S’il ne fallait prendre qu’un seul exemple pour résumer la dérision du temps, c’est dans les locaux du Syndicat de la magistrature qu’il faudrait aller chercher et trouver. Le « mur des cons », puisque c’est ainsi qu’il faut le nommer, réunit tous les signes du moment présent : ricanement généralisé et aveuglement idéologique. Tout y est dans ce qui est présenté comme un geste de potache. Tout y est, y compris l’abject : parmi les cons affichés figure le général Philippe Schmitt, père de la jeune Anne-Lorraine, assassinée en 2007 dans le RER par un détraqué récidiviste.
Ainsi, on peut imaginer que pour le Syndicat de la magistrature, le père d’une victime, fille de militaire (donc facho) blonde (donc raciste) catholique (donc réac) allant à la messe (donc ultraréac) réunit toutes les qualités requises pour être qualifié de « con ». Ce ricanement affiché, cette « plaisanterie de potache » qui se veut pleine d’humour, n’aurait pas dû être donnée à voir ni à être rapportée. Présenter le père de la victime comme un « con » révèle en contrepoint l’estime portée au violeur assassin. Cette belle pensée de justice ne devait pas être vue puisqu’elle faisait partie de l’intime du Syndicat de la magistrature. Et tout le monde sait, bien évidemment, que le respect de l’intime et du privé font partie des exigences professionnelles de la justice et du journalisme dans ce pays.
Pour avoir montré ces images, un journaliste de France 3, Clément Weill-Raynal, est dénoncé par la section SNJ de France Télévisions qui réclame contre lui des sanctions pour avoir sali l’honneur de la chaine où il travaille. Voilà le journaliste convoqué par sa direction et menacé de sanctions, sinon de licenciement. La faute de Weill-Raynal aurait consisté à donner à voir ce qui aurait dû rester dissimulé aux yeux des investigateurs. Soudain soucieux du secret ou de l’intime, voilà tous ceux qui font profession de foi de justice pour réprimer les turpitudes des puissants ou d’investigation pour révéler les vérités cachées pour « porter la plume la où ça fait mal », voilà tous ces gens pleins de vertus soudain offusqués par cette mise en lumière. Voilà un syndicat de journalistes qui réclame une sanction contre un de ses collègues au nom de sa vision sélective de la déontologie de la profession. Voilà un autre syndicat de juges qui affiche son mépris de la justice qu’il est censé rendre au nom du peuple français : en brocardant les victimes, il donne raison aux coupables. Il faut bien dire que l’air du temps sert de terreau à cette confusion.
Toute l’actualité de ce printemps tardif est nourrie de ce pot pourri de mensonges, de tricheries, d’impostures ou de trucages de diverses formes et d’intensité variable. Il en résulte un air du temps détestable, nauséeux, poisseux qui fait sans doute le miel (excusez du peu) des dîners en ville mais interdit de penser à ce qui pourrait nous donner un peu de plaisir à vivre ensemble. Dans ce moment fait de rumeurs répugnantes et de nouvelles accablantes, le ragot et le commérage semblent avoir pris le pas sur la réflexion, à croire que le monde actuel se résumerait à la basse cour médiatique où caquètent en désordre faux amis et faux semblants, faux culs et fausses vertus. Entre l’indignation feinte, la morale invoquée pour les autres, la vertu qu’on n’a pas, au bal des tartuffes, ni les juges ni les journalistes ne seront à l’orchestre. Le moment est glauque et tout le monde s’en repaît avec une sorte de jubilation. On en rit et on en rit encore et on a bien tort d’en rire car c’est le reflet de ce que nous tous avons accepté que ce monde soit, par petite lâcheté, par petits arrangements, par petits compromis ou par grandes compromissions, par couardise, par paresse, par fatigue, lassitude, par dérision.
Nous rions, mais de qui rions-nous ? Alors que se multiplient les comités d’éthique, les cellules de crise et autres observatoires de la vulgarité, qui dénoncera ce « mur des cons » comme étant d’abord la sinistre dérision de la République ?
Air du temps et têtes de cons
Savoir-vivre : Petite mort d’une petite vertu ?

Agonie du savoir-vivre ? Malaise (terminal) de la civilité, comme le laisse entendre le titre d’un essai récent ? Serions-nous en train de connaître les derniers jours de la politesse ? Le fait est que cette dernière, définie comme l’art de polir les rapports sociaux, jadis considérée comme la pierre angulaire de la « douceur de vivre » à la française, semble parfois sur le point d’être engloutie par le flot montant des incivilités. Chaque jour apporte en la matière son lot d’anecdotes lamentables et significatives : il suffit que l’usage ait été transgressé de façon visible par ceux qui auraient dû en être les gardiens pour que les vannes s’ouvrent. C’est ainsi que le célébrissime « Cass’toi, pauv’con ! » a fait des petits et encouragé une tendance au débraillé jusqu’au sommet de l’État, où l’on se tutoie en s’appelant par son prénom et où l’on se dispense d’user d’un langage châtié : « Je me fais taper d’sus, mais j’ai la banane ! », s’esclaffait le président Sarkozy, devant des parlementaires, en mars 2009. « Ils ont rien foutu pour réduire les déficits […] Qu’ils se taisent, nom de Dieu ! », reprenait, en juin 2012, le ministre des Finances, sous les lambris dorés de l’Assemblée nationale. Depuis, les bras d’honneur succèdent aux doigts du même nom et plus personne ne s’étonne des vertes répliques de Dijonnaises du troisième âge refusant de se faire photographier au côté du chef de l’État : si les élites se permettent de tels dérapages, qui s’offusquera du comportement de simples citoyens ? Et s’il en va ainsi jusque dans des milieux aussi convenables, qui pourrait croire encore que la politesse est autre chose qu’un souvenir, condamné à s’effacer chaque jour un peu plus ?
Cette appréciation pessimiste relève pourtant d’une illusion d’optique. Certes, la situation n’est pas brillante, mais la politesse en a vu d’autres.[access capability= »lire_inedits »] Avançons plutôt, pour plagier le poète, que le désespoir en politesse est une sottise absolue.
Cette impression que le savoir-vivre était mort et enterré, d’autres en effet l’ont ressentie avant nous, et de façon bien plus cruelle : il suffit de rappeler l’attaque massive menée, sous la Révolution française, contre une civilité identifiée à l’Ancien Régime. La politesse, affirmaient les Jacobins, est attentatoire à la Sainte Trinité républicaine : à la Liberté, puisqu’elle impose des règles de comportement qui n’émanent pas de la volonté du peuple ; à l’Égalité, en ce qu’elle suppose la légitimité de différences (de statut, d’âge, de sexe, etc.) ; à la Fraternité, enfin, dès lors qu’elle substitue des convenances artificielles, voire une certaine hypocrisie, à la pure franchise qui devrait seule gouverner les rapports entre républicains. C’est pourquoi les pouvoirs publics vont prohiber un certain nombre d’usages, qui vont de la façon de saluer à l’emploi de mots comme « Monsieur » ou « Madame », ou de formes grammaticales comme le vouvoiement. Quant à ceux qui persistent dans l’erreur, ils sont politiquement suspects – ce qui, à l’époque, n’est souvent qu’une première étape vers l’échafaud. Le résultat, c’est la disparition forcée des usages anciens, suivie d’une vague inouïe de brutalité dans les rapports sociaux : ce que Talleyrand appellera « la fin de la douceur de vivre ». Un peu plus d’un siècle plus tard, la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, ayant mêlé les hommes dans les tranchées et les femmes dans les usines, entraîne un nouveau recul de la politesse, qui va se poursuivre jusqu’à Mai-68. Sous la Révolution, la politesse était stigmatisée comme aristocratique : désormais, on la juge bourgeoise, castratrice et rétrograde, attentatoire à un désir légitime d’affranchissement et d’épanouissement individuel.
En somme, la politesse française a connu des heures sombres qui semblaient annoncer sa disparition. Pourtant, à chaque fois, elle a persisté dans son être, c’est-à-dire dans le nôtre. Au lendemain de la Révolution, la renaissance d’une « politesse bourgeoise » accompagne la remise en ordre et la codification napoléoniennes : au cours du XIXe siècle, elle se diffusera dans toutes les couches de la population. Après la Première Guerre mondiale, de même, les usages maltraités connaissent un bref renouveau ; enfin, un quart de siècle après Mai-68, les sondages montrent que la politesse est redevenue une valeur consensuelle que l’immense majorité des Français souhaite transmettre à ses enfants. Le succès des ouvrages de la baronne de Rothschild ou la parution toute récente de nouveaux manuels de politesse, sous la plume d’une ambassadrice drolatique et sous celle d’une princesse branchée[1. Geneviève d’Angenstein, Le savoir-vivre est un jeu, Librio, 2012. Hermine de Clermont-Tonnerre, Savoir-vivre au XXIe siècle, Archipel, 2013.], confirment que cet engouement persiste.
Mais dans ces conditions, comment expliquer la montée des incivilités, si fréquemment déplorée ? Peut-être par un paradoxe : ce retour en grâce des bonnes manières, depuis les années 1990, s’est peut-être traduit par une sensibilité accrue aux coups de canif portés au code de la bienséance. C’est parce que nous sommes habitués à un monde (plus) policé que certains comportements, qui naguère n’auraient gêné personne, peuvent nous paraître dérangeants, voire inadmissibles : ainsi, celui qui fume dans les couloirs du métro sera-t-il perçu comme un goujat par ceux qui le croisent, lesquels ont oublié qu’eux-mêmes, il n’y a pas si longtemps, clopaient sans vergogne au restaurant, au cinéma ou dans l’ascenseur.
Cependant, un optimisme à tout crin serait aussi déplacé qu’un pessimisme excessif. Car il faut bien reconnaître que notre époque s’avère un terrain exceptionnellement propice à la multiplication des incivilités. Le portable comme compagnon de chaque instant et l’écran comme médiateur ordinaire des rapports humains, la disparition des repères sociaux et l’effacement du sentiment d’appartenance collective, l’accélération de l’histoire individuelle qui fait de chacun de nous un « homme pressé » dans un monde organisé autour d’un benchmarking permanent, tout ceci laisse de moins en moins de place aux rituels et à la gratuité de la politesse, de même qu’au respect véritable qui en constitue l’essence. Et ne parlons pas de la crise, qui fournit aux malotrus un alibi idéal. Où l’on comprend que la politesse est un chef-d’œuvre en péril − au même titre que la civilisation, dont elle est l’une des marques distinctives.[/access]
*Photo : byronv2.
L’indécence commune

En 1848, la IIe République n’a que quelques mois, mais la Révolution de 1848 et le « Printemps des peuples » semblent déjà bien loin ; déjà, avec le « parti de l’ordre » à droite et les socialistes à gauche, une nouvelle fracture politique se dessine ; tout oppose les deux camps, à l’exception d’une chose : le rôle prépondérant qu’ils accordent à l’État. Frédéric Bastiat, lui-même élu[1. Député des Landes.] avec la majorité républicaine modérée de 1848, résume le danger en une phrase : « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »[2. Frédéric Bastiat, « L’État », paru dans le Journal des débats, le 25 septembre 1848, en réaction à la publication du Manifeste montagnard.]
Ce que Bastiat pressent, dès ce milieu du XIXe siècle, ce sont les prémices de notre État-providence moderne. Déjà, il a compris ce qu’il adviendrait de la solidarité entre les hommes si elle était administrée par l’État ; déjà, il dénonce les effets pervers de ces groupes de pression qui cherchent à attirer les faveurs de la puissance publique ; déjà, enfin, il anticipe la conséquence ultime de l’irrésistible ascension de la social-démocratie : « Une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »[3. Frédéric Bastiat, Harmonies économiques (1848-1850), chap. XIV.]
Qu’avons-nous fait depuis soixante ans ? Nous avons « fait du social » – « social », cet étrange adjectif qui, pour paraphraser Friedrich Hayek, a acquis la propriété de dénaturer les noms qu’il qualifie. Qu’est-ce que le droit social ? Le remplacement du droit par la coercition.
Qu’est-ce que la propriété sociale ? Ni plus, ni moins que l’abrogation de la propriété. Qu’est-ce que la liberté sociale ? Le principe qui permet de priver des individus de leur liberté au profit d’une chimérique liberté collective. Qu’est-ce, enfin, que la justice sociale ? L’idée selon laquelle vous et moi sommes en droit de vivre aux crochets de nos voisins.[access capability= »lire_inedits »]
Que peut devenir une société où le bien-être de chacun ne dépend plus de son intelligence, de son ardeur au travail ou de sa capacité à prendre des risques, mais de sa faculté à éluder l’impôt tout en réclamant des subsides publics ?
Elle sera immanquablement une société de la défiance, du ressentiment, de la lutte des classes, des races et des castes – de la guerre de tous contre tous ; une société dans laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ; une société, en somme, où la décence commune chère à Orwell ne sera plus qu’indécence partagée.
J’exagère ? Eh bien sortez un instant de nos frontières et comparez nos prétendues vertus à celles de ces étrangers, proches ou lointains, que nous considérons avec tant de condescendance. C’est l’exercice auquel se sont livrés deux de nos compatriotes, Yann Algan et Pierre Cahuc, dans La Société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit[4. Yann Algan et Pierre Cahuc, La Société de défiance : comment]. Leurs conclusions sont sans appel : en soixante ans, nous sommes devenus – et de loin – le peuple le plus méfiant, le moins civique et, sans surprise, le plus notoirement antilibéral du monde développé.
Tenez, par exemple : nous ne sommes que 48 % à juger que la fraude fiscale n’est « jamais justifiable ». C’est, sur la base des données des World Values Surveys, le score le plus faible au sein des pays développés – 58 % des Britanniques et 83 % des Japonais condamnent les tricheurs. Mieux encore : nous ne sommes que 42 % à condamner la fraude aux aides sociales, contre 64 % au Royaume-Uni et 80 % aux Pays-Bas ! Bastiat, hélas, avait vu juste : nous sommes devenus les champions de l’indécence commune.
Et maintenant que notre fameux « modèle social » s’effondre sous le poids de ses propres vices, voilà que les ligues de vertu disputent la charogne aux adeptes du relativisme. Et que nous proposent ces braves gens ?
Plus d’État, plus de redistribution, plus de lois : le déni français poussé jusqu’à l’absurde. L’État-providence est devenu une religion, la haute fonction publique est son clergé et nos politiciens ses prophètes. Voltaire aurait sans doute conclu : « Écrasez l’infâme ».[/access]
*Photo : -NACH-.
Hollande : 24% de satisfaits

Imaginons la scène : les conseillers et le secrétaire général de l’Elysée entrent dans le bureau présidentiel. Ils voient la silhouette de François Hollande se découper dans l’encadrement de la fenêtre, à contre-jour. Dehors il fait beau et la nature, contrairement à la situation économique, se réveille.
Il va encore falloir lui dire. Il le sait sans doute déjà : après tout, on dit qu’il passe un temps fou à lire les journaux. Il aime la presse écrite, lui, on peut au moins lui reconnaître ce mérite. Mais bon, il va quand même falloir en parler…
Il y a quelques raclements de gorge gênés et puis un des participants se lance : « Les sondages, monsieur le Président. Vous avez vu les derniers ? »
Là, cher lecteur, je vous avoue que j’ai davantage de mal à deviner la réaction présidentielle. Une petite blague, pour se rassurer et rassurer ses troupes ? Une colère froide comme lorsqu’il a appris la trahison de Cahuzac ? Un revers de la main et une tirade sur le fait que ce ne sont que des sondages mesurant la satisfaction, pas les intentions de vote ? Mais justement, on lui en sort un autre, celui de BFMTV qui le donne battu dès le premier tour et laisse Marine Le Pen et Sarkozy en tête à tête pour le second tour si on rejouait les élections ces jours-ci.
La descente aux enfers se poursuit. Il doit trouver cela bien injuste, le Président, il avait pourtant dit que ce ne serait pas facile, que les années les plus dures de son quinquennat seraient les cinq première. Mais quand même, 24% de satisfaits… Ce ne doit pas être évident à vivre, vraiment. Quand on fait de la politique, c’est tout de même pour être aimé. Surtout dans la Ve république où la personnalisation du pouvoir devient aussi, à force, une personnification.
Peut-être se demande-t-il quel est le portrait type du sondé satisfait. Il aimerait sortir du Palais, en rencontrer un, comme ça, sur un marché ou autour d’un café au zinc. Un ou une qui lui dise : « Vous savez, je vous aime bien et je suis très content de votre politique. Pour moi, vous allez dans la bonne direction. J’aime votre lucidité, votre courage, votre détermination. »
Ce citoyen mythologique, hollandiste heureux, à quoi pourrait-il ressembler ? À un riche ? Sûrement pas, les riches ne pensent qu’à se sauver de cette « Corée du Nord fiscale » qu’est devenue la France. Alors un pauvre ? Pas vraiment non plus. Les minima sociaux ne bougent pas, le chômage explose, le logement et la santé deviennent inabordables. Quelqu’un de la classe moyenne ? Le Président avait tout de même fait sa campagne pour elle, essentiellement. Oui mais voilà, dans les zones pavillonnaires rurbanisées, ce n’est pas la joie non plus. C’est plutôt la trouille. La classe moyenne a toujours vécu dans l’espérance de devenir riche grâce à l’ascenseur social alors qu’aujourd’hui elle vit dans la crainte de devenir pauvre à cause du toboggan austéritaire. Du coup, la classe moyenne se sent oubliée, délaissée, elle aurait même tendance à trouver le Front National de plus en plus sympathique. Un jeune ? Ce n’est plus ça non plus, les jeunes. Le contrat de génération reste une abstraction, et la règle c’est plutôt la précarisation, la stagiairisation, le chômage presque systématique pour les non-diplômés.
Qui, alors ? Les patrons ? Après tout, entre la remise fiscale accordée aux Pigeons et la loi sur la flexibilité du marché du travail, ils devraient être contents, non ? Oui, ils sont contents, mais ce n’est pas pour ça qu’ils vont admettre que la politique de Hollande leur est favorable. Et c’est de bonne guerre : les patrons aiment bien les sociaux-démocrates devenus sociaux-libéraux comme Schröder ou Blair. Mais ça reste des gens « de gauche ». On peut leur faire confiance pour oser des choses que n’aurait pas osé un gouvernement de droite, comme faire disparaître le CDI et tailler dans les dépenses sociales mais une fois qu’ils ont fait le sale boulot, autant ramener la droite au pouvoir. On rappellera pour mémoire que le SPD allemand comme les néo-travaillistes anglais ont été renvoyés à leurs chères études alors qu’ils n’avaient pas démérité dans le démantèlement de l’Etat-Providence et la création de conditions rêvées pour la libre entreprise.
Alors qui ? Parce qu’il en reste tout de même un petit quart, de français satisfaits ou très satisfaits. Les gays qui peuvent se marier ? Ça ne fait pas 24% de la population, ou alors il va y avoir des crises cardiaques à la chaîne chez Civitas.
Un moment, il pense avoir trouvé, le président.
Un militant socialiste… Tiens, voilà, un militant socialiste ! C’est forcément content, un militant socialiste. Jusqu’à ce que le Président se souvienne des récentes déclarations, assez peu amènes de certains députés comme Pascal Cherki qui l’a comparé à un conseiller général de canton. Il s’est excusé mais ça n’empêche pas que l’aile gauche du PS, comme les écologistes, lorgne de plus en plus du côté du Front de Gauche et se prend à rêver à haute voix d’une majorité alternative.
Non, décidément, il n’arrive pas à deviner qui peut encore l’aimer. Ces 24% sont autant de baleines blanches, de Moby Dick statistiques.
Alors il ne reste plus à François Hollande qu’à espérer les plaisirs de l’ivresse des profondeurs, le grand bleu de la plongée en apnée dans l’impopularité. Une jouissance paradoxale quand l’oxygène se raréfie. Quel effet ça fera de descendre en dessous de 20%, de 15, de 10…L’expérience promet d’être fascinante.
J’aimerais bien dire à François Hollande que je suis un de ses fidèles. Que s’il n’en reste qu’un, je serai le dernier. Il y a toujours quelque chose de séduisant dans l’attachement aux causes perdues. Mais ce serait lui mentir, et même pas les yeux dans les yeux, comme l’autre.
Oui, j’aimerais bien, mais le 5 mai, la veille de l’anniversaire de son accession au pouvoir, je battrai le pavé parisien dans la manif pour la VIe république.
Désolé, monsieur le Président et surtout, n’y voyez rien de personnel.
*Photo : Parti socialiste.
Les routiers sont carrés
Jadis l’Europe était une utopie poétique chantée par Victor Hugo. Une promesse de paix pour toute une génération traumatisée par la guerre. Une belle idée. À présent, l’Union européenne est un vaste espace commercial traversé par des poids lourds. Cette réalité a sauté aux yeux du commissaire européen aux transports, Siim Kallas, qui s’est mis en tête de réformer en profondeur l’aérodynamique des camions. Car l’Union Européenne a l’ambition d’avoir autorité sur tout, de s’occuper de tout, d’émettre des avis sur tout. L’estonien Siim Kallas, dont le sens des priorités politiques dans le contexte de la crise actuelle est confondant de lucidité, a donc émis la recommandation que les poids lourds aient désormais une forme « plus arrondie ».
Siim Kallas est observateur, il a remarqué que la forme rectangulaire des cabines manquait d’aérodynamisme. Le commissaire précise : « Une brique est l’objet le moins aérodynamique que l’on puisse imaginer, et nous allons donc améliorer la forme des poids lourds ». Évidemment, le but est de permettre des économies en réduisant la quantité de carburant consommée pour chaque camion, et de réduire les émissions polluantes. Mais pas seulement… Cette colossale initiative a également pour but d’épargner la vie des indispensables cyclistes. La Commission estime que le choix des cabines rondes permettrait « de sauver chaque année les vies de 300 à 500 cyclistes ou piétons victimes d’accidents de la circulation avec des poids lourds en Europe, en améliorant la visibilité du conducteur ». Le rêve européen est donc désormais de rendre les poids lourds aérodynamiques, tout en rondeur, tout en douceur, non polluants et non violents. On a hâte de prendre connaissance des prochaines initiatives européennes pour améliorer le design des grille-pains, des plaques d’égout et des patins à roulettes ; l’aérodynamisme des autobus, des débouche-éviers et des fonctionnaires européens eux-mêmes. En équipant chaque fonctionnaire européen d’un casque idoine, on pourrait certainement le faire gagner en productivité…
Savez-vous pourquoi il y a de la pelouse autour de la Commission Européenne ? Certains avancent que c’est pour amortir le fracas de l’argent jeté par les fenêtres…
Fracture morale : 65 millions d’exceptions à la règle

Élisabeth Lévy. La société française est, selon vous, divisée par une véritable « fracture morale ». Comment la décririez-vous ?
Marcel Gauchet. Mon idée est que les conditions du respect des règles de la vie commune ont été profondément altérées par une situation où les uns, au sommet, ont les moyens de contourner les règles, tandis que les autres continuent d’être obligés de s’y soumettre ou n’ont pas les mêmes moyens de s’y soustraire. Vous me direz qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi. Il n’empêche que depuis, disons, la Révolution française, toute la bataille politique a tourné autour de la création d’espaces d’égale soumission à une même loi, et que le progrès politique est allé globalement dans ce sens. Or, la mondialisation a inversé cette tendance. Elle a ouvert un Far-West planétaire. Elle fonctionne comme le moyen pour les acteurs les plus puissants de s’extraire des règles qui s’appliquent dans les espaces nationaux. Cela a peu à peu pénétré la conscience collective au point de modifier la donne de la vie sociale, à tous les niveaux. Cet impact se traduit par un dilemme qui travaille confusément au quotidien l’esprit de tout un chacun : faites-vous partie des couillons qui continuent bêtement de respecter les règles, ou êtes-vous du côté des malins qui ont compris le nouveau système et qui savent que les règles ne sont là que pour être tournées ? Prenez ce point vif de l’exaspération banale dans la ville d’aujourd’hui : la fraude dans les transports en commun. Si cela énerve autant les gens qui persistent, dans leur grande majorité, à refuser de tricher, c’est qu’ils ont l’impression que leur choix les range dans le camp des cons et des perdants.
ÉL. Mais vous le dites vous-même, l’illégalité a toujours existé : qu’y a-t-il de nouveau ?
Ce qui est nouveau, c’est son caractère structurel, qui tient à la nature de la globalisation intervenue ces trois dernières décennies. Sa philosophie repose sur la création délibérée d’espaces permettant de s’affranchir des règles nationales. À la fin des années 1970, il existait des espaces nationaux très régulés, avec tout ce que cela impliquait de pesanteurs et d’aberrations. Souvenez-vous de l’économie administrée à la française. D’où le succès des orientations néolibérales qui ont percé à ce moment-là. L’idée s’est imposée chez les gouvernants qu’il fallait réformer ces sociétés trop rigides et compliquées, au besoin malgré elles, en les ouvrant sur l’extérieur, en les mettant en concurrence et en créant des mécanismes de contournement. La rencontre entre la contre-culture de la transgression qui s’était développée depuis les années 1960 et cette mondialisation fondée sur la dérégulation a ensuite fait exploser les cadres moraux qui tenaient les sociétés.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. Ces « mécanismes de contournement » ne sont-ils pas imputables à l’Union européenne plus qu’à la mondialisation ?
Les deux marchent ensemble. L’Europe a été effectivement pionnière en ce domaine. La mise en concurrence des systèmes de normes nationaux a été employée comme le moyen privilégié de les réformer. Pas de meilleur moyen de faire baisser l’impôt sur les sociétés que d’organiser un dumping fiscal qui permet aux entreprises de migrer en toute légalité là où les impôts sont les plus bas. La globalisation a ajouté son grain de sel à cette cuisine de sorcière en ouvrant aux très grands groupes et aux flibustiers indépendants un champ de manœuvre encore plus large et plus dérégulé, étant donné l’écart formidable des situations. La finance offshore est la clé de voûte de ce territoire de chasse. Il ne s’agit pas simplement de malversations particulières, mais d’une véritable philosophie en action : dès qu’on bute sur une règle embarrassante, la stratégie de l’acteur économique conscient et organisé consiste à trouver le moyen de passer au travers.
ÉL. Quel a été l’impact de ces changements sur la vie des communautés humaines ? Notre société souffrirait-elle d’anomie ?
Je n’emploierais pas ce terme : l’anomie, c’est la disparition de toutes les règles. Or, les règles existent toujours, mais notre rapport à la règle a changé. Nous vivons sous l’empire de la morale de l’exception. On ne refuse pas la règle, on s’y déclare même favorable, mais s’agissant de son propre cas, on pense qu’il est normal de la négocier – « Moi, ce n’est pas pareil. »
Gil Mihaely. Mais quand on est au chômage, quand nos enfants gagnent moins que nous, quand les retraites sont menacées, ne devient-il pas légitime de tricher avec les impôts, ou bien de rouler à 150 à l’heure ?
En effet, c’est ainsi qu’une grande partie de la population justifie ses petits ou grands accommodements avec la règle. C’est là que l’influence de la contre-culture se fait sentir.
ÉL. Mais une autre excuse, fréquemment invoquée, est le mauvais exemple donné par les élites. Les manquements et parfois les turpitudes observés au sommet expliquent-ils les transgressions commises à la base ?
Le problème est plutôt que nous vivons dans une société où il n’y a pas d’exemple ! Le fait nouveau, c’est que, pour la plupart des gens, les personnages exemplaires en apparence sont forcément des menteurs qui ont quelque chose à cacher. Le soupçon s’est généralisé. Le premier président de la Cour de cassation fume certainement des joints dans sa cuisine. Même le pape – et surtout lui – ne peut pas être irréprochable. Et lorsque l’Église lance des procédures de canonisation, cela fait rigoler pas mal de monde : l’idée qu’il pourrait exister des saints apparaît désormais spontanément comme grotesque.
GM. En êtes-vous sûr ? Ne croyez-vous pas plutôt qu’ils ont changé de visage ? Les bruyants éloges déversés sur la tombe de Stéphane Hessel, la revendication de son entrée au Panthéon ne sont-ils pas l’équivalent du « Santo subito ! » des catholiques après la mort de Jean Paul II ?
Non, désolé, mais Stéphane Hessel, aux yeux du public, n’est ni un saint, ni même un exemple. Dites-moi, qui a le poster de Stéphane Hessel dans sa chambre ?
ÉL. Nicolas Demorand, peut-être !
Qui sait ? Stéphane Hessel n’était même pas un maître à penser, c’était seulement une vedette des bons sentiments, comme il y en a de la variété, avec son tube. Indignez-vous ! pourrait d’ailleurs aisément se transposer en rap…
ÉL. Seriez-vous en train de nous dire que « tout fout le camp » et qu’« il n’y a plus de valeurs, ma bonne dame » ?
Il n’y a ni plus ni moins de valeurs qu’avant, ce sont les conditions de leur mise en oeuvre qui ont changé. La nouveauté, je le répète, c’est l’émancipation croissante des individus vis-à-vis des contrôles sociaux élémentaires, qui les conduisaient autrefois à se tenir à carreau, ne serait-ce que parce qu’ils étaient placés sous le regard des autres.
GM. Ne faut-il pas, en ce cas, incriminer la disparition de la culpabilité et de la honte ou même, comme le disait Alain Finkielkraut à propos de l’affaire Iacub, celle du « surmoi » ?
Non, je ne crois pas que la dimension du surmoi ait été totalement évacuée de la psychologie des individus. Elle fonctionne différemment parce que la culpabilité a changé de sphère. Si elle jouait jadis un très grand rôle dans la vie psychologique des individus, ne l’oublions pas, c’était surtout sur le plan des mœurs, principalement sexuelles. Ce qui a complètement disparu, en revanche, c’est la respectabilité sociale, qui était naguère un élément déterminant des conduites individuelles. Aujourd’hui, plus personne ne cherche à être « respectable ».
ÉL. Cette respectabilité n’a-t-elle pas tout simplement été remplacée par la notoriété cathodique ?
En effet, mais la célébrité demeure l’affaire d’un groupe somme toute restreint, tandis que la respectabilité était ouverte en principe à tout le monde. Les personnes de « bonnes vie et mœurs », comme on disait à l’époque, étaient légion. C’était même une catégorie judiciaire très importante. Reste que cette respectabilité concernait essentiellement les mœurs : est-ce donc cela, les valeurs ? Je ne le crois pas et je ne me plains d’ailleurs pas outre mesure que tout cela appartienne au passé.
ÉL. Nous non plus, rassurez-vous ! En attendant, les évolutions multiformes que vous analysez traduisent-elles un déclin général de la morale ? l’émergence d’une nouvelle morale à géométrie variable ? Prenons un exemple très simple d’interdit : « Tu ne voleras pas. » Aujourd’hui, est-ce mal de voler ?
Globalement, oui. Mais, et c’est cela la nouveauté, tout dépend de qui on vole : si vous chapardez au supermarché, vous volez un grand groupe, donc la plupart des gens n’y attacheront aucune importance – si vous vous faites pincer, c’est autre chose, vous retombez dans la catégorie des couillons. En revanche, voler l’épicier du coin qui est un pauvre comme vous, ça, c’est dégueulasse.
ÉL. La réprobation sociale n’est pas particulièrement vigoureuse quand on brûle des voitures dans les cités !
Au contraire, la réprobation est énorme – sauf si on brûle la caisse pourrie du voisin pour l’aider à arnaquer l’assurance ! Dans ce cas, tout le monde approuve chaleureusement cette action de redistribution sociale – appelons les choses par leur nom. En revanche, quand il s’agit de la bagnole de quelqu’un qui n’a que ça pour aller bosser et qui, comble de malchance, est mal assuré, c’est l’indignation générale.
ÉL. Vous évoquez la « culture racaille » dont Pascal Bruckner montre, dans ce numéro, qu’elle s’est diffusée dans toute la société. Mais au départ, elle a été importée des ghettos américains dans nos cités. Du coup, beaucoup de gens imputent à l’immigration la perte du sens moral qu’ils observent. Ont-ils raison ?
Il est vrai que ce sont les enfants de l’immigration qui sont majoritairement porteurs de cette culture. Pour autant, je ne suis pas sûr qu’elle soit liée à l’immigration en tant que telle. N’oublions pas que l’invention du « voyou sympathique », célébré par le cinéma, a précédé l’immigration de masse en Europe. Le phénomène dont nous parlons a des racines autochtones, et c’est un mouvement général. Le gauchisme culturel n’a pas attendu les cités pour célébrer savamment les « illégalismes » qu’on appelle aujourd’hui « désobéissance ». Notre nouveau climat moral est étroitement lié à un contexte français, dans lequel la délinquance est tenue de manière plus ou moins explicite pour un mode légitime de résistance sociale.
ÉL. Finalement, n’est-ce pas la morale commune qui a disparu au profit d’un self-service dans lequel chacun se bricole la sienne ?
Ce self-service individuel existe, mais à l’intérieur d’un large consensus sur les valeurs ultimes, que l’on peut résumer au respect de la liberté de chacun. Ce consensus est, lui aussi, une nouveauté : il y a quelques décennies encore, il y avait de grandes différences, sur le plan des valeurs, entre les milieux sociaux, entre religieux et laïques, ou entre castes professionnelles. On peut désormais parler d’un monothéisme des valeurs.
ÉL. D’accord, tout le monde est pour la solidarité, le respect de l’autre, la dignité humaine. Mais alors, qu’est-ce qui ne marche pas ?
Ce qui ne marche pas, ou en tout cas, qui ne dépend plus d’un cadre commun, c’est la réponse à la question concrète qui se pose en permanence à chacun de nous : comment dois-je agir dans ce cas précis ? Là, c’est le self-service à tous les étages : il faut parler en ce sens d’un polythéisme des jugements. Les magistrats qui s’occupent des jeunes délinquants décrivent bien ce comportement : les accusés ne récusent pas du tout la loi, ils affirment simplement que, dans tel cas précis, ils avaient le droit de la transgresser, le droit à l’appréciation. Les critères classiques du bien et du mal n’ont pas bougé. Mais chacun se prétend juge des limites où il y a ou non transgression.
ÉL. Ces fractures morales ne révèlent-elles pas une perte du sens de l’intérêt général, et plus encore du sentiment d’appartenance ?
Faisons la part de l’illusion d’optique rétrospective ! Il était beaucoup plus facile de définir l’intérêt général quand les intérêts particuliers ne s’exprimaient pas ou peu et quand c’étaient les chefs qui avaient le monopole de son énonciation. Quant au sentiment d’appartenance, il est peut-être plus fort que jamais, mais sous une forme problématique ou inopérante : notre commune humanité, le respect de l’égale dignité des individus.
ÉL. Pourquoi ces beaux sentiments sont-ils problématiques ?
Parce que la commune humanité ne fait pas une société ! L’immense majorité des gens tient au respect des règles de coexistence, mais dans la vie quotidienne, lorsqu’il s’agit de faire fonctionner une ville, une nation, un pays, ce sentiment du commun ne marche pas. Plus précisément, il ne fait pas le poids face aux intérêts particuliers et aux points de vue individuels, qui sont investis de la légitimité par excellence. Sur le fond, nous sommes d’accord sur tout ; en pratique, dans la vie de tous les jours, nous ne sommes d’accord sur rien.[/access]
*Photo : DR.
En Espagne, la gauche de la gauche ne se paie pas de slogans

L’Espagne en crise est devenue un champ d’expérimentation politique d’où émerge une nouvelle génération de responsables politiques. Tout à gauche, pour succéder à la figure controversée du stalinien Santiago Carillo – dont l’historien britannique Paul Preston vient de publier une lumineuse biographie -, un très brillant député, Alberto Garzón, commence à faire parler de lui. Homonyme du célèbre juge anti-corruption Baltazar Garzón, le plus jeune élu des Cortès ne peut que retenir l’attention des étrangers que nous sommes. Le calme des propos, une solide formation d’économiste à l’université Complutense de Madrid font de cette nouvelle icône de la génération sacrifiée un talentueux vulgarisateur pour un monde en perte de repères. Déjà, un récent sondage publié par El País (du 28/04) montre que les Espagnols le placent en troisième position des personnalités capables de « régénérer la vie politique espagnole », à seulement quatre points d’un ponte du PSOE.
Jugez plutôt : cet homme de 27 ans a déjà 100 000 abonnés sur Twitter. Il vient de publier un essai[1. La gran estafa, Ediciones Destino, Barcelone : 2013. Ouvrage non traduit d’où proviennent toutes les citations suivantes.] qui fait fort bien le point sur les origines de la crise, tout en s’élevant contre les ravages et la corruption dans le monde politique. On boit du petit lait à lire ce qui pourrait être du Dupont-Aignan ou du Mélenchon des bons jours lorsqu’on l’entend diagnostiquer la crise européenne : « À quoi sert notre constitution si, après l’accord entre le parti socialiste et le parti populaire, on donne la priorité aux banques par rapport aux citoyens ? À quoi sert l’union Européenne et ses institutions, si son unique rôle est de consolider la position du système financier, tout en ignorant la dramatique situation des citoyens ? En définitive, à quoi servent-ils s’ils se montrent incapables de régler les problèmes des gens ? ». Et Garzón de remonter aux origines de la construction européenne, davantage le fruit « d’alliances gouvernementales » que d’un véritable projet fédéraliste. « Pour la France, ce fut une priorité, dès le début, de neutraliser (…) l’Allemagne. Mais l’unique moyen d’atteindre cet objectif était d’établir une alliance qui arrimât ensemble les leurs deux économies. Pour l’Allemagne, par contre, la France représentait un marché utile où elle pourrait exporter et fortifier sa position continentale et asseoir les bases d’une future réunification de l’Allemagne ». Cet économiste fait aussi de la politique, et c’est devenu beaucoup trop rare, dans les jeunes générations de responsables européens, pour ne pas être noté.
On ne peut qu’être séduit par une outrecuidance que l’on jugera fort bienvenue chez ce courageux résistant à l’oligarchie. Alberto Garzón s’est payé le luxe d’enregistrer, alors que c’est interdit, une audition à huis-clos, aux Cortés, de Mario Draghi, et de rendre public l’enregistrement. On l’y entend déclarer, sur un ton posé mais résolu, au chef de la Banque Centrale européenne, qu’il le voit comme « le représentant d’un pouvoir anti-démocratique » et ne souhaite rien moins que le voir être jugé « en compagnie de M. Trichet » pour avoir trahi l’idéal européen.
Tout l’enjeu du combat de Garzón dépend de la capacité de son partie, Izquierda Unida (Gauche Unie) à récupérer l’immense mouvement populaire d’indignation et de révolte que suscite la crise, notamment les Indignés. Ces derniers n’auront finalement produit qu’une plate-forme contre les expropriations de millions d’Espagnols devenus insolvables face à des banques voraces. La multiplication des charivaris organisés par l’extrême gauche devant les domiciles de responsables politiques dont les prises de position ne sont pas appréciées, ces escraches (littéralement « signalement », inaugurés en Argentine il y a quelques années) n’est pourtant pas pour rassurer la gauche parlementaire, dont Izquierda Unida. Organisme protéiforme, ce parti réunissait initialement un large spectre politique allant d’anciens communistes… aux carlistes. Dans une Espagne qui serait, comme la France, en 1789, – ou plutôt 1808, quand débuta sa Guerre d’indépendance contre la domination étrangère – et dont toutes les institutions, jusqu’à la monarchie, sont ébranlées, celui qui offrira le premier une vision claire des choses obtiendra à coup sûr l’adhésion massive de ses concitoyens. Et il se pourrait bien qu’Alberto Garzón soit un jour l’heureux élu à qui on saura gré d’avoir été courageux avant tout le monde.
Ce qui pourrait bien fait mouche, aux yeux des Espagnols, se trouve dans l’analyse de Garzón – notamment dans un chapitre de son livre intitulé « ressusciter Marx » – quand il lie la crise morale – la référence gramscienne est décidément à la mode – et la crise économique qui touchent son pays. Il y voit le produit d’une trop grande propension à la tolérance héritée de la période des nécessaires compromis entre des forces jusque-là irréductiblement ennemies, négociations qui avaient permis à la démocratie de s’instaurer, avec la constitution de 1978. En Espagne, l’ère des demi-mesures est révolue. À crise radicale, critique radicale !
*Photo : Alberto Garzon.
Suisse : Malaise dans la confédération

Pureté, puritanisme, putain : cherchez l’erreur. Il n’y en a pas. Les racines pur et put ont grandi dans la même région anatomique, et avec le « Ça-Graal », la coupe n’est jamais loin des lèvres. Une gorgée de temps en temps, d’accord, mais pas tout le temps, sinon y’a malaise dans la civilisation. Jusqu’au dimanche 3 mars, y’avait malaise dans la Confédération. Ce jour-là, lors d’un référendum d’initiative populaire, les Suisses ont massivement demandé une loi limitant la gloutonnerie des dirigeants des entreprises helvétiques cotées en Bourse. Le principe étant plébiscité par le peuple, il revient à présent au Parlement de poser l’anneau gastrique, au moyen d’une loi.[access capability= »lire_inedits »]
C’est la fin, croit-on, des arrangements juteux entre amis patrons, qui eux aussi ont eu leur « Sofitel ». Deux semaines avant la votation, le président de la « pharma » Novartis, Daniel Vasella, sur le départ, se faisait prendre la main au panier – 72 millions de francs suisses (60 millions d’euros) –, prix de son silence dans un environnement manifestement hyperconcurrentiel. Face à la réprobation générale, il renonçait à ce parachute doré, mais comme on dit, le mal était fait. En période révolutionnaire, reconnaître ses fautes, c’est les commettre une deuxième fois ; on n’échappe pas au châtiment, ici, celui des urnes.
La fuite à Varennes de Vasella prendra la forme d’un exil en famille aux États-Unis, a-t-on appris.
De quoi cette révolution suisse est-elle le nom ? C’est là qu’on se calme. Le référendum piloté et gagné par le sénateur Thomas Minder, du parti de la droite nationale UDC et lui-même chef d’une PME fabriquant du dentifrice, par ailleurs opposé à la libre circulation des biens et des personnes, marque la victoire des actionnaires sur les administrateurs des grosses boîtes.
Le 3 mars, il y a eu rappel à l’ordre. À l’ordre moral. Le tribunal de l’éthique protestante a sanctionné une déviance du capitalisme et non le capitalisme en tant que tel qui, par la grâce du peuple, sort purifié du bordel et de la débauche où l’avaient plongé quelques-uns. C’est moins rougeoyant que le « Grand Soir ». Salade de cervelas, et au lit ! Pas drôles, ces Suisses…[/access]
*Photo : hello nelly.
La leçon d’Arendt

« Va en enfer, sale pute nazie » : des messages d’une telle violence, Hannah Arendt en reçut des dizaines après la polémique provoquée par son reportage sur le procès d’Eichmann en 1961. Le biopic éponyme de Margarethe von Trotta raconte, avec un réalisme qui touche au documentaire, l’histoire de cette controverse autour de la question du mal.
Le temps d’une séance, la salle de cinéma se transforme en amphi, et Barbara Sukowa, qui joue la philosophe allemande avec inflexibilité et humanisme, nous donne un cours magistral sur la philosophie d’Hannah Arendt.
Le film commence avec l’enlèvement d’Eichmann par le Mossad. Puis on suit Arendt à Jérusalem où elle assiste au procès d’un des plus grands bourreaux du Troisième Reich. Quand elle découvre le visage du bourreau, la philosophe est perplexe : un type banal, enrhumé et médiocre qui n’a pour sa défense que ces mots : « J’obéissais aux ordres, j’avais prêté serment ».
De retour aux Etats Unis, Arendt écrit un reportage pour le New York Times qui deviendra un livre, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal , puis déclenchera une polémique terrible que la philosophe qualifiera avec dédain de « tempête dans un verre d’eau ».
Deux critiques principales sont adressées à l’essai d’Arendt. On lui fait d’abord grief d’avoir, avec sa thèse de la « banalité du mal », banalisé le nazisme en faisant d’Eichmann un « clown » plutôt qu’un monstre. La seconde accusation, qui sera la plus violente, tourne autour de l’antisémitisme. Elle concerne les « 10 pages sur 300 » de son livre qui traitent de la question du rôle des leaders juifs dans la Shoah. Elle y dénonce le comportement des membres de certains Judenräte (conseils juifs), en particulier celui de Theresienstadt, qui furent amenés à collaborer avec les autorités nazies.
Ce que l’on ne pardonne pas à Arendt, c’est son arrogance, cette « perversité de l’intelligence » qui ose la subtilité pour aborder l’horreur brute d’Auschwitz autrement que par le prisme manichéen objectivant la seconde guerre mondiale en deux camps : les monstres nazis et leurs victimes. Dans Eichmann à Jérusalem, Arendt montre en effet que la frontière qui sépare le bien du mal ne passe pas entre les êtres mais à l’intérieur d’eux.
Contre le préjugé qui voudrait faire des nazis des sadiques sanguinaires, elle montre que plus que la cruauté, c’est la médiocrité qui conduit l’homme au mal radical. Contre la tentation de la victimisation, Arendt ose poser une question fondamentale, qui touche à l’essence même du totalitarisme : la participation des victimes à leur propre extermination. Arendt le dit dans son livre : elle trouve absurde la question du procureur Hausner aux rescapés de la Solution finale : « pourquoi n’avez vous pas résisté ? », car il n’y avait aucun moyen de résister au rouleau compresseur totalitaire. Ce que constate Arendt est moins l’absence d’une résistance active que la réalité d’une coopération passive qui a conduit au « succès » effroyable de la Shoah. Le film de Von Trotta montre bien la souffrance de l’intellectuelle incomprise. Car il est vrai que, contrairement à son ami philosophe Hans Jonas qui lui tourne le dos en pleine la polémique, Hannah Arendt ne se sent pas imprégnée de manière indélébile par la culture juive. Nourrie à l’universalisme de la pensée grecque, Arendt refuse tout communautarisme, même si celui-ci est cimenté par la souffrance. Elle le dit à un de ses amis pendant le film « Je n’aime aucun peuple, je n’aime que mes amis ». Et à un de ses étudiants qui lui pose cette question « pourquoi appelez vous « crime contre l’humanité un crime contre le peuple juif ? », elle répond : « parce que les Juifs sont d’abord des hommes ».
Là est la grande force d’Hannah Arendt : inscrire le problème du mal radical advenu avec la Shoah dans la perspective de l’universalisme grec. Ce qui faisait la force de la civilisation occidentale, c’est ce dialogue intérieur, cette introspection qui depuis les Grecs guidait les rapports de l’homme avec lui-même, avec lequel le totalitarisme rompt
Arendt répond à la grande question qui hante la philosophie « d’après Auschwitz » : le nazisme étant survenu en Europe, au moment de l’apogée de la « civilisation » allemande, peut-on en conclure que la culture, la pensée et la philosophie ne sont pas des remparts efficaces contre la barbarie ?
L’auteur d’Eichmann à Jerusalem répond que ce n’est pas l’absence de savoir qui conduit à la barbarie, mais le refus de penser, c’est-à-dire de descendre en soi pour distinguer le bien du mal.
Un film à voir pour se souvenir que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »
Hannah Arendt, un film de Margarethe von Trotta. En salles depuis le 24 avril.
Air du temps et têtes de cons
S’il ne fallait prendre qu’un seul exemple pour résumer la dérision du temps, c’est dans les locaux du Syndicat de la magistrature qu’il faudrait aller chercher et trouver. Le « mur des cons », puisque c’est ainsi qu’il faut le nommer, réunit tous les signes du moment présent : ricanement généralisé et aveuglement idéologique. Tout y est dans ce qui est présenté comme un geste de potache. Tout y est, y compris l’abject : parmi les cons affichés figure le général Philippe Schmitt, père de la jeune Anne-Lorraine, assassinée en 2007 dans le RER par un détraqué récidiviste.
Ainsi, on peut imaginer que pour le Syndicat de la magistrature, le père d’une victime, fille de militaire (donc facho) blonde (donc raciste) catholique (donc réac) allant à la messe (donc ultraréac) réunit toutes les qualités requises pour être qualifié de « con ». Ce ricanement affiché, cette « plaisanterie de potache » qui se veut pleine d’humour, n’aurait pas dû être donnée à voir ni à être rapportée. Présenter le père de la victime comme un « con » révèle en contrepoint l’estime portée au violeur assassin. Cette belle pensée de justice ne devait pas être vue puisqu’elle faisait partie de l’intime du Syndicat de la magistrature. Et tout le monde sait, bien évidemment, que le respect de l’intime et du privé font partie des exigences professionnelles de la justice et du journalisme dans ce pays.
Pour avoir montré ces images, un journaliste de France 3, Clément Weill-Raynal, est dénoncé par la section SNJ de France Télévisions qui réclame contre lui des sanctions pour avoir sali l’honneur de la chaine où il travaille. Voilà le journaliste convoqué par sa direction et menacé de sanctions, sinon de licenciement. La faute de Weill-Raynal aurait consisté à donner à voir ce qui aurait dû rester dissimulé aux yeux des investigateurs. Soudain soucieux du secret ou de l’intime, voilà tous ceux qui font profession de foi de justice pour réprimer les turpitudes des puissants ou d’investigation pour révéler les vérités cachées pour « porter la plume la où ça fait mal », voilà tous ces gens pleins de vertus soudain offusqués par cette mise en lumière. Voilà un syndicat de journalistes qui réclame une sanction contre un de ses collègues au nom de sa vision sélective de la déontologie de la profession. Voilà un autre syndicat de juges qui affiche son mépris de la justice qu’il est censé rendre au nom du peuple français : en brocardant les victimes, il donne raison aux coupables. Il faut bien dire que l’air du temps sert de terreau à cette confusion.
Toute l’actualité de ce printemps tardif est nourrie de ce pot pourri de mensonges, de tricheries, d’impostures ou de trucages de diverses formes et d’intensité variable. Il en résulte un air du temps détestable, nauséeux, poisseux qui fait sans doute le miel (excusez du peu) des dîners en ville mais interdit de penser à ce qui pourrait nous donner un peu de plaisir à vivre ensemble. Dans ce moment fait de rumeurs répugnantes et de nouvelles accablantes, le ragot et le commérage semblent avoir pris le pas sur la réflexion, à croire que le monde actuel se résumerait à la basse cour médiatique où caquètent en désordre faux amis et faux semblants, faux culs et fausses vertus. Entre l’indignation feinte, la morale invoquée pour les autres, la vertu qu’on n’a pas, au bal des tartuffes, ni les juges ni les journalistes ne seront à l’orchestre. Le moment est glauque et tout le monde s’en repaît avec une sorte de jubilation. On en rit et on en rit encore et on a bien tort d’en rire car c’est le reflet de ce que nous tous avons accepté que ce monde soit, par petite lâcheté, par petits arrangements, par petits compromis ou par grandes compromissions, par couardise, par paresse, par fatigue, lassitude, par dérision.
Nous rions, mais de qui rions-nous ? Alors que se multiplient les comités d’éthique, les cellules de crise et autres observatoires de la vulgarité, qui dénoncera ce « mur des cons » comme étant d’abord la sinistre dérision de la République ?
Savoir-vivre : Petite mort d’une petite vertu ?

Agonie du savoir-vivre ? Malaise (terminal) de la civilité, comme le laisse entendre le titre d’un essai récent ? Serions-nous en train de connaître les derniers jours de la politesse ? Le fait est que cette dernière, définie comme l’art de polir les rapports sociaux, jadis considérée comme la pierre angulaire de la « douceur de vivre » à la française, semble parfois sur le point d’être engloutie par le flot montant des incivilités. Chaque jour apporte en la matière son lot d’anecdotes lamentables et significatives : il suffit que l’usage ait été transgressé de façon visible par ceux qui auraient dû en être les gardiens pour que les vannes s’ouvrent. C’est ainsi que le célébrissime « Cass’toi, pauv’con ! » a fait des petits et encouragé une tendance au débraillé jusqu’au sommet de l’État, où l’on se tutoie en s’appelant par son prénom et où l’on se dispense d’user d’un langage châtié : « Je me fais taper d’sus, mais j’ai la banane ! », s’esclaffait le président Sarkozy, devant des parlementaires, en mars 2009. « Ils ont rien foutu pour réduire les déficits […] Qu’ils se taisent, nom de Dieu ! », reprenait, en juin 2012, le ministre des Finances, sous les lambris dorés de l’Assemblée nationale. Depuis, les bras d’honneur succèdent aux doigts du même nom et plus personne ne s’étonne des vertes répliques de Dijonnaises du troisième âge refusant de se faire photographier au côté du chef de l’État : si les élites se permettent de tels dérapages, qui s’offusquera du comportement de simples citoyens ? Et s’il en va ainsi jusque dans des milieux aussi convenables, qui pourrait croire encore que la politesse est autre chose qu’un souvenir, condamné à s’effacer chaque jour un peu plus ?
Cette appréciation pessimiste relève pourtant d’une illusion d’optique. Certes, la situation n’est pas brillante, mais la politesse en a vu d’autres.[access capability= »lire_inedits »] Avançons plutôt, pour plagier le poète, que le désespoir en politesse est une sottise absolue.
Cette impression que le savoir-vivre était mort et enterré, d’autres en effet l’ont ressentie avant nous, et de façon bien plus cruelle : il suffit de rappeler l’attaque massive menée, sous la Révolution française, contre une civilité identifiée à l’Ancien Régime. La politesse, affirmaient les Jacobins, est attentatoire à la Sainte Trinité républicaine : à la Liberté, puisqu’elle impose des règles de comportement qui n’émanent pas de la volonté du peuple ; à l’Égalité, en ce qu’elle suppose la légitimité de différences (de statut, d’âge, de sexe, etc.) ; à la Fraternité, enfin, dès lors qu’elle substitue des convenances artificielles, voire une certaine hypocrisie, à la pure franchise qui devrait seule gouverner les rapports entre républicains. C’est pourquoi les pouvoirs publics vont prohiber un certain nombre d’usages, qui vont de la façon de saluer à l’emploi de mots comme « Monsieur » ou « Madame », ou de formes grammaticales comme le vouvoiement. Quant à ceux qui persistent dans l’erreur, ils sont politiquement suspects – ce qui, à l’époque, n’est souvent qu’une première étape vers l’échafaud. Le résultat, c’est la disparition forcée des usages anciens, suivie d’une vague inouïe de brutalité dans les rapports sociaux : ce que Talleyrand appellera « la fin de la douceur de vivre ». Un peu plus d’un siècle plus tard, la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, ayant mêlé les hommes dans les tranchées et les femmes dans les usines, entraîne un nouveau recul de la politesse, qui va se poursuivre jusqu’à Mai-68. Sous la Révolution, la politesse était stigmatisée comme aristocratique : désormais, on la juge bourgeoise, castratrice et rétrograde, attentatoire à un désir légitime d’affranchissement et d’épanouissement individuel.
En somme, la politesse française a connu des heures sombres qui semblaient annoncer sa disparition. Pourtant, à chaque fois, elle a persisté dans son être, c’est-à-dire dans le nôtre. Au lendemain de la Révolution, la renaissance d’une « politesse bourgeoise » accompagne la remise en ordre et la codification napoléoniennes : au cours du XIXe siècle, elle se diffusera dans toutes les couches de la population. Après la Première Guerre mondiale, de même, les usages maltraités connaissent un bref renouveau ; enfin, un quart de siècle après Mai-68, les sondages montrent que la politesse est redevenue une valeur consensuelle que l’immense majorité des Français souhaite transmettre à ses enfants. Le succès des ouvrages de la baronne de Rothschild ou la parution toute récente de nouveaux manuels de politesse, sous la plume d’une ambassadrice drolatique et sous celle d’une princesse branchée[1. Geneviève d’Angenstein, Le savoir-vivre est un jeu, Librio, 2012. Hermine de Clermont-Tonnerre, Savoir-vivre au XXIe siècle, Archipel, 2013.], confirment que cet engouement persiste.
Mais dans ces conditions, comment expliquer la montée des incivilités, si fréquemment déplorée ? Peut-être par un paradoxe : ce retour en grâce des bonnes manières, depuis les années 1990, s’est peut-être traduit par une sensibilité accrue aux coups de canif portés au code de la bienséance. C’est parce que nous sommes habitués à un monde (plus) policé que certains comportements, qui naguère n’auraient gêné personne, peuvent nous paraître dérangeants, voire inadmissibles : ainsi, celui qui fume dans les couloirs du métro sera-t-il perçu comme un goujat par ceux qui le croisent, lesquels ont oublié qu’eux-mêmes, il n’y a pas si longtemps, clopaient sans vergogne au restaurant, au cinéma ou dans l’ascenseur.
Cependant, un optimisme à tout crin serait aussi déplacé qu’un pessimisme excessif. Car il faut bien reconnaître que notre époque s’avère un terrain exceptionnellement propice à la multiplication des incivilités. Le portable comme compagnon de chaque instant et l’écran comme médiateur ordinaire des rapports humains, la disparition des repères sociaux et l’effacement du sentiment d’appartenance collective, l’accélération de l’histoire individuelle qui fait de chacun de nous un « homme pressé » dans un monde organisé autour d’un benchmarking permanent, tout ceci laisse de moins en moins de place aux rituels et à la gratuité de la politesse, de même qu’au respect véritable qui en constitue l’essence. Et ne parlons pas de la crise, qui fournit aux malotrus un alibi idéal. Où l’on comprend que la politesse est un chef-d’œuvre en péril − au même titre que la civilisation, dont elle est l’une des marques distinctives.[/access]
*Photo : byronv2.
L’indécence commune

En 1848, la IIe République n’a que quelques mois, mais la Révolution de 1848 et le « Printemps des peuples » semblent déjà bien loin ; déjà, avec le « parti de l’ordre » à droite et les socialistes à gauche, une nouvelle fracture politique se dessine ; tout oppose les deux camps, à l’exception d’une chose : le rôle prépondérant qu’ils accordent à l’État. Frédéric Bastiat, lui-même élu[1. Député des Landes.] avec la majorité républicaine modérée de 1848, résume le danger en une phrase : « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »[2. Frédéric Bastiat, « L’État », paru dans le Journal des débats, le 25 septembre 1848, en réaction à la publication du Manifeste montagnard.]
Ce que Bastiat pressent, dès ce milieu du XIXe siècle, ce sont les prémices de notre État-providence moderne. Déjà, il a compris ce qu’il adviendrait de la solidarité entre les hommes si elle était administrée par l’État ; déjà, il dénonce les effets pervers de ces groupes de pression qui cherchent à attirer les faveurs de la puissance publique ; déjà, enfin, il anticipe la conséquence ultime de l’irrésistible ascension de la social-démocratie : « Une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »[3. Frédéric Bastiat, Harmonies économiques (1848-1850), chap. XIV.]
Qu’avons-nous fait depuis soixante ans ? Nous avons « fait du social » – « social », cet étrange adjectif qui, pour paraphraser Friedrich Hayek, a acquis la propriété de dénaturer les noms qu’il qualifie. Qu’est-ce que le droit social ? Le remplacement du droit par la coercition.
Qu’est-ce que la propriété sociale ? Ni plus, ni moins que l’abrogation de la propriété. Qu’est-ce que la liberté sociale ? Le principe qui permet de priver des individus de leur liberté au profit d’une chimérique liberté collective. Qu’est-ce, enfin, que la justice sociale ? L’idée selon laquelle vous et moi sommes en droit de vivre aux crochets de nos voisins.[access capability= »lire_inedits »]
Que peut devenir une société où le bien-être de chacun ne dépend plus de son intelligence, de son ardeur au travail ou de sa capacité à prendre des risques, mais de sa faculté à éluder l’impôt tout en réclamant des subsides publics ?
Elle sera immanquablement une société de la défiance, du ressentiment, de la lutte des classes, des races et des castes – de la guerre de tous contre tous ; une société dans laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ; une société, en somme, où la décence commune chère à Orwell ne sera plus qu’indécence partagée.
J’exagère ? Eh bien sortez un instant de nos frontières et comparez nos prétendues vertus à celles de ces étrangers, proches ou lointains, que nous considérons avec tant de condescendance. C’est l’exercice auquel se sont livrés deux de nos compatriotes, Yann Algan et Pierre Cahuc, dans La Société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit[4. Yann Algan et Pierre Cahuc, La Société de défiance : comment]. Leurs conclusions sont sans appel : en soixante ans, nous sommes devenus – et de loin – le peuple le plus méfiant, le moins civique et, sans surprise, le plus notoirement antilibéral du monde développé.
Tenez, par exemple : nous ne sommes que 48 % à juger que la fraude fiscale n’est « jamais justifiable ». C’est, sur la base des données des World Values Surveys, le score le plus faible au sein des pays développés – 58 % des Britanniques et 83 % des Japonais condamnent les tricheurs. Mieux encore : nous ne sommes que 42 % à condamner la fraude aux aides sociales, contre 64 % au Royaume-Uni et 80 % aux Pays-Bas ! Bastiat, hélas, avait vu juste : nous sommes devenus les champions de l’indécence commune.
Et maintenant que notre fameux « modèle social » s’effondre sous le poids de ses propres vices, voilà que les ligues de vertu disputent la charogne aux adeptes du relativisme. Et que nous proposent ces braves gens ?
Plus d’État, plus de redistribution, plus de lois : le déni français poussé jusqu’à l’absurde. L’État-providence est devenu une religion, la haute fonction publique est son clergé et nos politiciens ses prophètes. Voltaire aurait sans doute conclu : « Écrasez l’infâme ».[/access]
*Photo : -NACH-.
Hollande : 24% de satisfaits

Imaginons la scène : les conseillers et le secrétaire général de l’Elysée entrent dans le bureau présidentiel. Ils voient la silhouette de François Hollande se découper dans l’encadrement de la fenêtre, à contre-jour. Dehors il fait beau et la nature, contrairement à la situation économique, se réveille.
Il va encore falloir lui dire. Il le sait sans doute déjà : après tout, on dit qu’il passe un temps fou à lire les journaux. Il aime la presse écrite, lui, on peut au moins lui reconnaître ce mérite. Mais bon, il va quand même falloir en parler…
Il y a quelques raclements de gorge gênés et puis un des participants se lance : « Les sondages, monsieur le Président. Vous avez vu les derniers ? »
Là, cher lecteur, je vous avoue que j’ai davantage de mal à deviner la réaction présidentielle. Une petite blague, pour se rassurer et rassurer ses troupes ? Une colère froide comme lorsqu’il a appris la trahison de Cahuzac ? Un revers de la main et une tirade sur le fait que ce ne sont que des sondages mesurant la satisfaction, pas les intentions de vote ? Mais justement, on lui en sort un autre, celui de BFMTV qui le donne battu dès le premier tour et laisse Marine Le Pen et Sarkozy en tête à tête pour le second tour si on rejouait les élections ces jours-ci.
La descente aux enfers se poursuit. Il doit trouver cela bien injuste, le Président, il avait pourtant dit que ce ne serait pas facile, que les années les plus dures de son quinquennat seraient les cinq première. Mais quand même, 24% de satisfaits… Ce ne doit pas être évident à vivre, vraiment. Quand on fait de la politique, c’est tout de même pour être aimé. Surtout dans la Ve république où la personnalisation du pouvoir devient aussi, à force, une personnification.
Peut-être se demande-t-il quel est le portrait type du sondé satisfait. Il aimerait sortir du Palais, en rencontrer un, comme ça, sur un marché ou autour d’un café au zinc. Un ou une qui lui dise : « Vous savez, je vous aime bien et je suis très content de votre politique. Pour moi, vous allez dans la bonne direction. J’aime votre lucidité, votre courage, votre détermination. »
Ce citoyen mythologique, hollandiste heureux, à quoi pourrait-il ressembler ? À un riche ? Sûrement pas, les riches ne pensent qu’à se sauver de cette « Corée du Nord fiscale » qu’est devenue la France. Alors un pauvre ? Pas vraiment non plus. Les minima sociaux ne bougent pas, le chômage explose, le logement et la santé deviennent inabordables. Quelqu’un de la classe moyenne ? Le Président avait tout de même fait sa campagne pour elle, essentiellement. Oui mais voilà, dans les zones pavillonnaires rurbanisées, ce n’est pas la joie non plus. C’est plutôt la trouille. La classe moyenne a toujours vécu dans l’espérance de devenir riche grâce à l’ascenseur social alors qu’aujourd’hui elle vit dans la crainte de devenir pauvre à cause du toboggan austéritaire. Du coup, la classe moyenne se sent oubliée, délaissée, elle aurait même tendance à trouver le Front National de plus en plus sympathique. Un jeune ? Ce n’est plus ça non plus, les jeunes. Le contrat de génération reste une abstraction, et la règle c’est plutôt la précarisation, la stagiairisation, le chômage presque systématique pour les non-diplômés.
Qui, alors ? Les patrons ? Après tout, entre la remise fiscale accordée aux Pigeons et la loi sur la flexibilité du marché du travail, ils devraient être contents, non ? Oui, ils sont contents, mais ce n’est pas pour ça qu’ils vont admettre que la politique de Hollande leur est favorable. Et c’est de bonne guerre : les patrons aiment bien les sociaux-démocrates devenus sociaux-libéraux comme Schröder ou Blair. Mais ça reste des gens « de gauche ». On peut leur faire confiance pour oser des choses que n’aurait pas osé un gouvernement de droite, comme faire disparaître le CDI et tailler dans les dépenses sociales mais une fois qu’ils ont fait le sale boulot, autant ramener la droite au pouvoir. On rappellera pour mémoire que le SPD allemand comme les néo-travaillistes anglais ont été renvoyés à leurs chères études alors qu’ils n’avaient pas démérité dans le démantèlement de l’Etat-Providence et la création de conditions rêvées pour la libre entreprise.
Alors qui ? Parce qu’il en reste tout de même un petit quart, de français satisfaits ou très satisfaits. Les gays qui peuvent se marier ? Ça ne fait pas 24% de la population, ou alors il va y avoir des crises cardiaques à la chaîne chez Civitas.
Un moment, il pense avoir trouvé, le président.
Un militant socialiste… Tiens, voilà, un militant socialiste ! C’est forcément content, un militant socialiste. Jusqu’à ce que le Président se souvienne des récentes déclarations, assez peu amènes de certains députés comme Pascal Cherki qui l’a comparé à un conseiller général de canton. Il s’est excusé mais ça n’empêche pas que l’aile gauche du PS, comme les écologistes, lorgne de plus en plus du côté du Front de Gauche et se prend à rêver à haute voix d’une majorité alternative.
Non, décidément, il n’arrive pas à deviner qui peut encore l’aimer. Ces 24% sont autant de baleines blanches, de Moby Dick statistiques.
Alors il ne reste plus à François Hollande qu’à espérer les plaisirs de l’ivresse des profondeurs, le grand bleu de la plongée en apnée dans l’impopularité. Une jouissance paradoxale quand l’oxygène se raréfie. Quel effet ça fera de descendre en dessous de 20%, de 15, de 10…L’expérience promet d’être fascinante.
J’aimerais bien dire à François Hollande que je suis un de ses fidèles. Que s’il n’en reste qu’un, je serai le dernier. Il y a toujours quelque chose de séduisant dans l’attachement aux causes perdues. Mais ce serait lui mentir, et même pas les yeux dans les yeux, comme l’autre.
Oui, j’aimerais bien, mais le 5 mai, la veille de l’anniversaire de son accession au pouvoir, je battrai le pavé parisien dans la manif pour la VIe république.
Désolé, monsieur le Président et surtout, n’y voyez rien de personnel.
*Photo : Parti socialiste.
Les routiers sont carrés
Jadis l’Europe était une utopie poétique chantée par Victor Hugo. Une promesse de paix pour toute une génération traumatisée par la guerre. Une belle idée. À présent, l’Union européenne est un vaste espace commercial traversé par des poids lourds. Cette réalité a sauté aux yeux du commissaire européen aux transports, Siim Kallas, qui s’est mis en tête de réformer en profondeur l’aérodynamique des camions. Car l’Union Européenne a l’ambition d’avoir autorité sur tout, de s’occuper de tout, d’émettre des avis sur tout. L’estonien Siim Kallas, dont le sens des priorités politiques dans le contexte de la crise actuelle est confondant de lucidité, a donc émis la recommandation que les poids lourds aient désormais une forme « plus arrondie ».
Siim Kallas est observateur, il a remarqué que la forme rectangulaire des cabines manquait d’aérodynamisme. Le commissaire précise : « Une brique est l’objet le moins aérodynamique que l’on puisse imaginer, et nous allons donc améliorer la forme des poids lourds ». Évidemment, le but est de permettre des économies en réduisant la quantité de carburant consommée pour chaque camion, et de réduire les émissions polluantes. Mais pas seulement… Cette colossale initiative a également pour but d’épargner la vie des indispensables cyclistes. La Commission estime que le choix des cabines rondes permettrait « de sauver chaque année les vies de 300 à 500 cyclistes ou piétons victimes d’accidents de la circulation avec des poids lourds en Europe, en améliorant la visibilité du conducteur ». Le rêve européen est donc désormais de rendre les poids lourds aérodynamiques, tout en rondeur, tout en douceur, non polluants et non violents. On a hâte de prendre connaissance des prochaines initiatives européennes pour améliorer le design des grille-pains, des plaques d’égout et des patins à roulettes ; l’aérodynamisme des autobus, des débouche-éviers et des fonctionnaires européens eux-mêmes. En équipant chaque fonctionnaire européen d’un casque idoine, on pourrait certainement le faire gagner en productivité…
Savez-vous pourquoi il y a de la pelouse autour de la Commission Européenne ? Certains avancent que c’est pour amortir le fracas de l’argent jeté par les fenêtres…
Fracture morale : 65 millions d’exceptions à la règle

Élisabeth Lévy. La société française est, selon vous, divisée par une véritable « fracture morale ». Comment la décririez-vous ?
Marcel Gauchet. Mon idée est que les conditions du respect des règles de la vie commune ont été profondément altérées par une situation où les uns, au sommet, ont les moyens de contourner les règles, tandis que les autres continuent d’être obligés de s’y soumettre ou n’ont pas les mêmes moyens de s’y soustraire. Vous me direz qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi. Il n’empêche que depuis, disons, la Révolution française, toute la bataille politique a tourné autour de la création d’espaces d’égale soumission à une même loi, et que le progrès politique est allé globalement dans ce sens. Or, la mondialisation a inversé cette tendance. Elle a ouvert un Far-West planétaire. Elle fonctionne comme le moyen pour les acteurs les plus puissants de s’extraire des règles qui s’appliquent dans les espaces nationaux. Cela a peu à peu pénétré la conscience collective au point de modifier la donne de la vie sociale, à tous les niveaux. Cet impact se traduit par un dilemme qui travaille confusément au quotidien l’esprit de tout un chacun : faites-vous partie des couillons qui continuent bêtement de respecter les règles, ou êtes-vous du côté des malins qui ont compris le nouveau système et qui savent que les règles ne sont là que pour être tournées ? Prenez ce point vif de l’exaspération banale dans la ville d’aujourd’hui : la fraude dans les transports en commun. Si cela énerve autant les gens qui persistent, dans leur grande majorité, à refuser de tricher, c’est qu’ils ont l’impression que leur choix les range dans le camp des cons et des perdants.
ÉL. Mais vous le dites vous-même, l’illégalité a toujours existé : qu’y a-t-il de nouveau ?
Ce qui est nouveau, c’est son caractère structurel, qui tient à la nature de la globalisation intervenue ces trois dernières décennies. Sa philosophie repose sur la création délibérée d’espaces permettant de s’affranchir des règles nationales. À la fin des années 1970, il existait des espaces nationaux très régulés, avec tout ce que cela impliquait de pesanteurs et d’aberrations. Souvenez-vous de l’économie administrée à la française. D’où le succès des orientations néolibérales qui ont percé à ce moment-là. L’idée s’est imposée chez les gouvernants qu’il fallait réformer ces sociétés trop rigides et compliquées, au besoin malgré elles, en les ouvrant sur l’extérieur, en les mettant en concurrence et en créant des mécanismes de contournement. La rencontre entre la contre-culture de la transgression qui s’était développée depuis les années 1960 et cette mondialisation fondée sur la dérégulation a ensuite fait exploser les cadres moraux qui tenaient les sociétés.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. Ces « mécanismes de contournement » ne sont-ils pas imputables à l’Union européenne plus qu’à la mondialisation ?
Les deux marchent ensemble. L’Europe a été effectivement pionnière en ce domaine. La mise en concurrence des systèmes de normes nationaux a été employée comme le moyen privilégié de les réformer. Pas de meilleur moyen de faire baisser l’impôt sur les sociétés que d’organiser un dumping fiscal qui permet aux entreprises de migrer en toute légalité là où les impôts sont les plus bas. La globalisation a ajouté son grain de sel à cette cuisine de sorcière en ouvrant aux très grands groupes et aux flibustiers indépendants un champ de manœuvre encore plus large et plus dérégulé, étant donné l’écart formidable des situations. La finance offshore est la clé de voûte de ce territoire de chasse. Il ne s’agit pas simplement de malversations particulières, mais d’une véritable philosophie en action : dès qu’on bute sur une règle embarrassante, la stratégie de l’acteur économique conscient et organisé consiste à trouver le moyen de passer au travers.
ÉL. Quel a été l’impact de ces changements sur la vie des communautés humaines ? Notre société souffrirait-elle d’anomie ?
Je n’emploierais pas ce terme : l’anomie, c’est la disparition de toutes les règles. Or, les règles existent toujours, mais notre rapport à la règle a changé. Nous vivons sous l’empire de la morale de l’exception. On ne refuse pas la règle, on s’y déclare même favorable, mais s’agissant de son propre cas, on pense qu’il est normal de la négocier – « Moi, ce n’est pas pareil. »
Gil Mihaely. Mais quand on est au chômage, quand nos enfants gagnent moins que nous, quand les retraites sont menacées, ne devient-il pas légitime de tricher avec les impôts, ou bien de rouler à 150 à l’heure ?
En effet, c’est ainsi qu’une grande partie de la population justifie ses petits ou grands accommodements avec la règle. C’est là que l’influence de la contre-culture se fait sentir.
ÉL. Mais une autre excuse, fréquemment invoquée, est le mauvais exemple donné par les élites. Les manquements et parfois les turpitudes observés au sommet expliquent-ils les transgressions commises à la base ?
Le problème est plutôt que nous vivons dans une société où il n’y a pas d’exemple ! Le fait nouveau, c’est que, pour la plupart des gens, les personnages exemplaires en apparence sont forcément des menteurs qui ont quelque chose à cacher. Le soupçon s’est généralisé. Le premier président de la Cour de cassation fume certainement des joints dans sa cuisine. Même le pape – et surtout lui – ne peut pas être irréprochable. Et lorsque l’Église lance des procédures de canonisation, cela fait rigoler pas mal de monde : l’idée qu’il pourrait exister des saints apparaît désormais spontanément comme grotesque.
GM. En êtes-vous sûr ? Ne croyez-vous pas plutôt qu’ils ont changé de visage ? Les bruyants éloges déversés sur la tombe de Stéphane Hessel, la revendication de son entrée au Panthéon ne sont-ils pas l’équivalent du « Santo subito ! » des catholiques après la mort de Jean Paul II ?
Non, désolé, mais Stéphane Hessel, aux yeux du public, n’est ni un saint, ni même un exemple. Dites-moi, qui a le poster de Stéphane Hessel dans sa chambre ?
ÉL. Nicolas Demorand, peut-être !
Qui sait ? Stéphane Hessel n’était même pas un maître à penser, c’était seulement une vedette des bons sentiments, comme il y en a de la variété, avec son tube. Indignez-vous ! pourrait d’ailleurs aisément se transposer en rap…
ÉL. Seriez-vous en train de nous dire que « tout fout le camp » et qu’« il n’y a plus de valeurs, ma bonne dame » ?
Il n’y a ni plus ni moins de valeurs qu’avant, ce sont les conditions de leur mise en oeuvre qui ont changé. La nouveauté, je le répète, c’est l’émancipation croissante des individus vis-à-vis des contrôles sociaux élémentaires, qui les conduisaient autrefois à se tenir à carreau, ne serait-ce que parce qu’ils étaient placés sous le regard des autres.
GM. Ne faut-il pas, en ce cas, incriminer la disparition de la culpabilité et de la honte ou même, comme le disait Alain Finkielkraut à propos de l’affaire Iacub, celle du « surmoi » ?
Non, je ne crois pas que la dimension du surmoi ait été totalement évacuée de la psychologie des individus. Elle fonctionne différemment parce que la culpabilité a changé de sphère. Si elle jouait jadis un très grand rôle dans la vie psychologique des individus, ne l’oublions pas, c’était surtout sur le plan des mœurs, principalement sexuelles. Ce qui a complètement disparu, en revanche, c’est la respectabilité sociale, qui était naguère un élément déterminant des conduites individuelles. Aujourd’hui, plus personne ne cherche à être « respectable ».
ÉL. Cette respectabilité n’a-t-elle pas tout simplement été remplacée par la notoriété cathodique ?
En effet, mais la célébrité demeure l’affaire d’un groupe somme toute restreint, tandis que la respectabilité était ouverte en principe à tout le monde. Les personnes de « bonnes vie et mœurs », comme on disait à l’époque, étaient légion. C’était même une catégorie judiciaire très importante. Reste que cette respectabilité concernait essentiellement les mœurs : est-ce donc cela, les valeurs ? Je ne le crois pas et je ne me plains d’ailleurs pas outre mesure que tout cela appartienne au passé.
ÉL. Nous non plus, rassurez-vous ! En attendant, les évolutions multiformes que vous analysez traduisent-elles un déclin général de la morale ? l’émergence d’une nouvelle morale à géométrie variable ? Prenons un exemple très simple d’interdit : « Tu ne voleras pas. » Aujourd’hui, est-ce mal de voler ?
Globalement, oui. Mais, et c’est cela la nouveauté, tout dépend de qui on vole : si vous chapardez au supermarché, vous volez un grand groupe, donc la plupart des gens n’y attacheront aucune importance – si vous vous faites pincer, c’est autre chose, vous retombez dans la catégorie des couillons. En revanche, voler l’épicier du coin qui est un pauvre comme vous, ça, c’est dégueulasse.
ÉL. La réprobation sociale n’est pas particulièrement vigoureuse quand on brûle des voitures dans les cités !
Au contraire, la réprobation est énorme – sauf si on brûle la caisse pourrie du voisin pour l’aider à arnaquer l’assurance ! Dans ce cas, tout le monde approuve chaleureusement cette action de redistribution sociale – appelons les choses par leur nom. En revanche, quand il s’agit de la bagnole de quelqu’un qui n’a que ça pour aller bosser et qui, comble de malchance, est mal assuré, c’est l’indignation générale.
ÉL. Vous évoquez la « culture racaille » dont Pascal Bruckner montre, dans ce numéro, qu’elle s’est diffusée dans toute la société. Mais au départ, elle a été importée des ghettos américains dans nos cités. Du coup, beaucoup de gens imputent à l’immigration la perte du sens moral qu’ils observent. Ont-ils raison ?
Il est vrai que ce sont les enfants de l’immigration qui sont majoritairement porteurs de cette culture. Pour autant, je ne suis pas sûr qu’elle soit liée à l’immigration en tant que telle. N’oublions pas que l’invention du « voyou sympathique », célébré par le cinéma, a précédé l’immigration de masse en Europe. Le phénomène dont nous parlons a des racines autochtones, et c’est un mouvement général. Le gauchisme culturel n’a pas attendu les cités pour célébrer savamment les « illégalismes » qu’on appelle aujourd’hui « désobéissance ». Notre nouveau climat moral est étroitement lié à un contexte français, dans lequel la délinquance est tenue de manière plus ou moins explicite pour un mode légitime de résistance sociale.
ÉL. Finalement, n’est-ce pas la morale commune qui a disparu au profit d’un self-service dans lequel chacun se bricole la sienne ?
Ce self-service individuel existe, mais à l’intérieur d’un large consensus sur les valeurs ultimes, que l’on peut résumer au respect de la liberté de chacun. Ce consensus est, lui aussi, une nouveauté : il y a quelques décennies encore, il y avait de grandes différences, sur le plan des valeurs, entre les milieux sociaux, entre religieux et laïques, ou entre castes professionnelles. On peut désormais parler d’un monothéisme des valeurs.
ÉL. D’accord, tout le monde est pour la solidarité, le respect de l’autre, la dignité humaine. Mais alors, qu’est-ce qui ne marche pas ?
Ce qui ne marche pas, ou en tout cas, qui ne dépend plus d’un cadre commun, c’est la réponse à la question concrète qui se pose en permanence à chacun de nous : comment dois-je agir dans ce cas précis ? Là, c’est le self-service à tous les étages : il faut parler en ce sens d’un polythéisme des jugements. Les magistrats qui s’occupent des jeunes délinquants décrivent bien ce comportement : les accusés ne récusent pas du tout la loi, ils affirment simplement que, dans tel cas précis, ils avaient le droit de la transgresser, le droit à l’appréciation. Les critères classiques du bien et du mal n’ont pas bougé. Mais chacun se prétend juge des limites où il y a ou non transgression.
ÉL. Ces fractures morales ne révèlent-elles pas une perte du sens de l’intérêt général, et plus encore du sentiment d’appartenance ?
Faisons la part de l’illusion d’optique rétrospective ! Il était beaucoup plus facile de définir l’intérêt général quand les intérêts particuliers ne s’exprimaient pas ou peu et quand c’étaient les chefs qui avaient le monopole de son énonciation. Quant au sentiment d’appartenance, il est peut-être plus fort que jamais, mais sous une forme problématique ou inopérante : notre commune humanité, le respect de l’égale dignité des individus.
ÉL. Pourquoi ces beaux sentiments sont-ils problématiques ?
Parce que la commune humanité ne fait pas une société ! L’immense majorité des gens tient au respect des règles de coexistence, mais dans la vie quotidienne, lorsqu’il s’agit de faire fonctionner une ville, une nation, un pays, ce sentiment du commun ne marche pas. Plus précisément, il ne fait pas le poids face aux intérêts particuliers et aux points de vue individuels, qui sont investis de la légitimité par excellence. Sur le fond, nous sommes d’accord sur tout ; en pratique, dans la vie de tous les jours, nous ne sommes d’accord sur rien.[/access]
*Photo : DR.
En Espagne, la gauche de la gauche ne se paie pas de slogans

L’Espagne en crise est devenue un champ d’expérimentation politique d’où émerge une nouvelle génération de responsables politiques. Tout à gauche, pour succéder à la figure controversée du stalinien Santiago Carillo – dont l’historien britannique Paul Preston vient de publier une lumineuse biographie -, un très brillant député, Alberto Garzón, commence à faire parler de lui. Homonyme du célèbre juge anti-corruption Baltazar Garzón, le plus jeune élu des Cortès ne peut que retenir l’attention des étrangers que nous sommes. Le calme des propos, une solide formation d’économiste à l’université Complutense de Madrid font de cette nouvelle icône de la génération sacrifiée un talentueux vulgarisateur pour un monde en perte de repères. Déjà, un récent sondage publié par El País (du 28/04) montre que les Espagnols le placent en troisième position des personnalités capables de « régénérer la vie politique espagnole », à seulement quatre points d’un ponte du PSOE.
Jugez plutôt : cet homme de 27 ans a déjà 100 000 abonnés sur Twitter. Il vient de publier un essai[1. La gran estafa, Ediciones Destino, Barcelone : 2013. Ouvrage non traduit d’où proviennent toutes les citations suivantes.] qui fait fort bien le point sur les origines de la crise, tout en s’élevant contre les ravages et la corruption dans le monde politique. On boit du petit lait à lire ce qui pourrait être du Dupont-Aignan ou du Mélenchon des bons jours lorsqu’on l’entend diagnostiquer la crise européenne : « À quoi sert notre constitution si, après l’accord entre le parti socialiste et le parti populaire, on donne la priorité aux banques par rapport aux citoyens ? À quoi sert l’union Européenne et ses institutions, si son unique rôle est de consolider la position du système financier, tout en ignorant la dramatique situation des citoyens ? En définitive, à quoi servent-ils s’ils se montrent incapables de régler les problèmes des gens ? ». Et Garzón de remonter aux origines de la construction européenne, davantage le fruit « d’alliances gouvernementales » que d’un véritable projet fédéraliste. « Pour la France, ce fut une priorité, dès le début, de neutraliser (…) l’Allemagne. Mais l’unique moyen d’atteindre cet objectif était d’établir une alliance qui arrimât ensemble les leurs deux économies. Pour l’Allemagne, par contre, la France représentait un marché utile où elle pourrait exporter et fortifier sa position continentale et asseoir les bases d’une future réunification de l’Allemagne ». Cet économiste fait aussi de la politique, et c’est devenu beaucoup trop rare, dans les jeunes générations de responsables européens, pour ne pas être noté.
On ne peut qu’être séduit par une outrecuidance que l’on jugera fort bienvenue chez ce courageux résistant à l’oligarchie. Alberto Garzón s’est payé le luxe d’enregistrer, alors que c’est interdit, une audition à huis-clos, aux Cortés, de Mario Draghi, et de rendre public l’enregistrement. On l’y entend déclarer, sur un ton posé mais résolu, au chef de la Banque Centrale européenne, qu’il le voit comme « le représentant d’un pouvoir anti-démocratique » et ne souhaite rien moins que le voir être jugé « en compagnie de M. Trichet » pour avoir trahi l’idéal européen.
Tout l’enjeu du combat de Garzón dépend de la capacité de son partie, Izquierda Unida (Gauche Unie) à récupérer l’immense mouvement populaire d’indignation et de révolte que suscite la crise, notamment les Indignés. Ces derniers n’auront finalement produit qu’une plate-forme contre les expropriations de millions d’Espagnols devenus insolvables face à des banques voraces. La multiplication des charivaris organisés par l’extrême gauche devant les domiciles de responsables politiques dont les prises de position ne sont pas appréciées, ces escraches (littéralement « signalement », inaugurés en Argentine il y a quelques années) n’est pourtant pas pour rassurer la gauche parlementaire, dont Izquierda Unida. Organisme protéiforme, ce parti réunissait initialement un large spectre politique allant d’anciens communistes… aux carlistes. Dans une Espagne qui serait, comme la France, en 1789, – ou plutôt 1808, quand débuta sa Guerre d’indépendance contre la domination étrangère – et dont toutes les institutions, jusqu’à la monarchie, sont ébranlées, celui qui offrira le premier une vision claire des choses obtiendra à coup sûr l’adhésion massive de ses concitoyens. Et il se pourrait bien qu’Alberto Garzón soit un jour l’heureux élu à qui on saura gré d’avoir été courageux avant tout le monde.
Ce qui pourrait bien fait mouche, aux yeux des Espagnols, se trouve dans l’analyse de Garzón – notamment dans un chapitre de son livre intitulé « ressusciter Marx » – quand il lie la crise morale – la référence gramscienne est décidément à la mode – et la crise économique qui touchent son pays. Il y voit le produit d’une trop grande propension à la tolérance héritée de la période des nécessaires compromis entre des forces jusque-là irréductiblement ennemies, négociations qui avaient permis à la démocratie de s’instaurer, avec la constitution de 1978. En Espagne, l’ère des demi-mesures est révolue. À crise radicale, critique radicale !
*Photo : Alberto Garzon.
Suisse : Malaise dans la confédération

Pureté, puritanisme, putain : cherchez l’erreur. Il n’y en a pas. Les racines pur et put ont grandi dans la même région anatomique, et avec le « Ça-Graal », la coupe n’est jamais loin des lèvres. Une gorgée de temps en temps, d’accord, mais pas tout le temps, sinon y’a malaise dans la civilisation. Jusqu’au dimanche 3 mars, y’avait malaise dans la Confédération. Ce jour-là, lors d’un référendum d’initiative populaire, les Suisses ont massivement demandé une loi limitant la gloutonnerie des dirigeants des entreprises helvétiques cotées en Bourse. Le principe étant plébiscité par le peuple, il revient à présent au Parlement de poser l’anneau gastrique, au moyen d’une loi.[access capability= »lire_inedits »]
C’est la fin, croit-on, des arrangements juteux entre amis patrons, qui eux aussi ont eu leur « Sofitel ». Deux semaines avant la votation, le président de la « pharma » Novartis, Daniel Vasella, sur le départ, se faisait prendre la main au panier – 72 millions de francs suisses (60 millions d’euros) –, prix de son silence dans un environnement manifestement hyperconcurrentiel. Face à la réprobation générale, il renonçait à ce parachute doré, mais comme on dit, le mal était fait. En période révolutionnaire, reconnaître ses fautes, c’est les commettre une deuxième fois ; on n’échappe pas au châtiment, ici, celui des urnes.
La fuite à Varennes de Vasella prendra la forme d’un exil en famille aux États-Unis, a-t-on appris.
De quoi cette révolution suisse est-elle le nom ? C’est là qu’on se calme. Le référendum piloté et gagné par le sénateur Thomas Minder, du parti de la droite nationale UDC et lui-même chef d’une PME fabriquant du dentifrice, par ailleurs opposé à la libre circulation des biens et des personnes, marque la victoire des actionnaires sur les administrateurs des grosses boîtes.
Le 3 mars, il y a eu rappel à l’ordre. À l’ordre moral. Le tribunal de l’éthique protestante a sanctionné une déviance du capitalisme et non le capitalisme en tant que tel qui, par la grâce du peuple, sort purifié du bordel et de la débauche où l’avaient plongé quelques-uns. C’est moins rougeoyant que le « Grand Soir ». Salade de cervelas, et au lit ! Pas drôles, ces Suisses…[/access]
*Photo : hello nelly.
La leçon d’Arendt

« Va en enfer, sale pute nazie » : des messages d’une telle violence, Hannah Arendt en reçut des dizaines après la polémique provoquée par son reportage sur le procès d’Eichmann en 1961. Le biopic éponyme de Margarethe von Trotta raconte, avec un réalisme qui touche au documentaire, l’histoire de cette controverse autour de la question du mal.
Le temps d’une séance, la salle de cinéma se transforme en amphi, et Barbara Sukowa, qui joue la philosophe allemande avec inflexibilité et humanisme, nous donne un cours magistral sur la philosophie d’Hannah Arendt.
Le film commence avec l’enlèvement d’Eichmann par le Mossad. Puis on suit Arendt à Jérusalem où elle assiste au procès d’un des plus grands bourreaux du Troisième Reich. Quand elle découvre le visage du bourreau, la philosophe est perplexe : un type banal, enrhumé et médiocre qui n’a pour sa défense que ces mots : « J’obéissais aux ordres, j’avais prêté serment ».
De retour aux Etats Unis, Arendt écrit un reportage pour le New York Times qui deviendra un livre, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal , puis déclenchera une polémique terrible que la philosophe qualifiera avec dédain de « tempête dans un verre d’eau ».
Deux critiques principales sont adressées à l’essai d’Arendt. On lui fait d’abord grief d’avoir, avec sa thèse de la « banalité du mal », banalisé le nazisme en faisant d’Eichmann un « clown » plutôt qu’un monstre. La seconde accusation, qui sera la plus violente, tourne autour de l’antisémitisme. Elle concerne les « 10 pages sur 300 » de son livre qui traitent de la question du rôle des leaders juifs dans la Shoah. Elle y dénonce le comportement des membres de certains Judenräte (conseils juifs), en particulier celui de Theresienstadt, qui furent amenés à collaborer avec les autorités nazies.
Ce que l’on ne pardonne pas à Arendt, c’est son arrogance, cette « perversité de l’intelligence » qui ose la subtilité pour aborder l’horreur brute d’Auschwitz autrement que par le prisme manichéen objectivant la seconde guerre mondiale en deux camps : les monstres nazis et leurs victimes. Dans Eichmann à Jérusalem, Arendt montre en effet que la frontière qui sépare le bien du mal ne passe pas entre les êtres mais à l’intérieur d’eux.
Contre le préjugé qui voudrait faire des nazis des sadiques sanguinaires, elle montre que plus que la cruauté, c’est la médiocrité qui conduit l’homme au mal radical. Contre la tentation de la victimisation, Arendt ose poser une question fondamentale, qui touche à l’essence même du totalitarisme : la participation des victimes à leur propre extermination. Arendt le dit dans son livre : elle trouve absurde la question du procureur Hausner aux rescapés de la Solution finale : « pourquoi n’avez vous pas résisté ? », car il n’y avait aucun moyen de résister au rouleau compresseur totalitaire. Ce que constate Arendt est moins l’absence d’une résistance active que la réalité d’une coopération passive qui a conduit au « succès » effroyable de la Shoah. Le film de Von Trotta montre bien la souffrance de l’intellectuelle incomprise. Car il est vrai que, contrairement à son ami philosophe Hans Jonas qui lui tourne le dos en pleine la polémique, Hannah Arendt ne se sent pas imprégnée de manière indélébile par la culture juive. Nourrie à l’universalisme de la pensée grecque, Arendt refuse tout communautarisme, même si celui-ci est cimenté par la souffrance. Elle le dit à un de ses amis pendant le film « Je n’aime aucun peuple, je n’aime que mes amis ». Et à un de ses étudiants qui lui pose cette question « pourquoi appelez vous « crime contre l’humanité un crime contre le peuple juif ? », elle répond : « parce que les Juifs sont d’abord des hommes ».
Là est la grande force d’Hannah Arendt : inscrire le problème du mal radical advenu avec la Shoah dans la perspective de l’universalisme grec. Ce qui faisait la force de la civilisation occidentale, c’est ce dialogue intérieur, cette introspection qui depuis les Grecs guidait les rapports de l’homme avec lui-même, avec lequel le totalitarisme rompt
Arendt répond à la grande question qui hante la philosophie « d’après Auschwitz » : le nazisme étant survenu en Europe, au moment de l’apogée de la « civilisation » allemande, peut-on en conclure que la culture, la pensée et la philosophie ne sont pas des remparts efficaces contre la barbarie ?
L’auteur d’Eichmann à Jerusalem répond que ce n’est pas l’absence de savoir qui conduit à la barbarie, mais le refus de penser, c’est-à-dire de descendre en soi pour distinguer le bien du mal.
Un film à voir pour se souvenir que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »
Hannah Arendt, un film de Margarethe von Trotta. En salles depuis le 24 avril.

