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My globish is rich

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anglais louis de funes globish

La dénonciation du « globish » − petit nom du global english, autrefois connu sous le patronyme plus neutre de basic english ou sous celui, moins amène, de broken english − semble être, avec celle des biberons au bisphénol ou du dopage sur le Tour, l’un de nos trop rares objets de consensus franco-français.
L’unanimité est souvent mauvaise conseillère. Je ne défendrai évidemment pas la loi Fioraso et ses perspectives grotesques de facs anglicisées. Mais dans la vie extra-universitaire (si, si, ça existe !), non seulement le globish est utile, mais il devrait être obligatoire. Eh oui, amis puristes, il est utile, le cas échéant, de pouvoir trouver le baggage claim de l’aéroport d’Oulan-Bator sans risquer de se retrouver dans les lavabos des hôtesses – quoique.
J’aggraverai mon cas en suggérant, au nom de la courtoisie française, que l’enseignement de l’anglais minimaliste devrait être obligatoire pour tous nos concitoyens, ne serait-ce que pour être à même de renseigner un étranger égaré – lesquels, il faut s’y résoudre, ne sont pas titulaires de l’agrégation de lettres classiques.
Comme je ne suis pas payé au mot, je ne vous déroulerai pas ici la liste des occurrences où ce baragouin rudimentaire peut rendre de vrais services. D’autant que j’entends déjà le chœur des puceaux effarouchés me reprocher d’échanger la France éternelle contre un plat de lentilles, ou plutôt un bol de chili con carne : en choisissant de privilégier un avatar de la langue de l’« Empire », je consolide de fait la domination de celui-ci.[access capability= »lire_inedits »]
Ainsi, pour Bernard Cassen, fondateur d’Attac, cité par Wikipedia dans son excellent article sur « l’impérialisme linguistique », la messe est dite : « La puissance impériale américaine ne repose pas seulement sur des facteurs matériels (capacités militaires et scientifiques, production de biens et de services, contrôle des flux énergétiques et monétaires, etc.) : elle incorpore aussi et surtout la maîtrise des esprits, donc des référents et signes culturels, et tout particulièrement des signes linguistiques. »
C’est écrit au fer à repasser, mais ce n’est pas tout à fait faux : qui niera que les Américains se félicitent de cette prévalence de l’anglais ? Sauf que nos alterlinguistes surconscientisés ne nous suggèrent jamais de solution pratique pour partir en voyage ailleurs que chez soi. On fait comment, dans la vraie vie, doc ? Hélas, le bon sens étant le cache-sexe du totalitarisme, ce rappel au réel n’empêchera pas Cassen ou ses clones de droite de nous mettre en garde contre toute concession à l’impérialisme culturel US.
Sache-le, ami dragueur de terrasse, quand tu susurres à l’oreille d’une accorte Lettonne: « Do you want to drink a beer with me ? », c’est Che Guevara que tu rassassines.[/access]

*Photo : Les gendarmes à New-York

Mick Farren : mort d’un déviant

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Il y a quelques jours on parlait beaucoup, jusqu’au Figaro, du décès du guitariste J. J. Cale, qui fut à la guitare rock ce que le tranxène est aux amphétamines. Vu le malentendu, on ne risque donc pas trop de vous rebattre les oreilles avec le décès du journaliste, auteur et chanteur britannique Mick Farren, survenu le 27 juillet. Moi j’ai appris la nouvelle par la liste de discussion «leftists trainspotters», aimable espace de diffusion d’informations sur les milieux obscurs de l’ultra-gauche internationale.
Figure centrale de ce qu’on appelait jadis la «contre-culture» Mick Farren s’est en effet trouvé à l’intersection de ses dimensions les plus radicales sur les plans musicaux, littéraires mais aussi politiques.
Même au moment du «Summer Of Love» il n’y avait pas de «flower power» pour Mick Farren. Personne n’aurait pu être aussi éloigné du stéréotype du hippie indolent. Farren représentait l’aile militante du mouvement, une tornade d’activité, un chaudron bouillonnant d’idées. Dont certaines fonctionnèrent même, comme le lancement du magazine underground bimensuel International Times (IT) auquel il participa avant d’en devenir plus tard le rédacteur en chef.
Mick Farren fonda le groupe psychédélique The Deviants, aussi déjanté et éloigné du succès commercial qu’appelé à devenir une référence pour toute la vague punk. Comme il se doit, les Deviants furent découverts par le disc-jockey John Peel, alors une des vedettes de Radio London, une station pirate offshore. Composé de Farren (piano et chant), Sid Bishop (guitare et sitar) et Russ Hunter (batterie) le groupe enregistra trois albums entre 1967 et 1969, dont l’incomparable «Ptoof» aux sonorités avant-gardistes et à la pochette pop-art.
Farren poursuivit ensuite en solo avec un album sorti en 1970 : Mona – the Carnivorous Circus.  Ce disque synthétise dans un joyeux bordel toute l’approche culturelle de Mick Farren : reprises de Bo Diddley et Eddie Cochran, collages sonores, interview de Hell’s Angels, déclarations politiques enflammées. Avec son complice Steve Peregrin Took (ex-Tyranausaurus Rex) il participa ensuite à la fondation des Pink Faries.
Farren arrêta ensuite de placer la musique au centre de son activité pour se concentrer sur l’écriture et l’agitation tous azimuts : organisation de concerts, de manifestations gauchistes (en général quand il n’était pas sur scène il se débrouillait pour y monter quand même pour se livrer à des appels à la révolution). En 1971 il co-édita le journal de bande dessinée Nasty Tales qui fut poursuivi par la justice pour «obscénité».
À la même période il tenta de lancer une branche britannique des White Panthers, mouvement fondé à l’instigation des Black Panthers pour organiser la jeunesse radicale blanche. Le (futur) trotskyste Andrew Coates raconte comment, se rendant au bureau du parti à Covent Garden pour adhérer, il n’obtint de cette joyeuse bande qu’une poignée de badges.
Personnage haut en couleurs, plein d’humour, Mick Farren avait un look de «dandy biker» et en particulier une coupe de cheveu «afro» et d’éternelles lunettes noires. Un style ressemblant à celui de Rob Tyner, chanteur du MC5 et qui a visiblement été l’inspiration de l’humoriste Strutter.
Avec l’effondrement de la presse underground, il devint évident qu’il se devait de poursuivre son action sous des formes nouvelles. Ce fut en rejoignant l’équipe de l’hebdo  New Musical Express avec ses amis Charles Shaar Murray et Nick Kent.
À la fin des années 1970 Mick Farren revint à la musique avec la réalisation de deux 45 tours et de l’album Vampires Stole My Lunch. On note parmi les musiciens Marky Bell (futur Ramones), Chrissie Hynde (alors journaliste au New Musical Express, future Pretenders) et Wilko Johnson (Dr Feelgood).
Farren écrivit régulièrement des paroles de chansons pour la «Lemmy connection» : Hawkwind, Pink Fairies, Larry Wallis et même Motörhead.
Puis vint un long exil américain, de Manhattan à Los Angeles, ponctué de brefs séjours londoniens. Ses nombreux problèmes de santé le contraignirent à revenir définitivement en Grande Bretagne, le système de santé américain ne lui permettant pas d’accéder aux traitements dont il avait besoin.
Il finit par remonter les Deviants, il y a deux ans. Comme les plus grands artistes, Mick Farren est mort sur scène, lors d’un concert des Deviants. La salle s’appelle le Borderline. What else ?

Brésil : « Passer d’une démocratie formelle à une démocratie réelle »

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bresil manifestations juin 2013

Propos recueillis à Rio de Janeiro par David di Nota, Juin 2013.
Gouverner, disait Freud, est impossible. Mais l’impossible est une modalité de la créativité politique. 
La contestation contre la classe politique possède, au Brésil, une longue histoire. En quoi ces manifestations sont-elles  spécifiques ?
L’enjeu des manifestations des années 60 était tourné vers le rétablissement du régime démocratique. Celui des années 80, à travers le mouvement « Direitas jà », vers la consolidation immédiate et effective de ses droits. Nous avons traversé ensuite vingt années de léthargie. Devant ce silence assourdissant, une idée s’est progressivement installée : la jeunesse est complètement dépolitisée, elle ne veut rien savoir de ceux qui la représentent.
C’est ce cliché que les manifestants sont venus rompre de manière éclatante ?
Oui. La première caractéristique de ce mouvement est son caractère multiracial, trans-générationnel, a-partisan. C’est une manifestation placée sous le signe de la multitude, pour parler comme Negri. Mais l’absence de mot d’ordre ou de leader est une force, non une faiblesse. Toutes les manifestations convergent vers un objectif clair.
C’est-à-dire ?
La pointe est dirigée vers une critique de la représentation politique. Cette critique s’effectue sur deux axes : l’aliénation partisane des gouvernants, enferrés dans des négociations qui sont à mille lieux de la vie des gens.  Et une critique non moins radicale de la corruption.
Parlons des fameux vingt centimes – cette augmentation tarifaire du transport en commun qui a déclenché les évènements. Si ces vingt centimes valent beaucoup plus, s’ils possèdent possède une portée symbolique, c’est parce qu’ils renvoient au système de cette corruption elle-même. 
Les compagnies de bus sont, au Brésil, fondées sur un système de concession : des compagnies privées exploitent pendant x temps un service au sein de la ville. On ne comprendra pas à la valeur symbolique de ces fameux vingt centimes si l’on ne voit pas que ces compagnies privées financent les campagnes politiques. Non seulement ce service est d’une qualité déplorable, mais il touche au financement des campagnes. Voilà pourquoi l’augmentation du prix du billet est perçue comme intolérable.
Certains commentateurs sont frappés par l’étrange unité des manifestants, une unité sans représentants. Il s’agit moins de constituer la société civile que de reconstituer la classe politique ?
Effectivement. C’est contre la société politique, au sens organisationnel du terme, que le désir, si je puis dire, est tourné. L’enjeu n’est plus de passer d’un régime à un autre, mais de passer d’une démocratie formelle à une démocratie réelle.
Quelle réaction cette protestation massive et complètement imprévue a-t-elle suscité chez les gouvernants ?
La classe politique a opposé deux réactions, à mon avis inadéquates, à cette insurrection de niveau national. Pour moi qui ai participé aux manifestations des années 60, une évidence s’impose : le démontage de l’appareil répressif ne s’est toujours pas effectué. Il y a une sophistication des moyens dans la neutralisation des manifestants, sophistication d’autant plus éclatante et injustifiée que le mouvement est très majoritairement pacifique. Les manifestants se sont eux-mêmes chargés de chasser les casseurs des manifestations. Alors pourquoi les réprimer ? A cela s’ajoute une résistance juridique.
Sur quel point porte cette résistance ?
Tout l’enjeu consiste à savoir si nous devons organiser un plébiscite, ou un référendum. Un plébiscite repose sur une consultation populaire : des questions fondamentales, touchant aussi bien le financement des campagnes que des modalités de la représentation, sont adressées au peuple. Le peuple vote. Le référendum laisse au Congrès tout à la fois l’initiative des propositions, et le vote final. Le plébiscite n’intéresse pas les parlementaires. Le référendum n’intéresse pas les manifestants. Cette neutralisation de l’intérieur, ce « coup » du Congrès, voilà ce qu’il s’agit d’éviter. De même que le mouvement entend couper la boucle qui mène des vingt centimes au financement des politiciens, il s’agit de remettre en question cette représentation cousue de fil blanc.
Mais aussi d’inventer un espace hors représentation ?
En un sens, oui. Les deux mouvements (critique de la représentation, création d’un espace sans représentants) se renforcent l’un l’autre, et c’est pourquoi l’absence de leader est une bonne chose et ne m’effraie pas. La créativité, le plus beau nom que l’on puisse donner au désir démocratique, est à ce prix.

Droit de réponse du SNJ

Dans un article de Causeur, paru en juin 2013 dans l’édition papier (p. 39), et sur le site internet, intitulé « Le droit des plus forts », Elisabeth Lévy écrit que le journaliste Marc Mennessier (Le Figaro), poursuivi en 2001 pour « diffusion de fausse nouvelle de nature à troubler la paix civile » à la suite d’une enquête sur l’explosion de l’usine AZF de Toulouse, qui « explora[it] la piste d’un éventuel attentat », « demanda au SNJ, dont il était adhérent, de l’assister dans la procédure, ce qui lui fut refusé »

C’est totalement faux : le SNJ a soutenu et assisté Marc Mennessier, au nom de la liberté de la presse. Le SNJ tient à disposition (snj@snj.fr) la double page qu’il a alors publiée dans son organe national, Le Journaliste, n°265 (2° trim. 2002). On y trouve :

–          Une défense de la présomption d’innocence

–          Un éclairage juridique, estimant la procédure contre M. Mennessier « juridiquement contestable »

–          Un texte d’une page de Maitre Christian Etelin, avocat de M. Mennessier, intitulé « hors vérité officielle, pas de journalisme ? »

–          Des propos d’un animateur d’un collectif local, « Plus jamais ça », insistant sur la déontologie et la rigueur professionnelle des journalistes, dénonçant des « enquêtes » journalistiques qui se « contredisent » et/ou se « contentent de rapprochements hasardeux » : « Aucune personne physique ou morale ne peut être livrée en pâture à la vindicte populaire sans preuve ».

Le SNJ a aussi assisté concrètement son adhérent dans la procédure judiciaire, jusqu’à sa condamnation pour diffamation par le tribunal correctionnel de Toulouse le 27 juin 2002.

Rebelles avec une cause

liberation-meric-antifa

Le hasard a voulu que la première manifestation d’hommage à Clément Méric, organisée le jour même de sa mort par les groupes « antifas », passe sous mes fenêtres. Une mort qui, malgré l’emphase des commentaires, apparaissait tellement stupide, tellement inutile. Tout cela était triste, et pis encore – dérisoire. La suite fut à l’avenant. On a tenté de faire passer une bagarre de rue qui avait mal tourné pour la défense de Madrid en 1936, comme si la réactivation des vieux réflexes et des mythologies d’antan allait suffire à rassembler une gauche politiquement à la dérive. Ces polémiques décourageantes ne m’ont pas franchement remonté le moral.Histoire de me remettre les idées en place, j’ai relu cette page des Mémoires de guerre où de Gaulle décrit son arrivée à Londres : « Je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage. »
Pour faire bonne mesure, je me suis aussi repassé la série documentaire Les Derniers Compagnons, réalisée en 2004 par Antoine Casubolo, et régulièrement rediffusée sur Toute l’Histoire. On y voit les ultimes survivants de ces 1038 « Compagnons de la Libération », tous nommés personnellement par de Gaulle. Au-delà de l’émotion et de l’admiration qu’on éprouve à entendre ces héros, une question revient, lancinante : comment ces garçons de 20 ans, de toutes origines sociales et politiques, ont-ils décidé de partir, sans consignes, sans armes, sans bagages et sans même savoir où aller, pour continuer le combat alors que tout était perdu et que les élites légitimes leur ordonnaient la soumission ?
Chacun d’eux donne son explication, très simplement. Tous évoquent la France, le caractère inacceptable de la défaite. La nature singulière de l’ennemi. Ils racontent le combat, la victoire, le difficile retour à la vie civile.
Je ne veux pas avoir l’air de prêcher pour ma paroisse, mais c’est un fait avéré : dans la sociologie particulière de cette étrange cohorte, les aristocrates étaient surreprésentés. En général, des cadets de famille. Ils eurent le taux de pertes le plus élevé. Normal. Maurice Halna du Fretay a été tué aux commandes de son avion lors du raid canadien sur Dieppe, en août 1942. Il avait rejoint la France Libre en novembre 1940, après avoir remonté pièce par pièce un vieux coucou qu’il avait réussi à faire à atterrir en terre anglaise. Interrogé sur son exploit, il fit cette réponse : « Je suis pauvre comme Job, je suis libre comme l’air. Je ne suis plus vaincu. »[access capability= »lire_inedits »]
À Londres, il y avait aussi beaucoup de Bretons, de ces marins têtus qui payèrent un si lourd tribut à la bataille de l’Atlantique. Des intellectuels, des enseignants, des étudiants. Peu de paysans et d’ouvriers, catégories assommées par la défaite et la destruction du Parti communiste. Ils se rattraperont.
Il y avait des juifs, aussi, comme Lazare Pytkowicz, « Petit Louis », entré en résistance à l’âge de 12 ans, lors de la manifestation du 11 novembre 1940. Il s’enfuit du Vel’ d’Hiv’ en juillet 1942, devint agent de liaison. Arrêté trois fois par la Gestapo, évadé trois fois. Il eut affaire à Klaus Barbie. Dans le film, on lui demande s’il a parlé sous la torture. « Non, jamais ! », répond-il en souriant. Avant de se reprendre, désarmant d’humilité : « Mais je n’ai pas subi le supplice de la baignoire. Seulement les coups. » Sa Croix de la Libération lui sera remise après la guerre, dans le bureau du proviseur où il est convoqué pendant la classe… Il a 16 ans.
Il y avait encore des ecclésiastiques, comme le truculent abbé de Naurois, antinazi farouche, Compagnon de la Libération et Juste parmi les nations, qui débarqua le 6 juin 1944 avec le commando Kieffer, armé de son seul missel. Et puis, bien sûr, l’extraordinaire Daniel Cordier, dont la voix se brise lorsqu’il raconte son arrivée, en juillet 1940, à l’Olympia Hall, où étaient dirigés la poignée de Français « qui ne s’étaient pas couchés devant l’ennemi ». Il fait nuit, toutes les lumières sont éteintes. Les fenêtres s’éclairent, les unes après les autres, et des voix se répondent, qui parlent du pays d’où on vient : Brest ! Concarneau ! Bayonne ! Rouen ! Paris ! Et la Marseillaise monte de toutes  les poitrines. « La plus belle que j’ai jamais entendue. » On veut bien vous croire, Monsieur.
Il y avait, enfin, pas mal de militaires. Égaux à eux-mêmes. Leclerc, Koenig, Amilakvari, le prince géorgien, tant d’autres. J’ai une prédilection particulière pour Edgar de Larminat, que de Gaulle gratifiait d’une amitié « circonspecte » et dont je recommande la lecture des  Chroniques irrévérencieuses particulièrement savoureuses.
Tous antifascistes. Tous. Sans oublier ceux pour qui le cri « No pasaran ! » parlait la langue maternelle, ces Espagnols de la « Retirada » ralliés à la France libre. Ils formèrent une compagnie glorieuse, la « Nueve », qui, en août 1944, entra la première dans Paris – comme si l’Histoire avait voulu racheter le sale tour qu’elle leur avait joué. Antifascistes eux aussi, des vrais, des rudes. À leur grand désespoir, après neuf ans de combat, ils ne purent pas rentrer dans leur patrie.
Il y a probablement plusieurs façons d’être antifasciste. Mais c’est une chose sérieuse. Ceux que l’on a salués ici l’ont été quand on en payait le prix dans sa chair. Pour eux, pour leur mémoire, nous n’avons pas le droit de galvauder les mots, de singer leur sacrifice, de manier les symboles avec désinvolture. Le « ventre » serait « encore fécond »…? N’oublions pas que nous sommes libres, y compris de proférer les pires âneries. Ecoutons bien, enfin, ce que nous enseigne leur combat : pour être antifasciste, il faut d’abord être patriote.[/access]

Que cent fleurs s’épanouissent !

Les fleurs sont des végétaux que les femmes aiment tout particulièrement se faire offrir, à côté de la rivière de diamants et du week-end à Rome. Au bout de la tige, on note des pétales, et entre les deux, parfois, des épines. La rose est coutumière du fait. Pourtant il s’agit là d’une fleur très prisée des femmes, et des socialistes en général. Mais c’est une autre histoire. Avec les fleurs on fait des histoires d’amour, des villes fleuries (Le Monde nous apprenait récemment que Trappes était d’ailleurs une « Ville fleurie » – rires enregistrés)… Avec des fleurs on fait aussi de la politique. Ainsi, l’AFP nous apprend dans une dépêche magnifique que la Corée du Nord de Kim Jong Un refleurit au quotidien…  « Pour le 60e anniversaire de l’armistice avec le Sud, Pyongyang expose des tableaux épiques où des missiles en carton-pâte se dressent parmi les bégonias et des soldats nains jettent des grenades sur un lit d’orchidées. » Au-delà de la grandeur esthétique de la composition, on saura goûter au kitch total et jouissif du tableau. « Rien, en Corée du Nord, n’échappe à l’Histoire, pas même le nom des fleurs: dans le hall des expositions de la capitale nord-coréenne, les bégonias rouges sont en réalité des « Kimjongilia », baptisées ainsi en l’honneur du défunt dirigeant Kim Jong-Il. » Ce n’est pas tout d’être un dictateur (en formation… Kim Jong Un n’est encore qu’un bébé), il faut aussi savoir s’inscrire dans une tradition prestigieuse… « Les orchidées sont des « Kimilsungia », ainsi nommées en mémoire du fondateur de la République populaire démocratique de Corée (RPDC), Kim Il-Sung. » Bégonias et orchidées sont ainsi les fleurs dominantes d’une série de 70 compositions occupant trois étages du hall des expositions à l’occasion de ce 60e anniversaire de l’armistice du 27 juillet qui a mis fin à la guerre de Corée en 1953. Armistice célébré en Corée du nord comme le jour de la victoire dans la « guerre de libération de la patrie ».
On apprend, à l’occasion de cette péripétie distrayante, que la fleur nationale de la Corée du nord est le magnolia. Fleur célèbre, en hexagone, pour la chanson fatigante « Magnolia forever » de Claude François écrite par Etienne Roda-Gil dans le seul but de s’acheter beaucoup de whisky. Les orchidées sont omniprésentes dans la scénographie nord-coréenne… Les tableaux se veulent réalistes… « D’autres [tableaux] représentent de véritables scènes de guerre comme ces figurines d’un mètre de hauteur représentant des mitrailleurs ou des grenadiers camouflés dans les Kimjongilia, dont les larges pétales et les épaisses tiges offrent un couvert plus efficace que la délicate Kimilsungia. » Langage des fleurs…
Le Français moyen, déjà habitué à associer les Corées aux arts floraux (j’en veux pour preuve le sourire intermittent et les jambes dignes d’intérêt de la splendide ministre Fleur Pellerin – si tu me lis…) ne s’étonnera aucunement de cette révélation…Une ouvrière, Jiang Ok-Sil, rapporte l’AFP, a pris des congés pour visiter l’exposition avec sa fille de cinq ans. « Comme tous les Coréens, dès que nous voyons ces fleurs, nous nous souvenons toujours de nos grands dirigeants, Kim Il-Sung et Kim Jong-Il », confie-t-elle. Interrogée sur sa fleur préférée, la femme hésite, puis désigne le Kimilsungia qui est plus jolie. « Mais la Kimjongilia est très belle aussi », ajoute-t-elle aussitôt.
« Que cent fleurs s’épanouissent ! » c’est de Mao, non ? Mais cent, c’est petit…

Y a-t-il une Vie après Pierre Bergé ?

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pierre berge vie

À mesure qu’on la presse, l’olive noire finit par dégorger son huile de lumière. C’est à peu près ce qu’il se passe avec les catholiques depuis quelques années. Comme ils n’avaient pas la cote et ne surfaient pas sur la beat génération, l’opinion s’est demandé s’il ne fallait pas les pendre tout de bon. Comme ils n’ingurgitaient pas assez de pilules et ne consommaient des préservatifs qu’à de lointains intervalles (fêtes d’anniversaires essentiellement), le bon sens les désapprouva. Ils ne proposaient pas non plus de Vatican-Plage. Motif suffisant pour les traîner sur la place publique et, à force de répéter l’action plusieurs fois, ils ont fini par l’aimer, la place publique. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la politisation des catholiques. Et nous y voici, l’huile dorée se répand, et fraye même sur le service public. Et même au milieu du conseil de surveillance du Monde. L’exemple récent : la grogne de Pierre Bergé. En cause, un éditorial du directeur de publication du magazine La Vie, dont l’octogénaire est malgré lui actionnaire : Le Monde ayant racheté le groupe Publication de la Vie Catholique en 2003. Jean-Pierre Denis, l’homme visé,  a condamné  à plusieurs reprises dans ses éditos  le mariage homosexuel, « une mauvaise loi » selon lui sur le « fond » et « la forme». Et donc Bergé maugrée. On le comprend. C’est que les catholiques se sont politisés. Dans le jargon politico-médiatique, on dit surtout qu’ils se « droitisent ». Mais, autre nouveauté plus subtile, les catholiques se « droitisent »…par la gauche. Preuve en est, la tendance du magazine La Vie, reconnu pour sa fidélité à son infidélité pontificale, à sa minauderie  historique quant aux dogmes de la droite. Et cela ne date pas de l’an 0 du Barjotisme.
Tout commence le 23 septembre 2010 : dans le Figaro Littéraire, Fabrice Hadjadj, intellectuel catholique, recense un livre peu commun : « Pourquoi le christianisme fait scandale ? ». Le sous-titre ose : « Éloge d’une contre-culture ». Qui dit cela ? Qui prétend que, aussi fort que les libertaires de Mai ; aussi décalés que les fêtards de Woodstock, le christianisme est la véritable nouvelle contre-culture ? Rien de moins que Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie depuis 2006. Ce même hebdomadaire qui se voulait l’héritier du « christianisme enfoui ». Ce même journal qui, le 31 décembre 1977, s’appelait encore la Vie Catholique et concluait définitivement le lendemain un pacte avec la sainte sécularisation, s’amputant de son adjectif, s’encanaillant du même coup avec les prêtres ouvriers et le bienheureureux Karl Marx. Or voilà que, 30 ans plus tard, par la voix de son directeur, le journal est saisi par les valeurs d’ « autrefois », traçant les contours d’une culture « underground » façon trisaïeul. L’expression vient justifier un décalage de plus en plus béant : des jeunes gens, plutôt que de « perfectionner leur anglais », redécouvrent le latin. Ils ne sont pas « safe sex » mais s’interrogent sur la chasteté. À la suite de Benoit XVI, Jean-Pierre Denis évoque cette « minorité créative » à l’endroit des catholiques. Le mot contre-culture[1. À l’ami Jacques de Guillebon revient l’expression « contre-culture » à l’endroit des catholiques. Et comme il se sentait floué que Denis lui chourava la formule, nous lui devions bien cette mention de bas de page.]est lancé, flèche décochée sur la voie publique, oh neuve expression !
Alors qu’est devenue La Vie ? Son directeur a-t-il pris le parti d’achever le grand rêve de sécularisation en se séparant de toute référence religieuse ? Il a fait tout à fait l’inverse. Il a revu jusqu’au format, jusqu’au logo, et même jusqu’au papier. Il a même changé le ton. Son lectorat, environ 150 000 en 2006, a des cheveux blancs et peine à se renouveler. Denis le sait, et de temps à autre, sa voix semble porter ailleurs : en 2006 par exemple, il signe un édito pour dénoncer le téléthon, qui finance la recherche sur embryons. Il ne se fait que l’écho du très dynamique évêque Dominique Rey.  Par ailleurs, Il rappelle que « l’avortement n’est pas la solution idéale ». Et quand de vieux lecteurs de La Vie  renâclent à ces mains jointes et ces génuflexions « dont ils s’étaient débarrassé », l’auteur répond que « les besoins de notre époque sont bien différents … ». Son lectorat fidèle s’échine à le rappeler à l’ordre (ou au désordre, c’est selon), et lui s’adresse à la nouvelle génération, celle qui, aux abords des rues, sur les trottoirs encore, s’apprête à prendre la circulation en main pour sonner sa (contre)révolution.  La « conversion » de Jean-Pierre Denis, aussi fort de café que le mot puisse paraître, n’est donc pas le fait d’une conjoncture ni d’une opportunité. De ce point de vue là, il s’est flingué, et plutôt deux fois qu’une. Sa nouvelle trajectoire, plus conservatrice, lui vient de l’essoufflement d’un christianisme mondain, asphyxie dont le journaliste (et poète !) a pris acte. La postérité des catholiques de gauche sera bientôt parfaitement invisible, et, paradoxe génial, ne rêvant que de s’enfouir dans le monde, ils se voient proposés  quarante ans plus tard une vie souterraine faite de contre codes et de subversions.
Pierre Bergé aurait donc dit qu’il « serait heureux que La Vie ne fasse plus partie du groupe ». Cela rassure Jean-Pierre Denis, persuadé d’avoir été un imposteur dans le milieu catholique. Le voilà convaincu du contraire,  il sait désormais qu’il gêne, et  le coup porté lui fait du bien. Dix ans après l’épisode du rachat de La Vie par Le Monde (théologie chrétienne renversée !) la question se repose : qui donc pour racheter la chose ? Un mot de Vincent Montagne, propriétaire du groupe possédant Famille Chrétienne, revenant sur l’épisode de 2003 : « les salariés de Famille Chrétienne n’auraient pas compris qu’on achète La Vie et Télérama. Ils auraient eu tort. Je me rends compte de l’évolution très positive de La Vie ces dernières années[2. Cité par Marc Baudriller, in « Les réseaux cathos, Robert Laffont, 2011 ».].»Caramba ! Il n’y a plus qu’à.

*Photo : © Matthieu Riegler, CC-BY, Wikimedia Commons

Hitler connais !

bourdouleix hitler roms

Gilles Bourdouleix, le député-maire de Cholet, ne regrette rien et Jean-Louis Borloo a annoncé qu’il avait démissionné de l’UDI (Le Figaro). Selon Jean-Christophe Lagarde, « tout le monde a sa place au sein de l’UDI à partir du moment où l’on respecte la charte des valeurs du mouvement » et pour Yves Jégo, « on coupe les branches mortes, ce sont les valeurs qui sont en cause ».
Quel est donc le crime, au sens commun du terme, commis par Gilles Bourdouleix et qui a suscité une indignation quasi générale de la classe politique ?
Le dimanche 21 juillet, « après de vifs échanges avec des gens du voyage venus s’installer sur un terrain de sa commune et apparemment excédé par les saluts nazis le visant et le fait que les gens l’appellent « Hitler », il a marmonné : « Comme quoi, Hitler n’en a peut-être pas tué assez » (Le Monde).
Ce propos lui est reproché et en dépit de sa contestation par le député-maire, je tiens pour acquise son authenticité confirmée par l’enregistrement d’un journaliste du Courrier de l’Ouest présent sur les lieux.
Le Monde nous rappelle gravement, après avoir rapporté l’incident verbal, que « plus de 500 000 Tsiganes ont été exécutés par les nazis lors de la Seconde Guerre mondiale » et que Gilles Bourdouleix s’en était déjà pris vertement aux Roms et aux gens du voyage.
Comme il est de règle, le procureur de la République a dû être saisi pour apologie de crime contre l’humanité par le préfet du Maine-et-Loire, à la demande du ministre de l’Intérieur.
Je ne me fais aucune illusion sur le sort judiciaire du député-maire et d’ailleurs je conçois qu’il ne mérite aucune indulgence. Je voudrais seulement introduire, dans ce débat dont l’importance me paraît tout de même surestimée au regard de l’état de la France et du monde, quelques éléments.
D’abord, notre démocratie a-t-elle le droit de dénoncer le comportement transgressif de certains Roms et gens du voyage ? Est-il même interdit, face à des infractions qui, à force d’être réitérées, énervent l’atmosphère et la font tomber parfois dans un racisme qui en temps normal lui est totalement étranger, d’appeler leurs auteurs des délinquants et de les critiquer comme on le ferait à l’égard de toute autre catégorie ? Faut-il considérer que les Roms et les gens du voyage, quoi qu’ils accomplissent, sont appelés à bénéficier d’une immunité les constituant comme des icônes avant leur éventuelle comparution en justice ?
Formuler ces interrogations, c’est y répondre. Cette chape de plomb et de silence absurdement imposée à beaucoup de maires est l’une des causes principales des débordements vraiment choquants. Explosant, elle libère même le pire.
Ensuite, avant que Gilles Bourdouleix s’égare, faut-il tenir pour rien les saluts nazis et le fait d’être surnommé Hitler ? Ceux qui s’en prenaient à lui, en s’autorisant de telles outrances, n’encourraient pas le moindre grief mais lui, en ayant continué ce registre indécent en l’amplifiant, devrait être exclusivement honni sans avoir l’excuse d’une quelconque provocation banalement entendue ?
Enfin, et surtout, sans doute inspiré ou gangrené par ma passion de la liberté d’expression, je suis frappé par le hiatus énorme entre la qualification juridique appliquée à l’invective du député-maire impliquant sérieux, lucidité, pleine conscience historique de sa part et sa réalité dans le mouvement de l’échange démontrant plutôt plaisanterie saumâtre, bêtise exaspérée et saillie lâchée trop vite.
Certes, émanant d’un responsable politique qui devrait demeurer maître de son langage et de ses nerfs quel que soit le contexte, cette formule, dans tous les cas, n’est pas anodine et, si on y tient, est susceptible de justifier des poursuites. Mais qu’on cesse de prendre sans cesse au propre et au tragique des exclamations qui dans l’esprit du locuteur représentent le débordement au figuré d’un caractère dépassé.
J’en ai plus qu’assez aujourd’hui de cette éthique des mots qui se substitue trop souvent, par commodité, à la morale des comportements. Notre société est beaucoup plus à l’aise pour réprimer les dérives du langage qui ne font pas réellement mal plutôt que de sanctionner, comme il convient, les errements factuels des responsables publics et les faillites singulières des élites.
Hitler connais. C’est tellement plus facile.

Travailler plus pour vivre plus longtemps

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« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » : l’avertissement paulinien a toujours servi de chantage à la société bourgeoise pour plier le prolo aux lois du tripalium et conjurer l’apparition de chômeurs heureux, de paresseux parasites et autres « mendiants ingrats »[1. C’est ainsi que se définissait Léon Bloy]. Gagner sa vie à la sueur de son front et son pain à la force du poignet, siffler en travaillant, on connait la chanson. Dans le même bon esprit, le Figaro nous a dévoilé la semaine dernière une information exclusive : « La retraite tardive protégerait contre la maladie d’Alzheimer ». La santé mentale, nouvelle carotte de la performance !
Vous ne rêvez pas : une enquête de l’Inserm, à l’initiative du Centre international sur la longévité (sic), présentée lundi dernier lors de la Conférence internationale de l’Association Alzheimer à Boston révèle que « chaque année de travail en plus, après 60 ans, réduit de 3% le risque de souffrir un jour de la maladie d’Alzheimer ».
En voilà une étude qui tombe à pic ! Au moment où le vieil Etat-providence doit faire une cure d’austérité, on nous prouve scientifiquement  qu’en «  repoussant l’âge de la retraite de 60 à 65 ans, le risque de maladie d’Alzheimer diminue de 15%. »Puisqu’on vous dit que c’est pour votre bien ! Caroline Dufouil, l’auteur de l’étude, insiste : « nos données montrent avec de fortes preuves une baisse du risque de démence avec un âge tardif de retraite ». Mais attention, il faut lire entre les lignes, et, si le travail, c’est la santé (mentale), on aboutit à la conclusion logique que les chômeurs sont des déments potentiels qu’il faut donc s’empresser de soigner ou d’enfermer.
Là où la défaite de l’idéologie est la plus éclatante, il ne reste plus qu’à justifier les décisions politiques par la science, dernier mythe qui met tout le monde d’accord.
Paul Lafargue, gendre de Marx et pionnier du socialisme français, dans Le Droit à la paresse, proposait une interprétation contraire (et à mon sens plus pertinente ou du moins empiriquement vérifiable dans le métro aux heures de pointe) du travail, dans lequel il voyait « la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique ».
Contre l’impératif travailler plus pour gagner plus, il écrivait, avec une grande sagesse : « Pour qu’il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat[…]retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les Droits de la Paresse, mille et mille fois plus sacrés que les phtisiques Droits de l’Homme concoctés par les avocats métaphysiques de la révolution bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour [2. N’en déplaise à Maurice Taylor, PDG de Titan]à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit. »
Traînards, oisifs, glandeurs et autres improductifs, n’ayez pas peur, faute de rendre sain la paresse rend libre. 

L’Angleterre, le Royal baby et nous

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rayal baby windsor angleterre

L’engouement autour de la naissance du nouveau prince britannique me semble assez symptomatique, ne serait-ce qu’à revers, de ce dont nous souffrons nous, Français, en ce début de  IIIème millénaire. L’Angleterre dispose de trois princes légitimes prêts à assumer la succession de la reine Elisabeth, tous incarnant l’union nationale au-delà des divergences idéologiques et en dépit des crises économiques, tous assumant la perpétuité, avec la couronne, de la singularité britannique. Dans une période de fragilisation identitaire des nations européennes, le roi est un joker pour le moins utile. Nul besoin d’absurdes débats sur l’identité nationale, réalité à la fois prégnante et irréductible à quelque concept que ce soit, l’identité, elle est là, concrète, incarnée, visible : c’est une famille représentant cette famille des familles que se trouve être chaque nation. La monarchie est allégorique, métaphorique, analogique, ce en quoi elle dispose d’une efficience poétique supérieure aux républiques qui fonctionnent sur la dialectique, le concept et la mathématique des suffrages. Pendant que le monde entier se réjouit devant un jeune couple présentant son nouveau né, nous ne disposons, en France que d’un président « normal » à la légitimité la plus faible depuis le début de la Cinquième République et à la tête d’un pays qui, pour le meilleur et pour le pire, s’est au contraire toujours voulu exceptionnel (« À nul autre pareil » fut tout de même la devise des derniers Bourbon sur le trône de France). L’union nationale est tellement délitée qu’on nous bassine à longueur de journée avec le « vivre-ensemble », cette grotesque périphrase qui indique bien comment nos compatriotes n’y parviennent plus, puisque l’on sait au moins depuis Montherlant que c’est quand la chose manque qu’il faut en mettre le mot. Comme allégorie, il nous reste une Marianne dessinée comme dans une mauvaise bédé des années 50 et inspirée d’une pétasse ukrainienne qui vomit le peu qu’elle a capté de Marx et de Beauvoir à la façon de Britney Spears – si celle-ci avait pleinement réussi sa déchéance. Bref, nos voisins d’outre-Manche, parce qu’ils nous démontrent qu’ils sont toujours structurés et forts d’un point de vue symbolique, point qui pourrait paraître anodin ou superficiel s’il ne conditionnait tous les autres, nous renvoient également de nous-mêmes une image pathétique, burlesque, en miettes. Mais il ne sert à rien de pleurer sur son sort et il y a quelque chose de vulgaire à se complaire dans son malheur. Aussi, je voudrais m’appuyer sur les éléments positifs dont nous disposons malgré tout. Enfin sur l’élément positif, puisque je crains que nous n’en ayons qu’un seul de véritablement crédible. Cet élément est le suivant : sur le plan de notre destinée commune, de notre existence symbolique, de notre foi en nous-mêmes, l’échec est total. Eh bien voilà du moins ce dont nous pouvons nous réjouir. Parce que comme l’énonce très justement le Hagakuré (ce code de l’honneur samouraï), il n’y a rien de plus néfaste qu’un demi-échec qui en général ne nous enseigne rien, nous autorise la diversion, la mauvaise foi, l’aveuglement poursuivi, et il faut donc souhaiter qu’en cas d’échec celui-ci soit bien cuisant, bien humiliant, afin qu’il nous accule à la remise en cause et à la reprise en main la plus énergique. La perpétuité symbolique de l’Angleterre, rendue manifeste par le miracle commun d’une naissance, accuse, par contraste, la déliquescence symbolique de la France. Quand nous aurons bien réalisé à quel point nous sommes morts, quand nous aurons enfin les narines infestées par la pestilence du cadavre, alors peut-être nous donnerons-nous enfin les moyens d’une résurrection. Or, quelle que soit l’amplitude de l’électrochoc, il faudra qu’il soit de nature poétique, parce qu’un pays peut être irrigué de richesses, vertébré d’institutions, son cœur ne se remet jamais à battre qu’en écho d’un symbole.

*Photo: Capture d’écran abc news

My globish is rich

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anglais louis de funes globish

anglais louis de funes globish

La dénonciation du « globish » − petit nom du global english, autrefois connu sous le patronyme plus neutre de basic english ou sous celui, moins amène, de broken english − semble être, avec celle des biberons au bisphénol ou du dopage sur le Tour, l’un de nos trop rares objets de consensus franco-français.
L’unanimité est souvent mauvaise conseillère. Je ne défendrai évidemment pas la loi Fioraso et ses perspectives grotesques de facs anglicisées. Mais dans la vie extra-universitaire (si, si, ça existe !), non seulement le globish est utile, mais il devrait être obligatoire. Eh oui, amis puristes, il est utile, le cas échéant, de pouvoir trouver le baggage claim de l’aéroport d’Oulan-Bator sans risquer de se retrouver dans les lavabos des hôtesses – quoique.
J’aggraverai mon cas en suggérant, au nom de la courtoisie française, que l’enseignement de l’anglais minimaliste devrait être obligatoire pour tous nos concitoyens, ne serait-ce que pour être à même de renseigner un étranger égaré – lesquels, il faut s’y résoudre, ne sont pas titulaires de l’agrégation de lettres classiques.
Comme je ne suis pas payé au mot, je ne vous déroulerai pas ici la liste des occurrences où ce baragouin rudimentaire peut rendre de vrais services. D’autant que j’entends déjà le chœur des puceaux effarouchés me reprocher d’échanger la France éternelle contre un plat de lentilles, ou plutôt un bol de chili con carne : en choisissant de privilégier un avatar de la langue de l’« Empire », je consolide de fait la domination de celui-ci.[access capability= »lire_inedits »]
Ainsi, pour Bernard Cassen, fondateur d’Attac, cité par Wikipedia dans son excellent article sur « l’impérialisme linguistique », la messe est dite : « La puissance impériale américaine ne repose pas seulement sur des facteurs matériels (capacités militaires et scientifiques, production de biens et de services, contrôle des flux énergétiques et monétaires, etc.) : elle incorpore aussi et surtout la maîtrise des esprits, donc des référents et signes culturels, et tout particulièrement des signes linguistiques. »
C’est écrit au fer à repasser, mais ce n’est pas tout à fait faux : qui niera que les Américains se félicitent de cette prévalence de l’anglais ? Sauf que nos alterlinguistes surconscientisés ne nous suggèrent jamais de solution pratique pour partir en voyage ailleurs que chez soi. On fait comment, dans la vraie vie, doc ? Hélas, le bon sens étant le cache-sexe du totalitarisme, ce rappel au réel n’empêchera pas Cassen ou ses clones de droite de nous mettre en garde contre toute concession à l’impérialisme culturel US.
Sache-le, ami dragueur de terrasse, quand tu susurres à l’oreille d’une accorte Lettonne: « Do you want to drink a beer with me ? », c’est Che Guevara que tu rassassines.[/access]

*Photo : Les gendarmes à New-York

Mick Farren : mort d’un déviant

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Il y a quelques jours on parlait beaucoup, jusqu’au Figaro, du décès du guitariste J. J. Cale, qui fut à la guitare rock ce que le tranxène est aux amphétamines. Vu le malentendu, on ne risque donc pas trop de vous rebattre les oreilles avec le décès du journaliste, auteur et chanteur britannique Mick Farren, survenu le 27 juillet. Moi j’ai appris la nouvelle par la liste de discussion «leftists trainspotters», aimable espace de diffusion d’informations sur les milieux obscurs de l’ultra-gauche internationale.
Figure centrale de ce qu’on appelait jadis la «contre-culture» Mick Farren s’est en effet trouvé à l’intersection de ses dimensions les plus radicales sur les plans musicaux, littéraires mais aussi politiques.
Même au moment du «Summer Of Love» il n’y avait pas de «flower power» pour Mick Farren. Personne n’aurait pu être aussi éloigné du stéréotype du hippie indolent. Farren représentait l’aile militante du mouvement, une tornade d’activité, un chaudron bouillonnant d’idées. Dont certaines fonctionnèrent même, comme le lancement du magazine underground bimensuel International Times (IT) auquel il participa avant d’en devenir plus tard le rédacteur en chef.
Mick Farren fonda le groupe psychédélique The Deviants, aussi déjanté et éloigné du succès commercial qu’appelé à devenir une référence pour toute la vague punk. Comme il se doit, les Deviants furent découverts par le disc-jockey John Peel, alors une des vedettes de Radio London, une station pirate offshore. Composé de Farren (piano et chant), Sid Bishop (guitare et sitar) et Russ Hunter (batterie) le groupe enregistra trois albums entre 1967 et 1969, dont l’incomparable «Ptoof» aux sonorités avant-gardistes et à la pochette pop-art.
Farren poursuivit ensuite en solo avec un album sorti en 1970 : Mona – the Carnivorous Circus.  Ce disque synthétise dans un joyeux bordel toute l’approche culturelle de Mick Farren : reprises de Bo Diddley et Eddie Cochran, collages sonores, interview de Hell’s Angels, déclarations politiques enflammées. Avec son complice Steve Peregrin Took (ex-Tyranausaurus Rex) il participa ensuite à la fondation des Pink Faries.
Farren arrêta ensuite de placer la musique au centre de son activité pour se concentrer sur l’écriture et l’agitation tous azimuts : organisation de concerts, de manifestations gauchistes (en général quand il n’était pas sur scène il se débrouillait pour y monter quand même pour se livrer à des appels à la révolution). En 1971 il co-édita le journal de bande dessinée Nasty Tales qui fut poursuivi par la justice pour «obscénité».
À la même période il tenta de lancer une branche britannique des White Panthers, mouvement fondé à l’instigation des Black Panthers pour organiser la jeunesse radicale blanche. Le (futur) trotskyste Andrew Coates raconte comment, se rendant au bureau du parti à Covent Garden pour adhérer, il n’obtint de cette joyeuse bande qu’une poignée de badges.
Personnage haut en couleurs, plein d’humour, Mick Farren avait un look de «dandy biker» et en particulier une coupe de cheveu «afro» et d’éternelles lunettes noires. Un style ressemblant à celui de Rob Tyner, chanteur du MC5 et qui a visiblement été l’inspiration de l’humoriste Strutter.
Avec l’effondrement de la presse underground, il devint évident qu’il se devait de poursuivre son action sous des formes nouvelles. Ce fut en rejoignant l’équipe de l’hebdo  New Musical Express avec ses amis Charles Shaar Murray et Nick Kent.
À la fin des années 1970 Mick Farren revint à la musique avec la réalisation de deux 45 tours et de l’album Vampires Stole My Lunch. On note parmi les musiciens Marky Bell (futur Ramones), Chrissie Hynde (alors journaliste au New Musical Express, future Pretenders) et Wilko Johnson (Dr Feelgood).
Farren écrivit régulièrement des paroles de chansons pour la «Lemmy connection» : Hawkwind, Pink Fairies, Larry Wallis et même Motörhead.
Puis vint un long exil américain, de Manhattan à Los Angeles, ponctué de brefs séjours londoniens. Ses nombreux problèmes de santé le contraignirent à revenir définitivement en Grande Bretagne, le système de santé américain ne lui permettant pas d’accéder aux traitements dont il avait besoin.
Il finit par remonter les Deviants, il y a deux ans. Comme les plus grands artistes, Mick Farren est mort sur scène, lors d’un concert des Deviants. La salle s’appelle le Borderline. What else ?

Brésil : « Passer d’une démocratie formelle à une démocratie réelle »

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bresil manifestations juin 2013

bresil manifestations juin 2013

Propos recueillis à Rio de Janeiro par David di Nota, Juin 2013.
Gouverner, disait Freud, est impossible. Mais l’impossible est une modalité de la créativité politique. 
La contestation contre la classe politique possède, au Brésil, une longue histoire. En quoi ces manifestations sont-elles  spécifiques ?
L’enjeu des manifestations des années 60 était tourné vers le rétablissement du régime démocratique. Celui des années 80, à travers le mouvement « Direitas jà », vers la consolidation immédiate et effective de ses droits. Nous avons traversé ensuite vingt années de léthargie. Devant ce silence assourdissant, une idée s’est progressivement installée : la jeunesse est complètement dépolitisée, elle ne veut rien savoir de ceux qui la représentent.
C’est ce cliché que les manifestants sont venus rompre de manière éclatante ?
Oui. La première caractéristique de ce mouvement est son caractère multiracial, trans-générationnel, a-partisan. C’est une manifestation placée sous le signe de la multitude, pour parler comme Negri. Mais l’absence de mot d’ordre ou de leader est une force, non une faiblesse. Toutes les manifestations convergent vers un objectif clair.
C’est-à-dire ?
La pointe est dirigée vers une critique de la représentation politique. Cette critique s’effectue sur deux axes : l’aliénation partisane des gouvernants, enferrés dans des négociations qui sont à mille lieux de la vie des gens.  Et une critique non moins radicale de la corruption.
Parlons des fameux vingt centimes – cette augmentation tarifaire du transport en commun qui a déclenché les évènements. Si ces vingt centimes valent beaucoup plus, s’ils possèdent possède une portée symbolique, c’est parce qu’ils renvoient au système de cette corruption elle-même. 
Les compagnies de bus sont, au Brésil, fondées sur un système de concession : des compagnies privées exploitent pendant x temps un service au sein de la ville. On ne comprendra pas à la valeur symbolique de ces fameux vingt centimes si l’on ne voit pas que ces compagnies privées financent les campagnes politiques. Non seulement ce service est d’une qualité déplorable, mais il touche au financement des campagnes. Voilà pourquoi l’augmentation du prix du billet est perçue comme intolérable.
Certains commentateurs sont frappés par l’étrange unité des manifestants, une unité sans représentants. Il s’agit moins de constituer la société civile que de reconstituer la classe politique ?
Effectivement. C’est contre la société politique, au sens organisationnel du terme, que le désir, si je puis dire, est tourné. L’enjeu n’est plus de passer d’un régime à un autre, mais de passer d’une démocratie formelle à une démocratie réelle.
Quelle réaction cette protestation massive et complètement imprévue a-t-elle suscité chez les gouvernants ?
La classe politique a opposé deux réactions, à mon avis inadéquates, à cette insurrection de niveau national. Pour moi qui ai participé aux manifestations des années 60, une évidence s’impose : le démontage de l’appareil répressif ne s’est toujours pas effectué. Il y a une sophistication des moyens dans la neutralisation des manifestants, sophistication d’autant plus éclatante et injustifiée que le mouvement est très majoritairement pacifique. Les manifestants se sont eux-mêmes chargés de chasser les casseurs des manifestations. Alors pourquoi les réprimer ? A cela s’ajoute une résistance juridique.
Sur quel point porte cette résistance ?
Tout l’enjeu consiste à savoir si nous devons organiser un plébiscite, ou un référendum. Un plébiscite repose sur une consultation populaire : des questions fondamentales, touchant aussi bien le financement des campagnes que des modalités de la représentation, sont adressées au peuple. Le peuple vote. Le référendum laisse au Congrès tout à la fois l’initiative des propositions, et le vote final. Le plébiscite n’intéresse pas les parlementaires. Le référendum n’intéresse pas les manifestants. Cette neutralisation de l’intérieur, ce « coup » du Congrès, voilà ce qu’il s’agit d’éviter. De même que le mouvement entend couper la boucle qui mène des vingt centimes au financement des politiciens, il s’agit de remettre en question cette représentation cousue de fil blanc.
Mais aussi d’inventer un espace hors représentation ?
En un sens, oui. Les deux mouvements (critique de la représentation, création d’un espace sans représentants) se renforcent l’un l’autre, et c’est pourquoi l’absence de leader est une bonne chose et ne m’effraie pas. La créativité, le plus beau nom que l’on puisse donner au désir démocratique, est à ce prix.

Droit de réponse du SNJ

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Dans un article de Causeur, paru en juin 2013 dans l’édition papier (p. 39), et sur le site internet, intitulé « Le droit des plus forts », Elisabeth Lévy écrit que le journaliste Marc Mennessier (Le Figaro), poursuivi en 2001 pour « diffusion de fausse nouvelle de nature à troubler la paix civile » à la suite d’une enquête sur l’explosion de l’usine AZF de Toulouse, qui « explora[it] la piste d’un éventuel attentat », « demanda au SNJ, dont il était adhérent, de l’assister dans la procédure, ce qui lui fut refusé »

C’est totalement faux : le SNJ a soutenu et assisté Marc Mennessier, au nom de la liberté de la presse. Le SNJ tient à disposition (snj@snj.fr) la double page qu’il a alors publiée dans son organe national, Le Journaliste, n°265 (2° trim. 2002). On y trouve :

–          Une défense de la présomption d’innocence

–          Un éclairage juridique, estimant la procédure contre M. Mennessier « juridiquement contestable »

–          Un texte d’une page de Maitre Christian Etelin, avocat de M. Mennessier, intitulé « hors vérité officielle, pas de journalisme ? »

–          Des propos d’un animateur d’un collectif local, « Plus jamais ça », insistant sur la déontologie et la rigueur professionnelle des journalistes, dénonçant des « enquêtes » journalistiques qui se « contredisent » et/ou se « contentent de rapprochements hasardeux » : « Aucune personne physique ou morale ne peut être livrée en pâture à la vindicte populaire sans preuve ».

Le SNJ a aussi assisté concrètement son adhérent dans la procédure judiciaire, jusqu’à sa condamnation pour diffamation par le tribunal correctionnel de Toulouse le 27 juin 2002.

Rebelles avec une cause

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liberation-meric-antifa

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Le hasard a voulu que la première manifestation d’hommage à Clément Méric, organisée le jour même de sa mort par les groupes « antifas », passe sous mes fenêtres. Une mort qui, malgré l’emphase des commentaires, apparaissait tellement stupide, tellement inutile. Tout cela était triste, et pis encore – dérisoire. La suite fut à l’avenant. On a tenté de faire passer une bagarre de rue qui avait mal tourné pour la défense de Madrid en 1936, comme si la réactivation des vieux réflexes et des mythologies d’antan allait suffire à rassembler une gauche politiquement à la dérive. Ces polémiques décourageantes ne m’ont pas franchement remonté le moral.Histoire de me remettre les idées en place, j’ai relu cette page des Mémoires de guerre où de Gaulle décrit son arrivée à Londres : « Je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage. »
Pour faire bonne mesure, je me suis aussi repassé la série documentaire Les Derniers Compagnons, réalisée en 2004 par Antoine Casubolo, et régulièrement rediffusée sur Toute l’Histoire. On y voit les ultimes survivants de ces 1038 « Compagnons de la Libération », tous nommés personnellement par de Gaulle. Au-delà de l’émotion et de l’admiration qu’on éprouve à entendre ces héros, une question revient, lancinante : comment ces garçons de 20 ans, de toutes origines sociales et politiques, ont-ils décidé de partir, sans consignes, sans armes, sans bagages et sans même savoir où aller, pour continuer le combat alors que tout était perdu et que les élites légitimes leur ordonnaient la soumission ?
Chacun d’eux donne son explication, très simplement. Tous évoquent la France, le caractère inacceptable de la défaite. La nature singulière de l’ennemi. Ils racontent le combat, la victoire, le difficile retour à la vie civile.
Je ne veux pas avoir l’air de prêcher pour ma paroisse, mais c’est un fait avéré : dans la sociologie particulière de cette étrange cohorte, les aristocrates étaient surreprésentés. En général, des cadets de famille. Ils eurent le taux de pertes le plus élevé. Normal. Maurice Halna du Fretay a été tué aux commandes de son avion lors du raid canadien sur Dieppe, en août 1942. Il avait rejoint la France Libre en novembre 1940, après avoir remonté pièce par pièce un vieux coucou qu’il avait réussi à faire à atterrir en terre anglaise. Interrogé sur son exploit, il fit cette réponse : « Je suis pauvre comme Job, je suis libre comme l’air. Je ne suis plus vaincu. »[access capability= »lire_inedits »]
À Londres, il y avait aussi beaucoup de Bretons, de ces marins têtus qui payèrent un si lourd tribut à la bataille de l’Atlantique. Des intellectuels, des enseignants, des étudiants. Peu de paysans et d’ouvriers, catégories assommées par la défaite et la destruction du Parti communiste. Ils se rattraperont.
Il y avait des juifs, aussi, comme Lazare Pytkowicz, « Petit Louis », entré en résistance à l’âge de 12 ans, lors de la manifestation du 11 novembre 1940. Il s’enfuit du Vel’ d’Hiv’ en juillet 1942, devint agent de liaison. Arrêté trois fois par la Gestapo, évadé trois fois. Il eut affaire à Klaus Barbie. Dans le film, on lui demande s’il a parlé sous la torture. « Non, jamais ! », répond-il en souriant. Avant de se reprendre, désarmant d’humilité : « Mais je n’ai pas subi le supplice de la baignoire. Seulement les coups. » Sa Croix de la Libération lui sera remise après la guerre, dans le bureau du proviseur où il est convoqué pendant la classe… Il a 16 ans.
Il y avait encore des ecclésiastiques, comme le truculent abbé de Naurois, antinazi farouche, Compagnon de la Libération et Juste parmi les nations, qui débarqua le 6 juin 1944 avec le commando Kieffer, armé de son seul missel. Et puis, bien sûr, l’extraordinaire Daniel Cordier, dont la voix se brise lorsqu’il raconte son arrivée, en juillet 1940, à l’Olympia Hall, où étaient dirigés la poignée de Français « qui ne s’étaient pas couchés devant l’ennemi ». Il fait nuit, toutes les lumières sont éteintes. Les fenêtres s’éclairent, les unes après les autres, et des voix se répondent, qui parlent du pays d’où on vient : Brest ! Concarneau ! Bayonne ! Rouen ! Paris ! Et la Marseillaise monte de toutes  les poitrines. « La plus belle que j’ai jamais entendue. » On veut bien vous croire, Monsieur.
Il y avait, enfin, pas mal de militaires. Égaux à eux-mêmes. Leclerc, Koenig, Amilakvari, le prince géorgien, tant d’autres. J’ai une prédilection particulière pour Edgar de Larminat, que de Gaulle gratifiait d’une amitié « circonspecte » et dont je recommande la lecture des  Chroniques irrévérencieuses particulièrement savoureuses.
Tous antifascistes. Tous. Sans oublier ceux pour qui le cri « No pasaran ! » parlait la langue maternelle, ces Espagnols de la « Retirada » ralliés à la France libre. Ils formèrent une compagnie glorieuse, la « Nueve », qui, en août 1944, entra la première dans Paris – comme si l’Histoire avait voulu racheter le sale tour qu’elle leur avait joué. Antifascistes eux aussi, des vrais, des rudes. À leur grand désespoir, après neuf ans de combat, ils ne purent pas rentrer dans leur patrie.
Il y a probablement plusieurs façons d’être antifasciste. Mais c’est une chose sérieuse. Ceux que l’on a salués ici l’ont été quand on en payait le prix dans sa chair. Pour eux, pour leur mémoire, nous n’avons pas le droit de galvauder les mots, de singer leur sacrifice, de manier les symboles avec désinvolture. Le « ventre » serait « encore fécond »…? N’oublions pas que nous sommes libres, y compris de proférer les pires âneries. Ecoutons bien, enfin, ce que nous enseigne leur combat : pour être antifasciste, il faut d’abord être patriote.[/access]

Que cent fleurs s’épanouissent !

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Les fleurs sont des végétaux que les femmes aiment tout particulièrement se faire offrir, à côté de la rivière de diamants et du week-end à Rome. Au bout de la tige, on note des pétales, et entre les deux, parfois, des épines. La rose est coutumière du fait. Pourtant il s’agit là d’une fleur très prisée des femmes, et des socialistes en général. Mais c’est une autre histoire. Avec les fleurs on fait des histoires d’amour, des villes fleuries (Le Monde nous apprenait récemment que Trappes était d’ailleurs une « Ville fleurie » – rires enregistrés)… Avec des fleurs on fait aussi de la politique. Ainsi, l’AFP nous apprend dans une dépêche magnifique que la Corée du Nord de Kim Jong Un refleurit au quotidien…  « Pour le 60e anniversaire de l’armistice avec le Sud, Pyongyang expose des tableaux épiques où des missiles en carton-pâte se dressent parmi les bégonias et des soldats nains jettent des grenades sur un lit d’orchidées. » Au-delà de la grandeur esthétique de la composition, on saura goûter au kitch total et jouissif du tableau. « Rien, en Corée du Nord, n’échappe à l’Histoire, pas même le nom des fleurs: dans le hall des expositions de la capitale nord-coréenne, les bégonias rouges sont en réalité des « Kimjongilia », baptisées ainsi en l’honneur du défunt dirigeant Kim Jong-Il. » Ce n’est pas tout d’être un dictateur (en formation… Kim Jong Un n’est encore qu’un bébé), il faut aussi savoir s’inscrire dans une tradition prestigieuse… « Les orchidées sont des « Kimilsungia », ainsi nommées en mémoire du fondateur de la République populaire démocratique de Corée (RPDC), Kim Il-Sung. » Bégonias et orchidées sont ainsi les fleurs dominantes d’une série de 70 compositions occupant trois étages du hall des expositions à l’occasion de ce 60e anniversaire de l’armistice du 27 juillet qui a mis fin à la guerre de Corée en 1953. Armistice célébré en Corée du nord comme le jour de la victoire dans la « guerre de libération de la patrie ».
On apprend, à l’occasion de cette péripétie distrayante, que la fleur nationale de la Corée du nord est le magnolia. Fleur célèbre, en hexagone, pour la chanson fatigante « Magnolia forever » de Claude François écrite par Etienne Roda-Gil dans le seul but de s’acheter beaucoup de whisky. Les orchidées sont omniprésentes dans la scénographie nord-coréenne… Les tableaux se veulent réalistes… « D’autres [tableaux] représentent de véritables scènes de guerre comme ces figurines d’un mètre de hauteur représentant des mitrailleurs ou des grenadiers camouflés dans les Kimjongilia, dont les larges pétales et les épaisses tiges offrent un couvert plus efficace que la délicate Kimilsungia. » Langage des fleurs…
Le Français moyen, déjà habitué à associer les Corées aux arts floraux (j’en veux pour preuve le sourire intermittent et les jambes dignes d’intérêt de la splendide ministre Fleur Pellerin – si tu me lis…) ne s’étonnera aucunement de cette révélation…Une ouvrière, Jiang Ok-Sil, rapporte l’AFP, a pris des congés pour visiter l’exposition avec sa fille de cinq ans. « Comme tous les Coréens, dès que nous voyons ces fleurs, nous nous souvenons toujours de nos grands dirigeants, Kim Il-Sung et Kim Jong-Il », confie-t-elle. Interrogée sur sa fleur préférée, la femme hésite, puis désigne le Kimilsungia qui est plus jolie. « Mais la Kimjongilia est très belle aussi », ajoute-t-elle aussitôt.
« Que cent fleurs s’épanouissent ! » c’est de Mao, non ? Mais cent, c’est petit…

Y a-t-il une Vie après Pierre Bergé ?

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pierre berge vie

pierre berge vie

À mesure qu’on la presse, l’olive noire finit par dégorger son huile de lumière. C’est à peu près ce qu’il se passe avec les catholiques depuis quelques années. Comme ils n’avaient pas la cote et ne surfaient pas sur la beat génération, l’opinion s’est demandé s’il ne fallait pas les pendre tout de bon. Comme ils n’ingurgitaient pas assez de pilules et ne consommaient des préservatifs qu’à de lointains intervalles (fêtes d’anniversaires essentiellement), le bon sens les désapprouva. Ils ne proposaient pas non plus de Vatican-Plage. Motif suffisant pour les traîner sur la place publique et, à force de répéter l’action plusieurs fois, ils ont fini par l’aimer, la place publique. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la politisation des catholiques. Et nous y voici, l’huile dorée se répand, et fraye même sur le service public. Et même au milieu du conseil de surveillance du Monde. L’exemple récent : la grogne de Pierre Bergé. En cause, un éditorial du directeur de publication du magazine La Vie, dont l’octogénaire est malgré lui actionnaire : Le Monde ayant racheté le groupe Publication de la Vie Catholique en 2003. Jean-Pierre Denis, l’homme visé,  a condamné  à plusieurs reprises dans ses éditos  le mariage homosexuel, « une mauvaise loi » selon lui sur le « fond » et « la forme». Et donc Bergé maugrée. On le comprend. C’est que les catholiques se sont politisés. Dans le jargon politico-médiatique, on dit surtout qu’ils se « droitisent ». Mais, autre nouveauté plus subtile, les catholiques se « droitisent »…par la gauche. Preuve en est, la tendance du magazine La Vie, reconnu pour sa fidélité à son infidélité pontificale, à sa minauderie  historique quant aux dogmes de la droite. Et cela ne date pas de l’an 0 du Barjotisme.
Tout commence le 23 septembre 2010 : dans le Figaro Littéraire, Fabrice Hadjadj, intellectuel catholique, recense un livre peu commun : « Pourquoi le christianisme fait scandale ? ». Le sous-titre ose : « Éloge d’une contre-culture ». Qui dit cela ? Qui prétend que, aussi fort que les libertaires de Mai ; aussi décalés que les fêtards de Woodstock, le christianisme est la véritable nouvelle contre-culture ? Rien de moins que Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie depuis 2006. Ce même hebdomadaire qui se voulait l’héritier du « christianisme enfoui ». Ce même journal qui, le 31 décembre 1977, s’appelait encore la Vie Catholique et concluait définitivement le lendemain un pacte avec la sainte sécularisation, s’amputant de son adjectif, s’encanaillant du même coup avec les prêtres ouvriers et le bienheureureux Karl Marx. Or voilà que, 30 ans plus tard, par la voix de son directeur, le journal est saisi par les valeurs d’ « autrefois », traçant les contours d’une culture « underground » façon trisaïeul. L’expression vient justifier un décalage de plus en plus béant : des jeunes gens, plutôt que de « perfectionner leur anglais », redécouvrent le latin. Ils ne sont pas « safe sex » mais s’interrogent sur la chasteté. À la suite de Benoit XVI, Jean-Pierre Denis évoque cette « minorité créative » à l’endroit des catholiques. Le mot contre-culture[1. À l’ami Jacques de Guillebon revient l’expression « contre-culture » à l’endroit des catholiques. Et comme il se sentait floué que Denis lui chourava la formule, nous lui devions bien cette mention de bas de page.]est lancé, flèche décochée sur la voie publique, oh neuve expression !
Alors qu’est devenue La Vie ? Son directeur a-t-il pris le parti d’achever le grand rêve de sécularisation en se séparant de toute référence religieuse ? Il a fait tout à fait l’inverse. Il a revu jusqu’au format, jusqu’au logo, et même jusqu’au papier. Il a même changé le ton. Son lectorat, environ 150 000 en 2006, a des cheveux blancs et peine à se renouveler. Denis le sait, et de temps à autre, sa voix semble porter ailleurs : en 2006 par exemple, il signe un édito pour dénoncer le téléthon, qui finance la recherche sur embryons. Il ne se fait que l’écho du très dynamique évêque Dominique Rey.  Par ailleurs, Il rappelle que « l’avortement n’est pas la solution idéale ». Et quand de vieux lecteurs de La Vie  renâclent à ces mains jointes et ces génuflexions « dont ils s’étaient débarrassé », l’auteur répond que « les besoins de notre époque sont bien différents … ». Son lectorat fidèle s’échine à le rappeler à l’ordre (ou au désordre, c’est selon), et lui s’adresse à la nouvelle génération, celle qui, aux abords des rues, sur les trottoirs encore, s’apprête à prendre la circulation en main pour sonner sa (contre)révolution.  La « conversion » de Jean-Pierre Denis, aussi fort de café que le mot puisse paraître, n’est donc pas le fait d’une conjoncture ni d’une opportunité. De ce point de vue là, il s’est flingué, et plutôt deux fois qu’une. Sa nouvelle trajectoire, plus conservatrice, lui vient de l’essoufflement d’un christianisme mondain, asphyxie dont le journaliste (et poète !) a pris acte. La postérité des catholiques de gauche sera bientôt parfaitement invisible, et, paradoxe génial, ne rêvant que de s’enfouir dans le monde, ils se voient proposés  quarante ans plus tard une vie souterraine faite de contre codes et de subversions.
Pierre Bergé aurait donc dit qu’il « serait heureux que La Vie ne fasse plus partie du groupe ». Cela rassure Jean-Pierre Denis, persuadé d’avoir été un imposteur dans le milieu catholique. Le voilà convaincu du contraire,  il sait désormais qu’il gêne, et  le coup porté lui fait du bien. Dix ans après l’épisode du rachat de La Vie par Le Monde (théologie chrétienne renversée !) la question se repose : qui donc pour racheter la chose ? Un mot de Vincent Montagne, propriétaire du groupe possédant Famille Chrétienne, revenant sur l’épisode de 2003 : « les salariés de Famille Chrétienne n’auraient pas compris qu’on achète La Vie et Télérama. Ils auraient eu tort. Je me rends compte de l’évolution très positive de La Vie ces dernières années[2. Cité par Marc Baudriller, in « Les réseaux cathos, Robert Laffont, 2011 ».].»Caramba ! Il n’y a plus qu’à.

*Photo : © Matthieu Riegler, CC-BY, Wikimedia Commons

Hitler connais !

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bourdouleix hitler roms

bourdouleix hitler roms

Gilles Bourdouleix, le député-maire de Cholet, ne regrette rien et Jean-Louis Borloo a annoncé qu’il avait démissionné de l’UDI (Le Figaro). Selon Jean-Christophe Lagarde, « tout le monde a sa place au sein de l’UDI à partir du moment où l’on respecte la charte des valeurs du mouvement » et pour Yves Jégo, « on coupe les branches mortes, ce sont les valeurs qui sont en cause ».
Quel est donc le crime, au sens commun du terme, commis par Gilles Bourdouleix et qui a suscité une indignation quasi générale de la classe politique ?
Le dimanche 21 juillet, « après de vifs échanges avec des gens du voyage venus s’installer sur un terrain de sa commune et apparemment excédé par les saluts nazis le visant et le fait que les gens l’appellent « Hitler », il a marmonné : « Comme quoi, Hitler n’en a peut-être pas tué assez » (Le Monde).
Ce propos lui est reproché et en dépit de sa contestation par le député-maire, je tiens pour acquise son authenticité confirmée par l’enregistrement d’un journaliste du Courrier de l’Ouest présent sur les lieux.
Le Monde nous rappelle gravement, après avoir rapporté l’incident verbal, que « plus de 500 000 Tsiganes ont été exécutés par les nazis lors de la Seconde Guerre mondiale » et que Gilles Bourdouleix s’en était déjà pris vertement aux Roms et aux gens du voyage.
Comme il est de règle, le procureur de la République a dû être saisi pour apologie de crime contre l’humanité par le préfet du Maine-et-Loire, à la demande du ministre de l’Intérieur.
Je ne me fais aucune illusion sur le sort judiciaire du député-maire et d’ailleurs je conçois qu’il ne mérite aucune indulgence. Je voudrais seulement introduire, dans ce débat dont l’importance me paraît tout de même surestimée au regard de l’état de la France et du monde, quelques éléments.
D’abord, notre démocratie a-t-elle le droit de dénoncer le comportement transgressif de certains Roms et gens du voyage ? Est-il même interdit, face à des infractions qui, à force d’être réitérées, énervent l’atmosphère et la font tomber parfois dans un racisme qui en temps normal lui est totalement étranger, d’appeler leurs auteurs des délinquants et de les critiquer comme on le ferait à l’égard de toute autre catégorie ? Faut-il considérer que les Roms et les gens du voyage, quoi qu’ils accomplissent, sont appelés à bénéficier d’une immunité les constituant comme des icônes avant leur éventuelle comparution en justice ?
Formuler ces interrogations, c’est y répondre. Cette chape de plomb et de silence absurdement imposée à beaucoup de maires est l’une des causes principales des débordements vraiment choquants. Explosant, elle libère même le pire.
Ensuite, avant que Gilles Bourdouleix s’égare, faut-il tenir pour rien les saluts nazis et le fait d’être surnommé Hitler ? Ceux qui s’en prenaient à lui, en s’autorisant de telles outrances, n’encourraient pas le moindre grief mais lui, en ayant continué ce registre indécent en l’amplifiant, devrait être exclusivement honni sans avoir l’excuse d’une quelconque provocation banalement entendue ?
Enfin, et surtout, sans doute inspiré ou gangrené par ma passion de la liberté d’expression, je suis frappé par le hiatus énorme entre la qualification juridique appliquée à l’invective du député-maire impliquant sérieux, lucidité, pleine conscience historique de sa part et sa réalité dans le mouvement de l’échange démontrant plutôt plaisanterie saumâtre, bêtise exaspérée et saillie lâchée trop vite.
Certes, émanant d’un responsable politique qui devrait demeurer maître de son langage et de ses nerfs quel que soit le contexte, cette formule, dans tous les cas, n’est pas anodine et, si on y tient, est susceptible de justifier des poursuites. Mais qu’on cesse de prendre sans cesse au propre et au tragique des exclamations qui dans l’esprit du locuteur représentent le débordement au figuré d’un caractère dépassé.
J’en ai plus qu’assez aujourd’hui de cette éthique des mots qui se substitue trop souvent, par commodité, à la morale des comportements. Notre société est beaucoup plus à l’aise pour réprimer les dérives du langage qui ne font pas réellement mal plutôt que de sanctionner, comme il convient, les errements factuels des responsables publics et les faillites singulières des élites.
Hitler connais. C’est tellement plus facile.

Travailler plus pour vivre plus longtemps

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« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » : l’avertissement paulinien a toujours servi de chantage à la société bourgeoise pour plier le prolo aux lois du tripalium et conjurer l’apparition de chômeurs heureux, de paresseux parasites et autres « mendiants ingrats »[1. C’est ainsi que se définissait Léon Bloy]. Gagner sa vie à la sueur de son front et son pain à la force du poignet, siffler en travaillant, on connait la chanson. Dans le même bon esprit, le Figaro nous a dévoilé la semaine dernière une information exclusive : « La retraite tardive protégerait contre la maladie d’Alzheimer ». La santé mentale, nouvelle carotte de la performance !
Vous ne rêvez pas : une enquête de l’Inserm, à l’initiative du Centre international sur la longévité (sic), présentée lundi dernier lors de la Conférence internationale de l’Association Alzheimer à Boston révèle que « chaque année de travail en plus, après 60 ans, réduit de 3% le risque de souffrir un jour de la maladie d’Alzheimer ».
En voilà une étude qui tombe à pic ! Au moment où le vieil Etat-providence doit faire une cure d’austérité, on nous prouve scientifiquement  qu’en «  repoussant l’âge de la retraite de 60 à 65 ans, le risque de maladie d’Alzheimer diminue de 15%. »Puisqu’on vous dit que c’est pour votre bien ! Caroline Dufouil, l’auteur de l’étude, insiste : « nos données montrent avec de fortes preuves une baisse du risque de démence avec un âge tardif de retraite ». Mais attention, il faut lire entre les lignes, et, si le travail, c’est la santé (mentale), on aboutit à la conclusion logique que les chômeurs sont des déments potentiels qu’il faut donc s’empresser de soigner ou d’enfermer.
Là où la défaite de l’idéologie est la plus éclatante, il ne reste plus qu’à justifier les décisions politiques par la science, dernier mythe qui met tout le monde d’accord.
Paul Lafargue, gendre de Marx et pionnier du socialisme français, dans Le Droit à la paresse, proposait une interprétation contraire (et à mon sens plus pertinente ou du moins empiriquement vérifiable dans le métro aux heures de pointe) du travail, dans lequel il voyait « la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique ».
Contre l’impératif travailler plus pour gagner plus, il écrivait, avec une grande sagesse : « Pour qu’il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat[…]retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les Droits de la Paresse, mille et mille fois plus sacrés que les phtisiques Droits de l’Homme concoctés par les avocats métaphysiques de la révolution bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour [2. N’en déplaise à Maurice Taylor, PDG de Titan]à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit. »
Traînards, oisifs, glandeurs et autres improductifs, n’ayez pas peur, faute de rendre sain la paresse rend libre. 

L’Angleterre, le Royal baby et nous

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rayal baby windsor angleterre

rayal baby windsor angleterre

L’engouement autour de la naissance du nouveau prince britannique me semble assez symptomatique, ne serait-ce qu’à revers, de ce dont nous souffrons nous, Français, en ce début de  IIIème millénaire. L’Angleterre dispose de trois princes légitimes prêts à assumer la succession de la reine Elisabeth, tous incarnant l’union nationale au-delà des divergences idéologiques et en dépit des crises économiques, tous assumant la perpétuité, avec la couronne, de la singularité britannique. Dans une période de fragilisation identitaire des nations européennes, le roi est un joker pour le moins utile. Nul besoin d’absurdes débats sur l’identité nationale, réalité à la fois prégnante et irréductible à quelque concept que ce soit, l’identité, elle est là, concrète, incarnée, visible : c’est une famille représentant cette famille des familles que se trouve être chaque nation. La monarchie est allégorique, métaphorique, analogique, ce en quoi elle dispose d’une efficience poétique supérieure aux républiques qui fonctionnent sur la dialectique, le concept et la mathématique des suffrages. Pendant que le monde entier se réjouit devant un jeune couple présentant son nouveau né, nous ne disposons, en France que d’un président « normal » à la légitimité la plus faible depuis le début de la Cinquième République et à la tête d’un pays qui, pour le meilleur et pour le pire, s’est au contraire toujours voulu exceptionnel (« À nul autre pareil » fut tout de même la devise des derniers Bourbon sur le trône de France). L’union nationale est tellement délitée qu’on nous bassine à longueur de journée avec le « vivre-ensemble », cette grotesque périphrase qui indique bien comment nos compatriotes n’y parviennent plus, puisque l’on sait au moins depuis Montherlant que c’est quand la chose manque qu’il faut en mettre le mot. Comme allégorie, il nous reste une Marianne dessinée comme dans une mauvaise bédé des années 50 et inspirée d’une pétasse ukrainienne qui vomit le peu qu’elle a capté de Marx et de Beauvoir à la façon de Britney Spears – si celle-ci avait pleinement réussi sa déchéance. Bref, nos voisins d’outre-Manche, parce qu’ils nous démontrent qu’ils sont toujours structurés et forts d’un point de vue symbolique, point qui pourrait paraître anodin ou superficiel s’il ne conditionnait tous les autres, nous renvoient également de nous-mêmes une image pathétique, burlesque, en miettes. Mais il ne sert à rien de pleurer sur son sort et il y a quelque chose de vulgaire à se complaire dans son malheur. Aussi, je voudrais m’appuyer sur les éléments positifs dont nous disposons malgré tout. Enfin sur l’élément positif, puisque je crains que nous n’en ayons qu’un seul de véritablement crédible. Cet élément est le suivant : sur le plan de notre destinée commune, de notre existence symbolique, de notre foi en nous-mêmes, l’échec est total. Eh bien voilà du moins ce dont nous pouvons nous réjouir. Parce que comme l’énonce très justement le Hagakuré (ce code de l’honneur samouraï), il n’y a rien de plus néfaste qu’un demi-échec qui en général ne nous enseigne rien, nous autorise la diversion, la mauvaise foi, l’aveuglement poursuivi, et il faut donc souhaiter qu’en cas d’échec celui-ci soit bien cuisant, bien humiliant, afin qu’il nous accule à la remise en cause et à la reprise en main la plus énergique. La perpétuité symbolique de l’Angleterre, rendue manifeste par le miracle commun d’une naissance, accuse, par contraste, la déliquescence symbolique de la France. Quand nous aurons bien réalisé à quel point nous sommes morts, quand nous aurons enfin les narines infestées par la pestilence du cadavre, alors peut-être nous donnerons-nous enfin les moyens d’une résurrection. Or, quelle que soit l’amplitude de l’électrochoc, il faudra qu’il soit de nature poétique, parce qu’un pays peut être irrigué de richesses, vertébré d’institutions, son cœur ne se remet jamais à battre qu’en écho d’un symbole.

*Photo: Capture d’écran abc news