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Vivre dans l’indignité

Daniel dans la fosse aux lions

29 mai 1994. Dans l’après-midi, je joue mon rôle d’emmerdeur de proximité en gueulant parce qu’une dizaine de jeunes cons, à deux pas de ma fenêtre ouverte, sur la terrasse immédiatement voisine de notre immeuble, organisent une petite fiesta sonorisée. Comme chaque fois que des jeunes sont quelque part, le vacarme le plus immonde les accompagne. Rock. Percussions. Musique : signe de leur rassemblement, de leur être-ensemble. Symptôme de leur impossibilité de se rencontrer réellement (« la vie quotidienne soumise au spectacle », écrit Debord, il faut la « comprendre comme une organisation systématique de la ‘défaillance de la faculté de rencontre’, et comme son remplacement par un fait hallucinatoire social : la fausse conscience de la rencontre, l’illusion de la rencontre’ »). Donc : Boûmm-Boûmm ! […] Je m’éjecte de mon bureau, me penche à la fenêtre, leur demande de baisser cette saloperie. Un peu surpris, ils obtempèrent. Seulement voilà : sans musique, est-ce qu’ils existent encore ? Est-ce que leur vide est peuplé ? Non. Ils finissent donc très vite par s’en aller.
J’ai commis un grave affront. J’ai refusé de reconnaître la dignité éminente des jeunes exprimée par l’enveloppe de musique qu’ils mettent autour d’eux comme signe chatoyant de leur existence indécidable. Comme je bafoue chaque jour, en fumant, la dignité ou l’héroïsme des non-fumeurs (d’où leur sauvagerie). La plupart des êtres sont d’autant plus ardents (militants) que la pleine et entière reconnaissance est devenue inaccessible à chacun dans une société où tout le monde veut être reconnu (respecté, fêté, approuvé, aimé, désiré). Cette lutte pour la reconnaissance de tous contre tous est le seul moyen, pour les vivants d’à présent, de croire encore au monde, de le prendre au sérieux, d’en attendre quelque chose. [access capability= »lire_inedits »]Elle sera donc de plus en plus féroce au fur et à mesure que le monde deviendra de plus en plus visiblement incrédible et ridicule.
30 mai 1994. Rien n’illustre mieux ce que je viens de dire sur la recherche universelle d’éminente dignité que cette émission, ce soir, de « Santé à la Une », génialement intitulée : La télé peut-elle être une thérapie ? À des quidams venus naguère raconter leurs « problèmes » à la télé, on pose une question et une seule : ce passage sur les écrans a-t-il modifié votre vie ? Tous répondent : Et comment ! ET COMMENT ! D’incurables fillasses revêches et frigides sont devenues des nanas très acceptables. Des empotés du cul ont trouvé l’orgasme. Les alcooliques ne boivent plus, les fumeurs ne fument plus. Les aveugles voient. Les morts ressuscitent. Les paralysés jettent leurs béquilles et gambadent. La cause est entendue, et le pouvoir surnaturel de la télé n’a même pas besoin d’être prouvé : c’est elle, et elle seule, qui matérialise les gens, qui les fait être, c’est-à-dire apparaître. Comment la reconnaissance de l’humanité ne lui serait-elle pas acquise à jamais ? Elle seule, aujourd’hui, est capable de transformer des ombres en quelqu’un. Je dirais plus : elle seule est capable de branler les derniers hommes et d’en faire jaillir le jus.
Voilà. Je viens de relire le Prologue de Zarathoustra et mon cerveau flambe. Je vois le dernier homme partout. Je le sens. C’est lui qui est là, autour de moi, et sans doute aussi en moi. Lui qui saute en parachute multicolore pour commémorer le débarquement de Normandie en 44. Lui qui achète la reproduction du « cricket » d’acier et laiton dont se servaient les soldats américains pour se repérer dans la nuit, et qui fait clic-clac, cinquante ans après, comme un con. Lui qui, dans les séquences imbéciles mais très appréciées des « Guignols de l’info », fait du pape (qui a le tort de ne pas donner sa bénédiction aux capotes et de désapprouver l’avortement) une sorte de barbare médiéval égaré en plein siècle des Lumières et à renvoyer d’urgence dans ses âges obscurs.
Jadis, en effet, tout le monde était fou…
Le dernier homme a gagné. Mais il y a bien, me dis-je, 1% de la population mondiale qui n’est pas le dernier homme. Qui a horreur du dernier homme. […] Combien sommes-nous sur la terre ? Trois milliards ? Quatre ? 1%, ça fait quand même trente ou quarante millions d’humains. Le plus énorme groupe de pression du monde ! Pourquoi ne pas le rassembler, dans un grand parti international de l’irréconciliation absolue ?[/access]

*Photo : Daniel dans la fosse aux lions.  Pierre Paul Rubens 1615

Martin Amis : « Dans mon roman, je vise les tabloïds »

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martin amis lionel asbo

Les traits fatigués mais la chemise impeccablement repassée, Martin Amis, de passage en France à l’occasion des Assises Internationales du roman, reçoit dans les salons de Gallimard. Je fixe du regard son gilet sans manches en laine bleu marine qui lui donne l’allure d’un prof. Suis-je vraiment en face du « Mick Jagger » de la littérature britannique ? J’aurais aimé commencer l’interview par « que vous arrive-t-il ? ». Pourtant je me lance, en le questionnant sur la réception mitigée de  Lionel Asbo .
Paulina Dalmayer : Comment expliquez-vous le fait que votre dernier roman ait trouvé un écho favorable en France alors qu’il a été si mal accueilli par la presse anglo-saxonne ?
Martin Amis : Je ne suis pas tout cela de très près. Mais en effet, l’Angleterre s’est montrée très sensible par rapport à ce livre.
Faudrait-il y voir le climat d’anti-intellectualisme propre à la Grande Bretagne, que vous avez dénoncé à plusieurs reprises ?
Il y a une grande tradition littéraire en Grande Bretagne et très probablement les gens ont en assez de tous ces écrivains qui les font se sentir moins intelligents qu’ils croient l’être. Aux Etats-Unis l’attitude du public envers les écrivains est beaucoup plus généreuse. Mais c’est un pays jeune, composé de communautés plus diverses. Les Américains estiment que les écrivains peuvent les aider à comprendre leur propre pays. À l’opposé, les Britanniques ne ressentent pas ce besoin.
Ce rejet aurait-il peu ou prou à voir avec une sorte de populisme ou d’antiélitisme ?
 En ce qui me concerne, il s’agit d’un populisme génétique dû au fait que mon père était un écrivain très populaire. Alors je suis comme le Prince Charles… Supposé avoir bâti sa réputation et sa carrière sur celles de son père sans jamais avoir fait quoi que ce soit de valable par lui-même.
Votre dernier roman est une charge lourde contre la culture des médias capable d’élever une petite racaille comme Lionel Asbo au rang de célébrité. Reste qu’avec vos amis Salman Rushdie et Ian McEwan, vous occupez non seulement les rubriques littéraires de titres prestigieux mais aussi les unes de la presse people. Croyez-vous avoir une position confortable pour critiquer les médias ?
Dans mon livre je vise les tabloïds. Mais quand vous vous en prenez à un titre, même de la pire espèce, c’est l’ensemble des journalistes qui se montre hostile. Lorsque j’ai commencé ma carrière, la presse ne s’intéressait pas aux écrivains. À la fin des années 1980 les journaux sont devenus très volumineux et des pages entières ont été dédiées aux joueurs de golf, aux coiffeurs ou à l’aristocratie. Puis est venue la mode des écrivains. Désormais, la presse britannique pense qu’elle nous a fait et que nous lui devons tout. La moindre critique à l’égard des médias venant de notre part suscite des crispations terribles chez les journalistes.
La culture des médias aurait-elle précipité le déclin de l’Angleterre dont vous faites le constat dans votre dernier roman ?
MA : Entre autres… Le déclin de l’Angleterre a commencé pendant la Seconde guerre mondiale. Nous parlons des Trois Grands mais en réalité au moment de la conférence de Yalta, Churchill n’était plus tout à fait un « grand ». La guerre a ruiné la Grande Bretagne. La perte de l’Inde et l’effroi que cela a provoqué chez les Britanniques sont des facteurs importants de sa décadence.
Pourquoi ne trouve-t-on pas d’échos de frustration ou de colère dans la classe inférieure dont est issu Lionel ?
D’accord, Lionel n’est pas révolté. Mais il ne faut pas oublier le personnage de Des, tout aussi important. Des a la capacité d’outrepasser ses frustrations de manière constructive. C’est probablement le plus beau personnage que je n’ai jamais crée.  Lionel Asbo  étant davantage un conte moderne qu’une satire sociale, mon petit héros accomplit de grandes choses à l’instar des personnages dickensiens. Il y a beaucoup de magie dans tout cela…
Pourquoi avoir inventé la ville de Diston plutôt que de situer votre roman dans une vraie banlieue ?
Cela relève du subliminal et de l’instinctif. Certaines décisions s’imposent plus qu’on ne les prend. Je savais que j’avais besoin d’un personnage comme Lionel, d’une ville comme Diston et d’une famille dysfonctionnelle de façon exagérée, caricaturale.
Vos méthodes de travail ne sont pas celles de Tom Wolfe ! Mais en toute honnêteté… N’auriez-vous pas simplement eu peur d’enquêter dans des banlieues ?
Non. Je préfère imaginer qu’observer. Tom Wolfe, que je lis avec beaucoup de plaisir, reste très connecté à la réalité, très dépendant aussi de l’enquête journalistique. Cela suppose que la vie réelle est plus intéressante que la fiction. Je ne suis pas d’accord. J’aime la liberté de la fiction.
Puisque vous évoquez la liberté, parlons de la liberté des mœurs. Vous semblez assez déçu de la révolution sexuelle des années 60…
Pas du tout. Je pense que c’était un phénomène inévitable et nécessaire. Cependant beaucoup de gens n’ont pas su se débrouiller avec la liberté. Ce fut le cas de ma sœur, morte à l’âge de 46 ans. Elle aurait été mieux dans une société victorienne, ou même islamique, où les règles sont préétablies et très strictes… Ma sœur est allée trop loin parce que la liberté sexuelle c’était trop pour elle.
Et comment était-ce  pour vous ?
Super.
De manière générale, la révolution sexuelle dont vous faites le fond de toile de votre roman La veuve enceinte, qui sort actuellement en livre de poche, aurait été plus difficile pour les femmes que pour les hommes ?
Sans aucun doute. Les choix difficiles revenaient aux femmes : comment fait-on, alors ? Suit-on la façon de se comporter des garçons ou cherche-t-on une autre voie qui pourrait être la nôtre? Ce qui s’est passé, c’est que pendant les cinq premières années de cette révolution, il n’y avait pas de différence entre le comportement des femmes et des hommes.
Qu’en reste-t-il ? Qu’avons nous reçu en héritage ?
Quoi qu’on dise nous avons plus de liberté que nous n’en avions avant 1968.
Il n’y a pas un risque à confondre liberté sexuelle et pornographie ?
Passé un certain âge il est indécent de parler de la sexualité des jeunes gens… Mais il y a un peu de réflexions à ce sujet dans Lionel Asbo. J’imagine que les jeunes tiennent leur connaissance de la sexualité de la pornographie diffusée et accessible sur Internet. C’est incroyablement déshumanisé et, à la fin, toujours très humiliant envers les femmes.
D’autre part nous avons affaire à la montée du puritanisme…
Et qui va vite s’user. Prenez l’exemple du Parti républicain aux Etats-Unis… Il y a chez les républicains des figures assez extraordinaires, pour n’évoquer que Ron Paul. Il se définit lui-même comme libertarien et en effet il en est un, à l’exception des questions concernant les femmes, le mariage, la famille, le droit à l’avortement… Il ne pourra pas l’emporter. Tout simplement parce que sa position n’est plus valable sur le plan social car trop anachronique.
Le succès de la Manif pour Tous en France incite à penser le contraire…
Je trouve ça assez étrange. En Grande Bretagne l’opposition au mariage gay a été très faible.
N’êtes-vous pas tenté d’écrire sur ces changements ?
Pouvoir décider sur quoi écrire relève à mes yeux de la perfection. Je termine actuellement un roman sur l’Holocauste parce que ce sujet est venu à moi. Je n’ai eu d’autre choix qu’obéir.

*Photo: Wikimedia Commons

Infortuné surréaliste

Alain Le Yaouanc, né le 18 mai 1940, est peut-être l’un des derniers surréalistes vivants. Et il paie très cher de n’être pas de la génération des artistes subventionnés, de ceux qui cotisent à la Maison des Artistes, qui pensent à leurs vieux jours, voire à leurs jours chômés. À l’instar de quelques figures que l’on qualifie de maudites ou de réfractaires à l’État et son ordre social, ce peintre, dessinateur, sculpteur et poète autodidacte n’a jamais eu le caractère à marchander sa liberté.
Comme nombre d’artistes de sa génération, il s’est contenté d’œuvrer et d’exposer, se liant d’amitié avec les marchands les plus importants du temps, tels que Aimé Maeght, et travaillant depuis 1967 dans son atelier rue Beautreillis dans le Marais, dont la valeur a évidemment atteint des sommets et où il vit modestement de dons amicaux et du soutien de son fils unique. Louis Aragon lui a souvent rendu visite en cet endroit. Il était, comme Prévert, admiratif de ce breton à qui il a consacré de nombreuses pages. Il l’appelait affectueusement « Mon Petit ».
C’était le temps de la vie de bohème. Avant la première crise pétrolière, avant que le capitalisme financier ne spécule sur la peau et les os, l’espace et les œuvres.
Surréaliste autant que naïf, il a perdu des centaines de toiles, dessins et objets en 1999, saisis pour défaut de paiement à un propriétaire qui n’en était pas un et bradés à Drouot sans inventaire ni possibilité d’en suivre les ventes.
Ce triste scénario est en voie de se reproduire aujourd’hui, et le peintre n’y survivrait pas une seconde fois. Cet amoureux du pays du Cèdre et des arts céramiques arabo-musulmans s’est ruiné virtuellement en offrant une œuvre monumentale en marbre à la ville de Beyrouth, qu’il a eu le tort de financer – quel optimisme – en hypothéquant cet atelier du Marais où il survit au milieu de ses souvenirs et de ses œuvres. De transactions onéreuses en contrats ruineux, le voici dépossédé de son seul bien au nom du Marché, mais bien en deçà des prix de celui-ci.
On m’objectera peut-être qu’après tout, ça arrive à d’autres, que 400 agriculteurs se suicident chaque année en France pour des problèmes similaires, et que les fourmis valent bien les cigales. Et si nous décidions de sauver les unes autant que les autres ?

Haut et court !

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les ames decues

1. Puisque la vie est courte, les livres devraient être minces, disait Roorda.
« Quand quelqu’un vient à passer, je me retire de la fenêtre, non pas pour lui épargner la peine de me saluer, mais davantage pour m’épargner l’embarras de voir qu’il ne me salue pas. » La phrase est de Lichtenberg. Il fait partie de ces auteurs qu’on ne salue pas, même si on leur reconnaît une forme de génie humoristique. Il n’est pas le seul dans ce cas. La plupart des écrivains − et ce sont souvent les meilleurs ou, tout au moins, ceux que je préfère − qui font tenir un roman en une page et un essai en quelques aphorismes passent pour désinvoltes et indignes de la considération du lecteur. Ce dernier ne saurait se contenter  d’un hors-d’œuvre, il veut le plat de résistance… et copieux si possible.
Il est vrai que des génies ont écrit de gros livres sur le Capital, la Sexualité, le Travail ou le Temps. Mais mon fidèle Roorda, dont les éditions Allia publient les chroniques sous le titre Les Saisons indisciplinées, assure qu’il ne les lira pas, arguant que, puisque la vie est courte, les livres devraient être minces. Et puis, ajoute-t-il, si l’écrivain avait des égards pour les lecteurs pressés, il rassemblerait dans une dernière page les phrases les plus remarquables de son œuvre. C’est ce que fit André Gide après avoir achevé Paludes, ajoutant même une page blanche, respectant ainsi l’idiosyncrasie de chaque lecteur en lui laissant le soin de la remplir à sa guise. Ce qui est, sans doute, la manière la plus courtoise d’éviter à l’auteur l’embarras de voir qu’on ne le salue pas.
2.  Le voyage immobile de Peter Bichsel.
S’il est un écrivain qui a cultivé la forme brève avec une simplicité radicale qui le place aux côtés de Peter Altenberg, de Ludwig Hohl ou de Robert Walser (libre à chacun d’ajouter ses auteurs de prédilection…), c’est bien le Soleurois Peter Bichsel, né en 1935, auquel est consacré le remarquable Zimmer 202 – l’un des meilleurs documentaires jamais tournés sur un écrivain.[access capability= »lire_inedits »] Il reflète si précisément le tempérament taciturne de cet instituteur qui ne se prend pas pour un grand écrivain (« Je ne suis pas assez fou », précise-t-il), que même un voyage à Paris lui semble incongru. Il s’était d’ailleurs juré de ne jamais y mettre les pieds. Il consentira finalement, sur l’insistance du réalisateur Éric Bergkrauf, à prendre le train de Bâle à Paris, à la condition expresse de ne jamais quitter l’enceinte de l’Hôtel Gare de l’Est, où il occupera la chambre 202. Chaque nuit, une grille métallique l’isole de la ville et c’est dans ce no man’s land qu’il établit son univers poétique. Je ne connais pas de manière plus intelligente de voyager que celle de Bichsel : humer l’agitation d’une ville d’un seul point de vue, celui qui vous permet d’être le plus réceptif et le plus créateur.
Par ailleurs, ce documentaire esthétiquement parfait est hilarant, car sous son air bougon Peter Bichsel cultive un humour décalé à la Buster Keaton, façon helvète. Ce n’est pas un hasard qu’il a été adoubé par les deux plus grands écrivains suisses du XXe siècle, Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt. Et que le critique allemand Peter von Matt juge que les vies minuscules et les rencontres de bistrot racontées par Bischsel ont atteint « le plus haut niveau de la narration moderne ». Le Prix Schiller l’a récompensé, en attendant peut-être le Nobel. Ce qui serait d’autant plus ironique qu’en écrivant, Peter Bichsel, tout comme Henri Roorda et même Walser, ne songeait qu’au rédacteur en chef qui avait un bas de page vide à remplir et n’attendait d’eux que quelques lettres posées sur le papier.
Après avoir, peut-être, excité la curiosité du lecteur de cette chronique, peut-être vais-je maintenant le décevoir avec ces deux ou trois miniatures de Peter Bichsel. Par exemple, celle-ci :
« Jamais encore, je n’avais entendu un si beau discours funèbre, dit la dame à l’orateur, et l’orateur la remercia pour le compliment. J’ai juste une question, dit la dame : en fin de compte, vous le haïssiez ou vous l’aimiez ? »
Ou encore :
« Le condamné à perpétuité à qui on demande comment il fait pour supporter toutes ces années de prison, de répondre :  » Tu sais, je me dis toujours que ce temps que je passe ici, dehors, je devrais le passer aussi.  » »
Et enfin (si vous n’êtes pas séduit, je ne suis pas votre homme et Peter Bichsel non plus) :
« Oui, bien sûr, dit l’octogénaire à l’occasion de son anniversaire, lorsqu’on le félicita d’avoir une si bonne mémoire… oui, mais ce sentiment toujours d’avoir oublié quelque chose…
À l’âge de vingt-deux ans, il avait projeté de se suicider.  » »
Rien que pour le plaisir d’évoquer Peter Bichsel, je ne regrette pas, moi non plus, cet oubli. Maintenant, les bons conseils étant donnés pour ne pas être suivis, je vous dissuade fermement de vous procurer À la Ville de Paris, de l’ami Bichsel, aux Éditions d’en bas à Lausanne, ainsi que  Le Laitier  ( L’Âge d’Homme ) dans lequel Madame Blum, qui aimerait bien faire la connaissance du laitier, se contente de lui laisser de petits billets devant sa porte : cent grammes de beurre, deux litres de lait… Cette miniature date de 1964. Madame Blum n’a pas pris une ride et elle dépose chaque jour encore de petits mots à l’intention du laitier qu’elle aimerait peut-être, mais rien n’est moins sûr, apprendre à connaître d’un peu plus près. Elle n’est pas assez folle pour cela. Ou peut-être l’est-elle trop.

3. Arnold Böcklin,  Ferdinand Hodler et Giovanni Segantini à Berne.
Jusqu’au 18 août se tient au Kunstmuseum de Berne une exposition « Mythes et Mystères » qui mériterait plus que quelques lignes sur le symbolisme et les artistes suisses. Certes, elle ne vaut pas  « L’Ange du Bizarre »  au musée d’Orsay, mais Berne est certainement une des capitales les plus charmantes d’Europe qui a, en outre, le privilège d’être l’une des moins touristiques. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut admirer, sans être bousculé, les tableaux de Böcklin (le peintre préféré de Freud), de Segantini, auquel Karl Abraham a consacré un essai, et de Hodler, qui participa à la Sécession viennoise. Avec eux, et de nombreux autres artistes moins connus comme Eugène Laermans ou Eugène Grasset, ce n’est plus l’ange du bizarre qui plane sur l’exposition, mais celui de la mélancolie. Une inquiétante étrangeté et une lassitude morbide saisissent le visiteur qui se reconnaîtra dans Les Âmes déçues, chef-d’œuvre de Ferdinand Hodler,  avant d’être emporté vers  L’Île des morts  par Arnold Böcklin. Un voyage sans retour possible avec pour seule consolation pour les élus, c’est-à-dire ceux qui auront fait le pèlerinage à Berne, une belle sépulture sur l’île, à la différence de la masse ordinaire qui, elle, sera engloutie par Hadès. Vous avez donc tout intérêt à vous rendre à Berne et même à pousser jusqu’à Soleure : avec un peu de chance, vous y croiserez Peter Bichsel et le laitier de Madame Blum.[/access]

*Photo: Les âmes déçues, Hodler 1892

Lionel Asbo, l’homme nouveau ?

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lionel asbo martin amis

Le dernier roman de Martin Amis,  Lionel Asbo. L’Etat de l’Angleterre, est un mauvais roman. Mais c’est pourtant un mauvais roman qu’il faut lire.
À première vue nous avons affaire à une satire sociale, laborieuse dans la forme, grossière en substance. Amis donne le ton dès la première ligne : « Chère Jennyviève, Je sors avec une femme plus vieille que moi. (…). Le sexe est super et je crois que je suis amoureux. Mais il y a une grave complication que voilà : c’est ma mamie ! ». Que Desmond Pepperdine, dit Des, l’auteur de la lettre n’ait que quinze ans quand il décide de l’envoyer, « pour soulager sa conscience », au Courrier du cœur d’un journal local n’explique pas entièrement ni ses lacunes en orthographe et en ponctuation. Des est autodidacte. Enfin, presque. Orphelin, c’est sous la tutelle de tonton Li, alias Lionel Asbo qu’il parfait son éducation. Silhouette d’un bloc, crâne rasé, maillot de corps violet, un pack de bières dans chaque main, le héros d’Amis entre en scène flanqué de ses deux pit-bulls : « (…) des centaines de milliers de jeunes gens ressemblaient à Lionel Asbo ». Asbo ? Dans le Royaume, nul ne l’ignore. ASBO renvoie aux Anti-Social Behaviour Orders, ces ordonnances censées combattre la délinquance juvénile mises en place par le gouvernement Blair.
Personne ne témoigne mieux de leur inefficacité que Lionel. Est-il étonnant qu’après un tiers de sa vie passée dans des centres de détention, Lionel opte pour un changement légal de nom ? « Pepperdine, c’est con, comme nom. Alors qu’Asbo, ça sonne bien. », explique-t-il à son neveu, tout en lui conseillant de « concentrer ses efforts » sur le porno au lieu de s’intéresser aux filles. Reste que Lionel, cet « anti-père », ignore tout de la relation de Des avec « mamie », qui est, accessoirement, sa propre génitrice.
Puis, Lionel gagne au Loto cent quarante millions de livre sterling. Sa vie bascule. D’un criminel à la petite semaine, il devient une star et une proie de la presse people. Fini le poulet au KFC. Désormais, Lionel s’envoie du caviar à la louche dans le plus ancien restaurant d’Angleterre et quitte sa banlieue londonienne pour un manoir gothique de trente pièces. Commentaire du narrateur : «(…) les signes extérieurs de richesse, dans le cas d’Asbo, ne sont qu’un rappel constant de sa nullité ». Et si Lionel Asbo était au fond moins abruti que n’essaie de le faire croire au début de son récit Martin Amis ? « C’est du lourd. Tout pèse. Parce que c’est construit pour durer. (…) Alors que mon monde à moi, (…) il est léger ! Rien pèse. Les gens meurent ! », fait-il remarquer à son protagoniste au sujet du nouveau milieu dans lequel le projette la fortune. Amis cesse de ricaner. Le mépris qu’il réserve à Lionel cède progressivement à l’ironie, employée pour passer en douce à une critique de la société britannique. Et la préoccupation constante, un brin névrosée d’Amis à faire rire le lecteur gâche un peu le livre.
En effet, Martin Amis paraît fatigué. Classé parmi les « blitcons », c’est-à-dire les « british literary neoconservatives », il ambitionne de poursuivre son travail d’autopsie de l’Angleterre, brillamment entamé avec  London Fields en 1989.
Lionel Abso. L’Etat de l’Angleterre est ce qu’on appelle savamment une dystopie ou une utopie qui vire au cauchemar. Depuis trois décennies Amis encaisse de gros chèques en démantelant le mythe de l’Angleterre pastorale, empreinte de la vertu de pudeur et d’un certain dédain pour l’argent. En parallèle, il démolit -non sans peine- le cliché d’une classe ouvrière gardienne de l’esprit de fraternité et de l’ethos du travail. Mais dans  Lionel Abso , il va plus loin.
Le personnage de Des lui sert à cautionner ses déclarations d’amour médiatiques envers la working class. Habité par le « désir d’apprendre », le garçonnet s’en sort grâce aux études, tout en travaillant la nuit. Pourtant son ascension sociale ne suffit pas à adoucir le constat de l’état désastreux de l’Angleterre qu’Amis dépeint avec force de conviction. En effet, Des est le seul de la tribu Pepperdine à avoir la volonté et la chance de travailler. D’ailleurs, à se fier à la description de l’établissement scolaire qu’il fréquente, rien n’est gagné d’avance : « (…) le petit gymnase délabré avec ses fils de détente, ses pièges, ses conseillers en HV, Hygiène de vie (« Chaque enfant compte »), et ses coordinateurs du SEBS, Soutien aux enfants à besoin spéciaux (qui emboîtent le pas à tous les ATL, « Atteints de troubles de la lecture »). ». Et ce n’est qu’un élément du paysage. Diston City, le faubourg londonien qui abrite le lycée, a beau être « à majorité blanche, comme chez les rupins », concernant l’espérance de vie, il « aurait figuré entre le Bénin et Djibouti ». Corrosif, caricatural, le tableau n’est toutefois qu’un trompe l’œil jouant sur la confusion de la perception. En réalité, Diston n’existe pas. Amis l’invente de toutes pièces- une façon polie de faire un bras d’honneur au political correctness.
Si « l’état de l’Angleterre » relève d’une calamité, ce n’est pas parce que Diston pourrait exister réellement de nos jours avec ses gamins tous atteints d’une obésité morbide, ses ouvriers au chômage, sa violence, sa dégringolade morale, sa pauvreté. Non. Diston n’est qu’un aperçu d’une Angleterre, sinon du monde, à venir. Aussi affreuse qu’elle soit, cette banlieue imaginaire paraît encore bucolique en comparaison avec « la capitale » où vivent ceux qui « ont réussi ». Amis dit des choses terribles sur les perdants mais il crache sur les gagnants.
C’est que la caste de futurs maîtres du monde se limite au cercle restreint de la tabloid class. La compagne de Lionel Abso, une créature siliconée à souhait en constitue un parfait exemple. « Glamour and myself are virtually synonymous », déclare-t-elle au « Daily Mail ». Un cauchemar, non ? Surtout à l’époque où la célébrité acquiert le statut de droit de l’homme.
Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre, Martin Amis

*Photo: This is England de Shane Meadows

Taddeï: Le principe de reality

guillaume erner france inter

On connaissait le « théorème de Desproges » : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. » On a découvert la « règle de Taddeï » : « On peut débattre de tout et avec n’importe qui. » Un axiome dénoncé par Patrick Cohen – le matinalier de France Inter – lors du passage de Frédéric Taddeï dans « C à vous » sur France 5. Pour Cohen, pas question d’inviter ces quelques électrons radicaux qui ont leur rond de serviette à « Ce soir (ou jamais !) » et nulle part ailleurs. Ils s’appellent Marc-Édouard Nabe, Alain Soral ou bien encore Jean Robin, pourfendeur de ce qu’il appelle la « judéomanie ». Au-delà de leurs idiosyncrasies respectives, ces infréquentables partagent quelques obsessions : une vision racialisante du monde, un conspirationnisme tranquille et un même refus, disons, de la « judéomanie ».
Pour Causeur, la controverse Taddeï-Cohen est un nouvel épisode du combat entre la liberté et ses ennemis[1. « Taddeï au pilori », David Desgouilles, Causeur n°1, avril 2013.]. De quel droit refuser, par principe, d’inviter des auteurs aux opinions hétérodoxes ? Aucun d’entre eux ne s’est lancé, au cours d’un « CSOJ », dans une apologie du IIIe Reich. Alors comme cela, on n’aurait plus le droit de critiquer Israël ? Car les temps ont changé : désormais, c’est l’extrême droite qui défend la liberté d’expression.
Du coup, la « règle de Taddeï » pourrait presque passer pour une variation autour du « principe de Godard ». Pour le cinéaste, l’objectivité à la télévision, c’était 10 minutes pour les juifs, 10 minutes pour Hitler. Eh bien on pourrait dire, en forçant le trait, que pour l’animateur, un débat, c’est 50 % de juifs, 50 % de nazis, comme si le choc d’antagonismes irréconciliables permettait par miracle de dessiner une voie moyenne empreinte de sagesse. Mais précisément, un vrai débat impose un tout autre dispositif. [access capability= »lire_inedits »]À la réflexion nécessaire à la confrontation des pensées, Taddeï semble préférer la pollution, comme s’il fallait empêcher la pensée d’avancer en invitant une poignée d’histrions. Pas de plateau réussi sans un dérapeur professionnel, sauf lorsqu’une ministre est invitée. Lorsqu’il s’agit d’accueillir Christiane Taubira, l’animateur sait très bien convoquer un plateau « convenable ». Outre des adversaires clairement situés à sa gauche (Thierry Lévy et Hugues Portelli), la ministre n’avait accepté qu’un seul contradicteur, Alain Bauer. Xavier Bébin, expert jugé trop à droite, initialement invité, avait été sagement décommandé.
Bien entendu, on peut débattre avec des infréquentables. Raymond Aron a accepté de poursuivre le dialogue avec le théoricien nazi du droit Carl Schmitt bien après la Seconde Guerre mondiale. Mais la nature même de leurs échanges permettait de problématiser les questions que les idées de l’un posaient à l’autre, notamment parce que la pensée de Schmitt constituait l’exact envers du libéralisme aronien. Est-il utile de préciser qu’à plus d’un titre, Alain Soral n’est pas Carl Schmitt ?
Chaque émission a sa philosophie, implicite ou explicite. « CSOJ » prétend faire entendre tous les discours : elle contribue en réalité à accroître le bruit ambiant. Taddeï, en laissant ses pulsions tératologiques présider à la sélection des invités, sacrifie comme toutes les émissions actuelles dites de « talk » à la lutte des clash. Nabe ou Robin, ces perturbateurs sont là pour nous faire buzzer. Voilà pourquoi « CSOJ » ne peut pas se prévaloir d’inviter des gens que l’on n’entendrait pas, sinon, ailleurs ; une fois de plus, la télévision mime les gestes du travail intellectuel. « Ce soir ou jamais » ? Pour l’intelligibilité du débat, il vaudrait peut-être mieux que ce soit « jamais ».[/access]

Communisme : en réponse à la myopie volontaire de Jérôme Leroy

Est-ce que ça peut se faire dans Causeur de se répondre entre contributeurs, vu que les commentaires sont généralement hors sujet?
Je voudrais bien dire à Jérôme Leroy que je suis content que ma prose, inspirée par un anticommunisme viscéral et un libéralisme qui ne l’est pas moins, voisine avec celle d’un nostalgique de ce communisme dans lequel j’ai été plongé petit, comme tant d’enfants de juifs polonais, et dont je me suis totalement purgé depuis pas mal de temps.
L’obstination de Jérôme Leroy a quelque chose d’émouvant. Je n’avais pas connu jusqu’ici de  communiste qui se vantât de sa myopie politique.
Il nous dit qu’elle lui permet de ne pas voir trop nettement le monde dans lequel sa nièce et lui sont condamnés à vivre. Mais il devrait dire seraient, parce que nul n’est condamné à vivre dans un pays capitaliste libéral. Un citoyen des pays communistes d’avant 1989, ou un Coréen du Nord d’aujourd’hui, auraient du mal à le croire, mais quand on naît dans un pays capitaliste, on est libre d’en sortir !
Alors, quel regard porter sur la myopie volontaire ?
Autrement dit, que penser des millions de gens politiquement myopes à l’époque où le communisme et le nazisme faisaient régner leurs terreurs parallèles ?
Ayant moi-même été pendant quelques années d’un aveuglement forcené, je sais bien ce que j’en pense.
Ceux qui comme moi ne voulaient pas voir la terreur communiste avaient pour excuse un cœur gros comme ça, un cœur gonflé d’une indignation anti-capitaliste. Cette indignation nous remontait au-dessus des yeux et de l’intelligence.
Mais c’est vrai qu’on avait bonne conscience et qu’on faisait la morale à ces salauds d’aroniens défenseurs d’un monde qu’ils appelaient libre, sous prétexte qu’il l’était.
À la lumière de leur aveuglement volontaire, les communistes découvraient la paupérisation du prolétariat français pendant les trente glorieuses. Pendant la guerre de Corée, ils défendaient la Corée du Nord et  appelaient le général américain Ridgway-la peste.
Oui, j’ai cru à ça.
Mais revenons au présent.
Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Si c’est de rester fidèle dans l’extrême vieillesse à l’idéal de mes vingt ans, c’est-à-dire aux mensonges monstrueux auxquels j’ai cru dans ma prime jeunesse, je vais continuer de toutes mes forces à rater ma vie.
Et tout ça, à cause d’un détail qu’il faut bien que quelqu’un mette sous les yeux de Jérôme Leroy, en  très gros caractères : le communisme a existé ! Et nul n’a plus le droit moral d’affirmer comme le fait J. L. que le communisme c’est le monde tel qu’il devrait être.
Il en a heureusement le droit légal. Heureusement, il n’y a pas encore de loi Gayssot contre l’apologie du communisme, contre ce négationnisme-là.
Il n’est même pas interdit de porter des t-shirts représentant la Kolyma ou à l’effigie de Kim Jong-un.
Simplement, faut assumer, quoi, et dire qu’on préférerait un régime communiste flou flou flou plutôt que de voir la réalité en face.

Israël-Palestine : le banco de John Kerry

La reprise annoncée des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens n’engendre pas un optimisme démesuré parmi les observateurs. Alors que l’on célèbre le vingtième anniversaire des accords d’Oslo, l’humeur générale est plutôt à la lamentation : quel gâchis ! Avec une Autorité palestinienne amputée de sa souveraineté sur Gaza, tombée aux mains des islamistes radicaux et un gouvernement israélien sous la pression d’une droite nationaliste intransigeante, le bilan est accablant et les perspectives sont désolantes.
Jamais la devise de Guillaume d’Orange : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » n’aura trouvé meilleure illustration que dans la dernière tentative du secrétaire d’Etat américain John Kerry de relancer le processus de paix israélo-palestinien. Si cette initiative devait être couronnée de succès, la moindre des politesses exigerait que Barack Obama renonce à son prix Nobel de la paix au profit du chef de sa diplomatie.
John Kerry, dont les fonctions actuelles sont le sommet de sa carrière politique – son échec contre George W. Bush en novembre 2004 ayant sonné le glas de son ambition présidentielle – met en jeu sa place dans l’Histoire avec un pari pour le moins risqué. Alors que Barack Obama se tient prudemment en retrait sur un dossier qu’il ne sait par quel bout prendre, son secrétaire d’Etat tente une opération commando pour réveiller un «  processus de paix » en soins palliatifs.
À la surprise générale, il vient d’obtenir que les négociateurs de l’Autorité palestinienne et ceux du gouvernement israélien, conduits par Saëb Erakat et Tsipi Livni, reprennent à Washington un dialogue interrompu, du moins officiellement, depuis 2010. Pour parvenir à ce résultat, il a utilisé tous les moyens dont dispose aujourd’hui la plus grande puissance mondiale. À Benyamin Netanyahou, obsédé par la menace nucléaire iranienne, il a fait valoir que sans négociations avec Mahmoud Abbas, il n’y aurait pas de soutien des Etats-Unis à une éventuelle opération militaire contre le régime des mollahs. À Mahmoud Abbas, il a fait miroiter que son retour à la table des négociations « sans conditions préalables » pouvait sauver le pouvoir du Fatah en Cisjordanie : financièrement étranglée, l’Autorité palestinienne, incapable d’assurer à ses citoyens le minimum que ces derniers peuvent attendre d’un Etat, risque de se voir balayée par une version locale des révoltes arabes de 2011.
Mais l’acceptation, contrainte et forcée, de ce rendez vous au bord du Potomac ne saurait masquer le terrible malentendu qu’elle recouvre. Il existe au moins un point d’accord profond entre Benyamin Netanyahou et Mahmoud Abbas : l’un comme l’autre sont persuadés qu’ils ne verront pas, de leur vivant, la solution définitive d’un conflit qui dure maintenant depuis bientôt un siècle (si l’on date son déclenchement de la déclaration Balfour du 2 novembre 1917). Leur souci est donc, non pas de mettre un terme définitif à ce conflit, mais de la gérer au mieux de leurs intérêts immédiats. L’un et l’autre signeraient leur arrêt de mort politique, et peut être pire – cela s’est déjà vu dans la région – s’ils allaient au delà des concessions acceptables par la majorité de leurs mandants.
Voici la liste (non exhaustive) des sujets sur lesquels Netanyahou d’un côté, et Abbas de l’autre, de l’autre ne peuvent transiger sans commettre de suicide politique :
Jérusalem : capitale éternelle unie de l’Etat d’Israël. Al Qods, lieu saint de l’Islam et capitale de la Palestine.
Frontières : Israël la dessine sur le terrain avec la « barrière de sécurité ». Les Palestiniens n’accepteront que des échanges mineurs de territoires pour inclure quelques implantations frontalières de la ligne d’armistice de 1949 (dite ligne verte).
Droit au retour des réfugiés palestiniens sur le territoire israélien : Inacceptable, à l’exception de quelques milliers de cas de « réunions familiales » pour Israël. Intangible dans son principe, même si l’on peut, à la marge, discuter de ses modalités d’applications pour les Palestiniens.
Ces éléments avaient déjà été mis sur la table lors des négociations de Camp David en juillet 2000. Avec le résultat que l’on connaît : un échec retentissant sur lequel on se dispute encore pour savoir qui en porte la principale responsabilité.
Les conditions ont-elles évolué au point de rendre possible aujourd’hui ce qui ne le fut pas il y a treize ans ? En aucune façon. En juillet 2000, les Palestiniens étaient unis, au moins en apparence derrière un leader charismatique, Yasser Arafat. Aujourd’hui, ils sont divisés, et tout accord signé par Abbas serait immédiatement dénoncé par le Hamas.
En Israël, le « camp de la paix » était, en 2000 au sommet de sa puissance, uni dans la mémoire de son martyr, Itzhak Rabin. Aujourd’hui, les manifs pacifistes ne rassemblent que quelques centaines de personnes, et ses représentants politiques n’avancent que prudemment sur ce terrain dans le débat public.
Le statut quo convient parfaitement à la majorité des Israéliens pour qui « la paix » paraît un horizon chimérique, facteur de déstabilisation d’une situation économique florissante, plutôt que promesse d’un avenir radieux.
Il n’en va pas de même pour les Palestiniens, qui vivent au jour le jour la dégradation de leurs conditions de vie, conséquences des choix désastreux de leurs dirigeants successifs. La fermeture du marché du travail israélien aux Palestiniens des Territoires leur fait apparaître aujourd’hui la situation établie entre 1967 et 1987 (déclenchement de la 1ère Intifada) comme idyllique au regard de ce qu’ils subissent aujourd’hui. J’entends déjà les hauts cris des palestinolâtres de nos contrées : il n’est, pour eux, de mal palestinien que celui qui lui est infligé par la soldatesque occupante. Comment expliquent-ils alors les queues interminables de citoyens arabes de Jérusalem venant déposer des dossiers de demande de nationalité israélienne dans les administrations compétentes ?
Les Palestiniens veulent donc que « ça bouge », mais peut-être pas dans le sens souhaité par leurs dirigeants. Les plus lucides d’entre eux ont déjà fait une croix (ou un croissant) sur la solution dite de « deux Etats pour deux peuples ». L’expérience de l’Autorité palestinienne, corrompue, clientéliste et incompétente leur a donné un avant-goût de ce que pourrait être cet Etat à venir…C’est le point où en est arrivé Sari Nusseibeh, fils d’une grande famille de Jérusalem et recteur de l’université Al Qods. Son objectif : l’obtention pour les Arabes des Territoires de l’égalité des droits politiques, sociaux et culturels au sein d’un seul Etat pour deux peuples.
Cela, bien entendu, ne se fera pas, car même un nationaliste nourri depuis le berceau à l’idéologie du « Grand Israël » comme Netanyahou a compris que cela signifierait la défaite du sionisme, non par les armes, mais par la démographie.
Alors que va-t-il se passer ? Les Etats-Unis sont-ils capables d’imposer une solution qu’aucun des deux protagonistes ne souhaite ? C’est peu probable, mais cela n’est pas totalement exclu : on fera alors semblant de faire la paix, pour continuer la guerre par d’autres moyens. Car la fin d’un conflit ne passe que par l’acceptation, par les deux parties de la situation créée par le sort des armes. John Kerry aura alors, pour quelques temps l’impression d’avoir touché le banco avant de s’apercevoir qu’il a été payé en monnaie de singe.

*Photo : US departement of State

Moi, partisan de la culture de l’excuse…

banlieues jeunes violence

C’est toujours la même chose. Les autres ne se lassent pas. Je ne vois pas pourquoi je me lasserai de mon côté. Je n’aime pas le climat de cet été 2013. Pas pour des raisons météorologiques, mais pour des raisons politiques.
Voilà ainsi que l’on m’explique qu’entre Brétigny-sur-Orge et Trappes, la France sombre dans la libanisation médiévale. On nous l’avait bien dit, on est cerné par des hordes allogènes, islamistes, radicalement inintégrables, inassimilables même. Le   temps des jacqueries, des grandes compagnies, des bandes de chauffeurs est revenu.  On est en plein XIVème siècle. Il ne manque plus que la Peste Noire. Ça détrousse les cadavres dans les wagons fumants, même si décidément rien n’est toujours formellement prouvé. Mais émettre ne serait-ce qu’un doute méthodique sur la chose,  devant les informations contradictoires, suffit aujourd’hui à vous faire prendre 12 balles virtuelles dans la peau sur le mur où l’on fait défiler les bien pensants dans mon genre.
En même temps, il y a eu six morts tout de même, à Brétigny. J’ai bien l’impression qu’on les oublie du côté des partisans indignés de l’ordre et de la décence, trop pressés de trouver des coupables qui sont évidemment les suspects habituels. Pourtant même les plus acharnés contempteurs des « jeunes » qui ont vu des hordes de pillards s’abattre comme une nuée putride sur le lieu du désastre admettent que ce ne sont pas eux qui ont tué ou achevé les victimes du déraillement.
Alors le bien pensant que je suis voudrait savoir ce qu’il en est de la vétusté des rames, de l’usure du matériel, de l’externalisation ou de la privatisation de plus en plus fréquente dans les missions de la SNCF ? Qui a pris une fois le Paris Limoges sait que ce train avait le charme désuet des trains de permissionnaires. On y trouvait même des compartiments, comme dans le monde d’avant, oui des compartiments comme ceux où Buñuel fait commencer Le Fantôme de la Liberté. En même temps, tout ça a plus de quarante ans et on a beau être d’un tempérament nostalgique, rien ne vaut d’arriver vivant à la Souterraine quand on a quitté le matin même la gare d’Austerlitz.
Or, si le train n’est pas arrivé à destination, c’est qu’il a déraillé et s’il a déraillé, c’est parce qu’il était vieux, et s’il était vieux, c’est parce que la SNCF préfère investir sur les lignes rentables car la SNCF n’est plus un service public, c’est une entreprise de service public, nuance, et, sur ordre de Bruxelles,  déjà plus ou moins soumise à la très sainte concurrence libre et non faussée, que son nom soit béni.
Alors on peut toujours me parler des jeunes ordures qui auraient commis cette horreur, ne vous en déplaise, même si c’était avéré (et encore une fois ce n’est pas le cas), eh bien c’est un autre problème qui pose d’autres questions.
Celles de vous demander d’où ils viennent,  ces jeunes, quels sont leurs repères et quelle vie on leur fait. Parce qu’il faut être clair, à la fin, aussi clair qu’un maire UDI qui trouve qu’Hitler n’a pas fini le travail avec les Roms. De deux choses l’une : ou ces jeunes sont le produit d’une société inégalitaire, d’une éducation à la dérive et d’un monde où seul est glorifié le culte du pognon et il n’est pas étonnant qu’une bonne part d’entre eux se comporte comme des monstres. Ou alors ces jeunes « ont ça dans le sang » en raison de leurs origines ethniques ou de leur endoctrinement religieux et à ce moment là, il faut trouver une solution définitive, je ne parlerais pas de solution finale n’étant pas maire du Maine et Loire.
Mais bon, la droite qui aime tellement le concret, le réel, elle a quoi comme solution ? Parce que les émeutes, les pillages, il me semble depuis quinze ans que c’est assez équitablement subi par les gouvernements de gauche et de droite. Que la fin de la police de proximité, la préférence donnée aux BAC et à leurs méthodes proactives dans les cités n’ont pas non plus changé la donne de la sécurité en  France et que le bilan de dix ans de sarkozysme sur la question, (oui, dix ans, il a été ministre de l’intérieur dès 2002) n’a pas de quoi rassurer et que si Trappes à fait peur, c’est en références aux émeutes de 2005 dont on rappellera qu’elles ont explosé alors que c’était l’idéologie du tout-sécuritaire qui régnait. Je ne parle pas non plus de la RGPP qui a saigné les effectifs sur le terrain, les policiers étant, mais oui, des fonctionnaires. Enfin, mais pourquoi ne pas envisager de faire intervenir dans les banlieues des sous-traitants comme les Blackwater américains, cette armée privée qui a fait ses preuves en Irak ?
On attend maintenant dans les semaines qui viennent, pour compléter le tableau des peurs ancestrales, une bête du Gévaudan. Le requin de la Réunion est un peu lointain. Non, un loup ou un ours des Pyrénées, par exemple, qui aurait été protégé par une circulaire écolo et qui s’attaquerait à un camping ou à une colonie de vacances en faisant un carnage. Comme ça, ce serait complet. On vous l’avait bien dit, nous diront les bonnes âmes, c’est la gauche, ça. Laxiste un jour, laxiste toujours.
D’ailleurs, si l’ours pouvait avoir une burqa, ce serait encore mieux. Tout serait cohérent.

*Photo: b_hofer

Catastrophe de Saint-Jacques de Compostelle : Journalisme à Grande Vitesse

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77 morts au moment où j’écris ces lignes, des images saisissantes, un pays en deuil : il est bien naturel que la catastrophe ferroviaire de Saint-Jacques de Compostelle fasse l’ouverture des JT des chaines d’info continue.
Ce qui est moins normal, c’est que ces chaines –et plus particulièrement la plus pushy d’entre elles- se croient obligées de révéler déjà les causes du drame. C’est ainsi que le remplaçant estival qui fait fonction de speakerine sur BFMTV nous annonce doctement que la vitesse du train est très probablement en cause : celui-ci aurait « roulé à 180 km/h sur un tronçon où la vitesse est limitée à 80 km/h. ». Pour les délicats qui voudraient savoir d’où notre lecteur de prompteur tire tant d’assurance quant aux causes exactes du drame, la réponse vient aussitôt : « C’est ce qu’affirment ce matin la plupart des quotidiens espagnols ».
Bigre, en voilà une preuve qui n’appelle pas de contestation. Bien sûr en écoutant attentivement le JT répété en boucle, on entendra bien deux secondes de bémol sur la nécessité « d’attendre les résultats complets de l’enquête ». Mais franchement, on se demande bien pourquoi une telle enquête serait nécessaire, puisque la presse a déjà parlé. Et  la presse, elle, ne parle jamais trop vite.
On connaissait déjà ces catastrophes aériennes où, à peine l’avion crashé, les constructeurs d’avions expliquent qu’il ne peut s’agir que d’une erreur humaine, rengaine reprise aussitôt en chœur par les télés, jusqu’à ce qu’on apprenne que ce n’en était pas une. Auquel cas speakers et speakerines des chaines d’info ne manqueront pas de vous expliquer que ce « rebondissement » était « prévisible ». Prévisible, c’est bien le mot…

Vivre dans l’indignité

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Daniel dans la fosse aux lions

Daniel dans la fosse aux lions

29 mai 1994. Dans l’après-midi, je joue mon rôle d’emmerdeur de proximité en gueulant parce qu’une dizaine de jeunes cons, à deux pas de ma fenêtre ouverte, sur la terrasse immédiatement voisine de notre immeuble, organisent une petite fiesta sonorisée. Comme chaque fois que des jeunes sont quelque part, le vacarme le plus immonde les accompagne. Rock. Percussions. Musique : signe de leur rassemblement, de leur être-ensemble. Symptôme de leur impossibilité de se rencontrer réellement (« la vie quotidienne soumise au spectacle », écrit Debord, il faut la « comprendre comme une organisation systématique de la ‘défaillance de la faculté de rencontre’, et comme son remplacement par un fait hallucinatoire social : la fausse conscience de la rencontre, l’illusion de la rencontre’ »). Donc : Boûmm-Boûmm ! […] Je m’éjecte de mon bureau, me penche à la fenêtre, leur demande de baisser cette saloperie. Un peu surpris, ils obtempèrent. Seulement voilà : sans musique, est-ce qu’ils existent encore ? Est-ce que leur vide est peuplé ? Non. Ils finissent donc très vite par s’en aller.
J’ai commis un grave affront. J’ai refusé de reconnaître la dignité éminente des jeunes exprimée par l’enveloppe de musique qu’ils mettent autour d’eux comme signe chatoyant de leur existence indécidable. Comme je bafoue chaque jour, en fumant, la dignité ou l’héroïsme des non-fumeurs (d’où leur sauvagerie). La plupart des êtres sont d’autant plus ardents (militants) que la pleine et entière reconnaissance est devenue inaccessible à chacun dans une société où tout le monde veut être reconnu (respecté, fêté, approuvé, aimé, désiré). Cette lutte pour la reconnaissance de tous contre tous est le seul moyen, pour les vivants d’à présent, de croire encore au monde, de le prendre au sérieux, d’en attendre quelque chose. [access capability= »lire_inedits »]Elle sera donc de plus en plus féroce au fur et à mesure que le monde deviendra de plus en plus visiblement incrédible et ridicule.
30 mai 1994. Rien n’illustre mieux ce que je viens de dire sur la recherche universelle d’éminente dignité que cette émission, ce soir, de « Santé à la Une », génialement intitulée : La télé peut-elle être une thérapie ? À des quidams venus naguère raconter leurs « problèmes » à la télé, on pose une question et une seule : ce passage sur les écrans a-t-il modifié votre vie ? Tous répondent : Et comment ! ET COMMENT ! D’incurables fillasses revêches et frigides sont devenues des nanas très acceptables. Des empotés du cul ont trouvé l’orgasme. Les alcooliques ne boivent plus, les fumeurs ne fument plus. Les aveugles voient. Les morts ressuscitent. Les paralysés jettent leurs béquilles et gambadent. La cause est entendue, et le pouvoir surnaturel de la télé n’a même pas besoin d’être prouvé : c’est elle, et elle seule, qui matérialise les gens, qui les fait être, c’est-à-dire apparaître. Comment la reconnaissance de l’humanité ne lui serait-elle pas acquise à jamais ? Elle seule, aujourd’hui, est capable de transformer des ombres en quelqu’un. Je dirais plus : elle seule est capable de branler les derniers hommes et d’en faire jaillir le jus.
Voilà. Je viens de relire le Prologue de Zarathoustra et mon cerveau flambe. Je vois le dernier homme partout. Je le sens. C’est lui qui est là, autour de moi, et sans doute aussi en moi. Lui qui saute en parachute multicolore pour commémorer le débarquement de Normandie en 44. Lui qui achète la reproduction du « cricket » d’acier et laiton dont se servaient les soldats américains pour se repérer dans la nuit, et qui fait clic-clac, cinquante ans après, comme un con. Lui qui, dans les séquences imbéciles mais très appréciées des « Guignols de l’info », fait du pape (qui a le tort de ne pas donner sa bénédiction aux capotes et de désapprouver l’avortement) une sorte de barbare médiéval égaré en plein siècle des Lumières et à renvoyer d’urgence dans ses âges obscurs.
Jadis, en effet, tout le monde était fou…
Le dernier homme a gagné. Mais il y a bien, me dis-je, 1% de la population mondiale qui n’est pas le dernier homme. Qui a horreur du dernier homme. […] Combien sommes-nous sur la terre ? Trois milliards ? Quatre ? 1%, ça fait quand même trente ou quarante millions d’humains. Le plus énorme groupe de pression du monde ! Pourquoi ne pas le rassembler, dans un grand parti international de l’irréconciliation absolue ?[/access]

*Photo : Daniel dans la fosse aux lions.  Pierre Paul Rubens 1615

Martin Amis : « Dans mon roman, je vise les tabloïds »

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martin amis lionel asbo

martin amis lionel asbo

Les traits fatigués mais la chemise impeccablement repassée, Martin Amis, de passage en France à l’occasion des Assises Internationales du roman, reçoit dans les salons de Gallimard. Je fixe du regard son gilet sans manches en laine bleu marine qui lui donne l’allure d’un prof. Suis-je vraiment en face du « Mick Jagger » de la littérature britannique ? J’aurais aimé commencer l’interview par « que vous arrive-t-il ? ». Pourtant je me lance, en le questionnant sur la réception mitigée de  Lionel Asbo .
Paulina Dalmayer : Comment expliquez-vous le fait que votre dernier roman ait trouvé un écho favorable en France alors qu’il a été si mal accueilli par la presse anglo-saxonne ?
Martin Amis : Je ne suis pas tout cela de très près. Mais en effet, l’Angleterre s’est montrée très sensible par rapport à ce livre.
Faudrait-il y voir le climat d’anti-intellectualisme propre à la Grande Bretagne, que vous avez dénoncé à plusieurs reprises ?
Il y a une grande tradition littéraire en Grande Bretagne et très probablement les gens ont en assez de tous ces écrivains qui les font se sentir moins intelligents qu’ils croient l’être. Aux Etats-Unis l’attitude du public envers les écrivains est beaucoup plus généreuse. Mais c’est un pays jeune, composé de communautés plus diverses. Les Américains estiment que les écrivains peuvent les aider à comprendre leur propre pays. À l’opposé, les Britanniques ne ressentent pas ce besoin.
Ce rejet aurait-il peu ou prou à voir avec une sorte de populisme ou d’antiélitisme ?
 En ce qui me concerne, il s’agit d’un populisme génétique dû au fait que mon père était un écrivain très populaire. Alors je suis comme le Prince Charles… Supposé avoir bâti sa réputation et sa carrière sur celles de son père sans jamais avoir fait quoi que ce soit de valable par lui-même.
Votre dernier roman est une charge lourde contre la culture des médias capable d’élever une petite racaille comme Lionel Asbo au rang de célébrité. Reste qu’avec vos amis Salman Rushdie et Ian McEwan, vous occupez non seulement les rubriques littéraires de titres prestigieux mais aussi les unes de la presse people. Croyez-vous avoir une position confortable pour critiquer les médias ?
Dans mon livre je vise les tabloïds. Mais quand vous vous en prenez à un titre, même de la pire espèce, c’est l’ensemble des journalistes qui se montre hostile. Lorsque j’ai commencé ma carrière, la presse ne s’intéressait pas aux écrivains. À la fin des années 1980 les journaux sont devenus très volumineux et des pages entières ont été dédiées aux joueurs de golf, aux coiffeurs ou à l’aristocratie. Puis est venue la mode des écrivains. Désormais, la presse britannique pense qu’elle nous a fait et que nous lui devons tout. La moindre critique à l’égard des médias venant de notre part suscite des crispations terribles chez les journalistes.
La culture des médias aurait-elle précipité le déclin de l’Angleterre dont vous faites le constat dans votre dernier roman ?
MA : Entre autres… Le déclin de l’Angleterre a commencé pendant la Seconde guerre mondiale. Nous parlons des Trois Grands mais en réalité au moment de la conférence de Yalta, Churchill n’était plus tout à fait un « grand ». La guerre a ruiné la Grande Bretagne. La perte de l’Inde et l’effroi que cela a provoqué chez les Britanniques sont des facteurs importants de sa décadence.
Pourquoi ne trouve-t-on pas d’échos de frustration ou de colère dans la classe inférieure dont est issu Lionel ?
D’accord, Lionel n’est pas révolté. Mais il ne faut pas oublier le personnage de Des, tout aussi important. Des a la capacité d’outrepasser ses frustrations de manière constructive. C’est probablement le plus beau personnage que je n’ai jamais crée.  Lionel Asbo  étant davantage un conte moderne qu’une satire sociale, mon petit héros accomplit de grandes choses à l’instar des personnages dickensiens. Il y a beaucoup de magie dans tout cela…
Pourquoi avoir inventé la ville de Diston plutôt que de situer votre roman dans une vraie banlieue ?
Cela relève du subliminal et de l’instinctif. Certaines décisions s’imposent plus qu’on ne les prend. Je savais que j’avais besoin d’un personnage comme Lionel, d’une ville comme Diston et d’une famille dysfonctionnelle de façon exagérée, caricaturale.
Vos méthodes de travail ne sont pas celles de Tom Wolfe ! Mais en toute honnêteté… N’auriez-vous pas simplement eu peur d’enquêter dans des banlieues ?
Non. Je préfère imaginer qu’observer. Tom Wolfe, que je lis avec beaucoup de plaisir, reste très connecté à la réalité, très dépendant aussi de l’enquête journalistique. Cela suppose que la vie réelle est plus intéressante que la fiction. Je ne suis pas d’accord. J’aime la liberté de la fiction.
Puisque vous évoquez la liberté, parlons de la liberté des mœurs. Vous semblez assez déçu de la révolution sexuelle des années 60…
Pas du tout. Je pense que c’était un phénomène inévitable et nécessaire. Cependant beaucoup de gens n’ont pas su se débrouiller avec la liberté. Ce fut le cas de ma sœur, morte à l’âge de 46 ans. Elle aurait été mieux dans une société victorienne, ou même islamique, où les règles sont préétablies et très strictes… Ma sœur est allée trop loin parce que la liberté sexuelle c’était trop pour elle.
Et comment était-ce  pour vous ?
Super.
De manière générale, la révolution sexuelle dont vous faites le fond de toile de votre roman La veuve enceinte, qui sort actuellement en livre de poche, aurait été plus difficile pour les femmes que pour les hommes ?
Sans aucun doute. Les choix difficiles revenaient aux femmes : comment fait-on, alors ? Suit-on la façon de se comporter des garçons ou cherche-t-on une autre voie qui pourrait être la nôtre? Ce qui s’est passé, c’est que pendant les cinq premières années de cette révolution, il n’y avait pas de différence entre le comportement des femmes et des hommes.
Qu’en reste-t-il ? Qu’avons nous reçu en héritage ?
Quoi qu’on dise nous avons plus de liberté que nous n’en avions avant 1968.
Il n’y a pas un risque à confondre liberté sexuelle et pornographie ?
Passé un certain âge il est indécent de parler de la sexualité des jeunes gens… Mais il y a un peu de réflexions à ce sujet dans Lionel Asbo. J’imagine que les jeunes tiennent leur connaissance de la sexualité de la pornographie diffusée et accessible sur Internet. C’est incroyablement déshumanisé et, à la fin, toujours très humiliant envers les femmes.
D’autre part nous avons affaire à la montée du puritanisme…
Et qui va vite s’user. Prenez l’exemple du Parti républicain aux Etats-Unis… Il y a chez les républicains des figures assez extraordinaires, pour n’évoquer que Ron Paul. Il se définit lui-même comme libertarien et en effet il en est un, à l’exception des questions concernant les femmes, le mariage, la famille, le droit à l’avortement… Il ne pourra pas l’emporter. Tout simplement parce que sa position n’est plus valable sur le plan social car trop anachronique.
Le succès de la Manif pour Tous en France incite à penser le contraire…
Je trouve ça assez étrange. En Grande Bretagne l’opposition au mariage gay a été très faible.
N’êtes-vous pas tenté d’écrire sur ces changements ?
Pouvoir décider sur quoi écrire relève à mes yeux de la perfection. Je termine actuellement un roman sur l’Holocauste parce que ce sujet est venu à moi. Je n’ai eu d’autre choix qu’obéir.

*Photo: Wikimedia Commons

Infortuné surréaliste

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Alain Le Yaouanc, né le 18 mai 1940, est peut-être l’un des derniers surréalistes vivants. Et il paie très cher de n’être pas de la génération des artistes subventionnés, de ceux qui cotisent à la Maison des Artistes, qui pensent à leurs vieux jours, voire à leurs jours chômés. À l’instar de quelques figures que l’on qualifie de maudites ou de réfractaires à l’État et son ordre social, ce peintre, dessinateur, sculpteur et poète autodidacte n’a jamais eu le caractère à marchander sa liberté.
Comme nombre d’artistes de sa génération, il s’est contenté d’œuvrer et d’exposer, se liant d’amitié avec les marchands les plus importants du temps, tels que Aimé Maeght, et travaillant depuis 1967 dans son atelier rue Beautreillis dans le Marais, dont la valeur a évidemment atteint des sommets et où il vit modestement de dons amicaux et du soutien de son fils unique. Louis Aragon lui a souvent rendu visite en cet endroit. Il était, comme Prévert, admiratif de ce breton à qui il a consacré de nombreuses pages. Il l’appelait affectueusement « Mon Petit ».
C’était le temps de la vie de bohème. Avant la première crise pétrolière, avant que le capitalisme financier ne spécule sur la peau et les os, l’espace et les œuvres.
Surréaliste autant que naïf, il a perdu des centaines de toiles, dessins et objets en 1999, saisis pour défaut de paiement à un propriétaire qui n’en était pas un et bradés à Drouot sans inventaire ni possibilité d’en suivre les ventes.
Ce triste scénario est en voie de se reproduire aujourd’hui, et le peintre n’y survivrait pas une seconde fois. Cet amoureux du pays du Cèdre et des arts céramiques arabo-musulmans s’est ruiné virtuellement en offrant une œuvre monumentale en marbre à la ville de Beyrouth, qu’il a eu le tort de financer – quel optimisme – en hypothéquant cet atelier du Marais où il survit au milieu de ses souvenirs et de ses œuvres. De transactions onéreuses en contrats ruineux, le voici dépossédé de son seul bien au nom du Marché, mais bien en deçà des prix de celui-ci.
On m’objectera peut-être qu’après tout, ça arrive à d’autres, que 400 agriculteurs se suicident chaque année en France pour des problèmes similaires, et que les fourmis valent bien les cigales. Et si nous décidions de sauver les unes autant que les autres ?

Haut et court !

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les ames decues

les ames decues

1. Puisque la vie est courte, les livres devraient être minces, disait Roorda.
« Quand quelqu’un vient à passer, je me retire de la fenêtre, non pas pour lui épargner la peine de me saluer, mais davantage pour m’épargner l’embarras de voir qu’il ne me salue pas. » La phrase est de Lichtenberg. Il fait partie de ces auteurs qu’on ne salue pas, même si on leur reconnaît une forme de génie humoristique. Il n’est pas le seul dans ce cas. La plupart des écrivains − et ce sont souvent les meilleurs ou, tout au moins, ceux que je préfère − qui font tenir un roman en une page et un essai en quelques aphorismes passent pour désinvoltes et indignes de la considération du lecteur. Ce dernier ne saurait se contenter  d’un hors-d’œuvre, il veut le plat de résistance… et copieux si possible.
Il est vrai que des génies ont écrit de gros livres sur le Capital, la Sexualité, le Travail ou le Temps. Mais mon fidèle Roorda, dont les éditions Allia publient les chroniques sous le titre Les Saisons indisciplinées, assure qu’il ne les lira pas, arguant que, puisque la vie est courte, les livres devraient être minces. Et puis, ajoute-t-il, si l’écrivain avait des égards pour les lecteurs pressés, il rassemblerait dans une dernière page les phrases les plus remarquables de son œuvre. C’est ce que fit André Gide après avoir achevé Paludes, ajoutant même une page blanche, respectant ainsi l’idiosyncrasie de chaque lecteur en lui laissant le soin de la remplir à sa guise. Ce qui est, sans doute, la manière la plus courtoise d’éviter à l’auteur l’embarras de voir qu’on ne le salue pas.
2.  Le voyage immobile de Peter Bichsel.
S’il est un écrivain qui a cultivé la forme brève avec une simplicité radicale qui le place aux côtés de Peter Altenberg, de Ludwig Hohl ou de Robert Walser (libre à chacun d’ajouter ses auteurs de prédilection…), c’est bien le Soleurois Peter Bichsel, né en 1935, auquel est consacré le remarquable Zimmer 202 – l’un des meilleurs documentaires jamais tournés sur un écrivain.[access capability= »lire_inedits »] Il reflète si précisément le tempérament taciturne de cet instituteur qui ne se prend pas pour un grand écrivain (« Je ne suis pas assez fou », précise-t-il), que même un voyage à Paris lui semble incongru. Il s’était d’ailleurs juré de ne jamais y mettre les pieds. Il consentira finalement, sur l’insistance du réalisateur Éric Bergkrauf, à prendre le train de Bâle à Paris, à la condition expresse de ne jamais quitter l’enceinte de l’Hôtel Gare de l’Est, où il occupera la chambre 202. Chaque nuit, une grille métallique l’isole de la ville et c’est dans ce no man’s land qu’il établit son univers poétique. Je ne connais pas de manière plus intelligente de voyager que celle de Bichsel : humer l’agitation d’une ville d’un seul point de vue, celui qui vous permet d’être le plus réceptif et le plus créateur.
Par ailleurs, ce documentaire esthétiquement parfait est hilarant, car sous son air bougon Peter Bichsel cultive un humour décalé à la Buster Keaton, façon helvète. Ce n’est pas un hasard qu’il a été adoubé par les deux plus grands écrivains suisses du XXe siècle, Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt. Et que le critique allemand Peter von Matt juge que les vies minuscules et les rencontres de bistrot racontées par Bischsel ont atteint « le plus haut niveau de la narration moderne ». Le Prix Schiller l’a récompensé, en attendant peut-être le Nobel. Ce qui serait d’autant plus ironique qu’en écrivant, Peter Bichsel, tout comme Henri Roorda et même Walser, ne songeait qu’au rédacteur en chef qui avait un bas de page vide à remplir et n’attendait d’eux que quelques lettres posées sur le papier.
Après avoir, peut-être, excité la curiosité du lecteur de cette chronique, peut-être vais-je maintenant le décevoir avec ces deux ou trois miniatures de Peter Bichsel. Par exemple, celle-ci :
« Jamais encore, je n’avais entendu un si beau discours funèbre, dit la dame à l’orateur, et l’orateur la remercia pour le compliment. J’ai juste une question, dit la dame : en fin de compte, vous le haïssiez ou vous l’aimiez ? »
Ou encore :
« Le condamné à perpétuité à qui on demande comment il fait pour supporter toutes ces années de prison, de répondre :  » Tu sais, je me dis toujours que ce temps que je passe ici, dehors, je devrais le passer aussi.  » »
Et enfin (si vous n’êtes pas séduit, je ne suis pas votre homme et Peter Bichsel non plus) :
« Oui, bien sûr, dit l’octogénaire à l’occasion de son anniversaire, lorsqu’on le félicita d’avoir une si bonne mémoire… oui, mais ce sentiment toujours d’avoir oublié quelque chose…
À l’âge de vingt-deux ans, il avait projeté de se suicider.  » »
Rien que pour le plaisir d’évoquer Peter Bichsel, je ne regrette pas, moi non plus, cet oubli. Maintenant, les bons conseils étant donnés pour ne pas être suivis, je vous dissuade fermement de vous procurer À la Ville de Paris, de l’ami Bichsel, aux Éditions d’en bas à Lausanne, ainsi que  Le Laitier  ( L’Âge d’Homme ) dans lequel Madame Blum, qui aimerait bien faire la connaissance du laitier, se contente de lui laisser de petits billets devant sa porte : cent grammes de beurre, deux litres de lait… Cette miniature date de 1964. Madame Blum n’a pas pris une ride et elle dépose chaque jour encore de petits mots à l’intention du laitier qu’elle aimerait peut-être, mais rien n’est moins sûr, apprendre à connaître d’un peu plus près. Elle n’est pas assez folle pour cela. Ou peut-être l’est-elle trop.

3. Arnold Böcklin,  Ferdinand Hodler et Giovanni Segantini à Berne.
Jusqu’au 18 août se tient au Kunstmuseum de Berne une exposition « Mythes et Mystères » qui mériterait plus que quelques lignes sur le symbolisme et les artistes suisses. Certes, elle ne vaut pas  « L’Ange du Bizarre »  au musée d’Orsay, mais Berne est certainement une des capitales les plus charmantes d’Europe qui a, en outre, le privilège d’être l’une des moins touristiques. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut admirer, sans être bousculé, les tableaux de Böcklin (le peintre préféré de Freud), de Segantini, auquel Karl Abraham a consacré un essai, et de Hodler, qui participa à la Sécession viennoise. Avec eux, et de nombreux autres artistes moins connus comme Eugène Laermans ou Eugène Grasset, ce n’est plus l’ange du bizarre qui plane sur l’exposition, mais celui de la mélancolie. Une inquiétante étrangeté et une lassitude morbide saisissent le visiteur qui se reconnaîtra dans Les Âmes déçues, chef-d’œuvre de Ferdinand Hodler,  avant d’être emporté vers  L’Île des morts  par Arnold Böcklin. Un voyage sans retour possible avec pour seule consolation pour les élus, c’est-à-dire ceux qui auront fait le pèlerinage à Berne, une belle sépulture sur l’île, à la différence de la masse ordinaire qui, elle, sera engloutie par Hadès. Vous avez donc tout intérêt à vous rendre à Berne et même à pousser jusqu’à Soleure : avec un peu de chance, vous y croiserez Peter Bichsel et le laitier de Madame Blum.[/access]

*Photo: Les âmes déçues, Hodler 1892

Lionel Asbo, l’homme nouveau ?

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lionel asbo martin amis

lionel asbo martin amis

Le dernier roman de Martin Amis,  Lionel Asbo. L’Etat de l’Angleterre, est un mauvais roman. Mais c’est pourtant un mauvais roman qu’il faut lire.
À première vue nous avons affaire à une satire sociale, laborieuse dans la forme, grossière en substance. Amis donne le ton dès la première ligne : « Chère Jennyviève, Je sors avec une femme plus vieille que moi. (…). Le sexe est super et je crois que je suis amoureux. Mais il y a une grave complication que voilà : c’est ma mamie ! ». Que Desmond Pepperdine, dit Des, l’auteur de la lettre n’ait que quinze ans quand il décide de l’envoyer, « pour soulager sa conscience », au Courrier du cœur d’un journal local n’explique pas entièrement ni ses lacunes en orthographe et en ponctuation. Des est autodidacte. Enfin, presque. Orphelin, c’est sous la tutelle de tonton Li, alias Lionel Asbo qu’il parfait son éducation. Silhouette d’un bloc, crâne rasé, maillot de corps violet, un pack de bières dans chaque main, le héros d’Amis entre en scène flanqué de ses deux pit-bulls : « (…) des centaines de milliers de jeunes gens ressemblaient à Lionel Asbo ». Asbo ? Dans le Royaume, nul ne l’ignore. ASBO renvoie aux Anti-Social Behaviour Orders, ces ordonnances censées combattre la délinquance juvénile mises en place par le gouvernement Blair.
Personne ne témoigne mieux de leur inefficacité que Lionel. Est-il étonnant qu’après un tiers de sa vie passée dans des centres de détention, Lionel opte pour un changement légal de nom ? « Pepperdine, c’est con, comme nom. Alors qu’Asbo, ça sonne bien. », explique-t-il à son neveu, tout en lui conseillant de « concentrer ses efforts » sur le porno au lieu de s’intéresser aux filles. Reste que Lionel, cet « anti-père », ignore tout de la relation de Des avec « mamie », qui est, accessoirement, sa propre génitrice.
Puis, Lionel gagne au Loto cent quarante millions de livre sterling. Sa vie bascule. D’un criminel à la petite semaine, il devient une star et une proie de la presse people. Fini le poulet au KFC. Désormais, Lionel s’envoie du caviar à la louche dans le plus ancien restaurant d’Angleterre et quitte sa banlieue londonienne pour un manoir gothique de trente pièces. Commentaire du narrateur : «(…) les signes extérieurs de richesse, dans le cas d’Asbo, ne sont qu’un rappel constant de sa nullité ». Et si Lionel Asbo était au fond moins abruti que n’essaie de le faire croire au début de son récit Martin Amis ? « C’est du lourd. Tout pèse. Parce que c’est construit pour durer. (…) Alors que mon monde à moi, (…) il est léger ! Rien pèse. Les gens meurent ! », fait-il remarquer à son protagoniste au sujet du nouveau milieu dans lequel le projette la fortune. Amis cesse de ricaner. Le mépris qu’il réserve à Lionel cède progressivement à l’ironie, employée pour passer en douce à une critique de la société britannique. Et la préoccupation constante, un brin névrosée d’Amis à faire rire le lecteur gâche un peu le livre.
En effet, Martin Amis paraît fatigué. Classé parmi les « blitcons », c’est-à-dire les « british literary neoconservatives », il ambitionne de poursuivre son travail d’autopsie de l’Angleterre, brillamment entamé avec  London Fields en 1989.
Lionel Abso. L’Etat de l’Angleterre est ce qu’on appelle savamment une dystopie ou une utopie qui vire au cauchemar. Depuis trois décennies Amis encaisse de gros chèques en démantelant le mythe de l’Angleterre pastorale, empreinte de la vertu de pudeur et d’un certain dédain pour l’argent. En parallèle, il démolit -non sans peine- le cliché d’une classe ouvrière gardienne de l’esprit de fraternité et de l’ethos du travail. Mais dans  Lionel Abso , il va plus loin.
Le personnage de Des lui sert à cautionner ses déclarations d’amour médiatiques envers la working class. Habité par le « désir d’apprendre », le garçonnet s’en sort grâce aux études, tout en travaillant la nuit. Pourtant son ascension sociale ne suffit pas à adoucir le constat de l’état désastreux de l’Angleterre qu’Amis dépeint avec force de conviction. En effet, Des est le seul de la tribu Pepperdine à avoir la volonté et la chance de travailler. D’ailleurs, à se fier à la description de l’établissement scolaire qu’il fréquente, rien n’est gagné d’avance : « (…) le petit gymnase délabré avec ses fils de détente, ses pièges, ses conseillers en HV, Hygiène de vie (« Chaque enfant compte »), et ses coordinateurs du SEBS, Soutien aux enfants à besoin spéciaux (qui emboîtent le pas à tous les ATL, « Atteints de troubles de la lecture »). ». Et ce n’est qu’un élément du paysage. Diston City, le faubourg londonien qui abrite le lycée, a beau être « à majorité blanche, comme chez les rupins », concernant l’espérance de vie, il « aurait figuré entre le Bénin et Djibouti ». Corrosif, caricatural, le tableau n’est toutefois qu’un trompe l’œil jouant sur la confusion de la perception. En réalité, Diston n’existe pas. Amis l’invente de toutes pièces- une façon polie de faire un bras d’honneur au political correctness.
Si « l’état de l’Angleterre » relève d’une calamité, ce n’est pas parce que Diston pourrait exister réellement de nos jours avec ses gamins tous atteints d’une obésité morbide, ses ouvriers au chômage, sa violence, sa dégringolade morale, sa pauvreté. Non. Diston n’est qu’un aperçu d’une Angleterre, sinon du monde, à venir. Aussi affreuse qu’elle soit, cette banlieue imaginaire paraît encore bucolique en comparaison avec « la capitale » où vivent ceux qui « ont réussi ». Amis dit des choses terribles sur les perdants mais il crache sur les gagnants.
C’est que la caste de futurs maîtres du monde se limite au cercle restreint de la tabloid class. La compagne de Lionel Abso, une créature siliconée à souhait en constitue un parfait exemple. « Glamour and myself are virtually synonymous », déclare-t-elle au « Daily Mail ». Un cauchemar, non ? Surtout à l’époque où la célébrité acquiert le statut de droit de l’homme.
Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre, Martin Amis

*Photo: This is England de Shane Meadows

Taddeï: Le principe de reality

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guillaume erner france inter

guillaume erner france inter

On connaissait le « théorème de Desproges » : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. » On a découvert la « règle de Taddeï » : « On peut débattre de tout et avec n’importe qui. » Un axiome dénoncé par Patrick Cohen – le matinalier de France Inter – lors du passage de Frédéric Taddeï dans « C à vous » sur France 5. Pour Cohen, pas question d’inviter ces quelques électrons radicaux qui ont leur rond de serviette à « Ce soir (ou jamais !) » et nulle part ailleurs. Ils s’appellent Marc-Édouard Nabe, Alain Soral ou bien encore Jean Robin, pourfendeur de ce qu’il appelle la « judéomanie ». Au-delà de leurs idiosyncrasies respectives, ces infréquentables partagent quelques obsessions : une vision racialisante du monde, un conspirationnisme tranquille et un même refus, disons, de la « judéomanie ».
Pour Causeur, la controverse Taddeï-Cohen est un nouvel épisode du combat entre la liberté et ses ennemis[1. « Taddeï au pilori », David Desgouilles, Causeur n°1, avril 2013.]. De quel droit refuser, par principe, d’inviter des auteurs aux opinions hétérodoxes ? Aucun d’entre eux ne s’est lancé, au cours d’un « CSOJ », dans une apologie du IIIe Reich. Alors comme cela, on n’aurait plus le droit de critiquer Israël ? Car les temps ont changé : désormais, c’est l’extrême droite qui défend la liberté d’expression.
Du coup, la « règle de Taddeï » pourrait presque passer pour une variation autour du « principe de Godard ». Pour le cinéaste, l’objectivité à la télévision, c’était 10 minutes pour les juifs, 10 minutes pour Hitler. Eh bien on pourrait dire, en forçant le trait, que pour l’animateur, un débat, c’est 50 % de juifs, 50 % de nazis, comme si le choc d’antagonismes irréconciliables permettait par miracle de dessiner une voie moyenne empreinte de sagesse. Mais précisément, un vrai débat impose un tout autre dispositif. [access capability= »lire_inedits »]À la réflexion nécessaire à la confrontation des pensées, Taddeï semble préférer la pollution, comme s’il fallait empêcher la pensée d’avancer en invitant une poignée d’histrions. Pas de plateau réussi sans un dérapeur professionnel, sauf lorsqu’une ministre est invitée. Lorsqu’il s’agit d’accueillir Christiane Taubira, l’animateur sait très bien convoquer un plateau « convenable ». Outre des adversaires clairement situés à sa gauche (Thierry Lévy et Hugues Portelli), la ministre n’avait accepté qu’un seul contradicteur, Alain Bauer. Xavier Bébin, expert jugé trop à droite, initialement invité, avait été sagement décommandé.
Bien entendu, on peut débattre avec des infréquentables. Raymond Aron a accepté de poursuivre le dialogue avec le théoricien nazi du droit Carl Schmitt bien après la Seconde Guerre mondiale. Mais la nature même de leurs échanges permettait de problématiser les questions que les idées de l’un posaient à l’autre, notamment parce que la pensée de Schmitt constituait l’exact envers du libéralisme aronien. Est-il utile de préciser qu’à plus d’un titre, Alain Soral n’est pas Carl Schmitt ?
Chaque émission a sa philosophie, implicite ou explicite. « CSOJ » prétend faire entendre tous les discours : elle contribue en réalité à accroître le bruit ambiant. Taddeï, en laissant ses pulsions tératologiques présider à la sélection des invités, sacrifie comme toutes les émissions actuelles dites de « talk » à la lutte des clash. Nabe ou Robin, ces perturbateurs sont là pour nous faire buzzer. Voilà pourquoi « CSOJ » ne peut pas se prévaloir d’inviter des gens que l’on n’entendrait pas, sinon, ailleurs ; une fois de plus, la télévision mime les gestes du travail intellectuel. « Ce soir ou jamais » ? Pour l’intelligibilité du débat, il vaudrait peut-être mieux que ce soit « jamais ».[/access]

Communisme : en réponse à la myopie volontaire de Jérôme Leroy

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Est-ce que ça peut se faire dans Causeur de se répondre entre contributeurs, vu que les commentaires sont généralement hors sujet?
Je voudrais bien dire à Jérôme Leroy que je suis content que ma prose, inspirée par un anticommunisme viscéral et un libéralisme qui ne l’est pas moins, voisine avec celle d’un nostalgique de ce communisme dans lequel j’ai été plongé petit, comme tant d’enfants de juifs polonais, et dont je me suis totalement purgé depuis pas mal de temps.
L’obstination de Jérôme Leroy a quelque chose d’émouvant. Je n’avais pas connu jusqu’ici de  communiste qui se vantât de sa myopie politique.
Il nous dit qu’elle lui permet de ne pas voir trop nettement le monde dans lequel sa nièce et lui sont condamnés à vivre. Mais il devrait dire seraient, parce que nul n’est condamné à vivre dans un pays capitaliste libéral. Un citoyen des pays communistes d’avant 1989, ou un Coréen du Nord d’aujourd’hui, auraient du mal à le croire, mais quand on naît dans un pays capitaliste, on est libre d’en sortir !
Alors, quel regard porter sur la myopie volontaire ?
Autrement dit, que penser des millions de gens politiquement myopes à l’époque où le communisme et le nazisme faisaient régner leurs terreurs parallèles ?
Ayant moi-même été pendant quelques années d’un aveuglement forcené, je sais bien ce que j’en pense.
Ceux qui comme moi ne voulaient pas voir la terreur communiste avaient pour excuse un cœur gros comme ça, un cœur gonflé d’une indignation anti-capitaliste. Cette indignation nous remontait au-dessus des yeux et de l’intelligence.
Mais c’est vrai qu’on avait bonne conscience et qu’on faisait la morale à ces salauds d’aroniens défenseurs d’un monde qu’ils appelaient libre, sous prétexte qu’il l’était.
À la lumière de leur aveuglement volontaire, les communistes découvraient la paupérisation du prolétariat français pendant les trente glorieuses. Pendant la guerre de Corée, ils défendaient la Corée du Nord et  appelaient le général américain Ridgway-la peste.
Oui, j’ai cru à ça.
Mais revenons au présent.
Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Si c’est de rester fidèle dans l’extrême vieillesse à l’idéal de mes vingt ans, c’est-à-dire aux mensonges monstrueux auxquels j’ai cru dans ma prime jeunesse, je vais continuer de toutes mes forces à rater ma vie.
Et tout ça, à cause d’un détail qu’il faut bien que quelqu’un mette sous les yeux de Jérôme Leroy, en  très gros caractères : le communisme a existé ! Et nul n’a plus le droit moral d’affirmer comme le fait J. L. que le communisme c’est le monde tel qu’il devrait être.
Il en a heureusement le droit légal. Heureusement, il n’y a pas encore de loi Gayssot contre l’apologie du communisme, contre ce négationnisme-là.
Il n’est même pas interdit de porter des t-shirts représentant la Kolyma ou à l’effigie de Kim Jong-un.
Simplement, faut assumer, quoi, et dire qu’on préférerait un régime communiste flou flou flou plutôt que de voir la réalité en face.

Israël-Palestine : le banco de John Kerry

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La reprise annoncée des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens n’engendre pas un optimisme démesuré parmi les observateurs. Alors que l’on célèbre le vingtième anniversaire des accords d’Oslo, l’humeur générale est plutôt à la lamentation : quel gâchis ! Avec une Autorité palestinienne amputée de sa souveraineté sur Gaza, tombée aux mains des islamistes radicaux et un gouvernement israélien sous la pression d’une droite nationaliste intransigeante, le bilan est accablant et les perspectives sont désolantes.
Jamais la devise de Guillaume d’Orange : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » n’aura trouvé meilleure illustration que dans la dernière tentative du secrétaire d’Etat américain John Kerry de relancer le processus de paix israélo-palestinien. Si cette initiative devait être couronnée de succès, la moindre des politesses exigerait que Barack Obama renonce à son prix Nobel de la paix au profit du chef de sa diplomatie.
John Kerry, dont les fonctions actuelles sont le sommet de sa carrière politique – son échec contre George W. Bush en novembre 2004 ayant sonné le glas de son ambition présidentielle – met en jeu sa place dans l’Histoire avec un pari pour le moins risqué. Alors que Barack Obama se tient prudemment en retrait sur un dossier qu’il ne sait par quel bout prendre, son secrétaire d’Etat tente une opération commando pour réveiller un «  processus de paix » en soins palliatifs.
À la surprise générale, il vient d’obtenir que les négociateurs de l’Autorité palestinienne et ceux du gouvernement israélien, conduits par Saëb Erakat et Tsipi Livni, reprennent à Washington un dialogue interrompu, du moins officiellement, depuis 2010. Pour parvenir à ce résultat, il a utilisé tous les moyens dont dispose aujourd’hui la plus grande puissance mondiale. À Benyamin Netanyahou, obsédé par la menace nucléaire iranienne, il a fait valoir que sans négociations avec Mahmoud Abbas, il n’y aurait pas de soutien des Etats-Unis à une éventuelle opération militaire contre le régime des mollahs. À Mahmoud Abbas, il a fait miroiter que son retour à la table des négociations « sans conditions préalables » pouvait sauver le pouvoir du Fatah en Cisjordanie : financièrement étranglée, l’Autorité palestinienne, incapable d’assurer à ses citoyens le minimum que ces derniers peuvent attendre d’un Etat, risque de se voir balayée par une version locale des révoltes arabes de 2011.
Mais l’acceptation, contrainte et forcée, de ce rendez vous au bord du Potomac ne saurait masquer le terrible malentendu qu’elle recouvre. Il existe au moins un point d’accord profond entre Benyamin Netanyahou et Mahmoud Abbas : l’un comme l’autre sont persuadés qu’ils ne verront pas, de leur vivant, la solution définitive d’un conflit qui dure maintenant depuis bientôt un siècle (si l’on date son déclenchement de la déclaration Balfour du 2 novembre 1917). Leur souci est donc, non pas de mettre un terme définitif à ce conflit, mais de la gérer au mieux de leurs intérêts immédiats. L’un et l’autre signeraient leur arrêt de mort politique, et peut être pire – cela s’est déjà vu dans la région – s’ils allaient au delà des concessions acceptables par la majorité de leurs mandants.
Voici la liste (non exhaustive) des sujets sur lesquels Netanyahou d’un côté, et Abbas de l’autre, de l’autre ne peuvent transiger sans commettre de suicide politique :
Jérusalem : capitale éternelle unie de l’Etat d’Israël. Al Qods, lieu saint de l’Islam et capitale de la Palestine.
Frontières : Israël la dessine sur le terrain avec la « barrière de sécurité ». Les Palestiniens n’accepteront que des échanges mineurs de territoires pour inclure quelques implantations frontalières de la ligne d’armistice de 1949 (dite ligne verte).
Droit au retour des réfugiés palestiniens sur le territoire israélien : Inacceptable, à l’exception de quelques milliers de cas de « réunions familiales » pour Israël. Intangible dans son principe, même si l’on peut, à la marge, discuter de ses modalités d’applications pour les Palestiniens.
Ces éléments avaient déjà été mis sur la table lors des négociations de Camp David en juillet 2000. Avec le résultat que l’on connaît : un échec retentissant sur lequel on se dispute encore pour savoir qui en porte la principale responsabilité.
Les conditions ont-elles évolué au point de rendre possible aujourd’hui ce qui ne le fut pas il y a treize ans ? En aucune façon. En juillet 2000, les Palestiniens étaient unis, au moins en apparence derrière un leader charismatique, Yasser Arafat. Aujourd’hui, ils sont divisés, et tout accord signé par Abbas serait immédiatement dénoncé par le Hamas.
En Israël, le « camp de la paix » était, en 2000 au sommet de sa puissance, uni dans la mémoire de son martyr, Itzhak Rabin. Aujourd’hui, les manifs pacifistes ne rassemblent que quelques centaines de personnes, et ses représentants politiques n’avancent que prudemment sur ce terrain dans le débat public.
Le statut quo convient parfaitement à la majorité des Israéliens pour qui « la paix » paraît un horizon chimérique, facteur de déstabilisation d’une situation économique florissante, plutôt que promesse d’un avenir radieux.
Il n’en va pas de même pour les Palestiniens, qui vivent au jour le jour la dégradation de leurs conditions de vie, conséquences des choix désastreux de leurs dirigeants successifs. La fermeture du marché du travail israélien aux Palestiniens des Territoires leur fait apparaître aujourd’hui la situation établie entre 1967 et 1987 (déclenchement de la 1ère Intifada) comme idyllique au regard de ce qu’ils subissent aujourd’hui. J’entends déjà les hauts cris des palestinolâtres de nos contrées : il n’est, pour eux, de mal palestinien que celui qui lui est infligé par la soldatesque occupante. Comment expliquent-ils alors les queues interminables de citoyens arabes de Jérusalem venant déposer des dossiers de demande de nationalité israélienne dans les administrations compétentes ?
Les Palestiniens veulent donc que « ça bouge », mais peut-être pas dans le sens souhaité par leurs dirigeants. Les plus lucides d’entre eux ont déjà fait une croix (ou un croissant) sur la solution dite de « deux Etats pour deux peuples ». L’expérience de l’Autorité palestinienne, corrompue, clientéliste et incompétente leur a donné un avant-goût de ce que pourrait être cet Etat à venir…C’est le point où en est arrivé Sari Nusseibeh, fils d’une grande famille de Jérusalem et recteur de l’université Al Qods. Son objectif : l’obtention pour les Arabes des Territoires de l’égalité des droits politiques, sociaux et culturels au sein d’un seul Etat pour deux peuples.
Cela, bien entendu, ne se fera pas, car même un nationaliste nourri depuis le berceau à l’idéologie du « Grand Israël » comme Netanyahou a compris que cela signifierait la défaite du sionisme, non par les armes, mais par la démographie.
Alors que va-t-il se passer ? Les Etats-Unis sont-ils capables d’imposer une solution qu’aucun des deux protagonistes ne souhaite ? C’est peu probable, mais cela n’est pas totalement exclu : on fera alors semblant de faire la paix, pour continuer la guerre par d’autres moyens. Car la fin d’un conflit ne passe que par l’acceptation, par les deux parties de la situation créée par le sort des armes. John Kerry aura alors, pour quelques temps l’impression d’avoir touché le banco avant de s’apercevoir qu’il a été payé en monnaie de singe.

*Photo : US departement of State

Moi, partisan de la culture de l’excuse…

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banlieues jeunes violence

C’est toujours la même chose. Les autres ne se lassent pas. Je ne vois pas pourquoi je me lasserai de mon côté. Je n’aime pas le climat de cet été 2013. Pas pour des raisons météorologiques, mais pour des raisons politiques.
Voilà ainsi que l’on m’explique qu’entre Brétigny-sur-Orge et Trappes, la France sombre dans la libanisation médiévale. On nous l’avait bien dit, on est cerné par des hordes allogènes, islamistes, radicalement inintégrables, inassimilables même. Le   temps des jacqueries, des grandes compagnies, des bandes de chauffeurs est revenu.  On est en plein XIVème siècle. Il ne manque plus que la Peste Noire. Ça détrousse les cadavres dans les wagons fumants, même si décidément rien n’est toujours formellement prouvé. Mais émettre ne serait-ce qu’un doute méthodique sur la chose,  devant les informations contradictoires, suffit aujourd’hui à vous faire prendre 12 balles virtuelles dans la peau sur le mur où l’on fait défiler les bien pensants dans mon genre.
En même temps, il y a eu six morts tout de même, à Brétigny. J’ai bien l’impression qu’on les oublie du côté des partisans indignés de l’ordre et de la décence, trop pressés de trouver des coupables qui sont évidemment les suspects habituels. Pourtant même les plus acharnés contempteurs des « jeunes » qui ont vu des hordes de pillards s’abattre comme une nuée putride sur le lieu du désastre admettent que ce ne sont pas eux qui ont tué ou achevé les victimes du déraillement.
Alors le bien pensant que je suis voudrait savoir ce qu’il en est de la vétusté des rames, de l’usure du matériel, de l’externalisation ou de la privatisation de plus en plus fréquente dans les missions de la SNCF ? Qui a pris une fois le Paris Limoges sait que ce train avait le charme désuet des trains de permissionnaires. On y trouvait même des compartiments, comme dans le monde d’avant, oui des compartiments comme ceux où Buñuel fait commencer Le Fantôme de la Liberté. En même temps, tout ça a plus de quarante ans et on a beau être d’un tempérament nostalgique, rien ne vaut d’arriver vivant à la Souterraine quand on a quitté le matin même la gare d’Austerlitz.
Or, si le train n’est pas arrivé à destination, c’est qu’il a déraillé et s’il a déraillé, c’est parce qu’il était vieux, et s’il était vieux, c’est parce que la SNCF préfère investir sur les lignes rentables car la SNCF n’est plus un service public, c’est une entreprise de service public, nuance, et, sur ordre de Bruxelles,  déjà plus ou moins soumise à la très sainte concurrence libre et non faussée, que son nom soit béni.
Alors on peut toujours me parler des jeunes ordures qui auraient commis cette horreur, ne vous en déplaise, même si c’était avéré (et encore une fois ce n’est pas le cas), eh bien c’est un autre problème qui pose d’autres questions.
Celles de vous demander d’où ils viennent,  ces jeunes, quels sont leurs repères et quelle vie on leur fait. Parce qu’il faut être clair, à la fin, aussi clair qu’un maire UDI qui trouve qu’Hitler n’a pas fini le travail avec les Roms. De deux choses l’une : ou ces jeunes sont le produit d’une société inégalitaire, d’une éducation à la dérive et d’un monde où seul est glorifié le culte du pognon et il n’est pas étonnant qu’une bonne part d’entre eux se comporte comme des monstres. Ou alors ces jeunes « ont ça dans le sang » en raison de leurs origines ethniques ou de leur endoctrinement religieux et à ce moment là, il faut trouver une solution définitive, je ne parlerais pas de solution finale n’étant pas maire du Maine et Loire.
Mais bon, la droite qui aime tellement le concret, le réel, elle a quoi comme solution ? Parce que les émeutes, les pillages, il me semble depuis quinze ans que c’est assez équitablement subi par les gouvernements de gauche et de droite. Que la fin de la police de proximité, la préférence donnée aux BAC et à leurs méthodes proactives dans les cités n’ont pas non plus changé la donne de la sécurité en  France et que le bilan de dix ans de sarkozysme sur la question, (oui, dix ans, il a été ministre de l’intérieur dès 2002) n’a pas de quoi rassurer et que si Trappes à fait peur, c’est en références aux émeutes de 2005 dont on rappellera qu’elles ont explosé alors que c’était l’idéologie du tout-sécuritaire qui régnait. Je ne parle pas non plus de la RGPP qui a saigné les effectifs sur le terrain, les policiers étant, mais oui, des fonctionnaires. Enfin, mais pourquoi ne pas envisager de faire intervenir dans les banlieues des sous-traitants comme les Blackwater américains, cette armée privée qui a fait ses preuves en Irak ?
On attend maintenant dans les semaines qui viennent, pour compléter le tableau des peurs ancestrales, une bête du Gévaudan. Le requin de la Réunion est un peu lointain. Non, un loup ou un ours des Pyrénées, par exemple, qui aurait été protégé par une circulaire écolo et qui s’attaquerait à un camping ou à une colonie de vacances en faisant un carnage. Comme ça, ce serait complet. On vous l’avait bien dit, nous diront les bonnes âmes, c’est la gauche, ça. Laxiste un jour, laxiste toujours.
D’ailleurs, si l’ours pouvait avoir une burqa, ce serait encore mieux. Tout serait cohérent.

*Photo: b_hofer

Catastrophe de Saint-Jacques de Compostelle : Journalisme à Grande Vitesse

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77 morts au moment où j’écris ces lignes, des images saisissantes, un pays en deuil : il est bien naturel que la catastrophe ferroviaire de Saint-Jacques de Compostelle fasse l’ouverture des JT des chaines d’info continue.
Ce qui est moins normal, c’est que ces chaines –et plus particulièrement la plus pushy d’entre elles- se croient obligées de révéler déjà les causes du drame. C’est ainsi que le remplaçant estival qui fait fonction de speakerine sur BFMTV nous annonce doctement que la vitesse du train est très probablement en cause : celui-ci aurait « roulé à 180 km/h sur un tronçon où la vitesse est limitée à 80 km/h. ». Pour les délicats qui voudraient savoir d’où notre lecteur de prompteur tire tant d’assurance quant aux causes exactes du drame, la réponse vient aussitôt : « C’est ce qu’affirment ce matin la plupart des quotidiens espagnols ».
Bigre, en voilà une preuve qui n’appelle pas de contestation. Bien sûr en écoutant attentivement le JT répété en boucle, on entendra bien deux secondes de bémol sur la nécessité « d’attendre les résultats complets de l’enquête ». Mais franchement, on se demande bien pourquoi une telle enquête serait nécessaire, puisque la presse a déjà parlé. Et  la presse, elle, ne parle jamais trop vite.
On connaissait déjà ces catastrophes aériennes où, à peine l’avion crashé, les constructeurs d’avions expliquent qu’il ne peut s’agir que d’une erreur humaine, rengaine reprise aussitôt en chœur par les télés, jusqu’à ce qu’on apprenne que ce n’en était pas une. Auquel cas speakers et speakerines des chaines d’info ne manqueront pas de vous expliquer que ce « rebondissement » était « prévisible ». Prévisible, c’est bien le mot…