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Amnistie : Technique du coup d’éponge

aministie hollande ps

 L’étonnant dialogue de sourds, qui persiste dans notre pays depuis maintenant un an, est dû à plusieurs facteurs. Le malentendu du 6 mai 2012 sur la fausse victoire de la gauche nourrit chez ses représentants une arrogance assez inadaptée à la réalité, et qui exaspère le camp d’en face. La culture terranovienne incontestablement hégémonique, avec parfois quelques nuances, dans les grands médias audiovisuels, provoque des réactions de rejet qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Et puis il y a aussi une façon de faire de la politique qui consiste à multiplier les coups pour faire plaisir à son camp, avec souvent une absence totale de sérieux. Comme le mot d’ordre de la « VIe République » et la proposition de loi sur « l’amnistie sociale » qui relèvent de la même méthode. Objectif ? Donner quelques gages à un électorat  qui rumine sa déception et risque de se démobiliser aux prochaines échéances électorales. Pour les socialistes, faire croire qu’une partie d’entre eux est encore de gauche. Pour le Parti de gauche, qu’il sert à quelque chose, au moins sur le plan des mesures symboliques. Pour le Parti communiste, qu’il respecte ses traditions, en réactivant le vieux débat sur la violence sociale subie par les couches populaires qui rendrait légitimes les débordements violents des mouvements sociaux. Et tant mieux si c’est  «clivant » ,comme on dit aujourd’hui. Malheureusement, et oserait-on dire comme d’habitude, tout ceci est fait avec un manque total de sérieux mélangeant désinvolture et ignorance. Et aboutit au résultat prévisible : levée de boucliers et reculade des socialistes.
N’aurait-il pas mieux valu commencer par réfléchir au sens du mot « amnistie » avant le dépôt de la proposition de loi ? Cela aurait permis de constater que ce n’était pas la bonne méthode, aurait évité de galvauder un terme et de déconsidérer ainsi un acte pourtant politiquement, socialement et historiquement indispensable.
Qu’est-ce que l’amnistie ?
D’abord, ne pas la confondre avec ce qu’elle n’est pas. L’amnistie n’est pas la grâce. L’amnistie n’est pas le pardon. L’amnistie n’est pas l’impunité.
Pour essayer de la cerner, repartons de la très belle phrase de Paul Ricoeur[1. Paul Ricoeur, La mémoire, l’Histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, page 651.] : « Le philosophe se gardera de condamner les successives amnisties dont la République française en particulier fait grande consommation, mais il en soulignera le caractère simplement utilitaire, thérapeutique. Et il écoutera la voix de l’inoublieuse mémoire, exclue du champ du pouvoir par l’oublieuse mémoire liée à la Refondation prosaïque du politique. À ce prix, la mince cloison qui sépare l’amnistie de l’amnésie peut être préservée. »
Tout d’abord, réglons le compte de l’ânerie proférée par Laurence Parisot pour s’opposer à l’amnistie sociale : « La logique de l’amnistie est héritée de la monarchie. Rappelons que nous sommes en république. »
Merci madame, nous avions remarqué, mais cette République a une histoire avec laquelle vous semblez entretenir des rapports assez flous. Un peu d’histoire par conséquent. L’étymologie de l’amnistie se rapproche de celle de l’amnésie. Amnistie se compose de l’a privatif et du verbe mimneskein (se souvenir) le mot désigne donc un acte et suppose une volonté. C’est un oubli voulu, commandé actif et par conséquent sélectif. L’amnésie renvoie à un état, la perte de mémoire n’étant pas l’expression d’une volonté.
Sur le plan historique, l’amnistie, en tant que mode opératoire de régulation des affaires des hommes et de la cité, plonge ses racines dans celles de la démocratie athénienne. À la chute des Trente Tyrans en 403 av. J-C, les démocrates qui avaient repris la cité décrétèrent que « nul n’aura le droit de reprocher le passé à personne »[2. Aristote, Constitution d’Athènes, Belles lettres, 1996, page 83.]. Le passé est donc proscrit, son évocation interdite au profit de la réconciliation collective. Il s’agit d’effacer les traces psychiques ou sociales, comme si rien ne s’était passé. Pour faire maintenant plaisir à Mme Parisot, petit détour par l’Ancien régime. Henri IV est couronné roi d’un royaume exsangue en 1589. Soucieux d’en restaurer l’unité autour d’un souverain devenu catholique, il proclamera l’édit de Nantes dont l’article I disposera que « la mémoire de toutes choses passées de part et d’autre depuis le commencement du mois de mars 1585… demeurera éteinte et assoupie comme de chose non advenue ». Texte superbe complété par l’article II : « Défendons à tous nos sujets de quelques états et quelques qualités qu’il soit d’en renouveler la mémoire, s’attaquer, ressentir, injurier ni provoquer l’un l’autre par reproche de ce qui s’est passé pour quelque cause et prétexte que ce soit. » L’objectif de cette amnistie s’affiche clairement quelques lignes plus loin : « pour se contenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens, sous peine au contrevenant d’être puni comme infracteur de paix et perturbateur du repos public. »
Voilà donc posées au travers de ces deux exemples essentiels les trois caractéristiques de l’amnistie : tout d’abord, elle succède à un conflit, qui a déchiré une communauté, une guerre civile, ou un affrontement qui en avait les traits. Ensuite, c’est un oubli volontaire et commandé. Enfin, l’objectif est celui de la réconciliation et du retour de la paix civile.
Il y eu ensuite, à la fin du XIXe siècle, l’amnistie des communards, obtenue de haute lutte à l’occasion d’une intense bataille politique où s’illustrèrent Victor Hugo et Clémenceau et où Léon Gambetta fut passablement hésitant… Plus près de nous, après la seconde guerre mondiale, les IVe et Ve Républiques ont été régulièrement marquées par des mesures d’amnistie. Celle du 6 août 1953 pour les faits de collaboration, ou encore celle du 31 juillet 1968 portant « amnistie général de toute infraction commise en relation avec les événements d’Algérie ». Leur objectif était à chaque fois de réaffirmer l’unité de la Nation. Dans l’esprit, elles se rapprochent beaucoup, des préoccupations athéniennes évoquées plus haut. Historiquement, que ce soit le législateur, le roi ou le gouvernement qui l’institue, l’objet de l’amnistie aura donc toujours été de rétablir la paix sociale, à la faveur de « l’oubli commandé » sur les errements du passé.
Tout ceci démontre que l’amnistie est un acte important, qui nécessite des conditions particulières et des objectifs clairs. Car, en effet, elle nous choque naturellement en ce qu’elle prive de la sanction punitive qui doit échoir à tout contrevenant à la loi. Il faut qu’il soit puni parce que la dramaturgie sociale requiert qu’il subisse une sanction afin que le bon fonctionnement et le « bien vivre » de notre société soit assuré et pérennisé. Or, sur la carte de nos humeurs symboliques, l’amnistie efface et supprime irrémédiablement certains lieux de cette topologie ambiguë. Nous sont ainsi définitivement refusées la réparation du préjudice et l’efficacité symbolique qui l’accompagnent, d’ordinaire si importantes en ce qu’elles contribuent à façonner les mentalités et à construire les représentations que nous nous faisons de la bonne marche d’une société régulée par la justice.
Il faut donc une contrepartie, un échange, qu’apparaisse clairement le caractère utilitaire, thérapeutique et prosaïque de la mesure. Et la nécessité de conclure, comme le dit joliment la grande encyclopédie Larousse de 1900 : « un traité de paix civile ». Qui comme tous les traités de paix doit être un compromis.
L’amnistie sociale, telle qu’elle a été proposée et adoptée par le Sénat puis refusée par le gouvernement, ne présente aucune des caractéristiques qu’exige l’utilisation d’une telle technique. L’amnistie n’a rien à faire dans cette histoire. Même si l’on considère, ce qui est mon cas, que la violence de certains mouvements sociaux répondait à la violence faite aux travailleurs par le désespoir dans lequel les plongent les plans sociaux et le chômage de masse, ce qui est demandé pour ceux qui sont poursuivis, c’est plutôt le pardon. Ce n’est pas l’oubli pour favoriser la réconciliation d’Édouard Martin avec Lakshmi Mittal… Tout cela n’est pas sérieux. Et cette désinvolture politique, le choix des termes, la technique de l’invective politicienne, le fait d’amener cette affaire dans une impasse prévisible (voulue?), caractérise une façon déplorable de faire de la politique.
Surtout qu’il existait d’autres solutions. À la lumière des exemples pris sur le chemin de l’histoire, on mesure le sens appauvri que prend « l’amnistie présidentielle de début de mandat ». Celle-ci obéissait à un rituel qui voulait qu’après chaque élection, à l’occasion de l’événement central de notre vie démocratique, à savoir l’avènement du monarque républicain, celui-ci inaugure son « règne » par un acte qui en fait n’est pas une amnistie. Les présidents de la République ont hérité d’une prérogative royale : le droit de grâce (le voilà, l’héritage monarchique, Mme Parisot !). Celui-ci était couramment utilisé de façon strictement régalienne, pour dispenser de l’accomplissement d’une peine. Dans cet esprit, les amnisties présidentielles s’apparentaient en fait à la grâce, les premières semaines du nouveau mandat étant d’ailleurs qualifié d’état de grâce. Une sorte de cadeau de « bienvenue »…
Nicolas Sarkozy, a voulu faire le malin, et, sacrifiant au nouveau puritanisme, a supprimé cette tradition à son arrivée en 2007. François Hollande, toujours audacieux, s’est bien gardé de la restaurer. Or la solution était là. Comment se fait-il que personne n’y ait pensé en préférant une procédure dont il était évident qu’elle allait provoquer une levée de boucliers ?
Il existe encore aujourd’hui une voie. Pour le pardon. Pas la fausse «amnistie présidentielle de début de mandat », c’est trop tard, l’occasion est passée
Mais il faut éviter que ceux qui se sont battus, qui sont chômeurs aujourd’hui et qui s’inquiètent pour leur pays, ajoutent à leurs angoisses, l’humiliation de procédures pénales, dont l’utilité sociale serait nulle. Ils ont droit au pardon. Mais pour cela, il faut que François Hollande se rappelle qu’il est président de la République. Et qu’il use de ce droit qu’il tient de la Constitution et de l’usage de ses prédécesseurs. La prochaine fête du 14 juillet en sera l’occasion. C’est à vous Monsieur le Président.

*Photo : Thien V.

Edwy et moi

levy plenel mediapartAmateurs de romances improbables et torrides, passez votre chemin. Mon histoire avec Edwy Plenel, comme dirait Marcela Iacub, a été strictement épistolaire. Et on ne saurait dire qu’elle ait obéi aux canons du marivaudage et du commerce galant. Elle aurait pu figurer dans la catégorie « Entre hommes » – à la loyale, si vous préférez. Le genre « conversation musclée ». Le problème, c’est qu’il n’y a pas eu de conversation. D’accord, on ne peut pas converser avec tout le monde. N’empêche, cette sensation que les mots n’ont aucun pouvoir, qu’ils ne parviennent ni à persuader, ni à ébranler, ni même à énerver, comme s’ils ne portaient pas, est inquiétante. Est-il possible que déjà, nous n’ayons plus de langage (donc de monde) commun avec ceux qui ne pensent pas comme nous ? Et si c’est le cas, qui est sourd dans ce dialogue ? Qui est le fou, quand chacun croit l’autre fou ? C’est à vous, chers lecteurs, qu’il revient de trancher. Sur pièces[1. Nous publions ci-dessous les courriels échangés entre Edwy Plenel et moi. S’il reste des fautes, elles sont d’origine.]. Sans trop s’illusionner sur la vérité démocratique qui sortira de cette consultation sauvage – il est probable que chacun trouvera raisonnable celui qui pense comme lui. Cela ne devrait pas nous dispenser, les uns et les autres, de l’effort d’empathie minimale nécessaire pour comprendre vaguement comment fonctionne l’adversaire. Et là, je sèche. Je l’avoue, je ne comprends rien à Edwy Plenel. Voilà un homme qui défend, avec le brio que l’on sait, une vision du monde. Intellectuel, journaliste et militant, il intervient dans le débat public. Et aucun de mes arguments n’y a fait : je n’ai pu le convaincre de répondre à mes questions et critiques. Il a préféré me passer une « avoinée » –  je ne comprends rien à ses idées, ni même à ce qu’il dit, ni bien sûr au journalisme. Justement, c’était l’occasion de m’expliquer. Je ne dois pas mériter cet honneur. Enfin « je », c’est une façon de parler, je suppose qu’il n’y a rien de personnel dans ce « Je ne vous parlerai pas ! » J’ai comme l’impression que ce n’est pas ma personne qui est illégitime pour Edwy Plenel, mais la contradiction elle-même. Il est vrai que si on incarne la vérité, tout contradicteur est un menteur.
On trouvera que je sur-interprète quelques lignes écrites à la va-vite pour se débarrasser d’une importune. Admettons. Mais si le président Plenel est en « une » de Causeur, c’est que nous pensons qu’il détient un pouvoir (et, accessoirement, que ce n’est pas forcément une bonne nouvelle). Aussi, à défaut d’être palpitante, cette correspondance sera peut-être instructive. Bien entendu, nous ne l’aurions pas publiée sans son accord. Qu’il soit remercié pour nous l’avoir donné.

Le 19 avr. 13 à 20:49, ELISABETH LEVY a écrit :
Cher Edwy Plenel,

Pour commencer, je vous dois des excuses. L’entretien que vous aviez eu l’amabilité de m’accorder il y a deux ans n’a jamais vu le jour, pour des raisons que vous connaissez bien : j’avais tellement de matière, passionnante au demeurant, portant sur des sujets tellement vastes, que je n’ai jamais trouvé le temps de le prendre à bras le corps. Nous avons au moins en commun d’être bavards. Ceci étant, c’est entièrement de ma responsabilité, car j’aurais dû mieux préparer, donc structurer, la conversation. Quoi qu’il en soit, je suppose que vous ne m’en tenez pas rigueur.
Je n’exclus pas, en revanche, que vous soyez agacé par mes critiques de Mediapart et du journalisme que vous pratiquez, à supposer que vous ayez le temps d’en prendre connaissance. Au moins suis-je certaine que vous ne vous contentez pas de l’aimable résumé qu’en font certains de mes excellents confrères. Sans doute ai-je été incapable, jusque-là, d’exposer clairement mes interrogations. Toujours est-il que dans les quelques occasions où j’ai pu questionner vos méthodes (dans les termes avec lesquels vous les revendiquez) et votre conception du journalisme, je n’ai pas obtenu la moindre réponse. Pourtant, vous en conviendrez sans nul doute, ces méthodes et ces conceptions doivent pouvoir être critiquées et discutées. J’aime bien la polémique, comme vous d’ailleurs. Mais au-delà du théâtre médiatique, je prends suffisamment vos idées au sérieux pour les combattre. J’aimerais être sûre de les comprendre.
Je reviendrai dans le prochain numéro de Causeur sur le rôle que vous jouez dans le débat public. J’aimerais donc vous interroger, non pas sur vos kayaks et trottinettes, mais sur votre vision de la politique et plus encore de la démocratie. Je ne la partage pas, c’est un fait, mais elle n’en est pas moins légitime et mérite d’être discutée. Il me semble que le rôle du journalisme est aussi de dévoiler les enjeux intellectuels et idéologiques structurellement masqués par l’affrontement médiatique.
Si vous êtes d’accord pour répondre, il faudrait le faire d’ici la fin de la semaine prochaine. Pour éviter de rééditer une discussion trop longue et touffue pour être correctement reproduite, je peux vous envoyer des questions par écrit. Sinon, cela peut aussi se faire sous la forme d’un court entretien, téléphonique ou pas, que vous pourrez évidemment relire, amender et valider.
J’espère que vous accepterez cette proposition. En toute hypothèse, j’attends votre réponse dès que vous le pourrez.
Bien à vous,
Elisabeth Lévy

Message du 21/04/13 22:26
De : « Edwy Plenel »
A : « ELISABETH LEVY »
Objet : Re: Proposition (honnête)

Chère Elisabeth Lévy,
Pas de souci pour cet entretien, je ne vous en tiens pas rigueur.
J’ai évidemment suivi vos interventions, ainsi que les réactions de certains de vos interlocuteurs, notamment Alain Finkielkraut et Marcel Gauchet, le premier évoquant à mon propos soit Robespierre soit la Stasi (avec un détour déplaisant par mon visage), le second un « journalisme de délation » d’une façon générale qui, dans le contexte, ne peut cependant viser que Mediapart.
Comme vous le savez, je n’ai aucune réticence à débattre et ne me suis jamais dérobé. Mais ces commentaires et ces opinions discutent un personnage et un journalisme imaginaires tant ils ne sont pas informés: ils ne prennent même pas la peine de lire Mediapart, de découvrir ce qui s’y écrit ni de prendre connaissance des livres où je m’efforce, depuis vingt ans, d’expliquer et de défendre une démarche à la fois professionnelle et démocratique.
Plutôt que d’ajouter du bavardage au bruit médiatique, auquel vous dites vous même vouloir échapper, je préfère donc que l’on prenne le temps de lire et de discuter, fût-ce pour les réfuter, mes textes, et notamment Le Droit de savoir (Don Quichotte) paru récemment.
Bien à vous,
Edwy Plenel

Le 22 avr. 13 à 09:15, ELISABETH LEVY a écrit :
Cher Edwy Plenel,
Merci de votre réponse. Permettez-moi cependant de la « discuter », comme vous m’invitez à le faire de votre dernier livre que j’ai, autant l’avouer, simplement parcouru. Aussi ne l’ai-je pas commenté, mais je prendrai évidemment le temps de faire l’un et l’autre. Ce que j’ai critiqué, discuté et parfois réfuté (ou tenté de le faire), pour reprendre vos termes, ce sont vos déclarations et interventions publiques. Aussi suis-je étonnée que vous m’opposiez des propos tenus par Alain Finkielkraut et Marcel Gauchet au cours d’entretiens qu’ils m’ont accordés: certes, ce sont des amis, et je suis globalement d’accord avec eux sur le sujet qui nous intéresse; pour autant, disposant d’un cerveau en propre, j’ai la coquetterie de vouloir choisir les termes dans lesquels j’expose mon point de vue. Je peux éclairer, expliquer, défendre les propos de mes amis, mais je ne peux répondre que des miens.
Surtout, le journaliste que vous êtes sait bien que votre livre ne contient pas toutes les réponses aux questions soulevées par l’affaire Cahuzac et ses suites. Je suis certaine que vous-même, dont le métier est de poser des questions, trouvez légitime qu’on vous en pose. Et il me semble important que les lecteurs de Causeur puissent se faire leur propre idée au terme d’un procès contradictoire.
Le plus simple, pour tenter de vous convaincre, est d’exposer sommairement ces interrogations :

– Le Canard Enchaîné affirme avoir disposé des mêmes éléments que vous au même moment sur le compte suisse de JC, mais avoir estimé que ces éléments étaient insuffisants. Et j’ai entendu un de vos journalistes dire, en substance, que c’était à la Justice d’apporter des preuves. On ne saurait, certes, exiger des journalistes le même niveau de certitude que des juges. Cependant, vous-même avez été très sévère, à juste titre à mon avis, avec Libération. Puisqu’il existe évidemment toute une palette entre la rumeur et l’information vérifiée, comment définissez-vous la limite au-delà de laquelle une hypothèse est publiable ? Dans le passé, lorsque vous étiez au Monde, il vous est arrivé de mettre en cause des personnalités que la Justice n’a pas reconnues coupables. N’y a-t-il pas un risque que le journaliste se substitue au juge et que le tribunal médiatique condamne avant celui de la République (et sans possibilité d’appel) ?

– Votre enquête, comme c’est souvent le cas, s’appuie sur un témoignage anonyme dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas dicté par des considérations morales. Acceptez-vous que ce témoignage soit qualifié de délation, et comment en maîtriser l’usage ? Au-delà de son contenu polémique, le terme « journalisme de délation », qui se réfère à vos sources, est-il dénué de toute pertinence ?

– Le soir des aveux de JC, vous vous êtes indigné que François Hollande n’ait pas débarqué Cahuzac le jour où Mediapart a publié son premier article. Le pouvoir exécutif doit-il et peut-il et doit-il réagir à des révélations dont leurs auteurs eux-mêmes reconnaissent ne pas avoir de preuves ? Dès lors que même vous pouvez vous tromper (ou être abusé), n’est-ce pas la porte ouverte à l’injustice ?

– Les aveux de Cahuzac ont déclenché une sorte de fièvre de la transparence, terme que je ne crois pas vous avoir entendu employer. Vous qui êtes fasciné par des personnalités comme Fouché ou Mitterrand, croyez-vous que le pouvoir peut s’exercer sans secret ?

–          – Vous vous êtes contenté d’accuser Cahuzac d’un délit dont il est coupable. Mais dans la foulée, vous avez bien vu que, de proche en proche, ce sont tous les politiques, puis tous ceux qui profitent (légalement) du système, puis tous les riches qui sont dénoncés en meute. Certes, vous n’êtes pas comptable des propos de vos confrères. Mais comme observateur, que vous inspire cet accès de vertu ?

– On a souvent le sentiment, en vous entendant, que votre but est de réformer la démocratie et de la rendre plus morale. Cela semble fort louable, mais cette prééminence de la morale ne signe-t-elle pas la mort de la politique ?

– Seriez-vous favorable à un régime d’inspiration jacobine, dans lequel le pouvoir est révocable à tout moment par ses mandants ?

– Au-delà d’une certaine idée de la démocratie, pensez-vous incarner ou défendre une certaine vision de la gauche ?
Peut-être ces questions, ou certaines d’entre elles, vous inspireront-elles. Je le souhaite en tout cas. Et dans un ultime effort pour vous convaincre, j’attire votre attention sur le fait que, quelques semaines avant la parution de votre livre, j’ai consacré à l’affaire Cahuzac naissante un édito intitulé « Le droit de ne pas savoir ». Si vous voulez mon avis, cher Edwy Plenel, cette coïncidence est un signe indiquant que vous devriez accepter le combat « à la loyale » que je vous propose ! Encore une fois, je crois que nous avons tous à gagner dans l’échange des arguments, même musclé. Et vous aimez le sport, non ?
Bien à vous,
Elisabeth Lévy

Message du 22/04/13 10:40
De : « Edwy Plenel »
A : « ELISABETH LEVY »
Objet : Re: Journalisme de persuasion…
Chère Elisabeth Lévy,
Je maintiens ma première réponse.
Le divertissement est l’ennemi de l’information. Or l’un de ses nouveaux visages, promu par des médias de flux et d’instant, est la confrontation d’opinions qui ne prennent pas la peine de s’informer, de vérifier, de recouper et de sourcer. D’opinions sans vérités de fait (pour reprendre une expression à laquelle je tiens fort, factual truth, celle de Hannah Arendt dans Vérité et politique). D’opinions qui, en ce sens, ne valent pas plus que d’autres opinions, et notamment celles de n’importe quel citoyen, lecteur ou auditeur, car elles ne font pas l’effort de s’ancrer dans des réalités factuelles.
Je pourrais vous en donner plusieurs exemples dans vos questions ci-dessous dont les affirmations s’appuient sur des bruits sans aucune véracité.
Par exemple, il suffit de lire le dossier de Mediapart sur l’affaire Cahuzac pour savoir que notre enquête ne s’est pas appuyé sur « un témoignage anonyme », tout cela est public et détaillé sur notre journal en ligne depuis décembre.
De même, il suffit de lire ma vieille préface aux mémoires de Fouché ou mes trois livres sur la présidence de François Mitterrand pour convenir que, loin d’être fasciné par ces personnages, je me suis efforcé de déconstruire la fascination dont ces représentants d’une politique supposée éternelle faisaient l’objet.
Enfin, si vous preniez le temps de lire plutôt que de parcourir Le Droit de savoir vous verriez que la morale n’a rien à voir là-dedans, mais simplement une conception de la démocratie dont vous trouverez les fondements chez des auteurs autrement importants que nous autres, journalistes (Cornelius Castoriadis et Jacques Rancière notamment, mais aussi Claude Lefort, Jean-Pierre Vernant, etc.).
Si nous faisions cet entretien, je passerai plus de temps à rectifier vos questions qu’à vous répondre sur le fond. Epargnons-nous cette peine.
Bien à vous,
Edwy Plenel

Le 27 avr. 13 à 14:40, ELISABETH LEVY a écrit :

Cher Edwy Plenel,
Merci pour votre réponse. Je ne vais pas la commenter, puisque visiblement, je ne suis pas la bonne personne et que je ne pose pas les bonnes questions.
Vous le comprendrez, je dois expliquer à mes lecteurs pourquoi ils sont privés de votre point de vue. Afin d’éviter une nouvelle interprétation fautive de vos pensées ou propos, je propose, conformément à vos souhaits, de vous citer. M’autorisez-vous à publier des extraits de nos échanges expliquant votre refus ? (Ceux-ci, certes, n’ont rien d’intime, mais il s’agit d’une correspondance privée que je ne saurais utiliser sans votre accord.)
Bien à vous, Elisabeth Lévy

Message du 27/04/13 22:51
De : « Edwy Plenel »
A : « ELISABETH LEVY »
Objet : Re: Requête gracieuse

Chère Elisabeth Lévy,
Nos échanges sont privés et, par conséquent, doivent le rester.
Dites simplement la vérité à vos lecteurs, à savoir que je vous ai accordé une longue interview que vous n’avez pas publiée et que je n’ai pas souhaité donner suite à cette nouvelle demande d’entretien.
Bien à vous,
Edwy Plenel

Le 28 avr. 13 à 12:03, ELISABETH LEVY a écrit :
Cher  Edwy Plenel,
Je prends note de votre suggestion de mentir à mes lecteurs pour expliquer votre refus de répondre. En effet, les raisons que vous me proposez de leur servir n’ayant rien à voir avec celles que vous m’avez précédemment indiquées :
« Pas de souci pour cet entretien, je ne vous en tiens pas rigueur. (…) Comme vous le savez, je n’ai aucune réticence à débattre et ne me suis jamais dérobé. Mais ces commentaires et ces opinions discutent un personnage et un journalisme imaginaires tant ils ne sont pas informés: ils ne prennent même pas la peine de lire Mediapart, de découvrir ce qui s’y écrit ni de prendre connaissance des livres où je m’efforce, depuis vingt ans, d’expliquer et de défendre une démarche à la fois professionnelle et démocratique. Plutôt que d’ajouter du bavardage au bruit médiatique, auquel vous dites vous même vouloir échapper, je préfère donc que l’on prenne le temps de lire et de discuter, fût-ce pour les réfuter, mes textes, et notamment Le Droit de savoir (Don Quichotte) paru récemment. » Puis, quelques jours plus tard, dans un deuxième courriel, il n’est évidemment plus question de cet entretien avorté, mais uniquement de la pauvreté de mes questions : « Si nous faisions cet entretien, je passerai plus de temps à rectifier vos questions qu’à vous répondre sur le fond. Epargnons-nous cette peine. »
Vous ne me contredirez pas : facts, only facts…Je suis donc navrée de ne pouvoir vous être agréable en suivant le judicieux conseil que vous me donnez (imputer votre refus à l’entretien non publié).
Permettez-moi cependant de vous faire remarquer que vous charriez grave ! Non seulement vous me prenez pour une imbécile, mais vous ne l’assumez pas et croyez, pour faire bonne mesure, me faire écrire des âneries ?  On a tort de dire que vous n’avez pas d’humour : vous êtes très amusant.
Il est assez rigolo qu’un homme qui fait publiquement profession de courage soit incapable d’assumer son refus de répondre à des questions et, du reste, incapable d’envisager que ses contradicteurs puissent être légitimes : c’est comme les peuples avec l’Europe, les gens qui critiquent vos idées ne les ont pas comprises, sinon, comment oseraient-ils ? Vous me direz peut-être que je ne suis pas digne d’entendre vos objections. Eh bien dîtes-le ! Et pas à moi seulement, c’est beaucoup moins marrant en privé !  Assumez donc votre mépris et votre haine du désaccord, cher Edwy Plenel (« Nous ne débattrons pas ! »).
En conséquence, je ne servirai pas à mes lecteurs la faribole que vous me proposez. Je pourrais passer outre votre refus et appliquer la méthode Mediapart : quand on défend une juste cause, tout est permis. Car déciller le public sur votre conception de la démocratie telle qu’elle est résumée par nos échanges et votre respect de l’adversaire (…) est une juste cause. Certes, ces échanges sont privés, mais peut-être un peu moins qu’une conversation téléphonique conservée dix ans pour nuire, ou que l’enregistrement-pirate de conversations d’une vieille dame. Et ce qu’ils nous enseignent de votre conception du journalisme et du désaccord démocratique est aussi intéressant que ce que les enregistrements du majordome de madame B. nous ont appris de Messieurs Maistre, Woerth, etc.
Toutefois, vous ne méritez pas une telle entorse à mes principes. En conséquence, je ne publierai pas nos échanges : je tenterai d’en extraire la substantifique moelle. Le plus honnêtement possible. Libre à vous, ensuite, de contester ce résumé, je sais que je peux compter sur votre bonne foi. Au moins aurai-je, sincèrement, tenté d’entamer un dialogue qui aurait pu, quoique musclé, être constructif. Mais on dirait que le combat à la loyale, ce n’est pas votre truc. Je crois que je me ferai une raison.
Bien à vous,

Elisabeth Lévy

Message du 28/04/13 14:48
De : « Edwy Plenel »
A : « ELISABETH LEVY »
Objet : Re: Les faits, rien que les faits !

Chère Elisabeth Lévy,
Décidément, chez vous, l’opinion l’emporte toujours sur l’information, le commentaire sur les faits, la fiction sur le réel. Ma phrase:
« Dites simplement la vérité à vos lecteurs, à savoir que je vous ai accordé une longue interview que vous n’avez pas publiée et que je n’ai pas souhaité donner suite à cette nouvelle demande d’entretien. »
n’impute en rien mon refus du second entretien à la non-publication du premier. Ce sont simplement deux faits vrais, l’un et l’autre, indépendants l’un de l’autre. Mais les rappeler ensemble, c’est évidemment souligner la démesure de votre attitude d’aujourd’hui qui fait tout un plat d’un refus momentané et argumenté de répondre à vos questions, alors même que, pour ma part, je n’ai pas fait tout un plat de la légèreté négligente avec laquelle vous avez traité le long entretien que je vous ai bel et bien accordé, il y a deux ans.
Bref, vous vous comportez comme si vous étiez un tribunal devant lequel il serait scandaleux que je n’accepte pas de comparaître sans délais quand bon vous semble. Un tribunal, vous-même et vous seule, aussi légitime, si je vous lis bien, que la souveraineté des peuples d’Europe ! Je redis donc ce qui fut la teneur de ma réponse constante, aussi mesurée que patiente, dans nos échanges: je n’ai aucune réticence à débattre, mais je vous demande d’abord de me lire et de lire Mediapart, plutôt que de m’interpeller sur un bruit médiatique infondé car mal informé.
Votre virulence témoigne d’une passion qui m’intrigue et m’inquiète. Elle prouve que, loin de vouloir débattre, vous cherchiez seulement ma caution pour combattre l’image, encombrée de préjugé et d’idéologie, que vous vous faites du travail de Mediapart et du mien sans même avoir pris la peine de les connaître. Sans avoir commencé par nous lire tout simplement – ce qui, s’agissant d’un journal et d’un journaliste, est la moindre des exigences.
Aussi, devant cette absence de la plus élémentaire rigueur, ne vous fais-je guère confiance pour extraire de façon loyale « la substantifique moelle » de nos échanges. Dès lors faisons plus simple, car je n’ai rien à cacher à vos lecteurs: publiez in extenso mes quatre réponses, celle-ci comprise. Qu’ils jugent sur pièces, librement.

Edwy Plenel

*Photo: DR

La France doit sortir de l’euro

jacques sapir euro

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Gil Mihaely

Causeur. L’hégémonie économique de l’Allemagne en Europe est-elle le résultat d’une politique de puissance ?
Jacques Sapir. Non ! Elle est le résultat de l’Histoire, pas  l’aboutissement d’une quelconque stratégie allemande. L’Allemagne était déjà la première puissance économique européenne en 1914 et même en 1945 : en dépit des destructions et de la division, le potentiel industriel de l’Allemagne de l’Ouest surpassait celui de la France. En réalité, ce qui est frappant, c’est la réduction de l’écart entre la France et l’Allemagne depuis 1945.
« Frappant », cela dépend de l’âge et des lunettes que l’on a ! Quoi qu’il en soit, l’Allemagne assume-t-elle, selon vous, les responsabilités de sa position dominante ?
Non. La réunification de 1990 lui a permis de retrouver sa pleine souveraineté, ce qui était sa priorité politique. Depuis, elle a abandonné toute réflexion stratégique réelle à ses grandes entreprises. En revanche, l’Allemagne a une tactique : utiliser les institutions européennes pour accumuler le maximum de richesse à court terme. Fondamentalement, elle se pense désormais dans le concert des nations mondiales et non plus en tant que « leader » européen. Logiquement, elle ne peut assumer un statut qui n’existe pas…
Oublions la grande politique et parlons boutique. L’Allemagne se pense peut-être dans le concert mondial, elle réalise deux tiers de ses excédents commerciaux au sein de la zone euro et 80% à l’intérieur de l’UE. Or, les Européens sont des clients de moins en moins solvables. Que fait-elle pour qu’ils continuent à acheter ses produits ?
Elle ne fait rien et elle ne peut rien faire. La zone euro rapporte à l’Allemagne environ 3 points de PIB par an. Mais pour remettre la zone euro sur les rails, elle devrait accepter de transférer une partie importante de sa richesse vers ses partenaires. Uniquement pour l’Espagne, la Grèce, l’Italie et le Portugal, cela représenterait entre 8 et 10 points de PIB par an pour au moins dix ans.  L’Allemagne ne peut supporter un tel prélèvement, ni aucun pays d’ailleurs ! Elle souhaite donc conserver les avantages de la zone euro mais sans en payer le prix et c’est pourquoi elle a toujours refusé l’idée d’une « Union de transferts ». Cessons de penser que « l’Allemagne paiera » ![access capability= »lire_inedits »]
Dans ce contexte, espérez-vous la défaite d’Angela Merkel à l’automne ?
Cela ne changerait rien car, au-delà de leurs divergences, les représentants de la CDU et du SPD m’ont tous dit la même chose : « Nous sommes prêts à consentir des transferts transitoires équivalents à 1 ou 2 points de PIB, mais pas plus, et certainement pas jusqu’à 8 ou 10 points de PIB ! » Ce consensus droite/gauche est aisément explicable.  Alors que l’Allemagne vieillit de jour en jour, il lui faut économiser pour payer ses futures retraites. Dans le même temps, d’ici deux ou trois ans, une dizaine de pays de la zone euro n’auront plus du tout d’argent. La situation est donc intenable.
Au lieu de transférer des fonds, ne serait-il pas moins coûteux de mutualiser les dettes européennes ?
Cela revient au même. Car les dettes des États proviennent essentiellement des écarts de compétitivité entre pays de l’euro. Pour les combler, il faudrait investir massivement dans les économies défaillantes. Faute de quoi, aussitôt les dettes payées ou effacées, ils en contracteront de nouvelles.
Pourquoi, alors, ne pas laisser la valeur de l’euro baisser ?
Vous confondez compétitivité externe et compétitivité interne. Une dévaluation de l’euro par rapport au dollar améliorerait la première et stimulerait les exportations des pays de la zone vers le reste du monde, mais aujourd’hui, le problème essentiel est celui de la compétitivité à l’intérieur de la zone euro. Pour redevenir compétitifs en Europe, il faudrait dévaluer par rapport à l’Allemagne (ce qui est impossible puisque nous avons la même monnaie) !  La France, l’Espagne et l’Italie effectuent respectivement 50%, 67% et 72% de leurs échanges commerciaux à l’intérieur de la zone euro.
Cela ne réglerait pas tout, mais ce ne serait pas si mal. La demande extérieure  peut aussi tirer la croissance. Pourquoi les Américains, les Russes et les Chinois n’achèteraient-ils pas français ?  
C’est une illusion de croire que la demande extérieure viendra aujourd’hui nous sauver la mise. La croissance américaine est bien plus faible que prévue et la croissance chinoise se ralentit de mois en mois. François Hollande compte sur la cavalerie, mais la cavalerie ne viendra pas ! Dans la zone euro, l’Espagne et l’Italie concurrencent déjà la France par la déflation salariale. Il faudrait donc faire « mieux » que Madrid et Rome dans ce domaine, quitte à atteindre non pas 15% mais alors 20% de chômage. Quel homme politique en assumera la responsabilité ?
Nous pourrions échapper à ce scénario aventureux en réduisant le coût du travail…
C’est vite dit. Réduire le coût du travail, cela veut dire diminuer les salaires ou les prestations sociales. Dans les deux cas, c’est la consommation, donc la croissance, qui trinqueront, avec pour résultat une envolée du chômage. Pour faire baisser nos coûts de 20%, il faudrait augmenter le chômage de moitié, autrement dit dépasser 15% de la population active de chômeurs. Il faut supposer de surcroît que les autres pays n’en feraient pas autant.
En somme, la seule voie de salut, c’est de sortir de l’euro !
Évidemment, et le plus tôt sera le mieux !
Mais le retour au franc aurait des conséquences dramatiques, au moins à court terme…  
Absolument pas ! Lorsque vous dévaluez votre monnaie, l’ensemble des coûts internes reste inchangé ; ce sont uniquement les coûts par rapport à l’extérieur qui sont modifiés. La dette publique française est à 85% libellée en contrats de droit français, ce qui implique qu’elle sera instantanément convertie en francs, sans charge supplémentaire pour le budget. Quant à la dette privée, celle des ménages est quasi-exclusivement contractée auprès de banques françaises, et celle des entreprises est, à plus de 90 %,  en contrats de droit français. Il est vrai que, pendant deux ou trois ans, on aura un problème d’inflation importée. La dévaluation doit être suffisamment importante pour que l’inflation n’absorbe pas toute la marge créée. Il faut ajouter que l’inflation n’est pas une mauvaise chose car elle réduit le poids de la mainmorte du passé sur les actifs présents.
Si la France dévalue sans concertation, ne va-t-elle pas déclencher la spirale de dévaluations compétitives qui, à l’arrivée, appauvrira tout le monde ? 
Pas nécessairement. Cela dépend de notre capacité à négocier tout en restant fermes. Nos partenaires doivent comprendre que nous sommes déterminés, avec ou sans leur accord.
D’accord, nous quittons l’euro, ce qui le fait exploser. L’Allemagne peut alors reconstituer une zone « euro-Nord » ou  « nouveau mark », comme vous voulez, avec les pays « sérieux », tandis que la France sera à la tête des « bras cassés » du Sud du continent. Ce ne sera pas une si bonne affaire…
C’est une illusion totale ! Le PIB de l’Allemagne s’élève aujourd’hui à 2 500 milliards d’euros, celui de la France à 2 000 milliards. Le PIB cumulé de la France, de l’Italie et de l’Espagne atteint 4 800 milliards d’euros. Une éventuelle  « zone deutschemark » ne ferait pas le poids face aux pays du « Club Med ». En fait, c’est l’Allemagne qui perdrait le plus, économiquement et politiquement, à un éclatement de la zone euro. Affirmer, comme Jean-Luc Mélenchon, qu’elle « veut » expulser les pays du Sud est une somptueuse ânerie.
Mais l’économie n’est pas qu’affaire de chiffres. Cette « zone deutschemark »  aurait pour « hinterland » les pays baltes, la Pologne et l’Europe du Nord. En fait, elle l’a déjà…
Nous aussi, nous avons notre « hinterland » : il s’appelle le Maghreb ! Regardez la politique de Renault au Maroc et en Algérie. Si l’Allemagne souhaite se développer en Europe centrale, qu’elle le fasse. Mais elle n’est pas aimée dans cette zone. Et un obstacle de taille se dressera sur sa route : la Russie. La France pourrait tirer profit d’une nouvelle rivalité germano-russe pour peser sur l’avenir de l’Europe.
Mais que restera-t-il du projet européen après la désagrégation de la monnaie unique et de la zone euro ?
C’est extraordinaire ! En somme, s’il n’y a plus d’euro, il n’y a plus de projet européen ! Mais le projet existait bien avant la monnaie ! N’oubliez pas que, sur les 27 États-membres de l’Union européenne, 10 n’appartiennent pas à la zone euro. L’avenir de l’Europe, c’est la coopération entre nations, qui a été à l’origine des grandes réussites européennes comme Airbus ou Arianespace.
Il y aurait beaucoup à dire, d’ailleurs, sur les tensions franco-allemandes sur EADS… Mais admettons que les États-membres de l’UE recouvrent leur souveraineté monétaire et politique : les nations renoueront-elles pour autant avec leur puissance symbolique passée ?
Je le crois profondément. Institutionnellement, certains États ont mieux résisté que d’autres à la concurrence de Bruxelles, à commencer par l’État allemand. Surtout, l’idée que l’on est  français, allemand, italien, plutôt qu’européen reste fortement ancrée dans les consciences. Cette réalité crève les yeux. Il est sidérant que nos gouvernants s’obstinent à ne pas le voir.[/access]

Henri Guaino n’est pas un délinquant

henri guaino gentil

Décidément, l’action et le verbe haut d’Henri Guaino suscitent des commentaires enflammés. Dimanche, je me suis retrouvé un peu seul à prendre sa défense face à mes amis des réseaux sociaux. Ainsi, cet homme, que je ne suis pas suspect de ménager, serait devenu un antirépublicain parce qu’il refusé de répondre à une convocation de la police – et plus précisément de la brigade de répression de la délinquance – dans le cadre de la plainte pour outrage à magistrat déposée par l’Union Syndicale de la Magistrature en défense du juge Jean-Michel Gentil. Une colère partagée par notre ami Philippe Bilger qui, de plus, reproche vertement à une centaine de députés UMP de voler au secours de Guaino.
Avec malice, il constate que les députés signataires sont pour la plupart des partisans de Jean-François Copé et mentionne très logiquement la photographie du député-maire de Meaux barbotant dans la piscine de Ziad Takieddine. Et me voilà donc chargé  de prendre la défense d’Henri Guaino et d’une armée de moines copéistes. Merci du cadeau ! Et pourtant, je vais m’exécuter.
De quel droit, en 2013, la fonction de juge serait la seule à l’abri de la critique, fût-elle injuste ou infondée ? De quel droit un député de la République, qui peut faire l’objet, sur la Toile ou ailleurs, de propos bien plus infamants que ceux utilisés par Guaino envers Gentil, ne pourrait pas être libre de ses jugements sur la qualité du travail d’une personnalité rémunérée par le Trésor Public ? On peut le considérer les propos d’Henri Guaino comme injustes. On peut les estimer idiots. Mais font-ils de leur auteur un délinquant, à ranger au milieu des chauffards, des voleurs de poules ou des vendeurs de cannabis ? On me rétorquera qu’il existe bien un article du code pénal sanctionnant l’outrage à magistrat. J’en conviens. Mais il existe aussi un délit d’outrage au chef de l’Etat. Et celui-ci vient d’être rendu caduc par la Cour européenne des droits de l’homme à propos de l’affaire du panneau « Casse-toi, pov’con » brandi par un citoyen au passage du président de la République. Dans une société où tout le monde critique tout le monde, où il existe des centaines de chaînes de télévision, où la dérision, la parodie, des Guignols de l’Info à Charlie Hebdo, occupent l’espace et outragent en permanence les personnels politique, économique, médiatique, seuls les juges devraient en être protégés ?
Henri Guaino, nous le savons, est très peu procédurier. Quand BHL répète à tout Paris que le conseiller a manipulé Nicolas Sarkozy en lui faisant lire « le discours raciste de Dakar », ce dernier ne lui envoie pas de papier bleu. Il répond que BHL est un petit con prétentieux. Vu l’encombrement des tribunaux,  en s’en tenant à ses échanges de noms d’oiseaux, ces deux-là rendent service à la Justice à défaut d’améliorer le langage des jeunes auditeurs. De même, Guaino a pu trouver indigne que Marianne outrage le Chef de l’Etat avec sa une sur le « voyou de la République » mais il ne lui serait certainement jamais venu à l’idée de faire convoquer Maurice Szafran chez les flics. Parce que c’était une invective publique, comme la philippique lancée en direction du juge Gentil. Qu’on m’entende bien : outrager un juge ou un agent de police dans le cadre de leurs fonctions, et à l’intérieur du débat public, ce n’est pas la même chose. Je suis conscient que de traiter d’enfoiré un policier en train de me verbaliser sur la voie publique, ou un juge en train de m’auditionner, me vaudra bien des ennuis, fort légitimes. Mais critiquer le préfet de police sur les événements du Trocadéro ou traiter un procureur d’andouille comme cela m’est arrivé sur mon blog[1. L’article était resté trois jours sur Google actus, ce qui m’avait valu ma plus grosse audience mais aussi un grand stress, puisque l’andouille en question pouvait en avoir ainsi plus facilement connaissance. Je sais gré à Gil Mihaely de m’avoir alors apporté sa confiance et son réconfort.], cela ne peut plus aujourd’hui être pénalement répréhensible. Parce que dans ce cas là, il va falloir non pas doubler mais multiplier par dix le budget de la police et de la justice.
Guaino a donc le droit de dire son fait à une personnalité détentrice d’un part de l’autorité publique. On ne voit pas en quoi ce qui est désormais consacré par la CEDH sur la base de la liberté d’expression serait valable pour les uns, mais pas pour les autres. On me répondra peut-être que ceux qui doivent rendre la Justice – mission sans doute la plus délicate de l’Etat de droit- ont une responsabilité supérieure et doivent donc bénéficier d’une protection supérieure. Je pourrais entendre cet argument de bon sens. Le problème, c’est que notre magistrature, jusque dans ses statuts, bénéficie aussi de libertés supérieures. Elle peut s’organiser en syndicats. Les syndicats en question ne se privent d’ailleurs pas, parfois, de faire pression sur un ministre pour se plaindre de la liberté d’un journaliste. Ils sont fort solidaires quand il arrive à certains d’entre eux de se vautrer dans le plus grand scandale judiciaire de ces trente dernières années. Alors que les responsables de ce scandale finissaient par rendre des comptes devant une commission parlementaire, la magistrature a agi en corporation. Que penser de cette majorité d’étudiants de l’Ecole Nationale de la Magistrature qui avait cru bon, avant que  le directeur n’intervienne heureusement, de baptiser leur promotion « Fabrice Burgaud » ? Penser que l’un de ces étudiants est aujourd’hui juge, que je peux me retrouver un jour dans son cabinet, cela peut-il faire de moi un justiciable serein ?
L’affaire dite du « mur des cons » n’arrange rien à l’affaire. Il est même fort possible que sans elle, les 105 députés que critique Philippe Bilger auraient été moins nombreux. Si les membres de l’institution judiciaire ne se comportaient pas en corporation, et parfois en corporation politisée, on pourrait peut-être leur accorder une protection encore plus forte que celle dont ne jouit plus le chef de l’Etat. Mais rien n’indique que nous vivons dans ce monde idyllique.
Certes, le juge Gentil est trop vieux pour avoir voulu baptiser « Burgaud » sa promo à l’ENM. Certes le juge Gentil n’émarge pas au Syndicat de la magistrature. Mais s’il était vraiment conscient de sa responsabilité, il aurait prié  l’Union syndicale des magistrats (USM) de ne répondre à Henri Guaino que par un mépris silencieux. S’il a la conviction sereine qu’il fait bien son travail, il ne peut pas se sentir atteint par des propos que chacun, par ailleurs, peut trouver outranciers. Certes, il y a quelque chose de ridicule à voir Henri Guaino à se comparer à Zola et, plus encore, dépeindre Nicolas Sarkozy en Capitaine Dreyfus. Mais il y a encore plus ridicule : lui permettre de jouer ce rôle. En déclenchant cette procédure, l’USM a arraché la palme du ridicule à Henri Guaino. En l’écrivant, il est même possible que je prenne un risque. Qui sait si ce syndicat de magistrats n’aura pas l’idée saugrenue de saisir un procureur afin de m’envoyer la maréchaussée ?

*Photo : Henri Guaino.

Émeutes du Trocadéro : c’est la faute à Barjot !

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La grand-messe organisée par le PSG qui devait avoir lieu sur le Trocadéro avant-hier soir a donc viré à l’émeute. Au lieu d’une démonstration festive, censée couronner la victoire du club parisien, certains supporters se sont livrés à une toute autre manifestation : vitrines brisées, magasins pillés, voitures calcinées, arrêt de bus saccagés, agression des forces de l’ordre et des journalistes… Dès le lendemain, les banderilles des élus de droite commençaient à pleuvoir sur les responsables de ce fiasco. En première ligne, le député-maire du XVIème arrondissement, Claude Goasguen, a demandé la démission de Manuel Valls, lui reprochant de ne pas avoir anticipé la sécurité des personnes alors même que ces débordements semblaient prévisibles. Nadine Morano lui a emboité le pas, fustigeant un ministre « incapable d’anticiper et d’assurer la sécurité ». François Fillon s’est, lui, adressé au président de la République en demandant sans plus tarder des sanctions à l’endroit des casseurs.
La réaction de la gauche ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur a affirmé qu’un important dispositif de sécurité avait été déployé et a condamné le comportement des fauteurs de troubles, promettant tous les moyens disponibles pour les identifier. Plus prompt encore à se prévaloir de ses propres turpitudes pour s’exonérer d’une quelconque responsabilité, Jean-Christophe Cambadélis a évoqué une « connexion » entre les auteurs des « incidents » lors de la Manif pour tous et les hooligans : comprenez quelques nervis d’extrême droite réactionnaires, pressés d’en découdre avec les forces de l’ordre.
La comparaison est osée. S’il est au moins une chose dont n’ont pas à rougir les organisateurs de la Manif pour Tous, c’est bien du pacifisme dont ils ont fait preuve. Des poèmes de Péguy et d’Aragon, à la lueur des bougies, dans l’obscurité des Invalides, aux comptines entonnées dans les cortèges de poussettes, le mot d’ordre a toujours été l’apaisement malgré  la brutalité   des forces de l’ordre et la surdité du gouvernement. En sept mois de manifestations, jamais un policier ou gendarme n’a été blessé ni une dégradation constatée. On ne peut plus nier un deux poids deux mesures en matière de maintien de l’ordre. Quand, le 15 avril dernier, soixante-sept veilleurs étaient envoyés en garde à vue pour avoir lu Eluard et chanté du Baden Powell, sagement posés dans l’herbe, on a eu avant-hier trois gardes à vue pour  bris de vitres, vol en réunion et dégradation volontaire par incendie. Geoffroy Didier, co-leader de la Droite forte, s’en est d’ailleurs ému : « Manuel Valls montre progressivement son vrai visage: celui d’un ministre partisan, sévère avec les familles lorsqu’elles sont de droite, inerte avec les délinquants protégés par la culture de l’excuse de la gauche
Dans les agapes douloureuses d’avant-hier soir, difficile en effet de débusquer des opposants acharnés au mariage pour tous. Au milieu de supporters heureux, c’était surtout une partie de la jeunesse de banlieue que l’on pouvait rencontrer. Ceux-là venaient moins célébrer la victoire que jouer les casseurs. On avait assisté aux mêmes scènes de guérilla urbaine en marge des manifestations contre le Contrat Premier Embauche (CPE) en 2006, et place de la Bastille en mai 2012, après l’élection de François Hollande.
Lors de la manifestation contre le mariage gay le 24 mars dernier, le premier secrétaire du PS, Harlem Désir, avait dénoncé des « groupes extrémistes cherchant des affrontements » tandis que le député PS du Cher, Yann Galut, reprochait à Laurent Wauquiez de « défendre les casseurs du GUD s’en prenant aux CRS ». De deux choses l’une : soit certains groupuscules factieux se sont soudain ouverts aux banlieues, soit la barbarie n’est pas l’apanage de l’extrême droite.

* Photo: i-télé

CRS en détresse

On le leur avait pourtant bien dit, aux Invalides, et plutôt cent fois qu’une : « CRS, tourne-toi, la racaille est derrière toi ». Ils n’ont pas voulu le savoir. Ou plutôt, leurs chefs, ministres et autres préfets de Police, le leur ont interdit, à ces pauvres flics qui n’en peuvent plus.  Mais la nouvelle mission de la police française qui fut, malheureusement, et merci Fouché, la première du monde, se résume à essayer de décrocher du pavé des jeunes filles qui, à peine sorties de la messe – et je les en félicite – ne feraient pas de mal à une mouche. Ou qui plutôt font plus de mal qu’on ne sait à la République en en dévoilant les ressorts iniques.
Pendant ce temps, la racaille dont le rachat du PSG par le Qatar a seulement décuplé les ardeurs inaugure avec un mois d’avance les soldes sur les Champs-Elysées. Nos doctes gouvernants et leurs alliés, qui puisque ces mystères demeurent, feignent toujours d’en être les organisateurs, parlent hâtivement et contradictoirement, ou de quelques échauffourées éparses, ou d’une jonction des éléments de la manif pour tous avec des casseurs (inénarrable Cambadélis).
Devant ces graves atteintes au réel, nous ne pouvons qu’une fois de plus leur poser la célèbre question de Debord aux surréalistes : « Êtes-vous des faussaires ou des imbéciles ? » Ce pouvoir semble aujourd’hui tellement faible qu’on se demande s’il tiendra bien longtemps. Le 26 mai nous l’apprendra sans doute.

Le SNJ et la CGT menacent l’indépendance journalistique

mur des cons weill raynal

Après que vous avez reconnu être l’auteur de l’image du « Mur des cons » qui a fait le scandale que l’on sait, vous étiez reçu hier par la direction de France 3 à un entretien préalable à une sanction disciplinaire. Que vous est-il précisément reproché ?
Soyons clair : à la différence du SNJ et de la CGT qui ont demandé ma tête, la direction de France Télévisions ne me reproche ni d’avoir filmé le fameux « Mur des Cons » du Syndicat de la magistrature, ni les conditions dans lesquelles ces images sont parvenues, indépendamment de ma volonté, au site Atlantico qui le premier les a diffusés. Il m’est reproché en revanche de n’avoir pas informé immédiatement ma direction du fait que j’étais l’auteur de ces images.
Comment s’est déroulée cette entrevue ?
Dans un climat serein et de confiance. La discussion a duré près de trois heures. Je suis reconnaissant à ma direction de m’avoir permis de m’expliquer longuement et j’ai le sentiment que mes interlocuteurs ont été attentifs à mes arguments, dans une affaire qui n’est pas simple.
Que répondez-vous aux reproches qui vous sont faits ?
Tout d’abord, je n’ai jamais manqué de loyauté vis-à-vis de France 3. Je me suis trouvé dans une situation inédite où un journaliste est la source d’une information qui suscite, à raison, un scandale politique. Si, dans un premier temps, je n’ai pas dit que j’étais l’auteur des images, c’était pour me protéger en tant que source. Ce n’est ni une argutie ni une pirouette. La protection des sources journalistiques est un principe absolu consacré par le droit. Dans une affaire récente, de hauts responsables politiques et policiers ont été mis en examen pour avoir violé le secret des sources. Je ne vois pas pourquoi un journaliste qui est à l’origine d’une information dont personne ne conteste la véracité aurait l’obligation de se dévoiler. Il faut ajouter que le climat d’hostilité croissante et la campagne menée par le SNJ et la CGT ne m’ont guère encouragé à le faire. Mais je ne regrette rien. Je suis heureux, comme journaliste et comme citoyen, d’avoir contribué à révéler les graves dérives d’un syndicat de magistrats.
Un syndicat qui demande des sanctions contre un journaliste, ce n’est pas banal. 
Deux syndicats, le SNJ et la CGT, cherchent à m’abattre en invoquant une « faute professionnelle ». Il s’agit d’une cabale politique menée par des syndicats staliniens qui ne me pardonnent pas d’avoir, comme ils le clament partout, « volé » des images. Ces accusations sont diffamatoires. Leur collusion idéologique avec le Syndicat de la magistrature dont ils cautionnent les dérapages est évidente. Si vous en doutez, je vous renvoie au communiqué de la CGT du 26 avril qui affirme son soutien « à nos camarades du Syndicat de la magistrature« . Et vous trouveriez sans peine des tracts de la même eau. On est très loin du journalisme et encore plus loin de la déontologie.
Cette affaire dit-elle quelque chose de l’audiovisuel public ?
Ce n’est pas l’audiovisuel public qui est en cause. France Télévisions est une maison attachante dans laquelle je travaille depuis près de trente ans avec un certain bonheur. Il est possible d’y faire son métier dans des conditions de liberté et de respect du débat contradictoire. Mais manifestement, certains militants syndicaux rêvent d’en finir avec le pluralisme.

*Photo : lefigaro.fr

Procès politique géant à Istanbul

turquie erdogan etat profond

« Les traîtres sont au Parlement ! Les patriotes sont en prison ! »  scandent les manifestants nationalistes rassemblés une fois par semaine devant la prison de Silvri, près d’Istanbul. Au total, quelque 300 personnes ont été arrêtées dans une affaire de complot visant à semer le chaos et à chasser du pouvoir le parti islamiste de Tayip Erdogan. L’affaire remonte à juin 2007, lorsque la police découvre une cache d’armes et d’explosifs dans la banlieue d’Istanbul. Appliquant la stratégie de la tension, des conjurés auraient commandité des assassinats pour imputer le crime aux islamistes et pousser l’armée turque à renverser le gouvernement AKP.
Plusieurs coups de filet sont alors effectués dans les milieux nationalistes, qui se soldent par l’arrestation de militaires de hauts rangs, de journalistes, de magistrats, d’universitaires et d’hommes d’affaires nationalistes. Loin de se laisser désarçonner par la gravité des charges pesant contre eux, les prévenus dénoncent un procès politique destiné à museler l’opposition laïque.
Les comploteurs participeraient de ce qu’on appelle « l’Etat profond »[1. Cüneyt Arcayürek, Derin Devlet, (L’Etat profond),  Detay yayinlari, Istanbul, 2007.], une nébuleuse constituée de hauts fonctionnaires, de militaires, de membres des services de sécurité, agissant en marge du gouvernement pour œuvrer à la protection des intérêts nationaux, y compris par des moyens illégaux[2. L’organisation d’armées occultes remonte à l’époque ottomane. Au XVIIIe siècle, le sultan Selim III crée une force armée clandestine. Au XXe siècle, des sociétés occultes liées à l’armée, notamment franc-maçons, sont impliquées dans le renversement du sultan Abdulhamid II. Mustapha Kemal utilise ces réseaux au cours de la guerre d’indépendance. En 1950 ,ces groupes sont organisés sous l’appellation d’Unité de guerre spéciale (Özel Harp Dairesi). Mission leur est confiée d’organiser la résistance derrière les lignes ennemies en cas d’invasion soviétique.]. Après l’effondrement de l’Union soviétique, ces réseaux ont été employés par les autorités pour éliminer des membres du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et collecter des renseignements. Le recrutement d’anciens repentis du PKK, les Itirafci, et des militants de la droite radicale, proche des Loups Gris, a renforcé ces différentes cellules informelles, sans contrôle centralisée ni coordination. Les autorités laissent faire sans intervenir. A la fin des années quatre-vingt-dix, les succès contre le PKK  mettent en sommeil une partie des réseaux de contre-guérilla.  D’autres basculent vers le banditisme pur et simple. Mais, dans son extension large, l’Etat profond désigne avant tout l’armée. « L’Etat profond, c’est l’Etat lui-même. L’Etat profond c’est l’armée. La République est une émanation de l’armée qui a toujours craint l’effondrement de celle-ci. Le pays a besoin de l’Etat profond, sans lui il est désorienté, il y est soudé » explique l’ancien premier ministre Süleyman Demirel[3. Radikal, 18 avril 2004, Nur Balur, Murat Yetkin, Fikret Bila, « Demirel : Derin devlet askerdir », (Demirel : « L’Etat profond, c’est l’armée »).]. Il existe donc deux Etats. L’Etat « veilleur de nuit » qui expédie les affaires courantes, et en retrait, l’Etat véritable. En cas de difficultés ou de crises « l’Etat civil sort, et l’Etat profond entre. Il est l’Etat véritable… À l’original il faut un Etat de rechange, à l’Etat de rechange, il faut l’Etat original » ajoute Demirel. La crainte majeure de l’Etat profond est de voir passer l’Etat civil sous l’emprise d’organisations partisanes étrangères à son corpus de valeurs. C’est aujourd’hui le cas avec le Parti de la Justice et du développement (AKP) qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2002, détricote les fondements laïcs de la république kémaliste. Pour l’armée, il s’agit d’un garde-fou : selon sa conception de l’intérêt national, défendre l’Etat c’est bloquer l’accès des corps intermédiaires (partis, confréries religieuses) à la formation de la volonté politique.
L’ombre du conflit entre l’état-major laïc et les islamistes plane sur le procès des présumés conjurés. Pourtant, les deux mille pages d’accusation présentées au tribunal n’ont apporté aucune preuve concrète de la participation des prévenus à des actes de violence directe. Beaucoup d’accusés n’ont pas le profil d’activistes. Mais tous occupent ou ont occupé des postes clefs au sein de l’establishment laïc. On trouve des universitaires hostiles au port du voile à l’université, des militaires impliqués dans la chute duparti islamiste Refah en 1997[4. Le Refah Partisi (Parti de la Prospérité) fondé par Erbakan est, sous une forme plus radicale, l’ancêtre de l’AKP. Un grand nombre de cadres de l’AKP en ont été des dirigeants actifs. Le parti a été interdit suite au coup d’Etat militaire de 1997.], mais aussi des juristes à l’origine d’une plainte visant à interdire l’AKP. Cerner un fil conducteur dans ce maquis relève de la gageure, tant le dossier est bourré de contradictions et d’approximations. D’autant que les prévenus appartiennent à l’ensemble du spectre politique de l’extrême gauche à l’extrême droite. Leur seul point d’entente est une commune aversion pour le parti au pouvoir.
D’après la presse islamiste, les suspects seraient à la fois proches des milieux eurasistes et liés aux néo-conservateurs américains les plus radicaux. Selon les pièces de l’enquête divulguées dans les médias, les conjurés auraient manipulé des groupes armés Islamistes, nationalistes, gauchistes et kurdes. En réalité, même si des éléments incontestables prouvent l’existence de réseaux clandestins liés à l’appareil d’Etat, ce procès permet à l’AKP d’enchaîner dans la même nasse toute l’opposition. La justice politique a décidément de beaux jours devant elle sur les rives du Bosphore.

*Photo : unaoc.

Allemagne : Un voisin modèle

allemagne angela merkel

Dans le domaine de l’économie, comme dans tous les autres, les Français sont maintenus dans une sainte ignorance de ce qui se vit, de ce qui se pense − et surtout de ce qui réussit ailleurs. Dans les cas extrêmes, on s’en prend à la discipline qui permet d’établir des comparaisons, l’économie elle-même. Un Paul Jorion prétend qu’elle est devenue « le discours de justification du système ». C’est comme si l’on rendait Newton responsable de ce que les hommes sont empêchés de voler à leur guise comme les oiseaux.
C’est ainsi : nous n’aimons pas le principe de réalité. Dans ce déni, nous sommes entretenus par la caste au pouvoir. Celle-ci, parce qu’elle bénéficie du désastre qu’elle a provoqué, est longtemps parvenue à nous faire croire que le monde entier nous enviait notre fameux « modèle ». Souvenez-vous des JT d’antan : les Anglais faisaient la queue devant nos hôpitaux, les Allemandes enviaient nos crèches et les Suédois nos impôts.
Aussi quand un Nicolas Baverez fit observer, il y a une douzaine d’années, que la France avait dégringolé au 11e rang européen pour la richesse par habitant (PIB par tête), il se fit traiter de « vichyste » et de mauvais Français. De réincarnation de Renan qui, après la défaite de 1870, s’en prenait à l’esprit de jouissance de la démocratie et au nivellement des élites. Les malins de Marianne reconnurent immédiatement le vieil appel maurrassien aux sacrifices et à la mortification nationale. On entendait bien continuer à danser sur le pont du Titanic. Ceux qui mettaient en garde contre l’impréparation du pays à rencontrer l’iceberg qui se profilait déjà étaient des déclinistes et des peines-à-jouir. L’imbécile, la lune et le doigt, vieille affaire. Normal, « l’homme malade de l’Europe », c’était l’Allemagne.[access capability= »lire_inedits »] Non seulement les Allemands avaient dû renoncer à leur fameux deutschmark en échange du feu vert donné par Mitterrand à leur réunification, mais celle-ci s’était révélée ruineuse, hors de leur portée, disait-on. Et de fait, elle leur aura coûté 1 300 milliards d’euros ! Avec leurs salaires bien trop supérieurs à la moyenne OCDE, les ouvriers et ingénieurs allemands avaient plombé leurs industries ; la preuve : les patrons délocalisaient des chaînes entières de montage en Tchéquie, Pologne et Slovaquie… Complémentarité qui se révèle payante aujourd’hui, mais qui fut rendue responsable de l’envolée du chômage. L’Allemagne compta, c’est vrai, jusqu’à 5 millions de chômeurs. Entre 2001 et 2005, elle se révéla incapable de respecter les critères de convergence de Maastricht et de faire passer le déficit budgétaire sous la barre des 3 %. En 2003, les dépenses publiques absorbaient 48,5 % du PIB. L’Allemand nous faisait de la peine.
Pendant ce temps-là, à Paris, Chirac et Jospin se disputaient sur la juste répartition de la « cagnotte fiscale » tombée du ciel ou, plutôt, de la croissance mondiale. Pourquoi ne pas en profiter pour rembourser la dette publique accumulée ?, demandèrent certains mauvais sujets. On les fit taire. Depuis quarante ans, la droite exige des baisses d’impôts et la gauche davantage de fonctionnaires. Personne n’a l’idée de s’attaquer au niveau de la dépense publique.
Entre 2003 et 2005, les Allemands ont rangé leur maison, avec les quatre « lois Hartz », souvent présentées comme le plan Schröder[1. Les indemnités chômage ne sont plus versées que pendant un an. Des réformes importantes ont été adoptées par consensus entre patrons et syndicats sur la flexibilité du travail. En cas de crise, les entreprises, plutôt que de devoir licencier, pourront avoir recours au chômage partiel : baisse provisoire des salaires, compensées par le versement d’indemnités publiques. Elles seront bien utiles pour maintenir l’emploi en 2008-2010.]. Efforts pour améliorer la productivité et choix stratégiques judicieux : on mobilise le tissu industriel vers les marchés asiatiques, gros importateurs de biens d’équipement. Quand la France mise sur quelques dizaines de grosses boîtes pilotées depuis Paris (le CAC 40), qui matraquent leurs fournisseurs, l’Allemagne table sur le Mittelstand régional.
Mais surtout, elle a choisi d’alléger progressivement le poids du budget de l’État, lorsque nous faisons l’inverse, et de privilégier la reconstitution des marges de ses entreprises, tandis que, droite et gauche confondues, nous nous attachions à ruiner les nôtres. Les dépenses publiques engloutiront, cette année, en France, 56,6 % du PIB, ce qui constitue un quasi-record mondial. En Allemagne, ce pourcentage s’établit à 44,7 %. Qu’est-ce qui justifie un écart de 12 points ? Quant au taux de marge des entreprises industrielles en France, il est tombé, cette année, à 22 % ; il a grimpé à 34 % en Allemagne. Conséquence : les Allemands continuent d’investir et de se moderniser ; le rêve des Français, monter en gamme pour redevenir compétitifs, se révèle hors de portée.
Résultat des courses : y’a pas photo ! Début 2013, selon Eurostat, notre taux de chômage est exactement le double de celui de l’Allemagne – 10,8 % de la population active, chez nous ; 5,4 %, chez eux.
Le Français est mauvais joueur. Quand il se plante, il met en cause les règles du jeu. Le rétablissement de la machine allemande à exporter a eu pour prix la dégradation de la demande interne, prétend-il. Et d’exhiber des statistiques prouvant qu’en effet, le PIB allemand a progressé encore plus lentement que le nôtre, en moyenne, durant la crise. Sauf que, comme le souligne Peyrelevade, c’est le PIB par habitant qui est pertinent. Et en Allemagne, il augmente plus vite que le nôtre. Si les Allemands vivent mieux que nous, avec des salaires qui ne sont pas supérieurs, c’est qu’ils ne connaissent pas les prix de l’immobilier aberrants qu’ont créés, à Paris et dans nos grandes villes, des politiques de logement débiles.
Les performances économiques du Nord et du Sud de l’Europe ont trop divergé sous le parapluie de la monnaie unique. Il faut que les Allemands augmentent leurs salaires, leurs prix et leur consommation, tandis que ceux du Sud devront baisser, poursuivent nos germano-critiques. Mais l’excédent commercial allemand, gigantesque en effet, est bienvenu : c’est grâce à lui (et à celui des Hollandais, Autrichiens et autres Finlandais) que le solde commercial net de l’UE demeure équilibré. A contrario, notre commerce extérieur, autrefois excédentaire, enregistre des déficits qui augmentent d’année en année : 67 milliards d’euros en 2012, contre un excédent de 118 milliards pour l’Allemagne. Résultat, celle-ci demeure le premier exportateur européen dans le monde, alors que le World Economic Forum plaçait la France au 15e rang en 2010, au 18e en 2011, au 21e en 2012… Bref, l’Allemagne est une puissance commerciale mondiale. La France ne l’est plus.
Face à ce désastre, fleurissent les « y’a qu’à ». Y’a qu’à « relancer l’économie » en augmentant les salaires. Tout le monde y gagnera et le gouvernement sera réélu. Mais ce rêve éveillé, nous le faisons depuis 1974 (année où l’État français a présenté pour la dernière fois un budget en équilibre). Si c’était la formule magique de la croissance, nous serions, avec les Grecs, les champions d’Europe, et les « austères » Germano-Nordiques seraient tous au chômage. Or, c’est exactement le contraire. Le problème ne se situe pas du côté de la demande, mais de l’offre.
« Y’a qu’à » refuser l’austérité, qui est une marotte des Allemands, tétanisés par leur fameuse hyperinflation, provoquée, de 1923. Quelle austérité ? En 2012, le déficit public s’est élevé à 4,8 % du PIB. Deux gouvernements successifs, ceux de François Fillon et de Jean-Marc Ayrault, nous ont bercés sur l’air des « sacrifices » imposés aux administrations, pour mieux nous faire avaler la pilule de hausses d’impôts sans précédent dans ce pays en temps de paix. Mais la réalité des chiffres est cruelle : les dépenses publiques ont continué à augmenter : + 2,1 % en 2011, + 2,9 % en 2012.
Certes, Mario Draghi a réussi à imposer aux Allemands le financement illimité des banques de la zone euro et une baisse artificielle des taux d’intérêt par le rachat de paquets d’obligations des États les plus endettés. Ce qu’ils avaient toujours refusé – et que les traités interdisent : du « bail-out ». Mais le gouvernement français a tort de rêver que, les élections passées, la chancelière réélue (elle sera d’ailleurs le seul chef de gouvernement dans ce cas, ce qui devrait être médité), l’Allemagne se montrera plus ouverte aux « idées françaises » : euro-bonds, pour pouvoir emprunter encore plus sous le parapluie allemand, et fin de « l’austérité ». Car l’actuelle inondation de liquidités par les banques centrales ne saurait durer. Et il va bientôt falloir purger une situation financière qui ne peut manquer de créer de dangereuses bulles.[/access]

*Photo : brianac37.

Brigitte Ayrault, épouse modèle

Jean-Marc Ayrault est impopulaire. Jean-Marc Ayrault a le charisme d’une paire de charentaises. Jean-Marc Ayrault a professé la langue allemande. Jean-Marc Ayrault passe ses nuits mouvementées à rêver d’aéroports gigantesques d’où décolleraient des camping-cars à réaction. Ça tout le monde le sait déjà. Ce qui est moins connu, c’est que Jean-Marc Ayrault a une femme, Brigitte. Le quotidien nantais Presse Océan répare cette lacune, dans son édition de lundi, en proposant une fascinante interview de la femme du premier ministre, assortie d’un patchwork d’articles évoquant ses diverses actions – sous le titre dansant « Brigitte Ayrault fait bouger Matignon ».
Quand on lui demande « Vous avez mis quelques mois à vous installer à Matignon… », ce n’est pas pour une raison légère… « Je suis d’abord restée à Nantes pour préparer Factorev, la nuit de la récup’ Créative… » Car une femme de premier ministre se doit, de nos jours, d’agir dans les associations qui vont dans le bon sens… ainsi, on apprend que Brigitte est aussi « ambassadrice de la Mobilisation nationale contre l’isolement des personnes âgées ». Elle s’est « laissée convaincre » par  l’indispensable ministre Michèle Delaunay, précise le journal. Ainsi convaincue, elle a « (voulu) s’impliquer dans des actions innovantes et intergénérationnelles ». Les petits vieux c’est bien, mais la jeunesse c’est encore mieux. Brigitte l’a bien compris car elle se vante d’être aussi « marraine de la maison des adolescents de Nantes » et soutien actif à l’association « Permis de vivre la ville » qui « fait un travail remarquable avec les jeunes de Clichy-sous-Bois ». Parmi les initiatives colossales de cette association : la construction de nichoirs à oiseaux qui ont été installés dans les jardins de Matignon…
Mieux encore : Brigitte est sensible aux arts de la rue. « Elle a imposé le graff », révèle Presse Océan, « dans les salons de réception et le hall d’accueil » avec pour objectif sans pitié de « donner à Matignon un look un peu plus moderne et ouvert ».
Mais la vie intérieure de cette Dame patronnesse des temps modernes n’est pas oubliée. Brigitte aime son époux, et le dit haut et fort : « Jean-Marc est l’homme de la situation. Il est courageux, il fait le travail, il est loyal. » On dirait un écho de la chanson Mon Raymond que Carla Bruni a consacré à son époux Sarkozy… en somme Jean-Marc tient la boutique ! Mais ce petit cœur, s’il sait aimer, souffre aussi de temps en temps, comme lorsque Anne Gravoin, l’épouse violoniste de Manuel Valls a cru bon de se déclarer « un peu plus glamour que Mme  Ayrault, prof d’allemand dans la banlieue de Nantes ». Avec une pointe d’amertume, Brigitte corrige : « C’est faux, je suis prof de français ». Et le glamour ?
On a bien ri. Mais – dans cette débauche de sentiments humides et de novlangue un peu vieillie – pas un mot sur le combi Volkswagen…
On nous aurait menti ?

Amnistie : Technique du coup d’éponge

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aministie hollande ps

aministie hollande ps

 L’étonnant dialogue de sourds, qui persiste dans notre pays depuis maintenant un an, est dû à plusieurs facteurs. Le malentendu du 6 mai 2012 sur la fausse victoire de la gauche nourrit chez ses représentants une arrogance assez inadaptée à la réalité, et qui exaspère le camp d’en face. La culture terranovienne incontestablement hégémonique, avec parfois quelques nuances, dans les grands médias audiovisuels, provoque des réactions de rejet qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Et puis il y a aussi une façon de faire de la politique qui consiste à multiplier les coups pour faire plaisir à son camp, avec souvent une absence totale de sérieux. Comme le mot d’ordre de la « VIe République » et la proposition de loi sur « l’amnistie sociale » qui relèvent de la même méthode. Objectif ? Donner quelques gages à un électorat  qui rumine sa déception et risque de se démobiliser aux prochaines échéances électorales. Pour les socialistes, faire croire qu’une partie d’entre eux est encore de gauche. Pour le Parti de gauche, qu’il sert à quelque chose, au moins sur le plan des mesures symboliques. Pour le Parti communiste, qu’il respecte ses traditions, en réactivant le vieux débat sur la violence sociale subie par les couches populaires qui rendrait légitimes les débordements violents des mouvements sociaux. Et tant mieux si c’est  «clivant » ,comme on dit aujourd’hui. Malheureusement, et oserait-on dire comme d’habitude, tout ceci est fait avec un manque total de sérieux mélangeant désinvolture et ignorance. Et aboutit au résultat prévisible : levée de boucliers et reculade des socialistes.
N’aurait-il pas mieux valu commencer par réfléchir au sens du mot « amnistie » avant le dépôt de la proposition de loi ? Cela aurait permis de constater que ce n’était pas la bonne méthode, aurait évité de galvauder un terme et de déconsidérer ainsi un acte pourtant politiquement, socialement et historiquement indispensable.
Qu’est-ce que l’amnistie ?
D’abord, ne pas la confondre avec ce qu’elle n’est pas. L’amnistie n’est pas la grâce. L’amnistie n’est pas le pardon. L’amnistie n’est pas l’impunité.
Pour essayer de la cerner, repartons de la très belle phrase de Paul Ricoeur[1. Paul Ricoeur, La mémoire, l’Histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, page 651.] : « Le philosophe se gardera de condamner les successives amnisties dont la République française en particulier fait grande consommation, mais il en soulignera le caractère simplement utilitaire, thérapeutique. Et il écoutera la voix de l’inoublieuse mémoire, exclue du champ du pouvoir par l’oublieuse mémoire liée à la Refondation prosaïque du politique. À ce prix, la mince cloison qui sépare l’amnistie de l’amnésie peut être préservée. »
Tout d’abord, réglons le compte de l’ânerie proférée par Laurence Parisot pour s’opposer à l’amnistie sociale : « La logique de l’amnistie est héritée de la monarchie. Rappelons que nous sommes en république. »
Merci madame, nous avions remarqué, mais cette République a une histoire avec laquelle vous semblez entretenir des rapports assez flous. Un peu d’histoire par conséquent. L’étymologie de l’amnistie se rapproche de celle de l’amnésie. Amnistie se compose de l’a privatif et du verbe mimneskein (se souvenir) le mot désigne donc un acte et suppose une volonté. C’est un oubli voulu, commandé actif et par conséquent sélectif. L’amnésie renvoie à un état, la perte de mémoire n’étant pas l’expression d’une volonté.
Sur le plan historique, l’amnistie, en tant que mode opératoire de régulation des affaires des hommes et de la cité, plonge ses racines dans celles de la démocratie athénienne. À la chute des Trente Tyrans en 403 av. J-C, les démocrates qui avaient repris la cité décrétèrent que « nul n’aura le droit de reprocher le passé à personne »[2. Aristote, Constitution d’Athènes, Belles lettres, 1996, page 83.]. Le passé est donc proscrit, son évocation interdite au profit de la réconciliation collective. Il s’agit d’effacer les traces psychiques ou sociales, comme si rien ne s’était passé. Pour faire maintenant plaisir à Mme Parisot, petit détour par l’Ancien régime. Henri IV est couronné roi d’un royaume exsangue en 1589. Soucieux d’en restaurer l’unité autour d’un souverain devenu catholique, il proclamera l’édit de Nantes dont l’article I disposera que « la mémoire de toutes choses passées de part et d’autre depuis le commencement du mois de mars 1585… demeurera éteinte et assoupie comme de chose non advenue ». Texte superbe complété par l’article II : « Défendons à tous nos sujets de quelques états et quelques qualités qu’il soit d’en renouveler la mémoire, s’attaquer, ressentir, injurier ni provoquer l’un l’autre par reproche de ce qui s’est passé pour quelque cause et prétexte que ce soit. » L’objectif de cette amnistie s’affiche clairement quelques lignes plus loin : « pour se contenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens, sous peine au contrevenant d’être puni comme infracteur de paix et perturbateur du repos public. »
Voilà donc posées au travers de ces deux exemples essentiels les trois caractéristiques de l’amnistie : tout d’abord, elle succède à un conflit, qui a déchiré une communauté, une guerre civile, ou un affrontement qui en avait les traits. Ensuite, c’est un oubli volontaire et commandé. Enfin, l’objectif est celui de la réconciliation et du retour de la paix civile.
Il y eu ensuite, à la fin du XIXe siècle, l’amnistie des communards, obtenue de haute lutte à l’occasion d’une intense bataille politique où s’illustrèrent Victor Hugo et Clémenceau et où Léon Gambetta fut passablement hésitant… Plus près de nous, après la seconde guerre mondiale, les IVe et Ve Républiques ont été régulièrement marquées par des mesures d’amnistie. Celle du 6 août 1953 pour les faits de collaboration, ou encore celle du 31 juillet 1968 portant « amnistie général de toute infraction commise en relation avec les événements d’Algérie ». Leur objectif était à chaque fois de réaffirmer l’unité de la Nation. Dans l’esprit, elles se rapprochent beaucoup, des préoccupations athéniennes évoquées plus haut. Historiquement, que ce soit le législateur, le roi ou le gouvernement qui l’institue, l’objet de l’amnistie aura donc toujours été de rétablir la paix sociale, à la faveur de « l’oubli commandé » sur les errements du passé.
Tout ceci démontre que l’amnistie est un acte important, qui nécessite des conditions particulières et des objectifs clairs. Car, en effet, elle nous choque naturellement en ce qu’elle prive de la sanction punitive qui doit échoir à tout contrevenant à la loi. Il faut qu’il soit puni parce que la dramaturgie sociale requiert qu’il subisse une sanction afin que le bon fonctionnement et le « bien vivre » de notre société soit assuré et pérennisé. Or, sur la carte de nos humeurs symboliques, l’amnistie efface et supprime irrémédiablement certains lieux de cette topologie ambiguë. Nous sont ainsi définitivement refusées la réparation du préjudice et l’efficacité symbolique qui l’accompagnent, d’ordinaire si importantes en ce qu’elles contribuent à façonner les mentalités et à construire les représentations que nous nous faisons de la bonne marche d’une société régulée par la justice.
Il faut donc une contrepartie, un échange, qu’apparaisse clairement le caractère utilitaire, thérapeutique et prosaïque de la mesure. Et la nécessité de conclure, comme le dit joliment la grande encyclopédie Larousse de 1900 : « un traité de paix civile ». Qui comme tous les traités de paix doit être un compromis.
L’amnistie sociale, telle qu’elle a été proposée et adoptée par le Sénat puis refusée par le gouvernement, ne présente aucune des caractéristiques qu’exige l’utilisation d’une telle technique. L’amnistie n’a rien à faire dans cette histoire. Même si l’on considère, ce qui est mon cas, que la violence de certains mouvements sociaux répondait à la violence faite aux travailleurs par le désespoir dans lequel les plongent les plans sociaux et le chômage de masse, ce qui est demandé pour ceux qui sont poursuivis, c’est plutôt le pardon. Ce n’est pas l’oubli pour favoriser la réconciliation d’Édouard Martin avec Lakshmi Mittal… Tout cela n’est pas sérieux. Et cette désinvolture politique, le choix des termes, la technique de l’invective politicienne, le fait d’amener cette affaire dans une impasse prévisible (voulue?), caractérise une façon déplorable de faire de la politique.
Surtout qu’il existait d’autres solutions. À la lumière des exemples pris sur le chemin de l’histoire, on mesure le sens appauvri que prend « l’amnistie présidentielle de début de mandat ». Celle-ci obéissait à un rituel qui voulait qu’après chaque élection, à l’occasion de l’événement central de notre vie démocratique, à savoir l’avènement du monarque républicain, celui-ci inaugure son « règne » par un acte qui en fait n’est pas une amnistie. Les présidents de la République ont hérité d’une prérogative royale : le droit de grâce (le voilà, l’héritage monarchique, Mme Parisot !). Celui-ci était couramment utilisé de façon strictement régalienne, pour dispenser de l’accomplissement d’une peine. Dans cet esprit, les amnisties présidentielles s’apparentaient en fait à la grâce, les premières semaines du nouveau mandat étant d’ailleurs qualifié d’état de grâce. Une sorte de cadeau de « bienvenue »…
Nicolas Sarkozy, a voulu faire le malin, et, sacrifiant au nouveau puritanisme, a supprimé cette tradition à son arrivée en 2007. François Hollande, toujours audacieux, s’est bien gardé de la restaurer. Or la solution était là. Comment se fait-il que personne n’y ait pensé en préférant une procédure dont il était évident qu’elle allait provoquer une levée de boucliers ?
Il existe encore aujourd’hui une voie. Pour le pardon. Pas la fausse «amnistie présidentielle de début de mandat », c’est trop tard, l’occasion est passée
Mais il faut éviter que ceux qui se sont battus, qui sont chômeurs aujourd’hui et qui s’inquiètent pour leur pays, ajoutent à leurs angoisses, l’humiliation de procédures pénales, dont l’utilité sociale serait nulle. Ils ont droit au pardon. Mais pour cela, il faut que François Hollande se rappelle qu’il est président de la République. Et qu’il use de ce droit qu’il tient de la Constitution et de l’usage de ses prédécesseurs. La prochaine fête du 14 juillet en sera l’occasion. C’est à vous Monsieur le Président.

*Photo : Thien V.

Edwy et moi

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levy plenel mediapart

levy plenel mediapartAmateurs de romances improbables et torrides, passez votre chemin. Mon histoire avec Edwy Plenel, comme dirait Marcela Iacub, a été strictement épistolaire. Et on ne saurait dire qu’elle ait obéi aux canons du marivaudage et du commerce galant. Elle aurait pu figurer dans la catégorie « Entre hommes » – à la loyale, si vous préférez. Le genre « conversation musclée ». Le problème, c’est qu’il n’y a pas eu de conversation. D’accord, on ne peut pas converser avec tout le monde. N’empêche, cette sensation que les mots n’ont aucun pouvoir, qu’ils ne parviennent ni à persuader, ni à ébranler, ni même à énerver, comme s’ils ne portaient pas, est inquiétante. Est-il possible que déjà, nous n’ayons plus de langage (donc de monde) commun avec ceux qui ne pensent pas comme nous ? Et si c’est le cas, qui est sourd dans ce dialogue ? Qui est le fou, quand chacun croit l’autre fou ? C’est à vous, chers lecteurs, qu’il revient de trancher. Sur pièces[1. Nous publions ci-dessous les courriels échangés entre Edwy Plenel et moi. S’il reste des fautes, elles sont d’origine.]. Sans trop s’illusionner sur la vérité démocratique qui sortira de cette consultation sauvage – il est probable que chacun trouvera raisonnable celui qui pense comme lui. Cela ne devrait pas nous dispenser, les uns et les autres, de l’effort d’empathie minimale nécessaire pour comprendre vaguement comment fonctionne l’adversaire. Et là, je sèche. Je l’avoue, je ne comprends rien à Edwy Plenel. Voilà un homme qui défend, avec le brio que l’on sait, une vision du monde. Intellectuel, journaliste et militant, il intervient dans le débat public. Et aucun de mes arguments n’y a fait : je n’ai pu le convaincre de répondre à mes questions et critiques. Il a préféré me passer une « avoinée » –  je ne comprends rien à ses idées, ni même à ce qu’il dit, ni bien sûr au journalisme. Justement, c’était l’occasion de m’expliquer. Je ne dois pas mériter cet honneur. Enfin « je », c’est une façon de parler, je suppose qu’il n’y a rien de personnel dans ce « Je ne vous parlerai pas ! » J’ai comme l’impression que ce n’est pas ma personne qui est illégitime pour Edwy Plenel, mais la contradiction elle-même. Il est vrai que si on incarne la vérité, tout contradicteur est un menteur.
On trouvera que je sur-interprète quelques lignes écrites à la va-vite pour se débarrasser d’une importune. Admettons. Mais si le président Plenel est en « une » de Causeur, c’est que nous pensons qu’il détient un pouvoir (et, accessoirement, que ce n’est pas forcément une bonne nouvelle). Aussi, à défaut d’être palpitante, cette correspondance sera peut-être instructive. Bien entendu, nous ne l’aurions pas publiée sans son accord. Qu’il soit remercié pour nous l’avoir donné.

Le 19 avr. 13 à 20:49, ELISABETH LEVY a écrit :
Cher Edwy Plenel,

Pour commencer, je vous dois des excuses. L’entretien que vous aviez eu l’amabilité de m’accorder il y a deux ans n’a jamais vu le jour, pour des raisons que vous connaissez bien : j’avais tellement de matière, passionnante au demeurant, portant sur des sujets tellement vastes, que je n’ai jamais trouvé le temps de le prendre à bras le corps. Nous avons au moins en commun d’être bavards. Ceci étant, c’est entièrement de ma responsabilité, car j’aurais dû mieux préparer, donc structurer, la conversation. Quoi qu’il en soit, je suppose que vous ne m’en tenez pas rigueur.
Je n’exclus pas, en revanche, que vous soyez agacé par mes critiques de Mediapart et du journalisme que vous pratiquez, à supposer que vous ayez le temps d’en prendre connaissance. Au moins suis-je certaine que vous ne vous contentez pas de l’aimable résumé qu’en font certains de mes excellents confrères. Sans doute ai-je été incapable, jusque-là, d’exposer clairement mes interrogations. Toujours est-il que dans les quelques occasions où j’ai pu questionner vos méthodes (dans les termes avec lesquels vous les revendiquez) et votre conception du journalisme, je n’ai pas obtenu la moindre réponse. Pourtant, vous en conviendrez sans nul doute, ces méthodes et ces conceptions doivent pouvoir être critiquées et discutées. J’aime bien la polémique, comme vous d’ailleurs. Mais au-delà du théâtre médiatique, je prends suffisamment vos idées au sérieux pour les combattre. J’aimerais être sûre de les comprendre.
Je reviendrai dans le prochain numéro de Causeur sur le rôle que vous jouez dans le débat public. J’aimerais donc vous interroger, non pas sur vos kayaks et trottinettes, mais sur votre vision de la politique et plus encore de la démocratie. Je ne la partage pas, c’est un fait, mais elle n’en est pas moins légitime et mérite d’être discutée. Il me semble que le rôle du journalisme est aussi de dévoiler les enjeux intellectuels et idéologiques structurellement masqués par l’affrontement médiatique.
Si vous êtes d’accord pour répondre, il faudrait le faire d’ici la fin de la semaine prochaine. Pour éviter de rééditer une discussion trop longue et touffue pour être correctement reproduite, je peux vous envoyer des questions par écrit. Sinon, cela peut aussi se faire sous la forme d’un court entretien, téléphonique ou pas, que vous pourrez évidemment relire, amender et valider.
J’espère que vous accepterez cette proposition. En toute hypothèse, j’attends votre réponse dès que vous le pourrez.
Bien à vous,
Elisabeth Lévy

Message du 21/04/13 22:26
De : « Edwy Plenel »
A : « ELISABETH LEVY »
Objet : Re: Proposition (honnête)

Chère Elisabeth Lévy,
Pas de souci pour cet entretien, je ne vous en tiens pas rigueur.
J’ai évidemment suivi vos interventions, ainsi que les réactions de certains de vos interlocuteurs, notamment Alain Finkielkraut et Marcel Gauchet, le premier évoquant à mon propos soit Robespierre soit la Stasi (avec un détour déplaisant par mon visage), le second un « journalisme de délation » d’une façon générale qui, dans le contexte, ne peut cependant viser que Mediapart.
Comme vous le savez, je n’ai aucune réticence à débattre et ne me suis jamais dérobé. Mais ces commentaires et ces opinions discutent un personnage et un journalisme imaginaires tant ils ne sont pas informés: ils ne prennent même pas la peine de lire Mediapart, de découvrir ce qui s’y écrit ni de prendre connaissance des livres où je m’efforce, depuis vingt ans, d’expliquer et de défendre une démarche à la fois professionnelle et démocratique.
Plutôt que d’ajouter du bavardage au bruit médiatique, auquel vous dites vous même vouloir échapper, je préfère donc que l’on prenne le temps de lire et de discuter, fût-ce pour les réfuter, mes textes, et notamment Le Droit de savoir (Don Quichotte) paru récemment.
Bien à vous,
Edwy Plenel

Le 22 avr. 13 à 09:15, ELISABETH LEVY a écrit :
Cher Edwy Plenel,
Merci de votre réponse. Permettez-moi cependant de la « discuter », comme vous m’invitez à le faire de votre dernier livre que j’ai, autant l’avouer, simplement parcouru. Aussi ne l’ai-je pas commenté, mais je prendrai évidemment le temps de faire l’un et l’autre. Ce que j’ai critiqué, discuté et parfois réfuté (ou tenté de le faire), pour reprendre vos termes, ce sont vos déclarations et interventions publiques. Aussi suis-je étonnée que vous m’opposiez des propos tenus par Alain Finkielkraut et Marcel Gauchet au cours d’entretiens qu’ils m’ont accordés: certes, ce sont des amis, et je suis globalement d’accord avec eux sur le sujet qui nous intéresse; pour autant, disposant d’un cerveau en propre, j’ai la coquetterie de vouloir choisir les termes dans lesquels j’expose mon point de vue. Je peux éclairer, expliquer, défendre les propos de mes amis, mais je ne peux répondre que des miens.
Surtout, le journaliste que vous êtes sait bien que votre livre ne contient pas toutes les réponses aux questions soulevées par l’affaire Cahuzac et ses suites. Je suis certaine que vous-même, dont le métier est de poser des questions, trouvez légitime qu’on vous en pose. Et il me semble important que les lecteurs de Causeur puissent se faire leur propre idée au terme d’un procès contradictoire.
Le plus simple, pour tenter de vous convaincre, est d’exposer sommairement ces interrogations :

– Le Canard Enchaîné affirme avoir disposé des mêmes éléments que vous au même moment sur le compte suisse de JC, mais avoir estimé que ces éléments étaient insuffisants. Et j’ai entendu un de vos journalistes dire, en substance, que c’était à la Justice d’apporter des preuves. On ne saurait, certes, exiger des journalistes le même niveau de certitude que des juges. Cependant, vous-même avez été très sévère, à juste titre à mon avis, avec Libération. Puisqu’il existe évidemment toute une palette entre la rumeur et l’information vérifiée, comment définissez-vous la limite au-delà de laquelle une hypothèse est publiable ? Dans le passé, lorsque vous étiez au Monde, il vous est arrivé de mettre en cause des personnalités que la Justice n’a pas reconnues coupables. N’y a-t-il pas un risque que le journaliste se substitue au juge et que le tribunal médiatique condamne avant celui de la République (et sans possibilité d’appel) ?

– Votre enquête, comme c’est souvent le cas, s’appuie sur un témoignage anonyme dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas dicté par des considérations morales. Acceptez-vous que ce témoignage soit qualifié de délation, et comment en maîtriser l’usage ? Au-delà de son contenu polémique, le terme « journalisme de délation », qui se réfère à vos sources, est-il dénué de toute pertinence ?

– Le soir des aveux de JC, vous vous êtes indigné que François Hollande n’ait pas débarqué Cahuzac le jour où Mediapart a publié son premier article. Le pouvoir exécutif doit-il et peut-il et doit-il réagir à des révélations dont leurs auteurs eux-mêmes reconnaissent ne pas avoir de preuves ? Dès lors que même vous pouvez vous tromper (ou être abusé), n’est-ce pas la porte ouverte à l’injustice ?

– Les aveux de Cahuzac ont déclenché une sorte de fièvre de la transparence, terme que je ne crois pas vous avoir entendu employer. Vous qui êtes fasciné par des personnalités comme Fouché ou Mitterrand, croyez-vous que le pouvoir peut s’exercer sans secret ?

–          – Vous vous êtes contenté d’accuser Cahuzac d’un délit dont il est coupable. Mais dans la foulée, vous avez bien vu que, de proche en proche, ce sont tous les politiques, puis tous ceux qui profitent (légalement) du système, puis tous les riches qui sont dénoncés en meute. Certes, vous n’êtes pas comptable des propos de vos confrères. Mais comme observateur, que vous inspire cet accès de vertu ?

– On a souvent le sentiment, en vous entendant, que votre but est de réformer la démocratie et de la rendre plus morale. Cela semble fort louable, mais cette prééminence de la morale ne signe-t-elle pas la mort de la politique ?

– Seriez-vous favorable à un régime d’inspiration jacobine, dans lequel le pouvoir est révocable à tout moment par ses mandants ?

– Au-delà d’une certaine idée de la démocratie, pensez-vous incarner ou défendre une certaine vision de la gauche ?
Peut-être ces questions, ou certaines d’entre elles, vous inspireront-elles. Je le souhaite en tout cas. Et dans un ultime effort pour vous convaincre, j’attire votre attention sur le fait que, quelques semaines avant la parution de votre livre, j’ai consacré à l’affaire Cahuzac naissante un édito intitulé « Le droit de ne pas savoir ». Si vous voulez mon avis, cher Edwy Plenel, cette coïncidence est un signe indiquant que vous devriez accepter le combat « à la loyale » que je vous propose ! Encore une fois, je crois que nous avons tous à gagner dans l’échange des arguments, même musclé. Et vous aimez le sport, non ?
Bien à vous,
Elisabeth Lévy

Message du 22/04/13 10:40
De : « Edwy Plenel »
A : « ELISABETH LEVY »
Objet : Re: Journalisme de persuasion…
Chère Elisabeth Lévy,
Je maintiens ma première réponse.
Le divertissement est l’ennemi de l’information. Or l’un de ses nouveaux visages, promu par des médias de flux et d’instant, est la confrontation d’opinions qui ne prennent pas la peine de s’informer, de vérifier, de recouper et de sourcer. D’opinions sans vérités de fait (pour reprendre une expression à laquelle je tiens fort, factual truth, celle de Hannah Arendt dans Vérité et politique). D’opinions qui, en ce sens, ne valent pas plus que d’autres opinions, et notamment celles de n’importe quel citoyen, lecteur ou auditeur, car elles ne font pas l’effort de s’ancrer dans des réalités factuelles.
Je pourrais vous en donner plusieurs exemples dans vos questions ci-dessous dont les affirmations s’appuient sur des bruits sans aucune véracité.
Par exemple, il suffit de lire le dossier de Mediapart sur l’affaire Cahuzac pour savoir que notre enquête ne s’est pas appuyé sur « un témoignage anonyme », tout cela est public et détaillé sur notre journal en ligne depuis décembre.
De même, il suffit de lire ma vieille préface aux mémoires de Fouché ou mes trois livres sur la présidence de François Mitterrand pour convenir que, loin d’être fasciné par ces personnages, je me suis efforcé de déconstruire la fascination dont ces représentants d’une politique supposée éternelle faisaient l’objet.
Enfin, si vous preniez le temps de lire plutôt que de parcourir Le Droit de savoir vous verriez que la morale n’a rien à voir là-dedans, mais simplement une conception de la démocratie dont vous trouverez les fondements chez des auteurs autrement importants que nous autres, journalistes (Cornelius Castoriadis et Jacques Rancière notamment, mais aussi Claude Lefort, Jean-Pierre Vernant, etc.).
Si nous faisions cet entretien, je passerai plus de temps à rectifier vos questions qu’à vous répondre sur le fond. Epargnons-nous cette peine.
Bien à vous,
Edwy Plenel

Le 27 avr. 13 à 14:40, ELISABETH LEVY a écrit :

Cher Edwy Plenel,
Merci pour votre réponse. Je ne vais pas la commenter, puisque visiblement, je ne suis pas la bonne personne et que je ne pose pas les bonnes questions.
Vous le comprendrez, je dois expliquer à mes lecteurs pourquoi ils sont privés de votre point de vue. Afin d’éviter une nouvelle interprétation fautive de vos pensées ou propos, je propose, conformément à vos souhaits, de vous citer. M’autorisez-vous à publier des extraits de nos échanges expliquant votre refus ? (Ceux-ci, certes, n’ont rien d’intime, mais il s’agit d’une correspondance privée que je ne saurais utiliser sans votre accord.)
Bien à vous, Elisabeth Lévy

Message du 27/04/13 22:51
De : « Edwy Plenel »
A : « ELISABETH LEVY »
Objet : Re: Requête gracieuse

Chère Elisabeth Lévy,
Nos échanges sont privés et, par conséquent, doivent le rester.
Dites simplement la vérité à vos lecteurs, à savoir que je vous ai accordé une longue interview que vous n’avez pas publiée et que je n’ai pas souhaité donner suite à cette nouvelle demande d’entretien.
Bien à vous,
Edwy Plenel

Le 28 avr. 13 à 12:03, ELISABETH LEVY a écrit :
Cher  Edwy Plenel,
Je prends note de votre suggestion de mentir à mes lecteurs pour expliquer votre refus de répondre. En effet, les raisons que vous me proposez de leur servir n’ayant rien à voir avec celles que vous m’avez précédemment indiquées :
« Pas de souci pour cet entretien, je ne vous en tiens pas rigueur. (…) Comme vous le savez, je n’ai aucune réticence à débattre et ne me suis jamais dérobé. Mais ces commentaires et ces opinions discutent un personnage et un journalisme imaginaires tant ils ne sont pas informés: ils ne prennent même pas la peine de lire Mediapart, de découvrir ce qui s’y écrit ni de prendre connaissance des livres où je m’efforce, depuis vingt ans, d’expliquer et de défendre une démarche à la fois professionnelle et démocratique. Plutôt que d’ajouter du bavardage au bruit médiatique, auquel vous dites vous même vouloir échapper, je préfère donc que l’on prenne le temps de lire et de discuter, fût-ce pour les réfuter, mes textes, et notamment Le Droit de savoir (Don Quichotte) paru récemment. » Puis, quelques jours plus tard, dans un deuxième courriel, il n’est évidemment plus question de cet entretien avorté, mais uniquement de la pauvreté de mes questions : « Si nous faisions cet entretien, je passerai plus de temps à rectifier vos questions qu’à vous répondre sur le fond. Epargnons-nous cette peine. »
Vous ne me contredirez pas : facts, only facts…Je suis donc navrée de ne pouvoir vous être agréable en suivant le judicieux conseil que vous me donnez (imputer votre refus à l’entretien non publié).
Permettez-moi cependant de vous faire remarquer que vous charriez grave ! Non seulement vous me prenez pour une imbécile, mais vous ne l’assumez pas et croyez, pour faire bonne mesure, me faire écrire des âneries ?  On a tort de dire que vous n’avez pas d’humour : vous êtes très amusant.
Il est assez rigolo qu’un homme qui fait publiquement profession de courage soit incapable d’assumer son refus de répondre à des questions et, du reste, incapable d’envisager que ses contradicteurs puissent être légitimes : c’est comme les peuples avec l’Europe, les gens qui critiquent vos idées ne les ont pas comprises, sinon, comment oseraient-ils ? Vous me direz peut-être que je ne suis pas digne d’entendre vos objections. Eh bien dîtes-le ! Et pas à moi seulement, c’est beaucoup moins marrant en privé !  Assumez donc votre mépris et votre haine du désaccord, cher Edwy Plenel (« Nous ne débattrons pas ! »).
En conséquence, je ne servirai pas à mes lecteurs la faribole que vous me proposez. Je pourrais passer outre votre refus et appliquer la méthode Mediapart : quand on défend une juste cause, tout est permis. Car déciller le public sur votre conception de la démocratie telle qu’elle est résumée par nos échanges et votre respect de l’adversaire (…) est une juste cause. Certes, ces échanges sont privés, mais peut-être un peu moins qu’une conversation téléphonique conservée dix ans pour nuire, ou que l’enregistrement-pirate de conversations d’une vieille dame. Et ce qu’ils nous enseignent de votre conception du journalisme et du désaccord démocratique est aussi intéressant que ce que les enregistrements du majordome de madame B. nous ont appris de Messieurs Maistre, Woerth, etc.
Toutefois, vous ne méritez pas une telle entorse à mes principes. En conséquence, je ne publierai pas nos échanges : je tenterai d’en extraire la substantifique moelle. Le plus honnêtement possible. Libre à vous, ensuite, de contester ce résumé, je sais que je peux compter sur votre bonne foi. Au moins aurai-je, sincèrement, tenté d’entamer un dialogue qui aurait pu, quoique musclé, être constructif. Mais on dirait que le combat à la loyale, ce n’est pas votre truc. Je crois que je me ferai une raison.
Bien à vous,

Elisabeth Lévy

Message du 28/04/13 14:48
De : « Edwy Plenel »
A : « ELISABETH LEVY »
Objet : Re: Les faits, rien que les faits !

Chère Elisabeth Lévy,
Décidément, chez vous, l’opinion l’emporte toujours sur l’information, le commentaire sur les faits, la fiction sur le réel. Ma phrase:
« Dites simplement la vérité à vos lecteurs, à savoir que je vous ai accordé une longue interview que vous n’avez pas publiée et que je n’ai pas souhaité donner suite à cette nouvelle demande d’entretien. »
n’impute en rien mon refus du second entretien à la non-publication du premier. Ce sont simplement deux faits vrais, l’un et l’autre, indépendants l’un de l’autre. Mais les rappeler ensemble, c’est évidemment souligner la démesure de votre attitude d’aujourd’hui qui fait tout un plat d’un refus momentané et argumenté de répondre à vos questions, alors même que, pour ma part, je n’ai pas fait tout un plat de la légèreté négligente avec laquelle vous avez traité le long entretien que je vous ai bel et bien accordé, il y a deux ans.
Bref, vous vous comportez comme si vous étiez un tribunal devant lequel il serait scandaleux que je n’accepte pas de comparaître sans délais quand bon vous semble. Un tribunal, vous-même et vous seule, aussi légitime, si je vous lis bien, que la souveraineté des peuples d’Europe ! Je redis donc ce qui fut la teneur de ma réponse constante, aussi mesurée que patiente, dans nos échanges: je n’ai aucune réticence à débattre, mais je vous demande d’abord de me lire et de lire Mediapart, plutôt que de m’interpeller sur un bruit médiatique infondé car mal informé.
Votre virulence témoigne d’une passion qui m’intrigue et m’inquiète. Elle prouve que, loin de vouloir débattre, vous cherchiez seulement ma caution pour combattre l’image, encombrée de préjugé et d’idéologie, que vous vous faites du travail de Mediapart et du mien sans même avoir pris la peine de les connaître. Sans avoir commencé par nous lire tout simplement – ce qui, s’agissant d’un journal et d’un journaliste, est la moindre des exigences.
Aussi, devant cette absence de la plus élémentaire rigueur, ne vous fais-je guère confiance pour extraire de façon loyale « la substantifique moelle » de nos échanges. Dès lors faisons plus simple, car je n’ai rien à cacher à vos lecteurs: publiez in extenso mes quatre réponses, celle-ci comprise. Qu’ils jugent sur pièces, librement.

Edwy Plenel

*Photo: DR

La France doit sortir de l’euro

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jacques sapir euro

jacques sapir euro

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Gil Mihaely

Causeur. L’hégémonie économique de l’Allemagne en Europe est-elle le résultat d’une politique de puissance ?
Jacques Sapir. Non ! Elle est le résultat de l’Histoire, pas  l’aboutissement d’une quelconque stratégie allemande. L’Allemagne était déjà la première puissance économique européenne en 1914 et même en 1945 : en dépit des destructions et de la division, le potentiel industriel de l’Allemagne de l’Ouest surpassait celui de la France. En réalité, ce qui est frappant, c’est la réduction de l’écart entre la France et l’Allemagne depuis 1945.
« Frappant », cela dépend de l’âge et des lunettes que l’on a ! Quoi qu’il en soit, l’Allemagne assume-t-elle, selon vous, les responsabilités de sa position dominante ?
Non. La réunification de 1990 lui a permis de retrouver sa pleine souveraineté, ce qui était sa priorité politique. Depuis, elle a abandonné toute réflexion stratégique réelle à ses grandes entreprises. En revanche, l’Allemagne a une tactique : utiliser les institutions européennes pour accumuler le maximum de richesse à court terme. Fondamentalement, elle se pense désormais dans le concert des nations mondiales et non plus en tant que « leader » européen. Logiquement, elle ne peut assumer un statut qui n’existe pas…
Oublions la grande politique et parlons boutique. L’Allemagne se pense peut-être dans le concert mondial, elle réalise deux tiers de ses excédents commerciaux au sein de la zone euro et 80% à l’intérieur de l’UE. Or, les Européens sont des clients de moins en moins solvables. Que fait-elle pour qu’ils continuent à acheter ses produits ?
Elle ne fait rien et elle ne peut rien faire. La zone euro rapporte à l’Allemagne environ 3 points de PIB par an. Mais pour remettre la zone euro sur les rails, elle devrait accepter de transférer une partie importante de sa richesse vers ses partenaires. Uniquement pour l’Espagne, la Grèce, l’Italie et le Portugal, cela représenterait entre 8 et 10 points de PIB par an pour au moins dix ans.  L’Allemagne ne peut supporter un tel prélèvement, ni aucun pays d’ailleurs ! Elle souhaite donc conserver les avantages de la zone euro mais sans en payer le prix et c’est pourquoi elle a toujours refusé l’idée d’une « Union de transferts ». Cessons de penser que « l’Allemagne paiera » ![access capability= »lire_inedits »]
Dans ce contexte, espérez-vous la défaite d’Angela Merkel à l’automne ?
Cela ne changerait rien car, au-delà de leurs divergences, les représentants de la CDU et du SPD m’ont tous dit la même chose : « Nous sommes prêts à consentir des transferts transitoires équivalents à 1 ou 2 points de PIB, mais pas plus, et certainement pas jusqu’à 8 ou 10 points de PIB ! » Ce consensus droite/gauche est aisément explicable.  Alors que l’Allemagne vieillit de jour en jour, il lui faut économiser pour payer ses futures retraites. Dans le même temps, d’ici deux ou trois ans, une dizaine de pays de la zone euro n’auront plus du tout d’argent. La situation est donc intenable.
Au lieu de transférer des fonds, ne serait-il pas moins coûteux de mutualiser les dettes européennes ?
Cela revient au même. Car les dettes des États proviennent essentiellement des écarts de compétitivité entre pays de l’euro. Pour les combler, il faudrait investir massivement dans les économies défaillantes. Faute de quoi, aussitôt les dettes payées ou effacées, ils en contracteront de nouvelles.
Pourquoi, alors, ne pas laisser la valeur de l’euro baisser ?
Vous confondez compétitivité externe et compétitivité interne. Une dévaluation de l’euro par rapport au dollar améliorerait la première et stimulerait les exportations des pays de la zone vers le reste du monde, mais aujourd’hui, le problème essentiel est celui de la compétitivité à l’intérieur de la zone euro. Pour redevenir compétitifs en Europe, il faudrait dévaluer par rapport à l’Allemagne (ce qui est impossible puisque nous avons la même monnaie) !  La France, l’Espagne et l’Italie effectuent respectivement 50%, 67% et 72% de leurs échanges commerciaux à l’intérieur de la zone euro.
Cela ne réglerait pas tout, mais ce ne serait pas si mal. La demande extérieure  peut aussi tirer la croissance. Pourquoi les Américains, les Russes et les Chinois n’achèteraient-ils pas français ?  
C’est une illusion de croire que la demande extérieure viendra aujourd’hui nous sauver la mise. La croissance américaine est bien plus faible que prévue et la croissance chinoise se ralentit de mois en mois. François Hollande compte sur la cavalerie, mais la cavalerie ne viendra pas ! Dans la zone euro, l’Espagne et l’Italie concurrencent déjà la France par la déflation salariale. Il faudrait donc faire « mieux » que Madrid et Rome dans ce domaine, quitte à atteindre non pas 15% mais alors 20% de chômage. Quel homme politique en assumera la responsabilité ?
Nous pourrions échapper à ce scénario aventureux en réduisant le coût du travail…
C’est vite dit. Réduire le coût du travail, cela veut dire diminuer les salaires ou les prestations sociales. Dans les deux cas, c’est la consommation, donc la croissance, qui trinqueront, avec pour résultat une envolée du chômage. Pour faire baisser nos coûts de 20%, il faudrait augmenter le chômage de moitié, autrement dit dépasser 15% de la population active de chômeurs. Il faut supposer de surcroît que les autres pays n’en feraient pas autant.
En somme, la seule voie de salut, c’est de sortir de l’euro !
Évidemment, et le plus tôt sera le mieux !
Mais le retour au franc aurait des conséquences dramatiques, au moins à court terme…  
Absolument pas ! Lorsque vous dévaluez votre monnaie, l’ensemble des coûts internes reste inchangé ; ce sont uniquement les coûts par rapport à l’extérieur qui sont modifiés. La dette publique française est à 85% libellée en contrats de droit français, ce qui implique qu’elle sera instantanément convertie en francs, sans charge supplémentaire pour le budget. Quant à la dette privée, celle des ménages est quasi-exclusivement contractée auprès de banques françaises, et celle des entreprises est, à plus de 90 %,  en contrats de droit français. Il est vrai que, pendant deux ou trois ans, on aura un problème d’inflation importée. La dévaluation doit être suffisamment importante pour que l’inflation n’absorbe pas toute la marge créée. Il faut ajouter que l’inflation n’est pas une mauvaise chose car elle réduit le poids de la mainmorte du passé sur les actifs présents.
Si la France dévalue sans concertation, ne va-t-elle pas déclencher la spirale de dévaluations compétitives qui, à l’arrivée, appauvrira tout le monde ? 
Pas nécessairement. Cela dépend de notre capacité à négocier tout en restant fermes. Nos partenaires doivent comprendre que nous sommes déterminés, avec ou sans leur accord.
D’accord, nous quittons l’euro, ce qui le fait exploser. L’Allemagne peut alors reconstituer une zone « euro-Nord » ou  « nouveau mark », comme vous voulez, avec les pays « sérieux », tandis que la France sera à la tête des « bras cassés » du Sud du continent. Ce ne sera pas une si bonne affaire…
C’est une illusion totale ! Le PIB de l’Allemagne s’élève aujourd’hui à 2 500 milliards d’euros, celui de la France à 2 000 milliards. Le PIB cumulé de la France, de l’Italie et de l’Espagne atteint 4 800 milliards d’euros. Une éventuelle  « zone deutschemark » ne ferait pas le poids face aux pays du « Club Med ». En fait, c’est l’Allemagne qui perdrait le plus, économiquement et politiquement, à un éclatement de la zone euro. Affirmer, comme Jean-Luc Mélenchon, qu’elle « veut » expulser les pays du Sud est une somptueuse ânerie.
Mais l’économie n’est pas qu’affaire de chiffres. Cette « zone deutschemark »  aurait pour « hinterland » les pays baltes, la Pologne et l’Europe du Nord. En fait, elle l’a déjà…
Nous aussi, nous avons notre « hinterland » : il s’appelle le Maghreb ! Regardez la politique de Renault au Maroc et en Algérie. Si l’Allemagne souhaite se développer en Europe centrale, qu’elle le fasse. Mais elle n’est pas aimée dans cette zone. Et un obstacle de taille se dressera sur sa route : la Russie. La France pourrait tirer profit d’une nouvelle rivalité germano-russe pour peser sur l’avenir de l’Europe.
Mais que restera-t-il du projet européen après la désagrégation de la monnaie unique et de la zone euro ?
C’est extraordinaire ! En somme, s’il n’y a plus d’euro, il n’y a plus de projet européen ! Mais le projet existait bien avant la monnaie ! N’oubliez pas que, sur les 27 États-membres de l’Union européenne, 10 n’appartiennent pas à la zone euro. L’avenir de l’Europe, c’est la coopération entre nations, qui a été à l’origine des grandes réussites européennes comme Airbus ou Arianespace.
Il y aurait beaucoup à dire, d’ailleurs, sur les tensions franco-allemandes sur EADS… Mais admettons que les États-membres de l’UE recouvrent leur souveraineté monétaire et politique : les nations renoueront-elles pour autant avec leur puissance symbolique passée ?
Je le crois profondément. Institutionnellement, certains États ont mieux résisté que d’autres à la concurrence de Bruxelles, à commencer par l’État allemand. Surtout, l’idée que l’on est  français, allemand, italien, plutôt qu’européen reste fortement ancrée dans les consciences. Cette réalité crève les yeux. Il est sidérant que nos gouvernants s’obstinent à ne pas le voir.[/access]

Henri Guaino n’est pas un délinquant

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henri guaino gentil

henri guaino gentil

Décidément, l’action et le verbe haut d’Henri Guaino suscitent des commentaires enflammés. Dimanche, je me suis retrouvé un peu seul à prendre sa défense face à mes amis des réseaux sociaux. Ainsi, cet homme, que je ne suis pas suspect de ménager, serait devenu un antirépublicain parce qu’il refusé de répondre à une convocation de la police – et plus précisément de la brigade de répression de la délinquance – dans le cadre de la plainte pour outrage à magistrat déposée par l’Union Syndicale de la Magistrature en défense du juge Jean-Michel Gentil. Une colère partagée par notre ami Philippe Bilger qui, de plus, reproche vertement à une centaine de députés UMP de voler au secours de Guaino.
Avec malice, il constate que les députés signataires sont pour la plupart des partisans de Jean-François Copé et mentionne très logiquement la photographie du député-maire de Meaux barbotant dans la piscine de Ziad Takieddine. Et me voilà donc chargé  de prendre la défense d’Henri Guaino et d’une armée de moines copéistes. Merci du cadeau ! Et pourtant, je vais m’exécuter.
De quel droit, en 2013, la fonction de juge serait la seule à l’abri de la critique, fût-elle injuste ou infondée ? De quel droit un député de la République, qui peut faire l’objet, sur la Toile ou ailleurs, de propos bien plus infamants que ceux utilisés par Guaino envers Gentil, ne pourrait pas être libre de ses jugements sur la qualité du travail d’une personnalité rémunérée par le Trésor Public ? On peut le considérer les propos d’Henri Guaino comme injustes. On peut les estimer idiots. Mais font-ils de leur auteur un délinquant, à ranger au milieu des chauffards, des voleurs de poules ou des vendeurs de cannabis ? On me rétorquera qu’il existe bien un article du code pénal sanctionnant l’outrage à magistrat. J’en conviens. Mais il existe aussi un délit d’outrage au chef de l’Etat. Et celui-ci vient d’être rendu caduc par la Cour européenne des droits de l’homme à propos de l’affaire du panneau « Casse-toi, pov’con » brandi par un citoyen au passage du président de la République. Dans une société où tout le monde critique tout le monde, où il existe des centaines de chaînes de télévision, où la dérision, la parodie, des Guignols de l’Info à Charlie Hebdo, occupent l’espace et outragent en permanence les personnels politique, économique, médiatique, seuls les juges devraient en être protégés ?
Henri Guaino, nous le savons, est très peu procédurier. Quand BHL répète à tout Paris que le conseiller a manipulé Nicolas Sarkozy en lui faisant lire « le discours raciste de Dakar », ce dernier ne lui envoie pas de papier bleu. Il répond que BHL est un petit con prétentieux. Vu l’encombrement des tribunaux,  en s’en tenant à ses échanges de noms d’oiseaux, ces deux-là rendent service à la Justice à défaut d’améliorer le langage des jeunes auditeurs. De même, Guaino a pu trouver indigne que Marianne outrage le Chef de l’Etat avec sa une sur le « voyou de la République » mais il ne lui serait certainement jamais venu à l’idée de faire convoquer Maurice Szafran chez les flics. Parce que c’était une invective publique, comme la philippique lancée en direction du juge Gentil. Qu’on m’entende bien : outrager un juge ou un agent de police dans le cadre de leurs fonctions, et à l’intérieur du débat public, ce n’est pas la même chose. Je suis conscient que de traiter d’enfoiré un policier en train de me verbaliser sur la voie publique, ou un juge en train de m’auditionner, me vaudra bien des ennuis, fort légitimes. Mais critiquer le préfet de police sur les événements du Trocadéro ou traiter un procureur d’andouille comme cela m’est arrivé sur mon blog[1. L’article était resté trois jours sur Google actus, ce qui m’avait valu ma plus grosse audience mais aussi un grand stress, puisque l’andouille en question pouvait en avoir ainsi plus facilement connaissance. Je sais gré à Gil Mihaely de m’avoir alors apporté sa confiance et son réconfort.], cela ne peut plus aujourd’hui être pénalement répréhensible. Parce que dans ce cas là, il va falloir non pas doubler mais multiplier par dix le budget de la police et de la justice.
Guaino a donc le droit de dire son fait à une personnalité détentrice d’un part de l’autorité publique. On ne voit pas en quoi ce qui est désormais consacré par la CEDH sur la base de la liberté d’expression serait valable pour les uns, mais pas pour les autres. On me répondra peut-être que ceux qui doivent rendre la Justice – mission sans doute la plus délicate de l’Etat de droit- ont une responsabilité supérieure et doivent donc bénéficier d’une protection supérieure. Je pourrais entendre cet argument de bon sens. Le problème, c’est que notre magistrature, jusque dans ses statuts, bénéficie aussi de libertés supérieures. Elle peut s’organiser en syndicats. Les syndicats en question ne se privent d’ailleurs pas, parfois, de faire pression sur un ministre pour se plaindre de la liberté d’un journaliste. Ils sont fort solidaires quand il arrive à certains d’entre eux de se vautrer dans le plus grand scandale judiciaire de ces trente dernières années. Alors que les responsables de ce scandale finissaient par rendre des comptes devant une commission parlementaire, la magistrature a agi en corporation. Que penser de cette majorité d’étudiants de l’Ecole Nationale de la Magistrature qui avait cru bon, avant que  le directeur n’intervienne heureusement, de baptiser leur promotion « Fabrice Burgaud » ? Penser que l’un de ces étudiants est aujourd’hui juge, que je peux me retrouver un jour dans son cabinet, cela peut-il faire de moi un justiciable serein ?
L’affaire dite du « mur des cons » n’arrange rien à l’affaire. Il est même fort possible que sans elle, les 105 députés que critique Philippe Bilger auraient été moins nombreux. Si les membres de l’institution judiciaire ne se comportaient pas en corporation, et parfois en corporation politisée, on pourrait peut-être leur accorder une protection encore plus forte que celle dont ne jouit plus le chef de l’Etat. Mais rien n’indique que nous vivons dans ce monde idyllique.
Certes, le juge Gentil est trop vieux pour avoir voulu baptiser « Burgaud » sa promo à l’ENM. Certes le juge Gentil n’émarge pas au Syndicat de la magistrature. Mais s’il était vraiment conscient de sa responsabilité, il aurait prié  l’Union syndicale des magistrats (USM) de ne répondre à Henri Guaino que par un mépris silencieux. S’il a la conviction sereine qu’il fait bien son travail, il ne peut pas se sentir atteint par des propos que chacun, par ailleurs, peut trouver outranciers. Certes, il y a quelque chose de ridicule à voir Henri Guaino à se comparer à Zola et, plus encore, dépeindre Nicolas Sarkozy en Capitaine Dreyfus. Mais il y a encore plus ridicule : lui permettre de jouer ce rôle. En déclenchant cette procédure, l’USM a arraché la palme du ridicule à Henri Guaino. En l’écrivant, il est même possible que je prenne un risque. Qui sait si ce syndicat de magistrats n’aura pas l’idée saugrenue de saisir un procureur afin de m’envoyer la maréchaussée ?

*Photo : Henri Guaino.

Émeutes du Trocadéro : c’est la faute à Barjot !

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casseurs psg manif pour tous

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La grand-messe organisée par le PSG qui devait avoir lieu sur le Trocadéro avant-hier soir a donc viré à l’émeute. Au lieu d’une démonstration festive, censée couronner la victoire du club parisien, certains supporters se sont livrés à une toute autre manifestation : vitrines brisées, magasins pillés, voitures calcinées, arrêt de bus saccagés, agression des forces de l’ordre et des journalistes… Dès le lendemain, les banderilles des élus de droite commençaient à pleuvoir sur les responsables de ce fiasco. En première ligne, le député-maire du XVIème arrondissement, Claude Goasguen, a demandé la démission de Manuel Valls, lui reprochant de ne pas avoir anticipé la sécurité des personnes alors même que ces débordements semblaient prévisibles. Nadine Morano lui a emboité le pas, fustigeant un ministre « incapable d’anticiper et d’assurer la sécurité ». François Fillon s’est, lui, adressé au président de la République en demandant sans plus tarder des sanctions à l’endroit des casseurs.
La réaction de la gauche ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur a affirmé qu’un important dispositif de sécurité avait été déployé et a condamné le comportement des fauteurs de troubles, promettant tous les moyens disponibles pour les identifier. Plus prompt encore à se prévaloir de ses propres turpitudes pour s’exonérer d’une quelconque responsabilité, Jean-Christophe Cambadélis a évoqué une « connexion » entre les auteurs des « incidents » lors de la Manif pour tous et les hooligans : comprenez quelques nervis d’extrême droite réactionnaires, pressés d’en découdre avec les forces de l’ordre.
La comparaison est osée. S’il est au moins une chose dont n’ont pas à rougir les organisateurs de la Manif pour Tous, c’est bien du pacifisme dont ils ont fait preuve. Des poèmes de Péguy et d’Aragon, à la lueur des bougies, dans l’obscurité des Invalides, aux comptines entonnées dans les cortèges de poussettes, le mot d’ordre a toujours été l’apaisement malgré  la brutalité   des forces de l’ordre et la surdité du gouvernement. En sept mois de manifestations, jamais un policier ou gendarme n’a été blessé ni une dégradation constatée. On ne peut plus nier un deux poids deux mesures en matière de maintien de l’ordre. Quand, le 15 avril dernier, soixante-sept veilleurs étaient envoyés en garde à vue pour avoir lu Eluard et chanté du Baden Powell, sagement posés dans l’herbe, on a eu avant-hier trois gardes à vue pour  bris de vitres, vol en réunion et dégradation volontaire par incendie. Geoffroy Didier, co-leader de la Droite forte, s’en est d’ailleurs ému : « Manuel Valls montre progressivement son vrai visage: celui d’un ministre partisan, sévère avec les familles lorsqu’elles sont de droite, inerte avec les délinquants protégés par la culture de l’excuse de la gauche
Dans les agapes douloureuses d’avant-hier soir, difficile en effet de débusquer des opposants acharnés au mariage pour tous. Au milieu de supporters heureux, c’était surtout une partie de la jeunesse de banlieue que l’on pouvait rencontrer. Ceux-là venaient moins célébrer la victoire que jouer les casseurs. On avait assisté aux mêmes scènes de guérilla urbaine en marge des manifestations contre le Contrat Premier Embauche (CPE) en 2006, et place de la Bastille en mai 2012, après l’élection de François Hollande.
Lors de la manifestation contre le mariage gay le 24 mars dernier, le premier secrétaire du PS, Harlem Désir, avait dénoncé des « groupes extrémistes cherchant des affrontements » tandis que le député PS du Cher, Yann Galut, reprochait à Laurent Wauquiez de « défendre les casseurs du GUD s’en prenant aux CRS ». De deux choses l’une : soit certains groupuscules factieux se sont soudain ouverts aux banlieues, soit la barbarie n’est pas l’apanage de l’extrême droite.

* Photo: i-télé

CRS en détresse

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On le leur avait pourtant bien dit, aux Invalides, et plutôt cent fois qu’une : « CRS, tourne-toi, la racaille est derrière toi ». Ils n’ont pas voulu le savoir. Ou plutôt, leurs chefs, ministres et autres préfets de Police, le leur ont interdit, à ces pauvres flics qui n’en peuvent plus.  Mais la nouvelle mission de la police française qui fut, malheureusement, et merci Fouché, la première du monde, se résume à essayer de décrocher du pavé des jeunes filles qui, à peine sorties de la messe – et je les en félicite – ne feraient pas de mal à une mouche. Ou qui plutôt font plus de mal qu’on ne sait à la République en en dévoilant les ressorts iniques.
Pendant ce temps, la racaille dont le rachat du PSG par le Qatar a seulement décuplé les ardeurs inaugure avec un mois d’avance les soldes sur les Champs-Elysées. Nos doctes gouvernants et leurs alliés, qui puisque ces mystères demeurent, feignent toujours d’en être les organisateurs, parlent hâtivement et contradictoirement, ou de quelques échauffourées éparses, ou d’une jonction des éléments de la manif pour tous avec des casseurs (inénarrable Cambadélis).
Devant ces graves atteintes au réel, nous ne pouvons qu’une fois de plus leur poser la célèbre question de Debord aux surréalistes : « Êtes-vous des faussaires ou des imbéciles ? » Ce pouvoir semble aujourd’hui tellement faible qu’on se demande s’il tiendra bien longtemps. Le 26 mai nous l’apprendra sans doute.

Le SNJ et la CGT menacent l’indépendance journalistique

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mur des cons weill raynal

mur des cons weill raynal

Après que vous avez reconnu être l’auteur de l’image du « Mur des cons » qui a fait le scandale que l’on sait, vous étiez reçu hier par la direction de France 3 à un entretien préalable à une sanction disciplinaire. Que vous est-il précisément reproché ?
Soyons clair : à la différence du SNJ et de la CGT qui ont demandé ma tête, la direction de France Télévisions ne me reproche ni d’avoir filmé le fameux « Mur des Cons » du Syndicat de la magistrature, ni les conditions dans lesquelles ces images sont parvenues, indépendamment de ma volonté, au site Atlantico qui le premier les a diffusés. Il m’est reproché en revanche de n’avoir pas informé immédiatement ma direction du fait que j’étais l’auteur de ces images.
Comment s’est déroulée cette entrevue ?
Dans un climat serein et de confiance. La discussion a duré près de trois heures. Je suis reconnaissant à ma direction de m’avoir permis de m’expliquer longuement et j’ai le sentiment que mes interlocuteurs ont été attentifs à mes arguments, dans une affaire qui n’est pas simple.
Que répondez-vous aux reproches qui vous sont faits ?
Tout d’abord, je n’ai jamais manqué de loyauté vis-à-vis de France 3. Je me suis trouvé dans une situation inédite où un journaliste est la source d’une information qui suscite, à raison, un scandale politique. Si, dans un premier temps, je n’ai pas dit que j’étais l’auteur des images, c’était pour me protéger en tant que source. Ce n’est ni une argutie ni une pirouette. La protection des sources journalistiques est un principe absolu consacré par le droit. Dans une affaire récente, de hauts responsables politiques et policiers ont été mis en examen pour avoir violé le secret des sources. Je ne vois pas pourquoi un journaliste qui est à l’origine d’une information dont personne ne conteste la véracité aurait l’obligation de se dévoiler. Il faut ajouter que le climat d’hostilité croissante et la campagne menée par le SNJ et la CGT ne m’ont guère encouragé à le faire. Mais je ne regrette rien. Je suis heureux, comme journaliste et comme citoyen, d’avoir contribué à révéler les graves dérives d’un syndicat de magistrats.
Un syndicat qui demande des sanctions contre un journaliste, ce n’est pas banal. 
Deux syndicats, le SNJ et la CGT, cherchent à m’abattre en invoquant une « faute professionnelle ». Il s’agit d’une cabale politique menée par des syndicats staliniens qui ne me pardonnent pas d’avoir, comme ils le clament partout, « volé » des images. Ces accusations sont diffamatoires. Leur collusion idéologique avec le Syndicat de la magistrature dont ils cautionnent les dérapages est évidente. Si vous en doutez, je vous renvoie au communiqué de la CGT du 26 avril qui affirme son soutien « à nos camarades du Syndicat de la magistrature« . Et vous trouveriez sans peine des tracts de la même eau. On est très loin du journalisme et encore plus loin de la déontologie.
Cette affaire dit-elle quelque chose de l’audiovisuel public ?
Ce n’est pas l’audiovisuel public qui est en cause. France Télévisions est une maison attachante dans laquelle je travaille depuis près de trente ans avec un certain bonheur. Il est possible d’y faire son métier dans des conditions de liberté et de respect du débat contradictoire. Mais manifestement, certains militants syndicaux rêvent d’en finir avec le pluralisme.

*Photo : lefigaro.fr

Procès politique géant à Istanbul

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turquie erdogan etat profond

turquie erdogan etat profond

« Les traîtres sont au Parlement ! Les patriotes sont en prison ! »  scandent les manifestants nationalistes rassemblés une fois par semaine devant la prison de Silvri, près d’Istanbul. Au total, quelque 300 personnes ont été arrêtées dans une affaire de complot visant à semer le chaos et à chasser du pouvoir le parti islamiste de Tayip Erdogan. L’affaire remonte à juin 2007, lorsque la police découvre une cache d’armes et d’explosifs dans la banlieue d’Istanbul. Appliquant la stratégie de la tension, des conjurés auraient commandité des assassinats pour imputer le crime aux islamistes et pousser l’armée turque à renverser le gouvernement AKP.
Plusieurs coups de filet sont alors effectués dans les milieux nationalistes, qui se soldent par l’arrestation de militaires de hauts rangs, de journalistes, de magistrats, d’universitaires et d’hommes d’affaires nationalistes. Loin de se laisser désarçonner par la gravité des charges pesant contre eux, les prévenus dénoncent un procès politique destiné à museler l’opposition laïque.
Les comploteurs participeraient de ce qu’on appelle « l’Etat profond »[1. Cüneyt Arcayürek, Derin Devlet, (L’Etat profond),  Detay yayinlari, Istanbul, 2007.], une nébuleuse constituée de hauts fonctionnaires, de militaires, de membres des services de sécurité, agissant en marge du gouvernement pour œuvrer à la protection des intérêts nationaux, y compris par des moyens illégaux[2. L’organisation d’armées occultes remonte à l’époque ottomane. Au XVIIIe siècle, le sultan Selim III crée une force armée clandestine. Au XXe siècle, des sociétés occultes liées à l’armée, notamment franc-maçons, sont impliquées dans le renversement du sultan Abdulhamid II. Mustapha Kemal utilise ces réseaux au cours de la guerre d’indépendance. En 1950 ,ces groupes sont organisés sous l’appellation d’Unité de guerre spéciale (Özel Harp Dairesi). Mission leur est confiée d’organiser la résistance derrière les lignes ennemies en cas d’invasion soviétique.]. Après l’effondrement de l’Union soviétique, ces réseaux ont été employés par les autorités pour éliminer des membres du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et collecter des renseignements. Le recrutement d’anciens repentis du PKK, les Itirafci, et des militants de la droite radicale, proche des Loups Gris, a renforcé ces différentes cellules informelles, sans contrôle centralisée ni coordination. Les autorités laissent faire sans intervenir. A la fin des années quatre-vingt-dix, les succès contre le PKK  mettent en sommeil une partie des réseaux de contre-guérilla.  D’autres basculent vers le banditisme pur et simple. Mais, dans son extension large, l’Etat profond désigne avant tout l’armée. « L’Etat profond, c’est l’Etat lui-même. L’Etat profond c’est l’armée. La République est une émanation de l’armée qui a toujours craint l’effondrement de celle-ci. Le pays a besoin de l’Etat profond, sans lui il est désorienté, il y est soudé » explique l’ancien premier ministre Süleyman Demirel[3. Radikal, 18 avril 2004, Nur Balur, Murat Yetkin, Fikret Bila, « Demirel : Derin devlet askerdir », (Demirel : « L’Etat profond, c’est l’armée »).]. Il existe donc deux Etats. L’Etat « veilleur de nuit » qui expédie les affaires courantes, et en retrait, l’Etat véritable. En cas de difficultés ou de crises « l’Etat civil sort, et l’Etat profond entre. Il est l’Etat véritable… À l’original il faut un Etat de rechange, à l’Etat de rechange, il faut l’Etat original » ajoute Demirel. La crainte majeure de l’Etat profond est de voir passer l’Etat civil sous l’emprise d’organisations partisanes étrangères à son corpus de valeurs. C’est aujourd’hui le cas avec le Parti de la Justice et du développement (AKP) qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2002, détricote les fondements laïcs de la république kémaliste. Pour l’armée, il s’agit d’un garde-fou : selon sa conception de l’intérêt national, défendre l’Etat c’est bloquer l’accès des corps intermédiaires (partis, confréries religieuses) à la formation de la volonté politique.
L’ombre du conflit entre l’état-major laïc et les islamistes plane sur le procès des présumés conjurés. Pourtant, les deux mille pages d’accusation présentées au tribunal n’ont apporté aucune preuve concrète de la participation des prévenus à des actes de violence directe. Beaucoup d’accusés n’ont pas le profil d’activistes. Mais tous occupent ou ont occupé des postes clefs au sein de l’establishment laïc. On trouve des universitaires hostiles au port du voile à l’université, des militaires impliqués dans la chute duparti islamiste Refah en 1997[4. Le Refah Partisi (Parti de la Prospérité) fondé par Erbakan est, sous une forme plus radicale, l’ancêtre de l’AKP. Un grand nombre de cadres de l’AKP en ont été des dirigeants actifs. Le parti a été interdit suite au coup d’Etat militaire de 1997.], mais aussi des juristes à l’origine d’une plainte visant à interdire l’AKP. Cerner un fil conducteur dans ce maquis relève de la gageure, tant le dossier est bourré de contradictions et d’approximations. D’autant que les prévenus appartiennent à l’ensemble du spectre politique de l’extrême gauche à l’extrême droite. Leur seul point d’entente est une commune aversion pour le parti au pouvoir.
D’après la presse islamiste, les suspects seraient à la fois proches des milieux eurasistes et liés aux néo-conservateurs américains les plus radicaux. Selon les pièces de l’enquête divulguées dans les médias, les conjurés auraient manipulé des groupes armés Islamistes, nationalistes, gauchistes et kurdes. En réalité, même si des éléments incontestables prouvent l’existence de réseaux clandestins liés à l’appareil d’Etat, ce procès permet à l’AKP d’enchaîner dans la même nasse toute l’opposition. La justice politique a décidément de beaux jours devant elle sur les rives du Bosphore.

*Photo : unaoc.

Allemagne : Un voisin modèle

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allemagne angela merkel

allemagne angela merkel

Dans le domaine de l’économie, comme dans tous les autres, les Français sont maintenus dans une sainte ignorance de ce qui se vit, de ce qui se pense − et surtout de ce qui réussit ailleurs. Dans les cas extrêmes, on s’en prend à la discipline qui permet d’établir des comparaisons, l’économie elle-même. Un Paul Jorion prétend qu’elle est devenue « le discours de justification du système ». C’est comme si l’on rendait Newton responsable de ce que les hommes sont empêchés de voler à leur guise comme les oiseaux.
C’est ainsi : nous n’aimons pas le principe de réalité. Dans ce déni, nous sommes entretenus par la caste au pouvoir. Celle-ci, parce qu’elle bénéficie du désastre qu’elle a provoqué, est longtemps parvenue à nous faire croire que le monde entier nous enviait notre fameux « modèle ». Souvenez-vous des JT d’antan : les Anglais faisaient la queue devant nos hôpitaux, les Allemandes enviaient nos crèches et les Suédois nos impôts.
Aussi quand un Nicolas Baverez fit observer, il y a une douzaine d’années, que la France avait dégringolé au 11e rang européen pour la richesse par habitant (PIB par tête), il se fit traiter de « vichyste » et de mauvais Français. De réincarnation de Renan qui, après la défaite de 1870, s’en prenait à l’esprit de jouissance de la démocratie et au nivellement des élites. Les malins de Marianne reconnurent immédiatement le vieil appel maurrassien aux sacrifices et à la mortification nationale. On entendait bien continuer à danser sur le pont du Titanic. Ceux qui mettaient en garde contre l’impréparation du pays à rencontrer l’iceberg qui se profilait déjà étaient des déclinistes et des peines-à-jouir. L’imbécile, la lune et le doigt, vieille affaire. Normal, « l’homme malade de l’Europe », c’était l’Allemagne.[access capability= »lire_inedits »] Non seulement les Allemands avaient dû renoncer à leur fameux deutschmark en échange du feu vert donné par Mitterrand à leur réunification, mais celle-ci s’était révélée ruineuse, hors de leur portée, disait-on. Et de fait, elle leur aura coûté 1 300 milliards d’euros ! Avec leurs salaires bien trop supérieurs à la moyenne OCDE, les ouvriers et ingénieurs allemands avaient plombé leurs industries ; la preuve : les patrons délocalisaient des chaînes entières de montage en Tchéquie, Pologne et Slovaquie… Complémentarité qui se révèle payante aujourd’hui, mais qui fut rendue responsable de l’envolée du chômage. L’Allemagne compta, c’est vrai, jusqu’à 5 millions de chômeurs. Entre 2001 et 2005, elle se révéla incapable de respecter les critères de convergence de Maastricht et de faire passer le déficit budgétaire sous la barre des 3 %. En 2003, les dépenses publiques absorbaient 48,5 % du PIB. L’Allemand nous faisait de la peine.
Pendant ce temps-là, à Paris, Chirac et Jospin se disputaient sur la juste répartition de la « cagnotte fiscale » tombée du ciel ou, plutôt, de la croissance mondiale. Pourquoi ne pas en profiter pour rembourser la dette publique accumulée ?, demandèrent certains mauvais sujets. On les fit taire. Depuis quarante ans, la droite exige des baisses d’impôts et la gauche davantage de fonctionnaires. Personne n’a l’idée de s’attaquer au niveau de la dépense publique.
Entre 2003 et 2005, les Allemands ont rangé leur maison, avec les quatre « lois Hartz », souvent présentées comme le plan Schröder[1. Les indemnités chômage ne sont plus versées que pendant un an. Des réformes importantes ont été adoptées par consensus entre patrons et syndicats sur la flexibilité du travail. En cas de crise, les entreprises, plutôt que de devoir licencier, pourront avoir recours au chômage partiel : baisse provisoire des salaires, compensées par le versement d’indemnités publiques. Elles seront bien utiles pour maintenir l’emploi en 2008-2010.]. Efforts pour améliorer la productivité et choix stratégiques judicieux : on mobilise le tissu industriel vers les marchés asiatiques, gros importateurs de biens d’équipement. Quand la France mise sur quelques dizaines de grosses boîtes pilotées depuis Paris (le CAC 40), qui matraquent leurs fournisseurs, l’Allemagne table sur le Mittelstand régional.
Mais surtout, elle a choisi d’alléger progressivement le poids du budget de l’État, lorsque nous faisons l’inverse, et de privilégier la reconstitution des marges de ses entreprises, tandis que, droite et gauche confondues, nous nous attachions à ruiner les nôtres. Les dépenses publiques engloutiront, cette année, en France, 56,6 % du PIB, ce qui constitue un quasi-record mondial. En Allemagne, ce pourcentage s’établit à 44,7 %. Qu’est-ce qui justifie un écart de 12 points ? Quant au taux de marge des entreprises industrielles en France, il est tombé, cette année, à 22 % ; il a grimpé à 34 % en Allemagne. Conséquence : les Allemands continuent d’investir et de se moderniser ; le rêve des Français, monter en gamme pour redevenir compétitifs, se révèle hors de portée.
Résultat des courses : y’a pas photo ! Début 2013, selon Eurostat, notre taux de chômage est exactement le double de celui de l’Allemagne – 10,8 % de la population active, chez nous ; 5,4 %, chez eux.
Le Français est mauvais joueur. Quand il se plante, il met en cause les règles du jeu. Le rétablissement de la machine allemande à exporter a eu pour prix la dégradation de la demande interne, prétend-il. Et d’exhiber des statistiques prouvant qu’en effet, le PIB allemand a progressé encore plus lentement que le nôtre, en moyenne, durant la crise. Sauf que, comme le souligne Peyrelevade, c’est le PIB par habitant qui est pertinent. Et en Allemagne, il augmente plus vite que le nôtre. Si les Allemands vivent mieux que nous, avec des salaires qui ne sont pas supérieurs, c’est qu’ils ne connaissent pas les prix de l’immobilier aberrants qu’ont créés, à Paris et dans nos grandes villes, des politiques de logement débiles.
Les performances économiques du Nord et du Sud de l’Europe ont trop divergé sous le parapluie de la monnaie unique. Il faut que les Allemands augmentent leurs salaires, leurs prix et leur consommation, tandis que ceux du Sud devront baisser, poursuivent nos germano-critiques. Mais l’excédent commercial allemand, gigantesque en effet, est bienvenu : c’est grâce à lui (et à celui des Hollandais, Autrichiens et autres Finlandais) que le solde commercial net de l’UE demeure équilibré. A contrario, notre commerce extérieur, autrefois excédentaire, enregistre des déficits qui augmentent d’année en année : 67 milliards d’euros en 2012, contre un excédent de 118 milliards pour l’Allemagne. Résultat, celle-ci demeure le premier exportateur européen dans le monde, alors que le World Economic Forum plaçait la France au 15e rang en 2010, au 18e en 2011, au 21e en 2012… Bref, l’Allemagne est une puissance commerciale mondiale. La France ne l’est plus.
Face à ce désastre, fleurissent les « y’a qu’à ». Y’a qu’à « relancer l’économie » en augmentant les salaires. Tout le monde y gagnera et le gouvernement sera réélu. Mais ce rêve éveillé, nous le faisons depuis 1974 (année où l’État français a présenté pour la dernière fois un budget en équilibre). Si c’était la formule magique de la croissance, nous serions, avec les Grecs, les champions d’Europe, et les « austères » Germano-Nordiques seraient tous au chômage. Or, c’est exactement le contraire. Le problème ne se situe pas du côté de la demande, mais de l’offre.
« Y’a qu’à » refuser l’austérité, qui est une marotte des Allemands, tétanisés par leur fameuse hyperinflation, provoquée, de 1923. Quelle austérité ? En 2012, le déficit public s’est élevé à 4,8 % du PIB. Deux gouvernements successifs, ceux de François Fillon et de Jean-Marc Ayrault, nous ont bercés sur l’air des « sacrifices » imposés aux administrations, pour mieux nous faire avaler la pilule de hausses d’impôts sans précédent dans ce pays en temps de paix. Mais la réalité des chiffres est cruelle : les dépenses publiques ont continué à augmenter : + 2,1 % en 2011, + 2,9 % en 2012.
Certes, Mario Draghi a réussi à imposer aux Allemands le financement illimité des banques de la zone euro et une baisse artificielle des taux d’intérêt par le rachat de paquets d’obligations des États les plus endettés. Ce qu’ils avaient toujours refusé – et que les traités interdisent : du « bail-out ». Mais le gouvernement français a tort de rêver que, les élections passées, la chancelière réélue (elle sera d’ailleurs le seul chef de gouvernement dans ce cas, ce qui devrait être médité), l’Allemagne se montrera plus ouverte aux « idées françaises » : euro-bonds, pour pouvoir emprunter encore plus sous le parapluie allemand, et fin de « l’austérité ». Car l’actuelle inondation de liquidités par les banques centrales ne saurait durer. Et il va bientôt falloir purger une situation financière qui ne peut manquer de créer de dangereuses bulles.[/access]

*Photo : brianac37.

Brigitte Ayrault, épouse modèle

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Jean-Marc Ayrault est impopulaire. Jean-Marc Ayrault a le charisme d’une paire de charentaises. Jean-Marc Ayrault a professé la langue allemande. Jean-Marc Ayrault passe ses nuits mouvementées à rêver d’aéroports gigantesques d’où décolleraient des camping-cars à réaction. Ça tout le monde le sait déjà. Ce qui est moins connu, c’est que Jean-Marc Ayrault a une femme, Brigitte. Le quotidien nantais Presse Océan répare cette lacune, dans son édition de lundi, en proposant une fascinante interview de la femme du premier ministre, assortie d’un patchwork d’articles évoquant ses diverses actions – sous le titre dansant « Brigitte Ayrault fait bouger Matignon ».
Quand on lui demande « Vous avez mis quelques mois à vous installer à Matignon… », ce n’est pas pour une raison légère… « Je suis d’abord restée à Nantes pour préparer Factorev, la nuit de la récup’ Créative… » Car une femme de premier ministre se doit, de nos jours, d’agir dans les associations qui vont dans le bon sens… ainsi, on apprend que Brigitte est aussi « ambassadrice de la Mobilisation nationale contre l’isolement des personnes âgées ». Elle s’est « laissée convaincre » par  l’indispensable ministre Michèle Delaunay, précise le journal. Ainsi convaincue, elle a « (voulu) s’impliquer dans des actions innovantes et intergénérationnelles ». Les petits vieux c’est bien, mais la jeunesse c’est encore mieux. Brigitte l’a bien compris car elle se vante d’être aussi « marraine de la maison des adolescents de Nantes » et soutien actif à l’association « Permis de vivre la ville » qui « fait un travail remarquable avec les jeunes de Clichy-sous-Bois ». Parmi les initiatives colossales de cette association : la construction de nichoirs à oiseaux qui ont été installés dans les jardins de Matignon…
Mieux encore : Brigitte est sensible aux arts de la rue. « Elle a imposé le graff », révèle Presse Océan, « dans les salons de réception et le hall d’accueil » avec pour objectif sans pitié de « donner à Matignon un look un peu plus moderne et ouvert ».
Mais la vie intérieure de cette Dame patronnesse des temps modernes n’est pas oubliée. Brigitte aime son époux, et le dit haut et fort : « Jean-Marc est l’homme de la situation. Il est courageux, il fait le travail, il est loyal. » On dirait un écho de la chanson Mon Raymond que Carla Bruni a consacré à son époux Sarkozy… en somme Jean-Marc tient la boutique ! Mais ce petit cœur, s’il sait aimer, souffre aussi de temps en temps, comme lorsque Anne Gravoin, l’épouse violoniste de Manuel Valls a cru bon de se déclarer « un peu plus glamour que Mme  Ayrault, prof d’allemand dans la banlieue de Nantes ». Avec une pointe d’amertume, Brigitte corrige : « C’est faux, je suis prof de français ». Et le glamour ?
On a bien ri. Mais – dans cette débauche de sentiments humides et de novlangue un peu vieillie – pas un mot sur le combi Volkswagen…
On nous aurait menti ?