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Prison : Opération portes ouvertes

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Pour François Hollande, il n’y a aucune ambiguïté : le « seul » objectif de la réforme pénale, a-t-il déclaré, est « la sécurité de nos concitoyens ». Tout indique pourtant que le véritable but du projet de Christiane Taubira est de « désengorger les prisons ». Dès lors, on voit mal comment il pourrait ne pas encourager la criminalité.

Précisons-le d’emblée,  la nouvelle peine de « probation » n’est pas en cause, malgré l’effervescence médiatique qu’elle a suscitée. Tous les pays occidentaux possèdent une sanction de cette nature  au sein de leur arsenal répressif. Son principe est simple et de bon sens : il s’agit d’imposer au petit délinquant une série d’obligations censées éviter la récidive, et s’assurer qu’il se tient à carreau via des mesures de suivi et de surveillance. Au toxicomane qui a volé pour se procurer de la drogue, on imposera un traitement contre son addiction. À l’homme qui a menacé et harcelé son ex-femme, on interdira de s’approcher de sa victime, et on l’obligera à l’indemniser. Tout cela sous le contrôle d’un agent de probation qui doit jouer un rôle de flic et d’éducateur.[access capability= »lire_inedits »]

Il y aurait donc plutôt motif de se réjouir de la création de cette sanction, adaptée aux primo-délinquants ayant commis un délit de faible gravité… si elle n’existait  pas déjà ! Et pas depuis peu : elle est inscrite dans notre droit depuis 1958 sous le nom de « sursis avec mise à l’épreuve ». Chaque année, environ 50 000 délinquants condamnés en bénéficient.  Le seul effet concret de cette pseudo-innovation, inscrite dans le projet Taubira sous le nom de « contrainte pénale », aura été d’envoyer un message de laxisme. Qui a été reçu cinq sur cinq par une partie de l’opinion.

Il y avait pourtant matière à innover, car la France manque cruellement d’alternatives crédibles à l’emprisonnement.  Encore qu’une utilisation plus avisée de celles qui existent – dans la sélection des condamnés concernés et dans la mise en œuvre – serait déjà une amélioration notable. Résumons : chaque année, 1,2 million d’auteurs de crimes et délits sont présentés à la Justice. Environ 120 000, soit 10 % d’entre eux, sont condamnés à de la prison ferme. Ce qui laisse environ 1 million de délinquants qui, pour la plupart, s’en tirent avec des sanctions purement symboliques : rappels à la loi, réclusion avec sursis et amendes dérisoires. Aujourd’hui, après la privation de liberté, la sanction la plus contraignante est (déjà) la probation, le fameux « sursis avec mise à l’épreuve ». Le problème est que, loin de viser des primo-délinquants peu dangereux, il s’applique en général à des multirécidivistes déjà condamnés et bien connus des services de police. Pour donner un ordre d’idée, il s’adresse aux 15 % des délinquants les plus sérieux (10 % sont condamnés à de la prison ferme, 5 % au sursis avec mise à l’épreuve).

Prenez le braqueur et tueur présumé de l’héroïque retraité Jacques Blondel à Marignane. Malgré 12 condamnations au compteur à seulement 18 ans, il avait toujours été laissé en liberté. Son placement sous probation ne l’avait nullement empêché de se lancer dans une attaque à main armée. En effet, l’autre problème de la probation à la française est qu’elle est particulièrement mal appliquée : le suivi et la surveillance de ceux qui y sont soumis sont quasi inexistants, et les violations des obligations rarement sanctionnées. La faute au manque de moyens ? En partie. Mais la faute aussi à la culture soixante-huitarde des agents de probation, qui se voient comme 100% éducateurs, là où ils devraient être moitié flics. Les délinquants ne se sentent donc pas « cadrés », et encore moins « contraints » par la probation. Récemment, à un procès d’assises pour meurtre, le juge a demandé à l’un des prévenus, déjà condamné plus de 10 fois, pourquoi il n’avait pas, lorsqu’il était en liberté, respecté les obligations que la Justice lui avait imposées. « Cela ne m’intéressait pas », a-t-il répondu, illustrant parfaitement l’état d’esprit des délinquants habitués à la magnanimité de notre système judiciaire.

Si le projet de loi Taubira se résumait à sa peine de « probation », on en serait quitte pour la poudre aux yeux. Malheureusement, le texte s’apprête également à rendre encore plus dérisoires des peines qui l’étaient déjà aux yeux des condamnés. Prenez la « prison avec sursis », prononcée contre des délinquants situés entre les 15 et 25 % les plus sérieux. Loin de considérer cette sanction comme une « épée de Damoclès », la plupart des intéressés la perçoivent comme une relaxe pure et simple. Et ils ont raison : il leur suffit d’observer le parcours de leurs « collègues » pour savoir que le sursis ne « tombe » pas en cas de nouvelle condamnation. Aussi surprenant que cela puisse paraître, notre droit permet d’empiler plusieurs sursis sans jamais être envoyé en prison. Or Christiane Taubira prévoit d’aller encore plus loin dans ce sens : la révocation d’un sursis qui, déjà, n’était pas automatique, devra l’être encore moins !

On touche là à l’ambition réelle, bien qu’inavouée, de la loi Taubira : désengorger les prisons quoi qu’il en coûte, sans se préoccuper des conséquences sur la crédibilité de la sanction pénale. Cette stratégie n’a malheureusement rien de nouveau : des remises de peine automatiques (instaurées en 1972) à l’aménagement systématique des peines de moins de deux ans prévu par la loi Dati de 2009, la plupart des lois pénales votées depuis quarante ans poursuivent le même objectif, l’idéologie et les contraintes financières convergeant en l’occurrence. Les gouvernements successifs auraient pu (et dû) adapter les capacités pénitentiaires aux réalités criminelles, c’est-à-dire à l’accroissement continu de la violence. Ils ont préféré adapter la politique pénale au nombre de places de prison disponibles (ou indisponibles). De sorte que, si on excepte les grands criminels, l’effectivité de la peine dépend non pas de la gravité des faits ou du comportement du condamné, mais du « taux de remplissage » carcéral.

Christiane Taubira relance donc une politique qui s’est toujours conclue en fiasco, tant pour notre système pénitentiaire – la France compte aujourd’hui 68 000 détenus pour 57 000 places de prison – que pour la crédibilité, donc le caractère dissuasif de la Justice – plus de 100 000 peines de prison sont en attente d’exécution, faute de places disponibles. Quand on sait, de surcroît, que la France dispose de presque moitié moins de prisons que la moyenne des pays de l’Union européenne, on comprend qu’il y avait une seule solution crédible et durable pour exécuter convenablement les peines et accueillir les détenus avec dignité : construire en urgence les 30 000 places de détention qui manquent. C’était d’ailleurs ce qu’avait fini par décider le président Sarkozy, dans un éclair tardif de lucidité, à la toute fin de son quinquennat.

Christiane Taubira refusant avec énergie d’augmenter vraiment le nombre de places de prison – sa première mesure a été d’annuler ce programme ambitieux –, il lui faut impérativement réduire le nombre de détenus. En cherchant tous les moyens pour en libérer le plus possible. C’est bien le sens de la plus dangereuse des mesures qu’elle propose, pourtant passée inaperçue : la « libération sous contrainte ». Il s’agit d’obliger les juges d’application des peines à examiner le dossier de tous les détenus parvenus à la moitié de leur peine, en vue de les remettre en liberté (je dis bien à la moitié de leur peine, et non aux deux tiers comme le prétend le gouvernement, car c’est ce qui se produira en pratique compte tenu des remises de peine automatiques).

Cette mesure est d’autant plus dangereuse que la possibilité d’obtenir une libération à mi-peine existe déjà. Sauf que pour l’instant, il est tout de même demandé aux postulants de fournir un effort : il leur faut préparer un « projet de sortie » à peu près cohérent, trouver et s’engager à suivre une formation, voire obtenir une promesse d’embauche. Dans la majorité des cas, les délinquants ne sont pas prêts à déployer autant d’énergie pour grappiller quelques semaines ou quelques mois de liberté.  Le projet Taubira prépare donc la libération, potentiellement massive, d’individus si peu motivés pour se « réinsérer » qu’ils n’ont même pas pris la peine de préparer un dossier de libération conditionnelle.

Cette « libération sous contrainte » aura-t-elle au moins le mérite d’éviter que les détenus quittent la prison sans surveillance ni suivi ? Nullement, car les profils les plus inquiétants continueront tout de même à être privés de libération anticipée, donc de suivi à leur sortie. Si on avait vraiment voulu éviter les « sorties sèches », il aurait été plus efficace de rendre obligatoires les peines « mixtes », mi-prison, mi-probation. Aujourd’hui déjà, les juges peuvent imposer une peine d’un an de prison ferme suivie d’un an de mise à l’épreuve. Que la systématisation de cette pratique n’ait pas été retenue prouve bien que l’objectif de la réforme est de vider les prisons.

C’est également le sens de la suppression des peines-planchers visant les récidivistes. Elles n’avaient rien de très sévère (deux ans pour dix ans encourus), ni d’ailleurs d’automatique (elles étaient écartées par les juges dans 64 % des cas, malgré l’obligation qui leur était faite de motiver ce choix, bruyamment dénoncée comme une insupportable atteinte à leur indépendance). Elles avaient la vertu d’inscrire dans notre Code pénal la nécessité de mettre à l’écart la petite minorité de délinquants multirécidivistes qui pourrissent la vie des citoyens. Car toutes les études criminologiques le démontrent : plus de 50 % des crimes et délits sont commis par une toute petite minorité (5 %) d’individus suractifs et dangereux. Lorsque ce noyau dur est derrière les barreaux, la société est mieux protégée. Que tout ne soit pas mis en œuvre pour réaliser cet objectif somme toute modeste est intolérable pour le public.

C’est ce que persistent à ne pas comprendre certains juges, qui n’hésitent pas à infliger des sursis, des mises à l’épreuve ou des peines dérisoires à des individus déjà multicondamnés. Le braqueur tué par le bijoutier de Nice ? On l’a vu, condamné 14 fois à 18 ans, et toujours libre comme l’air. Le violeur de Colombes soupçonné qui a envoyé, à mains nues, une jeune femme dans le coma ? Un multirécidiviste, déjà condamné pour agression sexuelle, qui était en « aménagement de peine » au moment de son crime.  On pourrait poursuivre cette litanie des heures durant, tant la réalité est têtue : la Justice manque singulièrement de fermeté vis-à-vis des récidivistes. Les peines-planchers, aussi imparfaites soient-elles, représentent une petite digue contre des jugements encore plus laxistes et déconnectés des attentes des citoyens. C’est encore trop pour Christiane Taubira qui trouve visiblement plus urgent de donner des gages à l’extrême gauche judiciaire que d’œuvrer, conformément à l’ambition présidentielle affichée, à la sécurité des Français. Il est vrai que les justiciables et les victimes, contrairement au Syndicat de la magistrature, ne sont d’aucune utilité politique à la ministre chargée de les défendre.

La prison école du crime ? Le contre-exemple américain

Le modèle pénal américain n’a pas bonne réputation, et c’est en partie justifié.  Car les États-Unis incarcèrent littéralement à tour de bras : si la France avait le même taux de détention, elle aurait 400 000 détenus (et non 68 000). C’est trop. Toutefois, on méconnaît trop souvent les effets de cette politique sur la criminalité américaine. De 1993 à aujourd’hui, les homicides, les violences aux personnes et les atteintes aux biens ont été divisés par 2. À tel point que, si l’on met de côté les homicides, la criminalité aux États-Unis est désormais inférieure à celle de la France ! Il faut dire que les violences en France, elles, ont été multipliées par 2 depuis vingt ans, d’après les statistiques de la police et de la gendarmerie. L’exemple américain devrait donc démystifier le catéchisme souvent rabâché de la « prison école du crime ». Car si cette « théorie » était vraie, le tout-carcéral inouï engagé à partir des années 1980 en Amérique devrait avoir entraîné une explosion du crime (700 000 détenus sortent chaque année des geôles américaines). Or c’est bien l’inverse qui s’est produit : lorsque l’État est dur avec le crime, celui-ci recule. Et inversement…[/access]

*Photo : MAGNIEN/20 MINUTES/SIPA.00650362_000014.

Leonarda, la Loi et l’Ordre

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Après l’allocution solennelle de samedi sur l’affaire Leonarda, le président semble faire l’unanimité, mais contre lui, et en plus sur des bases radicalement opposées.

À droite, la réaction de Copé est emblématique. Pour le boss de l’UMP, le président a porté un « coup terrible à l’autorité de l’État » et s’est « ravalé au rang du chef du PS » courant après « une synthèse introuvable entre les courants de la gauche ».

À preuve de cette impossibilité d’une synthèse, les réactions très remontées de nombre d’élus PS, de toute une myriade d’associations satellites, du PC des Verts etc. Mais la réaction la plus vive a été celle du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon : « La jeune collégienne est sommée par le Président de la République de choisir entre vivre en famille (5 frères et sœurs et ses parents) ou revenir seule en France poursuivre ses études. C’est d’une cruauté abjecte. »

Ce chœur rudement polyphonique ravira tant les partisans de la diversité (au sens d’avant) que les fans des ensembles folkloriques corses, bulgares, papistes, etc.

Moi, ce maelstrom m’a immédiatement rappelé un épisode de la fabuleuse série Law & Order (New York Police Judiciaire). Jack McCoy l’intègre assistant du District Attorney de Manhattan et l’avocat retors d’un criminel s’affrontent sur un point de droit. Ils portent leur querelle devant le juge de l’affaire, un vieux magistrat rusé aussi sourcilleux sur les abus de droit que les entorses à la constitution. Et la décision qu’il prend finalement mécontente à donf’ ses deux solliciteurs.

Commentaire du juge, très content de lui : « Quand les parties adverses sortent toutes les deux furieuses de mon bureau, je sais que j’ai pris la bonne décision. »

 

Hollande et l’affaire Leonarda : demi-mesure, flop total !

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hollande leonarda kosovo

Avec François Hollande, on n’est jamais déçu. On a beau se torturer les méninges, il est le  plus fort  pour imaginer la solution la plus tordue pour se sortir d’une situation politique embarrassante. Il avait pourtant toutes les cartes en mains pour montrer, enfin, qu’il assumait sans faillir la mission que le peuple lui a confiée en mai 2012 : être le garant de l’ordre républicain, et de la stricte application des lois votées par la représentation nationale.

En dépit du tapage médiatique, et de la montée en décibels du braillomètre (copyright Cyril Bennasar) des professionnels de l’indignation compassionnelle, il pouvait se montrer, pour une fois, politiquement capable de prendre une décision nette et claire, qui aurait fini par se révéler la seule adéquate : confirmer l’expulsion vers le Kosovo d’une famille de Roms dont la mauvaise foi, l’usage astucieux de toutes les failles de la loi française, et la manipulation des médias avaient fini par exaspérer tous ceux, même bienveillants, qui les connaissaient bien. Les associations de soutiens aux Roms et aux sans papiers, en Franche-Comté, comme en Italie, avaient jeté l’éponge. Cette famille, principalement son chef, le père, était devenue ingérable, même pour ces militants dont la patience et l’indulgence pour les incivilités de leurs protégés est réputée proverbiale.

La présence, non prévue au départ, de Leonarda à une activité extra-scolaire organisée par son collège le jour où toute la famille était sommée de quitter le territoire français, par avion et aux frais de la République n’a été que la dernière manœuvre, tentée et réussie pour mettre en échec la loi et le droit.

Leur dossier était tellement mauvais (usage de faux, mensonges avérés sur le lieu de naissance des enfants, refus du père d’occuper les emplois qui lui étaient proposés, violences intra-familiales signalées, fréquentation scolaire a éclipse des enfants), qu’aucun fonctionnaire humaniste de bonne foi n’a pu favoriser leur acceptation «  à l’ancienneté » sur le territoire français.

En proposant le retour de la seule Leonarda (alors que cette dernière n’avait jamais manifesté son souhait d’une telle solution), Hollande réussit l’exploit de provoquer l’indignation simultanée des partisans de l’ouverture totale de nos frontières à «  toute la misère du monde » – et ajoutons à tous les escrocs à la demande d’asile – et celle des pères et mères de famille choqués de par une sorte de rapt pourvu du sceau présidentiel.

Mais il y a plus grave : une erreur d’analyse politique qui voyait, à tort, monter dans le « peuple de gauche » une vague de protestation conduisant à des manifs de rue incontrôlables par le pouvoir. Les Français n’aiment pas, certes, que l’on procède en leur nom à des expulsions musclées de déshérités venus en douce picorer quelques miettes de la manne de notre Etat-providence. Mais ils aiment encore moins que l’on se moque d’eux d’une manière aussi grossière que la famille en question. Quel respect peuvent-ils encore éprouver pour un président qui se laisse ainsi manipuler par des gens sans scrupules,  et des apparatchiks lycéens profitant de la disponibilité  de leurs petits camarades à semer le souk  à la veille des vacances scolaires ?

Même Harlem Désir se permet de prendre ses distances avec la parole présidentielle ! Et Valérie Trierweiler de donner son sentiment avant que son compagnon n’ait parlé.  Cette affaire marque le tournant, catastrophique, d’un quinquennat déjà bien mal en point.

 *Photo :  SIPA/SIPA. 00667681_000002.

La patrie non reconnaissante

helie saint marc

Il est mort cet été. Sa disparition n’est pas passée inaperçue : hommages, discours émouvants, évocations de sa vie se sont succédé. Mais c’est peu dire qu’ils sont restés l’apanage d’un certain monde, d’une certaine droite, si ce mot a encore un sens, et qu’il n’a traversé l’esprit de personne qu’on eût pu célébrer un héros par des funérailles nationales. Nicolas Sarkozy l’avait fait grand-croix de la Légion d’honneur, sous les huées de la bien-pensance : il est vrai qu’Hélie de Saint-Marc avait assez peu mérité de la patrie…[access capability= »lire_inedits »]

Entré en Résistance à 19 ans, par le biais des jésuites, dans le réseau bordelais Jade-Amicol, deux ans plus tard il est à Buchenwald, puis au camp de Langenstein-Zwieberge. Quand les Américains l’y découvrent parmi les survivants, il a oublié jusqu’à son nom. De la vieille race de ces petits hobereaux qui, de Lattre ou Hauteclocque, fournit à la République l’essentiel de ses chefs militaires, il est naturellement officier de Légion en Indochine, où il assiste au premier déshonneur de cette France qui abandonne les populations autochtones à la férocité des armées communistes libératrices.

C’est cette expérience qui le conduira à suivre Challe en 1961 à Alger, lors du « putsch des généraux ». Encore un échec : il se constitue prisonnier et, traduit devant le Haut Tribunal militaire, est condamné à dix ans de réclusion.

Il n’a pas 40 ans, sa vie d’homme est terminée. L’héroïsme, l’horreur, le courage, la rébellion, la dégradation et l’indignité : qui n’a pas lu à 16 ans Les Champs de braises, le livre où il raconte tout cela au soir de sa vie, ne sait rien de  la tragédie française. Rien de ce pays qui, entre 1940 et 1962, a presque entièrement perdu son honneur. De ce pays qui aime tant ses guerres idéologiques qu’il condamne toute grandeur à  se déguiser sous les traits de la monstruosité.

Hélie de Saint-Marc fut cet impossible héros français. Et les peuples sans héros seront condamnés à mourir de tiédeur.[/access]

*Photo : Lyon: Obseques de Hélie de Saint Marc. PASCAL FAYOLLE/SIPA. 00663945_000048.

Adèle s’esquive

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la vie d'adèle kechiche

Abdelatif Kechiche, auteur des beaux films La Faute à Voltaire, L’Esquive et La Graine et le mulet signe avec La Vie d’Adèle un splendide nouvel opus, Palme d’or de Cannes 2013. Une palme qui a entraîné une envolée de polémiques et d’enthousiasmes délirants, encensée par une certaine critique bien pensante de gauche et critiquée par certains moralistes  de droite, tous aveuglés par le lien idéologique qu’ils firent avec l’actualité du moment (le mariage pour tous, la loi Taubira…). Les premiers y voient un film libertaire prônant le triomphe de leur libéralisme progressiste, les seconds y sont opposés en raison de leur défense des valeurs morales. Pour bien voir ce film, oublions aussi les controverses entre les actrices et le metteur  en scène, relayées avec une stupidité sans égal par les médias.

Bien sûr, le film n’a rien à voir avec tout le fatras que la gauche a créé autour de cette question sociétale. Affirmons le d’emblée, il s’agit d’un très grand film, une œuvre ambitieuse, servie par une mise en scène implacable et magnifique, des cadres d’une rigueur  et d’une précision absolue, une lumière somptueuse qui irradie le beau visage d’Adèle magistralement interprétée par Adèle Exarchopoulos. C’est une comédienne d’une force incroyable, qui, par la  fragilité de son visage, par ses larmes, sa bave, sa morve sont pour beaucoup dans la fascination suscitée par le film. Les émotions d’Adèle sont comme un fleuve en crue, elles l’emportent et nous submergent créant une empathie profonde avec l’actrice et le personnage.

Mais surtout, une fois de plus le cinéaste nous parle d’un sujet qui lui tient à cœur : la transmission. Ce plaisir de la littérature et de la découverte du monde passe par le personnage d’Adèle dont la vocation d’enseigner est la seule certitude dans un monde sans repères.

Adèle est d’origine sociale modeste, cultivée et intelligente. Elle ne trouve un écho à ses interrogations que dans les œuvres de Marivaux ou de Laclos et s’adapte mal au monde qui l’entoure. La vulgarité de ses camarades de classe, filles et garçons, obsédés par les questions sexuelles la perturbe. Sa relation amoureuse avec un jeune homme gauche et quelque peu inculte renforce son mal être. Perdue, un soir où elle est sortie dans un bar gay et lesbien avec un ami, Adèle rencontre une étudiante aux Beaux Arts, Emma jeune femme aux cheveux bleus, croisée quelques temps auparavant dans la rue et dont la beauté et le mystère  l’émeuvent. Très vite, le charme vénéneux  d’Emma l’entraine dans une relation charnelle et passionnée et l’introduit dans un monde artistique dont elle ignore tous les codes.

Si Abdellatif Kechiche donne une importance majeure aux séquences d’amour physique. Il filme avec une crudité abrupte de longues scènes de sexe entre les deux  jeunes filles qui renvoient le spectateur à son rapport au voyeurisme. Le vrai sujet de Kechiche est la capture du réel, des moments de vie d’une certaine jeunesse  dans la France contemporaine. Le travail et les valeurs de partage, de transmission, y trouvent peu leur place, dominé par le vide d’une société festive et illusoire.

Deux mondes s’opposent, ici, même si jamais, le cinéaste ne juge, filmant toujours avec justesse chaque personnage. Celui de la bourgeoisie-bohème et celui d’Adèle. Sa patience et sa volonté d’enseigner, de transmettre sa simplicité et sa dignité contrastent avec la superficialité du milieu artistique, les discours maladroits et souvent vide de sens sur l’art, le sentiment de vanité et de fatuité exaspérante qui s’en dégagent. Face à ce monde factice, et à la relation de plus en plus tendue qui se noue entre Adèle et Emma, au comportement déstabilisant et au caractère égoïste et dominateur de cette dernière, le malaise s’installe pour un spectateur perplexe devant l’hébétude triste d’Adèle au milieu d’un monde qu’elle ne comprend pas (la scène de la Gay-Pride à Lille est particulièrement éloquente, Adèle à le regard vide, absente de ce moment que visiblement elle ne partage pas).

La Vie d’Adèle est dans la grande tradition du cinéma naturaliste (c’est le côté Pialat de Kechiche) et réaliste (son côté réalisme social rappelant Grémillon et Duvivier). C’est aussi, finalement, un grand film moral au même titre que L’Esquive qui s’interroge sur la perte des valeurs et le triomphe de la bêtise. Le tout, filmé en trois heures de grâce pour voir à la fin, dans une image très symbolique, une jeune femme qui décide s’esquiver, à tous les sens du terme.

Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement

Un 8ème shoot de Schnock

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À quoi reconnaît-on une bonne revue ? Des sujets décalés, un ton caustique, une maquette originale et ce parfum de légèreté qui manque tant à la presse française. Comme le répétait en boucle Céline, qu’ils sont lourds, oui, qu’ils sont lourds ces éditeurs à compiler les mêmes enquêtes sans fond et sans style. De nos jours, les articles ont vocation à habiller les publicités. Les annonceurs sont déjà bien gentils de concéder à l’écrit, le gris comme l’appelaient les anciens journalistes, quelques cases protégées. Les mêmes espaces que l’on réserve aux animaux sauvages ou aux fleurs exotiques. Bientôt, nous ouvrirons un magazine comme on visite un parc national. On dira aux enfants :

– Regarde, là, petit, dans ce magma d’images, il  y a une légende

– C’est quoi une légende, papa ?

– C’étaient des mots, fiston…

Le gris apparaît parfois à la suite d’un long tunnel publicitaire d’une vingtaine de pages (voir les féminins de la rentrée et le célébrissime September Issue bourré de réclame). Il étouffe le gris. Il se meurt le gris. Nous ne sommes plus de grands naïfs, ça fait belle lurette qu’un magazine n’a plus pour vocation principale d’informer ou divertir (à part Causeur Magazine) mais de vendre des babioles. Alors, quand on tombe sur le nouveau numéro de Schnock, 8ème du nom, dédié en partie à Pierre Richard, on se sent revivre. Ils l’ont fait. On loue cette énergie venue de très loin, cette intelligence du sujet, cette dinguerie en provenance directe des années pompidogiscardiennes, du vintage patiné façon linoléum et de l’émotion imbibée au Dubonnet. On a aimé les sept précédents opus consacrés notamment à Jean-Pierre Marielle, Jean Yanne, Amanda Lear ou Gainsbourg. Ce huitième numéro de La revue des Vieux de 27 à 87 ans est tout simplement jubilatoire. On est presque ému. On en pleurerait tellement c’est bon. Habitués à tant de médiocrité, de crétinerie et de vulgarité, les lecteurs se croyaient abandonnés. Personne ne pensait plus à nous. Le monde de la presse était-il devenu aussi froid, cosmétique et illusoire qu’un trader shooté aux courbes de la bourse ? Schnock nous apporte cette bouffée de nostalgie nécessaire à notre survie. On aimerait que la revue sorte tous les mois, toutes les semaines. Après avoir pris une dose de Schnock, on plane, on voit des R16 dans la rue, des acteurs qui ne jouent pas les VRP sur les plateaux télé, des écrivains qui savent écrire, des chanteuses qui chantent juste et surtout on ne se prend pas au sérieux. Pour vous donner envie de courir chez votre marchand de journaux, je préfère vous susurrer des mots tendres, en l’occurrence, des noms que vous trouverez à l’intérieur de cette 8ème édition. Si le bonbon Stoptou, Vladimir Cosma, le magazine Absolu, Téléchat (Groucha et Lola), Mort Shuman, Anne-Marie Peysson, ou Auguste Le Breton ne vous disent rien, passez votre chemin. Vous n’êtes pas un vrai Schnock !

Schnock – Numéro 8 – La Tengo Editions.

L’Histoire naturelle, un sujet littéraire

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jardin des plantes

Les jardins m’ennuient. Pire, ils me désolent. Si chez certains, ils évoquent la nature resplendissante, le volte-face des saisons ou le miracle de la Terre, chez moi, ils me rappellent trop de mauvais souvenirs. Trop de poussives visites à travers l’Europe, à la découverte de jardins botaniques et exotiques, littéralement tiré, tracté par mes parents que ce spectacle ravissait. Ils ne m’auront épargné aucun parc, aucun paysagiste, aucune vente d’espèces rares, j’entends encore mon père égrener une litanie de noms de plantes en latin à l’heure du dîner. J’en fais parfois des cauchemars à presque quarante ans. L’horticulture n’aura pas réussi à germer dans ma tête de pioche. Dès l’âge de huit ans, je sus que la nature me serait à jamais hostile. Un échec de plus dans mon éducation laborieuse. Les années ont passé. Mon père, grand spécialiste des plantes vivaces, a délaissé quelque peu le jardin d’ornement pour une nouvelle passion : le potager et ses « obscures » variétés. La bibliothèque familiale déborde toujours autant d’ouvrages savants sur le sujet et moi, je suis l’éternel ignare, ne faisant pas la différence entre un cerisier du Japon et un pied de tomates.

Mon inculture jardinière que l’on croyait définitive vient pourtant de connaître un heureux revirement. Je me suis régalé à la lecture des  Bonnes feuilles du Jardin des Plantes, une anthologie présentée par Philippe Taquet, membre de l’Institut, qui court de Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon. Je ne sais si c’est la splendide couverture verdoyante, sa maquette aérée ou le choix judicieux des auteurs qui m’ont captivé, mais assurément, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Jusqu’alors, le Jardin des Plantes indiquait pour tout natif du Berry, son arrivée à Paris et la vision quelque peu effrayante d’un Mammouth dans le prolongement de la Gare d’Austerlitz. Rien de très engageant.

Ce recueil de textes commentés s’intéresse en fait autant aux allées du Jardin qu’aux arcanes du Muséum national d’Histoire naturelle. Il y est autant question des carrés de la perspective (480 mètres sur 2,5 hectares) bordés par des platanes que de la Ménagerie, des Galeries ou des illustres scientifiques qui ont fait le renommée du lieu et, par ricochet, celle de la France. Ce jardin royal des plantes médicinales créé sous Louis XIII va devenir au XVIIIème siècle un haut-lieu scientifique à la gloire de Buffon, Cuvier, Jussieu, Lamarck et Bernardin de Saint-Pierre. Cette anthologie dévoile une autre facette du Jardin, celle d’une terre d’inspiration pour bon nombre d’artistes et de philosophes. Sur cet espace fertile à l’imaginaire, aux souvenirs et aux émotions, les écrivains ont posé leur plume.

Victor Hugo vantait le génie de Buffon dans son poème du Jardin des Plantes et invitait son petit-fils, Georges, à venir voir la ménagerie. Un voyage intra-muros des plus déroutants : « Sans sortir de Lutèce, allons en Assyrie, Et sans quitter Paris partons pour Tombouctou ». Balzac honorait Cuvier en se demandant s’il n’était pas « le plus grand poète de notre siècle ? ». Les témoignages d’Alfred de Musset, Jules Verne, Rousseau, Proust, Zola ou Sainte-Beuve redonnent des couleurs à cet endroit. Barbey d’Aurevilly, dans sa nouvelle « Le Bonheur dans le crime », comparait la rivalité entre une élégante visiteuse et une panthère. Dans ce face-à-face, « la formidable bête outragée avait rouvert les yeux, affreusement dilatés, et ses naseaux, froncés vibraient encore… » écrit-il. Léon-Paul Fargue, l’infatigable piéton, s’extasiait dans la galerie de la paléontologie : « Moi et quelques autres nous restons là, devant le Diplodocus, à rêver à la taille des herbes qu’il foulait, à la quantité de l’oxygène tout frais dont il se gonflait comme un zeppelin ». Jacques Perret se faisait botaniste : « Nous avons là l’espace vert le plus intensément botanique, le plus pittoresque et précieux de tout Paris sinon le plus secret car il est dans son ravin à la merci des regards plongeants ». Alexandre Vialatte confirmait cet engouement qualifiant le jardin des Plantes de « musée du monde » et de « boudoir de l’histoire naturelle ».

Papa, c’est promis, ce week-end, je visite le Jardin des Plantes !  

Les Bonnes feuilles du Jardin des Plantes – De Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon – Une anthologie par Philippe Taquet, membre de l’Institut en collaboration avec Geneviève Boulinier et Anne-Roussel-Versini – Editions Artlys

*Photo : Bruce Yuan-Yue B/SUPERSTOCK/SIPASUPERSTOCK 45068283_000001.

Fantômas, méchamment bien !

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« Il y a des héros en bien comme en mal », remarquait La Rochefoucauld dans ses Maximes. Fantômas, génie du mal protéiforme, en est la parfaite illustration. Cent ans après sa naissance, la créature de Marcel Souvestre et Pierre Allain voit ses aventures rééditées. Souvestre, mondain, avocat mais aussi garagiste et journaliste à L’Auto, y embaucha Allain, fils de médecin renié par sa famille parce qu’il voulait devenir… journaliste ![access capability= »lire_inedits »]

Et, après la rédaction de 32 aventures écrites à quatre mains, à la mort de Pierre Souvestre, Allain épousa sa femme pour continuer seul le feuilleton. Si nous donnons ces précisions biographiques, c’est qu’elles apportent un éclairage indirect sur la spécificité de Fantômas. Si Fantômas fascine, dans la société encore cloisonnée de cette France d’avant la guerre de 14, c’est parce qu’il évolue dans tous les milieux, utilise les machines les plus modernes comme l’automobile, se déguise des manières les plus surprenantes, se fait le prestidigitateur de son propre corps, bref parce qu’il est proprement insaisissable. Et puis, bien entendu, il y a le thème du double, omniprésent dans ses aventures. Thème aussi subversif que romanesque, surtout dans l’ultime épisode, quand on découvre avec l’inspecteur Juve, ennemi juré du criminel, que celui-ci n’est autre que son frère jumeau. Encore une fois, le bien et le mal, ici, se ressemblent dangereusement, jusqu’à se confondre.

Divertissement, bien sûr. Pourtant, derrière les péripéties joyeusement aberrantes de Fantômas se cache une représentation inquiète du monde, comme si une obscure prescience du carnage à venir courait d’une page l’autre. Il est question du naufrage du Titanic en 1912, événement dans lequel Jünger voyait la naissance du XXe siècle. Pour Cendrars, Fantômas était carrément « L’Énéide des temps modernes », Apollinaire y lut « un extraordinaire roman fleuve plein de vie et d’imagination », tandis que les surréalistes s’emparaient de cette mythologie contemporaine qui refusait l’ordre établi dans une atmosphère étrangement onirique. Robert Desnos écrivit même une célèbre Complainte de Fantômas − « Écoutez… Faites silence… / La triste énumération / De tous les forfaits sans nom, / Des tortures, des violences / Toujours impunis, hélas ! / Du criminel Fantômas »

− mise en musique par Kurt Weill. Fantômas sait d’emblée s’emparer de tous les médias de son temps pour se faire connaître.

Il apparaît d’abord dans des fascicules vendus 65 centimes, type roman-feuilleton, qui atteignent des tirages faramineux. Puis, très vite, ses aventures sont mises en scène dans les films de Louis Feuillade. Il reste, encore aujourd’hui, malgré son côté vintage, une figure de ralliement pour tous les amants du négatif, comme le furent les situationnistes et leur parolier, un certain Guy Debord :

Une explosion fantastique

N’en a pas laissé une brique.

On crut qu’c’était Fantômas,

Mais c’était la lutte des classes.[/access]

Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantômas, tomes 1 et 2, Bouquins/ Robert Laffont.


                

L’art avec modération?

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exposition fondation ricard

Chaque année, le Prix de la Fondation d’entreprise Ricard récompense un « jeune artiste » promis ensuite à une belle carrière internationale, comme en témoignent les lauréats des années précédentes. Yann Chateigné a sélectionné pour cette édition huit artistes dont les œuvres sont liées, selon le commissaire d’exposition, par la primauté du geste artistique sur tout discours théorique. On connaîtra le nom du lauréat pour ce 15ème Prix le 26 octobre, date judicieusement choisie au moment de la FIAC.

L’exposition emprunte son titre à un livre de Marguerite Duras publié en 1987, dans lequel elle tentait d’approcher les objets et le réel à travers cette écriture blanche  qui caractérisait son style.

On l’aura compris, les artistes placés sous ce patronage appartiennent pour la plupart au courant minimaliste, et tous puisent en tout cas dans les gestes même pour nourrir leur art. Cette démarche apparaît avec évidence chez Binet, qui a travaillé certains murs de la Fondation avec de la peinture, des coups de scie et du crayon pour créer une ligne d’horizon qui court sur les murs jusqu’à un tableau grand format. Les ratages visibles font partie de l’œuvre qui génère ainsi son propre environnement.

De même deux des artistes récupèrent les matériaux d’expositions passées pour les assembler, chacun à sa manière : Mesquita soude des tubes d’acier et les relie ici à une boîte qui évoque un cercueil, ou elle dissémine des vêtements usés sur des tubes en métal. Ces installations censées évoquer un réseau déshumanisé ont un petit air de déjà vu… Barbier Bouvet, lui, a trouvé des tringles et des tissus blancs dans les réserves de la Fondation et les a transformés en rideaux à l’entrée de l’exposition, mais les visiteurs ne savent pas d’emblée qu’il s’agit d’œuvres. Ses « poubelles » placées dans les coins des salles d’exposition semblent elles aussi faire partie du mobilier de la Fondation, c’est d’ailleurs le but recherché…

Le commissaire d’exposition insiste par ailleurs sur l’aspect scénographique et théâtral des œuvres, car elles occupent effectivement l’espace à la manière d’éléments de décor. Reynaud Dewar a par exemple disposé des panneaux de tissus colorés en partie délavés à divers endroits de la première salle, et elle présente en complément un lit dont le matelas est creusé d’une flaque bouillonnante d’encre noire. Les taches qui maculent le parquet alentour sont une allusion au colonialisme, mais le visiteur retient surtout l’aspect visuel. Les sculptures paravents de Quenum relèvent également du décor théâtral avec leurs silhouettes esquissées et leurs blocs géométriques : on se demande si ces œuvres dépassent vraiment le simple statut scénographique. Dans cette sélection, une des œuvres détonne, c’est la série de têtes sculptées de Singh dont on comprend mal le lien avec le reste de l’exposition. Ces têtes ressemblent surtout à de mauvaises copies de celles du sculpteur allemand  Messerschmidt : « l’humour » semble avoir primé sur le geste artistique.

Dans la dernière salle on peut contempler les « traces » de deux performances passées, celle de Cecchetti et celle de Valenza. Le premier joue sur la matérialité des performances et ici en l’occurrence le visiteur voit des arabesques violettes sur un mur blanc : il apprend en lisant le guide qu’il s’agit de purée de mûres et de pêches… Il faudrait avoir assisté à la performance pour comprendre ! Valenza au contraire accumule les outils de sa performance qui s’affichent sur les murs et au milieu de la salle sous forme d’installation. Un écran diffuse en continu ladite performance où se mêlent poésie, pseudo dialogues, masques, sangles, matériel médical…Le son de cette vidéo s’impose d’ailleurs désagréablement dans toute l’exposition, et confirme que l’on est ici loin du minimalisme.

Malgré le parti pris de limiter le discours théorique, cette exposition semble au contraire le décupler : dans le livre catalogue qui accompagne la sélection se déploie un abondant discours critique autour des œuvres et du livre de Duras. Les pièces présentées pour le Prix engendrent donc de la parole car on voit l’œuvre finie et non le geste à son origine : ce geste peut à la rigueur se dire ou s’écrire comme  Duras tenta de le faire pour l’écriture. De cette exposition où la parole critique prime souvent sur la création on retiendra surtout le travail de Binet, sobre et cohérent…

La Vie matérielle, sélection pour le 15ème Prix de la Fondation d’entreprise Ricard

Fondation Ricard (Paris 1er), jusqu’au 2 novembre 2013.

*Photo: vue d’exposition La vie matérielle, à la Fondation Ricard

Et nous prendrons le chemin des morts…

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le chemin des morts sureau Si vous lisez Le chemin des morts de François Sureau, cela vous prendra à peine une heure. Mais vous risquez fort de vous souvenir très longtemps de cette heure-là. Ce court récit qui ne lève jamais le ton, qui s’efforce à une objectivité calme et secrètement désespérée, servie par une syntaxe impeccable, nous renvoie tous à quelque chose de secret et douloureux qu’on appelle la culpabilité, de celle qui à défaut de nous hanter et de nous détruire -car nous ne sommes plus des héros de tragédie même quand nous en vivons une-, reste cependant dans notre vie comme un soleil noir qu’on ne peut regarder en face.

Nous sommes à l’orée des années 80. François Sureau vient d’entrer au Conseil d’Etat « en qualité d’auditeur de deuxième classe ». Il travaille alors à l’OFPRA où il est chargé de statuer en commission sur le sort des demandeurs d’asile et des réfugiés : « A l’époque, c’était très artisanal. Il y avait deux ou trois mille demandes par an, quand il y en a aujourd’hui plus de trente mille. » Parmi ces réfugiés, des Basques espagnols. Le gouvernement français, estimant que le retour de la démocratie en Espagne, ne signifie plus pour ces gens-là la peine de mort, décide de réexaminer les dossiers.

François Sureau, haut fonctionnaire consciencieux est passionné par son travail et éprouve une certaine admiration pour ses supérieurs dont beaucoup ont de glorieux passés de résistants comme son chef direct, Georges Dreyfus, « déchu de la nationalité française en 1940 parce que, se trouvant à Londres en 1940, il s’était immédiatement engagé dans les Forces Françaises Libres. »

La plupart du temps, après les auditions des demandeurs et les délibérations, Sureau a l’impression de dire le droit tel qu’il doit être dit. Le soir, redevenu jeune homme littéraire, il se promène dans Paris sur les traces de la Nadja d’André Breton et à ses rares moments de retour sur soi, contemple le nuit qui tombe sur la ville en songeant à son époque : « Je ne craignais rien. J’écoutais ces radios libres qu’un gouvernement bien pourvu en vieux staliniens venait d’autoriser. Je préparais mes premiers rapports en compagnie de Percy Sledge et de la musique tintinnabulante et mexicaine qui accompagnait, à la télévision, la publicité pour les cafés Jacques Vabre et qu’il m’arrive encore de fredonner. Les années 80 entre deux mondes. Et moi aussi. »

Cette sérénité va se briser avec le cas d’Ibbarategui. Instituteur, membre de l’ETA, il avait participé en 68 à l’assassinat d’un commissaire de police tortionnaire. L’année suivante, refusant définitivement toute action directe, Ibbarategui avait obtenu en France le statut de réfugié politique, choisissant le silence, sauf au moment de l’assassinat de Carrero Blanco, le dauphin de Franco où il condamna cet attentat, ce qui jeta le trouble dans les milieux basques exilés.

Quand Ibbarategui passe devant la commission où officie Sureau, il est très digne et explique que le renvoyer en Espagne signifie pour lui la mort, les polices parallèles comme le Gal continuant à éliminer les anciens membres de la lutte armée contre le franquisme. Malgré cela, Ibbarategui est renvoyé en Espagne et quelques temps après, Sureau apprend dans un entrefilet de Libé, son exécution à Pampelune.

« Trente ans ont passé, note Sureau. J’ai mené ma vie d’homme. J’ai payé mon dû. Le souvenir d’Ibbarategui ne m’a jamais laissé en repos. Il n’est pas passé un jour sans que je le revoie devant nous, rue de  la Verrerie, sans que j’entende cette voix sèche qui parlait notre langue et nous condamnait. »

Il y aurait sans doute un moyen d’échapper à cette culpabilité mais ce moyen Sureau sait qu’il ne le trouvera pas, même en retournant sur les lieux où vécut Ibbarategui. Ce serait  de trouver le chemin des morts qui donne son titre à ce récit poignant. Le chemin des morts, dans la tradition basque, c’est le chemin secret que chaque famille emprunte dans un village pour aller porter un des siens au cimetière. Peut-être que là, en croisant le cortège funèbre égaré dans le Temps, Sureau  obtiendrait, à défaut d’une absolution au moins une ébauche d’apaisement. Mais, en matière de mémoire douloureuse, comme l’écrivain le dit lui-même avec la concision de nos grands moralistes du XVIIème siècle,  « la faute a des pouvoirs que l’amour n’a pas. »

Le chemin des morts de François Sureau (Gallimard)

*Photo: GILE MICHEL/SIPA 00630284_000039.

Prison : Opération portes ouvertes

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taubira prison hollande

Pour François Hollande, il n’y a aucune ambiguïté : le « seul » objectif de la réforme pénale, a-t-il déclaré, est « la sécurité de nos concitoyens ». Tout indique pourtant que le véritable but du projet de Christiane Taubira est de « désengorger les prisons ». Dès lors, on voit mal comment il pourrait ne pas encourager la criminalité.

Précisons-le d’emblée,  la nouvelle peine de « probation » n’est pas en cause, malgré l’effervescence médiatique qu’elle a suscitée. Tous les pays occidentaux possèdent une sanction de cette nature  au sein de leur arsenal répressif. Son principe est simple et de bon sens : il s’agit d’imposer au petit délinquant une série d’obligations censées éviter la récidive, et s’assurer qu’il se tient à carreau via des mesures de suivi et de surveillance. Au toxicomane qui a volé pour se procurer de la drogue, on imposera un traitement contre son addiction. À l’homme qui a menacé et harcelé son ex-femme, on interdira de s’approcher de sa victime, et on l’obligera à l’indemniser. Tout cela sous le contrôle d’un agent de probation qui doit jouer un rôle de flic et d’éducateur.[access capability= »lire_inedits »]

Il y aurait donc plutôt motif de se réjouir de la création de cette sanction, adaptée aux primo-délinquants ayant commis un délit de faible gravité… si elle n’existait  pas déjà ! Et pas depuis peu : elle est inscrite dans notre droit depuis 1958 sous le nom de « sursis avec mise à l’épreuve ». Chaque année, environ 50 000 délinquants condamnés en bénéficient.  Le seul effet concret de cette pseudo-innovation, inscrite dans le projet Taubira sous le nom de « contrainte pénale », aura été d’envoyer un message de laxisme. Qui a été reçu cinq sur cinq par une partie de l’opinion.

Il y avait pourtant matière à innover, car la France manque cruellement d’alternatives crédibles à l’emprisonnement.  Encore qu’une utilisation plus avisée de celles qui existent – dans la sélection des condamnés concernés et dans la mise en œuvre – serait déjà une amélioration notable. Résumons : chaque année, 1,2 million d’auteurs de crimes et délits sont présentés à la Justice. Environ 120 000, soit 10 % d’entre eux, sont condamnés à de la prison ferme. Ce qui laisse environ 1 million de délinquants qui, pour la plupart, s’en tirent avec des sanctions purement symboliques : rappels à la loi, réclusion avec sursis et amendes dérisoires. Aujourd’hui, après la privation de liberté, la sanction la plus contraignante est (déjà) la probation, le fameux « sursis avec mise à l’épreuve ». Le problème est que, loin de viser des primo-délinquants peu dangereux, il s’applique en général à des multirécidivistes déjà condamnés et bien connus des services de police. Pour donner un ordre d’idée, il s’adresse aux 15 % des délinquants les plus sérieux (10 % sont condamnés à de la prison ferme, 5 % au sursis avec mise à l’épreuve).

Prenez le braqueur et tueur présumé de l’héroïque retraité Jacques Blondel à Marignane. Malgré 12 condamnations au compteur à seulement 18 ans, il avait toujours été laissé en liberté. Son placement sous probation ne l’avait nullement empêché de se lancer dans une attaque à main armée. En effet, l’autre problème de la probation à la française est qu’elle est particulièrement mal appliquée : le suivi et la surveillance de ceux qui y sont soumis sont quasi inexistants, et les violations des obligations rarement sanctionnées. La faute au manque de moyens ? En partie. Mais la faute aussi à la culture soixante-huitarde des agents de probation, qui se voient comme 100% éducateurs, là où ils devraient être moitié flics. Les délinquants ne se sentent donc pas « cadrés », et encore moins « contraints » par la probation. Récemment, à un procès d’assises pour meurtre, le juge a demandé à l’un des prévenus, déjà condamné plus de 10 fois, pourquoi il n’avait pas, lorsqu’il était en liberté, respecté les obligations que la Justice lui avait imposées. « Cela ne m’intéressait pas », a-t-il répondu, illustrant parfaitement l’état d’esprit des délinquants habitués à la magnanimité de notre système judiciaire.

Si le projet de loi Taubira se résumait à sa peine de « probation », on en serait quitte pour la poudre aux yeux. Malheureusement, le texte s’apprête également à rendre encore plus dérisoires des peines qui l’étaient déjà aux yeux des condamnés. Prenez la « prison avec sursis », prononcée contre des délinquants situés entre les 15 et 25 % les plus sérieux. Loin de considérer cette sanction comme une « épée de Damoclès », la plupart des intéressés la perçoivent comme une relaxe pure et simple. Et ils ont raison : il leur suffit d’observer le parcours de leurs « collègues » pour savoir que le sursis ne « tombe » pas en cas de nouvelle condamnation. Aussi surprenant que cela puisse paraître, notre droit permet d’empiler plusieurs sursis sans jamais être envoyé en prison. Or Christiane Taubira prévoit d’aller encore plus loin dans ce sens : la révocation d’un sursis qui, déjà, n’était pas automatique, devra l’être encore moins !

On touche là à l’ambition réelle, bien qu’inavouée, de la loi Taubira : désengorger les prisons quoi qu’il en coûte, sans se préoccuper des conséquences sur la crédibilité de la sanction pénale. Cette stratégie n’a malheureusement rien de nouveau : des remises de peine automatiques (instaurées en 1972) à l’aménagement systématique des peines de moins de deux ans prévu par la loi Dati de 2009, la plupart des lois pénales votées depuis quarante ans poursuivent le même objectif, l’idéologie et les contraintes financières convergeant en l’occurrence. Les gouvernements successifs auraient pu (et dû) adapter les capacités pénitentiaires aux réalités criminelles, c’est-à-dire à l’accroissement continu de la violence. Ils ont préféré adapter la politique pénale au nombre de places de prison disponibles (ou indisponibles). De sorte que, si on excepte les grands criminels, l’effectivité de la peine dépend non pas de la gravité des faits ou du comportement du condamné, mais du « taux de remplissage » carcéral.

Christiane Taubira relance donc une politique qui s’est toujours conclue en fiasco, tant pour notre système pénitentiaire – la France compte aujourd’hui 68 000 détenus pour 57 000 places de prison – que pour la crédibilité, donc le caractère dissuasif de la Justice – plus de 100 000 peines de prison sont en attente d’exécution, faute de places disponibles. Quand on sait, de surcroît, que la France dispose de presque moitié moins de prisons que la moyenne des pays de l’Union européenne, on comprend qu’il y avait une seule solution crédible et durable pour exécuter convenablement les peines et accueillir les détenus avec dignité : construire en urgence les 30 000 places de détention qui manquent. C’était d’ailleurs ce qu’avait fini par décider le président Sarkozy, dans un éclair tardif de lucidité, à la toute fin de son quinquennat.

Christiane Taubira refusant avec énergie d’augmenter vraiment le nombre de places de prison – sa première mesure a été d’annuler ce programme ambitieux –, il lui faut impérativement réduire le nombre de détenus. En cherchant tous les moyens pour en libérer le plus possible. C’est bien le sens de la plus dangereuse des mesures qu’elle propose, pourtant passée inaperçue : la « libération sous contrainte ». Il s’agit d’obliger les juges d’application des peines à examiner le dossier de tous les détenus parvenus à la moitié de leur peine, en vue de les remettre en liberté (je dis bien à la moitié de leur peine, et non aux deux tiers comme le prétend le gouvernement, car c’est ce qui se produira en pratique compte tenu des remises de peine automatiques).

Cette mesure est d’autant plus dangereuse que la possibilité d’obtenir une libération à mi-peine existe déjà. Sauf que pour l’instant, il est tout de même demandé aux postulants de fournir un effort : il leur faut préparer un « projet de sortie » à peu près cohérent, trouver et s’engager à suivre une formation, voire obtenir une promesse d’embauche. Dans la majorité des cas, les délinquants ne sont pas prêts à déployer autant d’énergie pour grappiller quelques semaines ou quelques mois de liberté.  Le projet Taubira prépare donc la libération, potentiellement massive, d’individus si peu motivés pour se « réinsérer » qu’ils n’ont même pas pris la peine de préparer un dossier de libération conditionnelle.

Cette « libération sous contrainte » aura-t-elle au moins le mérite d’éviter que les détenus quittent la prison sans surveillance ni suivi ? Nullement, car les profils les plus inquiétants continueront tout de même à être privés de libération anticipée, donc de suivi à leur sortie. Si on avait vraiment voulu éviter les « sorties sèches », il aurait été plus efficace de rendre obligatoires les peines « mixtes », mi-prison, mi-probation. Aujourd’hui déjà, les juges peuvent imposer une peine d’un an de prison ferme suivie d’un an de mise à l’épreuve. Que la systématisation de cette pratique n’ait pas été retenue prouve bien que l’objectif de la réforme est de vider les prisons.

C’est également le sens de la suppression des peines-planchers visant les récidivistes. Elles n’avaient rien de très sévère (deux ans pour dix ans encourus), ni d’ailleurs d’automatique (elles étaient écartées par les juges dans 64 % des cas, malgré l’obligation qui leur était faite de motiver ce choix, bruyamment dénoncée comme une insupportable atteinte à leur indépendance). Elles avaient la vertu d’inscrire dans notre Code pénal la nécessité de mettre à l’écart la petite minorité de délinquants multirécidivistes qui pourrissent la vie des citoyens. Car toutes les études criminologiques le démontrent : plus de 50 % des crimes et délits sont commis par une toute petite minorité (5 %) d’individus suractifs et dangereux. Lorsque ce noyau dur est derrière les barreaux, la société est mieux protégée. Que tout ne soit pas mis en œuvre pour réaliser cet objectif somme toute modeste est intolérable pour le public.

C’est ce que persistent à ne pas comprendre certains juges, qui n’hésitent pas à infliger des sursis, des mises à l’épreuve ou des peines dérisoires à des individus déjà multicondamnés. Le braqueur tué par le bijoutier de Nice ? On l’a vu, condamné 14 fois à 18 ans, et toujours libre comme l’air. Le violeur de Colombes soupçonné qui a envoyé, à mains nues, une jeune femme dans le coma ? Un multirécidiviste, déjà condamné pour agression sexuelle, qui était en « aménagement de peine » au moment de son crime.  On pourrait poursuivre cette litanie des heures durant, tant la réalité est têtue : la Justice manque singulièrement de fermeté vis-à-vis des récidivistes. Les peines-planchers, aussi imparfaites soient-elles, représentent une petite digue contre des jugements encore plus laxistes et déconnectés des attentes des citoyens. C’est encore trop pour Christiane Taubira qui trouve visiblement plus urgent de donner des gages à l’extrême gauche judiciaire que d’œuvrer, conformément à l’ambition présidentielle affichée, à la sécurité des Français. Il est vrai que les justiciables et les victimes, contrairement au Syndicat de la magistrature, ne sont d’aucune utilité politique à la ministre chargée de les défendre.

La prison école du crime ? Le contre-exemple américain

Le modèle pénal américain n’a pas bonne réputation, et c’est en partie justifié.  Car les États-Unis incarcèrent littéralement à tour de bras : si la France avait le même taux de détention, elle aurait 400 000 détenus (et non 68 000). C’est trop. Toutefois, on méconnaît trop souvent les effets de cette politique sur la criminalité américaine. De 1993 à aujourd’hui, les homicides, les violences aux personnes et les atteintes aux biens ont été divisés par 2. À tel point que, si l’on met de côté les homicides, la criminalité aux États-Unis est désormais inférieure à celle de la France ! Il faut dire que les violences en France, elles, ont été multipliées par 2 depuis vingt ans, d’après les statistiques de la police et de la gendarmerie. L’exemple américain devrait donc démystifier le catéchisme souvent rabâché de la « prison école du crime ». Car si cette « théorie » était vraie, le tout-carcéral inouï engagé à partir des années 1980 en Amérique devrait avoir entraîné une explosion du crime (700 000 détenus sortent chaque année des geôles américaines). Or c’est bien l’inverse qui s’est produit : lorsque l’État est dur avec le crime, celui-ci recule. Et inversement…[/access]

*Photo : MAGNIEN/20 MINUTES/SIPA.00650362_000014.

Leonarda, la Loi et l’Ordre

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Après l’allocution solennelle de samedi sur l’affaire Leonarda, le président semble faire l’unanimité, mais contre lui, et en plus sur des bases radicalement opposées.

À droite, la réaction de Copé est emblématique. Pour le boss de l’UMP, le président a porté un « coup terrible à l’autorité de l’État » et s’est « ravalé au rang du chef du PS » courant après « une synthèse introuvable entre les courants de la gauche ».

À preuve de cette impossibilité d’une synthèse, les réactions très remontées de nombre d’élus PS, de toute une myriade d’associations satellites, du PC des Verts etc. Mais la réaction la plus vive a été celle du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon : « La jeune collégienne est sommée par le Président de la République de choisir entre vivre en famille (5 frères et sœurs et ses parents) ou revenir seule en France poursuivre ses études. C’est d’une cruauté abjecte. »

Ce chœur rudement polyphonique ravira tant les partisans de la diversité (au sens d’avant) que les fans des ensembles folkloriques corses, bulgares, papistes, etc.

Moi, ce maelstrom m’a immédiatement rappelé un épisode de la fabuleuse série Law & Order (New York Police Judiciaire). Jack McCoy l’intègre assistant du District Attorney de Manhattan et l’avocat retors d’un criminel s’affrontent sur un point de droit. Ils portent leur querelle devant le juge de l’affaire, un vieux magistrat rusé aussi sourcilleux sur les abus de droit que les entorses à la constitution. Et la décision qu’il prend finalement mécontente à donf’ ses deux solliciteurs.

Commentaire du juge, très content de lui : « Quand les parties adverses sortent toutes les deux furieuses de mon bureau, je sais que j’ai pris la bonne décision. »

 

Hollande et l’affaire Leonarda : demi-mesure, flop total !

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hollande leonarda kosovo

hollande leonarda kosovo

Avec François Hollande, on n’est jamais déçu. On a beau se torturer les méninges, il est le  plus fort  pour imaginer la solution la plus tordue pour se sortir d’une situation politique embarrassante. Il avait pourtant toutes les cartes en mains pour montrer, enfin, qu’il assumait sans faillir la mission que le peuple lui a confiée en mai 2012 : être le garant de l’ordre républicain, et de la stricte application des lois votées par la représentation nationale.

En dépit du tapage médiatique, et de la montée en décibels du braillomètre (copyright Cyril Bennasar) des professionnels de l’indignation compassionnelle, il pouvait se montrer, pour une fois, politiquement capable de prendre une décision nette et claire, qui aurait fini par se révéler la seule adéquate : confirmer l’expulsion vers le Kosovo d’une famille de Roms dont la mauvaise foi, l’usage astucieux de toutes les failles de la loi française, et la manipulation des médias avaient fini par exaspérer tous ceux, même bienveillants, qui les connaissaient bien. Les associations de soutiens aux Roms et aux sans papiers, en Franche-Comté, comme en Italie, avaient jeté l’éponge. Cette famille, principalement son chef, le père, était devenue ingérable, même pour ces militants dont la patience et l’indulgence pour les incivilités de leurs protégés est réputée proverbiale.

La présence, non prévue au départ, de Leonarda à une activité extra-scolaire organisée par son collège le jour où toute la famille était sommée de quitter le territoire français, par avion et aux frais de la République n’a été que la dernière manœuvre, tentée et réussie pour mettre en échec la loi et le droit.

Leur dossier était tellement mauvais (usage de faux, mensonges avérés sur le lieu de naissance des enfants, refus du père d’occuper les emplois qui lui étaient proposés, violences intra-familiales signalées, fréquentation scolaire a éclipse des enfants), qu’aucun fonctionnaire humaniste de bonne foi n’a pu favoriser leur acceptation «  à l’ancienneté » sur le territoire français.

En proposant le retour de la seule Leonarda (alors que cette dernière n’avait jamais manifesté son souhait d’une telle solution), Hollande réussit l’exploit de provoquer l’indignation simultanée des partisans de l’ouverture totale de nos frontières à «  toute la misère du monde » – et ajoutons à tous les escrocs à la demande d’asile – et celle des pères et mères de famille choqués de par une sorte de rapt pourvu du sceau présidentiel.

Mais il y a plus grave : une erreur d’analyse politique qui voyait, à tort, monter dans le « peuple de gauche » une vague de protestation conduisant à des manifs de rue incontrôlables par le pouvoir. Les Français n’aiment pas, certes, que l’on procède en leur nom à des expulsions musclées de déshérités venus en douce picorer quelques miettes de la manne de notre Etat-providence. Mais ils aiment encore moins que l’on se moque d’eux d’une manière aussi grossière que la famille en question. Quel respect peuvent-ils encore éprouver pour un président qui se laisse ainsi manipuler par des gens sans scrupules,  et des apparatchiks lycéens profitant de la disponibilité  de leurs petits camarades à semer le souk  à la veille des vacances scolaires ?

Même Harlem Désir se permet de prendre ses distances avec la parole présidentielle ! Et Valérie Trierweiler de donner son sentiment avant que son compagnon n’ait parlé.  Cette affaire marque le tournant, catastrophique, d’un quinquennat déjà bien mal en point.

 *Photo :  SIPA/SIPA. 00667681_000002.

La patrie non reconnaissante

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helie saint marc

helie saint marc

Il est mort cet été. Sa disparition n’est pas passée inaperçue : hommages, discours émouvants, évocations de sa vie se sont succédé. Mais c’est peu dire qu’ils sont restés l’apanage d’un certain monde, d’une certaine droite, si ce mot a encore un sens, et qu’il n’a traversé l’esprit de personne qu’on eût pu célébrer un héros par des funérailles nationales. Nicolas Sarkozy l’avait fait grand-croix de la Légion d’honneur, sous les huées de la bien-pensance : il est vrai qu’Hélie de Saint-Marc avait assez peu mérité de la patrie…[access capability= »lire_inedits »]

Entré en Résistance à 19 ans, par le biais des jésuites, dans le réseau bordelais Jade-Amicol, deux ans plus tard il est à Buchenwald, puis au camp de Langenstein-Zwieberge. Quand les Américains l’y découvrent parmi les survivants, il a oublié jusqu’à son nom. De la vieille race de ces petits hobereaux qui, de Lattre ou Hauteclocque, fournit à la République l’essentiel de ses chefs militaires, il est naturellement officier de Légion en Indochine, où il assiste au premier déshonneur de cette France qui abandonne les populations autochtones à la férocité des armées communistes libératrices.

C’est cette expérience qui le conduira à suivre Challe en 1961 à Alger, lors du « putsch des généraux ». Encore un échec : il se constitue prisonnier et, traduit devant le Haut Tribunal militaire, est condamné à dix ans de réclusion.

Il n’a pas 40 ans, sa vie d’homme est terminée. L’héroïsme, l’horreur, le courage, la rébellion, la dégradation et l’indignité : qui n’a pas lu à 16 ans Les Champs de braises, le livre où il raconte tout cela au soir de sa vie, ne sait rien de  la tragédie française. Rien de ce pays qui, entre 1940 et 1962, a presque entièrement perdu son honneur. De ce pays qui aime tant ses guerres idéologiques qu’il condamne toute grandeur à  se déguiser sous les traits de la monstruosité.

Hélie de Saint-Marc fut cet impossible héros français. Et les peuples sans héros seront condamnés à mourir de tiédeur.[/access]

*Photo : Lyon: Obseques de Hélie de Saint Marc. PASCAL FAYOLLE/SIPA. 00663945_000048.

Adèle s’esquive

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la vie d'adèle kechiche

la vie d'adèle kechiche

Abdelatif Kechiche, auteur des beaux films La Faute à Voltaire, L’Esquive et La Graine et le mulet signe avec La Vie d’Adèle un splendide nouvel opus, Palme d’or de Cannes 2013. Une palme qui a entraîné une envolée de polémiques et d’enthousiasmes délirants, encensée par une certaine critique bien pensante de gauche et critiquée par certains moralistes  de droite, tous aveuglés par le lien idéologique qu’ils firent avec l’actualité du moment (le mariage pour tous, la loi Taubira…). Les premiers y voient un film libertaire prônant le triomphe de leur libéralisme progressiste, les seconds y sont opposés en raison de leur défense des valeurs morales. Pour bien voir ce film, oublions aussi les controverses entre les actrices et le metteur  en scène, relayées avec une stupidité sans égal par les médias.

Bien sûr, le film n’a rien à voir avec tout le fatras que la gauche a créé autour de cette question sociétale. Affirmons le d’emblée, il s’agit d’un très grand film, une œuvre ambitieuse, servie par une mise en scène implacable et magnifique, des cadres d’une rigueur  et d’une précision absolue, une lumière somptueuse qui irradie le beau visage d’Adèle magistralement interprétée par Adèle Exarchopoulos. C’est une comédienne d’une force incroyable, qui, par la  fragilité de son visage, par ses larmes, sa bave, sa morve sont pour beaucoup dans la fascination suscitée par le film. Les émotions d’Adèle sont comme un fleuve en crue, elles l’emportent et nous submergent créant une empathie profonde avec l’actrice et le personnage.

Mais surtout, une fois de plus le cinéaste nous parle d’un sujet qui lui tient à cœur : la transmission. Ce plaisir de la littérature et de la découverte du monde passe par le personnage d’Adèle dont la vocation d’enseigner est la seule certitude dans un monde sans repères.

Adèle est d’origine sociale modeste, cultivée et intelligente. Elle ne trouve un écho à ses interrogations que dans les œuvres de Marivaux ou de Laclos et s’adapte mal au monde qui l’entoure. La vulgarité de ses camarades de classe, filles et garçons, obsédés par les questions sexuelles la perturbe. Sa relation amoureuse avec un jeune homme gauche et quelque peu inculte renforce son mal être. Perdue, un soir où elle est sortie dans un bar gay et lesbien avec un ami, Adèle rencontre une étudiante aux Beaux Arts, Emma jeune femme aux cheveux bleus, croisée quelques temps auparavant dans la rue et dont la beauté et le mystère  l’émeuvent. Très vite, le charme vénéneux  d’Emma l’entraine dans une relation charnelle et passionnée et l’introduit dans un monde artistique dont elle ignore tous les codes.

Si Abdellatif Kechiche donne une importance majeure aux séquences d’amour physique. Il filme avec une crudité abrupte de longues scènes de sexe entre les deux  jeunes filles qui renvoient le spectateur à son rapport au voyeurisme. Le vrai sujet de Kechiche est la capture du réel, des moments de vie d’une certaine jeunesse  dans la France contemporaine. Le travail et les valeurs de partage, de transmission, y trouvent peu leur place, dominé par le vide d’une société festive et illusoire.

Deux mondes s’opposent, ici, même si jamais, le cinéaste ne juge, filmant toujours avec justesse chaque personnage. Celui de la bourgeoisie-bohème et celui d’Adèle. Sa patience et sa volonté d’enseigner, de transmettre sa simplicité et sa dignité contrastent avec la superficialité du milieu artistique, les discours maladroits et souvent vide de sens sur l’art, le sentiment de vanité et de fatuité exaspérante qui s’en dégagent. Face à ce monde factice, et à la relation de plus en plus tendue qui se noue entre Adèle et Emma, au comportement déstabilisant et au caractère égoïste et dominateur de cette dernière, le malaise s’installe pour un spectateur perplexe devant l’hébétude triste d’Adèle au milieu d’un monde qu’elle ne comprend pas (la scène de la Gay-Pride à Lille est particulièrement éloquente, Adèle à le regard vide, absente de ce moment que visiblement elle ne partage pas).

La Vie d’Adèle est dans la grande tradition du cinéma naturaliste (c’est le côté Pialat de Kechiche) et réaliste (son côté réalisme social rappelant Grémillon et Duvivier). C’est aussi, finalement, un grand film moral au même titre que L’Esquive qui s’interroge sur la perte des valeurs et le triomphe de la bêtise. Le tout, filmé en trois heures de grâce pour voir à la fin, dans une image très symbolique, une jeune femme qui décide s’esquiver, à tous les sens du terme.

Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement

Un 8ème shoot de Schnock

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À quoi reconnaît-on une bonne revue ? Des sujets décalés, un ton caustique, une maquette originale et ce parfum de légèreté qui manque tant à la presse française. Comme le répétait en boucle Céline, qu’ils sont lourds, oui, qu’ils sont lourds ces éditeurs à compiler les mêmes enquêtes sans fond et sans style. De nos jours, les articles ont vocation à habiller les publicités. Les annonceurs sont déjà bien gentils de concéder à l’écrit, le gris comme l’appelaient les anciens journalistes, quelques cases protégées. Les mêmes espaces que l’on réserve aux animaux sauvages ou aux fleurs exotiques. Bientôt, nous ouvrirons un magazine comme on visite un parc national. On dira aux enfants :

– Regarde, là, petit, dans ce magma d’images, il  y a une légende

– C’est quoi une légende, papa ?

– C’étaient des mots, fiston…

Le gris apparaît parfois à la suite d’un long tunnel publicitaire d’une vingtaine de pages (voir les féminins de la rentrée et le célébrissime September Issue bourré de réclame). Il étouffe le gris. Il se meurt le gris. Nous ne sommes plus de grands naïfs, ça fait belle lurette qu’un magazine n’a plus pour vocation principale d’informer ou divertir (à part Causeur Magazine) mais de vendre des babioles. Alors, quand on tombe sur le nouveau numéro de Schnock, 8ème du nom, dédié en partie à Pierre Richard, on se sent revivre. Ils l’ont fait. On loue cette énergie venue de très loin, cette intelligence du sujet, cette dinguerie en provenance directe des années pompidogiscardiennes, du vintage patiné façon linoléum et de l’émotion imbibée au Dubonnet. On a aimé les sept précédents opus consacrés notamment à Jean-Pierre Marielle, Jean Yanne, Amanda Lear ou Gainsbourg. Ce huitième numéro de La revue des Vieux de 27 à 87 ans est tout simplement jubilatoire. On est presque ému. On en pleurerait tellement c’est bon. Habitués à tant de médiocrité, de crétinerie et de vulgarité, les lecteurs se croyaient abandonnés. Personne ne pensait plus à nous. Le monde de la presse était-il devenu aussi froid, cosmétique et illusoire qu’un trader shooté aux courbes de la bourse ? Schnock nous apporte cette bouffée de nostalgie nécessaire à notre survie. On aimerait que la revue sorte tous les mois, toutes les semaines. Après avoir pris une dose de Schnock, on plane, on voit des R16 dans la rue, des acteurs qui ne jouent pas les VRP sur les plateaux télé, des écrivains qui savent écrire, des chanteuses qui chantent juste et surtout on ne se prend pas au sérieux. Pour vous donner envie de courir chez votre marchand de journaux, je préfère vous susurrer des mots tendres, en l’occurrence, des noms que vous trouverez à l’intérieur de cette 8ème édition. Si le bonbon Stoptou, Vladimir Cosma, le magazine Absolu, Téléchat (Groucha et Lola), Mort Shuman, Anne-Marie Peysson, ou Auguste Le Breton ne vous disent rien, passez votre chemin. Vous n’êtes pas un vrai Schnock !

Schnock – Numéro 8 – La Tengo Editions.

L’Histoire naturelle, un sujet littéraire

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jardin des plantes

jardin des plantes

Les jardins m’ennuient. Pire, ils me désolent. Si chez certains, ils évoquent la nature resplendissante, le volte-face des saisons ou le miracle de la Terre, chez moi, ils me rappellent trop de mauvais souvenirs. Trop de poussives visites à travers l’Europe, à la découverte de jardins botaniques et exotiques, littéralement tiré, tracté par mes parents que ce spectacle ravissait. Ils ne m’auront épargné aucun parc, aucun paysagiste, aucune vente d’espèces rares, j’entends encore mon père égrener une litanie de noms de plantes en latin à l’heure du dîner. J’en fais parfois des cauchemars à presque quarante ans. L’horticulture n’aura pas réussi à germer dans ma tête de pioche. Dès l’âge de huit ans, je sus que la nature me serait à jamais hostile. Un échec de plus dans mon éducation laborieuse. Les années ont passé. Mon père, grand spécialiste des plantes vivaces, a délaissé quelque peu le jardin d’ornement pour une nouvelle passion : le potager et ses « obscures » variétés. La bibliothèque familiale déborde toujours autant d’ouvrages savants sur le sujet et moi, je suis l’éternel ignare, ne faisant pas la différence entre un cerisier du Japon et un pied de tomates.

Mon inculture jardinière que l’on croyait définitive vient pourtant de connaître un heureux revirement. Je me suis régalé à la lecture des  Bonnes feuilles du Jardin des Plantes, une anthologie présentée par Philippe Taquet, membre de l’Institut, qui court de Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon. Je ne sais si c’est la splendide couverture verdoyante, sa maquette aérée ou le choix judicieux des auteurs qui m’ont captivé, mais assurément, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Jusqu’alors, le Jardin des Plantes indiquait pour tout natif du Berry, son arrivée à Paris et la vision quelque peu effrayante d’un Mammouth dans le prolongement de la Gare d’Austerlitz. Rien de très engageant.

Ce recueil de textes commentés s’intéresse en fait autant aux allées du Jardin qu’aux arcanes du Muséum national d’Histoire naturelle. Il y est autant question des carrés de la perspective (480 mètres sur 2,5 hectares) bordés par des platanes que de la Ménagerie, des Galeries ou des illustres scientifiques qui ont fait le renommée du lieu et, par ricochet, celle de la France. Ce jardin royal des plantes médicinales créé sous Louis XIII va devenir au XVIIIème siècle un haut-lieu scientifique à la gloire de Buffon, Cuvier, Jussieu, Lamarck et Bernardin de Saint-Pierre. Cette anthologie dévoile une autre facette du Jardin, celle d’une terre d’inspiration pour bon nombre d’artistes et de philosophes. Sur cet espace fertile à l’imaginaire, aux souvenirs et aux émotions, les écrivains ont posé leur plume.

Victor Hugo vantait le génie de Buffon dans son poème du Jardin des Plantes et invitait son petit-fils, Georges, à venir voir la ménagerie. Un voyage intra-muros des plus déroutants : « Sans sortir de Lutèce, allons en Assyrie, Et sans quitter Paris partons pour Tombouctou ». Balzac honorait Cuvier en se demandant s’il n’était pas « le plus grand poète de notre siècle ? ». Les témoignages d’Alfred de Musset, Jules Verne, Rousseau, Proust, Zola ou Sainte-Beuve redonnent des couleurs à cet endroit. Barbey d’Aurevilly, dans sa nouvelle « Le Bonheur dans le crime », comparait la rivalité entre une élégante visiteuse et une panthère. Dans ce face-à-face, « la formidable bête outragée avait rouvert les yeux, affreusement dilatés, et ses naseaux, froncés vibraient encore… » écrit-il. Léon-Paul Fargue, l’infatigable piéton, s’extasiait dans la galerie de la paléontologie : « Moi et quelques autres nous restons là, devant le Diplodocus, à rêver à la taille des herbes qu’il foulait, à la quantité de l’oxygène tout frais dont il se gonflait comme un zeppelin ». Jacques Perret se faisait botaniste : « Nous avons là l’espace vert le plus intensément botanique, le plus pittoresque et précieux de tout Paris sinon le plus secret car il est dans son ravin à la merci des regards plongeants ». Alexandre Vialatte confirmait cet engouement qualifiant le jardin des Plantes de « musée du monde » et de « boudoir de l’histoire naturelle ».

Papa, c’est promis, ce week-end, je visite le Jardin des Plantes !  

Les Bonnes feuilles du Jardin des Plantes – De Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon – Une anthologie par Philippe Taquet, membre de l’Institut en collaboration avec Geneviève Boulinier et Anne-Roussel-Versini – Editions Artlys

*Photo : Bruce Yuan-Yue B/SUPERSTOCK/SIPASUPERSTOCK 45068283_000001.

Fantômas, méchamment bien !

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« Il y a des héros en bien comme en mal », remarquait La Rochefoucauld dans ses Maximes. Fantômas, génie du mal protéiforme, en est la parfaite illustration. Cent ans après sa naissance, la créature de Marcel Souvestre et Pierre Allain voit ses aventures rééditées. Souvestre, mondain, avocat mais aussi garagiste et journaliste à L’Auto, y embaucha Allain, fils de médecin renié par sa famille parce qu’il voulait devenir… journaliste ![access capability= »lire_inedits »]

Et, après la rédaction de 32 aventures écrites à quatre mains, à la mort de Pierre Souvestre, Allain épousa sa femme pour continuer seul le feuilleton. Si nous donnons ces précisions biographiques, c’est qu’elles apportent un éclairage indirect sur la spécificité de Fantômas. Si Fantômas fascine, dans la société encore cloisonnée de cette France d’avant la guerre de 14, c’est parce qu’il évolue dans tous les milieux, utilise les machines les plus modernes comme l’automobile, se déguise des manières les plus surprenantes, se fait le prestidigitateur de son propre corps, bref parce qu’il est proprement insaisissable. Et puis, bien entendu, il y a le thème du double, omniprésent dans ses aventures. Thème aussi subversif que romanesque, surtout dans l’ultime épisode, quand on découvre avec l’inspecteur Juve, ennemi juré du criminel, que celui-ci n’est autre que son frère jumeau. Encore une fois, le bien et le mal, ici, se ressemblent dangereusement, jusqu’à se confondre.

Divertissement, bien sûr. Pourtant, derrière les péripéties joyeusement aberrantes de Fantômas se cache une représentation inquiète du monde, comme si une obscure prescience du carnage à venir courait d’une page l’autre. Il est question du naufrage du Titanic en 1912, événement dans lequel Jünger voyait la naissance du XXe siècle. Pour Cendrars, Fantômas était carrément « L’Énéide des temps modernes », Apollinaire y lut « un extraordinaire roman fleuve plein de vie et d’imagination », tandis que les surréalistes s’emparaient de cette mythologie contemporaine qui refusait l’ordre établi dans une atmosphère étrangement onirique. Robert Desnos écrivit même une célèbre Complainte de Fantômas − « Écoutez… Faites silence… / La triste énumération / De tous les forfaits sans nom, / Des tortures, des violences / Toujours impunis, hélas ! / Du criminel Fantômas »

− mise en musique par Kurt Weill. Fantômas sait d’emblée s’emparer de tous les médias de son temps pour se faire connaître.

Il apparaît d’abord dans des fascicules vendus 65 centimes, type roman-feuilleton, qui atteignent des tirages faramineux. Puis, très vite, ses aventures sont mises en scène dans les films de Louis Feuillade. Il reste, encore aujourd’hui, malgré son côté vintage, une figure de ralliement pour tous les amants du négatif, comme le furent les situationnistes et leur parolier, un certain Guy Debord :

Une explosion fantastique

N’en a pas laissé une brique.

On crut qu’c’était Fantômas,

Mais c’était la lutte des classes.[/access]

Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantômas, tomes 1 et 2, Bouquins/ Robert Laffont.


	            

L’art avec modération?

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exposition fondation ricard

exposition fondation ricard

Chaque année, le Prix de la Fondation d’entreprise Ricard récompense un « jeune artiste » promis ensuite à une belle carrière internationale, comme en témoignent les lauréats des années précédentes. Yann Chateigné a sélectionné pour cette édition huit artistes dont les œuvres sont liées, selon le commissaire d’exposition, par la primauté du geste artistique sur tout discours théorique. On connaîtra le nom du lauréat pour ce 15ème Prix le 26 octobre, date judicieusement choisie au moment de la FIAC.

L’exposition emprunte son titre à un livre de Marguerite Duras publié en 1987, dans lequel elle tentait d’approcher les objets et le réel à travers cette écriture blanche  qui caractérisait son style.

On l’aura compris, les artistes placés sous ce patronage appartiennent pour la plupart au courant minimaliste, et tous puisent en tout cas dans les gestes même pour nourrir leur art. Cette démarche apparaît avec évidence chez Binet, qui a travaillé certains murs de la Fondation avec de la peinture, des coups de scie et du crayon pour créer une ligne d’horizon qui court sur les murs jusqu’à un tableau grand format. Les ratages visibles font partie de l’œuvre qui génère ainsi son propre environnement.

De même deux des artistes récupèrent les matériaux d’expositions passées pour les assembler, chacun à sa manière : Mesquita soude des tubes d’acier et les relie ici à une boîte qui évoque un cercueil, ou elle dissémine des vêtements usés sur des tubes en métal. Ces installations censées évoquer un réseau déshumanisé ont un petit air de déjà vu… Barbier Bouvet, lui, a trouvé des tringles et des tissus blancs dans les réserves de la Fondation et les a transformés en rideaux à l’entrée de l’exposition, mais les visiteurs ne savent pas d’emblée qu’il s’agit d’œuvres. Ses « poubelles » placées dans les coins des salles d’exposition semblent elles aussi faire partie du mobilier de la Fondation, c’est d’ailleurs le but recherché…

Le commissaire d’exposition insiste par ailleurs sur l’aspect scénographique et théâtral des œuvres, car elles occupent effectivement l’espace à la manière d’éléments de décor. Reynaud Dewar a par exemple disposé des panneaux de tissus colorés en partie délavés à divers endroits de la première salle, et elle présente en complément un lit dont le matelas est creusé d’une flaque bouillonnante d’encre noire. Les taches qui maculent le parquet alentour sont une allusion au colonialisme, mais le visiteur retient surtout l’aspect visuel. Les sculptures paravents de Quenum relèvent également du décor théâtral avec leurs silhouettes esquissées et leurs blocs géométriques : on se demande si ces œuvres dépassent vraiment le simple statut scénographique. Dans cette sélection, une des œuvres détonne, c’est la série de têtes sculptées de Singh dont on comprend mal le lien avec le reste de l’exposition. Ces têtes ressemblent surtout à de mauvaises copies de celles du sculpteur allemand  Messerschmidt : « l’humour » semble avoir primé sur le geste artistique.

Dans la dernière salle on peut contempler les « traces » de deux performances passées, celle de Cecchetti et celle de Valenza. Le premier joue sur la matérialité des performances et ici en l’occurrence le visiteur voit des arabesques violettes sur un mur blanc : il apprend en lisant le guide qu’il s’agit de purée de mûres et de pêches… Il faudrait avoir assisté à la performance pour comprendre ! Valenza au contraire accumule les outils de sa performance qui s’affichent sur les murs et au milieu de la salle sous forme d’installation. Un écran diffuse en continu ladite performance où se mêlent poésie, pseudo dialogues, masques, sangles, matériel médical…Le son de cette vidéo s’impose d’ailleurs désagréablement dans toute l’exposition, et confirme que l’on est ici loin du minimalisme.

Malgré le parti pris de limiter le discours théorique, cette exposition semble au contraire le décupler : dans le livre catalogue qui accompagne la sélection se déploie un abondant discours critique autour des œuvres et du livre de Duras. Les pièces présentées pour le Prix engendrent donc de la parole car on voit l’œuvre finie et non le geste à son origine : ce geste peut à la rigueur se dire ou s’écrire comme  Duras tenta de le faire pour l’écriture. De cette exposition où la parole critique prime souvent sur la création on retiendra surtout le travail de Binet, sobre et cohérent…

La Vie matérielle, sélection pour le 15ème Prix de la Fondation d’entreprise Ricard

Fondation Ricard (Paris 1er), jusqu’au 2 novembre 2013.

*Photo: vue d’exposition La vie matérielle, à la Fondation Ricard

Et nous prendrons le chemin des morts…

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le chemin des morts sureau

le chemin des morts sureau Si vous lisez Le chemin des morts de François Sureau, cela vous prendra à peine une heure. Mais vous risquez fort de vous souvenir très longtemps de cette heure-là. Ce court récit qui ne lève jamais le ton, qui s’efforce à une objectivité calme et secrètement désespérée, servie par une syntaxe impeccable, nous renvoie tous à quelque chose de secret et douloureux qu’on appelle la culpabilité, de celle qui à défaut de nous hanter et de nous détruire -car nous ne sommes plus des héros de tragédie même quand nous en vivons une-, reste cependant dans notre vie comme un soleil noir qu’on ne peut regarder en face.

Nous sommes à l’orée des années 80. François Sureau vient d’entrer au Conseil d’Etat « en qualité d’auditeur de deuxième classe ». Il travaille alors à l’OFPRA où il est chargé de statuer en commission sur le sort des demandeurs d’asile et des réfugiés : « A l’époque, c’était très artisanal. Il y avait deux ou trois mille demandes par an, quand il y en a aujourd’hui plus de trente mille. » Parmi ces réfugiés, des Basques espagnols. Le gouvernement français, estimant que le retour de la démocratie en Espagne, ne signifie plus pour ces gens-là la peine de mort, décide de réexaminer les dossiers.

François Sureau, haut fonctionnaire consciencieux est passionné par son travail et éprouve une certaine admiration pour ses supérieurs dont beaucoup ont de glorieux passés de résistants comme son chef direct, Georges Dreyfus, « déchu de la nationalité française en 1940 parce que, se trouvant à Londres en 1940, il s’était immédiatement engagé dans les Forces Françaises Libres. »

La plupart du temps, après les auditions des demandeurs et les délibérations, Sureau a l’impression de dire le droit tel qu’il doit être dit. Le soir, redevenu jeune homme littéraire, il se promène dans Paris sur les traces de la Nadja d’André Breton et à ses rares moments de retour sur soi, contemple le nuit qui tombe sur la ville en songeant à son époque : « Je ne craignais rien. J’écoutais ces radios libres qu’un gouvernement bien pourvu en vieux staliniens venait d’autoriser. Je préparais mes premiers rapports en compagnie de Percy Sledge et de la musique tintinnabulante et mexicaine qui accompagnait, à la télévision, la publicité pour les cafés Jacques Vabre et qu’il m’arrive encore de fredonner. Les années 80 entre deux mondes. Et moi aussi. »

Cette sérénité va se briser avec le cas d’Ibbarategui. Instituteur, membre de l’ETA, il avait participé en 68 à l’assassinat d’un commissaire de police tortionnaire. L’année suivante, refusant définitivement toute action directe, Ibbarategui avait obtenu en France le statut de réfugié politique, choisissant le silence, sauf au moment de l’assassinat de Carrero Blanco, le dauphin de Franco où il condamna cet attentat, ce qui jeta le trouble dans les milieux basques exilés.

Quand Ibbarategui passe devant la commission où officie Sureau, il est très digne et explique que le renvoyer en Espagne signifie pour lui la mort, les polices parallèles comme le Gal continuant à éliminer les anciens membres de la lutte armée contre le franquisme. Malgré cela, Ibbarategui est renvoyé en Espagne et quelques temps après, Sureau apprend dans un entrefilet de Libé, son exécution à Pampelune.

« Trente ans ont passé, note Sureau. J’ai mené ma vie d’homme. J’ai payé mon dû. Le souvenir d’Ibbarategui ne m’a jamais laissé en repos. Il n’est pas passé un jour sans que je le revoie devant nous, rue de  la Verrerie, sans que j’entende cette voix sèche qui parlait notre langue et nous condamnait. »

Il y aurait sans doute un moyen d’échapper à cette culpabilité mais ce moyen Sureau sait qu’il ne le trouvera pas, même en retournant sur les lieux où vécut Ibbarategui. Ce serait  de trouver le chemin des morts qui donne son titre à ce récit poignant. Le chemin des morts, dans la tradition basque, c’est le chemin secret que chaque famille emprunte dans un village pour aller porter un des siens au cimetière. Peut-être que là, en croisant le cortège funèbre égaré dans le Temps, Sureau  obtiendrait, à défaut d’une absolution au moins une ébauche d’apaisement. Mais, en matière de mémoire douloureuse, comme l’écrivain le dit lui-même avec la concision de nos grands moralistes du XVIIème siècle,  « la faute a des pouvoirs que l’amour n’a pas. »

Le chemin des morts de François Sureau (Gallimard)

*Photo: GILE MICHEL/SIPA 00630284_000039.