se couper d’un électorat allemand qui ne veut plus financer les dettes des pays du « club med ». Ainsi, le président du groupe SPD au Bundestag critique, certes, la chancelière, mais c’est pour lui reprocher de profiter des réformes de Gerhard Schröder, alors que la droite n’avait pas osé les engager lorsqu’elle était au pouvoir dans les années 90. Pour le reste, il invite François Hollande à s’en inspirer et, comme cela, tout ira bien dans le meilleur des mondes franco-allemands possibles. En clair, il renvoie dans les cordes les Bartolone, Cambadélis et autres paléo-socialistes, qui espéraient engager dans leur croisade anti-Merkel les camarades allemands.
Steinmaier, qui fut ministre des affaires étrangères dans le premier cabinet Merkel, espère bien faire son retour au gouvernement à l’issue des élections de septembre. Il sait bien que, sauf retournement improbable de l’opinion, cela ne peut survenir que dans le cadre d’une grande coalition entre la CDU et le SPD, crédités, aux derniers sondages , de 40% des voix pour la première, et 27% pour le second. Le SPD serait alors le junior partner de la future coalition, avec une influence limitée sur la politique gouvernementale. La seule autre coalition possible, dans cette configuration, serait une alliance de la CDU et des Verts (14%), que ces derniers ont explicitement rejetée lors de leur congrès le week-end dernier. Il ne s’est pas trouvé une seule voix, dans le camp social-démocrate, pour soutenir sans conditions les partisans français d’une « confrontation démocratique » avec Angela Merkel. Ils préfèrent attaquer la chancelière sur son flirt poussé avec David Cameron, ostensiblement invité en famille au château de Meseberg, la résidence d’hôtes brandebourgeoise du gouvernement fédéral, un séjour auquel le couple présidentiel français n’a pas encore été convié…
François Hollande aurait tort, de surcroît, de penser que la rhétorique martiale de quelques hiérarques du PS pourrait lui servir dans le cadre de son « amicale tension » avec Berlin dans le style : « Écoute, Angela, si tu ne fais pas un effort, je ne pourrai plus les tenir… ». Il va donc être contraint à choisir une ligne contre une autre, ce qui lui est profondément désagréable, car il ne doit pas compter sur la moindre déviation de la chancelière de sa trajectoire. Quand une protestante est sûre de son bon droit, elle ne craint ni le pape, ni le diable.

*Photo : Kancelaria Premiera.

Mur des cons : informer ou punir, il faut choisir

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mur des cons weill raynal

mur des cons weill raynal

« Le premier qui dit la vérité… ». On connaît la chanson et son refrain qui n’incite guère à la témérité. Dans l’affaire du « mur des cons », le coupable n’est pas un poète soviétique persécuté mais Clément Weill-Raynal, un journaliste de France 3 que son employeur s’apprête à sanctionner… pour avoir fait son travail ! Après le sermon du SNJ, qui nous amène à désespérer de l’action syndicale (si un syndicat refuse de défendre un membre de sa corporation, à quoi sert-il ?), la palme de la tartufferie revient à France 3.
La chaîne de télévision publique vient d’ouvrir une procédure disciplinaire à l’encontre de l’éditorialiste, avec menaces de lourdes sanctions et déclarations solennelles, le tout sur papier à en-tête. Car Weill-Raynal est coupable… d’avoir filmé une vérité qui dérange et ainsi montré ce que tout le monde savait. Qui peut bien ignorer que le Syndicat de la magistrature divise le monde en deux catégories : les belles âmes angéliques et les « cons » ? Pour comprendre le deux poids deux mesures de l’histoire, l’idéal est d’entendre le principal intéressé, victime d’un procès de Moscou en pleine dictature de la transparence. « Je suis tombé sur le « Mur des cons » le 3 avril dernier alors que je réalisais une interview de la présidente du Syndicat de la magistrature, Françoise Martres (…) Je ne pensais pas forcément [que ces images] pouvaient avoir un tel retentissement. C’est pourquoi je les ai montrées à un magistrat. Celui-ci m’en a demandé une copie. J’ai appris ensuite qu’il les avait transmises à Atlantico », explique-t-il à nos confrères d’Atlantico.  Quant aux faux dévots de la CGT-France 3 qui s’enthousiasment devant des images volées de Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy ou des enregistrements pirates de l’entourage de Liliane Bettencourt, ils inspirent cette réflexion désabusée à Weill-Raynal : « Je connais leurs pratiques et leur sectarisme, mais je suis tout de même sidéré. Ils m’accusent de manquement déontologique alors que je n’ai fait que mon travail. En réalité, il s’agit d’un prétexte pour demander ma tête. La CGT veut me punir d’avoir dénoncé un syndicat proche de ses orientations. »
Une fois n’est pas coutume, Libération apporte de l’eau au moulin du journaliste en citant une source anonyme au sein de la rédaction de France 3. Celle-ci évoque un Clément Weill-Raynal « engagé à droite de manière assez affichée » et « déontologiquement problématique » (mais ces deux expressions ne sont-elles pas synonymes ?). Libé ajoute qu’ « il est notamment controversé pour avoir mené la campagne contre Charles Enderlin » dans l’affaire Al-Dura – insinuant que le petit Mohamed ne serait pas mort sous les balles israéliennes. Un franc-tireur qui cherche des noises à l’un de ses confrères du service public en osant lever un lièvre déontologique, c’en était définitivement trop pour la CGT et France 3. Haro sur Weill-Raynal !
De son côté, plutôt que de jouer le jeu du syndicalisme old school – défendre un collègue en danger, même si on le soupçonne de désaccord idéologique – la CGT-France 3 a exhorté la direction à sévir. Quitte à entonner « Les copains d’abord » avec le Syndicat de la magistrature. Après tout, une lune de miel vaut bien un scalp…

*Photo : Capture d’écran Le Figaro.

Insécurité : Le droit contre le bon sens

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insecurite taubira juges

insecurite taubira juges

Dans les cités de Marseille, le déploiement des Compagnies républicaines de sécurité n’entrave que provisoirement et superficiellement  la bonne marche des affaires, et les stratégies commerciales d’élimination de la concurrence par coups de feu se poursuivent.
Chaque semaine, de jeunes dealers sensibles et défavorisés perdent la vie quand d’autres du même type, mais mieux armés, gagnent des marchés et, si les accidents de travail sont souvent mortels pour ceux qui commercent à la kalachnikov (car il existe ailleurs des gens qui achètent et vendent de la drogue pacifiquement et même amicalement), après tout, c’est le métier qui rentre, aussi vite qu’une balle dans la tête ou de l’argent facile.
On peut regretter que ces territoires soient perdus pour la République mais, perdus pour perdus, je m’habitue assez bien à l’idée que les nuisibles dangereux qui y règnent sans partage s’éliminent les uns les autres et pratiquent une sélection naturelle qui rappelle la guerre du feu, pratiquement en famille, quasiment entre cousins.[access capability= »lire_inedits »] On peut comprendre l’exaspération des voisins, jamais à l’abri d’une balle perdue, et le désarroi des mères de ces victimes tombées sous le coup de la loi du plus fort dans ce Far-West sans shérif où la cavalerie n’a pas le droit de tirer. Voilées et en larmes, elles semblent réaliser que ces « jeunes sans repères » ont désespérément besoin de police et de prison, demandent face caméra au Journal télévisé que l’ordre républicain vienne sauver leurs enfants d’une mort probable et, dans une surenchère sécuritaire qui rappelle les heures les plus sombres du sarkozysme, certaines demandent même que l’on envoie l’armée.
Vu de ma campagne, où même le deal est cordial, je pourrais m’en laver les mains et compter les morts, mais je compatis et me joins à leur requête. Je verrais bien des paras à qui on aurait donné carte blanche pour un remake de la bataille d’Alger dans les cités marseillaises parce que la racaille ultra-violente mérite d’être punie par principe et parce que la violence ne s’arrête pas aux portes de ces cités que l’on appelle encore des ghettos, malgré les milliards déversés dans les ZEP et les ZUP en rénovation urbaine et en subventions aux « grands frères ». Le ré-ensauvagement s’étend partout et, à Marseille comme ailleurs, on tue aussi des commerçants innocents. On peut  rêver d’un bon ménage de printemps au kärcher mais au réveil, dans ce monde où même la droite devient droit-de-l’hommiste et humaniste, on ne répond pas à la violence par la violence. Pour notre ministre de la Justice, qui ne croit pas aux vertus de la répression, on ne doit même plus répondre à la violence par la prison. Du coup, on ne répond plus du tout.
Décidée à revenir sur les progrès pourtant modérés du précédent gouvernement, ou du moins ce qu’il en est resté après leur passage par le Conseil constitutionnel, Christiane Taubira veut remettre en cause les lois sur les peines-plancher, la rétention de sûreté ou les jurés populaires. À l’emprisonnement, elle préfère les peines alternatives qui font rire les racailles et la réinsertion qui prend les voleurs par la main et les violeurs par les bons sentiments. Tout ce qui devait forcer les juges, sourds aux attentes du peuple, à avoir la main un peu moins légère est abandonné, et une mesure qui prévoit de rendre automatique les remises de peines est annoncée. Parce que les prisons sont surpeuplées, depuis le précédent garde des Sceaux, les peines courtes sont rarement effectuées. On peut difficilement imaginer pire réponse pénale que cette absence de punition, que cette montagne de dossiers accumulés lors d’un parcours judiciaire long et coûteux qui accouche d’aussi inoffensives souris. Cette mesure absurde qui a répandu un sentiment d’impunité fait aujourd’hui exploser les chiffres de la délinquance et de la criminalité car l’impunité des uns, c’est l’insécurité des autres. Cette insécurité est partout grandissante et, quand un journaliste sort de l’ombre pour le faire savoir, chiffres à l’appui, les médias mettent leurs œillères et, de Canal+ jusque chez Ruquier, les imbéciles − et les malhonnêtes aussi − ignorent la lune pour regarder le doigt, se demandent de quel droit il se lève et à qui tout cela profite[1. À la matinale de Canal+ où il était question de La France Orange mécanique, en l’absence bien sûr de son auteur, Laurent Obertone, une journaliste a eu cette phrase : « Le problème avec ce livre, c’est que les gens le lisent. »]. Pour ceux qui vivent loin des barbares, un seul danger nous menace : la montée du populisme.
Dans la plupart des faits divers qui remuent et révoltent le pays en profondeur, les auteurs sont « très défavorablement connus des services de police ». Nous finissons donc par comprendre que nous n’avons pas un problème de police, que les malfaiteurs sont identifiés, repérés et souvent arrêtés. S’ils récidivent, c’est bien parce qu’on les relâche. Alors que fait la justice ? Nous sommes nombreux à nous le demander et à n’y rien comprendre. La loi est complexe, les droits s’opposent et les situations sont toujours différentes, mais l’interprétation d’un texte et la sentence d’un juge devraient relever d’un bon sens communément admis, prendre le parti des innocents et rechercher l’intérêt général.
Le droit est censé nous protéger de l’arbitraire, pas de la justice. On a souvent l’impression qu’une corporation dont les décisions sont interdites de commentaires pratique un droit hors-sol, affranchi du réel. Quand les délinquants règnent sur leur quartier, qu’ils soient condamnés ou pas, et que leurs victimes rasent les murs ou déménagent par peur des représailles, il faut bien constater que le droit a interdit ce que commandait le bon sens et que son application produit de l’injustice.
Je propose un exemple parmi les moins dramatiques. La loi est la même pour tous, et celle qui prévoit de sanctionner les mineurs coupables de vol interdit leur maintien en détention. Ainsi, les collégiens qui piquent une fois ou deux dans un supermarché sont, après un passage au commissariat, remis à leurs parents, et la réprimande semble suffire aux enfants bien élevés. Mais pour les enfants roms pickpockets qui agissent quotidiennement dans le métro, la punition est la même. Le sentiment d’impunité qui naît de ces défaillances, à un âge où l’on a tant besoin d’apprécier les limites du monde, mène au crime. Que faut-il faire ? Des lois d’exception pour les Roms, autrement dit des lois raciales ? La fermeture de nos frontières aux populations notoirement délinquantes ? Le droit et la tradition républicaine nous interdisent l’une et l’autre de ces solutions. Ainsi le crime paie et les perdants sont les citoyens honnêtes qui contribuent à financer un système qui ne les protège pas. Tout cela finit par donner envie de jeter le bébé de la « démocratie » avec l’eau de « l’État de droit ».
Il y a une troisième voie : des juges capables d’interpréter la loi (car l’esprit de la loi, c’est toujours la recherche d’un ordre juste), jusqu’à la tordre pour redresser nos opinions à son endroit et satisfaire notre besoin de justice, quitte à faire brailler la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat de la magistrature, la Cour européenne des droits de l’homme et le cortège habituel des indignés.
Sans cela, les plus républicains et les plus démocrates d’entre nous, ceux qui vomissent les fanfarons et les hâbleurs presque autant que les tièdes, finiront par regarder avec complaisance les autocrates les plus mégalomanes, les plus provocateurs, les plus dingues, pourvu qu’ils défendent leur peuple sans crainte de fâcher les belles âmes d’Europe ou d’ailleurs. L’impuissance de notre État à faire régner la justice, entravé par tant de contre-pouvoirs non élus, finira par nous donner des envies de Victor Orban, d’Hugo Chavez ou du premier populiste venu capable d’avancer malgré les obstacles. Que vaut la liberté de la presse quand on n’a plus celle de prendre le RER la nuit tombée ? Que pèsent, dans la balance qui détermine nos choix politiques, des déclarations antisémites pour celui qui voit son monde régresser dans la violence et la sauvagerie ? De moins en moins lourd, j’en ai peur. Et si notre belle démocratie, complexe et raffinée à l’extrême, fruit de tant d’histoire, phare du monde civilisé, se révèle durablement incapable de nous protéger des invasions barbares et des insécurités croissantes, nous finirons par accueillir un populiste aux mains libres. Alors, même ceux qui n’aiment pas ses manières finiront par se demander si Marine Le Pen, qui a longtemps été un problème, n’est pas en train de devenir la solution.[/access]

*Photo : paral_lax <°)><.

Lourdez les mendiants !

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lourdes mendiants ump

lourdes mendiants ump

L’acte administratif est entré en vigueur le lundi 1er avril mais n’a rien d’un canular. Pour la troisième fois depuis 2009, le maire UMP de Lourdes Jean-Pierre Artiganave a pris un arrêté « anti-mendicité » pour lutter contre le grand nombre de mendiants dans la ville mariale, particulièrement autour de la zone des Sanctuaires. Le message est clair, il interdit  « toutes occupations abusives et prolongées des rues, accompagnées ou non de sollicitations ou quêtes à l’égard des passants, lorsqu’elles sont de nature à entraver la libre circulation des personnes (…) ou à porter atteinte au bon ordre et à la tranquillité public » et proscrit également « la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation ».
Remis à l’honneur sous le mandat de Nicolas Sarkozy, les arrêtés anti-mendicité permettent aux policiers, dans un périmètre restreint et pour une durée limitée, d’arrêter et de verbaliser les mendiants. Symboles extrêmement forts d’un quinquennat où l’on opposait misère et opulence comme vice et vertu, les arrêtés anti-mendicité se sont multipliés alors que depuis l’entrée en vigueur du nouveau code pénal, en 1994, le vagabondage et la mendicité ne sont plus des délits. Mais les maires ont pris le relais du code pénal et usent de leur pouvoir de police qu’ils justifient en invoquant la tranquillité et la santé publique. Jean-Pierre Artiganave est de ceux-là.
En matière délictuelle ou criminelle, on prête rarement aux riches et le droit est bien plus habile à défendre l’évadé fiscal intégré dans la société que l’exclu social qui mendie ou rapine pour survivre. Les temps changent. Il fut une époque où l’on célébrait le pauvre qui incarnait d’une certaine façon la figure christique. La rédemption ne prenait pas place dans le travail mais dans l’aide aux nécessiteux et il existait ainsi des formes traditionnelles de solidarité que l’on peine à retrouver aujourd’hui. La laïcisation a peut-être indirectement joué un rôle dans la fustigation du pauvre en retirant l’image du Christ souffrant et en la remplaçant par le produit de circonstances dont le malheureux devenait en partie responsable. Il y a depuis, des bons pauvres, ceux que l’on n’entend pas, que l’on ne sent pas, que l’on ne voit pas. Et puis les mauvais pauvres, ceux qui n’ont même pas l’étoffe pour se cacher mais qui dérangent parce qu’ils font écran à la libre circulation en polluant les chemins où passent les saltimbanques et leurs marchandises.
Que le monde contemporain ait abandonné ses accents d’indulgence hérités des temps anciens est une chose. Mais que certains lieux qui tirent leur prestige et leur attractivité de la grande histoire de la charité se mettent à écraser le pauvre, le faible et l’étranger relève du scandale. Lourdes accueille chaque année 6 millions de pèlerins ou visiteurs venus du monde entier. Parmi eux, les affligés, les pauvres, les malheureux, les malades qui invitent chacun à la compassion et à la bienveillance. Ils sont la raison d’être de ce sanctuaire et la ville en tire des bénéfices financiers absolument colossaux. Et voilà maintenant qu’il faudrait l’argent du beurre sans le beurre qui tache…
Voilà aussi qu’aux endroits qui se réclament de caractère surnaturel et divin, on en vient à interdire la plus belle des prières. Celle qui, dans une véritable humilité, vient demander un geste de solidarité à l’ensemble des fidèles unis par leur appartenance au corps mystique, cette doctrine que saint Paul a si bien exposée dans son épître aux Corinthiens: « Il y a plusieurs membres et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; ni la tête dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont plus nécessaires ».
On savait le peu d’appétence de la droite actuelle à l’endroit des classes indigentes. Mais on ignorait qu’en plus d’inciter les riches à partir, elle ordonnait aux pauvres de quitter les derniers lieux où on les considère encore. 

*Photo : rdes.

En attendant l’invasion de l’Allemagne, guerre franco-française au PS

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Ça avait commencé comme une banale cacophonie, socialiste, puis enflé démesurément à la façon d’un couac gouvernemental majeur, il était donc écrit que la bulle germanophobo-socialiste allait exploser en plein vol telle la cote de confiance d’Harlem Désir à Matignon (J’aurais pu écrire « telle la cote de confiance dans l’opinion d’un syndicat de magistrats incorruptibles généralement classé à gauche » mais nous sommes en plein bouclage du magazine et on me gourmandera si je gaspille mon énergie à faire des digressions quand il y a le feu au lac) .
Revenons donc à notre bulle socialiste putativement explosive, t’as qu’à voir. Il s’agit bien sûr de celle excommuniant Angela Merkel, assez malhabilement dissimulée au fin fond d’un projet de texte dont personne d’humain n’aurait soupçonné l’existence, si n’était ce fameux scud inclus en bonus track, lequel, rappelons-le, pointe – sans casque – « l’intransigeance égoïste » de Dame Merkel, amabilité qui a valu à ses auteurs d’être publiés au JO du soir, sans même avoir à faire intervenir leurs honorables correspondants Boulevard Blanqui.
On connaît la suite, grosse colère de MM. Moscovici et Sapin à ma gauche et de MM. Barnier et Juppé à ma droite. Puis très grosse colère d’un distingué germanophone faisant fonction de premier ministre. Laquelle fut assortie de moult déclarations supposées rassurer Angela et de sauvages coups de ciseaux dans le projet de texte ; lequel se trouve désormais édulcoré, comme le dit l’AFP, ce qui prouve que quand ils ne parlent pas de la Manif pour Tous, nos journalistes savent encore manier la litote…
En conséquence de quoi le coordinateur du texte autrefois belligène Jean-Christophe Cambadélis y est allé lui aussi de sa grosse colère (et croyez-moi, il sait faire) en exigeant  des têtes ce matin sur LCI : « Ce brouillon ne devait pas se retrouver dans la presse et si nous retrouvons celui qui a fourni ce texte à la presse, je demanderai qu’il soit suspendu du Parti socialiste.»
Quoi ?? !! Ai-je bien lu ce que j’ai écrit, c’est l’artisan de la sainte transparence que Jean-Cricri veut punir ? Décidément, comme l’écrivait circa 1993 l’aimable Martin Veyron à propos d’autre chose, la gauche perd les pédales, et pas seulement à France 3.
Mais où est donc mon Camba d’antan ? Celui avec qui j’ai maintes fois dialogué confraternellement à la barre de fer est visiblement sorti de ce corps, sans quoi il aurait exigé une seule tête, celle de celui qui a émasculé son texte. Exiger la suspension immédiate de Jean-Marc, ça aurait eu quand même plus d’allure, et en plus, pour une fois, ce malheureux Camba à qui tout échappe désormais aurait pu voir son vœu rapidement exaucé…

Le premier procès pour racisme anti-Blancs n’a pas eu lieu

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racisme-anti-blanc

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Le premier procès pour « racisme anti-Blancs », tenu en l’absence de la victime, vendredi 26 avril, devant la 13e Chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris, s’est arrêté au plus mauvais moment : quand il aurait pu vraiment commencer. Tant qu’à juger des motivations racistes du prévenu, un jeune homme de 28 ans qui comparaissait libre, cuisinier de métier, condamné à sept reprises pour des délits, la cour et les avocats de la partie civile et de la défense auraient pu aller « au fond », comme disent les juristes. Au fond du sujet. Un procès d’assises l’aurait sans doute permis, des psychologues auraient été cités à charge et à décharge pour éclairer le jury sur la personnalité de l’accusé. Ce dernier a d’ailleurs échappé de peu aux assises, a indiqué la procureur, agitant cette menace a posteriori, le chef  d’accusation de tentative de meurtre n’ayant pas été retenu. La magistrate a requis quatre ans ferme, dont un avec sursis et mise à l’épreuve.
Au terme de l’audience, une question demeure irrésolue : pourquoi Arnaud D., un Blanc, a-t-il frappé Térence C., au motif, comprend-on, que celui-ci était blanc, motif que le coauteur des coups – son complice n’a pu être identifié – réfute  ?
Ni les parties civiles, ni la défense n’ont jugé utile d’interroger l’accusé, né à Montreuil, sur l’origine de son nom, à consonance maghrébine, probablement kabyle. Elles n’y avaient pas intérêt, ont-elles reconnu à demi-mot entre deux audiences. Les deux avocats de la victime, dont l’un représentait la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) ne souhaitaient pas politiser un cas déjà suffisamment lourd de sens. Le comment, d’accord, pour le pourquoi, on repassera.
Seules les origines de la victime, du fait même de l’infraction jugée, devaient être prises en compte, non celles de ses agresseurs. Quant au défenseur, il était dans son rôle. Questionner le « pedigree » de son client risquait de le mener sur la pente glissante du sentiment d’appartenance, dont on sait qu’il peut être confus, a fortiori chez un « Blanc » vivant dans un environnement qui ne l’est pas majoritairement. Tout le monde sembla donc rassuré quand il fut précisé que les parents d’Arnaud D. se prénommaient Alain et Murielle.
Les faits : le 12 septembre 2010, vers 6 heures du matin, Arnaud D. se trouve sur un quai de la station de métro Strasbourg-Saint-Denis, à Paris, en compagnie d’un autre homme. Ils rentrent d’une soirée arrosée, se sont connus à cette occasion, raconte le prévenu, qui dit ignorer l’identité du second. Tout aurait commencé par une vague histoire de cigarette entre l’ami d’un soir d’Arnaud D. et Térence C., une vingtaine d’années, vendeur dans le prêt-à-porter, également présent sur le quai. L’ami aurait traité Térence C. de « sale Français », a rapporté la victime aux enquêteurs.
L’altercation reprend à trois stations de là, sur un quai de RER, gare du Nord. Arnaud D. et son acolyte y croisent à nouveau Térence C. – ils étaient à sa recherche, soupçonnent les parties civiles. L’acolyte attaque Térence C., lui donne des coups de poing. Celui-ci parvient à immobiliser son agresseur. C’est à ce moment-là qu’intervient Arnaud D., dans le dos de la victime. Il la frappe de ses poings, lui entaille la joue gauche au moyen d’un tesson de bouteille ou d’un couteau – d’« un tesson d’un flash de Cognac que j’avais dans la poche », explique le prévenu sans convaincre –, « sur quinze centimètres de long », selon le rapport d’enquête.
Une femme tente de s’interposer, en vain. Deux témoins passifs de la scène, agents de la RATP, absents à l’audience – la défense met en doute le sérieux de leurs témoignages –, ont affirmé que ces violences étaient accompagnées d’insultes : « Sale Français », « sale blanc-bec », « sale Blanc, « sale gaouri » (terme dépréciatif en argot maghrébin, désignant un Français ou plus généralement un étranger). Arnaud D. dit n’en avoir proféré aucune : « J’ai jamais entendu « gaouri », je ne sais pas ce que ça veut dire. » Le président de la cour : « Ça veut dire « sale Français ». »
L’agression a été filmée, sans le son, par des caméras de vidéo-surveillance. Le complice d’Arnaud D. apparaît sur ces images muettes comme étant un Noir ou un métis. N’ayant pas été identifié, il a échappé à la justice. Un début de bande est diffusé au tribunal, mais le président met fin à son déroulé, la touche « avance rapide » ne fonctionnant pas. Ce 12 septembre 2010, Arnaud D. est vêtu d’un pantalon noir, d’un sweat rouge et porte une chaînette au cou. Il a le crâne ras. Ras, comme vendredi à l’audience, à laquelle il s’est présenté en blazer gris, chemise noire et cravate lilas pâle. Grand, sec, il dit le minimum, affirme qu’il ne peut pas être raciste, « toutes mes copines sont noires ou métisses ». Lors de l’instruction, niant dans un premier temps être la personne que les images désignent, il l’a d’abord dépeinte comme de « type arabe », avant d’admettre sa participation à l’agression.
Les insultes qu’il aurait proférées durant l’agression lui valent la circonstance aggravante de racisme, conformément à l’article 132-76 du Code pénal qui établit cette circonstance dès lors que l’infraction est commise « à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. » Me Grégoire Etrillard, l’avocat d’Arnaud D., a demandé à la cour de transmettre une Question Prioritaire de Constitutionnalité au Conseil constitutionnel, afin qu’il se prononce sur cette disposition pénale, qu’il trouve floue. En effet, s’étonne-t-il, comment un individu mêlé à une agression au cours de laquelle des propos racistes sont prononcées, pourrait-il en être tenu responsable alors qu’il ne les a pas tenus ?
Sur leur banc, Me Pierre Combles de Nayves, le conseil de la victime, et son confrère Me Mario-Pierre Stasi, plaidant au nom de la Licra, soupirent et s’étranglent en silence. Pas pour longtemps. Me Stasi rappelle que, selon la loi, « le complice (d’une agression) encourt toutes les circonstances aggravantes ». S’ensuit un échange sur un cas, pas que d’école : des violences racistes commises en réunion par des skinheads. Me Etrillard admet qu’en cette circonstance, aucun des agresseurs ne peut se désolidariser pénalement de l’infraction.
Le 26 octobre 2012, Térence C. ne s’était pas présenté à une première audience parce qu’il suivait une formation professionnelle de « trois mois dans la région lilloise ». La tenue du procès avait été reportée. « Je regrette l’absence de Monsieur C. Il n’est pas un héros, c’est un homme comme vous et moi. C’est toujours difficile d’avoir été agressé. Il a été licencié ce matin », a argumenté Me Combles de Nayves pour expliquer la nouvelle défection de son client.
L’accusé a énuméré ses états de service dans la restauration, CAP de cuisine, commis, demi-chef de partie, chef de partie, second de cuisine, un passage « chez Dalloyau », une succession de « CDI ». Il lui arrive de porter sur lui des couteaux de travail, des armes aux yeux de la loi. Une personnalité complexe, dit-on banalement pour caractériser pareil individu. En refusant, par crainte de récupération politique, de fouiller la personnalité de l’accusé, la partie civile s’est peut-être privé de la preuve sinon matérielle du moins morale qui lui aurait permis de le confondre. Verdict le 21 juin.

*Photo : kynan tait.