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Demy-monde

jacques demy cinémathèque

« Le monde enchanté de Jacques Demy », tel sera le titre de l’exposition et de la rétrospective consacrées aux films du cinéaste nantais, jusqu’au 4 août à la Cinémathèque. A défaut d’être original,  cela a le mérite de pointer ce qui charme très vite dans l’œuvre de Demy : une capacité à former un monde autonome, un univers varié et cohérent,  un ensemble de couleurs, de personnages, de mélodies et d’histoires, que la  critique s’est plu à appeler Demy-monde. Un même mouvement, une même circulation d’émotions se retrouvent dans les errances de Lola, de la Baie des anges et de Model Shop tout comme dans les chorégraphies des Parapluies de Cherbourg ou des Demoiselles de Rochefort. On se croit presque obligé, face à cet univers apparemment féérique de rappeler qu’il recèle également ses pesanteurs et ses côtés sombres : il est question d’hommes et de femmes seuls, de départ à la guerre, de pauvreté, d’amour déçu et même d’inceste.  C’est pourtant plus simple : l’œuvre de Demy forme un monde à part mais cela ne l’empêche pas de penser notre réalité.
Pour s’en persuader, il faut revoir les deux meilleurs films de Jacques Demy,: Les Parapluies de Cherbourg et Une Chambre en ville.  Ils sont entièrement chantés mais il ne s’agit pourtant pas de comédies musicales mais bien de mélodrames dont tous les dialogues sont absorbés par la mélodie. Certains trouvent insupportable ce principe même, et voient du sentimentalisme dans ces chansons ressassant des amours impossibles. C’est oublier que tout le mérite d’un film comme Les Parapluies de Cherbourg (1964) est précisément de ne rien ignorer de la vie quotidienne d’une jeune fille  qui attend son amour parti faire la guerre en Algérie ni des affres du retour à la vie civile de ce dernier. C’est un mélo, peut-être, mais un mélo qui traite le premier d’un thème qui hantera par la suite le cinéma, notamment américain, celui d’anciens combattants brisés par le traumatisme de guerres lointaines. Dans Une Chambre en ville (1982), cette attention aux réalités  historiques et sociales est poussée à une étrange extrémité : le film raconte l’histoire d’amour entre un ouvrier et une aristocrate sur fond de grève dure. Paradoxalement, en même temps qu’il revient au film chanté, Demy  aborde la thématique sociale et la sexualité de manière frontale.
Ce qui est formidable, au fond, ce n’est pas seulement que toutes ces histoires soient racontées avec subtilité, mais surtout que ce soit par la chanson que Demy parvienne à les rendre vivantes. La musique est le nerf de la guerre dans toute son œuvre, qu’il collabore avec son fidèle Michel Legrand ou avec Michel Colombier (Une Chambre en ville), Donovan (Le Joueur de Flûte) ou The Spirit (Model Shop). Habituellement, dans une comédie musicale hollywoodienne, la musique intervient ponctuellement pour des numéros de danse ou de chant. Demy, lui, en fait une utilisation sensiblement différente, presque inverse : il se sert de la musique pour structurer le film et immerger totalement le spectateur. Si ce n’est pas flagrant dans Les Demoiselles de Rochefort (1967), qui tend parfois à imiter le modèle américain, ça l’est en revanche dans Les Parapluies de Cherbourg, où la mélodie d’un dialogue sur des fiançailles  se transforme insensiblement en un morceau joué par les orgues célébrant le mariage. La musique est une solution de continuité et devient le moteur du film. Elle conditionne sa vitesse, son rythme et sa tonalité. Dans Peau d’âne (1970), la chanson « Amour, amour » traverse le film comme un écho qui renvoie à la liaison entre Peau d’âne et le jeune prince. Quant au thème de la Baie des anges (1963), il tourne en rond comme ces roulettes de casino qui hantent le couple joué par Jeanne Moreau et Claude Mann.
Cette forme de temporalité tragique chez le cinéaste va de pair avec un rapport singulier aux lieux, qui sont rarement habités mais plutôt traversés. Dans les deux films nantais  de Demy, Lola et Une Chambre en ville,  c’est le Passage Pommeraye cher aux surréalistes qui joue un rôle emblématique.  Comme les saltimbanques du Joueur de flute ou les forains des Demoiselles de Rochefort, le personnage déambule et vagabonde, semble toujours sur le départ. Nombre des films de Demy se déroulent ainsi dans des ports : Cherbourg, Rochefort, Nantes, Nice dans La Baie des anges, Marseille dans Trois places pour le 26. Pour commencer ses films, Demy a aussi plusieurs fois utilisé une figure de style  très parlante : une ouverture de l’iris donnant sur une séquence en traveling arrière, comme si le film ne pouvait être introduit qu’en mouvement.
Cette notion de passage et de traversée se retrouve également dans Peau d’âne et Le Joueur de flûte, deux contes adaptés par Demy,  mais il est intéressant de comparer ces deux films car ils procèdent de deux itinéraires esthétiques opposés. Là où Peau d’âne nous plonge d’abord dans un univers de chansons et de décors fantaisistes pour aborder ensuite des sujets plus familiers, Le Joueur de flûte commence comme un film historique pour glisser insensiblement vers le merveilleux et la caricature. Le cinéma de Demy fonctionnant par immersion, c’est étrangement Peau d’âne, le conte fantasque et peinturluré qui s’avère être le plus crédible. Le semi échec d’un film comme L’Evénement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune peut s’expliquer de la même manière : il s’agit d’introduire comme l’aurait fait Marcel Aymé un élément merveilleux dans la vie de monsieur et madame tout-le-monde, alors que Demy, en bon disciple de Cocteau, est meilleur pour faire l’inverse.
Entre le monde de Demy, le monde selon Demy et le Demy-monde,  quinze films sont ainsi visibles à la Cinémathèque, dont certains peu projetés comme Lady Oscar ainsi qu’une série de courts-métrage.
Il n’est pas interdit d’ y aller en chantonnant.

FILMOGRAPHIE :Courts métrages (1955-1959) :

Le Sabotier du Val de Loire, Le Bel Indifférent, Musée Grévin, La Mère et l’Enfant, Ars

 

Longs métrages :

 

1961 : Lola

1962 : Les Sept Péchés capitaux, sketch de La Luxure

1963 : La Baie des Anges

1964 : Les Parapluies de Cherbourg

1967 : Les Demoiselles de Rochefort

1968 : Model Shop

1970 : Peau d’Âne

1972 : Le Joueur de flûte (The Pied Piper)

1973 : L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune

1978 : Lady Oscar

1980 : La Naissance du jour (télévision)

1982 : Une chambre en ville

1985 : Parking

1988 : La Table tournante

1988 : Trois places pour le 26

Mon oncle d’Arménie

genocide armenien diaspora

D’origine arménienne, mon grand-père tenait une petite boutique au Caire, une chemiserie relativement prospère. En 1947, des propagandistes mandatés par le gouvernement de Staline proposaient aux Arméniens de la diaspora de rejoindre leur mère-patrie et de contribuer à l’édification d’une société plus juste. Les bonnes volontés étaient requises. Le gouvernement soviétique assurait à chacun une parcelle de terrain, à charge pour l’arrivant d’y bâtir une maison. La perspective d’un retour en Arménie enthousiasma ma famille. Mais il y avait beaucoup d’appelés et peu d’élus. Les émissaires soviétiques disaient qu’ils « tireraient au sort » : en réalité, les candidatures des jeunes couples furent acceptées en priorité. Ma tante, son mari mécanicien (ancien légionnaire de l’armée française) et leur fils âgé de 2 ans partirent ainsi avec la première vague d’émigrés. Une deuxième vague devait quitter l’Égypte pour rejoindre l’Arménie, mais le départ fut retardé par une épidémie de choléra survenue au Caire. L’Union soviétique avait momentanément fermé ses frontières.
Mon grand-père se préparait néanmoins au voyage ; il envisageait une possibilité qui existait déjà à l’époque : l’achat d’une maison préfabriquée suédoise, un peu à la manière des meubles Ikea, qu’il monterait une fois arrivé au pays. Un oncle apprenait le russe : il fut décidé qu’ils appartiendraient au troisième convoi de voyageurs.
Ma famille carburait au rêve d’un retour au pays. Le socialisme, en revanche, suscitait l’indifférence, voire la méfiance. Certes, mes ancêtres étaient séduits par la gratuité des soins et de l’éducation, mais ils craignaient la chape de plomb du contrôle policier. Sachant que les communications étaient surveillées, ma tante et son mari convinrent d’un code secret avec mon grand-père. Quelques mois après leur arrivée, ils lui enverraient une photo : s’ils y apparaissaient debout, cela signifierait qu’ils étaient relativement libres et prospères, que le monde nouveau avait tenu ses promesses ; une autre posture indiquerait l’échec.[access capability= »lire_inedits »]
Quelques mois après le départ de sa fille et de son gendre, mon grand-père reçut en effet une lettre d’Arménie. Il l’ouvrit fébrilement. Sa fille, son gendre, un groupe d’amis arboraient tous un sourire radieux ; l’un était assis sur un rocher, la majorité étaient couchés sur l’herbe, personne n’était debout…
Mon grand-père, qui s’apprêtait à partir avec la troisième vague, annula la commande de la maison préfabriquée et renonça à son projet.
Plus tard, en Arménie soviétique, ma tante fut trahie par son mari et le quitta. Après une période de désespoir, elle connut un cinéaste roumain d’origine arménienne qui avait croupi dans les geôles sibériennes. Les années passèrent, plombées. La pauvreté, l’absence d’avenir firent germer, encore une fois, le rêve d’un ailleurs. Ma tante demanda à son frère qui vivait à Paris de lui obtenir un certificat d’hébergement, document indispensable pour être autorisé à s’extraire du bloc de l’Est. Elle ne voulait pas spécialement s’installer en France, mais transiter par Rome pour rejoindre les États-Unis. Les Américains venaient de marcher sur la Lune et accueillaient à bras ouverts tous ceux dont le désir d’immigration confirmait la supériorité de leur système politique. Le vœu de ma tante se réalisa : après avoir passé quarante jours (!) dans un monastère romain, elle et ses proches partirent pour Los Angeles. Âgée de 94 ans, elle y coule encore des jours relativement heureux. L’Arménie réelle qu’elle a connue n’a plus l’aura de l’Arménie imaginaire dont rêve la diaspora. Les rêves, comme le papier d’Arménie, sentent bon mais se consument. Il est vrai que l’Arménie s’est depuis métamorphosée. Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour dire si l’on y vit couché ou debout.[/access]

Hollande prône le mariage entre entrepreneurs et lycéens

fleur pellerin hollande ecole

Rappelons les faits : le 29 janvier, à l’initiative de Fleur Pellerin, la ministre de l’économie numérique, des PME et de la fin de la lutte des classes, étaient lancées les Assises de l’entrepreneuriat. Ce fut un grand moment de calinothérapie envers le patronat et notamment ces fameux Pigeons autoproclamés dont la « révolte » marqua le début du quinquennat.
Du côté du pouvoir, on avait cédé assez vite à leurs demandes, surtout sur une fiscalité avantageuse pour les plus-values réalisées lors des cessions d’entreprises. Mais, jamais lassé de montrer à quel point il n’est pas socialiste,  le pouvoir a lancé ces Assises de l’entrepreneuriat pour, d’après Fleur Pellerin, « lever les freins à l’émergence d’une véritable culture entrepreneuriale dans notre pays » qui a martialement proclamé : « Attaquons-nous à la solitude de l’entrepreneur et valorisons sa prise de risque ! » Dans une dégustation à l’aveugle, j’aurais plutôt imaginé de tels propos dans la bouche du fringant Geoffroy Roux de Bézieux, un des cinq candidats à la présidence du Medef. On pourra toujours objecter qu’en matière de solitude et de prise de risque, le fait de vivre avec le Smic aujourd’hui ou de se retrouver pris dans la rafle des plans sociaux n’est pas mal non plus. Mais enfin, c’est bien connu, tout ce monde-là ne « crée » pas de richesses, il se contente de travailler pour les produire, quand il a encore la chance de travailler. Ce n’est pourtant pas ce qui nous a choqué le plus. Après tout, comme n’importe quel gouvernement économiquement orthodoxe, le gouvernement dit socialiste pense avec le zèle propre aux nouveaux convertis que la seule façon d’en finir avec le chômage consiste à baisser les charges des entreprises et à flexibiliser le marché du travail,  et ce malgré l’échec évident de ces politiques depuis deux décennies,. Rien de nouveau sous le soleil libéral…
Mais une cerise particulièrement amère est venue couronner le gâteau dans le discours de clôture de ces Assises prononcé par François Hollande lui-même, le 30 avril. Emporté par son enthousiasme, le président de la République a déclaré que l’école devait « stimuler l’esprit d’entreprise. »
Oui, c’est bien connu, l’école est le lieu d’un conservatisme terrifiant et elle n’a jamais su, cette affreuse vieille fille, s’ouvrir sur le monde merveilleux de l’économie de marché. Elle se crispe sur d’absurdes vieilles lunes comme la transmission du savoir, elle continue d’accorder une importance démesurée à des choses aussi improductives  que la littérature, l’histoire, la philosophie. Il paraîtrait même que dans certains établissements particulièrement pervers, on continuerait à enseigner le latin et le grec.  Il n’y en a plus beaucoup, heureusement.
Mais apparemment, c’est encore trop. François Hollande a donc repris à son compte, sans complexe, cette idéologie du renoncement qui veut faire de l’école le lieu où l’on prépare uniquement au monde du travail. L’enseignement professionnel lui-même, toujours d’après le président, ne débouche pas sur des « métiers qui recrutent ». N’importe quel professeur de troisième ou de seconde avec un peu de bouteille pourrait vous dire qu’il en a vu, au cours de sa carrière, de ces élèves orientés vers des « métiers qui recrutaient » et qui n’existent plus aujourd’hui, et qu’il serait plus intelligent de penser à long terme une formation qui n’enferme pas dans une spécialité mais développe des capacités d’adaptation à un monde changeant.
Sur sa lancée, le président a ainsi annoncé que de la sixième à la terminale, il faudrait imaginer des cours où serait enseigné cet « esprit d’entreprise ». Le présupposé idéologique de tels propos prononcés dans de telles circonstances et devant une telle assistance est clair comme de l’eau de roche : « l’esprit d’entreprise » n’existe bien entendu que chez les entrepreneurs, c’est-à-dire les patrons. Tant pis pour ceux qui se démènent dans le secteur associatif et pallient de plus en plus souvent les carences de l’Etat dans des secteurs non rentables comme les crèches, la culture, l’éducation populaire ou la formation des travailleurs sociaux. Ceux-là ne produisent pas de richesses et font rarement de plus-values, donc ils n’ont pas « l’esprit d’entreprise ».
Les patrons n’en demandaient pas tant. Le chef de l’Etat lui-même leur a annoncé, de fait, qu’ils pourraient influencer les contenus des programmes et trouver de la main d’œuvre immédiatement utilisable, formée aux frais du contribuable par ces feignasses de profs qui devraient tous, comme le déclarait il y a quelques mois  Vincent Peillon aux  Échos, « avoir au cours de leur formation un contact avec l’entreprise ». C’est d’ailleurs déjà le cas pour les personnels de direction qui suivent des cours de management depuis que l’on a décidé qu’un lycée ou un collège était une PME comme une autre.
Après le discours présidentiel,  on a pu ainsi lire dans Libération les propos ravis de Philippe Hayat, à la tête du fonds d’investissement Serena, créateur de l’association « 100 000 entrepreneurs ». Il trouve que le cours de maths sera le lieu parfait pour « faire calculer un coût de revient. » On n’est pas certain que ce sera le meilleur moyen pour la France de décrocher de nouvelles médailles Fields mais qu’importe. Pour monsieur Hayat, véritable visionnaire, « L’entrepreneuriat n’est ni de droite ni de gauche et nous devons ouvrir des horizons aux jeunes. C’est le sens de l’histoire. » Rien que ça… On peut ainsi parier que les intervenants extérieurs qui feront connaître à nos « jeunes » le monde merveilleux de l’entreprise ne seront pas souvent des syndicalistes, des médecins ou des inspecteurs du travail.
Face à tous ces modernes, j’ai soudain envie de relire Par amour de l’Art de Régis Debray, vous savez, celui qui fit preuve d’un certain esprit d’entreprise en allant rejoindre jeune homme le Che dans sa guérilla en Bolivie. Dans ce livre où il racontait notamment ses années de lycée, il ose écrire : « Les férus d’ouverture font reproche à l’école d’être « coupée de la vie ». Ils ne croient pas si bien dire, c’est ce qu’elle avait de meilleur. »

*Photo : tonyhall.

Hollande bashing : l’art de cracher dans la soupe (et le gâteau d’anniversaire)

« Président de conseil général », « capitaine de pédalo », « bricoleur », « dictateur » ou « pépère », les invectives fusent, à droite comme à gauche, pour qualifier celui qui a été mis à l’Elysée il y a un an tout juste.
Certains s’insurgent contre ces critiques à répétition, à l’instar d’Harlem Désir, qui le dit tout net dans Libération : « assez du Hollande bashing, alors qu’il a fallu dénazifier desarkoyser le pays ».
Il est amusant de constater la similitude entre le traitement médiatique du premier anniversaire du hollandisme et celui du sarkozysme. Les unes se répondent en écho, racoleuses et caricaturales, à l’image d’une presse française au pied du mur : serait-on passé d’un anti-sarkozysme primaire à un anti-hollandisme obtus ?
« Putain, 4 ans…ça va mal finir » : s’impatientait Marianne en mai 2008. Plus sobre et moins vulgaire : « Encore 4 ans, comment Hollande s’est autodétruit » : reprend Le Figaro magazine en mai 2013. « Normal ! » titrait Libération il y a un an, « L’homme seul » a-t-elle choisi comme triste Une d’anniversaire.
Alors que Marianne avait osé une couverture des plus agressives contre le candidat Sarkozy il y a tout juste un an : «  La honte de la Ve République », Valeurs Actuelles parle du président Hollande en ces termes choisis : « Il nous fait honte ».
La honte a changé de camp, le combat changé d’âme « et la [meute] en hurlant grandit comme une flamme »[1. On reconnaîtra les vers de Waterloo.].

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La leçon médiatique de l’anniversaire du hollandisme à l’Elysée est la suivante : ce n’est plus le pouvoir politique qui tient le pouvoir médiatique. On le savait déjà avec Sarkozy, encensé en tant que ministre de l’Intérieur par tous les médias, puis conspué, brûlé dans un autodafé médiatique spectaculaire, malgré la fidélité d’Etienne Mougeotte lorsqu’il présidait aux destinées du Figaro.
Après avoir « placé » leur candidat à la tête de l’opposition, puis soutenu pendant toute la campagne au nom du sacro-saint principe « Sarkozy, dégage », les « chiens de garde » retournent leur veste sans scrupules. Pantin conscient de l’anti-sarkozysme médiatique qui l’a fait élire, Hollande n’est plus a(n)imé par son marionnettiste.
Désormais, c’est le pouvoir journalistique, flanqué du monopole de l’intouchabilité et aidé des spin-doctors, qui fabrique « ses » politiques à coup de story-telling,  puis les mitraille à la faveur d’un populisme vendeur, d’après le principe simple qu’un homme qui gouverne n’est jamais aimé.
Il n’y a guère que dans les pages économiques de la presse française qu’on trouve encore des défenseurs du président, triste sort pour celui qui ne voyait en la finance que son seul ennemi.

Bayonne, les Juifs et le chocolat

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À l’occasion des Journées du chocolat, Bayonne rend hommage les 10 et 11 mai aux Juifs qui lui ont apporté la précieuse fève et ont ainsi contribué à la richesse de cette ville. L’écrivain Michèle Kahn est l’invitée de ces Journées. C’est en effet son roman, Cacao, publié en 2002[1. Cacao vient d’être réédité aux éditions Cairn.], qui a fait connaître largement le rôle que « la nation portugaise » avait joué dans l’introduction du chocolat en France. Il a fallu quatre siècles pour en arriver là, mais ainsi va l’histoire des hommes. Il arrive que la réussite suscite malveillance et jalousie.
C’est ce que nous apprend l’expérience des chocolatiers portugais et espagnols débarqués à Bayonne au début du XVIe siècle et auxquels les édiles bayonnais ne firent pas bon accueil. Ces chocolatiers étaient des Juifs originaires d’Espagne, « marranes » ou « nouveaux chrétiens », de sorte qu’à Bayonne, on les appelait « la nation portugaise », « la nation juive », « la Nation » – ou simplement « les étrangers ».
Expulsés d’Espagne par l’Inquisition en 1492, chassés du Portugal quatre ans plus tard sous la pression des Rois Catholiques, certains juifs débarquent à Bordeaux, mais sont contraints d’en repartir. Dommage pour Bordeaux, car parmi ceux qui sont allés s’installer à Bayonne, quelques uns avaient des relations avec Amsterdam et s’adonnaient au commerce des épices et de la fève de cacao. En outre, ils apportaient avec eux un secret qui contribua à la richesse de cette bonne ville : la fabrication du chocolat. Caraque du Venezuela ou maraignon du Brésil, sucre, cannelle et vanille, ou poivre et clous de girofle, un bon chocolat demande de bons produits, de la finesse et un tour de main. Sélectionner les crus, chauffer, broyer, doser, c’est l’art de l’artisan chocolatier, qui doit être doté d’un grand savoir-faire, d’une bonne santé et d’une belle forme physique.
Sous prétexte de préserver la « pureté » de la ville de Bayonne, les Juifs « portugais »  furent soumis à diverses interdictions – interdiction d’être propriétaire d’une maison ou d’une boutique à Bayonne, interdiction d’habiter à l’intérieur des remparts, interdiction de pratiquer le commerce de détail, interdiction d’avoir des domestiques catholiques (mais, semble-t-il, rien sur les apprentis) etc. – les Juifs étaient relégués  sur l’autre rive de l’Adour où ils tenaient le commerce de gros. Cependant, ils allaient confectionner à la demande le chocolat dans la cuisine des bourgeois et chez les épiciers bayonnais, ce breuvage délectable et élégant étant notamment offert lors du passage d’hôtes de marque.
Les chocolatiers juifs contribuaient largement à l’enrichissement général, acquittant outre le tiers des charges et impositions de la ville, les droits de coutume versés au roi et au duc de Gramont, ce dont étaient dispensés les bourgeois de Bayonne[2. Les difficultés de vivre des Juifs de Saint-Esprit les Bayonne au XVIIIe siècle, Pierre Hourmat, Université de Pau.]. Ils ne rechignèrent nullement à enseigner leur savoir-faire aux chocolatiers bayonnais. Comble du cynisme, au lieu de leur en être reconnaissants, ceux-ci se mirent en tête de leur interdire le négoce du chocolat sous des prétextes fallacieux et infamants. Se souciant de la santé  de leur clientèle, ils accusèrent les Juifs d’ « être dans l’habitude de falsifier ce qu’ils vendent » et prétendirent faussement que la fabrication du chocolat leur était interdite « depuis des temps immémoriaux », de même que la vente au détail.
La mauvaise querelle que l’échevinat bayonnais chercha aux chocolatiers juifs de Bayonne aboutit en 1768, grâce au subdélégué Morancin. Les chocolatiers bayonnais avaient décidé en 1761 de s’agréger en corporation et s’étaient dotés de 35 statuts éloquents, dont certains n’avaient pour raison d’être que d’éliminer leurs concurrents : désormais, il fallait être chrétien pour devenir maître chocolatier, et les statuts ne s’embarrassaient pas de faux semblants. Article 1 : « Pour implorer l’assistance divine, il sera  célébré une messe basse tous les premiers dimanches de chaque mois devant la chapelle de saint François […], messe à laquelle tous les maîtres seront tenus d’assister. » Puis l’article II : « Les jours de saint Fabien et de saint Sébastien […] qu’ils choisissent pour patron, il sera célébré […], une messe chantée à laquelle tous les maîtres seront tenus d’assister. » L’article IX précise : « Toute personne n’ayant été reçue maître dans la communauté ne pourra tenir boutique ni ouvroir pour y faire du chocolat, non plus qu’en faire secrètement… » Ce que confirmait l’article suivant : « Aucune personne n’ayant été reçue maître dans la communauté ne pourra se rendre chez les particuliers pour y composer du chocolat. »
Quant au tri entre les bons postulants et les mauvais, il était clairement explicité par l’article XVII : pour appartenir au corps de maîtrise, il fallait fournir un certificat « d’appartenance à la religion catholique apostolique et romaine  délivré par le curé de sa paroisse. » Avec cela, le sort des chocolatiers juifs du bourg de Saint-Esprit était scellé.
Le Corps de Ville s’empressa d’homologuer ces statuts, imité par le Parlement de Bordeaux. Privés de leurs outils et de leurs denrées, les chocolatiers « portugais » ne s’avouèrent pas vaincus. Les échevins commerçants n’étaient-ils pas juges et parties dans l’affaire ? Ils s’adressèrent à l’intendant d’Auch, qui remit le dossier entre les mains de M. Moracin, subdélégué à Bayonne. Celui-ci nota en 1766 que chocolatier « est un métier nouveau. La ville les admit en jurande [corporation] en 1761 et leur a donné des statuts que le parlement a confirmés ; [ils] ont des procès avec les Juifs qui faisaient autrefois seuls le chocolat à Bayonne. Comme ce métier ne porte pas sur une nécessité de la vie, il paraît que sa création fait multiplier assez inutilement les exclusions. Je serai d’avis de le supprimer. »
S’affirmant « régnicoles et fidèles sujets du Roi », les chocolatiers juifs en profitèrent pour demander, outre le droit d’exercer le commerce de détail, celui de s’établir à Bayonne, comme leurs coreligionnaires de Bordeaux et d’ailleurs. Cela leur fut accordé en 1768, sans doute au grand dam du clergé. Vingt ans plus tard, la Révolution française accordait enfin aux Juifs les mêmes droits qu’aux Français.

Bayonne, Journées du chocolat, 10-11 mai.

*Photo : Aldo van Zeeland.

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François Fillon sera-t-il un jour président de la République ? En tout cas, lui semble croire en son étoile. Alors que les Français profitaient de deux jours de vacances, l’ancien premier ministre a trouvé deux directeurs de campagne pour lancer sa candidature à la prochaine échéance présidentielle. Franz-Olivier Giesbert, directeur du Point et réalisateur d’un documentaire sur le quinquennat Sarkozy, et l’empereur du Japon Akihito s’y sont prêtés de bonne grâce. Le premier adore le côté Raymond Barre de Fillon. Pour FOG, un type qui déclare la France en faillite ne peut pas être foncièrement mauvais. Le patron du Point et le député de Paris partagent un goût prononcé pour le modèle allemand et on ne serait pas étonné outre mesure qu’ils se prononcent de concert pour l’organisation d’une fête de la bière à Paris chaque mois d’octobre. Quant à l’empereur nippon, dont le pays regrette sans doute son grand ami Jacques Chirac, nul doute qu’il préfère Fillon, admirateur du Japon, à Nicolas Sarkozy. L’empire du Soleil Levant n’a pas oublié les propos du candidat Sarkozy dans un avion, où il fustigeait les « obèses gominés », pour se moquer de la passion sumotorie de Jacques Chirac. Il a donc décidé de décorer l’ex-premier ministre de la plus haute distinction japonaise, le cordon de l’Ordre du Soleil Levant.
Mercredi soir, dans le documentaire réalisé par Giesbert, Fillon évoque donc ses différences avec celui qui l’avait nommé à Matignon. Il reprend à son compte le sobriquet dont Philippe de Villiers affublait jadis Nicolas Sarkozy : « Lapin Duracell ». Même si le contexte qui lui fait lâcher ce propos n’est pas inamical, cette référence ne doit pas combler le léporidé électrisé en question. Il évoque aussi l’épisode de l’été 2007 lorsqu’il se désigna « à la tête d’un Etat en faillite », ce qui lui valut, confesse-t-il, de proposer trois fois sa démission en autant d’entretiens téléphoniques orageux avec le chef de l’Etat, le vrai. Il explique, enfin, sa différence majeure avec Nicolas Sarkozy, qui concerne la nature du Front National. L’ancien président ne verrait dans le parti mariniste qu’un adversaire qui fait perdre l’UMP ; lui y décèle un adversaire à l’idéologie néfaste. Cynisme chez l’autre, éthique chez lui. Or, justement, situer là le point de clivage essentiel entre lui et son concurrent principal pour l’investiture UMP en 2017 met le FN au centre du jeu. Cela n’est guère adroit et il n’est pas certain que le contexte politique lui donne raison. Nous ne sommes plus en 1998 ni en 2002. La porosité entre l’électorat frontiste et celui de l’UMP est aujourd’hui telle que certains décrivent même leur fusion. Insister sur cette différence, c’est à coup sûr donner des armes à Nicolas Sarkozy, qu’on imagine sourire bien davantage devant cette bourde qu’à l’évocation du lapin Duracell.
Jeudi matin, après avoir été décoré par l’empereur japonais, il a passé la deuxième couche. Lors d’une discussion informelle avec quatre journalistes, il a affirmé son intention d’être candidat  «  quoi qu’il arrive » à la prochaine présidentielle. Tempête matinale sur les chaînes d’info : Fillon est-il candidat « quoi qu’il arrive » directement à la présidentielle ou en passant par la primaire dont il vient de négocier les termes avec Jean-François Copé ? L’ancien hôte de Matignon a dû rapidement préciser sa pensée. Il s’est exécuté par un tweet tellement précipité qu’il compte même une faute d’orthographe. « Il n’y a rien de nouveau », donc. François Fillon est donc comme Xavier Bertrand candidat « quoi qu’il arrive » à une primaire partisane dont on doute, à voir l’engouement autour de celle qui doit désigner NKM à l’investiture pour la mairie de Paris, qu’elle mobilise autant les électeurs de l’UMP que ceux du PS, beaucoup plus « participatifs », à l’automne 2011. Certes, François Fillon jouit d’une bonne cote d’avenir dans les enquêtes d’opinion. Certes, les électeurs de l’UMP ont compris qu’il avait été victime d’un putsch du tandem Copé-Cocoe en novembre dernier. Mais il est apparu comme un bagarreur médiocre, au contraire de son adversaire. Et face à Nicolas Sarkozy, primaire ou pas, ce serait une autre paire de manches. N’assisterions-nous pas à un mauvais remake des bras de fer Mitterrand-Rocard ? Tiens, Rocard ! En voilà un qu’on disait volontiers velléitaire et qui a été, lui aussi, un candidat « quoi qu’il arrive » ou candidat « virtuel ». Du reste, Nicolas Sarkozy, qui a laissé fuité qu’il considérait Fillon comme un « loser », se place davantage dans ce type de confrontation. Fillon balaye cette hypothèse, expliquant qu’il est, lui, dans le jeu politique, et doute publiquement de la capacité de l’ancien président d’y revenir. La guerre des deux a commencé. Le prochain épisode devrait avoir lieu à l’automne avec la nouvelle élection à la présidence de l’UMP. Fillon affrontera-t-il directement Copé, lequel sera soutenu plus explicitement par Nicolas Sarkozy ? Ou enverra-t-il au feu son lieutenant Laurent Wauquiez ? Une chose est sûre, il y aura encore du sang sur les murs. À moins qu’il ne finisse par se mettre d’accord avec Copé pour annuler ce rendez-vous. Ce serait un nouveau symptôme du syndrome « Courage, Fillon » que moquent ses détracteurs. Si nous étions parmi ses proches, nous le mettrions en garde contre cette lâche tentation. Quitte à ce qu’il y ait du sang sur les murs, autant que ce soit celui d’un autre qui gicle en septembre 2013 plutôt que le sien en 2016. À bon entendeur…

*Photo : TSR.

Arménie : Trois mille ans de solitude

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À en juger par la profusion de livres qui lui sont consacrés, l’Arménie est presque un mythe, un peu comme l’Eldorado ou l’Atlantide. Une sorte d’abstraction mais d’abstraction vivante, charnelle : un coin de terre, là-bas, quelque part au coeur du Caucase, ces contrées montagneuses qu’Alexandre Dumas a parcourues du 2 octobre 1858 au 13 février 1859, et qu’il a présentées comme le berceau du monde. « C’est en Arménie qu’était situé le paradis terrestre. C’est en Arménie que prenaient leurs sources les quatre fleuves primitifs qui arrosaient la terre. C’est sur la plus haute montagne de l’Arménie que s’est arrêtée l’Arche. C’est en Arménie que s’est repeuplé le monde détruit. C’est en Arménie, enfin, que Noé, le patron des buveurs de tous les pays, a planté la vigne et essayé la puissance du vin. »
Curieusement, les premières pages de l’ouvrage d’Annie et Jean-Pierre Mahé donnent au lecteur cette impression d’explorer une chimère. Dans les chapitres se rapportant aux époques anciennes et, grosso modo, jusqu’au XVIe siècle, ces deux spécialistes des langues et des civilisations orientales racontent tant de choses qu’ignore en général le commun des mortels que le lecteur doit lutter pour ne pas être emporté dans une dimension parallèle par cette profusion d’informations.[access capability= »lire_inedits »]
Une Arménie trois fois millénaire qui n’est jamais tout à fait l’Arménie géographique, territoire en perpétuel démembrement, parfois souveraine et souvent soumise, sans cesse envahie par des puissances étrangères et passant, d’ordinaire pour son plus grand malheur, d’une domination à l’autre.
Des Arméniens christianisés depuis le IVe siècle, à tout moment ballottés d’un endroit à l’autre de l’Asie mineure, qui sont d’extraordinaires bâtisseurs d’églises et de monastères partout où ils s’établissent, dans les Balkans, en Italie, en Russie, en Géorgie, en Égypte, en Syrie, en Perse ou même en Inde, où la diaspora connaît ses prémices dès l’An Mil.
Soucieux avant tout de faits, dates et chiffres, s’appuyant toujours sur des textes irréfutables, Jean-Pierre et Annie Mahé relatent en véritables historiens l’extermination des Arméniens perpétrée sous le gouvernement des Jeunes Turcs durant la Grande Guerre. Rédigé en janvier 1915 par cinq dirigeants du parti positiviste ottoman Ittihad, un Document relatif à l’organisation des massacres d’Arméniens par le Comité Union et Progrès fait froid dans le dos. Il énonce dix commandements terribles,  parmi lesquels « la mise à mort de tous les hommes au-dessous de 50 ans, des prêtres et des instituteurs », « la déportation des familles de ceux qui échapperaient au massacre » ou encore « l’extermination des Arméniens de l’armée ». Des atrocités qui font au moins 1 300 000 victimes et, selon les auteurs, « n’échappent pas à l’attention de nombreux étrangers missionnaires, agents consulaires et diplomatiques -, qui multiplient les lettres et les rapports », puisque, dès « le 24 mai 1915, les nations de l’Entente somment la Sublime Porte d’y mettre un terme ».
Les auteurs donnent du poids à l’hypothèse de complicités allemandes dans l’extermination. Ils rappellent notamment le propos du chef d’état-major allemand auprès des autorités ottomanes : « L’Arménien est comme le Juif, un parasite égaré hors des frontières de sa patrie et suçant la moelle du peuple qui l’accueille. » Ce qui est sûr, c’est que l’empereur Guillaume II, informé de ces atrocités de 1915, non seulement ne fait rien pour les arrêter, mais institue de surcroît très vite « une censure de la presse allemande interdisant de divulguer toute information sur le sujet ». Après l’Armistice, le gouvernement ottoman est pourtant contraint de reconnaître l’extermination de 800 000 Arméniens, sans compter tous les conscrits assassinés sur ordre pendant la guerre.
Ces dernières années, une autre question a soulevé d’intenses discussions : la soviétisation de l’Arménie, de 1920 à 1991, a-t-elle été un échec ou une réussite ? Pour Annie et Jean-Pierre Mahé, il convient de rendre justice à la puissance communiste, en dépit de « tous ces champs de ruines et de ferrailles laissés à l’abandon » : « Le principal bénéfice que l’Arménie ait tiré de la soviétisation est éducatif, scientifique et culturel, écrivent-ils. On se gardera d’oublier tout le reste (notamment la construction des villes et certains équipements toujours en service), mais on ne saurait souligner assez vigoureusement que l’acquis intellectuel est le plus profond et le plus durable. En moins d’un siècle, un État de tradition rurale, tout juste doté d’un séminaire patriarcal, est devenu un foyer de science, d’art et de lettres. Pour la première fois dans l’histoire de l’Arménie, la culture a cessé d’être le domaine réservé des élites pour devenir l’affaire de tous. Le sentiment national s’en est trouvé grandi, affiné, renforcé. C’est un potentiel qui demeure pour l’avenir, quelle que soit l’ampleur de la crise présente. » Trois millénaires de crises, finalement. Et si le fil conducteur de l’étonnant destin de l’Arménie était cette capacité inouïe à toutes les affronter et à, chaque fois, les surmonter ?[/access]

Histoire de l’Arménie des origines à nos jours, Annie et Jean-Pierre Mahé, Perrin, 2012.

*Photo : Le voyage en Arménie.

« Achat Or » : vivre sans mémoire

L’argent n’a pas d’odeur. L’or n’a pas de forme : l’or se coule, l’or se fond. De dur, il devient liquide. Ce métal, on peut le dire « précieux » : on le croit résistant, à la morsure du temps comme du chercheur d’or. Mais l’or ne résiste pas au feu de notre appétit : il n’accueille aucune gravure qui ne puisse s’effacer, aucun contour qui ne puisse à nouveau s’amollir, s’arrondir, puis disparaître.
C’est parce qu’ils n’ont pas de mémoire que l’argent et l’or n’ont ni odeur ni forme. Pas d’odeur : cent euros gagnés honnêtement ou sur la misère d’un autre homme, c’est et ce sera toujours cent euros. Ainsi la paix obtenue par le Commerce, tant vantée par les libéraux, l’est aussi sur l’aveuglement volontaire et la mémoire courte des marchands et des acheteurs. Pas de forme non plus : l’or, en nos temps de crise, se vend aux dépens de sa forme symbolique, pour céder à la facilité d’un gain rapidement acquis, prestement dépensé.
Ainsi fleurissent partout en France et en Europe ces vitrines qui annoncent, en grosses lettres noires sur fond jaune : « Achat Or ». La laideur de telles devantures, toute proche du sex-shop ou de l’antique vidéoclub, devrait à elle seule nous avertir que c’est son âme, d’abord, que l’on y vend. L’âme de son passé, de sa culture, de son histoire. Contre le vieux bijou de cette arrière-tante, contre ces médailles de baptême ou de la Vierge, contre cette alliance d’une promesse finalement rompue : contre toutes ces breloques du passé, un peu d’argent, cash.
On le voit : ce que suppose le succès de ces boutiques n’est rien moins que l’amnésie dont est frappé notre temps. Le symbolique ne peut pas résister à l’empire de l’argent, à la transformation de toute chose en marchandise. Tout sera un jour vendu : mais pour cela, il faut tout fluidifier, le Marché, l’emploi, les relations humaines… Pour cela, il faut casser ce qui résiste à l’universelle flexibilité, partout requise : la mémoire, le symbolique, l’héritage. Dans le monde de Mammon, les ruptures doivent devenir la règle : ruptures entre générations (les bijoux hérités de ma grand-tante sont sitôt refourgués), entre les anciens et les nouveaux (les médailles religieuses ne racontent plus rien), ruptures au sein même de la structure sociale fondamentale : le couple qui, une fois cassé, peut encore s’offrir un modeste pactole.
Tout sera fondu : rendu à sa virginité originelle, sans trace ni histoire. Tout sera confondu : non pas au sens eschatologique où le Mal sera révélé et vaincu, mais au sens postmoderne de la grande confusion. Fusion des objets symboliques, des instances structurantes et confusion des genres : l’homme et la femme coulés dans le moule, informe, du « gender ».
Non, le monde ne s’uniformise pas. Il perd toute forme, toute consistance. Il ressemble à cet or aujourd’hui adoré mais qui, jadis, était prétexte à plus grand que lui : matière d’une forme éminente, du Calice, de la médaille, de la lettre enluminée, de l’alliance scellée.
Nul ne peut servir deux maîtres à la fois : voilà ce qu’il en coûte d’avoir choisi le nôtre.

Nous irons tous au paradis fiscal

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Cher Monsieur le fiscalisateur,
Je viens de recevoir il y a quelques jours ma déclaration d’impôts préremplie et je me demandais à cette occasion si nous pouvions trouver un petit arrangement, entre nous, comme ça, en toute discrétion. En effet, j’ai appris dans le journal quelques temps auparavant que le grand timonier de l’économie, M. Moscovici, avait décidé de prélever dix milliards supplémentaires dans le portefeuille des Français, après avoir ponctionné vingt-quatre milliards en 2013 et vingt milliards en 2012. Loin de moi l’idée de ne pas vouloir vous donner un coup de main afin de continuer à financer les émoluments de nos trente-huit ministres ou les voyages de notre président et de sa petite amie à New-York, qui a fait de gros efforts cette fois j’en suis conscient pour faire un peu moins de shopping, mais bon je risque de ne plus avoir assez de monnaie pour le parcmètre.
C’est pourquoi, à l’instant de m’acquitter de mon devoir de citoyen et de mon obole annuelle, je me demandais si nous ne pourrions pas convenir d’un petit arrangement pour une fois, un peu comme M. Cahuzac par exemple, avec son compte en Suisse à géométrie variable, ou M. Guéant et ses tableaux vendus à la sauvette. Je sais bien évidemment que je ne peux pas demander à bénéficier d’un traitement de faveur par rapport aux autres Français et que si tout le monde faisait comme moi vous n’en sortiriez plus mais je me disais, en regardant ma feuille d’impôt, allez cette année pourquoi pas moi ? On pourrait peut-être s’arranger discrètement pour m’en mettre un peu de côté aussi et je saurais rester discret. Au besoin, si je me fais pincer, je pourrais toujours faire semblant de démissionner ou alors prétendre comme un gros blaireau que j’ai refourgué une croûte à prix d’or sur e-bay. Après tout, comme on le voit tous les jours, plus c’est gros, plus ça passe et le ciel ne nous tombe pas sur la tête pour autant.
D’ailleurs, si vraiment l’opinion est trop choquée, je pourrais réellement envisager d’abandonner la vie politique et mon travail afin de tirer de manière responsable les conséquences de mes actes et aller profiter de mes rentes quelque part dans un camping entre Berck-Plage et Hazebrouck, à l’abri des médias et de l’effervescence. Moi vous savez, je suis un peu comme Claude et Jérôme, de toute façon je ne sers pas à grand-chose. La plupart du temps moi aussi je n’en fous pas une rame et je brasse surtout beaucoup d’air en déclarant à qui veut l’entendre que j’ai un bilan du tonnerre et que sans moi la boîte se casserait la gueule. Je suis sûr que mes collègues seront ravis de me voir décamper et ne m’en voudront même pas d’avoir détourné quelques millions. Avec Jérôme et Claude, on se tirerait en camping-car et on irait se bronzer la couenne dans un paradis fiscal les pieds dans la flotte et pas trop loin d’une supérette. On jouerait à la pétanque, on boirait des pastis et on ferait des chèques en blanc au supermarché pour racheter de l’Alsabrau qu’on mettrait au frais dans la glacière. On parlerait des tableaux de Claude et de la femme à Jérôme, on se taperait sur le bide. On irait pisser dans la mer en chantant « quand est prolétaire et qu’on a pas de pognon, on va pisser dans l’eau et ça nous fait des ronds! » On serait bien quoi.
Et il y aurait même une place pour vous M. le fiscalisateur, parce que si vous me filez un petit coup de pouce et qu’on arrive à s’arranger, je serais solidaire, y-a pas de raison, je vous mettrais quelques biftons de côté et on filerait à l’anglaise au camping des flots bleus. Parce qu’au fond, vous M. le fiscalisateur, Jéjé, Cloclo et moi on est pareils tous les quatre, on est des rusés, des filous, on a compris la musique. On est des renards.
J’espère que nous aurons réussi à nous comprendre sur ce coup-là et en vous adressant, M. le fiscalisateur, mes salutations les plus peinardes, je vous la souhaite bien bonne.

Arménie : au-delà du génocide

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L’histoire de l’Arménie ne s’est pas, heureusement, arrêtée avec le génocide de 1915. Mais elle n’a pas non plus commencé avec lui. La somme publiée par Annie et Jean-Pierre Mahé explore le long passé, souvent tourmenté, de ce peuple, et explique comment une identité et une culture qui n’ont jamais vraiment coïncidé avec un territoire, mais qu’une très antique diaspora a façonnées, ont survécu à travers les siècles. Reste le trou noir, l’épreuve de la mort de masse, dont un noyau dur résiste à la compréhension. En effet, si le pays de l’Arche a connu toutes les invasions depuis l’Antiquité, il a aussi été, en 1915, le laboratoire de l’entreprise génocidaire moderne. Cette qualification, admise par la plupart des historiens, a reçu la sanctification de la loi française en 2001 et 2012.
Cette ingérence politique dans la recherche historique a provoqué la mobilisation de nombreux historiens, rassemblés par Pierre Nora sous l’étendard « Liberté pour l’Histoire ». Les entretiens que nous ont accordés Jean-Pierre Mahé et Pierre Nora explicitent les termes de la polémique, à défaut de la trancher. Qualifier ou non de « génocide » les atrocités subies par les Arméniens en Turquie revient, en effet, à poser la question lancinante des lois mémorielles. Pour Jean-Pierre Mahé, la loi reste la moins mauvaise des solutions pour lutter contre le négationnisme d’État turc. Tout en condamnant cette politique du déni, Pierre Nora redoute que les chercheurs subissent les conséquences de textes adoptés pour satisfaire des clientèles électorales. Que l’on penche pour l’un ou l’autre, on conviendra que la question arménienne dépasse largement l’Arménie.

Propos recueillis par Gil Mihaely et Jérome Leroy

Causeur. Raconter l’histoire de l’Arménie, c’est, selon vous, vouloir « saisir l’insaisissable ». Si l’identité arménienne a montré un tel instinct de survie dans l’Histoire, elle doit avoir de solides fondations…
Jean-Pierre Mahé. C’est exact. Dès les Ve et VIe siècles, les deux éléments constitutifs d’une identité spécifique, la religion et la langue, sont là. La langue est connue par son écriture, apparue dès le Ve siècle. On a longtemps cru que c’était une langue iranienne. On sait, depuis une trentaine d’années, qu’elle appartient, avec le grec et l’albanais, à la branche balkanique de l’indo-européen. Les Arméniens sont un peuple occidental qui est allé très loin en Orient pour s’enraciner dans le Caucase et en Asie mineure et se retrouver à la limite de deux civilisations, la Méditerranée et l’océan Indien.
Si les Arméniens ont une langue spécifique, ils partagent leur religion avec pas mal d’autres peuples
Oui, mais ils ont très rapidement développé leur manière propre d’être chrétiens ! Leur conversion officielle date du IVe siècle, peu avant celle de Constantin, mais les régions méridionales du pays avaient été pénétrées par le christianisme dès le IIe siècle. Au VIe siècle, ils prennent leurs distances avec l’empereur byzantin Justinien, qui voulait obliger toutes les ethnies de l’Empire à célébrer la liturgie en grec. Ils arrivent à imposer le culte dans leur langue vernaculaire.
Quels sont, à cette époque, les contours politiques et géographiques de l’Arménie ?
À l’origine, c’est un pays fragmenté et divisé en cantons, un peu à la façon suisse, qui correspondent chacun à une vallée soumise à la famille possédant la terre. Pour mieux se défendre, ces familles se fédèrent jusqu’à former, petit à petit, une entité gouvernée par un roi, primus inter pares qui n’a même pas le droit de choisir les grands officiers du royaume.[access capability= »lire_inedits »]
Quelles sont, pour l’Arménie, les conséquences de l’arrivée des Arabes musulmans  au VIIIe siècle ?
Les Arméniens ont d’abord vu cette avancée arabe comme une chance parce qu’elle les débarrassait de deux encombrants voisins, les Perses et les Byzantins. C’est alors que l’Arménie perse devient tout à fait indépendante. Les Arabes sont donc célébrés pour avoir aidé à réunifier le pays, et les Arméniens signent de bonne grâce un pacte de protection avec eux. Pendant un siècle, ils auront d’ailleurs le droit de pratiquer leur religion comme ils l’entendent. Mais cela ne dure pas.
Pourquoi ?
Si les Arabes se sont montrés cléments dans les premiers temps de leur installation, c’est parce que pour eux, le Caucase était une barrière culturelle : au sud la civilisation, au nord les barbares des steppes. Les Arméniens sont les gardiens de ces portes. Mais en 740-750, les Arabes franchissent le Caucase, pénètrent en Asie centrale et prennent Samarkand : à partir de là, ils n’ont plus besoin des Arméniens et leur politique se renverse. De protectorat, l’Arménie devient une terre de colonisation.
Parvient-elle cependant à survivre politiquement ?
Les princes arméniens réussirent tant bien que mal à sauvegarder une autonomie locale, qui sera respectée par les envahisseurs mongols arrivés au XIIIe siècle. Mais aux XIVe et XVe siècles surviennent les vagues turcomanes, et la conquête ottomane du siècle suivant aboutit à la confiscation des terres arméniennes. Dès lors, les élites locales, forcées de quitter leurs domaines, se « délocalisent » dans l’Empire ottoman, l’Iran safavide et l’Inde. C’est le début de la diaspora arménienne.
Peut-on parler de deux « arménités », celle de l’Arménie – surtout rurale – et celle de la diaspora, plutôt urbaine et composée de marchands et d’artisans ?     
Oui, à condition de nuancer : tous les Arméniens de la diaspora n’occupent pas des positions sociales élevées. À Constantinople, par exemple, les nouveaux arrivants sont portefaix et l’on trouve aussi bien, dans la population arménienne, de modestes artisans que des financiers amis du sultan.
Pour l’Ottoman du XIXe siècle, l’image de l’Arménien n’est pas encore celle d’un peuple à éliminer…
Au début du XIXe siècle, l’Arménien étant considéré comme un infidèle, on pouvait l’insulter, lui jeter quelques pierres, mais cela n’allait pas plus loin : on savait qu’il appartenait à une nation privée d’existence politique qui n’était plus une menace. Pour les Ottomans, comme pour l’ensemble du monde islamique, l’Arménien est encore le négociant caravanier qui parcourt l’Asie. Et pour un voyageur occidental désirant cacher les vrais motifs de sa présence, s’habiller en « Arménien » est un sauf-conduit, comme un passeport non officiel !
À quel moment devient-il une menace ?
Au XIXe siècle, quand l’Empire ottoman perd la Grèce, l’Égypte, toutes ses possessions d’Afrique du Nord, et encore la Roumanie et la Bulgarie. L’indépendance de ces dernières est acquise par le traité de Berlin de 1878, qui exigeait en outre des réformes dans les « provinces habitées par les Arméniens ». Les partis politiques arméniens, qui se forment vers 1885-1890, espèrent alors obtenir une large autonomie, voire l’indépendance. C’est donc l’Anatolie, le cœur même de l’Empire pour les Turcs, qui est menacée. Incapables d’envisager la moindre perte territoriale supplémentaire, ils commencent par terroriser les campagnes arméniennes, tout en y implantant des réfugiés musulmans des Balkans ou du Caucase.
Mais les Jeunes Turcs n’étaient-ils pas de lointains héritiers du « Printemps des peuples » et du mouvement des nationalités ?
La révolution des Jeunes Turcs de 1908 laisse espérer, un moment, la réconciliation de toutes les nationalités de l’Empire autour d’un projet de démocratie multiethnique. Mais la majorité turco-musulmane, hostile à l’émancipation des « infidèles », provoque les massacres d’Adana en 1909. Ensuite, les guerres balkaniques de 1912-1913 exacerbent encore les tensions : alors que les Occidentaux envoient des inspecteurs en Anatolie pour exiger la mise en œuvre des réformes dans les vilayets orientaux, le gouvernement jeune-turc voit dans l’entrée en guerre l’occasion de s’y soustraire et de réparer l’ « erreur » des ancêtres, qui avaient négligé d’exterminer toute population refusant de se convertir à l’islam. À ce contexte, il faut ajouter aussi l’influence allemande…
Quel rôle a joué l’Empire allemand dans cette affaire ?
Les relations se resserrent sous Guillaume II et le sultan Abdül Hamid, à la fin du XIXe siècle. C’est alors que le Kaiser place des conseillers auprès du gouvernement de la Sublime Porte. Par ce biais, les thèses allemandes, alors émergentes, sur la « guerre totale » et l’« espace vital » commencent à circuler : en dix à quinze ans, l’idée d’une élimination planifiée des populations mûrit.
Vous citez cette phrase d’un officier allemand attaché au quartier général ottoman : « L’Arménien est comme le Juif, un parasite égaré hors des frontières de sa patrie, et suçant la moelle de celui qui l’accueille. »
Elle a été prononcée par le général Fritz Bronsart von Schellendorf, qui préconisa l’élimination systématique des conscrits arméniens après la cuisante défaite ottomane devant les troupes russes à la bataille de Sarikamich, en janvier 1915. Mais certains responsables allemands, comme le général Liman von Sanders, eurent aussi le courage de protéger les populations arméniennes.
La suite est, hélas, connue : les grands massacres de 1915-1916. Avez-vous une hésitation quant à la qualification de « génocide » ? 
Aucune ! Il s’agit bien d’un génocide. Certes, cela pose un problème terminologique puisque ni le mot ni le concept juridique n’existaient avant l’adoption de la Convention de l’ONU du 9 décembre 1948 qui forgea le terme pour définir la Shoah. Mais déjà, en 1915, les Alliés, qui avaient connaissance de l’extermination des Arméniens, avaient dénoncé un « crime de la Turquie contre l’humanité ». La conscience de la nouveauté de la chose a préexisté au mot. Du reste, plus tard, l’homme à qui l’on doit ce mot, Raphaël Lemkin, se réfèrera plusieurs fois au « génocide arménien ».
Dans la tragédie arménienne, quels sont les éléments qui caractérisent un génocide ?
Le premier, c’est la planification. On en a pris la pleine mesure récemment, dans les années 1990, lorsqu’on a redécouvert des cartes indiquant, région par région, la composition ethnique de la population souhaitée par le pouvoir. Il est clair que les Turcs voulaient créer un équilibre ethnique favorable, c’est-à-dire éliminer les Arméniens là où leur poids démographique était trop important. Un tout petit nombre d’Arméniens, déportés dans les régions majoritairement arabophones, avait néanmoins le droit de survivre.
Donc, si on essaie, l’espace d’un instant, d’entrer dans la logique turque, l’objectif n’était pas l’extermination en tant que telle, mais le changement d’équilibre démographique. Quels sont les autres éléments étayant l’appellation « génocide » ?
Je citerai, par exemple, la politique de « Milli İktisat », que l’on peut traduire par « économie nationale ». Au début du XXe siècle, les dirigeants turcs constatent que la modernisation des infrastructures de l’Empire est essentiellement le fait des populations juives, grecques, arméniennes et chaldéennes. Pour reprendre le contrôle de leur économie, ils déportent les Arméniens et adoptent une loi qui stipule que les biens « abandonnés » seront vendus aux enchères à des Turcs. C’est un bon moyen de « turquiser » l’économie en profondeur, non seulement en spoliant les Arméniens, mais surtout en faisant émerger une nouvelle élite économique nationale.
Insistons : les Turcs avaient-ils pour objectif la disparition des Arméniens en tant que peuple pour des raisons « théologico-raciales », ou s’est-il agi d’une politique certes monstrueuse, mais menée sous la pression des circonstances et de considérations locales ?
Pour les dirigeants jeunes-turcs, tout Arménien était considéré comme un ennemi, mais ils n’avaient pas d’idéologie raciste au sens scientifique. Ils n’envisageaient pas de tuer les Arméniens en dehors des frontières ottomanes. En revanche, les Arméniens vivant dans l’Empire ottoman, qui embrassait alors tout le Proche-Orient, ont été massacrés systématiquement.
Comme vous l’avez rappelé, des Arméniens ont été massacrés par des Ottomans bien avant 1915. Quelle est la différence entre ces événements et ceux de la Première Guerre mondiale ? 
La différence tient à la mutation d’une pratique « archaïque » des massacres ottomans en une forme nouvelle, qu’on a d’abord appelée « tentative d’extermination de tous les Arméniens », avant de parler de « génocide ». Jusqu’au XXe siècle, les sultans estimaient que, lorsqu’un groupe ethnique ou religieux se révoltait, il fallait le punir de manière exemplaire. On massacrait donc des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes et on érigeait des pyramides de têtes ! Mais il s’agissait de terroriser ces groupes, et non de les éliminer, afin qu’ils continuent à travailler et à payer des impôts.
Même en ce qui concerne les massacres de masse qui ont eu lieu entre 1894 et 1896 ?

Je considère, d’après les travaux historiques les plus récents, que les massacres de 1894-1896, qui ont fait 300 000 morts, ainsi que les massacres de l’Adana, qui en ont fait 30 000, ont été les dernières tueries « traditionnelles » de l’Empire ottoman.
En tant qu’historien, que pensez-vous des lois mémorielles, qui confèrent au politique le droit de dire la vérité historique ?
Le législateur a le droit et le devoir de préserver la paix civile en édictant des lois pour protéger les descendants des victimes. Mais pour l’historien, c’est toujours une défaite que d’avoir recours à des mesures d’autorité. Les seuls arguments valables devraient être historiques, et non législatifs. Voilà ma position de principe. Ensuite, il y a la réalité : aujourd’hui, en Turquie les gens défendant la thèse du génocide encourent de très graves ennuis.
Mais nous sommes en France…
Justement ! Si on veut que les choses changent, la communauté internationale doit être très vigilante et dénoncer sans relâche les entorses à la liberté d’expression en Turquie. Sinon les Turcs ne changeront jamais de regard sur leur histoire ![/access]

Histoire de l’Arménie des origines à nos jours, Annie et Jean-Pierre Mahé, Perrin, 2012
* Photo: Sharnik

Demy-monde

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jacques demy cinémathèque

jacques demy cinémathèque

« Le monde enchanté de Jacques Demy », tel sera le titre de l’exposition et de la rétrospective consacrées aux films du cinéaste nantais, jusqu’au 4 août à la Cinémathèque. A défaut d’être original,  cela a le mérite de pointer ce qui charme très vite dans l’œuvre de Demy : une capacité à former un monde autonome, un univers varié et cohérent,  un ensemble de couleurs, de personnages, de mélodies et d’histoires, que la  critique s’est plu à appeler Demy-monde. Un même mouvement, une même circulation d’émotions se retrouvent dans les errances de Lola, de la Baie des anges et de Model Shop tout comme dans les chorégraphies des Parapluies de Cherbourg ou des Demoiselles de Rochefort. On se croit presque obligé, face à cet univers apparemment féérique de rappeler qu’il recèle également ses pesanteurs et ses côtés sombres : il est question d’hommes et de femmes seuls, de départ à la guerre, de pauvreté, d’amour déçu et même d’inceste.  C’est pourtant plus simple : l’œuvre de Demy forme un monde à part mais cela ne l’empêche pas de penser notre réalité.
Pour s’en persuader, il faut revoir les deux meilleurs films de Jacques Demy,: Les Parapluies de Cherbourg et Une Chambre en ville.  Ils sont entièrement chantés mais il ne s’agit pourtant pas de comédies musicales mais bien de mélodrames dont tous les dialogues sont absorbés par la mélodie. Certains trouvent insupportable ce principe même, et voient du sentimentalisme dans ces chansons ressassant des amours impossibles. C’est oublier que tout le mérite d’un film comme Les Parapluies de Cherbourg (1964) est précisément de ne rien ignorer de la vie quotidienne d’une jeune fille  qui attend son amour parti faire la guerre en Algérie ni des affres du retour à la vie civile de ce dernier. C’est un mélo, peut-être, mais un mélo qui traite le premier d’un thème qui hantera par la suite le cinéma, notamment américain, celui d’anciens combattants brisés par le traumatisme de guerres lointaines. Dans Une Chambre en ville (1982), cette attention aux réalités  historiques et sociales est poussée à une étrange extrémité : le film raconte l’histoire d’amour entre un ouvrier et une aristocrate sur fond de grève dure. Paradoxalement, en même temps qu’il revient au film chanté, Demy  aborde la thématique sociale et la sexualité de manière frontale.
Ce qui est formidable, au fond, ce n’est pas seulement que toutes ces histoires soient racontées avec subtilité, mais surtout que ce soit par la chanson que Demy parvienne à les rendre vivantes. La musique est le nerf de la guerre dans toute son œuvre, qu’il collabore avec son fidèle Michel Legrand ou avec Michel Colombier (Une Chambre en ville), Donovan (Le Joueur de Flûte) ou The Spirit (Model Shop). Habituellement, dans une comédie musicale hollywoodienne, la musique intervient ponctuellement pour des numéros de danse ou de chant. Demy, lui, en fait une utilisation sensiblement différente, presque inverse : il se sert de la musique pour structurer le film et immerger totalement le spectateur. Si ce n’est pas flagrant dans Les Demoiselles de Rochefort (1967), qui tend parfois à imiter le modèle américain, ça l’est en revanche dans Les Parapluies de Cherbourg, où la mélodie d’un dialogue sur des fiançailles  se transforme insensiblement en un morceau joué par les orgues célébrant le mariage. La musique est une solution de continuité et devient le moteur du film. Elle conditionne sa vitesse, son rythme et sa tonalité. Dans Peau d’âne (1970), la chanson « Amour, amour » traverse le film comme un écho qui renvoie à la liaison entre Peau d’âne et le jeune prince. Quant au thème de la Baie des anges (1963), il tourne en rond comme ces roulettes de casino qui hantent le couple joué par Jeanne Moreau et Claude Mann.
Cette forme de temporalité tragique chez le cinéaste va de pair avec un rapport singulier aux lieux, qui sont rarement habités mais plutôt traversés. Dans les deux films nantais  de Demy, Lola et Une Chambre en ville,  c’est le Passage Pommeraye cher aux surréalistes qui joue un rôle emblématique.  Comme les saltimbanques du Joueur de flute ou les forains des Demoiselles de Rochefort, le personnage déambule et vagabonde, semble toujours sur le départ. Nombre des films de Demy se déroulent ainsi dans des ports : Cherbourg, Rochefort, Nantes, Nice dans La Baie des anges, Marseille dans Trois places pour le 26. Pour commencer ses films, Demy a aussi plusieurs fois utilisé une figure de style  très parlante : une ouverture de l’iris donnant sur une séquence en traveling arrière, comme si le film ne pouvait être introduit qu’en mouvement.
Cette notion de passage et de traversée se retrouve également dans Peau d’âne et Le Joueur de flûte, deux contes adaptés par Demy,  mais il est intéressant de comparer ces deux films car ils procèdent de deux itinéraires esthétiques opposés. Là où Peau d’âne nous plonge d’abord dans un univers de chansons et de décors fantaisistes pour aborder ensuite des sujets plus familiers, Le Joueur de flûte commence comme un film historique pour glisser insensiblement vers le merveilleux et la caricature. Le cinéma de Demy fonctionnant par immersion, c’est étrangement Peau d’âne, le conte fantasque et peinturluré qui s’avère être le plus crédible. Le semi échec d’un film comme L’Evénement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune peut s’expliquer de la même manière : il s’agit d’introduire comme l’aurait fait Marcel Aymé un élément merveilleux dans la vie de monsieur et madame tout-le-monde, alors que Demy, en bon disciple de Cocteau, est meilleur pour faire l’inverse.
Entre le monde de Demy, le monde selon Demy et le Demy-monde,  quinze films sont ainsi visibles à la Cinémathèque, dont certains peu projetés comme Lady Oscar ainsi qu’une série de courts-métrage.
Il n’est pas interdit d’ y aller en chantonnant.

FILMOGRAPHIE :Courts métrages (1955-1959) :

Le Sabotier du Val de Loire, Le Bel Indifférent, Musée Grévin, La Mère et l’Enfant, Ars

 

Longs métrages :

 

1961 : Lola

1962 : Les Sept Péchés capitaux, sketch de La Luxure

1963 : La Baie des Anges

1964 : Les Parapluies de Cherbourg

1967 : Les Demoiselles de Rochefort

1968 : Model Shop

1970 : Peau d’Âne

1972 : Le Joueur de flûte (The Pied Piper)

1973 : L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune

1978 : Lady Oscar

1980 : La Naissance du jour (télévision)

1982 : Une chambre en ville

1985 : Parking

1988 : La Table tournante

1988 : Trois places pour le 26

Mon oncle d’Arménie

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genocide armenien diaspora

genocide armenien diaspora

D’origine arménienne, mon grand-père tenait une petite boutique au Caire, une chemiserie relativement prospère. En 1947, des propagandistes mandatés par le gouvernement de Staline proposaient aux Arméniens de la diaspora de rejoindre leur mère-patrie et de contribuer à l’édification d’une société plus juste. Les bonnes volontés étaient requises. Le gouvernement soviétique assurait à chacun une parcelle de terrain, à charge pour l’arrivant d’y bâtir une maison. La perspective d’un retour en Arménie enthousiasma ma famille. Mais il y avait beaucoup d’appelés et peu d’élus. Les émissaires soviétiques disaient qu’ils « tireraient au sort » : en réalité, les candidatures des jeunes couples furent acceptées en priorité. Ma tante, son mari mécanicien (ancien légionnaire de l’armée française) et leur fils âgé de 2 ans partirent ainsi avec la première vague d’émigrés. Une deuxième vague devait quitter l’Égypte pour rejoindre l’Arménie, mais le départ fut retardé par une épidémie de choléra survenue au Caire. L’Union soviétique avait momentanément fermé ses frontières.
Mon grand-père se préparait néanmoins au voyage ; il envisageait une possibilité qui existait déjà à l’époque : l’achat d’une maison préfabriquée suédoise, un peu à la manière des meubles Ikea, qu’il monterait une fois arrivé au pays. Un oncle apprenait le russe : il fut décidé qu’ils appartiendraient au troisième convoi de voyageurs.
Ma famille carburait au rêve d’un retour au pays. Le socialisme, en revanche, suscitait l’indifférence, voire la méfiance. Certes, mes ancêtres étaient séduits par la gratuité des soins et de l’éducation, mais ils craignaient la chape de plomb du contrôle policier. Sachant que les communications étaient surveillées, ma tante et son mari convinrent d’un code secret avec mon grand-père. Quelques mois après leur arrivée, ils lui enverraient une photo : s’ils y apparaissaient debout, cela signifierait qu’ils étaient relativement libres et prospères, que le monde nouveau avait tenu ses promesses ; une autre posture indiquerait l’échec.[access capability= »lire_inedits »]
Quelques mois après le départ de sa fille et de son gendre, mon grand-père reçut en effet une lettre d’Arménie. Il l’ouvrit fébrilement. Sa fille, son gendre, un groupe d’amis arboraient tous un sourire radieux ; l’un était assis sur un rocher, la majorité étaient couchés sur l’herbe, personne n’était debout…
Mon grand-père, qui s’apprêtait à partir avec la troisième vague, annula la commande de la maison préfabriquée et renonça à son projet.
Plus tard, en Arménie soviétique, ma tante fut trahie par son mari et le quitta. Après une période de désespoir, elle connut un cinéaste roumain d’origine arménienne qui avait croupi dans les geôles sibériennes. Les années passèrent, plombées. La pauvreté, l’absence d’avenir firent germer, encore une fois, le rêve d’un ailleurs. Ma tante demanda à son frère qui vivait à Paris de lui obtenir un certificat d’hébergement, document indispensable pour être autorisé à s’extraire du bloc de l’Est. Elle ne voulait pas spécialement s’installer en France, mais transiter par Rome pour rejoindre les États-Unis. Les Américains venaient de marcher sur la Lune et accueillaient à bras ouverts tous ceux dont le désir d’immigration confirmait la supériorité de leur système politique. Le vœu de ma tante se réalisa : après avoir passé quarante jours (!) dans un monastère romain, elle et ses proches partirent pour Los Angeles. Âgée de 94 ans, elle y coule encore des jours relativement heureux. L’Arménie réelle qu’elle a connue n’a plus l’aura de l’Arménie imaginaire dont rêve la diaspora. Les rêves, comme le papier d’Arménie, sentent bon mais se consument. Il est vrai que l’Arménie s’est depuis métamorphosée. Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour dire si l’on y vit couché ou debout.[/access]

Hollande prône le mariage entre entrepreneurs et lycéens

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fleur pellerin hollande ecole

fleur pellerin hollande ecole

Rappelons les faits : le 29 janvier, à l’initiative de Fleur Pellerin, la ministre de l’économie numérique, des PME et de la fin de la lutte des classes, étaient lancées les Assises de l’entrepreneuriat. Ce fut un grand moment de calinothérapie envers le patronat et notamment ces fameux Pigeons autoproclamés dont la « révolte » marqua le début du quinquennat.
Du côté du pouvoir, on avait cédé assez vite à leurs demandes, surtout sur une fiscalité avantageuse pour les plus-values réalisées lors des cessions d’entreprises. Mais, jamais lassé de montrer à quel point il n’est pas socialiste,  le pouvoir a lancé ces Assises de l’entrepreneuriat pour, d’après Fleur Pellerin, « lever les freins à l’émergence d’une véritable culture entrepreneuriale dans notre pays » qui a martialement proclamé : « Attaquons-nous à la solitude de l’entrepreneur et valorisons sa prise de risque ! » Dans une dégustation à l’aveugle, j’aurais plutôt imaginé de tels propos dans la bouche du fringant Geoffroy Roux de Bézieux, un des cinq candidats à la présidence du Medef. On pourra toujours objecter qu’en matière de solitude et de prise de risque, le fait de vivre avec le Smic aujourd’hui ou de se retrouver pris dans la rafle des plans sociaux n’est pas mal non plus. Mais enfin, c’est bien connu, tout ce monde-là ne « crée » pas de richesses, il se contente de travailler pour les produire, quand il a encore la chance de travailler. Ce n’est pourtant pas ce qui nous a choqué le plus. Après tout, comme n’importe quel gouvernement économiquement orthodoxe, le gouvernement dit socialiste pense avec le zèle propre aux nouveaux convertis que la seule façon d’en finir avec le chômage consiste à baisser les charges des entreprises et à flexibiliser le marché du travail,  et ce malgré l’échec évident de ces politiques depuis deux décennies,. Rien de nouveau sous le soleil libéral…
Mais une cerise particulièrement amère est venue couronner le gâteau dans le discours de clôture de ces Assises prononcé par François Hollande lui-même, le 30 avril. Emporté par son enthousiasme, le président de la République a déclaré que l’école devait « stimuler l’esprit d’entreprise. »
Oui, c’est bien connu, l’école est le lieu d’un conservatisme terrifiant et elle n’a jamais su, cette affreuse vieille fille, s’ouvrir sur le monde merveilleux de l’économie de marché. Elle se crispe sur d’absurdes vieilles lunes comme la transmission du savoir, elle continue d’accorder une importance démesurée à des choses aussi improductives  que la littérature, l’histoire, la philosophie. Il paraîtrait même que dans certains établissements particulièrement pervers, on continuerait à enseigner le latin et le grec.  Il n’y en a plus beaucoup, heureusement.
Mais apparemment, c’est encore trop. François Hollande a donc repris à son compte, sans complexe, cette idéologie du renoncement qui veut faire de l’école le lieu où l’on prépare uniquement au monde du travail. L’enseignement professionnel lui-même, toujours d’après le président, ne débouche pas sur des « métiers qui recrutent ». N’importe quel professeur de troisième ou de seconde avec un peu de bouteille pourrait vous dire qu’il en a vu, au cours de sa carrière, de ces élèves orientés vers des « métiers qui recrutaient » et qui n’existent plus aujourd’hui, et qu’il serait plus intelligent de penser à long terme une formation qui n’enferme pas dans une spécialité mais développe des capacités d’adaptation à un monde changeant.
Sur sa lancée, le président a ainsi annoncé que de la sixième à la terminale, il faudrait imaginer des cours où serait enseigné cet « esprit d’entreprise ». Le présupposé idéologique de tels propos prononcés dans de telles circonstances et devant une telle assistance est clair comme de l’eau de roche : « l’esprit d’entreprise » n’existe bien entendu que chez les entrepreneurs, c’est-à-dire les patrons. Tant pis pour ceux qui se démènent dans le secteur associatif et pallient de plus en plus souvent les carences de l’Etat dans des secteurs non rentables comme les crèches, la culture, l’éducation populaire ou la formation des travailleurs sociaux. Ceux-là ne produisent pas de richesses et font rarement de plus-values, donc ils n’ont pas « l’esprit d’entreprise ».
Les patrons n’en demandaient pas tant. Le chef de l’Etat lui-même leur a annoncé, de fait, qu’ils pourraient influencer les contenus des programmes et trouver de la main d’œuvre immédiatement utilisable, formée aux frais du contribuable par ces feignasses de profs qui devraient tous, comme le déclarait il y a quelques mois  Vincent Peillon aux  Échos, « avoir au cours de leur formation un contact avec l’entreprise ». C’est d’ailleurs déjà le cas pour les personnels de direction qui suivent des cours de management depuis que l’on a décidé qu’un lycée ou un collège était une PME comme une autre.
Après le discours présidentiel,  on a pu ainsi lire dans Libération les propos ravis de Philippe Hayat, à la tête du fonds d’investissement Serena, créateur de l’association « 100 000 entrepreneurs ». Il trouve que le cours de maths sera le lieu parfait pour « faire calculer un coût de revient. » On n’est pas certain que ce sera le meilleur moyen pour la France de décrocher de nouvelles médailles Fields mais qu’importe. Pour monsieur Hayat, véritable visionnaire, « L’entrepreneuriat n’est ni de droite ni de gauche et nous devons ouvrir des horizons aux jeunes. C’est le sens de l’histoire. » Rien que ça… On peut ainsi parier que les intervenants extérieurs qui feront connaître à nos « jeunes » le monde merveilleux de l’entreprise ne seront pas souvent des syndicalistes, des médecins ou des inspecteurs du travail.
Face à tous ces modernes, j’ai soudain envie de relire Par amour de l’Art de Régis Debray, vous savez, celui qui fit preuve d’un certain esprit d’entreprise en allant rejoindre jeune homme le Che dans sa guérilla en Bolivie. Dans ce livre où il racontait notamment ses années de lycée, il ose écrire : « Les férus d’ouverture font reproche à l’école d’être « coupée de la vie ». Ils ne croient pas si bien dire, c’est ce qu’elle avait de meilleur. »

*Photo : tonyhall.

Hollande bashing : l’art de cracher dans la soupe (et le gâteau d’anniversaire)

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« Président de conseil général », « capitaine de pédalo », « bricoleur », « dictateur » ou « pépère », les invectives fusent, à droite comme à gauche, pour qualifier celui qui a été mis à l’Elysée il y a un an tout juste.
Certains s’insurgent contre ces critiques à répétition, à l’instar d’Harlem Désir, qui le dit tout net dans Libération : « assez du Hollande bashing, alors qu’il a fallu dénazifier desarkoyser le pays ».
Il est amusant de constater la similitude entre le traitement médiatique du premier anniversaire du hollandisme et celui du sarkozysme. Les unes se répondent en écho, racoleuses et caricaturales, à l’image d’une presse française au pied du mur : serait-on passé d’un anti-sarkozysme primaire à un anti-hollandisme obtus ?
« Putain, 4 ans…ça va mal finir » : s’impatientait Marianne en mai 2008. Plus sobre et moins vulgaire : « Encore 4 ans, comment Hollande s’est autodétruit » : reprend Le Figaro magazine en mai 2013. « Normal ! » titrait Libération il y a un an, « L’homme seul » a-t-elle choisi comme triste Une d’anniversaire.
Alors que Marianne avait osé une couverture des plus agressives contre le candidat Sarkozy il y a tout juste un an : «  La honte de la Ve République », Valeurs Actuelles parle du président Hollande en ces termes choisis : « Il nous fait honte ».
La honte a changé de camp, le combat changé d’âme « et la [meute] en hurlant grandit comme une flamme »[1. On reconnaîtra les vers de Waterloo.].

hollande sarkozy marianne valeurs actuelles

La leçon médiatique de l’anniversaire du hollandisme à l’Elysée est la suivante : ce n’est plus le pouvoir politique qui tient le pouvoir médiatique. On le savait déjà avec Sarkozy, encensé en tant que ministre de l’Intérieur par tous les médias, puis conspué, brûlé dans un autodafé médiatique spectaculaire, malgré la fidélité d’Etienne Mougeotte lorsqu’il présidait aux destinées du Figaro.
Après avoir « placé » leur candidat à la tête de l’opposition, puis soutenu pendant toute la campagne au nom du sacro-saint principe « Sarkozy, dégage », les « chiens de garde » retournent leur veste sans scrupules. Pantin conscient de l’anti-sarkozysme médiatique qui l’a fait élire, Hollande n’est plus a(n)imé par son marionnettiste.
Désormais, c’est le pouvoir journalistique, flanqué du monopole de l’intouchabilité et aidé des spin-doctors, qui fabrique « ses » politiques à coup de story-telling,  puis les mitraille à la faveur d’un populisme vendeur, d’après le principe simple qu’un homme qui gouverne n’est jamais aimé.
Il n’y a guère que dans les pages économiques de la presse française qu’on trouve encore des défenseurs du président, triste sort pour celui qui ne voyait en la finance que son seul ennemi.

Bayonne, les Juifs et le chocolat

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chocolat bayonne judaisme

chocolat bayonne judaisme

À l’occasion des Journées du chocolat, Bayonne rend hommage les 10 et 11 mai aux Juifs qui lui ont apporté la précieuse fève et ont ainsi contribué à la richesse de cette ville. L’écrivain Michèle Kahn est l’invitée de ces Journées. C’est en effet son roman, Cacao, publié en 2002[1. Cacao vient d’être réédité aux éditions Cairn.], qui a fait connaître largement le rôle que « la nation portugaise » avait joué dans l’introduction du chocolat en France. Il a fallu quatre siècles pour en arriver là, mais ainsi va l’histoire des hommes. Il arrive que la réussite suscite malveillance et jalousie.
C’est ce que nous apprend l’expérience des chocolatiers portugais et espagnols débarqués à Bayonne au début du XVIe siècle et auxquels les édiles bayonnais ne firent pas bon accueil. Ces chocolatiers étaient des Juifs originaires d’Espagne, « marranes » ou « nouveaux chrétiens », de sorte qu’à Bayonne, on les appelait « la nation portugaise », « la nation juive », « la Nation » – ou simplement « les étrangers ».
Expulsés d’Espagne par l’Inquisition en 1492, chassés du Portugal quatre ans plus tard sous la pression des Rois Catholiques, certains juifs débarquent à Bordeaux, mais sont contraints d’en repartir. Dommage pour Bordeaux, car parmi ceux qui sont allés s’installer à Bayonne, quelques uns avaient des relations avec Amsterdam et s’adonnaient au commerce des épices et de la fève de cacao. En outre, ils apportaient avec eux un secret qui contribua à la richesse de cette bonne ville : la fabrication du chocolat. Caraque du Venezuela ou maraignon du Brésil, sucre, cannelle et vanille, ou poivre et clous de girofle, un bon chocolat demande de bons produits, de la finesse et un tour de main. Sélectionner les crus, chauffer, broyer, doser, c’est l’art de l’artisan chocolatier, qui doit être doté d’un grand savoir-faire, d’une bonne santé et d’une belle forme physique.
Sous prétexte de préserver la « pureté » de la ville de Bayonne, les Juifs « portugais »  furent soumis à diverses interdictions – interdiction d’être propriétaire d’une maison ou d’une boutique à Bayonne, interdiction d’habiter à l’intérieur des remparts, interdiction de pratiquer le commerce de détail, interdiction d’avoir des domestiques catholiques (mais, semble-t-il, rien sur les apprentis) etc. – les Juifs étaient relégués  sur l’autre rive de l’Adour où ils tenaient le commerce de gros. Cependant, ils allaient confectionner à la demande le chocolat dans la cuisine des bourgeois et chez les épiciers bayonnais, ce breuvage délectable et élégant étant notamment offert lors du passage d’hôtes de marque.
Les chocolatiers juifs contribuaient largement à l’enrichissement général, acquittant outre le tiers des charges et impositions de la ville, les droits de coutume versés au roi et au duc de Gramont, ce dont étaient dispensés les bourgeois de Bayonne[2. Les difficultés de vivre des Juifs de Saint-Esprit les Bayonne au XVIIIe siècle, Pierre Hourmat, Université de Pau.]. Ils ne rechignèrent nullement à enseigner leur savoir-faire aux chocolatiers bayonnais. Comble du cynisme, au lieu de leur en être reconnaissants, ceux-ci se mirent en tête de leur interdire le négoce du chocolat sous des prétextes fallacieux et infamants. Se souciant de la santé  de leur clientèle, ils accusèrent les Juifs d’ « être dans l’habitude de falsifier ce qu’ils vendent » et prétendirent faussement que la fabrication du chocolat leur était interdite « depuis des temps immémoriaux », de même que la vente au détail.
La mauvaise querelle que l’échevinat bayonnais chercha aux chocolatiers juifs de Bayonne aboutit en 1768, grâce au subdélégué Morancin. Les chocolatiers bayonnais avaient décidé en 1761 de s’agréger en corporation et s’étaient dotés de 35 statuts éloquents, dont certains n’avaient pour raison d’être que d’éliminer leurs concurrents : désormais, il fallait être chrétien pour devenir maître chocolatier, et les statuts ne s’embarrassaient pas de faux semblants. Article 1 : « Pour implorer l’assistance divine, il sera  célébré une messe basse tous les premiers dimanches de chaque mois devant la chapelle de saint François […], messe à laquelle tous les maîtres seront tenus d’assister. » Puis l’article II : « Les jours de saint Fabien et de saint Sébastien […] qu’ils choisissent pour patron, il sera célébré […], une messe chantée à laquelle tous les maîtres seront tenus d’assister. » L’article IX précise : « Toute personne n’ayant été reçue maître dans la communauté ne pourra tenir boutique ni ouvroir pour y faire du chocolat, non plus qu’en faire secrètement… » Ce que confirmait l’article suivant : « Aucune personne n’ayant été reçue maître dans la communauté ne pourra se rendre chez les particuliers pour y composer du chocolat. »
Quant au tri entre les bons postulants et les mauvais, il était clairement explicité par l’article XVII : pour appartenir au corps de maîtrise, il fallait fournir un certificat « d’appartenance à la religion catholique apostolique et romaine  délivré par le curé de sa paroisse. » Avec cela, le sort des chocolatiers juifs du bourg de Saint-Esprit était scellé.
Le Corps de Ville s’empressa d’homologuer ces statuts, imité par le Parlement de Bordeaux. Privés de leurs outils et de leurs denrées, les chocolatiers « portugais » ne s’avouèrent pas vaincus. Les échevins commerçants n’étaient-ils pas juges et parties dans l’affaire ? Ils s’adressèrent à l’intendant d’Auch, qui remit le dossier entre les mains de M. Moracin, subdélégué à Bayonne. Celui-ci nota en 1766 que chocolatier « est un métier nouveau. La ville les admit en jurande [corporation] en 1761 et leur a donné des statuts que le parlement a confirmés ; [ils] ont des procès avec les Juifs qui faisaient autrefois seuls le chocolat à Bayonne. Comme ce métier ne porte pas sur une nécessité de la vie, il paraît que sa création fait multiplier assez inutilement les exclusions. Je serai d’avis de le supprimer. »
S’affirmant « régnicoles et fidèles sujets du Roi », les chocolatiers juifs en profitèrent pour demander, outre le droit d’exercer le commerce de détail, celui de s’établir à Bayonne, comme leurs coreligionnaires de Bordeaux et d’ailleurs. Cela leur fut accordé en 1768, sans doute au grand dam du clergé. Vingt ans plus tard, la Révolution française accordait enfin aux Juifs les mêmes droits qu’aux Français.

Bayonne, Journées du chocolat, 10-11 mai.

*Photo : Aldo van Zeeland.

Fillon vote Fillon

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francois fillon sarkozy fillon

francois fillon sarkozy fillon

François Fillon sera-t-il un jour président de la République ? En tout cas, lui semble croire en son étoile. Alors que les Français profitaient de deux jours de vacances, l’ancien premier ministre a trouvé deux directeurs de campagne pour lancer sa candidature à la prochaine échéance présidentielle. Franz-Olivier Giesbert, directeur du Point et réalisateur d’un documentaire sur le quinquennat Sarkozy, et l’empereur du Japon Akihito s’y sont prêtés de bonne grâce. Le premier adore le côté Raymond Barre de Fillon. Pour FOG, un type qui déclare la France en faillite ne peut pas être foncièrement mauvais. Le patron du Point et le député de Paris partagent un goût prononcé pour le modèle allemand et on ne serait pas étonné outre mesure qu’ils se prononcent de concert pour l’organisation d’une fête de la bière à Paris chaque mois d’octobre. Quant à l’empereur nippon, dont le pays regrette sans doute son grand ami Jacques Chirac, nul doute qu’il préfère Fillon, admirateur du Japon, à Nicolas Sarkozy. L’empire du Soleil Levant n’a pas oublié les propos du candidat Sarkozy dans un avion, où il fustigeait les « obèses gominés », pour se moquer de la passion sumotorie de Jacques Chirac. Il a donc décidé de décorer l’ex-premier ministre de la plus haute distinction japonaise, le cordon de l’Ordre du Soleil Levant.
Mercredi soir, dans le documentaire réalisé par Giesbert, Fillon évoque donc ses différences avec celui qui l’avait nommé à Matignon. Il reprend à son compte le sobriquet dont Philippe de Villiers affublait jadis Nicolas Sarkozy : « Lapin Duracell ». Même si le contexte qui lui fait lâcher ce propos n’est pas inamical, cette référence ne doit pas combler le léporidé électrisé en question. Il évoque aussi l’épisode de l’été 2007 lorsqu’il se désigna « à la tête d’un Etat en faillite », ce qui lui valut, confesse-t-il, de proposer trois fois sa démission en autant d’entretiens téléphoniques orageux avec le chef de l’Etat, le vrai. Il explique, enfin, sa différence majeure avec Nicolas Sarkozy, qui concerne la nature du Front National. L’ancien président ne verrait dans le parti mariniste qu’un adversaire qui fait perdre l’UMP ; lui y décèle un adversaire à l’idéologie néfaste. Cynisme chez l’autre, éthique chez lui. Or, justement, situer là le point de clivage essentiel entre lui et son concurrent principal pour l’investiture UMP en 2017 met le FN au centre du jeu. Cela n’est guère adroit et il n’est pas certain que le contexte politique lui donne raison. Nous ne sommes plus en 1998 ni en 2002. La porosité entre l’électorat frontiste et celui de l’UMP est aujourd’hui telle que certains décrivent même leur fusion. Insister sur cette différence, c’est à coup sûr donner des armes à Nicolas Sarkozy, qu’on imagine sourire bien davantage devant cette bourde qu’à l’évocation du lapin Duracell.
Jeudi matin, après avoir été décoré par l’empereur japonais, il a passé la deuxième couche. Lors d’une discussion informelle avec quatre journalistes, il a affirmé son intention d’être candidat  «  quoi qu’il arrive » à la prochaine présidentielle. Tempête matinale sur les chaînes d’info : Fillon est-il candidat « quoi qu’il arrive » directement à la présidentielle ou en passant par la primaire dont il vient de négocier les termes avec Jean-François Copé ? L’ancien hôte de Matignon a dû rapidement préciser sa pensée. Il s’est exécuté par un tweet tellement précipité qu’il compte même une faute d’orthographe. « Il n’y a rien de nouveau », donc. François Fillon est donc comme Xavier Bertrand candidat « quoi qu’il arrive » à une primaire partisane dont on doute, à voir l’engouement autour de celle qui doit désigner NKM à l’investiture pour la mairie de Paris, qu’elle mobilise autant les électeurs de l’UMP que ceux du PS, beaucoup plus « participatifs », à l’automne 2011. Certes, François Fillon jouit d’une bonne cote d’avenir dans les enquêtes d’opinion. Certes, les électeurs de l’UMP ont compris qu’il avait été victime d’un putsch du tandem Copé-Cocoe en novembre dernier. Mais il est apparu comme un bagarreur médiocre, au contraire de son adversaire. Et face à Nicolas Sarkozy, primaire ou pas, ce serait une autre paire de manches. N’assisterions-nous pas à un mauvais remake des bras de fer Mitterrand-Rocard ? Tiens, Rocard ! En voilà un qu’on disait volontiers velléitaire et qui a été, lui aussi, un candidat « quoi qu’il arrive » ou candidat « virtuel ». Du reste, Nicolas Sarkozy, qui a laissé fuité qu’il considérait Fillon comme un « loser », se place davantage dans ce type de confrontation. Fillon balaye cette hypothèse, expliquant qu’il est, lui, dans le jeu politique, et doute publiquement de la capacité de l’ancien président d’y revenir. La guerre des deux a commencé. Le prochain épisode devrait avoir lieu à l’automne avec la nouvelle élection à la présidence de l’UMP. Fillon affrontera-t-il directement Copé, lequel sera soutenu plus explicitement par Nicolas Sarkozy ? Ou enverra-t-il au feu son lieutenant Laurent Wauquiez ? Une chose est sûre, il y aura encore du sang sur les murs. À moins qu’il ne finisse par se mettre d’accord avec Copé pour annuler ce rendez-vous. Ce serait un nouveau symptôme du syndrome « Courage, Fillon » que moquent ses détracteurs. Si nous étions parmi ses proches, nous le mettrions en garde contre cette lâche tentation. Quitte à ce qu’il y ait du sang sur les murs, autant que ce soit celui d’un autre qui gicle en septembre 2013 plutôt que le sien en 2016. À bon entendeur…

*Photo : TSR.

Arménie : Trois mille ans de solitude

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armenie urss mahe

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À en juger par la profusion de livres qui lui sont consacrés, l’Arménie est presque un mythe, un peu comme l’Eldorado ou l’Atlantide. Une sorte d’abstraction mais d’abstraction vivante, charnelle : un coin de terre, là-bas, quelque part au coeur du Caucase, ces contrées montagneuses qu’Alexandre Dumas a parcourues du 2 octobre 1858 au 13 février 1859, et qu’il a présentées comme le berceau du monde. « C’est en Arménie qu’était situé le paradis terrestre. C’est en Arménie que prenaient leurs sources les quatre fleuves primitifs qui arrosaient la terre. C’est sur la plus haute montagne de l’Arménie que s’est arrêtée l’Arche. C’est en Arménie que s’est repeuplé le monde détruit. C’est en Arménie, enfin, que Noé, le patron des buveurs de tous les pays, a planté la vigne et essayé la puissance du vin. »
Curieusement, les premières pages de l’ouvrage d’Annie et Jean-Pierre Mahé donnent au lecteur cette impression d’explorer une chimère. Dans les chapitres se rapportant aux époques anciennes et, grosso modo, jusqu’au XVIe siècle, ces deux spécialistes des langues et des civilisations orientales racontent tant de choses qu’ignore en général le commun des mortels que le lecteur doit lutter pour ne pas être emporté dans une dimension parallèle par cette profusion d’informations.[access capability= »lire_inedits »]
Une Arménie trois fois millénaire qui n’est jamais tout à fait l’Arménie géographique, territoire en perpétuel démembrement, parfois souveraine et souvent soumise, sans cesse envahie par des puissances étrangères et passant, d’ordinaire pour son plus grand malheur, d’une domination à l’autre.
Des Arméniens christianisés depuis le IVe siècle, à tout moment ballottés d’un endroit à l’autre de l’Asie mineure, qui sont d’extraordinaires bâtisseurs d’églises et de monastères partout où ils s’établissent, dans les Balkans, en Italie, en Russie, en Géorgie, en Égypte, en Syrie, en Perse ou même en Inde, où la diaspora connaît ses prémices dès l’An Mil.
Soucieux avant tout de faits, dates et chiffres, s’appuyant toujours sur des textes irréfutables, Jean-Pierre et Annie Mahé relatent en véritables historiens l’extermination des Arméniens perpétrée sous le gouvernement des Jeunes Turcs durant la Grande Guerre. Rédigé en janvier 1915 par cinq dirigeants du parti positiviste ottoman Ittihad, un Document relatif à l’organisation des massacres d’Arméniens par le Comité Union et Progrès fait froid dans le dos. Il énonce dix commandements terribles,  parmi lesquels « la mise à mort de tous les hommes au-dessous de 50 ans, des prêtres et des instituteurs », « la déportation des familles de ceux qui échapperaient au massacre » ou encore « l’extermination des Arméniens de l’armée ». Des atrocités qui font au moins 1 300 000 victimes et, selon les auteurs, « n’échappent pas à l’attention de nombreux étrangers missionnaires, agents consulaires et diplomatiques -, qui multiplient les lettres et les rapports », puisque, dès « le 24 mai 1915, les nations de l’Entente somment la Sublime Porte d’y mettre un terme ».
Les auteurs donnent du poids à l’hypothèse de complicités allemandes dans l’extermination. Ils rappellent notamment le propos du chef d’état-major allemand auprès des autorités ottomanes : « L’Arménien est comme le Juif, un parasite égaré hors des frontières de sa patrie et suçant la moelle du peuple qui l’accueille. » Ce qui est sûr, c’est que l’empereur Guillaume II, informé de ces atrocités de 1915, non seulement ne fait rien pour les arrêter, mais institue de surcroît très vite « une censure de la presse allemande interdisant de divulguer toute information sur le sujet ». Après l’Armistice, le gouvernement ottoman est pourtant contraint de reconnaître l’extermination de 800 000 Arméniens, sans compter tous les conscrits assassinés sur ordre pendant la guerre.
Ces dernières années, une autre question a soulevé d’intenses discussions : la soviétisation de l’Arménie, de 1920 à 1991, a-t-elle été un échec ou une réussite ? Pour Annie et Jean-Pierre Mahé, il convient de rendre justice à la puissance communiste, en dépit de « tous ces champs de ruines et de ferrailles laissés à l’abandon » : « Le principal bénéfice que l’Arménie ait tiré de la soviétisation est éducatif, scientifique et culturel, écrivent-ils. On se gardera d’oublier tout le reste (notamment la construction des villes et certains équipements toujours en service), mais on ne saurait souligner assez vigoureusement que l’acquis intellectuel est le plus profond et le plus durable. En moins d’un siècle, un État de tradition rurale, tout juste doté d’un séminaire patriarcal, est devenu un foyer de science, d’art et de lettres. Pour la première fois dans l’histoire de l’Arménie, la culture a cessé d’être le domaine réservé des élites pour devenir l’affaire de tous. Le sentiment national s’en est trouvé grandi, affiné, renforcé. C’est un potentiel qui demeure pour l’avenir, quelle que soit l’ampleur de la crise présente. » Trois millénaires de crises, finalement. Et si le fil conducteur de l’étonnant destin de l’Arménie était cette capacité inouïe à toutes les affronter et à, chaque fois, les surmonter ?[/access]

Histoire de l’Arménie des origines à nos jours, Annie et Jean-Pierre Mahé, Perrin, 2012.

*Photo : Le voyage en Arménie.

« Achat Or » : vivre sans mémoire

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L’argent n’a pas d’odeur. L’or n’a pas de forme : l’or se coule, l’or se fond. De dur, il devient liquide. Ce métal, on peut le dire « précieux » : on le croit résistant, à la morsure du temps comme du chercheur d’or. Mais l’or ne résiste pas au feu de notre appétit : il n’accueille aucune gravure qui ne puisse s’effacer, aucun contour qui ne puisse à nouveau s’amollir, s’arrondir, puis disparaître.
C’est parce qu’ils n’ont pas de mémoire que l’argent et l’or n’ont ni odeur ni forme. Pas d’odeur : cent euros gagnés honnêtement ou sur la misère d’un autre homme, c’est et ce sera toujours cent euros. Ainsi la paix obtenue par le Commerce, tant vantée par les libéraux, l’est aussi sur l’aveuglement volontaire et la mémoire courte des marchands et des acheteurs. Pas de forme non plus : l’or, en nos temps de crise, se vend aux dépens de sa forme symbolique, pour céder à la facilité d’un gain rapidement acquis, prestement dépensé.
Ainsi fleurissent partout en France et en Europe ces vitrines qui annoncent, en grosses lettres noires sur fond jaune : « Achat Or ». La laideur de telles devantures, toute proche du sex-shop ou de l’antique vidéoclub, devrait à elle seule nous avertir que c’est son âme, d’abord, que l’on y vend. L’âme de son passé, de sa culture, de son histoire. Contre le vieux bijou de cette arrière-tante, contre ces médailles de baptême ou de la Vierge, contre cette alliance d’une promesse finalement rompue : contre toutes ces breloques du passé, un peu d’argent, cash.
On le voit : ce que suppose le succès de ces boutiques n’est rien moins que l’amnésie dont est frappé notre temps. Le symbolique ne peut pas résister à l’empire de l’argent, à la transformation de toute chose en marchandise. Tout sera un jour vendu : mais pour cela, il faut tout fluidifier, le Marché, l’emploi, les relations humaines… Pour cela, il faut casser ce qui résiste à l’universelle flexibilité, partout requise : la mémoire, le symbolique, l’héritage. Dans le monde de Mammon, les ruptures doivent devenir la règle : ruptures entre générations (les bijoux hérités de ma grand-tante sont sitôt refourgués), entre les anciens et les nouveaux (les médailles religieuses ne racontent plus rien), ruptures au sein même de la structure sociale fondamentale : le couple qui, une fois cassé, peut encore s’offrir un modeste pactole.
Tout sera fondu : rendu à sa virginité originelle, sans trace ni histoire. Tout sera confondu : non pas au sens eschatologique où le Mal sera révélé et vaincu, mais au sens postmoderne de la grande confusion. Fusion des objets symboliques, des instances structurantes et confusion des genres : l’homme et la femme coulés dans le moule, informe, du « gender ».
Non, le monde ne s’uniformise pas. Il perd toute forme, toute consistance. Il ressemble à cet or aujourd’hui adoré mais qui, jadis, était prétexte à plus grand que lui : matière d’une forme éminente, du Calice, de la médaille, de la lettre enluminée, de l’alliance scellée.
Nul ne peut servir deux maîtres à la fois : voilà ce qu’il en coûte d’avoir choisi le nôtre.

Nous irons tous au paradis fiscal

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fraude fiscale impots
laffer-croissance-impots

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Cher Monsieur le fiscalisateur,
Je viens de recevoir il y a quelques jours ma déclaration d’impôts préremplie et je me demandais à cette occasion si nous pouvions trouver un petit arrangement, entre nous, comme ça, en toute discrétion. En effet, j’ai appris dans le journal quelques temps auparavant que le grand timonier de l’économie, M. Moscovici, avait décidé de prélever dix milliards supplémentaires dans le portefeuille des Français, après avoir ponctionné vingt-quatre milliards en 2013 et vingt milliards en 2012. Loin de moi l’idée de ne pas vouloir vous donner un coup de main afin de continuer à financer les émoluments de nos trente-huit ministres ou les voyages de notre président et de sa petite amie à New-York, qui a fait de gros efforts cette fois j’en suis conscient pour faire un peu moins de shopping, mais bon je risque de ne plus avoir assez de monnaie pour le parcmètre.
C’est pourquoi, à l’instant de m’acquitter de mon devoir de citoyen et de mon obole annuelle, je me demandais si nous ne pourrions pas convenir d’un petit arrangement pour une fois, un peu comme M. Cahuzac par exemple, avec son compte en Suisse à géométrie variable, ou M. Guéant et ses tableaux vendus à la sauvette. Je sais bien évidemment que je ne peux pas demander à bénéficier d’un traitement de faveur par rapport aux autres Français et que si tout le monde faisait comme moi vous n’en sortiriez plus mais je me disais, en regardant ma feuille d’impôt, allez cette année pourquoi pas moi ? On pourrait peut-être s’arranger discrètement pour m’en mettre un peu de côté aussi et je saurais rester discret. Au besoin, si je me fais pincer, je pourrais toujours faire semblant de démissionner ou alors prétendre comme un gros blaireau que j’ai refourgué une croûte à prix d’or sur e-bay. Après tout, comme on le voit tous les jours, plus c’est gros, plus ça passe et le ciel ne nous tombe pas sur la tête pour autant.
D’ailleurs, si vraiment l’opinion est trop choquée, je pourrais réellement envisager d’abandonner la vie politique et mon travail afin de tirer de manière responsable les conséquences de mes actes et aller profiter de mes rentes quelque part dans un camping entre Berck-Plage et Hazebrouck, à l’abri des médias et de l’effervescence. Moi vous savez, je suis un peu comme Claude et Jérôme, de toute façon je ne sers pas à grand-chose. La plupart du temps moi aussi je n’en fous pas une rame et je brasse surtout beaucoup d’air en déclarant à qui veut l’entendre que j’ai un bilan du tonnerre et que sans moi la boîte se casserait la gueule. Je suis sûr que mes collègues seront ravis de me voir décamper et ne m’en voudront même pas d’avoir détourné quelques millions. Avec Jérôme et Claude, on se tirerait en camping-car et on irait se bronzer la couenne dans un paradis fiscal les pieds dans la flotte et pas trop loin d’une supérette. On jouerait à la pétanque, on boirait des pastis et on ferait des chèques en blanc au supermarché pour racheter de l’Alsabrau qu’on mettrait au frais dans la glacière. On parlerait des tableaux de Claude et de la femme à Jérôme, on se taperait sur le bide. On irait pisser dans la mer en chantant « quand est prolétaire et qu’on a pas de pognon, on va pisser dans l’eau et ça nous fait des ronds! » On serait bien quoi.
Et il y aurait même une place pour vous M. le fiscalisateur, parce que si vous me filez un petit coup de pouce et qu’on arrive à s’arranger, je serais solidaire, y-a pas de raison, je vous mettrais quelques biftons de côté et on filerait à l’anglaise au camping des flots bleus. Parce qu’au fond, vous M. le fiscalisateur, Jéjé, Cloclo et moi on est pareils tous les quatre, on est des rusés, des filous, on a compris la musique. On est des renards.
J’espère que nous aurons réussi à nous comprendre sur ce coup-là et en vous adressant, M. le fiscalisateur, mes salutations les plus peinardes, je vous la souhaite bien bonne.

Arménie : au-delà du génocide

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armenie mahe genocide

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L’histoire de l’Arménie ne s’est pas, heureusement, arrêtée avec le génocide de 1915. Mais elle n’a pas non plus commencé avec lui. La somme publiée par Annie et Jean-Pierre Mahé explore le long passé, souvent tourmenté, de ce peuple, et explique comment une identité et une culture qui n’ont jamais vraiment coïncidé avec un territoire, mais qu’une très antique diaspora a façonnées, ont survécu à travers les siècles. Reste le trou noir, l’épreuve de la mort de masse, dont un noyau dur résiste à la compréhension. En effet, si le pays de l’Arche a connu toutes les invasions depuis l’Antiquité, il a aussi été, en 1915, le laboratoire de l’entreprise génocidaire moderne. Cette qualification, admise par la plupart des historiens, a reçu la sanctification de la loi française en 2001 et 2012.
Cette ingérence politique dans la recherche historique a provoqué la mobilisation de nombreux historiens, rassemblés par Pierre Nora sous l’étendard « Liberté pour l’Histoire ». Les entretiens que nous ont accordés Jean-Pierre Mahé et Pierre Nora explicitent les termes de la polémique, à défaut de la trancher. Qualifier ou non de « génocide » les atrocités subies par les Arméniens en Turquie revient, en effet, à poser la question lancinante des lois mémorielles. Pour Jean-Pierre Mahé, la loi reste la moins mauvaise des solutions pour lutter contre le négationnisme d’État turc. Tout en condamnant cette politique du déni, Pierre Nora redoute que les chercheurs subissent les conséquences de textes adoptés pour satisfaire des clientèles électorales. Que l’on penche pour l’un ou l’autre, on conviendra que la question arménienne dépasse largement l’Arménie.

Propos recueillis par Gil Mihaely et Jérome Leroy

Causeur. Raconter l’histoire de l’Arménie, c’est, selon vous, vouloir « saisir l’insaisissable ». Si l’identité arménienne a montré un tel instinct de survie dans l’Histoire, elle doit avoir de solides fondations…
Jean-Pierre Mahé. C’est exact. Dès les Ve et VIe siècles, les deux éléments constitutifs d’une identité spécifique, la religion et la langue, sont là. La langue est connue par son écriture, apparue dès le Ve siècle. On a longtemps cru que c’était une langue iranienne. On sait, depuis une trentaine d’années, qu’elle appartient, avec le grec et l’albanais, à la branche balkanique de l’indo-européen. Les Arméniens sont un peuple occidental qui est allé très loin en Orient pour s’enraciner dans le Caucase et en Asie mineure et se retrouver à la limite de deux civilisations, la Méditerranée et l’océan Indien.
Si les Arméniens ont une langue spécifique, ils partagent leur religion avec pas mal d’autres peuples
Oui, mais ils ont très rapidement développé leur manière propre d’être chrétiens ! Leur conversion officielle date du IVe siècle, peu avant celle de Constantin, mais les régions méridionales du pays avaient été pénétrées par le christianisme dès le IIe siècle. Au VIe siècle, ils prennent leurs distances avec l’empereur byzantin Justinien, qui voulait obliger toutes les ethnies de l’Empire à célébrer la liturgie en grec. Ils arrivent à imposer le culte dans leur langue vernaculaire.
Quels sont, à cette époque, les contours politiques et géographiques de l’Arménie ?
À l’origine, c’est un pays fragmenté et divisé en cantons, un peu à la façon suisse, qui correspondent chacun à une vallée soumise à la famille possédant la terre. Pour mieux se défendre, ces familles se fédèrent jusqu’à former, petit à petit, une entité gouvernée par un roi, primus inter pares qui n’a même pas le droit de choisir les grands officiers du royaume.[access capability= »lire_inedits »]
Quelles sont, pour l’Arménie, les conséquences de l’arrivée des Arabes musulmans  au VIIIe siècle ?
Les Arméniens ont d’abord vu cette avancée arabe comme une chance parce qu’elle les débarrassait de deux encombrants voisins, les Perses et les Byzantins. C’est alors que l’Arménie perse devient tout à fait indépendante. Les Arabes sont donc célébrés pour avoir aidé à réunifier le pays, et les Arméniens signent de bonne grâce un pacte de protection avec eux. Pendant un siècle, ils auront d’ailleurs le droit de pratiquer leur religion comme ils l’entendent. Mais cela ne dure pas.
Pourquoi ?
Si les Arabes se sont montrés cléments dans les premiers temps de leur installation, c’est parce que pour eux, le Caucase était une barrière culturelle : au sud la civilisation, au nord les barbares des steppes. Les Arméniens sont les gardiens de ces portes. Mais en 740-750, les Arabes franchissent le Caucase, pénètrent en Asie centrale et prennent Samarkand : à partir de là, ils n’ont plus besoin des Arméniens et leur politique se renverse. De protectorat, l’Arménie devient une terre de colonisation.
Parvient-elle cependant à survivre politiquement ?
Les princes arméniens réussirent tant bien que mal à sauvegarder une autonomie locale, qui sera respectée par les envahisseurs mongols arrivés au XIIIe siècle. Mais aux XIVe et XVe siècles surviennent les vagues turcomanes, et la conquête ottomane du siècle suivant aboutit à la confiscation des terres arméniennes. Dès lors, les élites locales, forcées de quitter leurs domaines, se « délocalisent » dans l’Empire ottoman, l’Iran safavide et l’Inde. C’est le début de la diaspora arménienne.
Peut-on parler de deux « arménités », celle de l’Arménie – surtout rurale – et celle de la diaspora, plutôt urbaine et composée de marchands et d’artisans ?     
Oui, à condition de nuancer : tous les Arméniens de la diaspora n’occupent pas des positions sociales élevées. À Constantinople, par exemple, les nouveaux arrivants sont portefaix et l’on trouve aussi bien, dans la population arménienne, de modestes artisans que des financiers amis du sultan.
Pour l’Ottoman du XIXe siècle, l’image de l’Arménien n’est pas encore celle d’un peuple à éliminer…
Au début du XIXe siècle, l’Arménien étant considéré comme un infidèle, on pouvait l’insulter, lui jeter quelques pierres, mais cela n’allait pas plus loin : on savait qu’il appartenait à une nation privée d’existence politique qui n’était plus une menace. Pour les Ottomans, comme pour l’ensemble du monde islamique, l’Arménien est encore le négociant caravanier qui parcourt l’Asie. Et pour un voyageur occidental désirant cacher les vrais motifs de sa présence, s’habiller en « Arménien » est un sauf-conduit, comme un passeport non officiel !
À quel moment devient-il une menace ?
Au XIXe siècle, quand l’Empire ottoman perd la Grèce, l’Égypte, toutes ses possessions d’Afrique du Nord, et encore la Roumanie et la Bulgarie. L’indépendance de ces dernières est acquise par le traité de Berlin de 1878, qui exigeait en outre des réformes dans les « provinces habitées par les Arméniens ». Les partis politiques arméniens, qui se forment vers 1885-1890, espèrent alors obtenir une large autonomie, voire l’indépendance. C’est donc l’Anatolie, le cœur même de l’Empire pour les Turcs, qui est menacée. Incapables d’envisager la moindre perte territoriale supplémentaire, ils commencent par terroriser les campagnes arméniennes, tout en y implantant des réfugiés musulmans des Balkans ou du Caucase.
Mais les Jeunes Turcs n’étaient-ils pas de lointains héritiers du « Printemps des peuples » et du mouvement des nationalités ?
La révolution des Jeunes Turcs de 1908 laisse espérer, un moment, la réconciliation de toutes les nationalités de l’Empire autour d’un projet de démocratie multiethnique. Mais la majorité turco-musulmane, hostile à l’émancipation des « infidèles », provoque les massacres d’Adana en 1909. Ensuite, les guerres balkaniques de 1912-1913 exacerbent encore les tensions : alors que les Occidentaux envoient des inspecteurs en Anatolie pour exiger la mise en œuvre des réformes dans les vilayets orientaux, le gouvernement jeune-turc voit dans l’entrée en guerre l’occasion de s’y soustraire et de réparer l’ « erreur » des ancêtres, qui avaient négligé d’exterminer toute population refusant de se convertir à l’islam. À ce contexte, il faut ajouter aussi l’influence allemande…
Quel rôle a joué l’Empire allemand dans cette affaire ?
Les relations se resserrent sous Guillaume II et le sultan Abdül Hamid, à la fin du XIXe siècle. C’est alors que le Kaiser place des conseillers auprès du gouvernement de la Sublime Porte. Par ce biais, les thèses allemandes, alors émergentes, sur la « guerre totale » et l’« espace vital » commencent à circuler : en dix à quinze ans, l’idée d’une élimination planifiée des populations mûrit.
Vous citez cette phrase d’un officier allemand attaché au quartier général ottoman : « L’Arménien est comme le Juif, un parasite égaré hors des frontières de sa patrie, et suçant la moelle de celui qui l’accueille. »
Elle a été prononcée par le général Fritz Bronsart von Schellendorf, qui préconisa l’élimination systématique des conscrits arméniens après la cuisante défaite ottomane devant les troupes russes à la bataille de Sarikamich, en janvier 1915. Mais certains responsables allemands, comme le général Liman von Sanders, eurent aussi le courage de protéger les populations arméniennes.
La suite est, hélas, connue : les grands massacres de 1915-1916. Avez-vous une hésitation quant à la qualification de « génocide » ? 
Aucune ! Il s’agit bien d’un génocide. Certes, cela pose un problème terminologique puisque ni le mot ni le concept juridique n’existaient avant l’adoption de la Convention de l’ONU du 9 décembre 1948 qui forgea le terme pour définir la Shoah. Mais déjà, en 1915, les Alliés, qui avaient connaissance de l’extermination des Arméniens, avaient dénoncé un « crime de la Turquie contre l’humanité ». La conscience de la nouveauté de la chose a préexisté au mot. Du reste, plus tard, l’homme à qui l’on doit ce mot, Raphaël Lemkin, se réfèrera plusieurs fois au « génocide arménien ».
Dans la tragédie arménienne, quels sont les éléments qui caractérisent un génocide ?
Le premier, c’est la planification. On en a pris la pleine mesure récemment, dans les années 1990, lorsqu’on a redécouvert des cartes indiquant, région par région, la composition ethnique de la population souhaitée par le pouvoir. Il est clair que les Turcs voulaient créer un équilibre ethnique favorable, c’est-à-dire éliminer les Arméniens là où leur poids démographique était trop important. Un tout petit nombre d’Arméniens, déportés dans les régions majoritairement arabophones, avait néanmoins le droit de survivre.
Donc, si on essaie, l’espace d’un instant, d’entrer dans la logique turque, l’objectif n’était pas l’extermination en tant que telle, mais le changement d’équilibre démographique. Quels sont les autres éléments étayant l’appellation « génocide » ?
Je citerai, par exemple, la politique de « Milli İktisat », que l’on peut traduire par « économie nationale ». Au début du XXe siècle, les dirigeants turcs constatent que la modernisation des infrastructures de l’Empire est essentiellement le fait des populations juives, grecques, arméniennes et chaldéennes. Pour reprendre le contrôle de leur économie, ils déportent les Arméniens et adoptent une loi qui stipule que les biens « abandonnés » seront vendus aux enchères à des Turcs. C’est un bon moyen de « turquiser » l’économie en profondeur, non seulement en spoliant les Arméniens, mais surtout en faisant émerger une nouvelle élite économique nationale.
Insistons : les Turcs avaient-ils pour objectif la disparition des Arméniens en tant que peuple pour des raisons « théologico-raciales », ou s’est-il agi d’une politique certes monstrueuse, mais menée sous la pression des circonstances et de considérations locales ?
Pour les dirigeants jeunes-turcs, tout Arménien était considéré comme un ennemi, mais ils n’avaient pas d’idéologie raciste au sens scientifique. Ils n’envisageaient pas de tuer les Arméniens en dehors des frontières ottomanes. En revanche, les Arméniens vivant dans l’Empire ottoman, qui embrassait alors tout le Proche-Orient, ont été massacrés systématiquement.
Comme vous l’avez rappelé, des Arméniens ont été massacrés par des Ottomans bien avant 1915. Quelle est la différence entre ces événements et ceux de la Première Guerre mondiale ? 
La différence tient à la mutation d’une pratique « archaïque » des massacres ottomans en une forme nouvelle, qu’on a d’abord appelée « tentative d’extermination de tous les Arméniens », avant de parler de « génocide ». Jusqu’au XXe siècle, les sultans estimaient que, lorsqu’un groupe ethnique ou religieux se révoltait, il fallait le punir de manière exemplaire. On massacrait donc des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes et on érigeait des pyramides de têtes ! Mais il s’agissait de terroriser ces groupes, et non de les éliminer, afin qu’ils continuent à travailler et à payer des impôts.
Même en ce qui concerne les massacres de masse qui ont eu lieu entre 1894 et 1896 ?

Je considère, d’après les travaux historiques les plus récents, que les massacres de 1894-1896, qui ont fait 300 000 morts, ainsi que les massacres de l’Adana, qui en ont fait 30 000, ont été les dernières tueries « traditionnelles » de l’Empire ottoman.
En tant qu’historien, que pensez-vous des lois mémorielles, qui confèrent au politique le droit de dire la vérité historique ?
Le législateur a le droit et le devoir de préserver la paix civile en édictant des lois pour protéger les descendants des victimes. Mais pour l’historien, c’est toujours une défaite que d’avoir recours à des mesures d’autorité. Les seuls arguments valables devraient être historiques, et non législatifs. Voilà ma position de principe. Ensuite, il y a la réalité : aujourd’hui, en Turquie les gens défendant la thèse du génocide encourent de très graves ennuis.
Mais nous sommes en France…
Justement ! Si on veut que les choses changent, la communauté internationale doit être très vigilante et dénoncer sans relâche les entorses à la liberté d’expression en Turquie. Sinon les Turcs ne changeront jamais de regard sur leur histoire ![/access]

Histoire de l’Arménie des origines à nos jours, Annie et Jean-Pierre Mahé, Perrin, 2012
* Photo: Sharnik