La reprise annoncée des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens n’engendre pas un optimisme démesuré parmi les observateurs. Alors que l’on célèbre le vingtième anniversaire des accords d’Oslo, l’humeur générale est plutôt à la lamentation : quel gâchis ! Avec une Autorité palestinienne amputée de sa souveraineté sur Gaza, tombée aux mains des islamistes radicaux et un gouvernement israélien sous la pression d’une droite nationaliste intransigeante, le bilan est accablant et les perspectives sont désolantes.
Jamais la devise de Guillaume d’Orange : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » n’aura trouvé meilleure illustration que dans la dernière tentative du secrétaire d’Etat américain John Kerry de relancer le processus de paix israélo-palestinien. Si cette initiative devait être couronnée de succès, la moindre des politesses exigerait que Barack Obama renonce à son prix Nobel de la paix au profit du chef de sa diplomatie.
John Kerry, dont les fonctions actuelles sont le sommet de sa carrière politique – son échec contre George W. Bush en novembre 2004 ayant sonné le glas de son ambition présidentielle – met en jeu sa place dans l’Histoire avec un pari pour le moins risqué. Alors que Barack Obama se tient prudemment en retrait sur un dossier qu’il ne sait par quel bout prendre, son secrétaire d’Etat tente une opération commando pour réveiller un «  processus de paix » en soins palliatifs.
À la surprise générale, il vient d’obtenir que les négociateurs de l’Autorité palestinienne et ceux du gouvernement israélien, conduits par Saëb Erakat et Tsipi Livni, reprennent à Washington un dialogue interrompu, du moins officiellement, depuis 2010. Pour parvenir à ce résultat, il a utilisé tous les moyens dont dispose aujourd’hui la plus grande puissance mondiale. À Benyamin Netanyahou, obsédé par la menace nucléaire iranienne, il a fait valoir que sans négociations avec Mahmoud Abbas, il n’y aurait pas de soutien des Etats-Unis à une éventuelle opération militaire contre le régime des mollahs. À Mahmoud Abbas, il a fait miroiter que son retour à la table des négociations « sans conditions préalables » pouvait sauver le pouvoir du Fatah en Cisjordanie : financièrement étranglée, l’Autorité palestinienne, incapable d’assurer à ses citoyens le minimum que ces derniers peuvent attendre d’un Etat, risque de se voir balayée par une version locale des révoltes arabes de 2011.
Mais l’acceptation, contrainte et forcée, de ce rendez vous au bord du Potomac ne saurait masquer le terrible malentendu qu’elle recouvre. Il existe au moins un point d’accord profond entre Benyamin Netanyahou et Mahmoud Abbas : l’un comme l’autre sont persuadés qu’ils ne verront pas, de leur vivant, la solution définitive d’un conflit qui dure maintenant depuis bientôt un siècle (si l’on date son déclenchement de la déclaration Balfour du 2 novembre 1917). Leur souci est donc, non pas de mettre un terme définitif à ce conflit, mais de la gérer au mieux de leurs intérêts immédiats. L’un et l’autre signeraient leur arrêt de mort politique, et peut être pire – cela s’est déjà vu dans la région – s’ils allaient au delà des concessions acceptables par la majorité de leurs mandants.
Voici la liste (non exhaustive) des sujets sur lesquels Netanyahou d’un côté, et Abbas de l’autre, de l’autre ne peuvent transiger sans commettre de suicide politique :
Jérusalem : capitale éternelle unie de l’Etat d’Israël. Al Qods, lieu saint de l’Islam et capitale de la Palestine.
Frontières : Israël la dessine sur le terrain avec la « barrière de sécurité ». Les Palestiniens n’accepteront que des échanges mineurs de territoires pour inclure quelques implantations frontalières de la ligne d’armistice de 1949 (dite ligne verte).
Droit au retour des réfugiés palestiniens sur le territoire israélien : Inacceptable, à l’exception de quelques milliers de cas de « réunions familiales » pour Israël. Intangible dans son principe, même si l’on peut, à la marge, discuter de ses modalités d’applications pour les Palestiniens.
Ces éléments avaient déjà été mis sur la table lors des négociations de Camp David en juillet 2000. Avec le résultat que l’on connaît : un échec retentissant sur lequel on se dispute encore pour savoir qui en porte la principale responsabilité.
Les conditions ont-elles évolué au point de rendre possible aujourd’hui ce qui ne le fut pas il y a treize ans ? En aucune façon. En juillet 2000, les Palestiniens étaient unis, au moins en apparence derrière un leader charismatique, Yasser Arafat. Aujourd’hui, ils sont divisés, et tout accord signé par Abbas serait immédiatement dénoncé par le Hamas.
En Israël, le « camp de la paix » était, en 2000 au sommet de sa puissance, uni dans la mémoire de son martyr, Itzhak Rabin. Aujourd’hui, les manifs pacifistes ne rassemblent que quelques centaines de personnes, et ses représentants politiques n’avancent que prudemment sur ce terrain dans le débat public.
Le statut quo convient parfaitement à la majorité des Israéliens pour qui « la paix » paraît un horizon chimérique, facteur de déstabilisation d’une situation économique florissante, plutôt que promesse d’un avenir radieux.
Il n’en va pas de même pour les Palestiniens, qui vivent au jour le jour la dégradation de leurs conditions de vie, conséquences des choix désastreux de leurs dirigeants successifs. La fermeture du marché du travail israélien aux Palestiniens des Territoires leur fait apparaître aujourd’hui la situation établie entre 1967 et 1987 (déclenchement de la 1ère Intifada) comme idyllique au regard de ce qu’ils subissent aujourd’hui. J’entends déjà les hauts cris des palestinolâtres de nos contrées : il n’est, pour eux, de mal palestinien que celui qui lui est infligé par la soldatesque occupante. Comment expliquent-ils alors les queues interminables de citoyens arabes de Jérusalem venant déposer des dossiers de demande de nationalité israélienne dans les administrations compétentes ?
Les Palestiniens veulent donc que « ça bouge », mais peut-être pas dans le sens souhaité par leurs dirigeants. Les plus lucides d’entre eux ont déjà fait une croix (ou un croissant) sur la solution dite de « deux Etats pour deux peuples ». L’expérience de l’Autorité palestinienne, corrompue, clientéliste et incompétente leur a donné un avant-goût de ce que pourrait être cet Etat à venir…C’est le point où en est arrivé Sari Nusseibeh, fils d’une grande famille de Jérusalem et recteur de l’université Al Qods. Son objectif : l’obtention pour les Arabes des Territoires de l’égalité des droits politiques, sociaux et culturels au sein d’un seul Etat pour deux peuples.
Cela, bien entendu, ne se fera pas, car même un nationaliste nourri depuis le berceau à l’idéologie du « Grand Israël » comme Netanyahou a compris que cela signifierait la défaite du sionisme, non par les armes, mais par la démographie.
Alors que va-t-il se passer ? Les Etats-Unis sont-ils capables d’imposer une solution qu’aucun des deux protagonistes ne souhaite ? C’est peu probable, mais cela n’est pas totalement exclu : on fera alors semblant de faire la paix, pour continuer la guerre par d’autres moyens. Car la fin d’un conflit ne passe que par l’acceptation, par les deux parties de la situation créée par le sort des armes. John Kerry aura alors, pour quelques temps l’impression d’avoir touché le banco avant de s’apercevoir qu’il a été payé en monnaie de singe.

*Photo : US departement of State

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