Le regain – très virtuel – de popularité d’Alain Juppé auprès des sympathisants de l’UMP (54 %, considèrent qu’il ferait un bon président de la République, devant Fillon et Copé) montre bien la confusion qui règne chez les électeurs du grand parti de droite. Car si aujourd’hui la droite française est en crise de positionnement, c’est en grande partie dû aux manigances du maire de Bordeaux, président fondateur de l’UMP, pour noyer l’exception gaulliste dans un grand parti taillé à la mesure de ses ambitions mais structurellement voué à être une aberration politique.
Jusqu’en 2000, et depuis les débuts de la Vème République, la droite était structurée autour d’un parti gaulliste fort, et d’une nébuleuse centriste. Cette division était pertinente et reproduisait globalement la distinction de René Rémond entre droite bonapartiste et droite orléaniste. Elle ratissait au mieux le terrain électoral. Aux centristes démocrates chrétiens l’Alsace et les bocages de l’Ouest, aux Radicaux et aux gaullo-radicaux le Sud-Ouest, aux gaullo-bonapartistes partisans de la plus grande France, la Corse et l’outre-mer…
Ce découpage partisan s’ancrait donc dans des réalités humaines et historiques profondes, et ne se résumait pas à un simple clivage droite/gauche. Beaucoup d’élus centristes, aristocrates du bocage, et autres allergiques aux RPR car girondins et européens, étaient en effet beaucoup plus à droite que les gaullistes. Au sein de la famille centriste, la plupart des Républicains indépendants, par la suite devenus membres de l’UDF, étaient très libéraux sur le plan économique et flirtaient souvent avec l’extrême droite quand ils n’en venaient pas.
À l’inverse, le RPR, c’était « le métro aux heures de pointe ». Tous les gaullistes, et pas seulement les « gaullistes de gauche » ne se disaient de droite qu’avec répugnance. De fait, la mystique de la Résistance,  la projection dans ses congrès des images de Londres et de la Libération faisaient du RPR un parti populaire, à la sociologie électorale proche de celle du grand parti radical, rassemblant bien au-delà des franges traditionnelles de la droite.
La barrière avec l’extrême droite était infranchissable. D’abord, au début, l’extrême droite, c’était l’OAS, incompatible avec les gaullistes. Ensuite, quand on répugne à se dire de droite, on est moins programmé à se rapprocher de l’extrême droite.
Cette organisation, malgré les rivalités Chirac/Giscard et les tensions RPR/ UDF, n’a jamais empêché les accords victorieux d’investiture aux législatives, mais elle a volé en éclat à cause de la stratégie personnelle d’un homme seul, ayant la mainmise sur la stratégie de Jacques Chirac, Alain Juppé.
Dès la campagne de 1995 dans laquelle il n’a joué qu’un rôle tardif et marginal, éclipsé par Philippe Séguin, Alain Juppé a compris que le RPR, qui plébiscitait à l’applaudimètre Séguin et Pasqua,  n’en ferait jamais son candidat à la présidentielle, et n’aimerait jamais un technocrate froid au cœur penchant vers Bruxelles. Il lui fallait donc un parti débarrassé des gaullistes et du gaullisme et même des chiraquiens. Comme l’a confié François Baroin à Anne Fulda à propos de  l’action de Juppé en 1995, « Je n’ai pas tout de suite compris que ce qui se tramait en fait, c’était une entreprise méthodique d’élimination des chiraquiens »[1. Anne Fulda, François Baroin, le faux discret, Jean-Claude Lattès 2011.].
Pour qu’un parti à sa main l’investisse un jour, il fallait liquider le gaullisme, expliquer que son ralliement à l’Europe rendait caduque la division entre la droite et le centre, que son ralliement au libéralisme rendait désuet le volontarisme d’Etat et caduque les différences avec l’UDF. Contrairement à ce qu’on a fait croire par la suite, Alain Juppé a aussi été un des premiers à prôner un retour dans le commandement intégré de l’OTAN. À partir de 1997, tout fut mis en œuvre pour saper l’autorité des présidents du RPR, Séguin puis Alliot-Marie. On défendait en parallèle  en s’appuyant sur des chevaux légers UDF l’idée d’un grand parti unique de la droite et du centre en expliquant que plus rien ne justifiait la survivance d’un parti gaulliste. Les gaullistes comme Pons ou Séguin  ne réussirent qu’à différer la création de ce parti « hors-sol » après la réélection de Chirac en 2002.
Mais dans cette histoire,  Juppé  a été le dindon de la farce puisque, condamné par la justice, il a été obligé de céder son parti à son pire adversaire, Nicolas Sarkozy. Or, contrairement à une idée courante, Sarkozy, adoubé par Séguin et Pons, est le vrai héritier idéologique du Chirac de 1995. Ce sont les militants gaullistes et chiraquiens, bonapartistes, qui se sont portés  en masse sur Sarkozy pendant que les centristes de l’UMP se jetaient dans dans les bras d’un Chirac vieillissant et d’un Villepin balladurisés dans un discours de consensus mou. La présidentielle de 2007 a montré, infligeant un désaveu cinglant aux analyses intéressées de Juppé,  qu’avec un UMP-RPR fort (Sarkozy 31%) et un centriste à bon étiage (Bayrou 18%), on pouvait écraser le Front National (10%) pour gagner la présidentielle et les législatives sans recourir au « parti unique de la droite et du centre » et mieux qu’avec lui.
Mais depuis que Sarkozy est sorti du jeu, l’UMP se retrouve face à ses contradictions. Comment continuer à le vendre comme parti unique de la droite et du centre alors qu’il y a un centre, l’UDI, et peut-être deux candidats à la Présidentielle (Borloo, Bayrou) ?
En essayant de conjurer la division originelle dans le pluralisme des « courants », l’UMP a perdu  l’avantage comparatif qu’avait le RPR en se rattachant à la mystique gaulliste, à celle du CNR et de la Libération. Pour utiliser le vocabulaire du marketing, on peut dire que pour son confort personnel, Juppé a liquidé une marque qui avait une histoire et qui constituait un atout, pour une marque générique d’hypermarché (« droite et centre »)  moins porteuse. Si être de droite, c’est trouver que les riches paient trop d’impôt, que les salariés coûtent trop chers, que les syndicats sont nuisibles, ce n’est pas très porteur! Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la dérive droitière de l’UMP corresponde à une montée dans l’organigramme des transfuges du parti républicain et des conservateurs du bocage.
La véritable voie de salut pour l’UMP consisterait donc à renoncer à incarner le centre, la Gironde et l’Europe et remplacer sa référence « de droite » en redevenant gaulliste, radical, libéral et républicain afin de couvrir le vaste champ idéologique et populaire qu’elle a perdu en liquidant le RPR. Ce qui suppose notamment de renouer avec l’euroscepticisme. Comment un parti héritier du RPR dont 80% des militants et 60% des électeurs ont voté contre Maastricht peut-il ne compter plus aucun dirigeant de premier plan reprenant ce discours ?
En un mot, l’UMP doit enfin comprendre que son vice originel est d’avoir été conçue, dans  une sorte de gestation pour autrui,  par un calcul faux,  en fonction de la seule ambition personnelle  d’un homme qui ne serait jamais président et qui, depuis le gâchis de la présidence Chirac et jusqu’à ses médiations intéressées et ses tentations de retour,  n’a pas fini de miner  la droite française.

*Photo : UMP Photos.

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