La disparition d’un « classard », comme on désigne dans mon village de Haute-Savoie ceux qui sont nés la même année que vous, est toujours traumatisante. Et cela, même si ledit classard fut tout au long de sa vie, de la maternelle jusqu’au club du troisième âge, votre ennemi intime, celui que l’on adorait détester, et qui vous le rendait bien. Ces inimitiés survivent parfois au-delà de la mort, comme dans le cas du père d’Ariel Sharon, qui refusa d’être enterré dans la place de cimetière qui lui avait été attribuée par la direction de son moshav de Kfar Malal, au prétexte qu’il aurait dû côtoyer pour l’éternité un voisin auquel il n’adressait plus la parole.
Ilan Halévi, ci-devant vice-ministre des affaires étrangères de l’Autorité Palestinienne, intime de feu Yasser Arafat, était mon classard, né en  octobre 1943 à Lyon, ville où je jouissais alors, insouciant du contexte, des premiers mois de ma présence au sein des vivants. Être nés juifs la même année, dans la même ville, dans un pays où l’occupant nazi et ses auxiliaires vichystes avaient des projets très précis concernant votre avenir, cela crée un lien. Si âpres aient été les controverses qui les ont opposés, la mort de l’un de ces anciens bébés de la guerre et de la Shoah provoque chez le survivant un sentiment de manque.
C’est pourquoi je n’éprouve aucune envie de cogner post mortem sur un homme sur lequel je n’aurais eu aucun scrupule à tirer si les circonstances nous avaient revêtus d’un uniforme militaire, et pourvu d’un fusil. Nous nous fîmes seulement la guerre par le verbe et par la plume, et je lui rends les honneurs dus à l’ennemi mort au combat, même si ce dernier passe pour un traître aux yeux de nombre de mes amis.
Rien ne m’empêche, en revanche, de traiter comme ils le méritent ceux qui se sont livrés à de vibrants éloges funèbres d’Ilan Halévi, faisant de lui le modèle de ce que devraient être les juifs de France : « un métèque générique », selon Nicole Lapierre, épouse à la ville d’Edwy Plenel. Pour elle, c’est le fin du fin de l’existence humaine. « Un intellectuel juif engagé au coté des Palestiniens dans l’espoir de favoriser une paix véritable au Proche-Orient » selon Pierre Haski, co-fondateur du site Rue89. Un pacifiste, donc, dont le cœur saignait à chaque attentat anti-israélien, mais pas au point de démissionner de son poste.
Qu’Ilan Halevi ait fait de sa judéité une arme pour combattre le sionisme en la mettant au service des pires ennemis de l’Etat juif est  de bonne guerre : s’il avait gardé le nom de famille,  Alain Albert, qui lui fut officiellement attribué par la République Française après son adoption par le second mari de sa mère, sa carrière au sein du Fatah palestinien fût passée quasi inaperçue. Sa notoriété et son audience doivent beaucoup, certes, à ses indéniables qualités intellectuelles et à son incontestable habilité politique. Mais sa posture assumée d’homme public « 100% juif et 100% arabe » avait fait de lui un Ovni politico-médiatique. Qu’un juif choisisse le camp des ennemis de ceux de son peuple qui croient à la nécessité d’un royaume ou d’un Etat des juifs au sein des Nations n’est ni nouveau, ni exceptionnel. Flavius Josèphe sous l’Empire romain, et les ultra-orthodoxes juifs des Neturei Karta qui vont baiser aujourd’hui les babouches de Mahmoud Ahmadinejad en sont les emblèmes d’hier et d’aujourd’hui. C’est cela qui fait tomber en pâmoison les auteurs d’éloges funèbres d’Ilan Halévi, pour qui il n’est de bon juif que ceux qui veulent la mort d’Israël. Comme ils n’osent pas défendre en leur nom ce programme radical, ils font une standing ovation à ceux qui se réclament de leurs origines juives pour diaboliser les « sionistes ». C’est ainsi qu’un historien israélien fourvoyé dans un sujet qu’il ne maîtrise pas, Shlomo Sand, est devenu une gloire de Saint-Germain-des-Prés en prétendant que le peuple juif et Israël sont de pures inventions et en « démissionnant » à grand bruit de ce peuple…
Ce que cherchent ces antisionistes de salon, c’est moins à honorer la mémoire de leurs idoles qu’à faire honte aux juifs, intellectuels ou boutiquiers, qui ne voient aucune contradiction à aimer leur patrie et à s’y sentir bien, et à se soucier de la pérennité d’un Etat qui à la houtzpah de se vouloir juif et démocratique.
Pour que l’hommage posthume fût parfait, il fallait, de surcroît, qu’Ilan Halevi passât pour un martyr de son choix courageux. Il aurait été victime, selon Pierre Haski, d’une « haine tenace qui n’a pas disparu avec le temps ». Au risque de décevoir Haski, et tous ceux qui qui prêtent aux Israéliens des passions qu’ils n’ont pas, il faut bien constater que les responsables de l’Etat juif prenaient Ilan Halévi pour ce qu’il était en réalité : un politicien mineur du Fatah, utilisé par Arafat dans des opérations de relations publiques avec l’intelligentsia française. Seuls quelques excités marginaux de l’extrême droite israélienne francophone tombaient dans le piège grossier tendu par Arafat : faire de lui un « traître générique » c’était lui donner une importance qu’il était loin d’avoir. Quand les Israéliens « haïssent » ceux qu’ils estiment constituer un danger majeur pour leur Etat, ils prennent des mesures qui réduisent notablement leur espérance de vie.  À l’égard d’Halevi, la majorité des Israéliens, classe politique et opinion publique confondues, éprouvaient plutôt une vague curiosité : des « mauvais juifs », ce n’est pas cela qui manque sur cette terre – voir Noam Chomsky ou Richard Falk – mais on s’en est toujours accommodé. Celui-là était un peu différent des autres, car il parle hébreu, et est devenu sous-ministre chez Arafat. Et alors ? On fait avec, de minimis non curat praetor… Si les Français veulent faire de lui un héros, c’est leur affaire, pas la nôtre. On a beaucoup d’autres chats, et des plus hargneux, à fouetter.
Nos auteurs de nécrologies hagiographiques d’Ilan Halevi ont cependant pieusement passé sous silence son choix de faire célébrer ses obsèques en terre française, au Père Lachaise, et non pas à Ramallah. Tout près du lieu où il a été incinéré se trouve  la tombe d’un autre Halévy prénommé Ludovic (1834-1908), dont la gloire est, elle, immortelle : il fut, avec Henri Meilhac, le librettiste de Carmen et des plus célèbres opéras bouffes de Jacques Offenbach. Ce n’était, pour les deux derniers, pas toujours simple d’être juifs dans la France d’Edouard Drumont, mais au moins on ne leur reprochait pas sans cesse l’existence d’un petit Etat proche oriental…

*Photo : TV5.

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