Accueil Site Page 2489

À l’amour comme à la guerre !

9

paulina dalmayer aime la guerre

« On écrit son premier livre comme un testament, pour dire que quelque chose n’allait pas et que cependant on n’était pas coupable. » La phrase de Bernard Frank aurait pu servir d’exergue au premier roman de Paulina Dalmayer, Aime la guerre ! En racontant l’histoire d’Hanna, une jeune journaliste free-lance en Afghanistan au cours de l’année 2011 − et double à peine démarqué de l’auteur − Paulina Dalmayer a le désir de tout nous dire sur elle et de tout nous dire, surtout, sur elle dans un pays en guerre. Un pays en guerre, c’est effectivement le lieu idéal pour faire son testament. Il y a toujours quelque chose d’un peu ridicule et d’attendrissant, dans les premiers romans, à prétendre que sa vie est terminée ou ne sera plus jamais la même alors que l’histoire se passe dans une maison de famille sur la côte normande en fin de saison. Paulina Dalmayer échappe à ce ridicule par une ambition certaine, une ambition géopolitique, serait-on tenté de dire.  Et elle ne cherche pas non plus à nous attendrir. L’Afghanistan de 2011 est restitué en 600 pages serrées dans sa violence, ses couleurs, son horreur et, évidemment, sa beauté car, sinon, les choses seraient trop faciles.

C’est là que le roman de Paulina Dalmayer pourrait avoir quelque chose d’heureusement scandaleux : il y a, pour son héroïne, une beauté atroce de la guerre, une beauté paradoxale mais une beauté tout de même. Hanna ne fait pas que fumer de l’herbe en lisant Chatwin et en méditant dans des refuges en altitude, en plein hiver : elle se shoote également à la peur, aux camions-citernes calcinés, aux bombes qui explosent sur le passage des convois humanitaires, à la sensation de se noyer quand un des véhicules de ce convoi tombe dans l’eau. Et court en filigrane l’idée qu’il vaut mieux le malheur plutôt que rien, selon la formule de Faulkner, et que l’Afghanistan est un moyen d’échapper à la vacuité historique des sociétés occidentales.[access capability= »lire_inedits »]

On pourra bien sûr reprocher à Aime la guerre ! quelques longueurs et, peut-être, une manière un peu attendue de rejouer à Jules et Jim dans la vallée de la Kapisa avec deux de « ces hommes  qui aiment les femmes qui aiment les hommes », comme le disait jadis le slogan d’une célèbre eau de toilette masculine. Ces deux personnages, Robert et Bastien, sont d’ex-baroudeurs qui ont beaucoup œuvré dans les périphéries des guerres officielles, mercenaire pour l’un, espion pour l’autre. Eux aussi font partie de cette cohorte disparate d’hommes du monde d’avant qui veulent encore, à l’époque des drones et de la guerre qui ressemble à un jeu vidéo, vivre dans un roman de Kessel, une autre des lectures d’Hanna.

Il n’empêche, Aime la guerre ! est un roman ambigu, c’est-à-dire un bon roman : la pulsion de mort n’a pas de sexe, nous dit Paulina Dalmayer. Une première lecture pourrait nous faire croire que son héroïne retrouve dans la guerre de vieilles valeurs féodales oubliées alors que ce qu’elle aime,  sans même vraiment s’en apercevoir, c’est le chaos, la violence, le sang, la merde.

Et ce n’est pas un hasard si l’un de ses plus gros chagrins est, au cœur de l’été 2011, la mort, à 27 ans, de la chanteuse Amy Winehouse, qu’elle apprend dans le QG des forces occidentales à Kaboul. Comme si la diva anglaise, princesse du négatif, était sa sœur jumelle : « Dans chacune de ses chansons, je retrouvais un mélange d’anxiété, d’outrance, de perdition, de lascivité, de sarcasme voilant à peine une blessure incurable. »[/access]

Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer (Fayard).

Les étranges manières de notre consulat général à Jérusalem

74

Discrètes et filles de l’ombre, il est rare que des missions diplomatiques fassent la une des journaux. Pourtant, comme on vient de le voir à deux reprises avec des membres de son personnel hauts en couleur, le consulat général de France à Jérusalem est l’exception à la règle. À deux mois de la visite de François Hollande en Israël et en Palestine, deux affaires embarrassantes éclatent au moment où le nouveau consul général, Hervé Magro, prend ses fonctions, succédant à Frédéric Desagneaux, dont le départ laisse indifférents les Israéliens.

Après l’expulsion d’André Masson, arrêté au pont Allenby avec passeport de service et plaques consulaires, alors qu’il transportait une cargaison inhabituelle (152 kilos d’or en lingots, 500 kilos de tabac, des chèques pour plus de 2 millions de dollars et des centaines de téléphones portables neufs), la France aura l’élégance de rappeler le plus vite possible Marion Fesneau-Castaing, attachée de coopération humanitaire qui s’était rendue à Khirbet Makhoul avec un convoi humanitaire et a également fait preuve d’un comportement peu adéquat. Ces deux agents peu conformes ont attiré l’attention sur le mode de recrutement du personnel diplomatique, ainsi que sur la façon dont le consulat général conçoit sa mission.

Lille, Dunkerque, Calais, Boulogne, Cherbourg et Naplouse, Bethléem, Qusra, Awarta… combien de villes françaises sont jumelées avec des villes palestiniennes, voire des villages ? Le consulat général de Jérusalem compte aujourd’hui plus de 100 agents inscrits avec une trentaine de véhicules pour le corps diplomatique.  Ces agents sont des militants salariés ou en CDD, proposés par des municipalités dans le cadre de ces jumelages, ou des ONG, et le Quai d’Orsay se contente d’entériner. Ils reçoivent un passeport de service qui les identifie comme coopérants auprès de l’Autorité palestinienne ou agents consulaires auprès du consulat général. Ils n’ont pas de bureau au consulat, où ils n’ont rien à faire. Ce sont donc des militants qui résident souvent à Ramallah et dont les provocations extrémistes font les délices de la presse. Pourquoi Israël accepte-t-il leur présence ? « Depuis les accords de Washington (dits accords d’Oslo), précise un haut fonctionnaire des Affaires étrangères d’Israël, nous nous sommes astreints à ne pas entraver l’activité des experts dans les territoires. »

Si l’ambassade de France à Tel Aviv est chargée des relations avec Israël, le consulat général de Jérusalem, qui est responsable des relations avec l’Autorité palestinienne, donne volontiers l’impression d’une certaine désinvolture à l’égard du pays d’accueil — Israël. Le consul jouit d’une grande autonomie ; il ne répond qu’au Quai d’Orsay. L’ambassade de France à Tel Aviv, qui gère les relations entre la France et Israël, n’a aucune autorité cette représentation. Ce qui n’a pas manqué de créer quelques conflits…

 

 

Séria, le parfum des années 70

5

galettes de pont aven joel seria

Nous vivons une époque kärchérisée. Tout a été nettoyé à la javel, faut que ça brille, que ça reluise, que ça fasse propre ! Place nette ! Les multinationales n’aiment pas le gras, le lourd, le laid, le sale, le vrai. Elles ont des produits par milliers à écouler. Pas question que la moindre petite souillure vienne enrayer le cours de leurs actions. À partir des années 90, on a donc passé la France au désinfectant et c’est à grande eau qu’on a lavé, récuré notre beau pays pour lui donner ce goût aseptisé qu’on appelle parfois homogénéisation et que certains qualifient de « moderne ».

L’Europe nous surveille. Les légumes ont été calibrés, les mannequins ont vu leur poids et leur âge diviser par deux, les livres ont été allégés de leur contenu et amputés de leur style, quant aux hommes politiques, ils ont désormais des têtes de représentants de commerce ou de chefs produit. À leur décharge, tout le monde n’a pas eu « la chance » de se forger une culture politique dans le Maquis, les guerres de décolonisation ou l’affrontement des deux blocs. Quand on a juste bataillé pour sortir dans la botte de l’ENA ou d’HEC, on peut difficilement savoir comment les vrais gens vivent. Les beaux diplômes ne font jamais de grands hommes d’Etat, tout au plus d’habiles technocrates. Ils sont nécessaires pour faire tourner la machine administrative, pas pour guider notre Nation. Dans cette grande lessive, le cinéma a, lui aussi, perdu son fumet nauséabond. Nous avions pourtant dans les années 70, un maître du genre, un prince du salace à la drôlerie désopilante.

Le réalisateur Joël Séria, avec Jean-Pierre Marielle en tête de gondole, a commis de beaux produits estampillés « France 70’s ». De la gloriole, de la farce, de la fesse, des outrages et beaucoup de second degré. Séria, merveilleux sociologue de la province, touchait là où ça faisait mal, sans nous assommer de théories fumeuses post-soixante-huitardes très en vogue. Et ça grinçait aux entournures lorsque sa caméra nous montrait cette France moyenne qui nous paraît aujourd’hui si éloignée. A-t-elle-même vraiment existé ? À cette époque-là, on se cherchait, nous étions en transit dans cet inconfortable couloir censé nous amener vers le progrès et la prospérité. Joli résultat. La guerre n’était pas si loin. Les provinciaux vivaient encore sous le regard croisé de l’église et de la Libération des mœurs. Délicieux entre-deux où tradition et sex-shop jouaient une partie très serrée que ni l’un, ni l’autre n’ont finalement gagné. Les marchés ont été les plus forts. Pourtant ces hommes, un peu dégueulasses, un peu lâches, nous ressemblaient assez.

Aussi exubérant soit-il dans Les Galettes de Pont-Aven (film de l’été 1975), Henri Serin, VRP de métier, le coffre de sa R16 chargé de pébroques, honorant sa robuste commerçante au cours de sa tournée bretonne, avait plus de matière, de chair que les personnages abstraits du cinéma actuel. Cet automne 2013, relisez ce livre à l’origine du film qui vient de paraître en version poche aux Editions De Borée. On ne s’étonne pas que, dans notre monde qui lave plus blanc que blanc, Joël Séria ait presque disparu des écrans. Même s’il a tourné « Mumu » en 2010, portrait sensible d’un gamin sauvé in-extrémis par une instit (Sylvie Testud) aussi revêche qu’aimante, la folie Séria manque cruellement au cinéma français. Comment se fait-il que la suite des Galettes, intitulée « Pleine lune à Pont-Aven » ou son roman « Que viva cinéma ! » dont Marcel Aymé n’aurait pas renié le ton et la fantaisie, n’aient jamais vu le jour ?

Au lieu de nous inonder d’ineptes comédies romantiques, on rêverait que des producteurs courageux s’emparent, par exemple, de son dernier roman « Venice Beach California » paru en 2011, on aurait là, une œuvre originale, profonde et terriblement libre.

Les Galettes de Pont-Aven de Joël Séria – Collection Terre de Poche – Editions De Borée

Venice Beach California de Jöel Séria – Editions Léo Scheer

 

Causeur : comme un sentiment de capitulation

42

À Causeur, l’« ennemi » a un nom, et ce n’est pas celui que l’on croit. Ni le marché, ni l’État ; pas davantage la haine que la maladie. Non, l’ennemi c’est… le « Grand Journal de Canal+ »! C’est écrit noir sur blanc à la page 10 du Causeur n°4. Et s’il arrive à l’être malfaisant de prendre forme humaine, Causeur ne s’y trompe pas et sait le reconnaître entre mille :  « CSP+ mal rasé », « quarantenaire à la pointe de la modernité qui occupe un poste à responsabilité dans l’intelligentsia télévisuelle » (chronique de Louis Lanher). Pour plus de sécurité, il est même indiqué comment et où le débusquer : « C’est un salaud à grande conscience qui mène la résistance depuis sa terrasse dominant Paris » (éditorial d’Élisabeth Lévy).

Mais l’ennemi a aussi des droits, et notamment celui d’être invité à se plaindre du mauvais traitement dont il fait l’objet dans une rubrique qui lui est spécialement réservée. Confondu par le portrait-robot du parfait petit salaud dans lequel Causeur a cru m’identifier, j’ai été convié par la rédaction à venir tenir tribune. Il eut été malvenu de refuser une position qui m’autorise sans déplaisir à faire part des haut-le-cœur sincèrement ressentis à la lecture du dernier numéro.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut en effet pouvoir découvrir, sans pleurer, une ode au « catholicisme politique » écrite par les ex-chantres de l’anticléricalisme et lire, sans rire, la revue la plus éditorialisée de France vilipender l’ « éditocratie  ambiante ». Que dire encore lorsque l’entre-soi foutraque où Élisabeth Lévy cite Basile de Koch révérant Marc Cohen qui cite Élisabeth Lévy, tance le parisianisme médiatique ?

Causeur est le miroir réfléchissant de ce qu’il abhorre. Au prix d’accommodements qu’il est difficile de taire (adieu, laïcité chérie…), Causeur participe de ce qu’il dénonce. Ainsi, pour tordre le cou à une vision dogmatique de la société dont le « mariage pour tous » serait le point de non-retour, la revue s’est attelée à une réponse qui n’est pas moins idéologique. Si l’on ne peut réduire l’opposition à la loi Taubira à ses excès, on ne peut pas non plus les passer sous silence. Causeur, qui a décidé de se coltiner le « réel » et de consacrer un dossier entier au « mariage pour tous », n’a pas réussi à faire entrer dans une catégorie du réel la manière dont la sympathique Manif pour tous a fini par éjecter de ses rangs la non moins sympathique Frigide Barjot pour cause de déviance « pro-gay ».

Il y a mieux : Causeur a vraisemblablement jugé que le FN ne devrait pas être tabou. La solution à l’épineux problème du traitement du parti d’extrême droite serait donc de ne surtout pas le considérer comme un problème. Il est vrai que ce parti, mis à part son histoire, ses buts et ses méthodes, est tout à fait banal !

En définitive, Causeur a des avis sur tout, c’est sa vocation. Ils sont aiguisés, tranchants, et parfois contradictoires. Il émerge de ce brouhaha qui n’est pas antipathique, une tentative de réhabilitation intellectuelle des forces réactionnaires qui l’est moins et symétriquement, la dénonciation aveugle de la gauche politique et culturelle sous toutes ses formes. Mais à ne pas vouloir choisir, ni parmi ses adversaires, ni parmi ses alliés, Causeur risque, à l’instar de la Manif pour tous, de capituler sur l’essentiel : le sentiment républicain. [/access]

*Photo: abode of chaos.

La France en Centrafrique : une politique de distance arrogante ?

5

centrafrique francois hollande

À défaut d’agir, donner le change, tirer la sonnette d’alarme, se répandre en vœux pieux de Paris à New York pour tenter d’expliquer qu’on ne laissera jamais, au grand jamais, la guerre civile s’embraser à Bangui. Mercredi 25 septembre, en marge de la 68e assemblée générale des Nations Unies, les services de Laurent Fabius ont pris l’initiative d’une réunion de crise sur la situation centrafricaine. La diplomatie française, avec ses considérations distinguées, le verbe haut dont elle s’est fait une spécialité en ce genre de circonstances et, il faut bien l’avouer, un début d’inquiétude, se réveille face à l’ampleur du drame centrafricain.

Le pays s’effondre sur lui-même. On déplore 400 000 déplacés depuis le début du coup d’Etat, 63 000 réfugiés. Un bon tiers de la population centrafricaine, 1,5 million de personnes, survit dans des conditions humanitaires dramatiques. Les caisses de l’Etat sont vides. Les fonctionnaires ne perçoivent plus leurs salaires. Le marché du diamant échappe à tout contrôle. Les routes vers le Cameroun, par Bouar, et vers le Tchad, par Bossangoa, sont coupées par les rebelles. Comme si le pays se condamnait à être à la fois acteur et spectateur de sa propre tragédie, à huis clos.

La violence règle désormais les rapports sociaux. On ne compte plus les meurtres et les viols. Fin août, deux opérations de « désarmement », confiées à la Séléka, ont tourné au pillage et aux exécutions sommaires : à Boy Rabe d’abord, puis à Boeing. Victime de cet arbitraire, la population, majoritairement chrétienne, s’est trouvé un bouc émissaire : l’Islam. À Bangui, la rumeur tient la rébellion pour un djihad déguisé, qui bénéficierait de la complicité des minorités musulmanes autochtones. On prétend, dans les quartiers, que le bac n’est délivré qu’aux lycéens de confession musulmane, que des armes sont distribuées aux musulmans…Faut-il attendre que le pays vive sa Saint Barthélémy avant d’agir ?

L’inventaire du chaos centrafricain n’aura pas suffi. Ce qui fait trembler la cellule africaine du Quai d’Orsay, au fond, c’est le spectre d’un trou noir en Afrique centrale. Un Etat failli au cœur d’Etats fragiles comme le Tchad, la République démocratique du Congo ou le Sud-Soudan, à peine sorti des fonds baptismaux. Qu’un Etat fantôme comme la Centrafrique se décompose, soit, mais qu’il déstabilise, dans sa chute, l’équilibre précaire d’une région en crise, voilà qui, au regard de la géopolitique, n’est plus concevable.

Entre deux feux, ceux d’une opération malienne plutôt réussie, et d’une éventuelle intervention syrienne à hauts risques, la France a donc pris le temps de considérer le cas centrafricain. Pourtant l’option retenue à New York laisse songeur. On ne sort pas du prisme onusien. Laurent Fabius a ainsi appelé l’ONU à « renforcer la mission internationale de soutien à la Centrafrique » déjà en place, la MISCA, ex-MICOPAX dans le jargon d’usage. Autrement dit, porter plus rapidement que prévu à 3600, les forces armées issues des pays frontaliers de la Centrafrique et qui forment à l’heure actuelle une troupe de 1300 hommes, censés assurer la sécurité du pays. Pas d’opération de maintien de la paix, les partenaires du Conseil de sécurité n’étant pas suffisamment chauds pour la manœuvre, mais le renforcement d’une force déjà présente à Bangui et dont l’expérience a déjà largement montré les limites. Au besoin, on se laisse la latitude d’élargir le contingent français de 400 hommes installé à Bangui, l’opération Boali, mais dont les mains restent liées par l’absence de mandat. Pour le dire plus clairement, on gueule, on s’apitoie, puis on se cache derrière son petit doigt, en priant pour que le pire n’advienne pas.

Pourquoi la France n’est-elle pas intervenue plus tôt en Centrafrique? 400 hommes auraient suffi à stopper la lente progression d’une rébellion artisanale. 400 hommes, peut-être plus, si l’on s’en était donné les moyens, auraient suffi à éviter le drame auquel nous assistons. La priorité de l’intervention malienne a étouffé l’urgence de la crise centrafricaine. Le calcul des intérêts en jeu, sur lequel se fonde toute diplomatie, s’est révélé défavorable à l’angle mort centrafricain, dont les ressources se réduisent somme toute à une peau de chagrin. Une rébellion de plus a-t-on pensé, voilà bien un juste salaire pour un régime qui n’a pas tenu les objectifs de bonne gouvernance qu’on lui avait fixés. Et puis il y eut cet ultime alibi qui devait satisfaire tout le monde, « la fin de la Françafrique », scellée dès Sarkozy, par les nouveaux accords de coopération signés en 2010 et par lesquels on se libérait, en tout bien tout honneur, des servitudes d’un pacte militaire. Ou comment un slogan produit la politique du pire. Sûr de la jouer plus finaude que son prédécesseur, et d’éviter ainsi les braises, François Hollande a donc joué la partition de l’indifférence vertueuse.

N’y avait-il pas une troisième voie, juste et responsable, entre l’impérialisme fanfaron des années Foccart, et, pour le dire à l’anglaise, le « benign neglect »[1. Terme utilisé par les anglais qu’on pourrait traduire par «distance arrogante ». L’expression a été utilisée récemment par François Bayrou pour qualifier le mode de gouvernance de François Hollande.] qui a dicté notre gestion de la crise centrafricaine?

Antifasciste, tu perds ton sang-froid!

469

antifa besancenot fn

On avait vu les antifas se mobiliser après la mort de Clément Méric en hurlant à l’assassinat politique. Depuis, ils s’attachent à instrumentaliser ce drame pour désigner un coupable, le FN. Récemment, on a pu encore s’apercevoir que le seul argument d’Olivier Besancenot contre les idées de Marion Maréchal-Le Pen dans l’émission Mots Croisés était de lui rappeler la mort du militant redskin, sous-entendant par là que le Front National devait s’en sentir responsable. Comme l’extrême gauche ne peut combattre leurs idées politiques, elle fait dans l’invective pour discréditer le parti qui monte de plus en plus. Par conséquent, lors de l’université d’été du FN, un millier de personnes sont descendues dans la rue sous les bannières à l’effigie de leur martyr. Aux cris de « Pas de facho dans nos quartiers, pas de quartier pour les fachos », ils ont voulu proclamer encore une fois leur vérité. Selon eux, le Front National est un fascisme masqué qui se dévoilera s’il arrive au pouvoir. En toute occasion, ils agitent ce drapeau noir sous les yeux des Français en invoquant les heures les plus sombres de leur Histoire. Comme ils ne sont pas à une contradiction près, ces redresseurs de tort autoproclamés cultivent une nostalgie du combat contre des hordes imaginaires de néo-nazis. Ils sont à l’affût du moindre prétexte pour en découdre et ainsi démontrer leur valeur. C’est qu’il s’agit de défendre la cause de leur idéologie.

Pour ne pas voir la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’on leur a dit qu’elle devait être, ces champions de l’esprit critique et de la liberté sont paradoxalement incapables de se remettre en cause. En fait, ils préfèrent à tort se focaliser seulement sur les malfaisants qui arborent un look néo-nazi. Aussi, rares soient-ils, ceux-ci ont une importance essentielle, ils prouvent aux antifas leur raison d’être. Alors qu’ils reprochent aux électeurs du FN d’être des passéistes retranchés derrière leur idée de la « France éternelle », ce sont eux qui posent sur la réalité des grilles de lecture caricaturales issues d’un passé qui n’est plus. Derrière leur aveuglement, ils protègent malgré eux un fascisme plus insidieux et plus virulent qui ne dit pas son nom et qui se joue des divisions françaises.

Paradoxalement, alors qu’ils voient du fascisme partout, ils ne s’alarment pas de ce nouveau fascisme. Celui-là est religieux et politique. C’est celui qui est prêché par certains imams que l’État trop faible n’ose interdire de territoire. Sans vergogne, ces valeureux citoyens distillent un esprit de revanche contre le mode de vie occidental et plus particulièrement contre la France, l’ancienne puissance coloniale. Ils seraient entre 10 000 et 15 000, selon Samir Amghar, répartis dans une trentaine de mosquées. Cette minorité au sein des musulmans se rend particulièrement visible et attire de plus en plus de jeunes, notamment des convertis. Paru en 2011, son ouvrage Le Salafisme aujourd’hui dresse un état des lieux sur ce mouvement sectaire qui s’épanouit grâce au silence des autres musulmans dits plus modérés. Ceux-ci font preuve d’une étonnante complaisance à leur endroit et ne réagissent pas à leurs propos sur la place de l’islam en France et sur le statut de la femme. Dans ces conditions, comment s’étonner que les recrutements pour mener le djihad en Syrie contre « les infidèles » augmentent ? La terminologie médiévale que l’on entend désormais en France devrait scandaliser les antifas. Au contraire, ils octroient à ces extrémistes un statut d’intouchable victime. Sereinement,  le salafisme prospère et fait de nouveaux prosélytes. Pourquoi ces sentinelles, promptes aux condamnations, restent-elles silencieuses sur l’expansion de l’intolérance et sur sa rigoureuse pratique dans les « quartiers difficiles » de France ?

Il n’est pas anodin que l’extrémisme religieux de certains musulmans soit la préoccupation première d’une majorité de Français. Ils contemplent et frémissent. Les mêmes qui se réclament du camp du Bien ont galvaudé  le terme de « fascisme ». À force de désigner exclusivement ceux qui veulent défendre le mode de vie à la française des agressions croissantes de certains immigrés, il a fini par perdre son sens. Si l’on revient aux définitions traditionnelles, on lit dans le Trésor de la langue française qu’il désigne les régimes totalitaires et policiers instaurés par Hitler et Mussolini. Les antifas en sont restés là. En réalité, la dernière entrée relèverait d’un emploi plus juste aujourd’hui : « Toute attitude totalitaire ». Cette définition intéressante est à comprendre en corrélation avec celle du totalitarisme : « Système politico-économique cherchant à imposer son mode de pensée considéré comme le seul possible ». Or, les antifas, s’ils étaient sérieux, pourraient s’apercevoir que l’Islam politique se double d’une revendication de principes archaïques et ancestraux qui régissent tous les aspects de la vie quotidienne, et plus particulièrement de celle des femmes. Face à cette Réaction inédite de nouvelles populations qui s’arqueboutent sur l’islam comme un principe unitaire, dans une France qu’elles ont l’ambition de modifier pour la remodeler à leur image, comment les antifas peuvent-ils garder le silence et ne s’attaquer qu’aux cibles conventionnelles ?

Au-delà des faits divers marseillais retentissants, les familles des classes moyennes des petites villes de province constatent toutes par quels individus est perpétrée l’intolérance ordinaire. Le nez dans leur assiette, les citoyens lambda écoutent, muets, les récits de leurs proches. Ceux-ci vont de la vieille dame qui a subi gratuitement insultes et crachats au seul motif qu’elle est française, aux jeunes femmes confrontées aux remarques acerbes sur la longueur de leur jupe. Agissant comme des prédateurs qui se déplacent en groupe, ces « jeunes » attaquent les composantes les plus vulnérables de la société ou celles qui font l’objet de leur haine viscérale : les femmes, les juifs, les homosexuels et le traître musulman qui s’est intégré. Cette oppression de plus en plus palpable n’est-elle pas déjà une victoire de cette forme de totalitarisme sauvage qui se mêle d’influer sur la manière selon laquelle les gens doivent vivre ?

C’est que pour les antifas, traquer chez le « beauf français » l’extrémisme est très confortable. Mais qu’ils ne s’y trompent pas, le « beauf » sait depuis longtemps qu’il n’est plus écouté par les élites bien-pensantes. Toutes les « mésaventures » qu’il entend ou qu’il vit, il sait qu’elles ne sont pas de l’ordre du fantasme ou du mythe, même si les charlatans qui se mêlent de le soulager veulent l’en convaincre à tout prix. Alors, le nez dans son assiette, il n’ose plus s’indigner. Gare à l’amalgame, ne cesse-t-on de lui répéter ! Alors, tous fuient et se protègent du mieux qu’ils le peuvent. En effet, ils s’aperçoivent que les partis traditionnels laissent le Front National prospérer grâce à sa défense  vigoureuse de la République Française et de ses valeurs laïques.

Les antifas, par ailleurs chantres du changement, font ainsi preuve d’une étrange sclérose intellectuelle quand il s’agit d’analyser clairement la situation. Qu’ils s’adaptent donc à la nouvelle donne ! Eux qui se revendiquent comme le bras armé du Bien, qu’ils combattent la misogynie, l’antisémitisme, l’homophobie, le racisme et l’intolérance là où ces fléaux se trouvent réellement ! Pour certains citoyens, le vote FN est à présent une réaction de défense contre la Réaction islamiste. Cette dernière se compose de rétrogrades fascistes qui se gaussent d’être protégés par ceux-là mêmes qui sont censés les combattre. Paradoxalement, le FN semble devenir un ultime recours au repli communautaire, à la haine du non-musulman, à l’application de codes archaïques qui ne sont pas ceux de la France. Dès lors, certains se surprennent à penser : « Et si le Front National était le véritable antifascisme ? »

*Photo : Mots Croisés.

L’Eugénie du christianisme

15

Superbe article que voilà, et superbement catholique !  «Le dogme avant l’amour. La forme avant le fond. L’orthodoxie avant la foi. » Telles sont en effet les dérives, somme toute bien naturelles, de l’Eglise par rapport au message évangélique, surnaturel par nature.  Pour être le corps mystique du Christ, l’Eglise n’en est pas moins une institution gouvernée par des hommes. Chapeau donc au Saint Esprit qui a su sortir du sien le cocktail détonant capable aujourd’hui de redonner au christianisme tout son sel originel : un solide jésuite devenu pape franciscain !

«Démagogie médiaphile» ! «Altermondialisme écoeurant» !   «Culture Libé»!!! Ceux qui croient ainsi régler son compte à l’auteur s’en rendent-ils compte ? Ils font  ainsi au passage la leçon à ce pape qui devrait«s’extirper des favelas» (aregundis), «ferait mieux de prêcher la liberté du chrétien au lieu d’attaquer le capitalisme» (GHMD), et pour tout dire, «oublie ce que dit le Christ»(ô Marie !)

Henry Miller, mon grand frère

9

henry miller1. En fin de course.

Une erreur de manipulation sur mon iPhone  –  volontaire ou non- et je me suis trahi. Il ne me restait plus qu’à avouer à Miss V. la passion que j’éprouve pour Miss W. Je me sens bien avec Miss V., mais je me sens encore mieux avec Miss W., tout au moins sexuellement. Pendant ces trois dernières années, j’ai mené une double vie… et parfois plus quand l’occasion se présentait. Cela me convenait. Ce n’est plus possible. Ma vie est en danger. Ou, plus prosaïquement, mon mode de vie. Ce serait d’une banalité extrême si je n’étais en fin de course. Presque indifférent à tout. Mais toujours aussi con. Certains diraient : dégueulasse. Ils n’auraient pas tort. Je brise le cœur de Miss V. et je donne l’illusion à Miss W. qu’elle atteindra bientôt son but qui est, bien sûr, de prendre la place de Miss V. Cette dernière me dit qu’elle ne se laissera pas faire, qu’elle tuera Miss W. Sans doute serai-je mort avant. Miss V. trouvera à ma mort un goût de vengeance et Miss W. un goût d’éternité. J’ai la naïveté de le croire. Mais je ne serai plus là pour assister au spectacle. Pour l’avoir déjà vécu une douzaine de fois, je ne le regrette pas. Mais comment deux jeunes femmes peuvent-elles être assez dingues pour se disputer le cœur d’un vieillard ? Si encore, j’étais riche, je comprendrais. Je leur conseillerais à l’une comme à l’autre de prendre la fuite. Sans le vouloir, je leur ai donné l’occasion de me donner tout leur être. Elles n’y renonceront pas si facilement.

2. Sans artifice ni faux-semblant.

S’il y a un but, un seul but que je me suis assigné en écrivant, c’est de retranscrire sans artifice ni faux-semblant ce que j’éprouvais. Un peu à la manière d’Henry Miller qui voyait là le but suprême auquel peut, auquel doit tendre tout écrivain. En évoluant au plus près de mes désirs sans aucune dissimulation. Je relis  Le Monde du sexe que Miller rédigea en 1940, un an avant ma naissance, comme si aujourd’hui il était devenu mon frère aîné. Charles Ficat, qui a eu l’heureuse idée de le rééditer aux Éditions Bartillat, note que l’œuvre entière de Miller se compose d’une longue réminiscence autobiographique. À vrai dire, il n’a jamais voulu écrire qu’un seul livre, comme Montaigne, comme Sade, comme Amiel, comme Proust… Chacun complètera la liste à son gré. [access capability= »lire_inedits »]Comment faire autrement, d’ailleurs, quand on est tenaillé par une double exigence : celle de parvenir à se créer soi-même à travers l’écriture et celle de ne rien dissimuler de la misère et du ridicule de nos existences ? En gardant par ailleurs toujours à l’esprit qu’il n’est de pire ennemi pour soi que soi-même. Blaise Cendrars, si proche d’Henry Miller, disait lui aussi que c’est une question de vie ou de mort que celle de construire sa vie, la plus importante après celle de l’inspiration : les deux sont d’ailleurs intimement liées.

3. Le sexe est dans l’air.

Son éducation sexuelle, Henry Miller la doit à Paris. « La première chose qu’on remarque à Paris, c’est que le sexe est dans l’air. Où qu’on aille, quoi qu’on fasse, on trouve d’ordinaire une femme à côté de soi », écrit-il. Une femme disponible, prête pour autant qu’on lui en donne une toute petite occasion, à se livrer à des jeux qui engagent tout son être. Ce qui est instinctif pour elle, note Miller, ne l’est pas pour l’homme, toujours plus embrouillé que la femme et tracassé par des choses insignifiantes comme le taux de mortalité sur les autoroutes ou le degré de pollution de la planète. Évidemment, le sexe mène parfois à l’amour qui nous entraîne, malgré nous, à nous mettre au service de l’espèce en procréant. Terrible déchéance qui fait de nous des épaves de l’amour. Il est toujours bon de se vacciner contre cette pente fatale en observant, le dimanche après-midi  sur les grands boulevards, ces épaves de l’amour traînant derrière elles leur progéniture, comme autant de boîtes de conserve. Henry Miller préférait jouer au tennis de table au soleil sous le regard attendri d’une jeune Asiatique. Comme je le comprends ! Et comme il aurait goûté le film de Hong Sangsoo, In Another Country, sur les surprises d’une jeune réalisatrice française, Anne, découvrant l’amour en Corée avec un maître-nageur. Quand elle demande à un moine bouddhiste ce qu’est le sexe, il répond : « Quelque chose avec quoi j’aurai des problèmes jusqu’à ma mort. » Il offrira néanmoins son stylo Montblanc, sans lequel il ne peut rien faire, à Anne. Une manière élégante de s’affranchir de l’attrait qu’elle exerce sur lui. Se délivrer du désir, c’est encore autre chose, car il faut en avoir le désir. Difficile de ne pas s’embourber sur ce sujet, dirait Henry Miller, tout en concédant qu’il n’en est pas d’autres qui méritent notre réflexion. Ce n’est pas moi qui le contredirai.

4. L’amour comme piment de la tragédie.

« Ce qui est intéressant dans l’amour, c’est l’impossibilité », disait Cioran. Il était attaché aux putains, à la civilisation du bordel. Le bordel était pour lui une sorte de temple. Il en parle dans l’entretien qu’il a accordé en 1978 à Ben-Ami Fihman et qui est reproduit dans Cioran avant Cioran, de Vincent Piednoir (éd. Gaussen). Il pensait, comme le poète vénézuélien Juan Sánchez Pelaéz, que, quand on est attaché aux putains, on l’est pour toujours. Le soir même de son mariage, à Paris, avec une jeune Américaine, Pelaéz est sorti dans la rue chercher une putain… Commentaire de Cioran : « J’aurais fait la même chose. Mais il n’y a que nous pour comprendre cela. Pour un Français, c’est incompréhensible… » Cioran parlait volontiers de cette prostituée qui lui avait dit que, chaque fois qu’elle faisait l’amour, elle voyait le cadavre de son mari à côté d’elle…  Elle avait ajouté : « Je vois bien qu’il en est de même pour vous ! »  Cioran s’extasiait sur son intuition psychologique et concluait en levant les bras : « Ayant connu ça, comment parler d’amour ?  Ça n’a plus de sens. » [/access]

François, pape popu ?

41

pape françois

« Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol et un taux de sucre trop haut! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons parler de tout le reste. Soigner les blessures, soigner les blessures…»Telle est la vision de l’Eglise que le pape François a livrée dans un long entretien accordé aux revues cultuelles jésuites.

Dans cette longue interview d’une trentaine de pages, inutile de chercher une critique des dogmes, un plaidoyer pour la capote, une défense du mariage des prêtres ou autres progressismes. Non, François ne remet en cause, ni la structure, ni les principes de l’Eglise. Il remet simplement les pendules à l’heure. La partition est la même mais le ton a changé. Alors que Benoit XVI, théologien émérite et intransigeant avait consolidé les bases d’une Eglise mise en minorité en Occident, plus petite mais plus « pure », son successeur propose une vision plus inclusive, plus « catholique » (au sens d’universel) de la maison de Dieu. « L’Eglise est la maison de tous, et pas une petite chapelle qui ne peut contenir qu’un petit groupe de gens sélectionnés. »

« Il faut commencer par le bas », insiste celui qui a débuté son pontificat en lavant les pieds de prisonniers.  François met ainsi le doigt sur le problème majeur du catholicisme en Europe devenu une religion puritaine et bourgeoise, réservée à une élite de « bonnes familles », hypocrite,  car elle prône une morale sexuelle inapplicable, et mandarinale, car elle ne s’appuie plus sur la ferveur populaire.

Or, selon le pontife, l’Eglise est devenu « obsédée » par l’avortement, le mariage gay et la contraception. Lui a préféré ne pas en parler (ce qui lui a été reproché par les gens bien intentionnés). Car selon lui l’urgence est ailleurs, et l’Eglise ne doit pas faire la morale mais « soigner les blessures ».

En effet, l’erreur de l’Eglise a été de mettre l’accent depuis le XIXème siècle, où le catholicisme est devenu en Europe une religion de classe, sur le scandale des mœurs, plutôt que sur celui de la pauvreté, sur la morale sexuelle plutôt que sur l’amour du prochain. Léon Bloy dénonçait déjà ce malentendu : « C’est une ressource vraiment admirable que la chasteté! L’éducation catholique moderne, demeurée fidèle à des traditions deux fois séculaires, enseigne imperturbablement que le plus énorme de tous les forfaits est l’impureté des sens….Sans doute les rigueurs du ciel doivent s’exercer sur les menteurs ou les paresseux, mais elles doivent triplement sévir contre les cœurs lascifs et les reins coupables[…]Enfin, il est tout à fait permis d’être sans amour quand on est sans libertinage[1. Léon Bloy, dans Un brelan d’excommuniés, faisait ce constat à propos du rejet par le milieu littéraire catholique de Barbey d’Aurevilly, jugé trop sulfureux.]»

Le dogme avant l’amour. La forme avant le fond. L’orthodoxie avant la foi. Tel est le problème fondamental de l’Eglise, que dénonçait déjà Saint François en son temps. Attention, ne me faites pas dire que le dogme n’est pas important, et qu’on peut se construire une religion à la carte, une sorte de déisme humanisto-bisounours sans contraintes.  Il faut simplement ne jamais perdre de vue cette révélation donnée par le Christ : « le sabbat a été fait pour l’homme, non pas l’homme pour le sabbat ».

Car comme l’a audacieusement twitté François : «  La vraie charité demande un peu de courage : dépassons la peur de nous salir les mains pour aider les plus nécessiteux », fustigeant ainsi, à l’instar de Péguy ceux qui « ont les mains pures mais qui n’ont pas de mains ». Il ne suffit pas de se conformer comme un vulgaire pharisien aux injonctions formelles du catéchisme pour être un vrai chrétien. Le vrai chrétien est celui qui, a l’instar du curé de Graham Greene dans La puissance et la Gloire, est prêt à se damner pour le salut de son prochain.

L’Eglise n’est pas là pour juger (« Qui suis-je pour juger ? » a humblement avoué Bergoglio quand on l’a interrogé sur l’homosexualité) mais pour soigner, pas là pour condamner, mais pour accompagner, pas là pour sanctionner, mais pour pardonner. Dans des sociétés libérales où les individus sont de plus en plus déracinés, son rôle est de promouvoir le lien entre les personnes et l’amour du prochain, soit un rôle éminemment social. C’est en ce sens que le pape, qui a choisit pour nom celui du petit frère des pauvres, a mis l’accent depuis le début de son pontificat sur les pauvres, les opprimés, les marginaux, les prisonniers, les réfugiés, et même, oh scandale, les immigrés.

Voilà le vrai programme de l’Eglise. Au XXI siècle, siècle religieux selon l’aphorisme (apocryphe) de Malraux, l’Eglise aura un rôle essentiel : celui de défendre le spirituel contre le paradigme de l’homo economicus, le lien social contre la folie de l’individualisme. Plutôt que de s’enfermer dans la seule défense d’une morale sexuelle surannée (ce qui ne l’empêche pas de rester un idéal honorable), elle devra élargir l’écologie humaine en une troisième voie qui fasse barrage au capitalisme mondialisé et à la société de consommation.

Le pape François pourrait être l’instrument de la révolution qu’appelait de ses vœux Pasolini : « ce que l’Eglise devrait faire pour éviter une fin sans gloire est donc bien clair : elle devrait passer à l’opposition […]l’Eglise pourrait être le guide, grandiose mais non autoritaire, de tous ceux qui refusent le nouveau pouvoir de la consommation, qui est complètement irréligieux, totalitaire, violent, faussement tolérant et même, plus répressif que jamais, corrupteur, dégradant. [2. Pier Paolo Pasolini, « Le petit discours historique de Castelgandolfo », 22 septembre 1974, in : Ecrits corsaires

Dans le champ de bataille qu’est la mondialisation, l’Eglise n’a d’autre choix que d’endosser ce rôle d’hôpital de campagne pour damnés de la terre, et de lutter contre le « Capital qui transforme la dignité en marchandise d’échange[3. Ibid]».

C’est sans doute ce qu’a voulu dire François quand il a osé avouer : « je n’ai jamais été de droite ». La vérité nous rend libre, même si elle donne des boutons aux bigotes réacs et autres maurrassiens honteux qui pensent détenir la vraie foi.

 *Photo : Catholic Church England and Wales 

Des normes pour vivre ensemble

27

normes

Répondre à la proposition d’Élisabeth Lévy de jouer le rôle du janséniste de service fouettant les  adeptes de l’amour du risque n’est pas un exercice de style : c’est un plaisir. Étrange idée, admettez-le, que de consacrer un numéro entier à faire la part belle à la clope, la picole et la bagnole, un trio infernal si bien associé pour remplir les cimetières par anticipation. Ah ! Les partisans de la liberté ! Tige au bec, whisky à la main, dissertant sur le bon vieux temps des départementales sans radars automatiques. « Vivre à 100 à l’heure, mourir jeune et laisser un beau cadavre… ». « Même la mort ne m’aura pas vivant ! », répondra l’esthète ivre…

Mouais… Elle est loin, l’ère des hommes bien virils, qui assumaient les risques qu’ils prenaient, en toute mauvaise conscience.  Triste époque. La tempérance a terrassé l’excès, la transgression a pris le bouillon… Le législateur, de gauche, de droite, moi, tous les autres, nous nous acharnons sur vos maigres libertés. Bigre. On interdit tout, une vraie source de mesquine réjouissance. On culpabilise le vice, on s’obstine à faire de la prévention, on célèbre cette étrange idée du modernisme triomphant : la bonne santé. Je comprends l’angoisse à vivre dans l’univers aseptisé qui s’annonce, cette terrible société sans liberté qui se dessine derrière les appels à « consommer avec modération » et autre « nuit à votre entourage ».[access capability= »lire_inedits »]

Mais soyons sérieux. Car le sujet est moins potache qu’il n’y paraît. La folie du « risque zéro » ? Protéger la santé et la vie des gens par des politiques publiques de prévention et par des interdits, est-ce une folie ? J’aurais plutôt tendance à penser que c’est au contraire la raison qui l’impose. La prise de conscience collective des risques induits par nos comportements « à risque », est-elle vraiment une régression ? Je ne crois pas.

Entendons-nous sur la notion de « risque ». Un exemple. Les citoyens qui, jusqu’à la catastrophe de Fukushima, se disaient en faveur du nucléaire avaient-ils bien conscience que le risque zéro n’existe pas ? Ou se sont-ils laissé aller à croire que le risque pourrait toujours être évité ? Il ne serait pas facile de vivre, en effet, si on devait en permanence se représenter les dangers qui nous menacent –  cancer du fumeur, cirrhose du foie ou accident nucléaire. On peut passer à travers les mailles du filet… ou pas.

Au fond, connaissons-nous une seule technologie ou activité humaine sans risque ? Dès qu’un homme se mêle de quelque chose, le risque existe. Et s’il ne se mêle de rien, d’ailleurs, c’est la même chose ! D’un point de vue philosophique, le risque est intrinsèque à la physique, à la nature, bref à la vie ! Connaissons-nous un pont dont nous pourrions dire qu’il ne s’effondrera jamais ? L’immeuble même dans lequel vous habitez restera-t-il debout en cas tremblement de terre ?

Tout ingénieur ou médecin digne de ce nom, deux professions qui ont une « culture » du risque très avancée, savent au plus profond d’eux-mêmes qu’aucune menace n’est évitable à 100%. Scientifiquement et philosophiquement parlant, le risque zéro est une absurdité, c’est là mon point d‘accord avec la thématique de ce dossier.

Néanmoins, les hommes  ont toujours cherché à limiter le risque. Depuis la Préhistoire, ils  ont créé des systèmes de solidarité pour se défendre contre la violence de la nature sauvage. Des premiers groupes d’hominidés à l’État-providence, nous avons limité les risques de la vie dans un univers hostile. Les immeubles haussmanniens tiennent depuis presque bientôt cent cinquante ans. Les avions ne tombent que très rarement. Vos voitures tiennent à peu près la route, suffisamment en tout cas pour que vous acceptiez de les conduire. Le système de santé et les progrès de la médecine permettent de reculer considérablement l’âge de la mort. En y mettant le prix, les hommes parviennent à maîtriser des phénomènes particulièrement dangereux, complexes et instables.

N’en déplaise aux allergiques à la norme, la prescription de bonnes conduites libère bien plus l’homme des impérities de l’existence qu’elle ne l’esclavagise ou ne l’infantilise. Porter une ceinture de sécurité, ne pas fumer à proximité d’un nourrisson, amener les gens à avoir un rapport raisonnable à l’alcool procède de la même démarche intellectuelle. Modération ne signifie pas abstinence.  Une société normée est même la condition du vivre-ensemble. Je préférerai toujours la culture de la norme qui impose aux individus de ne pas sombrer dans la barbarie à la culture de la barbarie qui nous protégerait de la norme. Prenez l’interdiction du travail des enfants. Oseriez-vous soutenir que ce n’est pas une bonne norme ? Pleurerez-vous cette liberté enlevée aux entreprises ? Admettez que l’École obligatoire (oui, o-bli-ga-toi-re) est un brin plus agréable en terme de projet collectif. Imposer des normes pour rendre la société plus douce n’a rien de liberticide. Prendre la défense de comportements égoïstes dont les conséquences en terme de coût seront, in fine, prises en charge par la collectivité (après un accident de voiture, un cancer…), n’est-ce pas, un peu, se moquer du monde ?

En écho, on entend la vieille mélodie jouée à quatre mains, « risquophile » contre « risquophobe ». Cette caricature simpliste colporte une vision du monde chère à Claude Bébéar, chantre du libéralisme le plus obtus. Au nom de la liberté et de la responsabilité individuelles, ce grand patron imagina − pour le compte de la Fédération des sociétés d’assurance − une société où ceux qui prennent des risques ne bénéficieraient plus de la solidarité nationale. Pour Bébéar, ces aventuriers devraient se débrouiller pour couvrir individuellement leurs risques, ce qui, par une heureuse coïncidence, augmenterait la part du gâteau dévolue aux assurances privées.

J’ose espérer que l’anti-hygiénisme de Causeur ne va pas aussi loin. Sauf à considérer que les politiques de santé publique fondées sur des vaccinations obligatoires − vous savez, ces campagnes liberticides qui ont permis d’éradiquer quelques pandémies et d’en finir peu ou prou avec la mortalité infantile − sont à ranger au rayon des atteintes insupportables au libre arbitre. [/access]

*Photo: Lea Marzloff

 

À l’amour comme à la guerre !

9
paulina dalmayer aime la guerre

paulina dalmayer aime la guerre

« On écrit son premier livre comme un testament, pour dire que quelque chose n’allait pas et que cependant on n’était pas coupable. » La phrase de Bernard Frank aurait pu servir d’exergue au premier roman de Paulina Dalmayer, Aime la guerre ! En racontant l’histoire d’Hanna, une jeune journaliste free-lance en Afghanistan au cours de l’année 2011 − et double à peine démarqué de l’auteur − Paulina Dalmayer a le désir de tout nous dire sur elle et de tout nous dire, surtout, sur elle dans un pays en guerre. Un pays en guerre, c’est effectivement le lieu idéal pour faire son testament. Il y a toujours quelque chose d’un peu ridicule et d’attendrissant, dans les premiers romans, à prétendre que sa vie est terminée ou ne sera plus jamais la même alors que l’histoire se passe dans une maison de famille sur la côte normande en fin de saison. Paulina Dalmayer échappe à ce ridicule par une ambition certaine, une ambition géopolitique, serait-on tenté de dire.  Et elle ne cherche pas non plus à nous attendrir. L’Afghanistan de 2011 est restitué en 600 pages serrées dans sa violence, ses couleurs, son horreur et, évidemment, sa beauté car, sinon, les choses seraient trop faciles.

C’est là que le roman de Paulina Dalmayer pourrait avoir quelque chose d’heureusement scandaleux : il y a, pour son héroïne, une beauté atroce de la guerre, une beauté paradoxale mais une beauté tout de même. Hanna ne fait pas que fumer de l’herbe en lisant Chatwin et en méditant dans des refuges en altitude, en plein hiver : elle se shoote également à la peur, aux camions-citernes calcinés, aux bombes qui explosent sur le passage des convois humanitaires, à la sensation de se noyer quand un des véhicules de ce convoi tombe dans l’eau. Et court en filigrane l’idée qu’il vaut mieux le malheur plutôt que rien, selon la formule de Faulkner, et que l’Afghanistan est un moyen d’échapper à la vacuité historique des sociétés occidentales.[access capability= »lire_inedits »]

On pourra bien sûr reprocher à Aime la guerre ! quelques longueurs et, peut-être, une manière un peu attendue de rejouer à Jules et Jim dans la vallée de la Kapisa avec deux de « ces hommes  qui aiment les femmes qui aiment les hommes », comme le disait jadis le slogan d’une célèbre eau de toilette masculine. Ces deux personnages, Robert et Bastien, sont d’ex-baroudeurs qui ont beaucoup œuvré dans les périphéries des guerres officielles, mercenaire pour l’un, espion pour l’autre. Eux aussi font partie de cette cohorte disparate d’hommes du monde d’avant qui veulent encore, à l’époque des drones et de la guerre qui ressemble à un jeu vidéo, vivre dans un roman de Kessel, une autre des lectures d’Hanna.

Il n’empêche, Aime la guerre ! est un roman ambigu, c’est-à-dire un bon roman : la pulsion de mort n’a pas de sexe, nous dit Paulina Dalmayer. Une première lecture pourrait nous faire croire que son héroïne retrouve dans la guerre de vieilles valeurs féodales oubliées alors que ce qu’elle aime,  sans même vraiment s’en apercevoir, c’est le chaos, la violence, le sang, la merde.

Et ce n’est pas un hasard si l’un de ses plus gros chagrins est, au cœur de l’été 2011, la mort, à 27 ans, de la chanteuse Amy Winehouse, qu’elle apprend dans le QG des forces occidentales à Kaboul. Comme si la diva anglaise, princesse du négatif, était sa sœur jumelle : « Dans chacune de ses chansons, je retrouvais un mélange d’anxiété, d’outrance, de perdition, de lascivité, de sarcasme voilant à peine une blessure incurable. »[/access]

Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer (Fayard).

Les étranges manières de notre consulat général à Jérusalem

74

Discrètes et filles de l’ombre, il est rare que des missions diplomatiques fassent la une des journaux. Pourtant, comme on vient de le voir à deux reprises avec des membres de son personnel hauts en couleur, le consulat général de France à Jérusalem est l’exception à la règle. À deux mois de la visite de François Hollande en Israël et en Palestine, deux affaires embarrassantes éclatent au moment où le nouveau consul général, Hervé Magro, prend ses fonctions, succédant à Frédéric Desagneaux, dont le départ laisse indifférents les Israéliens.

Après l’expulsion d’André Masson, arrêté au pont Allenby avec passeport de service et plaques consulaires, alors qu’il transportait une cargaison inhabituelle (152 kilos d’or en lingots, 500 kilos de tabac, des chèques pour plus de 2 millions de dollars et des centaines de téléphones portables neufs), la France aura l’élégance de rappeler le plus vite possible Marion Fesneau-Castaing, attachée de coopération humanitaire qui s’était rendue à Khirbet Makhoul avec un convoi humanitaire et a également fait preuve d’un comportement peu adéquat. Ces deux agents peu conformes ont attiré l’attention sur le mode de recrutement du personnel diplomatique, ainsi que sur la façon dont le consulat général conçoit sa mission.

Lille, Dunkerque, Calais, Boulogne, Cherbourg et Naplouse, Bethléem, Qusra, Awarta… combien de villes françaises sont jumelées avec des villes palestiniennes, voire des villages ? Le consulat général de Jérusalem compte aujourd’hui plus de 100 agents inscrits avec une trentaine de véhicules pour le corps diplomatique.  Ces agents sont des militants salariés ou en CDD, proposés par des municipalités dans le cadre de ces jumelages, ou des ONG, et le Quai d’Orsay se contente d’entériner. Ils reçoivent un passeport de service qui les identifie comme coopérants auprès de l’Autorité palestinienne ou agents consulaires auprès du consulat général. Ils n’ont pas de bureau au consulat, où ils n’ont rien à faire. Ce sont donc des militants qui résident souvent à Ramallah et dont les provocations extrémistes font les délices de la presse. Pourquoi Israël accepte-t-il leur présence ? « Depuis les accords de Washington (dits accords d’Oslo), précise un haut fonctionnaire des Affaires étrangères d’Israël, nous nous sommes astreints à ne pas entraver l’activité des experts dans les territoires. »

Si l’ambassade de France à Tel Aviv est chargée des relations avec Israël, le consulat général de Jérusalem, qui est responsable des relations avec l’Autorité palestinienne, donne volontiers l’impression d’une certaine désinvolture à l’égard du pays d’accueil — Israël. Le consul jouit d’une grande autonomie ; il ne répond qu’au Quai d’Orsay. L’ambassade de France à Tel Aviv, qui gère les relations entre la France et Israël, n’a aucune autorité cette représentation. Ce qui n’a pas manqué de créer quelques conflits…

 

 

Séria, le parfum des années 70

5
galettes de pont aven joel seria

galettes de pont aven joel seria

Nous vivons une époque kärchérisée. Tout a été nettoyé à la javel, faut que ça brille, que ça reluise, que ça fasse propre ! Place nette ! Les multinationales n’aiment pas le gras, le lourd, le laid, le sale, le vrai. Elles ont des produits par milliers à écouler. Pas question que la moindre petite souillure vienne enrayer le cours de leurs actions. À partir des années 90, on a donc passé la France au désinfectant et c’est à grande eau qu’on a lavé, récuré notre beau pays pour lui donner ce goût aseptisé qu’on appelle parfois homogénéisation et que certains qualifient de « moderne ».

L’Europe nous surveille. Les légumes ont été calibrés, les mannequins ont vu leur poids et leur âge diviser par deux, les livres ont été allégés de leur contenu et amputés de leur style, quant aux hommes politiques, ils ont désormais des têtes de représentants de commerce ou de chefs produit. À leur décharge, tout le monde n’a pas eu « la chance » de se forger une culture politique dans le Maquis, les guerres de décolonisation ou l’affrontement des deux blocs. Quand on a juste bataillé pour sortir dans la botte de l’ENA ou d’HEC, on peut difficilement savoir comment les vrais gens vivent. Les beaux diplômes ne font jamais de grands hommes d’Etat, tout au plus d’habiles technocrates. Ils sont nécessaires pour faire tourner la machine administrative, pas pour guider notre Nation. Dans cette grande lessive, le cinéma a, lui aussi, perdu son fumet nauséabond. Nous avions pourtant dans les années 70, un maître du genre, un prince du salace à la drôlerie désopilante.

Le réalisateur Joël Séria, avec Jean-Pierre Marielle en tête de gondole, a commis de beaux produits estampillés « France 70’s ». De la gloriole, de la farce, de la fesse, des outrages et beaucoup de second degré. Séria, merveilleux sociologue de la province, touchait là où ça faisait mal, sans nous assommer de théories fumeuses post-soixante-huitardes très en vogue. Et ça grinçait aux entournures lorsque sa caméra nous montrait cette France moyenne qui nous paraît aujourd’hui si éloignée. A-t-elle-même vraiment existé ? À cette époque-là, on se cherchait, nous étions en transit dans cet inconfortable couloir censé nous amener vers le progrès et la prospérité. Joli résultat. La guerre n’était pas si loin. Les provinciaux vivaient encore sous le regard croisé de l’église et de la Libération des mœurs. Délicieux entre-deux où tradition et sex-shop jouaient une partie très serrée que ni l’un, ni l’autre n’ont finalement gagné. Les marchés ont été les plus forts. Pourtant ces hommes, un peu dégueulasses, un peu lâches, nous ressemblaient assez.

Aussi exubérant soit-il dans Les Galettes de Pont-Aven (film de l’été 1975), Henri Serin, VRP de métier, le coffre de sa R16 chargé de pébroques, honorant sa robuste commerçante au cours de sa tournée bretonne, avait plus de matière, de chair que les personnages abstraits du cinéma actuel. Cet automne 2013, relisez ce livre à l’origine du film qui vient de paraître en version poche aux Editions De Borée. On ne s’étonne pas que, dans notre monde qui lave plus blanc que blanc, Joël Séria ait presque disparu des écrans. Même s’il a tourné « Mumu » en 2010, portrait sensible d’un gamin sauvé in-extrémis par une instit (Sylvie Testud) aussi revêche qu’aimante, la folie Séria manque cruellement au cinéma français. Comment se fait-il que la suite des Galettes, intitulée « Pleine lune à Pont-Aven » ou son roman « Que viva cinéma ! » dont Marcel Aymé n’aurait pas renié le ton et la fantaisie, n’aient jamais vu le jour ?

Au lieu de nous inonder d’ineptes comédies romantiques, on rêverait que des producteurs courageux s’emparent, par exemple, de son dernier roman « Venice Beach California » paru en 2011, on aurait là, une œuvre originale, profonde et terriblement libre.

Les Galettes de Pont-Aven de Joël Séria – Collection Terre de Poche – Editions De Borée

Venice Beach California de Jöel Séria – Editions Léo Scheer

 

Causeur : comme un sentiment de capitulation

42

À Causeur, l’« ennemi » a un nom, et ce n’est pas celui que l’on croit. Ni le marché, ni l’État ; pas davantage la haine que la maladie. Non, l’ennemi c’est… le « Grand Journal de Canal+ »! C’est écrit noir sur blanc à la page 10 du Causeur n°4. Et s’il arrive à l’être malfaisant de prendre forme humaine, Causeur ne s’y trompe pas et sait le reconnaître entre mille :  « CSP+ mal rasé », « quarantenaire à la pointe de la modernité qui occupe un poste à responsabilité dans l’intelligentsia télévisuelle » (chronique de Louis Lanher). Pour plus de sécurité, il est même indiqué comment et où le débusquer : « C’est un salaud à grande conscience qui mène la résistance depuis sa terrasse dominant Paris » (éditorial d’Élisabeth Lévy).

Mais l’ennemi a aussi des droits, et notamment celui d’être invité à se plaindre du mauvais traitement dont il fait l’objet dans une rubrique qui lui est spécialement réservée. Confondu par le portrait-robot du parfait petit salaud dans lequel Causeur a cru m’identifier, j’ai été convié par la rédaction à venir tenir tribune. Il eut été malvenu de refuser une position qui m’autorise sans déplaisir à faire part des haut-le-cœur sincèrement ressentis à la lecture du dernier numéro.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut en effet pouvoir découvrir, sans pleurer, une ode au « catholicisme politique » écrite par les ex-chantres de l’anticléricalisme et lire, sans rire, la revue la plus éditorialisée de France vilipender l’ « éditocratie  ambiante ». Que dire encore lorsque l’entre-soi foutraque où Élisabeth Lévy cite Basile de Koch révérant Marc Cohen qui cite Élisabeth Lévy, tance le parisianisme médiatique ?

Causeur est le miroir réfléchissant de ce qu’il abhorre. Au prix d’accommodements qu’il est difficile de taire (adieu, laïcité chérie…), Causeur participe de ce qu’il dénonce. Ainsi, pour tordre le cou à une vision dogmatique de la société dont le « mariage pour tous » serait le point de non-retour, la revue s’est attelée à une réponse qui n’est pas moins idéologique. Si l’on ne peut réduire l’opposition à la loi Taubira à ses excès, on ne peut pas non plus les passer sous silence. Causeur, qui a décidé de se coltiner le « réel » et de consacrer un dossier entier au « mariage pour tous », n’a pas réussi à faire entrer dans une catégorie du réel la manière dont la sympathique Manif pour tous a fini par éjecter de ses rangs la non moins sympathique Frigide Barjot pour cause de déviance « pro-gay ».

Il y a mieux : Causeur a vraisemblablement jugé que le FN ne devrait pas être tabou. La solution à l’épineux problème du traitement du parti d’extrême droite serait donc de ne surtout pas le considérer comme un problème. Il est vrai que ce parti, mis à part son histoire, ses buts et ses méthodes, est tout à fait banal !

En définitive, Causeur a des avis sur tout, c’est sa vocation. Ils sont aiguisés, tranchants, et parfois contradictoires. Il émerge de ce brouhaha qui n’est pas antipathique, une tentative de réhabilitation intellectuelle des forces réactionnaires qui l’est moins et symétriquement, la dénonciation aveugle de la gauche politique et culturelle sous toutes ses formes. Mais à ne pas vouloir choisir, ni parmi ses adversaires, ni parmi ses alliés, Causeur risque, à l’instar de la Manif pour tous, de capituler sur l’essentiel : le sentiment républicain. [/access]

*Photo: abode of chaos.

La France en Centrafrique : une politique de distance arrogante ?

5
centrafrique francois hollande

centrafrique francois hollande

À défaut d’agir, donner le change, tirer la sonnette d’alarme, se répandre en vœux pieux de Paris à New York pour tenter d’expliquer qu’on ne laissera jamais, au grand jamais, la guerre civile s’embraser à Bangui. Mercredi 25 septembre, en marge de la 68e assemblée générale des Nations Unies, les services de Laurent Fabius ont pris l’initiative d’une réunion de crise sur la situation centrafricaine. La diplomatie française, avec ses considérations distinguées, le verbe haut dont elle s’est fait une spécialité en ce genre de circonstances et, il faut bien l’avouer, un début d’inquiétude, se réveille face à l’ampleur du drame centrafricain.

Le pays s’effondre sur lui-même. On déplore 400 000 déplacés depuis le début du coup d’Etat, 63 000 réfugiés. Un bon tiers de la population centrafricaine, 1,5 million de personnes, survit dans des conditions humanitaires dramatiques. Les caisses de l’Etat sont vides. Les fonctionnaires ne perçoivent plus leurs salaires. Le marché du diamant échappe à tout contrôle. Les routes vers le Cameroun, par Bouar, et vers le Tchad, par Bossangoa, sont coupées par les rebelles. Comme si le pays se condamnait à être à la fois acteur et spectateur de sa propre tragédie, à huis clos.

La violence règle désormais les rapports sociaux. On ne compte plus les meurtres et les viols. Fin août, deux opérations de « désarmement », confiées à la Séléka, ont tourné au pillage et aux exécutions sommaires : à Boy Rabe d’abord, puis à Boeing. Victime de cet arbitraire, la population, majoritairement chrétienne, s’est trouvé un bouc émissaire : l’Islam. À Bangui, la rumeur tient la rébellion pour un djihad déguisé, qui bénéficierait de la complicité des minorités musulmanes autochtones. On prétend, dans les quartiers, que le bac n’est délivré qu’aux lycéens de confession musulmane, que des armes sont distribuées aux musulmans…Faut-il attendre que le pays vive sa Saint Barthélémy avant d’agir ?

L’inventaire du chaos centrafricain n’aura pas suffi. Ce qui fait trembler la cellule africaine du Quai d’Orsay, au fond, c’est le spectre d’un trou noir en Afrique centrale. Un Etat failli au cœur d’Etats fragiles comme le Tchad, la République démocratique du Congo ou le Sud-Soudan, à peine sorti des fonds baptismaux. Qu’un Etat fantôme comme la Centrafrique se décompose, soit, mais qu’il déstabilise, dans sa chute, l’équilibre précaire d’une région en crise, voilà qui, au regard de la géopolitique, n’est plus concevable.

Entre deux feux, ceux d’une opération malienne plutôt réussie, et d’une éventuelle intervention syrienne à hauts risques, la France a donc pris le temps de considérer le cas centrafricain. Pourtant l’option retenue à New York laisse songeur. On ne sort pas du prisme onusien. Laurent Fabius a ainsi appelé l’ONU à « renforcer la mission internationale de soutien à la Centrafrique » déjà en place, la MISCA, ex-MICOPAX dans le jargon d’usage. Autrement dit, porter plus rapidement que prévu à 3600, les forces armées issues des pays frontaliers de la Centrafrique et qui forment à l’heure actuelle une troupe de 1300 hommes, censés assurer la sécurité du pays. Pas d’opération de maintien de la paix, les partenaires du Conseil de sécurité n’étant pas suffisamment chauds pour la manœuvre, mais le renforcement d’une force déjà présente à Bangui et dont l’expérience a déjà largement montré les limites. Au besoin, on se laisse la latitude d’élargir le contingent français de 400 hommes installé à Bangui, l’opération Boali, mais dont les mains restent liées par l’absence de mandat. Pour le dire plus clairement, on gueule, on s’apitoie, puis on se cache derrière son petit doigt, en priant pour que le pire n’advienne pas.

Pourquoi la France n’est-elle pas intervenue plus tôt en Centrafrique? 400 hommes auraient suffi à stopper la lente progression d’une rébellion artisanale. 400 hommes, peut-être plus, si l’on s’en était donné les moyens, auraient suffi à éviter le drame auquel nous assistons. La priorité de l’intervention malienne a étouffé l’urgence de la crise centrafricaine. Le calcul des intérêts en jeu, sur lequel se fonde toute diplomatie, s’est révélé défavorable à l’angle mort centrafricain, dont les ressources se réduisent somme toute à une peau de chagrin. Une rébellion de plus a-t-on pensé, voilà bien un juste salaire pour un régime qui n’a pas tenu les objectifs de bonne gouvernance qu’on lui avait fixés. Et puis il y eut cet ultime alibi qui devait satisfaire tout le monde, « la fin de la Françafrique », scellée dès Sarkozy, par les nouveaux accords de coopération signés en 2010 et par lesquels on se libérait, en tout bien tout honneur, des servitudes d’un pacte militaire. Ou comment un slogan produit la politique du pire. Sûr de la jouer plus finaude que son prédécesseur, et d’éviter ainsi les braises, François Hollande a donc joué la partition de l’indifférence vertueuse.

N’y avait-il pas une troisième voie, juste et responsable, entre l’impérialisme fanfaron des années Foccart, et, pour le dire à l’anglaise, le « benign neglect »[1. Terme utilisé par les anglais qu’on pourrait traduire par «distance arrogante ». L’expression a été utilisée récemment par François Bayrou pour qualifier le mode de gouvernance de François Hollande.] qui a dicté notre gestion de la crise centrafricaine?

Antifasciste, tu perds ton sang-froid!

469
antifa besancenot fn

antifa besancenot fn

On avait vu les antifas se mobiliser après la mort de Clément Méric en hurlant à l’assassinat politique. Depuis, ils s’attachent à instrumentaliser ce drame pour désigner un coupable, le FN. Récemment, on a pu encore s’apercevoir que le seul argument d’Olivier Besancenot contre les idées de Marion Maréchal-Le Pen dans l’émission Mots Croisés était de lui rappeler la mort du militant redskin, sous-entendant par là que le Front National devait s’en sentir responsable. Comme l’extrême gauche ne peut combattre leurs idées politiques, elle fait dans l’invective pour discréditer le parti qui monte de plus en plus. Par conséquent, lors de l’université d’été du FN, un millier de personnes sont descendues dans la rue sous les bannières à l’effigie de leur martyr. Aux cris de « Pas de facho dans nos quartiers, pas de quartier pour les fachos », ils ont voulu proclamer encore une fois leur vérité. Selon eux, le Front National est un fascisme masqué qui se dévoilera s’il arrive au pouvoir. En toute occasion, ils agitent ce drapeau noir sous les yeux des Français en invoquant les heures les plus sombres de leur Histoire. Comme ils ne sont pas à une contradiction près, ces redresseurs de tort autoproclamés cultivent une nostalgie du combat contre des hordes imaginaires de néo-nazis. Ils sont à l’affût du moindre prétexte pour en découdre et ainsi démontrer leur valeur. C’est qu’il s’agit de défendre la cause de leur idéologie.

Pour ne pas voir la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’on leur a dit qu’elle devait être, ces champions de l’esprit critique et de la liberté sont paradoxalement incapables de se remettre en cause. En fait, ils préfèrent à tort se focaliser seulement sur les malfaisants qui arborent un look néo-nazi. Aussi, rares soient-ils, ceux-ci ont une importance essentielle, ils prouvent aux antifas leur raison d’être. Alors qu’ils reprochent aux électeurs du FN d’être des passéistes retranchés derrière leur idée de la « France éternelle », ce sont eux qui posent sur la réalité des grilles de lecture caricaturales issues d’un passé qui n’est plus. Derrière leur aveuglement, ils protègent malgré eux un fascisme plus insidieux et plus virulent qui ne dit pas son nom et qui se joue des divisions françaises.

Paradoxalement, alors qu’ils voient du fascisme partout, ils ne s’alarment pas de ce nouveau fascisme. Celui-là est religieux et politique. C’est celui qui est prêché par certains imams que l’État trop faible n’ose interdire de territoire. Sans vergogne, ces valeureux citoyens distillent un esprit de revanche contre le mode de vie occidental et plus particulièrement contre la France, l’ancienne puissance coloniale. Ils seraient entre 10 000 et 15 000, selon Samir Amghar, répartis dans une trentaine de mosquées. Cette minorité au sein des musulmans se rend particulièrement visible et attire de plus en plus de jeunes, notamment des convertis. Paru en 2011, son ouvrage Le Salafisme aujourd’hui dresse un état des lieux sur ce mouvement sectaire qui s’épanouit grâce au silence des autres musulmans dits plus modérés. Ceux-ci font preuve d’une étonnante complaisance à leur endroit et ne réagissent pas à leurs propos sur la place de l’islam en France et sur le statut de la femme. Dans ces conditions, comment s’étonner que les recrutements pour mener le djihad en Syrie contre « les infidèles » augmentent ? La terminologie médiévale que l’on entend désormais en France devrait scandaliser les antifas. Au contraire, ils octroient à ces extrémistes un statut d’intouchable victime. Sereinement,  le salafisme prospère et fait de nouveaux prosélytes. Pourquoi ces sentinelles, promptes aux condamnations, restent-elles silencieuses sur l’expansion de l’intolérance et sur sa rigoureuse pratique dans les « quartiers difficiles » de France ?

Il n’est pas anodin que l’extrémisme religieux de certains musulmans soit la préoccupation première d’une majorité de Français. Ils contemplent et frémissent. Les mêmes qui se réclament du camp du Bien ont galvaudé  le terme de « fascisme ». À force de désigner exclusivement ceux qui veulent défendre le mode de vie à la française des agressions croissantes de certains immigrés, il a fini par perdre son sens. Si l’on revient aux définitions traditionnelles, on lit dans le Trésor de la langue française qu’il désigne les régimes totalitaires et policiers instaurés par Hitler et Mussolini. Les antifas en sont restés là. En réalité, la dernière entrée relèverait d’un emploi plus juste aujourd’hui : « Toute attitude totalitaire ». Cette définition intéressante est à comprendre en corrélation avec celle du totalitarisme : « Système politico-économique cherchant à imposer son mode de pensée considéré comme le seul possible ». Or, les antifas, s’ils étaient sérieux, pourraient s’apercevoir que l’Islam politique se double d’une revendication de principes archaïques et ancestraux qui régissent tous les aspects de la vie quotidienne, et plus particulièrement de celle des femmes. Face à cette Réaction inédite de nouvelles populations qui s’arqueboutent sur l’islam comme un principe unitaire, dans une France qu’elles ont l’ambition de modifier pour la remodeler à leur image, comment les antifas peuvent-ils garder le silence et ne s’attaquer qu’aux cibles conventionnelles ?

Au-delà des faits divers marseillais retentissants, les familles des classes moyennes des petites villes de province constatent toutes par quels individus est perpétrée l’intolérance ordinaire. Le nez dans leur assiette, les citoyens lambda écoutent, muets, les récits de leurs proches. Ceux-ci vont de la vieille dame qui a subi gratuitement insultes et crachats au seul motif qu’elle est française, aux jeunes femmes confrontées aux remarques acerbes sur la longueur de leur jupe. Agissant comme des prédateurs qui se déplacent en groupe, ces « jeunes » attaquent les composantes les plus vulnérables de la société ou celles qui font l’objet de leur haine viscérale : les femmes, les juifs, les homosexuels et le traître musulman qui s’est intégré. Cette oppression de plus en plus palpable n’est-elle pas déjà une victoire de cette forme de totalitarisme sauvage qui se mêle d’influer sur la manière selon laquelle les gens doivent vivre ?

C’est que pour les antifas, traquer chez le « beauf français » l’extrémisme est très confortable. Mais qu’ils ne s’y trompent pas, le « beauf » sait depuis longtemps qu’il n’est plus écouté par les élites bien-pensantes. Toutes les « mésaventures » qu’il entend ou qu’il vit, il sait qu’elles ne sont pas de l’ordre du fantasme ou du mythe, même si les charlatans qui se mêlent de le soulager veulent l’en convaincre à tout prix. Alors, le nez dans son assiette, il n’ose plus s’indigner. Gare à l’amalgame, ne cesse-t-on de lui répéter ! Alors, tous fuient et se protègent du mieux qu’ils le peuvent. En effet, ils s’aperçoivent que les partis traditionnels laissent le Front National prospérer grâce à sa défense  vigoureuse de la République Française et de ses valeurs laïques.

Les antifas, par ailleurs chantres du changement, font ainsi preuve d’une étrange sclérose intellectuelle quand il s’agit d’analyser clairement la situation. Qu’ils s’adaptent donc à la nouvelle donne ! Eux qui se revendiquent comme le bras armé du Bien, qu’ils combattent la misogynie, l’antisémitisme, l’homophobie, le racisme et l’intolérance là où ces fléaux se trouvent réellement ! Pour certains citoyens, le vote FN est à présent une réaction de défense contre la Réaction islamiste. Cette dernière se compose de rétrogrades fascistes qui se gaussent d’être protégés par ceux-là mêmes qui sont censés les combattre. Paradoxalement, le FN semble devenir un ultime recours au repli communautaire, à la haine du non-musulman, à l’application de codes archaïques qui ne sont pas ceux de la France. Dès lors, certains se surprennent à penser : « Et si le Front National était le véritable antifascisme ? »

*Photo : Mots Croisés.

L’Eugénie du christianisme

15

Superbe article que voilà, et superbement catholique !  «Le dogme avant l’amour. La forme avant le fond. L’orthodoxie avant la foi. » Telles sont en effet les dérives, somme toute bien naturelles, de l’Eglise par rapport au message évangélique, surnaturel par nature.  Pour être le corps mystique du Christ, l’Eglise n’en est pas moins une institution gouvernée par des hommes. Chapeau donc au Saint Esprit qui a su sortir du sien le cocktail détonant capable aujourd’hui de redonner au christianisme tout son sel originel : un solide jésuite devenu pape franciscain !

«Démagogie médiaphile» ! «Altermondialisme écoeurant» !   «Culture Libé»!!! Ceux qui croient ainsi régler son compte à l’auteur s’en rendent-ils compte ? Ils font  ainsi au passage la leçon à ce pape qui devrait«s’extirper des favelas» (aregundis), «ferait mieux de prêcher la liberté du chrétien au lieu d’attaquer le capitalisme» (GHMD), et pour tout dire, «oublie ce que dit le Christ»(ô Marie !)

Henry Miller, mon grand frère

9
henry miller

henry miller1. En fin de course.

Une erreur de manipulation sur mon iPhone  –  volontaire ou non- et je me suis trahi. Il ne me restait plus qu’à avouer à Miss V. la passion que j’éprouve pour Miss W. Je me sens bien avec Miss V., mais je me sens encore mieux avec Miss W., tout au moins sexuellement. Pendant ces trois dernières années, j’ai mené une double vie… et parfois plus quand l’occasion se présentait. Cela me convenait. Ce n’est plus possible. Ma vie est en danger. Ou, plus prosaïquement, mon mode de vie. Ce serait d’une banalité extrême si je n’étais en fin de course. Presque indifférent à tout. Mais toujours aussi con. Certains diraient : dégueulasse. Ils n’auraient pas tort. Je brise le cœur de Miss V. et je donne l’illusion à Miss W. qu’elle atteindra bientôt son but qui est, bien sûr, de prendre la place de Miss V. Cette dernière me dit qu’elle ne se laissera pas faire, qu’elle tuera Miss W. Sans doute serai-je mort avant. Miss V. trouvera à ma mort un goût de vengeance et Miss W. un goût d’éternité. J’ai la naïveté de le croire. Mais je ne serai plus là pour assister au spectacle. Pour l’avoir déjà vécu une douzaine de fois, je ne le regrette pas. Mais comment deux jeunes femmes peuvent-elles être assez dingues pour se disputer le cœur d’un vieillard ? Si encore, j’étais riche, je comprendrais. Je leur conseillerais à l’une comme à l’autre de prendre la fuite. Sans le vouloir, je leur ai donné l’occasion de me donner tout leur être. Elles n’y renonceront pas si facilement.

2. Sans artifice ni faux-semblant.

S’il y a un but, un seul but que je me suis assigné en écrivant, c’est de retranscrire sans artifice ni faux-semblant ce que j’éprouvais. Un peu à la manière d’Henry Miller qui voyait là le but suprême auquel peut, auquel doit tendre tout écrivain. En évoluant au plus près de mes désirs sans aucune dissimulation. Je relis  Le Monde du sexe que Miller rédigea en 1940, un an avant ma naissance, comme si aujourd’hui il était devenu mon frère aîné. Charles Ficat, qui a eu l’heureuse idée de le rééditer aux Éditions Bartillat, note que l’œuvre entière de Miller se compose d’une longue réminiscence autobiographique. À vrai dire, il n’a jamais voulu écrire qu’un seul livre, comme Montaigne, comme Sade, comme Amiel, comme Proust… Chacun complètera la liste à son gré. [access capability= »lire_inedits »]Comment faire autrement, d’ailleurs, quand on est tenaillé par une double exigence : celle de parvenir à se créer soi-même à travers l’écriture et celle de ne rien dissimuler de la misère et du ridicule de nos existences ? En gardant par ailleurs toujours à l’esprit qu’il n’est de pire ennemi pour soi que soi-même. Blaise Cendrars, si proche d’Henry Miller, disait lui aussi que c’est une question de vie ou de mort que celle de construire sa vie, la plus importante après celle de l’inspiration : les deux sont d’ailleurs intimement liées.

3. Le sexe est dans l’air.

Son éducation sexuelle, Henry Miller la doit à Paris. « La première chose qu’on remarque à Paris, c’est que le sexe est dans l’air. Où qu’on aille, quoi qu’on fasse, on trouve d’ordinaire une femme à côté de soi », écrit-il. Une femme disponible, prête pour autant qu’on lui en donne une toute petite occasion, à se livrer à des jeux qui engagent tout son être. Ce qui est instinctif pour elle, note Miller, ne l’est pas pour l’homme, toujours plus embrouillé que la femme et tracassé par des choses insignifiantes comme le taux de mortalité sur les autoroutes ou le degré de pollution de la planète. Évidemment, le sexe mène parfois à l’amour qui nous entraîne, malgré nous, à nous mettre au service de l’espèce en procréant. Terrible déchéance qui fait de nous des épaves de l’amour. Il est toujours bon de se vacciner contre cette pente fatale en observant, le dimanche après-midi  sur les grands boulevards, ces épaves de l’amour traînant derrière elles leur progéniture, comme autant de boîtes de conserve. Henry Miller préférait jouer au tennis de table au soleil sous le regard attendri d’une jeune Asiatique. Comme je le comprends ! Et comme il aurait goûté le film de Hong Sangsoo, In Another Country, sur les surprises d’une jeune réalisatrice française, Anne, découvrant l’amour en Corée avec un maître-nageur. Quand elle demande à un moine bouddhiste ce qu’est le sexe, il répond : « Quelque chose avec quoi j’aurai des problèmes jusqu’à ma mort. » Il offrira néanmoins son stylo Montblanc, sans lequel il ne peut rien faire, à Anne. Une manière élégante de s’affranchir de l’attrait qu’elle exerce sur lui. Se délivrer du désir, c’est encore autre chose, car il faut en avoir le désir. Difficile de ne pas s’embourber sur ce sujet, dirait Henry Miller, tout en concédant qu’il n’en est pas d’autres qui méritent notre réflexion. Ce n’est pas moi qui le contredirai.

4. L’amour comme piment de la tragédie.

« Ce qui est intéressant dans l’amour, c’est l’impossibilité », disait Cioran. Il était attaché aux putains, à la civilisation du bordel. Le bordel était pour lui une sorte de temple. Il en parle dans l’entretien qu’il a accordé en 1978 à Ben-Ami Fihman et qui est reproduit dans Cioran avant Cioran, de Vincent Piednoir (éd. Gaussen). Il pensait, comme le poète vénézuélien Juan Sánchez Pelaéz, que, quand on est attaché aux putains, on l’est pour toujours. Le soir même de son mariage, à Paris, avec une jeune Américaine, Pelaéz est sorti dans la rue chercher une putain… Commentaire de Cioran : « J’aurais fait la même chose. Mais il n’y a que nous pour comprendre cela. Pour un Français, c’est incompréhensible… » Cioran parlait volontiers de cette prostituée qui lui avait dit que, chaque fois qu’elle faisait l’amour, elle voyait le cadavre de son mari à côté d’elle…  Elle avait ajouté : « Je vois bien qu’il en est de même pour vous ! »  Cioran s’extasiait sur son intuition psychologique et concluait en levant les bras : « Ayant connu ça, comment parler d’amour ?  Ça n’a plus de sens. » [/access]

François, pape popu ?

41
pape françois

pape françois

« Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol et un taux de sucre trop haut! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons parler de tout le reste. Soigner les blessures, soigner les blessures…»Telle est la vision de l’Eglise que le pape François a livrée dans un long entretien accordé aux revues cultuelles jésuites.

Dans cette longue interview d’une trentaine de pages, inutile de chercher une critique des dogmes, un plaidoyer pour la capote, une défense du mariage des prêtres ou autres progressismes. Non, François ne remet en cause, ni la structure, ni les principes de l’Eglise. Il remet simplement les pendules à l’heure. La partition est la même mais le ton a changé. Alors que Benoit XVI, théologien émérite et intransigeant avait consolidé les bases d’une Eglise mise en minorité en Occident, plus petite mais plus « pure », son successeur propose une vision plus inclusive, plus « catholique » (au sens d’universel) de la maison de Dieu. « L’Eglise est la maison de tous, et pas une petite chapelle qui ne peut contenir qu’un petit groupe de gens sélectionnés. »

« Il faut commencer par le bas », insiste celui qui a débuté son pontificat en lavant les pieds de prisonniers.  François met ainsi le doigt sur le problème majeur du catholicisme en Europe devenu une religion puritaine et bourgeoise, réservée à une élite de « bonnes familles », hypocrite,  car elle prône une morale sexuelle inapplicable, et mandarinale, car elle ne s’appuie plus sur la ferveur populaire.

Or, selon le pontife, l’Eglise est devenu « obsédée » par l’avortement, le mariage gay et la contraception. Lui a préféré ne pas en parler (ce qui lui a été reproché par les gens bien intentionnés). Car selon lui l’urgence est ailleurs, et l’Eglise ne doit pas faire la morale mais « soigner les blessures ».

En effet, l’erreur de l’Eglise a été de mettre l’accent depuis le XIXème siècle, où le catholicisme est devenu en Europe une religion de classe, sur le scandale des mœurs, plutôt que sur celui de la pauvreté, sur la morale sexuelle plutôt que sur l’amour du prochain. Léon Bloy dénonçait déjà ce malentendu : « C’est une ressource vraiment admirable que la chasteté! L’éducation catholique moderne, demeurée fidèle à des traditions deux fois séculaires, enseigne imperturbablement que le plus énorme de tous les forfaits est l’impureté des sens….Sans doute les rigueurs du ciel doivent s’exercer sur les menteurs ou les paresseux, mais elles doivent triplement sévir contre les cœurs lascifs et les reins coupables[…]Enfin, il est tout à fait permis d’être sans amour quand on est sans libertinage[1. Léon Bloy, dans Un brelan d’excommuniés, faisait ce constat à propos du rejet par le milieu littéraire catholique de Barbey d’Aurevilly, jugé trop sulfureux.]»

Le dogme avant l’amour. La forme avant le fond. L’orthodoxie avant la foi. Tel est le problème fondamental de l’Eglise, que dénonçait déjà Saint François en son temps. Attention, ne me faites pas dire que le dogme n’est pas important, et qu’on peut se construire une religion à la carte, une sorte de déisme humanisto-bisounours sans contraintes.  Il faut simplement ne jamais perdre de vue cette révélation donnée par le Christ : « le sabbat a été fait pour l’homme, non pas l’homme pour le sabbat ».

Car comme l’a audacieusement twitté François : «  La vraie charité demande un peu de courage : dépassons la peur de nous salir les mains pour aider les plus nécessiteux », fustigeant ainsi, à l’instar de Péguy ceux qui « ont les mains pures mais qui n’ont pas de mains ». Il ne suffit pas de se conformer comme un vulgaire pharisien aux injonctions formelles du catéchisme pour être un vrai chrétien. Le vrai chrétien est celui qui, a l’instar du curé de Graham Greene dans La puissance et la Gloire, est prêt à se damner pour le salut de son prochain.

L’Eglise n’est pas là pour juger (« Qui suis-je pour juger ? » a humblement avoué Bergoglio quand on l’a interrogé sur l’homosexualité) mais pour soigner, pas là pour condamner, mais pour accompagner, pas là pour sanctionner, mais pour pardonner. Dans des sociétés libérales où les individus sont de plus en plus déracinés, son rôle est de promouvoir le lien entre les personnes et l’amour du prochain, soit un rôle éminemment social. C’est en ce sens que le pape, qui a choisit pour nom celui du petit frère des pauvres, a mis l’accent depuis le début de son pontificat sur les pauvres, les opprimés, les marginaux, les prisonniers, les réfugiés, et même, oh scandale, les immigrés.

Voilà le vrai programme de l’Eglise. Au XXI siècle, siècle religieux selon l’aphorisme (apocryphe) de Malraux, l’Eglise aura un rôle essentiel : celui de défendre le spirituel contre le paradigme de l’homo economicus, le lien social contre la folie de l’individualisme. Plutôt que de s’enfermer dans la seule défense d’une morale sexuelle surannée (ce qui ne l’empêche pas de rester un idéal honorable), elle devra élargir l’écologie humaine en une troisième voie qui fasse barrage au capitalisme mondialisé et à la société de consommation.

Le pape François pourrait être l’instrument de la révolution qu’appelait de ses vœux Pasolini : « ce que l’Eglise devrait faire pour éviter une fin sans gloire est donc bien clair : elle devrait passer à l’opposition […]l’Eglise pourrait être le guide, grandiose mais non autoritaire, de tous ceux qui refusent le nouveau pouvoir de la consommation, qui est complètement irréligieux, totalitaire, violent, faussement tolérant et même, plus répressif que jamais, corrupteur, dégradant. [2. Pier Paolo Pasolini, « Le petit discours historique de Castelgandolfo », 22 septembre 1974, in : Ecrits corsaires

Dans le champ de bataille qu’est la mondialisation, l’Eglise n’a d’autre choix que d’endosser ce rôle d’hôpital de campagne pour damnés de la terre, et de lutter contre le « Capital qui transforme la dignité en marchandise d’échange[3. Ibid]».

C’est sans doute ce qu’a voulu dire François quand il a osé avouer : « je n’ai jamais été de droite ». La vérité nous rend libre, même si elle donne des boutons aux bigotes réacs et autres maurrassiens honteux qui pensent détenir la vraie foi.

 *Photo : Catholic Church England and Wales 

Des normes pour vivre ensemble

27
normes

normes

Répondre à la proposition d’Élisabeth Lévy de jouer le rôle du janséniste de service fouettant les  adeptes de l’amour du risque n’est pas un exercice de style : c’est un plaisir. Étrange idée, admettez-le, que de consacrer un numéro entier à faire la part belle à la clope, la picole et la bagnole, un trio infernal si bien associé pour remplir les cimetières par anticipation. Ah ! Les partisans de la liberté ! Tige au bec, whisky à la main, dissertant sur le bon vieux temps des départementales sans radars automatiques. « Vivre à 100 à l’heure, mourir jeune et laisser un beau cadavre… ». « Même la mort ne m’aura pas vivant ! », répondra l’esthète ivre…

Mouais… Elle est loin, l’ère des hommes bien virils, qui assumaient les risques qu’ils prenaient, en toute mauvaise conscience.  Triste époque. La tempérance a terrassé l’excès, la transgression a pris le bouillon… Le législateur, de gauche, de droite, moi, tous les autres, nous nous acharnons sur vos maigres libertés. Bigre. On interdit tout, une vraie source de mesquine réjouissance. On culpabilise le vice, on s’obstine à faire de la prévention, on célèbre cette étrange idée du modernisme triomphant : la bonne santé. Je comprends l’angoisse à vivre dans l’univers aseptisé qui s’annonce, cette terrible société sans liberté qui se dessine derrière les appels à « consommer avec modération » et autre « nuit à votre entourage ».[access capability= »lire_inedits »]

Mais soyons sérieux. Car le sujet est moins potache qu’il n’y paraît. La folie du « risque zéro » ? Protéger la santé et la vie des gens par des politiques publiques de prévention et par des interdits, est-ce une folie ? J’aurais plutôt tendance à penser que c’est au contraire la raison qui l’impose. La prise de conscience collective des risques induits par nos comportements « à risque », est-elle vraiment une régression ? Je ne crois pas.

Entendons-nous sur la notion de « risque ». Un exemple. Les citoyens qui, jusqu’à la catastrophe de Fukushima, se disaient en faveur du nucléaire avaient-ils bien conscience que le risque zéro n’existe pas ? Ou se sont-ils laissé aller à croire que le risque pourrait toujours être évité ? Il ne serait pas facile de vivre, en effet, si on devait en permanence se représenter les dangers qui nous menacent –  cancer du fumeur, cirrhose du foie ou accident nucléaire. On peut passer à travers les mailles du filet… ou pas.

Au fond, connaissons-nous une seule technologie ou activité humaine sans risque ? Dès qu’un homme se mêle de quelque chose, le risque existe. Et s’il ne se mêle de rien, d’ailleurs, c’est la même chose ! D’un point de vue philosophique, le risque est intrinsèque à la physique, à la nature, bref à la vie ! Connaissons-nous un pont dont nous pourrions dire qu’il ne s’effondrera jamais ? L’immeuble même dans lequel vous habitez restera-t-il debout en cas tremblement de terre ?

Tout ingénieur ou médecin digne de ce nom, deux professions qui ont une « culture » du risque très avancée, savent au plus profond d’eux-mêmes qu’aucune menace n’est évitable à 100%. Scientifiquement et philosophiquement parlant, le risque zéro est une absurdité, c’est là mon point d‘accord avec la thématique de ce dossier.

Néanmoins, les hommes  ont toujours cherché à limiter le risque. Depuis la Préhistoire, ils  ont créé des systèmes de solidarité pour se défendre contre la violence de la nature sauvage. Des premiers groupes d’hominidés à l’État-providence, nous avons limité les risques de la vie dans un univers hostile. Les immeubles haussmanniens tiennent depuis presque bientôt cent cinquante ans. Les avions ne tombent que très rarement. Vos voitures tiennent à peu près la route, suffisamment en tout cas pour que vous acceptiez de les conduire. Le système de santé et les progrès de la médecine permettent de reculer considérablement l’âge de la mort. En y mettant le prix, les hommes parviennent à maîtriser des phénomènes particulièrement dangereux, complexes et instables.

N’en déplaise aux allergiques à la norme, la prescription de bonnes conduites libère bien plus l’homme des impérities de l’existence qu’elle ne l’esclavagise ou ne l’infantilise. Porter une ceinture de sécurité, ne pas fumer à proximité d’un nourrisson, amener les gens à avoir un rapport raisonnable à l’alcool procède de la même démarche intellectuelle. Modération ne signifie pas abstinence.  Une société normée est même la condition du vivre-ensemble. Je préférerai toujours la culture de la norme qui impose aux individus de ne pas sombrer dans la barbarie à la culture de la barbarie qui nous protégerait de la norme. Prenez l’interdiction du travail des enfants. Oseriez-vous soutenir que ce n’est pas une bonne norme ? Pleurerez-vous cette liberté enlevée aux entreprises ? Admettez que l’École obligatoire (oui, o-bli-ga-toi-re) est un brin plus agréable en terme de projet collectif. Imposer des normes pour rendre la société plus douce n’a rien de liberticide. Prendre la défense de comportements égoïstes dont les conséquences en terme de coût seront, in fine, prises en charge par la collectivité (après un accident de voiture, un cancer…), n’est-ce pas, un peu, se moquer du monde ?

En écho, on entend la vieille mélodie jouée à quatre mains, « risquophile » contre « risquophobe ». Cette caricature simpliste colporte une vision du monde chère à Claude Bébéar, chantre du libéralisme le plus obtus. Au nom de la liberté et de la responsabilité individuelles, ce grand patron imagina − pour le compte de la Fédération des sociétés d’assurance − une société où ceux qui prennent des risques ne bénéficieraient plus de la solidarité nationale. Pour Bébéar, ces aventuriers devraient se débrouiller pour couvrir individuellement leurs risques, ce qui, par une heureuse coïncidence, augmenterait la part du gâteau dévolue aux assurances privées.

J’ose espérer que l’anti-hygiénisme de Causeur ne va pas aussi loin. Sauf à considérer que les politiques de santé publique fondées sur des vaccinations obligatoires − vous savez, ces campagnes liberticides qui ont permis d’éradiquer quelques pandémies et d’en finir peu ou prou avec la mortalité infantile − sont à ranger au rayon des atteintes insupportables au libre arbitre. [/access]

*Photo: Lea Marzloff