À défaut d’agir, donner le change, tirer la sonnette d’alarme, se répandre en vœux pieux de Paris à New York pour tenter d’expliquer qu’on ne laissera jamais, au grand jamais, la guerre civile s’embraser à Bangui. Mercredi 25 septembre, en marge de la 68e assemblée générale des Nations Unies, les services de Laurent Fabius ont pris l’initiative d’une réunion de crise sur la situation centrafricaine. La diplomatie française, avec ses considérations distinguées, le verbe haut dont elle s’est fait une spécialité en ce genre de circonstances et, il faut bien l’avouer, un début d’inquiétude, se réveille face à l’ampleur du drame centrafricain.

Le pays s’effondre sur lui-même. On déplore 400 000 déplacés depuis le début du coup d’Etat, 63 000 réfugiés. Un bon tiers de la population centrafricaine, 1,5 million de personnes, survit dans des conditions humanitaires dramatiques. Les caisses de l’Etat sont vides. Les fonctionnaires ne perçoivent plus leurs salaires. Le marché du diamant échappe à tout contrôle. Les routes vers le Cameroun, par Bouar, et vers le Tchad, par Bossangoa, sont coupées par les rebelles. Comme si le pays se condamnait à être à la fois acteur et spectateur de sa propre tragédie, à huis clos.

La violence règle désormais les rapports sociaux. On ne compte plus les meurtres et les viols. Fin août, deux opérations de « désarmement », confiées à la Séléka, ont tourné au pillage et aux exécutions sommaires : à Boy Rabe d’abord, puis à Boeing. Victime de cet arbitraire, la population, majoritairement chrétienne, s’est trouvé un bouc émissaire : l’Islam. À Bangui, la rumeur tient la rébellion pour un djihad déguisé, qui bénéficierait de la complicité des minorités musulmanes autochtones. On prétend, dans les quartiers, que le bac n’est délivré qu’aux lycéens de confession musulmane, que des armes sont distribuées aux musulmans…Faut-il attendre que le pays vive sa Saint Barthélémy avant d’agir ?

L’inventaire du chaos centrafricain n’aura pas suffi. Ce qui fait trembler la cellule africaine du Quai d’Orsay, au fond, c’est le spectre d’un trou noir en Afrique centrale. Un Etat failli au cœur d’Etats fragiles comme le Tchad, la République démocratique du Congo ou le Sud-Soudan, à peine sorti des fonds baptismaux. Qu’un Etat fantôme comme la Centrafrique se décompose, soit, mais qu’il déstabilise, dans sa chute, l’équilibre précaire d’une région en crise, voilà qui, au regard de la géopolitique, n’est plus concevable.

Entre deux feux, ceux d’une opération malienne plutôt réussie, et d’une éventuelle intervention syrienne à hauts risques, la France a donc pris le temps de considérer le cas centrafricain. Pourtant l’option retenue à New York laisse songeur. On ne sort pas du prisme onusien. Laurent Fabius a ainsi appelé l’ONU à « renforcer la mission internationale de soutien à la Centrafrique » déjà en place, la MISCA, ex-MICOPAX dans le jargon d’usage. Autrement dit, porter plus rapidement que prévu à 3600, les forces armées issues des pays frontaliers de la Centrafrique et qui forment à l’heure actuelle une troupe de 1300 hommes, censés assurer la sécurité du pays. Pas d’opération de maintien de la paix, les partenaires du Conseil de sécurité n’étant pas suffisamment chauds pour la manœuvre, mais le renforcement d’une force déjà présente à Bangui et dont l’expérience a déjà largement montré les limites. Au besoin, on se laisse la latitude d’élargir le contingent français de 400 hommes installé à Bangui, l’opération Boali, mais dont les mains restent liées par l’absence de mandat. Pour le dire plus clairement, on gueule, on s’apitoie, puis on se cache derrière son petit doigt, en priant pour que le pire n’advienne pas.

Pourquoi la France n’est-elle pas intervenue plus tôt en Centrafrique? 400 hommes auraient suffi à stopper la lente progression d’une rébellion artisanale. 400 hommes, peut-être plus, si l’on s’en était donné les moyens, auraient suffi à éviter le drame auquel nous assistons. La priorité de l’intervention malienne a étouffé l’urgence de la crise centrafricaine. Le calcul des intérêts en jeu, sur lequel se fonde toute diplomatie, s’est révélé défavorable à l’angle mort centrafricain, dont les ressources se réduisent somme toute à une peau de chagrin. Une rébellion de plus a-t-on pensé, voilà bien un juste salaire pour un régime qui n’a pas tenu les objectifs de bonne gouvernance qu’on lui avait fixés. Et puis il y eut cet ultime alibi qui devait satisfaire tout le monde, « la fin de la Françafrique », scellée dès Sarkozy, par les nouveaux accords de coopération signés en 2010 et par lesquels on se libérait, en tout bien tout honneur, des servitudes d’un pacte militaire. Ou comment un slogan produit la politique du pire. Sûr de la jouer plus finaude que son prédécesseur, et d’éviter ainsi les braises, François Hollande a donc joué la partition de l’indifférence vertueuse.

N’y avait-il pas une troisième voie, juste et responsable, entre l’impérialisme fanfaron des années Foccart, et, pour le dire à l’anglaise, le « benign neglect »[1. Terme utilisé par les anglais qu’on pourrait traduire par «distance arrogante ». L’expression a été utilisée récemment par François Bayrou pour qualifier le mode de gouvernance de François Hollande.] qui a dicté notre gestion de la crise centrafricaine?

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