Le dernier roman de Martin Amis,  Lionel Asbo. L’Etat de l’Angleterre, est un mauvais roman. Mais c’est pourtant un mauvais roman qu’il faut lire.
À première vue nous avons affaire à une satire sociale, laborieuse dans la forme, grossière en substance. Amis donne le ton dès la première ligne : « Chère Jennyviève, Je sors avec une femme plus vieille que moi. (…). Le sexe est super et je crois que je suis amoureux. Mais il y a une grave complication que voilà : c’est ma mamie ! ». Que Desmond Pepperdine, dit Des, l’auteur de la lettre n’ait que quinze ans quand il décide de l’envoyer, « pour soulager sa conscience », au Courrier du cœur d’un journal local n’explique pas entièrement ni ses lacunes en orthographe et en ponctuation. Des est autodidacte. Enfin, presque. Orphelin, c’est sous la tutelle de tonton Li, alias Lionel Asbo qu’il parfait son éducation. Silhouette d’un bloc, crâne rasé, maillot de corps violet, un pack de bières dans chaque main, le héros d’Amis entre en scène flanqué de ses deux pit-bulls : « (…) des centaines de milliers de jeunes gens ressemblaient à Lionel Asbo ». Asbo ? Dans le Royaume, nul ne l’ignore. ASBO renvoie aux Anti-Social Behaviour Orders, ces ordonnances censées combattre la délinquance juvénile mises en place par le gouvernement Blair.
Personne ne témoigne mieux de leur inefficacité que Lionel. Est-il étonnant qu’après un tiers de sa vie passée dans des centres de détention, Lionel opte pour un changement légal de nom ? « Pepperdine, c’est con, comme nom. Alors qu’Asbo, ça sonne bien. », explique-t-il à son neveu, tout en lui conseillant de « concentrer ses efforts » sur le porno au lieu de s’intéresser aux filles. Reste que Lionel, cet « anti-père », ignore tout de la relation de Des avec « mamie », qui est, accessoirement, sa propre génitrice.
Puis, Lionel gagne au Loto cent quarante millions de livre sterling. Sa vie bascule. D’un criminel à la petite semaine, il devient une star et une proie de la presse people. Fini le poulet au KFC. Désormais, Lionel s’envoie du caviar à la louche dans le plus ancien restaurant d’Angleterre et quitte sa banlieue londonienne pour un manoir gothique de trente pièces. Commentaire du narrateur : «(…) les signes extérieurs de richesse, dans le cas d’Asbo, ne sont qu’un rappel constant de sa nullité ». Et si Lionel Asbo était au fond moins abruti que n’essaie de le faire croire au début de son récit Martin Amis ? « C’est du lourd. Tout pèse. Parce que c’est construit pour durer. (…) Alors que mon monde à moi, (…) il est léger ! Rien pèse. Les gens meurent ! », fait-il remarquer à son protagoniste au sujet du nouveau milieu dans lequel le projette la fortune. Amis cesse de ricaner. Le mépris qu’il réserve à Lionel cède progressivement à l’ironie, employée pour passer en douce à une critique de la société britannique. Et la préoccupation constante, un brin névrosée d’Amis à faire rire le lecteur gâche un peu le livre.
En effet, Martin Amis paraît fatigué. Classé parmi les « blitcons », c’est-à-dire les « british literary neoconservatives », il ambitionne de poursuivre son travail d’autopsie de l’Angleterre, brillamment entamé avec  London Fields en 1989.
Lionel Abso. L’Etat de l’Angleterre est ce qu’on appelle savamment une dystopie ou une utopie qui vire au cauchemar. Depuis trois décennies Amis encaisse de gros chèques en démantelant le mythe de l’Angleterre pastorale, empreinte de la vertu de pudeur et d’un certain dédain pour l’argent. En parallèle, il démolit -non sans peine- le cliché d’une classe ouvrière gardienne de l’esprit de fraternité et de l’ethos du travail. Mais dans  Lionel Abso , il va plus loin.
Le personnage de Des lui sert à cautionner ses déclarations d’amour médiatiques envers la working class. Habité par le « désir d’apprendre », le garçonnet s’en sort grâce aux études, tout en travaillant la nuit. Pourtant son ascension sociale ne suffit pas à adoucir le constat de l’état désastreux de l’Angleterre qu’Amis dépeint avec force de conviction. En effet, Des est le seul de la tribu Pepperdine à avoir la volonté et la chance de travailler. D’ailleurs, à se fier à la description de l’établissement scolaire qu’il fréquente, rien n’est gagné d’avance : « (…) le petit gymnase délabré avec ses fils de détente, ses pièges, ses conseillers en HV, Hygiène de vie (« Chaque enfant compte »), et ses coordinateurs du SEBS, Soutien aux enfants à besoin spéciaux (qui emboîtent le pas à tous les ATL, « Atteints de troubles de la lecture »). ». Et ce n’est qu’un élément du paysage. Diston City, le faubourg londonien qui abrite le lycée, a beau être « à majorité blanche, comme chez les rupins », concernant l’espérance de vie, il « aurait figuré entre le Bénin et Djibouti ». Corrosif, caricatural, le tableau n’est toutefois qu’un trompe l’œil jouant sur la confusion de la perception. En réalité, Diston n’existe pas. Amis l’invente de toutes pièces- une façon polie de faire un bras d’honneur au political correctness.
Si « l’état de l’Angleterre » relève d’une calamité, ce n’est pas parce que Diston pourrait exister réellement de nos jours avec ses gamins tous atteints d’une obésité morbide, ses ouvriers au chômage, sa violence, sa dégringolade morale, sa pauvreté. Non. Diston n’est qu’un aperçu d’une Angleterre, sinon du monde, à venir. Aussi affreuse qu’elle soit, cette banlieue imaginaire paraît encore bucolique en comparaison avec « la capitale » où vivent ceux qui « ont réussi ». Amis dit des choses terribles sur les perdants mais il crache sur les gagnants.
C’est que la caste de futurs maîtres du monde se limite au cercle restreint de la tabloid class. La compagne de Lionel Abso, une créature siliconée à souhait en constitue un parfait exemple. « Glamour and myself are virtually synonymous », déclare-t-elle au « Daily Mail ». Un cauchemar, non ? Surtout à l’époque où la célébrité acquiert le statut de droit de l’homme.
Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre, Martin Amis

*Photo: This is England de Shane Meadows

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