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Mariage gay : Va-t-on abandonner la filiation de notre droit ?

droit filiation mariage gay Petit retour sur le mariage pour tous. Tant de choses ont été dites  depuis huit mois. Échanges d’arguments, d’insultes. Interventions de bas niveau, ou de très haut niveau. Bonne et mauvaise foi mélangées, de part et d’autre. « Rupture dans la civilisation » d’un côté, « grande avancée du progrès humain »  de l’autre. On a entendu beaucoup de monde : des anthropologues, des philosophes, des psychiatres, des économistes (!), des lobbys, des extrémistes inquiétants (Civitas, Pierre Bergé), des simples citoyens battant le pavé, et même des hommes politiques. Tout cela pour un spectaculaire et passionnel dialogue de sourds. Mais comme d’habitude, on a peu entendu les juristes. Notre pays entretient, des rapports curieux avec le Droit. Probablement parce que, chez nous, le politique prime le juridique. Rappelons-nous l’apostrophe célèbre  d’André Laignel, à Jean Foyer, après l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir : « Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaires ». C’était d’ailleurs souvent cette position qui affleurait  dans les déclarations des partisans du mariage gay, prompts à invoquer l’argument d’autorité. La tradition française, c’est plutôt : un État fort, une régulation administrative. Le Droit vient après.  Les Français ont en général une culture juridique et judiciaire assez vague.
C’est dommage, et pour deux raisons. Tout d’abord le Droit français est quelque chose d’assez exceptionnel. Ensuite, l’époque est au recul des États-nations, et des régulations administratives au profit des régulations juridiques. Or cette méconnaissance de notre richesse juridique nous laisse désarmés face à l’invasion du droit anglo-saxon caractérisé  par une casuistique très prosaïque et une plasticité adaptée au libéralisme triomphant.
Enraciné dans le temps long, le Droit français, est quant à lui, issu d’une famille assez particulière. Le grand ancêtre est bien sûr le fabuleux Droit Romain. « Cette autre bible de l’Occident » (Pierre Legendre), où « la réflexion des juristes a fourni des définitions de la personne, de la filiation, de la propriété, des concepts fondamentaux qui structurent notre compréhension de la vie économique, sociale et politique. » (Rémi Brague).  Il y a aussi les grands-parents, le droit écrit de la langue d’oc et la tradition orale de la Langue d’oïl. Et enfin le mariage de  l’État monarchique et de la Révolution. Mariage tumultueux mais qui a produit cet enfant légitime qu’est le Droit français républicain. Et qui existe comme tel. Ainsi que le démontre le recours formé par les parlementaires UMP et UDI devant le Conseil Constitutionnel contre la loi instaurant le mariage pour tous. Car voici venu le temps du Droit et du Juge. Le parlement a légiféré. Au tour de l’arbitre de donner son point de vue. Bien sûr il ne s’agit pas d’une nouvelle lecture politique mais de vérifier l’adéquation formelle de ce texte avec l’ordonnancement juridique fondamental de notre République.
La requête introductive, et le mémoire en réponse du gouvernement sont disponibles sur le net. Lecture passionnante  même si certains passages pourront s’avérer ardus pour des non juristes.  Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que les demandeurs au recours placent toute leur réflexion en altitude. Dans le sens du mot latin altus, haute et profonde, verticale et monumentale.  Ne nous méprenons pas, le mémoire du Gouvernement est lui aussi de qualité. Mais les deux approches sont fondamentalement différentes. Les opposants au mariage gay partent d’une conceptualisation juridico-historique du Mariage Civil républicain. Toute leur démonstration se décline à partir de cette identification.  «Voici ce qu’il est, voilà pourquoi le mariage pour tous, est incompatible avec l’ordonnancement juridique français et donc inconstitutionnel». Impressionnant et séduisant.
Louis Althusser disait que la famille était un « appareil idéologique d’État » c’est-à-dire un outil de reproduction de l’idéologie dominante. Le mémoire démontre que la République quant à elle, a entendu en faire un outil d’organisation sociale de la filiation et de l’engendrement, et par conséquent, une structure directement liée à l’État républicain. Le mettre en cause, constituant une rupture majeure.
Le mémoire du gouvernement est sur un tout autre plan. Qui fait d’ailleurs apparaître les positions des opposants comme étant un peu « hors-sol ». Une approche plus simple, complètement pragmatique. Que l’on pourrait résumer, de façon certes un peu tendancieuse, « le mariage de personnes de même sexe, pourquoi pas ? »  Et qui d’ailleurs, ne s’encombre guère des passagers clandestins qu’étaient les termes « égalité » « droit au mariage » qui n’avaient rien à faire dans ce débat,  le mariage ne constituant pas, à l’évidence un « droit-créance » comme le droit à la sécurité ou le droit au logement.  Le propos  plus « près du sol » peut s’avérer assez convaincant, cependant, si ce débat juridique contradictoire ne constitue pas un dialogue de sourds, on voit bien que les deux parties ne se situent pas sur le même plan. Aux deux approches différentes sinon opposées de ce que sont le mariage et la famille dans la République, répondent deux conceptions différentes voire opposées du Droit et de l’ordonnancement juridique dans la société française d’aujourd’hui. Le diable se situant dans les détails, prenons un exemple qui illustre ce propos.
Secondaire, il concerne la modification du code du travail.
La loi nouvelle prévoit qu’aucun salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire l’objet d’une mesure discriminatoire  pour avoir refusé « en raison de son orientation sexuelle » une mutation géographique « dans un État incriminant l’homosexualité ».
Première objection des opposants : l’homosexualité d’un individu, et donc d’un salarié, est invérifiable et cette mesure protège exclusivement un salarié ou une salariée homosexuels.
Ensuite nous avons là, selon la sexualité pratiquée, tantôt une atteinte à l’égalité, sans motif d’intérêt général, au profit exclusif de l’homosexualité, tantôt une inégalité en sens inverse : droit à aucune forme de protection pour avoir refusé une mutation géographique dans un État incriminant une autre forme de sexualité interdite et que le salarié pratiquerait. Voilà des arguments solides.
Autre obstacle majeur, pour mettre en œuvre cette protection, le salarié  sera obligé de dévoiler à son employeur son orientation sexuelle, en méconnaissance de son droit au respect de la vie privée. Effectivement.
Enfin, par un singulier renversement, cette mesure introduit une différence entre salariés, selon leur sexualité, ce qui est contraire au principe d’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction, garanti tant par la Déclaration de 1789 que par l’article 1er de la Constitution. Les salariés homosexuels  se voient reconnaitre une protection différente et supérieure en droit du travail par rapport à leurs collègues de la même entreprise. Cela s’appelle de la discrimination…
L’argumentation repose ici, essentiellement sur l’invocation des Principes. Dont  en particulier, celui du caractère général de la Loi. Celle-ci dispose pour l’ensemble des citoyens, et n’est pas là pour régler des problèmes particuliers.
La réponse du gouvernement est elle aussi convaincante : «L’article ne méconnaît pas le droit au respect de la vie privée, le salarié étant libre d’invoquer ou non le droit qu’il tire de l’article L. 1132-2, et de révéler ainsi son orientation sexuelle. Il ne méconnaît pas non plus le principe d’égalité, dès lors que les couples de personnes de même sexe ne sont pas dans la même situation que les autres couples compte tenu de l’existence de très nombreux pays réprimant l’homosexualité et le mariage entre personnes de même sexe
On est là dans le concret. Le mariage gay va avoir des inconvénients dans certaines situations. On les règle au cas par cas. On est bien, dans la casuistique pragmatique. Y compris parfois de façon un peu hasardeuse. Pour justifier cette mesure, dont l’utilité, quoique secondaire, apparaît certaine, on invoque l’existence d’un risque : «il faut noter que, du fait de l’ouverture du mariage, le risque est accru puisque l’orientation sexuelle de la personne ressort nécessairement des actes de mariage qui font mention des deux conjoints.»
Du livret de famille comme preuve de « l’orientation sexuelle » c’est assez joli….
Tout cela démontre l’existence de deux logiques, de deux modes de raisonnement, de deux approches juridiques très différentes. L’une se fait par le haut, l’autre plutôt par le bas. Et pour éviter le caractère éventuellement péjoratif de cette présentation, l’une serait verticale et l’autre horizontale.
Expliquons-nous : l’ordonnancement juridique français est un système pyramidal, qui introduit une hiérarchie des normes. Tout en haut, les textes et les principes fondamentaux, en dessous, toute une série de strates normatives (lois, décrets, arrêtés, règlements, décisions individuelles). Et naturellement, les normes inférieures ne doivent pas être contraires aux normes supérieures. Ce dispositif  est dit «kelsenien» par référence au théoricien autrichien Hans Kelsen. (D’ailleurs invoqué dans le mémoire des opposants à la loi).
L’ordonnancement juridique de type anglo-saxon est très différent. De façon, certes, assez caricaturale, on peut le présenter comme étant horizontal. Il n’y a pas, ou peu de hiérarchie des normes. Les dispositifs sont juxtaposés, leurs origines sont diverses, à charge pour le juge, si besoin est, de les articuler, et d’arbitrer entre eux. Avec deux objectifs essentiels : équité et efficacité. Il faut être honnête et constater que le Droit français est déjà entré en métissage.
Que va faire le Conseil Constitutionnel ? Sans lui faire de procès d’intention, Il est malheureusement probable que, soucieux de sortir de ce débat trop passionnel et désormais faussé, il prenne, comme il le fait souvent, une décision à caractère politique, et botte soigneusement en touche en validant la loi. Difficile de le lui reprocher.
Mais alors, il prendrait parti  pour une voie. Il ferait plus que répondre à la question de savoir  si la loi est conforme à la Constitution. Il ferait le choix  entre deux ordonnancements juridiques. Au détriment de celui du droit  français républicain, où le mariage civil  fait partie du socle, il préférerait l’autre chemin, celui d’un droit empirique, pragmatique, individualiste et d’inspiration manifestement anglo-saxonne. Et qui est, inutile de se le cacher, celui de la mondialisation libérale
Les congrès juridiques internationaux résonnent des imprécations contre les droits latins et le Droit français en particulier, qui ne seraient « pas bon pour les affaires ». Le Conseil Constitutionnel va probablement nous dire qu’il n’est pas bon non plus pour la «modernité».
Chateaubriand en concluant ses mémoires prévoyait la venue d’une  langue française  transformée en «pure transaction commerciale». En sera-t-il de même de notre Droit ? On peut le craindre, parce que comme le dit Pierre Legendre, « Il n’est rien de plus humain que la fuite de ce que l’on est ».

*Photo: mindgutter.

Les Germains ne sont plus nos cousins

merkel sarkozy france allemagne Nous, Français, avons toujours une Allemagne de retard. Je ne parle pas des spécialistes, ceux dont le métier, la passion ou l’intérêt économique exigent une connaissance fine et approfondie de l’évolution politique, économique et sociale du plus grand et du plus puissant de nos voisins immédiats. Ceux-là forment un club informel d’initiés qui se lamentent régulièrement, lorsqu’il se rencontrent, du peu d’écho que reçoit, dans le grand public et dans les sphères dirigeantes, leur expertise de la « chose allemande ».
Depuis que les Allemands sont passés du statut d’ennemis héréditaires à celui d’amis prioritaires – c’est-à-dire depuis la signature du traité de l’Élysée, le 22 janvier 1963 −, l’intérêt que les citoyens de ces deux pays se portent mutuellement n’a cessé de décroître. Il est bien loin le temps des jumelages euphoriques entre les villes et les villages de part et d’autre du Rhin, avec fanfares et majorettes, des camps de vacances organisés par l’Office franco-allemand de la jeunesse, où la notion de « couple franco-allemand » ne se limitait pas à son usage métaphorique, où les intérêts des deux nations et des deux peuples semblaient converger pour l’éternité. Les générations ayant connu les deux guerres mondiales étaient encore de ce monde, veillant scrupuleusement à la préservation de cette alliance miraculeuse, placée sous le haut patronage du projet de « paix perpétuelle » d’Emmanuel Kant et du « contrat social » de Jean-Jacques Rousseau.
Un pacte fondé sur les seuls bons sentiments aurait eu peu de chances de perdurer. Mais il se trouve que, pendant un quart de siècle, de 1963 à 1989, l’alliance franco-allemande a coïncidé avec les intérêts géostratégiques et économiques des deux nations. L’Allemagne avait besoin du soutien de la France pour réintégrer la famille des nations civilisées, et la France d’une Allemagne occidentale bien ancrée dans le camp des démocraties prospères pour ne pas se trouver directement confrontée à l’impérialisme soviétique. À la France le leadership politique de l’Europe démocratique, à l’Allemagne la prééminence économique, reconquise en moins de deux décennies grâce au plan Marshall et aux qualités industrieuses et commerciales de son peuple. Cette configuration résista même à la rupture gaullienne avec l’atlantisme de la IVe République, atlantisme qui demeure, jusqu’à aujourd’hui, le fondement majeur de la politique extérieure de l’Allemagne.
Tout cela marchait si bien que les peuples, de part et d’autre du Rhin, déléguèrent à leurs dirigeants le soin de gérer cette relation au jour le jour, dans une scénographie publique de l’amitié retrouvée (Giscard et Schmidt dînant en famille dans leurs domiciles personnels respectifs[1. On raconte que Giscard, venu dîner avec Anne-Aymone dans le modeste pavillon d’Helmut Schmidt et de son épouse Loki, dans la banlieue de Hambourg, s’est exclamé, en arrivant : « Vous vivez vraiment ici ? »], Mitterrand prenant la main d’Helmut Kohl devant l’ossuaire de Douaumont). L’étatisme français et le fédéralisme décentralisé allemand étaient alors complémentaires pour mener à bien de grands projets industriels à l’échelle européenne : Airbus et Arianespace en sont les plus beaux fleurons. Le destin commun de la France et de l’Allemagne consistait à conduire l’Europe sur le chemin d’une union vertueuse et exemplaire pour l’ensemble de la planète : une grande puissance fondée sur le soft power, guérie à jamais de la peste nationaliste qui l’avait conduite, à deux reprises au cours du siècle dernier, jusqu’au fond de l’abîme (et nous avec elle).
En Allemagne, on saluait, avant le 9 novembre 1989, l’avènement prochain de l’ère post-nationale dont Jürgen Habermas s’était proclamé le théoricien majeur. Étendus à l’échelle européenne, le « patriotisme constitutionnel » et le « capitalisme rhénan »[2.  Dans les années 1980, le « capitalisme rhénan » était présenté comme un modèle de gestion humaine et consensuelle de l’économie sociale de marché, opposé au capitalisme sauvage anglo-saxon.] expérimentés en République fédérale allaient inéluctablement s’imposer comme la forme ultime et indépassable de l’organisation des sociétés humaines.
Ce beau projet s’est fracassé le jour où, sans prévenir, l’un de ses anti-modèles, l’empire soviétique, a brusquement pris congé de l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »] Une nouvelle Allemagne s’est révélée : celle qui, dans le secret de son âme tourmentée, rêvait de retrouver son unité nationale. Pour avoir été l’un de ceux qui, avant la chute du mur de Berlin, avaient signalé la persistance souterraine de cette aspiration à la réunification partagée à l’Est comme à l’Ouest, j’ai pu mesurer le scepticisme des élites françaises face à cette analyse – à la notable exception de Jean-Pierre Chevènement. Les plus indulgents de mes contradicteurs mettaient sur le compte de ma généalogie juive allemande et du traumatisme induit par l’attitude des nazis vis-à-vis des miens ce procès d’intention à leurs yeux infondé. Il faut néanmoins reconnaître, à leur décharge, que la plupart de leurs interlocuteurs allemands étaient passés maîtres dans l’art du déni de cette aspiration.
Pour les Allemands, la fin de la division du pays, donc du châtiment collectif pour les crimes du nazisme, valait amnistie générale, et permettait de lever toutes les inhibitions qui interdisaient à leur pays de se comporter comme n’importe quel autre pays du monde, en défenseur intransigeant des intérêts nationaux. Aussi longtemps qu’Helmut Kohl resta au pouvoir, il s’attacha à démontrer que l’Allemagne réunifiée n’était pas différente de celle à laquelle ses partenaires étaient habitués. Elle était, selon lui, seulement un peu plus grande, et trop occupée à intégrer en son sein les « nouveaux Länder » de l’Est, dévastés par quatre décennies de communisme totalitaire, pour se lancer dans un projet hégémonique continental.
La preuve ? Il consentit, en dépit de l’opposition viscérale de son peuple, à l’abandon du deutschmark, symbole du miracle économique allemand, et à la création d’une monnaie unique européenne. Il veilla, néanmoins, à ce que l’euro soit géré « à l’allemande » avec comme dogme la stabilité monétaire et des règles draconiennes empêchant la Banque centrale européenne de jouer un rôle équivalent à celui de la FED aux États-Unis ou des banques centrales des grandes puissances économiques mondiales. Ces règles interdisaient à la BCE de garantir, en dernier ressort, la dette des pays de l’Eurozone en difficulté, et d’organiser les transferts des pays riches vers les pays pauvres. On allait pouvoir constater, quelques années plus tard, les dégâts provoqués par cette chimère économico-politique : une monnaie unique sans tutelle politique dotée d’une incontestable légitimité démocratique.
La vraie rupture survient en 1998 avec l’arrivée au pouvoir du social-démocrate Gerhard Schröder. Il est le premier chancelier allemand né après la guerre : à la différence d’Helmut Kohl, il n’a pas personnellement connu le nazisme, même comme enfant et adolescent. Originaire de Hanovre, il n’a pas non plus le tropisme rhénan de son prédécesseur, né non loin de la frontière française. Familier de la grande industrie − il siège au conseil d’administration de Volkswagen en qualité de ministre président du Land de Basse-Saxe −, il regarde plus vers l’Angleterre sociale-libérale de Tony Blair que vers la France socialiste de Lionel Jospin. Les relations entre l’« austère qui se marre » et un chancelier allemand bon vivant, marié quatre fois et amoureux de la Toscane, rendez-vous estival obligé de la gauche caviar germanique, sont d’ailleurs exécrables. Pendant que la France s’offre les 35 heures et consacre les surplus d’une conjoncture favorable (la « cagnotte » de DSK) à des hausses des salaires et de prestations sociales, Schröder emploie son énergie au rétablissement d’une compétitivité allemande mise à mal par les coûts exorbitants de la réunification. Avec son allié et complice vert Joschka Fischer, ministre des Affaires étrangères, il brise le tabou de l’abstinence allemande dans les opérations militaires extérieures engagées par les alliés occidentaux, en ex-Yougoslavie puis en Afghanistan. Avec lui, la retenue et la modestie, qui étaient la marque de la politique extérieure allemande depuis 1945, ne sont plus de mise. Les intérêts économiques et géopolitiques de Berlin s’imposent sans bruit ni fureur, mais avec une redoutable efficacité : vassalisation économique des pays d’Europe centrale et orientale, partenariat énergétique avec la Russie de Vladimir Poutine[3. Poutine ne se montra pas ingrat envers Schröder, en lui offrant la présidence grassement rémunérée du consortium germano-russe en charge de la construction du gazoduc Nord Stream, acheminant directement le gaz russe en Allemagne sans traverser de pays tiers.], défense intransigeante des intérêts allemands dans les instances de l’UE. La vie politique démocratique est ainsi faite qu’il est rare que des dirigeants ayant eu le courage d’engager des réformes indispensables, mais impopulaires, restent suffisamment longtemps en fonction pour recueillir les fruits de leur audace[4. À la notable exception de feu Margaret Thatcher, sauvée d’une défaite électorale par la guerre des Malouines.].
L’arrivée au pouvoir, en 2005, d’Angela Merkel, à la tête d’une coalition CDU-CSU-libéraux, n’a pas entraîné un retour à la politique « carolingienne » privilégiant l’entente franco-allemande, de son mentor Helmut Kohl, ce « père politique » qu’elle a tué sans états d’âme pour s’imposer à la tête du parti chrétien-démocrate. Avec elle, le lieu symbolique du pouvoir allemand se déplace encore plus à l’Est, dans les plaines venteuses du Mecklembourg. Cette fille de pasteur protestant incarne le retour de la Prusse au plus haut sommet du pouvoir allemand.
Cela signifie, entre autres, que les sentiments n’ont pour elle aucune place dans la gestion des relations entre les États : Angela Merkel mène les combats politiques avec la bonne conscience d’airain de celle qui est sûre de son bon droit. Le primat du juridique sur le politique, qui fait passer le respect de la lettre des traités avant la gestion politique des crises, est pour elle un dogme inébranlable, défendu avec d’autant plus d’intransigeance que les traités européens (de Maastricht, puis de Lisbonne) conviennent tout à fait, pour l’instant, aux Allemands et aux pays qui se sont placés dans leur orbite. Elle cache à peine sa conviction que les difficultés dans lesquelles se débattent aujourd’hui les pays dits du « Club Med » sont la conséquence d’une gestion irresponsable des dirigeants de ces pays, et que la méthode allemande d’assainissement des finances publiques est la seule voie pour sortir de la crise des dettes souveraines. Elle n’est pas avare de leçons de morale domestique, enjoignant les Grecs, Espagnols, Chypriotes et autres cigales à « ne pas dépenser plus qu’ils ne produisent ».
Du temps où l’Allemagne se souciait encore de présenter un visage aimable à ses partenaires, la chancelière se moquait de l’aphorisme d’un obscur poète de l’époque bismarckienne qui proclamait : « Am deutschen Wesen soll die Welt genesen » (« L’être allemand doit guérir le monde »). Ce mot d’ordre est de retour, et peu importe si le patient doit mourir guéri. C’est cette Allemagne-là, et pas celle d’hier, avec laquelle il nous faut vivre aujourd’hui. Il ne semble pas que nos éminents dirigeants aient encore pris la mesure de ce que cela implique. On n’improvise pas, au jour le jour, une « nouvelle politique allemande » de la France, surtout si elle implique la gestion raisonnée d’un conflit d’intérêts majeur et durable. Et l’on aurait bien tort d’espérer qu’une alternance du pouvoir à Berlin soit de nature à changer radicalement la donne. Le challenger social-démocrate d’Angela Merkel, Peer Steinbrück, est un disciple de Gerhard Schröder, et son éventuelle accession à la chancellerie (bien improbable au vu de l’état actuel de l’opinion publique) ne transformera pas cette nouvelle Allemagne qui surveille et punit en hégémon bienveillant et compatissant.[/access]

*Photo : France diplomatie.

La Grèce va mieux, elle est allée au cimetière à pied

Comme le remarquait avec justesse notre ami Théophane Le Méné, la Grèce va mieux et on ne va pas s’affoler si le quatrième parti du pays, Aube dorée, est ouvertement néo-nazi et s’occupe lui même de faire la police chez les immigrés clandestins. Le principal, c’est que tout le monde, tout au moins du côté des experts de la Troïka et des économistes libéraux-médiatiques, estiment que les efforts du peuple grec et de leur gouvernement socialo-libéral-conservateur portent enfin leurs fruits. Christine Lagarde, elle-même, présidente du FMI, affirme que le pays est sur « la bonne voie » au point de parler d’un retour d’Athènes sur le marché obligataire en 2014. Ce n’est pas compliqué, on a presque l’impression d’entendre les bouchons d’Ambroisie sauter chez les Dieux de l’Olympe pour fêter ça.
C’est vrai, on ne va pas ergoter sur le licenciement sec de 15 OOO fonctionnaires, sur quelques évanouissements pour hypoglicémie (ne dites pas sous-alimentation, ça n’existe plus en Europe comme chacun sait) dans les écoles, sur le système de santé remplacé par des dispensaires autogérés où des médecins bénévoles font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, c’est à dire pas grand-chose si ce n’est ce qui est fourni par la solidarité internationale.
Et puis surtout, on ne va pas regarder les chiffres du chômage. D’après les statistiques officielles,  il était de 27 % en février dernier, contre 22 % l’an dernier, portant le nombre de sans emplois à 1 320 000 personnes pour 11 millions de fainéants, euh pardon, d’habitants.  En ce qui concerne la tranche d’âge des 15-24 ans, le pourcentage atteint 64,2 %… En gros, toute une génération. Mais ne doutons pas qu’ils trouveront tous à s’employer dès que la Grèce sera revenue dans le monde merveilleux des marchés. Et ceux qui ne seront pas traders pourront toujours faire révolutionnaires. Il semble que dans une Europe schizophrène où la bonne santé d’un pays n’est plus jugée qu’à ses performances financières, cette vocation-là ait de beaux jours devant elle.

Fillon, le prochain samouraï ?

fillon ump fn allemagne

David, vous vous souvenez sans doute du meeting de Villepinte, dimanche 11 mars 2012. Une scène blanche se détachait sur un fond bleu Provence. Il y avait des marches au-devant et une pente douce à l’arrière qui ménageait au candidat une apparition digne d’un prophète californien. Ce décor grandiose, si différent du chaudron stéphanois qu’avait été la grand-messe socialiste du 22 janvier au Bourget, évoquait les conventions d’outre-Atlantique.
Dieu que cette pente douce semblait raide à Nicolas Sarkozy. Son costume était du plomb et pesait sur ses épaules. Ce jour-là, le président sortant n’avait pas la flamme. Ses yeux étaient éteints, sa voix cherchait des forces et n’en trouvait pas. Il donnait l’impression de ne pas vouloir du second mandat qu’il briguait. François Fillon s’en était certainement aperçu plus tôt, car quand son tour était venu de chauffer la salle, il était un puncheur prêt à en découdre. Vedette américaine, certes, mais l’Américain, à Villepinte, c’était lui. Le « loser » avait des accents de winner.
David, vous ne semblez pas apprécier François Fillon. C’est votre droit, comme Pétillon fait dire aux Corses dans « L’enquête » du même nom. Vous ne précisez pas si vous lui préférez Nicolas Sarkozy ou un autre. Tel n’est pas votre propos. Ce qui vous importe c’est ce que François Fillon représente politiquement. Vous en faites un Raymond Barre, enfin, c’est Franz-Olivier Giesbert qui le voit ainsi, dites-vous, mais cette image lourde de sens gestionnaire et somme toute « europhorique » conforte vos préventions à son égard. L’ex-premier ministre partage avec le directeur du Point un « goût prononcé pour le modèle allemand », écrivez-vous, et l’on comprend que c’est très mal. On ne saisit pas bien le sens de votre allusion à la fête de la bière, qui se tient à Munich, rappelons-le.
J’ignore, au fond, ce que vous entendez par « modèle allemand ». Pour caricaturer, je dirais que les Allemands économisent sur la bouffe et se lâchent sur la bagnole. Tout l’inverse des Français, qui se tapent la cloche midi et soir et roulent dans des caisses quelconques. Pommes de terre et Mercedes au-delà du Rhin, bavette à l’échalote et Twingo usagée en deçà. Rayon fringues, on n’est pas pareil non plus. Les tuniques Bundeswehr de la chancelière ? Pas de ça chez nous ! En dehors de ces clichés primitifs qui renvoient à la culture et aux priorités qu’on se fait de la vie – à défaut des réalités qu’on aimerait vivre –, je ne vois pas en quoi, dans l’absolu, le « modèle allemand » différerait du « modèle français », en quoi il serait rédhibitoire ni même en quoi il constituerait un modèle.
Soit un pays a des finances à l’équilibre, soit il ne les a pas. Soit il travaille à les avoir, soit il s’en fiche. Seules la destruction des économies des pays concurrents et la soumission de leur peuple à une puissance dominante permet à celle-ci de vivre au-dessus de ses moyens. Mais c’est là une vision de guerre et en temps de paix, chacun, avec son génie, pourvoit à ses besoins. Cela n’exclut pas la domination, ou le rapport de force, qui est dans la nature des choses, mais invoquer la domination d’un « modèle » qui fonctionne pour se soustraire à l’obligation d’une gestion rigoureuse des comptes publics – ce n’est pas ce non plus ce que vous dites – n’est pas raisonnable.
La France fait-elle tout ce qu’elle peut ? Autrement dit, se donne-t-elle les moyens de rendre ses citoyens plus heureux ? Nous en sommes à considérer que l’exportation de biens est une spécificité allemande, un monopole qu’elle se serait arrogé au détriment de ses « partenaires » – auquel cas il faudrait très sérieusement y mettre fin. Mais je ne crois pas que l’Allemagne interdise ou empêche les autres pays de la zone euro d’avoir une balance commerciale excédentaire. De fait, pourtant, on en est venu à le penser. Si nous n’exportons plus assez pour parvenir au moins à équilibrer notre balance commerciale, ce serait de la faute de l’Allemagne. Pour un peu on lui demanderait de payer nos dettes à notre place.
Sortir de l’euro et imprimer notre propre monnaie de façon à rendre notre économie plus compétitive ? Pourquoi pas mais les problèmes posées par la dépense publique et l’attractivité de nos produits sur les marchés resteraient entiers. Il ne suffit d’avoir sa monnaie, encore faut-il la rendre désirable, sinon, bonjour le cycle infernal des dévaluations dites compétitives.
Appartenance ou non à la zone euro, protectionnisme ou pas, la France n’est pas assez compétitive. François Hollande veut redonner de la vigueur à l’appareil productif français. L’accord compétitivité-emploi de janvier, idéalement conclu dans l’intérêt de l’employeur et du salarié, est un préalable à la reprise de l’emploi. Mais avant tout, c’est la structure des entreprises qu’il faut changer. La France manque d’entreprises de tailles intermédiaires (ETI, entre 250 et 5000 salariés), dont les économistes, distingués ou non, considèrent qu’elles sont le moteur de l’activité industrielle d’un pays. L’Hexagone n’en compte que 4600, dont 1200 dans le secteur industriel – l’Allemagne en aligne 12 000.
Si leur nombre a diminué en France, ajoutant à la désindustrialisation, ce serait en raison notamment d’une fiscalité sur les successions jugée trop élevée, qui aurait incité les patrons d’ETI à vendre leur usine à des « étrangers » plutôt qu’à la céder à un descendant.
Alors, on peut naturellement se demander si François Fillon fera de l’anti-Marine Le Pen sa ligne de défense et d’attaque (lui ou un autre, l’UMP n’y échappera pas), s’il aura le courage d’affronter Copé, mais on peut aussi penser que ces questions ne sont pas primordiales et qu’elles entretiennent ce qu’on dénonce par ailleurs : la petite politique. En déclarant, depuis le lointain Japon, qu’il sera candidat « quoi qu’il arrive » à la présidentielle de 2017, Fillon affiche, comme dirait l’autre, ses ambitions. Seppuku[1. Suicide par éventration (d’après le code d’honneur des samouraïs).] ? Non, c’est beaucoup. C’est pas renversant non plus.

*Photo : European People’s Party – EPP.

Le Sénat en maillot jaune

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tour france luxembourg

Ce matin, je montai en danseuse la rue de Médicis, faux plat mais vrai casse-pattes, tirant un braquet bien trop gros. J’étais déjà cuit à l’attaque du Sénat, rue de Vaugirard, les plantons avaient beau me chambrer avec du vas-y poupou ! ou de l’éternel baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur. Le cœur n’y était plus et j’avais les jambes en flanelle. Rideau, plus de jus, carbonisé le garçon.
Je le disais hier encore à mon mécano : « J’ai pas les jambes pour la Rive Gauche, trop vallonnée à mon goût. Moi, je suis fait pour la plaine, le billard, les dénivelés ça me fout le trac». Décidément, je ne virerais jamais en tête au Panthéon. La Patrie n’est pas reconnaissante avec ses cyclistes du dimanche, plutôt ingrate même. Alors, j’ai mis un pied à terre. Et au lieu de brûler des calories sur ma bécane, j’ai revécu le Tour de France en 80 photos, à pinces, ma bicyclette à la main. Les grilles du Jardin du Luxembourg (Paris VIe) se sont mises à l’heure de la Grande Boucle depuis le 27 mars et ce jusqu’au 27 juillet. L’Exposition « La 100ème édition du Tour de France », accessible à tous, revient sur cette épopée nationale qui, chaque été, met notre pays en émoi.
Cette année, pour son centenaire, le Tour (du 29 juin au 21 juillet) partira de Corse et rejoindra, comme la tradition l’exige, la capitale après un parcours de 21 étapes, soit plus de 3 300 km ! On doit cette expo citoyenne à la haute assemblée, chantre des terroirs, en partenariat avec ASO et le journal L’Equipe (son fantastique fonds iconographique fait incontestablement partie des 7 Merveilles du Sport avec, entre autres, la pelouse de Twickenham, le green de St Andrews, la terre battue de Roland-Garros ou encore l’anneau d’Indianapolis). C’est gratuit, visible 24 heures sur 24, il suffit simplement de marcher sur le trottoir pour profiter de ce spectacle de rue qui, pour une fois, ne vous cassera pas les oreilles et ne fera pas peur aux enfants. Pas de clowns agressifs ou de musicos dépoitraillés à l’entrée du parc, mais 80 clichés en grand format sur la plus belle course du monde. Sa mythologie, ses champions, sa caravane, son public toujours aussi nombreux.
Vous avez juste à lever le nez et vous faites un voyage introspectif au cœur de notre pays. Ses paysages, ses hommes, son âme. Ça vaut toutes les expos barbantes et payantes de Paris (qui n’en manque pas). Les pédants parleront de pluridisciplinarité, ils feront appel à des notions de sociologie et d’histoire pour analyser ce lien indéfectible qui unit les français à cette course de vélo. Bien lancés, ils vous glisseront même quelques bribes d’anthropologie, ça fait toujours cossu dans les dîners en ville. Plus sensibles, les badauds y verront un morceau de notre culture populaire plein de fantaisie, de nostalgie et d’exploits. Les photos en noir et blanc de l’après-guerre ont mes faveurs. Elles sont touchantes de simplicité comme si l’émotion n’était pas feinte à cette époque-là. Des pistes en terre des premiers forçats de la route à l’événement hyper-médiatique des dernières éditions, ce Tour à la fois décrié et attendu est ancré dans nos mémoires. Il ne peut laisser aucun français indifférent. Comme l’a dit Jean-Pierre Bel, président du Sénat, dans son discours inaugural, citant Tristan Bernard : « Quand le Tour de France passe, la France est sur le pas de la porte ». Les parisiens et les touristes ont jusqu’à la fin juillet pour passer devant les grilles du Luxembourg.

Exposition photo « La100ème édition du Tour de France »  sur les grilles du Jardin du Luxembourg, rue de Médicis, Paris VIe. Gratuit.

*Photo : abac077.

Des serpents et des oiseaux

mud jeff nichols

Dans un petit coin de l’Arkansas traversé par le Mississippi, deux enfants explorent une île déserte. Au gré de leurs découvertes, Ellis et Neckbone font la connaissance de Mud (Matthew McConaughey), un vagabond doublé d’un homme des bois, vivant dans un bateau perché dans les arbres. Ils découvrent peu à peu que ce bon sauvage réfugié sur son île est également un fugitif cherchant à rejoindre Juniper, son amour de toujours (Reese Witherspoon). C’est bientôt l’occasion, pour les deux garçons, d’une série de va-et-vient sur le Mississippi pour aider Mud à quitter l’île en bateau.
Le charme du nouveau film de Jeff Nichols tient d’abord à quelque chose de très simple, d’élémentaire au sens propre. Il y a la terre qui donne quasiment son nom au personnage principal, l’air frais et lumineux qui caresse jusqu’à la fin du film le visage des personnages, l’eau du fleuve, sur laquelle Ellis vit et se déplace, et enfin des feux de joie et des coups de feu. L’environnement dans lequel s’inscrit l’histoire permet de faire une expérience très concrète du partage entre ces éléments : le flux et reflux de l’eau sur la rive de sable ; puis la forêt et les personnages qui se détachent dans le ciel bleu.
L’opposition entre la terre et le ciel est à l’image d’un film où l’opacité des choses dialogue avec une grande clarté. Comme dans les films de Terrence Malick – cinéaste dont Jeff Nichols est un disciple – les créatures ont les pieds dans la boue et la tête dans le ciel, éclairées par une lumière de fin de journée. L’antagonisme des éléments est fertile : si l’humus semble pénétré par la légèreté de l’air, c’est pour que les choses aient un sens, ne soient pas qu’une matière brute. De la même manière, l’eau est ce qui permet de tout faire circuler : les deux garçons, le matériel pour réparer le bateau, mais aussi les sentiments et les émotions.
Dans Take Shelter, le précédent film de Jeff Nichols, tout dépendait de la manière d’interpréter des signes s’accumulant devant les yeux du personnage principal. L’art du décodage est également utile dans Mud. Quel est l’objet de la dispute entre les parents ? Que signifient ces empreintes  marquées d’une croix, dans le sable ? Pourquoi Mud a-t-il tué quelqu’un et pourquoi veut-il rejoindre la jolie blonde ? Pourquoi ce tatouage de serpent sur la bras de l’un, et cet oiseau sur la main de l’autre ? En même temps qu’ils rassemblent des objets hétéroclites pour réparer et équiper le bateau, les deux enfants semblent absorber tout ce qu’ils voient comme autant de faits et de gestes en attente de sens.
L’histoire de Mud, un peu comme celle de Take Shelter, est celle d’un équilibre qui vacille et qui finit par se rétablir par magie, parce qu’on y a cru.

Mud, réalisé par Jeff Nichols. En salles depuis le 1er mai 2013.

Mon projet pour Notre-Dame-des-Landes

Ça n’empêchera sûrement pas le premier ministre de dormir, mais moi aussi je suis peu à peu en train de basculer dans le camp des opposants à Notre-Dame-des-Landes auquel j’étais a priori méchamment favorable, par passion enfantine puis marxiste pour les grands travaux : vive le Viaduc de Millau, vive le Tunnel sous la Manche, vive la Tour Eiffel, vive la révolution industrielle permanente et basta !
Ce revirement n’est pas seulement dû à la tranche de rigolade que je me suis offert en découvrant sur le site du Parisien  la photo de manifestants rigolos – quoique plus ou moins mélenchonistes, semble-t-il- qui se promenaient en marinière dans le centre-ville d’Argenteuil (Bout du monde) en tenant une banderole où l’on pouvait lire « Tu fais chier la terre entière avec ton aéroport dont tout le monde se fout ».
Bien que n’étant guère favorable au viol du secret de la correspondance, fut-elle téléphonique, cette fidèle retranscription d’une conversation autrefois privée entre le ministre du supposé redressement productif et le soi-disant chef du gouvernement m’a certes plié en quatre, mais pas suffisamment pour virer ma cuti.
Non, ce qui m’a fait changer d’avis, c’est l’inutilité, si j’ose dire, foncière du projet, alors que les possibilités existent pour créer une nouvelle piste sur l’aéroport existant de Nantes-Atlantique qu’on rebaptisera au passage de son sublime nom originel de Château Bougon.
N’allez pas vous méprendre, je ne m’offusque pas qu’on gaspille l’argent du contribuable, dont c’est la vocation. Je souhaiterais simplement gaspillage plus utile. Hélas, le milliard du projet NDDL ne suffirait pas à offrir du soleil aux Nantais, seule façon raisonnable de rendre leur contrée habitable voire visitable.
Non, la seule issue raisonnable au conflit, c’est de désespérer simultanément les technocrates d’Ayrault et leurs opposants chichonnés. On reprend la copie à zéro, et sur le site de Notre-Dame-des-Landes, on construit une centrale nucléaire.

Promenade phénoménologique

enthoven matiere premiere

Évidemment, quand Raphaël Enthoven cite La Rochefoucauld − « L’homme croit se conduire plus souvent qu’il n’est conduit » − en exergue d’une chronique sur le GPS, on se dit que Matière première ne va pas manquer d’humour. L’humour est cette vertu dont philosophes médiatiques et experts cathodiques ont tendance à abuser pour « faire sympa », sans toujours y exceller. Mais Raphaël Enthoven en connaît les limites. Matière première s’ouvre sur une réflexion à propos de cette mode envahissante de la « philo pour tous » : « Prise en tenailles entre un engouement collectif et une désaffection universitaire, la philosophie enjambe les difficultés, cherche des réponses aux questions, écrit gros, tutoie son lecteur, parle de tout, réduit un problème à ses solutions, fait des bulles en pensant le trivial et dilue le chatoiement des phénomènes dans l’ambition minimale d’y voir seulement des objets à (mé)connaître. »
Bref, la philo est devenue un rayon du développement personnel, ce qui ne laisse pas d’inquiéter Enthoven, surtout quand il se souvient, dans un bel hommage à son maître, le grand Lucien Jerphagnon, disparu en 2011, que pour celui-ci : « L’important n’était pas tant, à ses yeux, de sortir de la caverne que de savoir où on irait après avoir mis le nez dehors. »[access capability= »lire_inedits »]
Le quotidien est la destination la plus souvent choisie, ici, par Enthoven, une fois quittée la prison platonicienne. Matière première parle de la vie « normale » en contemplant la mondialisation à l’œuvre dans ce non-lieu qu’est l’aérogare d’Orly Ouest, ou encore en soulignant les ambiguïtés sémantiques et idéologiques de la carte de fidélité, de la 3D ou de l’indignation : « Elle consiste à hurler avec la meute tout en persuadant l’indigné qu’il est son seul maître. Elle a l’air d’une révolte, mais c’est un sédatif. » Cette dernière chronique fait écho à une autre sur Rousseau, devenu bandeau publicitaire chez Google le jour du tricentenaire de sa naissance, et qui l’a bien cherché : « Mais la vraie raison pour laquelle Rousseau a toute sa place en première page d’un réseau mondial, c’est qu’il incarne, à son corps défendant, l’antitalent de penser comme tout le monde quand on pense tout seul. » Et Enthoven de poursuivre avec une bien jolie formule : « Être rousseauiste, c’est se faire des bosses en enfonçant des portes ouvertes. »
Enthoven ne prétend pas fournir une critique idéologique du quotidien comme Henri Lefebvre, ni une lecture sémiologique comme Barthes, même si, en le lisant, on pense souvent aux Mythologies. Loin de toute instrumentalisation théorique, il préfère s’en tenir à une promenade phénoménologique souriante, stylée et réussie, dans ce qui fait la banalité si riche de nos vies ordinaires.[/access]

Matière première, Raphaël Enthoven, Gallimard, 2013.

*Photo : GothPhil (Aérogare d’Orly Ouest).

Hollande : tout s’est passé comme prévu…

hollande laurent binet

Le mot « aveuglement » revient fréquemment, pour décrire aussi bien le travail de la presse que les motivations des acteurs politiques, dans la chronique de la campagne présidentielle de 2012 réalisée par Laurent Binet, fort bien intitulée Rien ne se passe comme prévu qui vient de reparaître en livre de poche. L’auteur lui-même, qui a suivi le candidat Hollande, de la déclaration jusqu’à la consécration, s’avoue souvent, avec humilité, relativement aveugle et bien incapable de prédire aussi bien les événements à venir que l’agenda au jour le jour d’un François Hollande difficile à suivre dans ses pérégrinations de présidentiable.
C’est l’image qui s’impose après la lecture assez instructive de ce  petit ouvrage : celle d’un Hollande aux décisions souvent bien peu lisibles, imprévisible et secret jusqu’à la manie, autour duquel bruisse et s’agite un micro-univers de courtisans dont la vision politique est strictement limitée par les ambitions carriéristes.
La métaphore affectionnée par Binet pour décrire les apparitions publiques de Hollande symbolise  parfaitement la configuration planétaire que les journalistes et pseudo-ministrables organisent autour du candidat : celle d’une comète. Elle est constituée du noyau présidentiable et de ses proches et, tout autour, d’une « traîne » de gardes du corps, de fidèles, de moins fidèles, de journalistes, de courtisans, d’alliés du jour et de curieux qui tentent l’espace de quelques minutes de s’intégrer au rythme infernal du marathon présidentiel.
La qualité principale de l’ouvrage de Binet est de réussir à restituer ce mouvement perpétuel, impitoyable et aliénant. Perdu dans cette vaste empoignade, Laurent Binet est rapidement happé par les événements et joue son rôle de scribe et de groupie socialiste avec modestie et une cécité parfois confondante. Bien qu’on soit touché par l’honnêteté de l’auteur qui confie avec lucidité être rapidement incapable d’avoir le moindre regard objectif sur son candidat-sujet, on est un peu surpris par les conclusions qu’il tire de l’observation de l’animal politique in vivo. Ainsi Laurent Binet confie-t-il être impressionné par la « stratégie » habile de Hollande qui consiste à encaisser les critiques et à les retourner contre ses adversaires.
En dépit de ses poses de Candide amoureux et de l’écriture quelquefois un peu faible, l’ouvrage n’interdit pas d’éprouver, tempérée par la distance dont jouit le lecteur, une fascination pour cette grande course après le pouvoir qui se déroule frénétiquement jusqu’au 6 mai. Il permet aussi de mesurer la condescendance entretenue à l’égard de l’électorat par les politiques et par l’auteur lui-même qui qualifie avec une ironie cruelle de « moment Ken Loach » la rencontre avec des ouvriers de Florange.
On voit d’ailleurs à cette occasion à quel point François Hollande peut se montrer mal à l’aise sur ce terrain, ainsi que l’absence complète de proposition politique portée par l’une des deux grandes formations en campagne dans le domaine économique et industriel. Après une confrontation houleuse et éprouvante avec un salariat dépité, le candidat et son staff retrouvent avec plaisir les ésotériques mais rassurantes arcanes de la stratégie électorale et s’inquiètent plus de la percée de Jean-Luc Mélenchon que de la question de la désindustrialisation. Quant à l’électeur, on comprend qu’il se divise grossièrement en deux catégories : le vaste et hétéroclite peuple de gauche dont il faut rassembler les forces puisque l’élection, stratégiquement, se gagne là et…ceux d’en face, auxquels Binet va d’ailleurs rendre visite à l’occasion d’un meeting sarkozyste, croyant bon à l’occasion de se « déguiser » en militant de droite, avec le Figaro sous le bras et la raie sur le côté. On ne sait s’il éprouve le besoin de brandir Libération et de porter le keffieh quand il retourne chez les socialistes.
La lecture de Rien ne se passe comme prévu est plus instructive aujourd’hui,  un an après la victoire de François Hollande, car elle montre   des politiques qui ne semblent plus capables de comprendre autre chose que la politique, ce qui pourrait sembler sémantiquement normal mais apparaît un peu effrayant quand on se rappelle que tous aspirent à l’exercice de l’Etat. Elle décrit enfin un François Hollande qui navigue dans la campagne tel qu’il se montre aujourd’hui à la tête du pays : fermé et replié sur lui-même et maître d’un agenda que lui-seul semble connaître et comprendre.
En dépit de l’admiration de Binet pour la « stratégie » de son candidat, on saisit mieux la nature de cette stratégie qui consiste à encaisser avec rondeur les attaques en attendant qu’un Sarkozy déjà usé par le pouvoir soit balayé par le mécontentement populaire qui profitera à un candidat socialiste serein et inamovible. Il est d’autant plus intéressant de retrouver ce François Hollande là, dont le discours au soir du 6 mai, d’une platitude effrayante, augurait le règne, après douze mois qui n’ont pas révélé le moindre écart entre la manière de conquérir le pouvoir et celle de l’exercer.
À l’heure où le chef de l’Etat a réussi à diviser durablement le pays sur une question sociétale, avant même de se confronter réellement aux véritables enjeux de sa présidence, et semble décrédibilisé au point d’être surnommé « Monsieur Faible » ou « Pépère » par deux grands magazines d’opinion, la stratégie du roc semble toujours de mise. Énigmatique et fermé, Hollande poursuit son tête à tête avec le pays de la même manière qu’il menait le débat face à Nicolas Sarkozy : en faisant le dos rond et en attendant que ça passe. Pas sûr que cette fois tout se passe comme prévu.

Laurent Binet. Rien ne se passe comme prévu (Livre de poche,2013)

Une vérité officielle ne vaincra pas le négationnisme

pierre nora genocide armenien  Causeur. Oublions les lois : y a-t-il un consensus au sein de la communauté scientifique pour qualifier de « génocide » le massacre des Arméniens par les Turcs pendant la Première Guerre mondiale ?
Pierre Nora[1. Historien, éditeur, membre de l’Académie française, maître d’œuvre des Lieux de mémoire, Pierre Nora dirige, avec Marcel Gauchet, la revue Le Débat. Parmi ses livres récents, on recommandera Historien public (Gallimard, 2011). Il publie ces jours-ci Esquisse d’ego-histoire (Desclée de Brouwer/Collège des Bernardins), précédé de « L’histoire selon Pierre Nora », par Antoine Arjakovski.]. Non, ce point ne fait pas consensus parmi les historiens, tout simplement parce qu’il n’y a pas consensus sur la définition du génocide. Qu’il s’agisse de l’Arménie ou d’autres cas, les historiens seraient plutôt d’accord pour n’employer ce terme qu’avec beaucoup de guillemets, réserves ou précautions. Par exemple, Timothy Snyder, l’auteur de Terres de sang[1. Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Timothy Snyder, Gallimard, 2012. Voir Causeur n°57, mars 2013.], déclare préférer « tueries de masse » à « génocide », mot qui, pour lui, « suscite des controverses inévitables et insolubles ».[access capability= »lire_inedits »]
Le mot « génocide » ne figure-t-il pas dans le dictionnaire ?
Certes, et il a, hélas, connu une fortune nouvelle en raison des massacres de masse du XXe siècle. Mais la controverse ne porte pas sur son usage courant. En effet, il renvoie également à une définition juridique très précise, établie lors des procès de Nuremberg, qui suppose une intention génocidaire explicite. Personne ne niera que les Arméniens ont subi les atrocités que l’on sait. Dans leur cas, on peut tout à fait parler de génocide ; mais on l’écrira avec plus de précautions, et on ne peut que regretter de le voir inscrit dans une loi. Le terme est aujourd’hui codé, investi d’une charge surtout symbolique, magique, et du même coup politique.
En 1995, l’historien Bernard Lewis, qui récusait cette qualification concernant l’Arménie, a été condamné par un tribunal français pour avoir « manqué à ses devoirs d’objectivité et de prudence, en s’exprimant sans nuance sur un sujet aussi sensible ». Le juge a estimé que ses propos étaient « susceptibles de raviver injustement la douleur de la communauté arménienne ». À l’époque, vous avez, avec d’autres, critiqué cette ingérence de l’État dans le débat. Parce que Lewis a raison sur le fond, ou pour des raisons de principe ?
Le problème n’est pas de savoir s’il avait raison ou tort, mais s’il avait le droit de donner son avis. Professeur à l’Institute for Advanced Studies, Bernard Lewis est un spécialiste mondialement reconnu pour ses travaux sur le Moyen-Orient. Le texte incriminé était une réponse à une question dans un entretien donné à l’occasion d’un de ses passages à Paris. Il n’aurait jamais été poursuivi aux États-Unis. Je crois d’ailleurs qu’il avait lui-même auparavant utilisé le mot « génocide » à propos de l’Arménie, mais que sa généralisation et les confusions qu’il entraînait l’avaient conduit à y renoncer. Ses recherches l’avaient en effet amené à conclure que ce massacre de masse avait obéi à un ensemble de causes, mais pas à une intention génocidaire explicite.
Qualifieriez-vous la position turque de « négationniste » ?
Incontestablement. L’histoire officielle est négationniste. Il faut cependant rappeler qu’il y a en Turquie quantité de gens, écrivains, journalistes, historiens, qui se battent pour la reconnaissance du génocide arménien et prennent de grands risques. Ne rappelons que les poursuites engagées contre Orhan Pamuk.
Vous menez un juste combat pour la liberté des historiens et contre les lois mémorielles. Néanmoins, sur la question spécifique de l’Arménie, la loi n’est-elle pas un moyen d’action diplomatique susceptible d’obliger le gouvernement turc (qui se fiche désormais d’entrer dans l’Europe) à réviser sa politique ?
Il faut certainement aider les Turcs qui soutiennent ce point de vue, et il est bon qu’une action diplomatique y contribue. Cette action devait-elle passer par une loi sanctionnant la négation du génocide arménien, qui n’a fait qu’attiser le nationalisme turc ? Je vous rappelle que la République française avait déjà reconnu le génocide arménien par une loi de 2001[2. Dix ans après la loi Gayssot qui a reconnu le génocide juif et interdit sa négation, l’Assemblée nationale a voté, le 29 janvier 2001,  une loi affirmant : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. » En janvier 2012, les députés français ont complété ce dispositif mémoriel par une interdiction de la négation des génocides officiellement reconnus par la France, le juif et l’arménien.]. Faut-il aussi rappeler que cette idée d’étendre à l’Arménie la « jurisprudence Gayssot », c’est-à-dire de constituer en délit la négation du génocide arménien, ressurgissait périodiquement à la veille d’échéances électorales, et que la loi a été votée sous la pression d’élus venant de  régions accueillant une importante population d’origine arménienne. S’agissait-il d’action diplomatique internationale ou de politique intérieure française?
Peut-être, mais après avoir accordé aux juifs, puis aux descendants d’esclaves, cette protection de la mémoire par la loi, pouvait-on la refuser aux Arméniens ?
La comparaison entre les juifs, les descendants d’esclaves et les Arméniens ne tient pas. La France était, directement et indirectement, liée au génocide des juifs dont nous avions sous les yeux en 1990, au moment du vote de la loi Gayssot, les rescapés et les descendants des disparus. De plus, on assistait alors à la poussée du Front national, dont le leader s’était illustré par le « point de détail ». La France n’est pour rien dans le génocide arménien et, si elle s’érige en redresseur de torts du monde entier, elle n’a pas fini… Enfin, l’existence d’un antisémitisme français traditionnel, rampant, est une donnée historique. Je ne sache pas que l’identité française ait une dimension anti-arménienne, ni que nous soyons menacés par un important mouvement anti-arménien. Quant aux descendants d’esclaves, l’affaire remonte à plusieurs siècles et l’esclavage a été aboli il y a plus d’un siècle et demi. Si la France doit lutter contre le problème de l’esclavage, et elle le doit, c’est d’abord aux millions d’esclaves actuels auxquels elle devrait songer.
Admettons que ces lois sont inutiles. Sont-elles pour autant dommageables ?
Encore une fois, il s’agit d’une question de principe : une loi qui qualifie le passé interdit toute recherche, toute discussion et fige l’Histoire. La qualification de « génocide » entraîne celle de « crime contre l’humanité » qui implique l’imprescriptibilité de ces crimes. C’est une aberration historique, morale, philosophique que de vouloir appliquer cette imprescriptibilité, au-delà des criminels eux-mêmes (tous morts dans le cas de l’Arménie) à ceux qui les évoquent et les discutent. À ceux qui, en fait, en font l’histoire.
La seule façon raisonnable, pour la France, de favoriser la reconnaissance historique du génocide arménien est de contribuer à la création d’un comité d’historiens, international et désintéressé, qui travaillerait sur la question. Ce tragique épisode le mérite. Du reste, beaucoup d’historiens indépendants le font déjà.[/access]

Mariage gay : Va-t-on abandonner la filiation de notre droit ?

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droit filiation mariage gay

droit filiation mariage gay Petit retour sur le mariage pour tous. Tant de choses ont été dites  depuis huit mois. Échanges d’arguments, d’insultes. Interventions de bas niveau, ou de très haut niveau. Bonne et mauvaise foi mélangées, de part et d’autre. « Rupture dans la civilisation » d’un côté, « grande avancée du progrès humain »  de l’autre. On a entendu beaucoup de monde : des anthropologues, des philosophes, des psychiatres, des économistes (!), des lobbys, des extrémistes inquiétants (Civitas, Pierre Bergé), des simples citoyens battant le pavé, et même des hommes politiques. Tout cela pour un spectaculaire et passionnel dialogue de sourds. Mais comme d’habitude, on a peu entendu les juristes. Notre pays entretient, des rapports curieux avec le Droit. Probablement parce que, chez nous, le politique prime le juridique. Rappelons-nous l’apostrophe célèbre  d’André Laignel, à Jean Foyer, après l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir : « Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaires ». C’était d’ailleurs souvent cette position qui affleurait  dans les déclarations des partisans du mariage gay, prompts à invoquer l’argument d’autorité. La tradition française, c’est plutôt : un État fort, une régulation administrative. Le Droit vient après.  Les Français ont en général une culture juridique et judiciaire assez vague.
C’est dommage, et pour deux raisons. Tout d’abord le Droit français est quelque chose d’assez exceptionnel. Ensuite, l’époque est au recul des États-nations, et des régulations administratives au profit des régulations juridiques. Or cette méconnaissance de notre richesse juridique nous laisse désarmés face à l’invasion du droit anglo-saxon caractérisé  par une casuistique très prosaïque et une plasticité adaptée au libéralisme triomphant.
Enraciné dans le temps long, le Droit français, est quant à lui, issu d’une famille assez particulière. Le grand ancêtre est bien sûr le fabuleux Droit Romain. « Cette autre bible de l’Occident » (Pierre Legendre), où « la réflexion des juristes a fourni des définitions de la personne, de la filiation, de la propriété, des concepts fondamentaux qui structurent notre compréhension de la vie économique, sociale et politique. » (Rémi Brague).  Il y a aussi les grands-parents, le droit écrit de la langue d’oc et la tradition orale de la Langue d’oïl. Et enfin le mariage de  l’État monarchique et de la Révolution. Mariage tumultueux mais qui a produit cet enfant légitime qu’est le Droit français républicain. Et qui existe comme tel. Ainsi que le démontre le recours formé par les parlementaires UMP et UDI devant le Conseil Constitutionnel contre la loi instaurant le mariage pour tous. Car voici venu le temps du Droit et du Juge. Le parlement a légiféré. Au tour de l’arbitre de donner son point de vue. Bien sûr il ne s’agit pas d’une nouvelle lecture politique mais de vérifier l’adéquation formelle de ce texte avec l’ordonnancement juridique fondamental de notre République.
La requête introductive, et le mémoire en réponse du gouvernement sont disponibles sur le net. Lecture passionnante  même si certains passages pourront s’avérer ardus pour des non juristes.  Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que les demandeurs au recours placent toute leur réflexion en altitude. Dans le sens du mot latin altus, haute et profonde, verticale et monumentale.  Ne nous méprenons pas, le mémoire du Gouvernement est lui aussi de qualité. Mais les deux approches sont fondamentalement différentes. Les opposants au mariage gay partent d’une conceptualisation juridico-historique du Mariage Civil républicain. Toute leur démonstration se décline à partir de cette identification.  «Voici ce qu’il est, voilà pourquoi le mariage pour tous, est incompatible avec l’ordonnancement juridique français et donc inconstitutionnel». Impressionnant et séduisant.
Louis Althusser disait que la famille était un « appareil idéologique d’État » c’est-à-dire un outil de reproduction de l’idéologie dominante. Le mémoire démontre que la République quant à elle, a entendu en faire un outil d’organisation sociale de la filiation et de l’engendrement, et par conséquent, une structure directement liée à l’État républicain. Le mettre en cause, constituant une rupture majeure.
Le mémoire du gouvernement est sur un tout autre plan. Qui fait d’ailleurs apparaître les positions des opposants comme étant un peu « hors-sol ». Une approche plus simple, complètement pragmatique. Que l’on pourrait résumer, de façon certes un peu tendancieuse, « le mariage de personnes de même sexe, pourquoi pas ? »  Et qui d’ailleurs, ne s’encombre guère des passagers clandestins qu’étaient les termes « égalité » « droit au mariage » qui n’avaient rien à faire dans ce débat,  le mariage ne constituant pas, à l’évidence un « droit-créance » comme le droit à la sécurité ou le droit au logement.  Le propos  plus « près du sol » peut s’avérer assez convaincant, cependant, si ce débat juridique contradictoire ne constitue pas un dialogue de sourds, on voit bien que les deux parties ne se situent pas sur le même plan. Aux deux approches différentes sinon opposées de ce que sont le mariage et la famille dans la République, répondent deux conceptions différentes voire opposées du Droit et de l’ordonnancement juridique dans la société française d’aujourd’hui. Le diable se situant dans les détails, prenons un exemple qui illustre ce propos.
Secondaire, il concerne la modification du code du travail.
La loi nouvelle prévoit qu’aucun salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire l’objet d’une mesure discriminatoire  pour avoir refusé « en raison de son orientation sexuelle » une mutation géographique « dans un État incriminant l’homosexualité ».
Première objection des opposants : l’homosexualité d’un individu, et donc d’un salarié, est invérifiable et cette mesure protège exclusivement un salarié ou une salariée homosexuels.
Ensuite nous avons là, selon la sexualité pratiquée, tantôt une atteinte à l’égalité, sans motif d’intérêt général, au profit exclusif de l’homosexualité, tantôt une inégalité en sens inverse : droit à aucune forme de protection pour avoir refusé une mutation géographique dans un État incriminant une autre forme de sexualité interdite et que le salarié pratiquerait. Voilà des arguments solides.
Autre obstacle majeur, pour mettre en œuvre cette protection, le salarié  sera obligé de dévoiler à son employeur son orientation sexuelle, en méconnaissance de son droit au respect de la vie privée. Effectivement.
Enfin, par un singulier renversement, cette mesure introduit une différence entre salariés, selon leur sexualité, ce qui est contraire au principe d’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction, garanti tant par la Déclaration de 1789 que par l’article 1er de la Constitution. Les salariés homosexuels  se voient reconnaitre une protection différente et supérieure en droit du travail par rapport à leurs collègues de la même entreprise. Cela s’appelle de la discrimination…
L’argumentation repose ici, essentiellement sur l’invocation des Principes. Dont  en particulier, celui du caractère général de la Loi. Celle-ci dispose pour l’ensemble des citoyens, et n’est pas là pour régler des problèmes particuliers.
La réponse du gouvernement est elle aussi convaincante : «L’article ne méconnaît pas le droit au respect de la vie privée, le salarié étant libre d’invoquer ou non le droit qu’il tire de l’article L. 1132-2, et de révéler ainsi son orientation sexuelle. Il ne méconnaît pas non plus le principe d’égalité, dès lors que les couples de personnes de même sexe ne sont pas dans la même situation que les autres couples compte tenu de l’existence de très nombreux pays réprimant l’homosexualité et le mariage entre personnes de même sexe
On est là dans le concret. Le mariage gay va avoir des inconvénients dans certaines situations. On les règle au cas par cas. On est bien, dans la casuistique pragmatique. Y compris parfois de façon un peu hasardeuse. Pour justifier cette mesure, dont l’utilité, quoique secondaire, apparaît certaine, on invoque l’existence d’un risque : «il faut noter que, du fait de l’ouverture du mariage, le risque est accru puisque l’orientation sexuelle de la personne ressort nécessairement des actes de mariage qui font mention des deux conjoints.»
Du livret de famille comme preuve de « l’orientation sexuelle » c’est assez joli….
Tout cela démontre l’existence de deux logiques, de deux modes de raisonnement, de deux approches juridiques très différentes. L’une se fait par le haut, l’autre plutôt par le bas. Et pour éviter le caractère éventuellement péjoratif de cette présentation, l’une serait verticale et l’autre horizontale.
Expliquons-nous : l’ordonnancement juridique français est un système pyramidal, qui introduit une hiérarchie des normes. Tout en haut, les textes et les principes fondamentaux, en dessous, toute une série de strates normatives (lois, décrets, arrêtés, règlements, décisions individuelles). Et naturellement, les normes inférieures ne doivent pas être contraires aux normes supérieures. Ce dispositif  est dit «kelsenien» par référence au théoricien autrichien Hans Kelsen. (D’ailleurs invoqué dans le mémoire des opposants à la loi).
L’ordonnancement juridique de type anglo-saxon est très différent. De façon, certes, assez caricaturale, on peut le présenter comme étant horizontal. Il n’y a pas, ou peu de hiérarchie des normes. Les dispositifs sont juxtaposés, leurs origines sont diverses, à charge pour le juge, si besoin est, de les articuler, et d’arbitrer entre eux. Avec deux objectifs essentiels : équité et efficacité. Il faut être honnête et constater que le Droit français est déjà entré en métissage.
Que va faire le Conseil Constitutionnel ? Sans lui faire de procès d’intention, Il est malheureusement probable que, soucieux de sortir de ce débat trop passionnel et désormais faussé, il prenne, comme il le fait souvent, une décision à caractère politique, et botte soigneusement en touche en validant la loi. Difficile de le lui reprocher.
Mais alors, il prendrait parti  pour une voie. Il ferait plus que répondre à la question de savoir  si la loi est conforme à la Constitution. Il ferait le choix  entre deux ordonnancements juridiques. Au détriment de celui du droit  français républicain, où le mariage civil  fait partie du socle, il préférerait l’autre chemin, celui d’un droit empirique, pragmatique, individualiste et d’inspiration manifestement anglo-saxonne. Et qui est, inutile de se le cacher, celui de la mondialisation libérale
Les congrès juridiques internationaux résonnent des imprécations contre les droits latins et le Droit français en particulier, qui ne seraient « pas bon pour les affaires ». Le Conseil Constitutionnel va probablement nous dire qu’il n’est pas bon non plus pour la «modernité».
Chateaubriand en concluant ses mémoires prévoyait la venue d’une  langue française  transformée en «pure transaction commerciale». En sera-t-il de même de notre Droit ? On peut le craindre, parce que comme le dit Pierre Legendre, « Il n’est rien de plus humain que la fuite de ce que l’on est ».

*Photo: mindgutter.

Les Germains ne sont plus nos cousins

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merkel sarkozy france allemagne

merkel sarkozy france allemagne Nous, Français, avons toujours une Allemagne de retard. Je ne parle pas des spécialistes, ceux dont le métier, la passion ou l’intérêt économique exigent une connaissance fine et approfondie de l’évolution politique, économique et sociale du plus grand et du plus puissant de nos voisins immédiats. Ceux-là forment un club informel d’initiés qui se lamentent régulièrement, lorsqu’il se rencontrent, du peu d’écho que reçoit, dans le grand public et dans les sphères dirigeantes, leur expertise de la « chose allemande ».
Depuis que les Allemands sont passés du statut d’ennemis héréditaires à celui d’amis prioritaires – c’est-à-dire depuis la signature du traité de l’Élysée, le 22 janvier 1963 −, l’intérêt que les citoyens de ces deux pays se portent mutuellement n’a cessé de décroître. Il est bien loin le temps des jumelages euphoriques entre les villes et les villages de part et d’autre du Rhin, avec fanfares et majorettes, des camps de vacances organisés par l’Office franco-allemand de la jeunesse, où la notion de « couple franco-allemand » ne se limitait pas à son usage métaphorique, où les intérêts des deux nations et des deux peuples semblaient converger pour l’éternité. Les générations ayant connu les deux guerres mondiales étaient encore de ce monde, veillant scrupuleusement à la préservation de cette alliance miraculeuse, placée sous le haut patronage du projet de « paix perpétuelle » d’Emmanuel Kant et du « contrat social » de Jean-Jacques Rousseau.
Un pacte fondé sur les seuls bons sentiments aurait eu peu de chances de perdurer. Mais il se trouve que, pendant un quart de siècle, de 1963 à 1989, l’alliance franco-allemande a coïncidé avec les intérêts géostratégiques et économiques des deux nations. L’Allemagne avait besoin du soutien de la France pour réintégrer la famille des nations civilisées, et la France d’une Allemagne occidentale bien ancrée dans le camp des démocraties prospères pour ne pas se trouver directement confrontée à l’impérialisme soviétique. À la France le leadership politique de l’Europe démocratique, à l’Allemagne la prééminence économique, reconquise en moins de deux décennies grâce au plan Marshall et aux qualités industrieuses et commerciales de son peuple. Cette configuration résista même à la rupture gaullienne avec l’atlantisme de la IVe République, atlantisme qui demeure, jusqu’à aujourd’hui, le fondement majeur de la politique extérieure de l’Allemagne.
Tout cela marchait si bien que les peuples, de part et d’autre du Rhin, déléguèrent à leurs dirigeants le soin de gérer cette relation au jour le jour, dans une scénographie publique de l’amitié retrouvée (Giscard et Schmidt dînant en famille dans leurs domiciles personnels respectifs[1. On raconte que Giscard, venu dîner avec Anne-Aymone dans le modeste pavillon d’Helmut Schmidt et de son épouse Loki, dans la banlieue de Hambourg, s’est exclamé, en arrivant : « Vous vivez vraiment ici ? »], Mitterrand prenant la main d’Helmut Kohl devant l’ossuaire de Douaumont). L’étatisme français et le fédéralisme décentralisé allemand étaient alors complémentaires pour mener à bien de grands projets industriels à l’échelle européenne : Airbus et Arianespace en sont les plus beaux fleurons. Le destin commun de la France et de l’Allemagne consistait à conduire l’Europe sur le chemin d’une union vertueuse et exemplaire pour l’ensemble de la planète : une grande puissance fondée sur le soft power, guérie à jamais de la peste nationaliste qui l’avait conduite, à deux reprises au cours du siècle dernier, jusqu’au fond de l’abîme (et nous avec elle).
En Allemagne, on saluait, avant le 9 novembre 1989, l’avènement prochain de l’ère post-nationale dont Jürgen Habermas s’était proclamé le théoricien majeur. Étendus à l’échelle européenne, le « patriotisme constitutionnel » et le « capitalisme rhénan »[2.  Dans les années 1980, le « capitalisme rhénan » était présenté comme un modèle de gestion humaine et consensuelle de l’économie sociale de marché, opposé au capitalisme sauvage anglo-saxon.] expérimentés en République fédérale allaient inéluctablement s’imposer comme la forme ultime et indépassable de l’organisation des sociétés humaines.
Ce beau projet s’est fracassé le jour où, sans prévenir, l’un de ses anti-modèles, l’empire soviétique, a brusquement pris congé de l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »] Une nouvelle Allemagne s’est révélée : celle qui, dans le secret de son âme tourmentée, rêvait de retrouver son unité nationale. Pour avoir été l’un de ceux qui, avant la chute du mur de Berlin, avaient signalé la persistance souterraine de cette aspiration à la réunification partagée à l’Est comme à l’Ouest, j’ai pu mesurer le scepticisme des élites françaises face à cette analyse – à la notable exception de Jean-Pierre Chevènement. Les plus indulgents de mes contradicteurs mettaient sur le compte de ma généalogie juive allemande et du traumatisme induit par l’attitude des nazis vis-à-vis des miens ce procès d’intention à leurs yeux infondé. Il faut néanmoins reconnaître, à leur décharge, que la plupart de leurs interlocuteurs allemands étaient passés maîtres dans l’art du déni de cette aspiration.
Pour les Allemands, la fin de la division du pays, donc du châtiment collectif pour les crimes du nazisme, valait amnistie générale, et permettait de lever toutes les inhibitions qui interdisaient à leur pays de se comporter comme n’importe quel autre pays du monde, en défenseur intransigeant des intérêts nationaux. Aussi longtemps qu’Helmut Kohl resta au pouvoir, il s’attacha à démontrer que l’Allemagne réunifiée n’était pas différente de celle à laquelle ses partenaires étaient habitués. Elle était, selon lui, seulement un peu plus grande, et trop occupée à intégrer en son sein les « nouveaux Länder » de l’Est, dévastés par quatre décennies de communisme totalitaire, pour se lancer dans un projet hégémonique continental.
La preuve ? Il consentit, en dépit de l’opposition viscérale de son peuple, à l’abandon du deutschmark, symbole du miracle économique allemand, et à la création d’une monnaie unique européenne. Il veilla, néanmoins, à ce que l’euro soit géré « à l’allemande » avec comme dogme la stabilité monétaire et des règles draconiennes empêchant la Banque centrale européenne de jouer un rôle équivalent à celui de la FED aux États-Unis ou des banques centrales des grandes puissances économiques mondiales. Ces règles interdisaient à la BCE de garantir, en dernier ressort, la dette des pays de l’Eurozone en difficulté, et d’organiser les transferts des pays riches vers les pays pauvres. On allait pouvoir constater, quelques années plus tard, les dégâts provoqués par cette chimère économico-politique : une monnaie unique sans tutelle politique dotée d’une incontestable légitimité démocratique.
La vraie rupture survient en 1998 avec l’arrivée au pouvoir du social-démocrate Gerhard Schröder. Il est le premier chancelier allemand né après la guerre : à la différence d’Helmut Kohl, il n’a pas personnellement connu le nazisme, même comme enfant et adolescent. Originaire de Hanovre, il n’a pas non plus le tropisme rhénan de son prédécesseur, né non loin de la frontière française. Familier de la grande industrie − il siège au conseil d’administration de Volkswagen en qualité de ministre président du Land de Basse-Saxe −, il regarde plus vers l’Angleterre sociale-libérale de Tony Blair que vers la France socialiste de Lionel Jospin. Les relations entre l’« austère qui se marre » et un chancelier allemand bon vivant, marié quatre fois et amoureux de la Toscane, rendez-vous estival obligé de la gauche caviar germanique, sont d’ailleurs exécrables. Pendant que la France s’offre les 35 heures et consacre les surplus d’une conjoncture favorable (la « cagnotte » de DSK) à des hausses des salaires et de prestations sociales, Schröder emploie son énergie au rétablissement d’une compétitivité allemande mise à mal par les coûts exorbitants de la réunification. Avec son allié et complice vert Joschka Fischer, ministre des Affaires étrangères, il brise le tabou de l’abstinence allemande dans les opérations militaires extérieures engagées par les alliés occidentaux, en ex-Yougoslavie puis en Afghanistan. Avec lui, la retenue et la modestie, qui étaient la marque de la politique extérieure allemande depuis 1945, ne sont plus de mise. Les intérêts économiques et géopolitiques de Berlin s’imposent sans bruit ni fureur, mais avec une redoutable efficacité : vassalisation économique des pays d’Europe centrale et orientale, partenariat énergétique avec la Russie de Vladimir Poutine[3. Poutine ne se montra pas ingrat envers Schröder, en lui offrant la présidence grassement rémunérée du consortium germano-russe en charge de la construction du gazoduc Nord Stream, acheminant directement le gaz russe en Allemagne sans traverser de pays tiers.], défense intransigeante des intérêts allemands dans les instances de l’UE. La vie politique démocratique est ainsi faite qu’il est rare que des dirigeants ayant eu le courage d’engager des réformes indispensables, mais impopulaires, restent suffisamment longtemps en fonction pour recueillir les fruits de leur audace[4. À la notable exception de feu Margaret Thatcher, sauvée d’une défaite électorale par la guerre des Malouines.].
L’arrivée au pouvoir, en 2005, d’Angela Merkel, à la tête d’une coalition CDU-CSU-libéraux, n’a pas entraîné un retour à la politique « carolingienne » privilégiant l’entente franco-allemande, de son mentor Helmut Kohl, ce « père politique » qu’elle a tué sans états d’âme pour s’imposer à la tête du parti chrétien-démocrate. Avec elle, le lieu symbolique du pouvoir allemand se déplace encore plus à l’Est, dans les plaines venteuses du Mecklembourg. Cette fille de pasteur protestant incarne le retour de la Prusse au plus haut sommet du pouvoir allemand.
Cela signifie, entre autres, que les sentiments n’ont pour elle aucune place dans la gestion des relations entre les États : Angela Merkel mène les combats politiques avec la bonne conscience d’airain de celle qui est sûre de son bon droit. Le primat du juridique sur le politique, qui fait passer le respect de la lettre des traités avant la gestion politique des crises, est pour elle un dogme inébranlable, défendu avec d’autant plus d’intransigeance que les traités européens (de Maastricht, puis de Lisbonne) conviennent tout à fait, pour l’instant, aux Allemands et aux pays qui se sont placés dans leur orbite. Elle cache à peine sa conviction que les difficultés dans lesquelles se débattent aujourd’hui les pays dits du « Club Med » sont la conséquence d’une gestion irresponsable des dirigeants de ces pays, et que la méthode allemande d’assainissement des finances publiques est la seule voie pour sortir de la crise des dettes souveraines. Elle n’est pas avare de leçons de morale domestique, enjoignant les Grecs, Espagnols, Chypriotes et autres cigales à « ne pas dépenser plus qu’ils ne produisent ».
Du temps où l’Allemagne se souciait encore de présenter un visage aimable à ses partenaires, la chancelière se moquait de l’aphorisme d’un obscur poète de l’époque bismarckienne qui proclamait : « Am deutschen Wesen soll die Welt genesen » (« L’être allemand doit guérir le monde »). Ce mot d’ordre est de retour, et peu importe si le patient doit mourir guéri. C’est cette Allemagne-là, et pas celle d’hier, avec laquelle il nous faut vivre aujourd’hui. Il ne semble pas que nos éminents dirigeants aient encore pris la mesure de ce que cela implique. On n’improvise pas, au jour le jour, une « nouvelle politique allemande » de la France, surtout si elle implique la gestion raisonnée d’un conflit d’intérêts majeur et durable. Et l’on aurait bien tort d’espérer qu’une alternance du pouvoir à Berlin soit de nature à changer radicalement la donne. Le challenger social-démocrate d’Angela Merkel, Peer Steinbrück, est un disciple de Gerhard Schröder, et son éventuelle accession à la chancellerie (bien improbable au vu de l’état actuel de l’opinion publique) ne transformera pas cette nouvelle Allemagne qui surveille et punit en hégémon bienveillant et compatissant.[/access]

*Photo : France diplomatie.

La Grèce va mieux, elle est allée au cimetière à pied

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Comme le remarquait avec justesse notre ami Théophane Le Méné, la Grèce va mieux et on ne va pas s’affoler si le quatrième parti du pays, Aube dorée, est ouvertement néo-nazi et s’occupe lui même de faire la police chez les immigrés clandestins. Le principal, c’est que tout le monde, tout au moins du côté des experts de la Troïka et des économistes libéraux-médiatiques, estiment que les efforts du peuple grec et de leur gouvernement socialo-libéral-conservateur portent enfin leurs fruits. Christine Lagarde, elle-même, présidente du FMI, affirme que le pays est sur « la bonne voie » au point de parler d’un retour d’Athènes sur le marché obligataire en 2014. Ce n’est pas compliqué, on a presque l’impression d’entendre les bouchons d’Ambroisie sauter chez les Dieux de l’Olympe pour fêter ça.
C’est vrai, on ne va pas ergoter sur le licenciement sec de 15 OOO fonctionnaires, sur quelques évanouissements pour hypoglicémie (ne dites pas sous-alimentation, ça n’existe plus en Europe comme chacun sait) dans les écoles, sur le système de santé remplacé par des dispensaires autogérés où des médecins bénévoles font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, c’est à dire pas grand-chose si ce n’est ce qui est fourni par la solidarité internationale.
Et puis surtout, on ne va pas regarder les chiffres du chômage. D’après les statistiques officielles,  il était de 27 % en février dernier, contre 22 % l’an dernier, portant le nombre de sans emplois à 1 320 000 personnes pour 11 millions de fainéants, euh pardon, d’habitants.  En ce qui concerne la tranche d’âge des 15-24 ans, le pourcentage atteint 64,2 %… En gros, toute une génération. Mais ne doutons pas qu’ils trouveront tous à s’employer dès que la Grèce sera revenue dans le monde merveilleux des marchés. Et ceux qui ne seront pas traders pourront toujours faire révolutionnaires. Il semble que dans une Europe schizophrène où la bonne santé d’un pays n’est plus jugée qu’à ses performances financières, cette vocation-là ait de beaux jours devant elle.

Fillon, le prochain samouraï ?

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fillon ump fn allemagne

fillon ump fn allemagne

David, vous vous souvenez sans doute du meeting de Villepinte, dimanche 11 mars 2012. Une scène blanche se détachait sur un fond bleu Provence. Il y avait des marches au-devant et une pente douce à l’arrière qui ménageait au candidat une apparition digne d’un prophète californien. Ce décor grandiose, si différent du chaudron stéphanois qu’avait été la grand-messe socialiste du 22 janvier au Bourget, évoquait les conventions d’outre-Atlantique.
Dieu que cette pente douce semblait raide à Nicolas Sarkozy. Son costume était du plomb et pesait sur ses épaules. Ce jour-là, le président sortant n’avait pas la flamme. Ses yeux étaient éteints, sa voix cherchait des forces et n’en trouvait pas. Il donnait l’impression de ne pas vouloir du second mandat qu’il briguait. François Fillon s’en était certainement aperçu plus tôt, car quand son tour était venu de chauffer la salle, il était un puncheur prêt à en découdre. Vedette américaine, certes, mais l’Américain, à Villepinte, c’était lui. Le « loser » avait des accents de winner.
David, vous ne semblez pas apprécier François Fillon. C’est votre droit, comme Pétillon fait dire aux Corses dans « L’enquête » du même nom. Vous ne précisez pas si vous lui préférez Nicolas Sarkozy ou un autre. Tel n’est pas votre propos. Ce qui vous importe c’est ce que François Fillon représente politiquement. Vous en faites un Raymond Barre, enfin, c’est Franz-Olivier Giesbert qui le voit ainsi, dites-vous, mais cette image lourde de sens gestionnaire et somme toute « europhorique » conforte vos préventions à son égard. L’ex-premier ministre partage avec le directeur du Point un « goût prononcé pour le modèle allemand », écrivez-vous, et l’on comprend que c’est très mal. On ne saisit pas bien le sens de votre allusion à la fête de la bière, qui se tient à Munich, rappelons-le.
J’ignore, au fond, ce que vous entendez par « modèle allemand ». Pour caricaturer, je dirais que les Allemands économisent sur la bouffe et se lâchent sur la bagnole. Tout l’inverse des Français, qui se tapent la cloche midi et soir et roulent dans des caisses quelconques. Pommes de terre et Mercedes au-delà du Rhin, bavette à l’échalote et Twingo usagée en deçà. Rayon fringues, on n’est pas pareil non plus. Les tuniques Bundeswehr de la chancelière ? Pas de ça chez nous ! En dehors de ces clichés primitifs qui renvoient à la culture et aux priorités qu’on se fait de la vie – à défaut des réalités qu’on aimerait vivre –, je ne vois pas en quoi, dans l’absolu, le « modèle allemand » différerait du « modèle français », en quoi il serait rédhibitoire ni même en quoi il constituerait un modèle.
Soit un pays a des finances à l’équilibre, soit il ne les a pas. Soit il travaille à les avoir, soit il s’en fiche. Seules la destruction des économies des pays concurrents et la soumission de leur peuple à une puissance dominante permet à celle-ci de vivre au-dessus de ses moyens. Mais c’est là une vision de guerre et en temps de paix, chacun, avec son génie, pourvoit à ses besoins. Cela n’exclut pas la domination, ou le rapport de force, qui est dans la nature des choses, mais invoquer la domination d’un « modèle » qui fonctionne pour se soustraire à l’obligation d’une gestion rigoureuse des comptes publics – ce n’est pas ce non plus ce que vous dites – n’est pas raisonnable.
La France fait-elle tout ce qu’elle peut ? Autrement dit, se donne-t-elle les moyens de rendre ses citoyens plus heureux ? Nous en sommes à considérer que l’exportation de biens est une spécificité allemande, un monopole qu’elle se serait arrogé au détriment de ses « partenaires » – auquel cas il faudrait très sérieusement y mettre fin. Mais je ne crois pas que l’Allemagne interdise ou empêche les autres pays de la zone euro d’avoir une balance commerciale excédentaire. De fait, pourtant, on en est venu à le penser. Si nous n’exportons plus assez pour parvenir au moins à équilibrer notre balance commerciale, ce serait de la faute de l’Allemagne. Pour un peu on lui demanderait de payer nos dettes à notre place.
Sortir de l’euro et imprimer notre propre monnaie de façon à rendre notre économie plus compétitive ? Pourquoi pas mais les problèmes posées par la dépense publique et l’attractivité de nos produits sur les marchés resteraient entiers. Il ne suffit d’avoir sa monnaie, encore faut-il la rendre désirable, sinon, bonjour le cycle infernal des dévaluations dites compétitives.
Appartenance ou non à la zone euro, protectionnisme ou pas, la France n’est pas assez compétitive. François Hollande veut redonner de la vigueur à l’appareil productif français. L’accord compétitivité-emploi de janvier, idéalement conclu dans l’intérêt de l’employeur et du salarié, est un préalable à la reprise de l’emploi. Mais avant tout, c’est la structure des entreprises qu’il faut changer. La France manque d’entreprises de tailles intermédiaires (ETI, entre 250 et 5000 salariés), dont les économistes, distingués ou non, considèrent qu’elles sont le moteur de l’activité industrielle d’un pays. L’Hexagone n’en compte que 4600, dont 1200 dans le secteur industriel – l’Allemagne en aligne 12 000.
Si leur nombre a diminué en France, ajoutant à la désindustrialisation, ce serait en raison notamment d’une fiscalité sur les successions jugée trop élevée, qui aurait incité les patrons d’ETI à vendre leur usine à des « étrangers » plutôt qu’à la céder à un descendant.
Alors, on peut naturellement se demander si François Fillon fera de l’anti-Marine Le Pen sa ligne de défense et d’attaque (lui ou un autre, l’UMP n’y échappera pas), s’il aura le courage d’affronter Copé, mais on peut aussi penser que ces questions ne sont pas primordiales et qu’elles entretiennent ce qu’on dénonce par ailleurs : la petite politique. En déclarant, depuis le lointain Japon, qu’il sera candidat « quoi qu’il arrive » à la présidentielle de 2017, Fillon affiche, comme dirait l’autre, ses ambitions. Seppuku[1. Suicide par éventration (d’après le code d’honneur des samouraïs).] ? Non, c’est beaucoup. C’est pas renversant non plus.

*Photo : European People’s Party – EPP.

Le Sénat en maillot jaune

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tour france luxembourg

tour france luxembourg

Ce matin, je montai en danseuse la rue de Médicis, faux plat mais vrai casse-pattes, tirant un braquet bien trop gros. J’étais déjà cuit à l’attaque du Sénat, rue de Vaugirard, les plantons avaient beau me chambrer avec du vas-y poupou ! ou de l’éternel baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur. Le cœur n’y était plus et j’avais les jambes en flanelle. Rideau, plus de jus, carbonisé le garçon.
Je le disais hier encore à mon mécano : « J’ai pas les jambes pour la Rive Gauche, trop vallonnée à mon goût. Moi, je suis fait pour la plaine, le billard, les dénivelés ça me fout le trac». Décidément, je ne virerais jamais en tête au Panthéon. La Patrie n’est pas reconnaissante avec ses cyclistes du dimanche, plutôt ingrate même. Alors, j’ai mis un pied à terre. Et au lieu de brûler des calories sur ma bécane, j’ai revécu le Tour de France en 80 photos, à pinces, ma bicyclette à la main. Les grilles du Jardin du Luxembourg (Paris VIe) se sont mises à l’heure de la Grande Boucle depuis le 27 mars et ce jusqu’au 27 juillet. L’Exposition « La 100ème édition du Tour de France », accessible à tous, revient sur cette épopée nationale qui, chaque été, met notre pays en émoi.
Cette année, pour son centenaire, le Tour (du 29 juin au 21 juillet) partira de Corse et rejoindra, comme la tradition l’exige, la capitale après un parcours de 21 étapes, soit plus de 3 300 km ! On doit cette expo citoyenne à la haute assemblée, chantre des terroirs, en partenariat avec ASO et le journal L’Equipe (son fantastique fonds iconographique fait incontestablement partie des 7 Merveilles du Sport avec, entre autres, la pelouse de Twickenham, le green de St Andrews, la terre battue de Roland-Garros ou encore l’anneau d’Indianapolis). C’est gratuit, visible 24 heures sur 24, il suffit simplement de marcher sur le trottoir pour profiter de ce spectacle de rue qui, pour une fois, ne vous cassera pas les oreilles et ne fera pas peur aux enfants. Pas de clowns agressifs ou de musicos dépoitraillés à l’entrée du parc, mais 80 clichés en grand format sur la plus belle course du monde. Sa mythologie, ses champions, sa caravane, son public toujours aussi nombreux.
Vous avez juste à lever le nez et vous faites un voyage introspectif au cœur de notre pays. Ses paysages, ses hommes, son âme. Ça vaut toutes les expos barbantes et payantes de Paris (qui n’en manque pas). Les pédants parleront de pluridisciplinarité, ils feront appel à des notions de sociologie et d’histoire pour analyser ce lien indéfectible qui unit les français à cette course de vélo. Bien lancés, ils vous glisseront même quelques bribes d’anthropologie, ça fait toujours cossu dans les dîners en ville. Plus sensibles, les badauds y verront un morceau de notre culture populaire plein de fantaisie, de nostalgie et d’exploits. Les photos en noir et blanc de l’après-guerre ont mes faveurs. Elles sont touchantes de simplicité comme si l’émotion n’était pas feinte à cette époque-là. Des pistes en terre des premiers forçats de la route à l’événement hyper-médiatique des dernières éditions, ce Tour à la fois décrié et attendu est ancré dans nos mémoires. Il ne peut laisser aucun français indifférent. Comme l’a dit Jean-Pierre Bel, président du Sénat, dans son discours inaugural, citant Tristan Bernard : « Quand le Tour de France passe, la France est sur le pas de la porte ». Les parisiens et les touristes ont jusqu’à la fin juillet pour passer devant les grilles du Luxembourg.

Exposition photo « La100ème édition du Tour de France »  sur les grilles du Jardin du Luxembourg, rue de Médicis, Paris VIe. Gratuit.

*Photo : abac077.

Des serpents et des oiseaux

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mud jeff nichols

mud jeff nichols

Dans un petit coin de l’Arkansas traversé par le Mississippi, deux enfants explorent une île déserte. Au gré de leurs découvertes, Ellis et Neckbone font la connaissance de Mud (Matthew McConaughey), un vagabond doublé d’un homme des bois, vivant dans un bateau perché dans les arbres. Ils découvrent peu à peu que ce bon sauvage réfugié sur son île est également un fugitif cherchant à rejoindre Juniper, son amour de toujours (Reese Witherspoon). C’est bientôt l’occasion, pour les deux garçons, d’une série de va-et-vient sur le Mississippi pour aider Mud à quitter l’île en bateau.
Le charme du nouveau film de Jeff Nichols tient d’abord à quelque chose de très simple, d’élémentaire au sens propre. Il y a la terre qui donne quasiment son nom au personnage principal, l’air frais et lumineux qui caresse jusqu’à la fin du film le visage des personnages, l’eau du fleuve, sur laquelle Ellis vit et se déplace, et enfin des feux de joie et des coups de feu. L’environnement dans lequel s’inscrit l’histoire permet de faire une expérience très concrète du partage entre ces éléments : le flux et reflux de l’eau sur la rive de sable ; puis la forêt et les personnages qui se détachent dans le ciel bleu.
L’opposition entre la terre et le ciel est à l’image d’un film où l’opacité des choses dialogue avec une grande clarté. Comme dans les films de Terrence Malick – cinéaste dont Jeff Nichols est un disciple – les créatures ont les pieds dans la boue et la tête dans le ciel, éclairées par une lumière de fin de journée. L’antagonisme des éléments est fertile : si l’humus semble pénétré par la légèreté de l’air, c’est pour que les choses aient un sens, ne soient pas qu’une matière brute. De la même manière, l’eau est ce qui permet de tout faire circuler : les deux garçons, le matériel pour réparer le bateau, mais aussi les sentiments et les émotions.
Dans Take Shelter, le précédent film de Jeff Nichols, tout dépendait de la manière d’interpréter des signes s’accumulant devant les yeux du personnage principal. L’art du décodage est également utile dans Mud. Quel est l’objet de la dispute entre les parents ? Que signifient ces empreintes  marquées d’une croix, dans le sable ? Pourquoi Mud a-t-il tué quelqu’un et pourquoi veut-il rejoindre la jolie blonde ? Pourquoi ce tatouage de serpent sur la bras de l’un, et cet oiseau sur la main de l’autre ? En même temps qu’ils rassemblent des objets hétéroclites pour réparer et équiper le bateau, les deux enfants semblent absorber tout ce qu’ils voient comme autant de faits et de gestes en attente de sens.
L’histoire de Mud, un peu comme celle de Take Shelter, est celle d’un équilibre qui vacille et qui finit par se rétablir par magie, parce qu’on y a cru.

Mud, réalisé par Jeff Nichols. En salles depuis le 1er mai 2013.

Mon projet pour Notre-Dame-des-Landes

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Ça n’empêchera sûrement pas le premier ministre de dormir, mais moi aussi je suis peu à peu en train de basculer dans le camp des opposants à Notre-Dame-des-Landes auquel j’étais a priori méchamment favorable, par passion enfantine puis marxiste pour les grands travaux : vive le Viaduc de Millau, vive le Tunnel sous la Manche, vive la Tour Eiffel, vive la révolution industrielle permanente et basta !
Ce revirement n’est pas seulement dû à la tranche de rigolade que je me suis offert en découvrant sur le site du Parisien  la photo de manifestants rigolos – quoique plus ou moins mélenchonistes, semble-t-il- qui se promenaient en marinière dans le centre-ville d’Argenteuil (Bout du monde) en tenant une banderole où l’on pouvait lire « Tu fais chier la terre entière avec ton aéroport dont tout le monde se fout ».
Bien que n’étant guère favorable au viol du secret de la correspondance, fut-elle téléphonique, cette fidèle retranscription d’une conversation autrefois privée entre le ministre du supposé redressement productif et le soi-disant chef du gouvernement m’a certes plié en quatre, mais pas suffisamment pour virer ma cuti.
Non, ce qui m’a fait changer d’avis, c’est l’inutilité, si j’ose dire, foncière du projet, alors que les possibilités existent pour créer une nouvelle piste sur l’aéroport existant de Nantes-Atlantique qu’on rebaptisera au passage de son sublime nom originel de Château Bougon.
N’allez pas vous méprendre, je ne m’offusque pas qu’on gaspille l’argent du contribuable, dont c’est la vocation. Je souhaiterais simplement gaspillage plus utile. Hélas, le milliard du projet NDDL ne suffirait pas à offrir du soleil aux Nantais, seule façon raisonnable de rendre leur contrée habitable voire visitable.
Non, la seule issue raisonnable au conflit, c’est de désespérer simultanément les technocrates d’Ayrault et leurs opposants chichonnés. On reprend la copie à zéro, et sur le site de Notre-Dame-des-Landes, on construit une centrale nucléaire.

Promenade phénoménologique

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enthoven matiere premiere

enthoven matiere premiere

Évidemment, quand Raphaël Enthoven cite La Rochefoucauld − « L’homme croit se conduire plus souvent qu’il n’est conduit » − en exergue d’une chronique sur le GPS, on se dit que Matière première ne va pas manquer d’humour. L’humour est cette vertu dont philosophes médiatiques et experts cathodiques ont tendance à abuser pour « faire sympa », sans toujours y exceller. Mais Raphaël Enthoven en connaît les limites. Matière première s’ouvre sur une réflexion à propos de cette mode envahissante de la « philo pour tous » : « Prise en tenailles entre un engouement collectif et une désaffection universitaire, la philosophie enjambe les difficultés, cherche des réponses aux questions, écrit gros, tutoie son lecteur, parle de tout, réduit un problème à ses solutions, fait des bulles en pensant le trivial et dilue le chatoiement des phénomènes dans l’ambition minimale d’y voir seulement des objets à (mé)connaître. »
Bref, la philo est devenue un rayon du développement personnel, ce qui ne laisse pas d’inquiéter Enthoven, surtout quand il se souvient, dans un bel hommage à son maître, le grand Lucien Jerphagnon, disparu en 2011, que pour celui-ci : « L’important n’était pas tant, à ses yeux, de sortir de la caverne que de savoir où on irait après avoir mis le nez dehors. »[access capability= »lire_inedits »]
Le quotidien est la destination la plus souvent choisie, ici, par Enthoven, une fois quittée la prison platonicienne. Matière première parle de la vie « normale » en contemplant la mondialisation à l’œuvre dans ce non-lieu qu’est l’aérogare d’Orly Ouest, ou encore en soulignant les ambiguïtés sémantiques et idéologiques de la carte de fidélité, de la 3D ou de l’indignation : « Elle consiste à hurler avec la meute tout en persuadant l’indigné qu’il est son seul maître. Elle a l’air d’une révolte, mais c’est un sédatif. » Cette dernière chronique fait écho à une autre sur Rousseau, devenu bandeau publicitaire chez Google le jour du tricentenaire de sa naissance, et qui l’a bien cherché : « Mais la vraie raison pour laquelle Rousseau a toute sa place en première page d’un réseau mondial, c’est qu’il incarne, à son corps défendant, l’antitalent de penser comme tout le monde quand on pense tout seul. » Et Enthoven de poursuivre avec une bien jolie formule : « Être rousseauiste, c’est se faire des bosses en enfonçant des portes ouvertes. »
Enthoven ne prétend pas fournir une critique idéologique du quotidien comme Henri Lefebvre, ni une lecture sémiologique comme Barthes, même si, en le lisant, on pense souvent aux Mythologies. Loin de toute instrumentalisation théorique, il préfère s’en tenir à une promenade phénoménologique souriante, stylée et réussie, dans ce qui fait la banalité si riche de nos vies ordinaires.[/access]

Matière première, Raphaël Enthoven, Gallimard, 2013.

*Photo : GothPhil (Aérogare d’Orly Ouest).

Hollande : tout s’est passé comme prévu…

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hollande laurent binet

hollande laurent binet

Le mot « aveuglement » revient fréquemment, pour décrire aussi bien le travail de la presse que les motivations des acteurs politiques, dans la chronique de la campagne présidentielle de 2012 réalisée par Laurent Binet, fort bien intitulée Rien ne se passe comme prévu qui vient de reparaître en livre de poche. L’auteur lui-même, qui a suivi le candidat Hollande, de la déclaration jusqu’à la consécration, s’avoue souvent, avec humilité, relativement aveugle et bien incapable de prédire aussi bien les événements à venir que l’agenda au jour le jour d’un François Hollande difficile à suivre dans ses pérégrinations de présidentiable.
C’est l’image qui s’impose après la lecture assez instructive de ce  petit ouvrage : celle d’un Hollande aux décisions souvent bien peu lisibles, imprévisible et secret jusqu’à la manie, autour duquel bruisse et s’agite un micro-univers de courtisans dont la vision politique est strictement limitée par les ambitions carriéristes.
La métaphore affectionnée par Binet pour décrire les apparitions publiques de Hollande symbolise  parfaitement la configuration planétaire que les journalistes et pseudo-ministrables organisent autour du candidat : celle d’une comète. Elle est constituée du noyau présidentiable et de ses proches et, tout autour, d’une « traîne » de gardes du corps, de fidèles, de moins fidèles, de journalistes, de courtisans, d’alliés du jour et de curieux qui tentent l’espace de quelques minutes de s’intégrer au rythme infernal du marathon présidentiel.
La qualité principale de l’ouvrage de Binet est de réussir à restituer ce mouvement perpétuel, impitoyable et aliénant. Perdu dans cette vaste empoignade, Laurent Binet est rapidement happé par les événements et joue son rôle de scribe et de groupie socialiste avec modestie et une cécité parfois confondante. Bien qu’on soit touché par l’honnêteté de l’auteur qui confie avec lucidité être rapidement incapable d’avoir le moindre regard objectif sur son candidat-sujet, on est un peu surpris par les conclusions qu’il tire de l’observation de l’animal politique in vivo. Ainsi Laurent Binet confie-t-il être impressionné par la « stratégie » habile de Hollande qui consiste à encaisser les critiques et à les retourner contre ses adversaires.
En dépit de ses poses de Candide amoureux et de l’écriture quelquefois un peu faible, l’ouvrage n’interdit pas d’éprouver, tempérée par la distance dont jouit le lecteur, une fascination pour cette grande course après le pouvoir qui se déroule frénétiquement jusqu’au 6 mai. Il permet aussi de mesurer la condescendance entretenue à l’égard de l’électorat par les politiques et par l’auteur lui-même qui qualifie avec une ironie cruelle de « moment Ken Loach » la rencontre avec des ouvriers de Florange.
On voit d’ailleurs à cette occasion à quel point François Hollande peut se montrer mal à l’aise sur ce terrain, ainsi que l’absence complète de proposition politique portée par l’une des deux grandes formations en campagne dans le domaine économique et industriel. Après une confrontation houleuse et éprouvante avec un salariat dépité, le candidat et son staff retrouvent avec plaisir les ésotériques mais rassurantes arcanes de la stratégie électorale et s’inquiètent plus de la percée de Jean-Luc Mélenchon que de la question de la désindustrialisation. Quant à l’électeur, on comprend qu’il se divise grossièrement en deux catégories : le vaste et hétéroclite peuple de gauche dont il faut rassembler les forces puisque l’élection, stratégiquement, se gagne là et…ceux d’en face, auxquels Binet va d’ailleurs rendre visite à l’occasion d’un meeting sarkozyste, croyant bon à l’occasion de se « déguiser » en militant de droite, avec le Figaro sous le bras et la raie sur le côté. On ne sait s’il éprouve le besoin de brandir Libération et de porter le keffieh quand il retourne chez les socialistes.
La lecture de Rien ne se passe comme prévu est plus instructive aujourd’hui,  un an après la victoire de François Hollande, car elle montre   des politiques qui ne semblent plus capables de comprendre autre chose que la politique, ce qui pourrait sembler sémantiquement normal mais apparaît un peu effrayant quand on se rappelle que tous aspirent à l’exercice de l’Etat. Elle décrit enfin un François Hollande qui navigue dans la campagne tel qu’il se montre aujourd’hui à la tête du pays : fermé et replié sur lui-même et maître d’un agenda que lui-seul semble connaître et comprendre.
En dépit de l’admiration de Binet pour la « stratégie » de son candidat, on saisit mieux la nature de cette stratégie qui consiste à encaisser avec rondeur les attaques en attendant qu’un Sarkozy déjà usé par le pouvoir soit balayé par le mécontentement populaire qui profitera à un candidat socialiste serein et inamovible. Il est d’autant plus intéressant de retrouver ce François Hollande là, dont le discours au soir du 6 mai, d’une platitude effrayante, augurait le règne, après douze mois qui n’ont pas révélé le moindre écart entre la manière de conquérir le pouvoir et celle de l’exercer.
À l’heure où le chef de l’Etat a réussi à diviser durablement le pays sur une question sociétale, avant même de se confronter réellement aux véritables enjeux de sa présidence, et semble décrédibilisé au point d’être surnommé « Monsieur Faible » ou « Pépère » par deux grands magazines d’opinion, la stratégie du roc semble toujours de mise. Énigmatique et fermé, Hollande poursuit son tête à tête avec le pays de la même manière qu’il menait le débat face à Nicolas Sarkozy : en faisant le dos rond et en attendant que ça passe. Pas sûr que cette fois tout se passe comme prévu.

Laurent Binet. Rien ne se passe comme prévu (Livre de poche,2013)

Une vérité officielle ne vaincra pas le négationnisme

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pierre nora genocide armenien

pierre nora genocide armenien  Causeur. Oublions les lois : y a-t-il un consensus au sein de la communauté scientifique pour qualifier de « génocide » le massacre des Arméniens par les Turcs pendant la Première Guerre mondiale ?
Pierre Nora[1. Historien, éditeur, membre de l’Académie française, maître d’œuvre des Lieux de mémoire, Pierre Nora dirige, avec Marcel Gauchet, la revue Le Débat. Parmi ses livres récents, on recommandera Historien public (Gallimard, 2011). Il publie ces jours-ci Esquisse d’ego-histoire (Desclée de Brouwer/Collège des Bernardins), précédé de « L’histoire selon Pierre Nora », par Antoine Arjakovski.]. Non, ce point ne fait pas consensus parmi les historiens, tout simplement parce qu’il n’y a pas consensus sur la définition du génocide. Qu’il s’agisse de l’Arménie ou d’autres cas, les historiens seraient plutôt d’accord pour n’employer ce terme qu’avec beaucoup de guillemets, réserves ou précautions. Par exemple, Timothy Snyder, l’auteur de Terres de sang[1. Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Timothy Snyder, Gallimard, 2012. Voir Causeur n°57, mars 2013.], déclare préférer « tueries de masse » à « génocide », mot qui, pour lui, « suscite des controverses inévitables et insolubles ».[access capability= »lire_inedits »]
Le mot « génocide » ne figure-t-il pas dans le dictionnaire ?
Certes, et il a, hélas, connu une fortune nouvelle en raison des massacres de masse du XXe siècle. Mais la controverse ne porte pas sur son usage courant. En effet, il renvoie également à une définition juridique très précise, établie lors des procès de Nuremberg, qui suppose une intention génocidaire explicite. Personne ne niera que les Arméniens ont subi les atrocités que l’on sait. Dans leur cas, on peut tout à fait parler de génocide ; mais on l’écrira avec plus de précautions, et on ne peut que regretter de le voir inscrit dans une loi. Le terme est aujourd’hui codé, investi d’une charge surtout symbolique, magique, et du même coup politique.
En 1995, l’historien Bernard Lewis, qui récusait cette qualification concernant l’Arménie, a été condamné par un tribunal français pour avoir « manqué à ses devoirs d’objectivité et de prudence, en s’exprimant sans nuance sur un sujet aussi sensible ». Le juge a estimé que ses propos étaient « susceptibles de raviver injustement la douleur de la communauté arménienne ». À l’époque, vous avez, avec d’autres, critiqué cette ingérence de l’État dans le débat. Parce que Lewis a raison sur le fond, ou pour des raisons de principe ?
Le problème n’est pas de savoir s’il avait raison ou tort, mais s’il avait le droit de donner son avis. Professeur à l’Institute for Advanced Studies, Bernard Lewis est un spécialiste mondialement reconnu pour ses travaux sur le Moyen-Orient. Le texte incriminé était une réponse à une question dans un entretien donné à l’occasion d’un de ses passages à Paris. Il n’aurait jamais été poursuivi aux États-Unis. Je crois d’ailleurs qu’il avait lui-même auparavant utilisé le mot « génocide » à propos de l’Arménie, mais que sa généralisation et les confusions qu’il entraînait l’avaient conduit à y renoncer. Ses recherches l’avaient en effet amené à conclure que ce massacre de masse avait obéi à un ensemble de causes, mais pas à une intention génocidaire explicite.
Qualifieriez-vous la position turque de « négationniste » ?
Incontestablement. L’histoire officielle est négationniste. Il faut cependant rappeler qu’il y a en Turquie quantité de gens, écrivains, journalistes, historiens, qui se battent pour la reconnaissance du génocide arménien et prennent de grands risques. Ne rappelons que les poursuites engagées contre Orhan Pamuk.
Vous menez un juste combat pour la liberté des historiens et contre les lois mémorielles. Néanmoins, sur la question spécifique de l’Arménie, la loi n’est-elle pas un moyen d’action diplomatique susceptible d’obliger le gouvernement turc (qui se fiche désormais d’entrer dans l’Europe) à réviser sa politique ?
Il faut certainement aider les Turcs qui soutiennent ce point de vue, et il est bon qu’une action diplomatique y contribue. Cette action devait-elle passer par une loi sanctionnant la négation du génocide arménien, qui n’a fait qu’attiser le nationalisme turc ? Je vous rappelle que la République française avait déjà reconnu le génocide arménien par une loi de 2001[2. Dix ans après la loi Gayssot qui a reconnu le génocide juif et interdit sa négation, l’Assemblée nationale a voté, le 29 janvier 2001,  une loi affirmant : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. » En janvier 2012, les députés français ont complété ce dispositif mémoriel par une interdiction de la négation des génocides officiellement reconnus par la France, le juif et l’arménien.]. Faut-il aussi rappeler que cette idée d’étendre à l’Arménie la « jurisprudence Gayssot », c’est-à-dire de constituer en délit la négation du génocide arménien, ressurgissait périodiquement à la veille d’échéances électorales, et que la loi a été votée sous la pression d’élus venant de  régions accueillant une importante population d’origine arménienne. S’agissait-il d’action diplomatique internationale ou de politique intérieure française?
Peut-être, mais après avoir accordé aux juifs, puis aux descendants d’esclaves, cette protection de la mémoire par la loi, pouvait-on la refuser aux Arméniens ?
La comparaison entre les juifs, les descendants d’esclaves et les Arméniens ne tient pas. La France était, directement et indirectement, liée au génocide des juifs dont nous avions sous les yeux en 1990, au moment du vote de la loi Gayssot, les rescapés et les descendants des disparus. De plus, on assistait alors à la poussée du Front national, dont le leader s’était illustré par le « point de détail ». La France n’est pour rien dans le génocide arménien et, si elle s’érige en redresseur de torts du monde entier, elle n’a pas fini… Enfin, l’existence d’un antisémitisme français traditionnel, rampant, est une donnée historique. Je ne sache pas que l’identité française ait une dimension anti-arménienne, ni que nous soyons menacés par un important mouvement anti-arménien. Quant aux descendants d’esclaves, l’affaire remonte à plusieurs siècles et l’esclavage a été aboli il y a plus d’un siècle et demi. Si la France doit lutter contre le problème de l’esclavage, et elle le doit, c’est d’abord aux millions d’esclaves actuels auxquels elle devrait songer.
Admettons que ces lois sont inutiles. Sont-elles pour autant dommageables ?
Encore une fois, il s’agit d’une question de principe : une loi qui qualifie le passé interdit toute recherche, toute discussion et fige l’Histoire. La qualification de « génocide » entraîne celle de « crime contre l’humanité » qui implique l’imprescriptibilité de ces crimes. C’est une aberration historique, morale, philosophique que de vouloir appliquer cette imprescriptibilité, au-delà des criminels eux-mêmes (tous morts dans le cas de l’Arménie) à ceux qui les évoquent et les discutent. À ceux qui, en fait, en font l’histoire.
La seule façon raisonnable, pour la France, de favoriser la reconnaissance historique du génocide arménien est de contribuer à la création d’un comité d’historiens, international et désintéressé, qui travaillerait sur la question. Ce tragique épisode le mérite. Du reste, beaucoup d’historiens indépendants le font déjà.[/access]