L’acte administratif est entré en vigueur le lundi 1er avril mais n’a rien d’un canular. Pour la troisième fois depuis 2009, le maire UMP de Lourdes Jean-Pierre Artiganave a pris un arrêté « anti-mendicité » pour lutter contre le grand nombre de mendiants dans la ville mariale, particulièrement autour de la zone des Sanctuaires. Le message est clair, il interdit  « toutes occupations abusives et prolongées des rues, accompagnées ou non de sollicitations ou quêtes à l’égard des passants, lorsqu’elles sont de nature à entraver la libre circulation des personnes (…) ou à porter atteinte au bon ordre et à la tranquillité public » et proscrit également « la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation ».
Remis à l’honneur sous le mandat de Nicolas Sarkozy, les arrêtés anti-mendicité permettent aux policiers, dans un périmètre restreint et pour une durée limitée, d’arrêter et de verbaliser les mendiants. Symboles extrêmement forts d’un quinquennat où l’on opposait misère et opulence comme vice et vertu, les arrêtés anti-mendicité se sont multipliés alors que depuis l’entrée en vigueur du nouveau code pénal, en 1994, le vagabondage et la mendicité ne sont plus des délits. Mais les maires ont pris le relais du code pénal et usent de leur pouvoir de police qu’ils justifient en invoquant la tranquillité et la santé publique. Jean-Pierre Artiganave est de ceux-là.
En matière délictuelle ou criminelle, on prête rarement aux riches et le droit est bien plus habile à défendre l’évadé fiscal intégré dans la société que l’exclu social qui mendie ou rapine pour survivre. Les temps changent. Il fut une époque où l’on célébrait le pauvre qui incarnait d’une certaine façon la figure christique. La rédemption ne prenait pas place dans le travail mais dans l’aide aux nécessiteux et il existait ainsi des formes traditionnelles de solidarité que l’on peine à retrouver aujourd’hui. La laïcisation a peut-être indirectement joué un rôle dans la fustigation du pauvre en retirant l’image du Christ souffrant et en la remplaçant par le produit de circonstances dont le malheureux devenait en partie responsable. Il y a depuis, des bons pauvres, ceux que l’on n’entend pas, que l’on ne sent pas, que l’on ne voit pas. Et puis les mauvais pauvres, ceux qui n’ont même pas l’étoffe pour se cacher mais qui dérangent parce qu’ils font écran à la libre circulation en polluant les chemins où passent les saltimbanques et leurs marchandises.
Que le monde contemporain ait abandonné ses accents d’indulgence hérités des temps anciens est une chose. Mais que certains lieux qui tirent leur prestige et leur attractivité de la grande histoire de la charité se mettent à écraser le pauvre, le faible et l’étranger relève du scandale. Lourdes accueille chaque année 6 millions de pèlerins ou visiteurs venus du monde entier. Parmi eux, les affligés, les pauvres, les malheureux, les malades qui invitent chacun à la compassion et à la bienveillance. Ils sont la raison d’être de ce sanctuaire et la ville en tire des bénéfices financiers absolument colossaux. Et voilà maintenant qu’il faudrait l’argent du beurre sans le beurre qui tache…
Voilà aussi qu’aux endroits qui se réclament de caractère surnaturel et divin, on en vient à interdire la plus belle des prières. Celle qui, dans une véritable humilité, vient demander un geste de solidarité à l’ensemble des fidèles unis par leur appartenance au corps mystique, cette doctrine que saint Paul a si bien exposée dans son épître aux Corinthiens: « Il y a plusieurs membres et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; ni la tête dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont plus nécessaires ».
On savait le peu d’appétence de la droite actuelle à l’endroit des classes indigentes. Mais on ignorait qu’en plus d’inciter les riches à partir, elle ordonnait aux pauvres de quitter les derniers lieux où on les considère encore. 

*Photo : rdes.