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Pas de nostalgie, camarade !

Pas de nostalgie, camarade !

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Si vous êtes dépressif, émotif, angoissé, le dernier livre d’Alain Finkielkraut n’est pas pour vous.
L’Identité malheureuse est un constat sans concession sur 200 pages, l’inventaire brillant d’un « mal français » dont l’auteur ne doute pas qu’il soit incurable. À mesure que l’on avance dans les chapitres, on attend que s’ouvre une fenêtre, un vasistas, une meurtrière, n’importe quel pertuis pourvu qu’il laisse passer, comme dirait George Orwell, « un peu d’air frais ».
Ce soulagement ne nous sera pas accordé. Il faut plonger dans ce texte avec ses bouteilles. D’oxygène si possible, de bordeaux faute de mieux. Moyennant quoi, on aura la force de rapporter de ces ténèbres quelques objets précieux.

Le plus remarquable, qui constitue le cœur du livre et reprend la magistrale conférence prononcée par l’auteur à l’École polytechnique en 2011, consiste en une lumineuse réflexion sur l’histoire philosophique de l’identité française. Finkielkraut montre qu’elle s’est développée sur deux racines qui poussent dans des directions opposées.[access capability=”lire_inedits”]La première est issue du romantisme. C’est celle de Barrès, qui définit la France comme l’union sacrée et éternelle d’un peuple et d’une terre, d’un sang et d’un sol. Son « génie » mérite d’être exalté et défendu jusqu’au sacrifice suprême. La deuxième s’inscrit au contraire, au contraire, dans la lignée des Lumières puis du positivisme, celle qui, sous la férule des Soldats de l’an II et des « hussards noirs », fait de la France une terre ouverte où tous les citoyens sont égaux en condition pourvu qu’ils acceptent le contrat qui fonde la République. Une nation éclairée telle que la France a le devoir de propager ses bienfaits dans le monde entier, en apportant la « civilisation » à ceux qui n’ont pas le bonheur d’en jouir.

Ces deux racines ont produit l’une comme l’autre des fruits vénéneux. Le romantisme a conduit au nationalisme, carburant des guerres mondiales et trouvé son pendant outre-Rhin sous la forme du nazisme génocidaire. L’universalisme, quant à lui, a sous-tendu l’aventure coloniale, celle qui a fait d’un Jules Ferry, en même temps qu’il était le maître d’école de la France « une et indivisible », l’ardent propagandiste de l’empire.
Depuis la Deuxième Guerre mondiale et les décolonisations, ces deux sources de l’identité française sont donc également empoisonnées. C’est alors que s’est installée peu à peu une identité par défaut. « Si l’Europe doit se dénationaliser et renoncer, dans la foulée, à tout prédicat identitaire, c’est pour que puissent se déployer librement les identités que son histoire a mises à mal. » C’est ce que Finkielkraut appelle le « romantisme pour autrui ». L’identité de la France est de ne plus en avoir, mais d’accueillir et de célébrer toutes celles qui lui viennent du dehors. Toutes les histoires sont reconnues sauf la nôtre, et l’idée jugée passablement « nationaliste » d’une « Maison de l’histoire de France » est abandonnée, comme toute tentative de débat sur l’identité nationale.
Alain Finkielkraut élabore ce constat dans le but principal de défendre ces valeurs et cette identité française qu’il juge injustement niés. C’est ce qui donne au livre sa tonalité sinon « réactionnaire », en tout cas nostalgique d’un passé où ces valeurs constituaient l’armature de la société. Remarquons en passant que l’auteur glisse un peu vite sur sa (notre) responsabilité dans la destruction de cette autorité qui lui paraît si cruellement manquer. À cet égard, le livre est, sans le dire, le mea culpa d’un soixante-huitard repenti.

On doit surtout inviter à la plus grande rigueur dans l’interprétation de ces idées. Il faut se garder de toute réduction « racialiste » qui assimilerait les valeurs « françaises » à une certaine population (« blanche »). Entendons-nous bien : Finkielkraut ne le dit pas et ne le pense pas. N’appartenant pas lui-même, ainsi qu’il le rappelle, à la catégorie des Français de souche, il sait que des Français venus d’ailleurs sont souvent les meilleurs défenseurs de ces valeurs. On peut toutefois regretter qu’il ne prenne pas en compte de façon plus explicite la continuité de ce phénomène. L’appropriation massive de ces « valeurs culturelles traditionnelles » par une grande partie de la population immigrée est pourtant une réalité et devrait être, y compris pour lui, un motif d’espoir.
Il ne faudrait pas, cependant, que l’on ressorte de cette lecture avec l’idée que deux populations s’affrontent : d’un côté les Français de souche, blancs et autochtones, porteurs de la culture française, de la civilité française, d’une tradition de dialogue et de respect ; de l’autre, une population immigrée qui tenterait d’imposer ses valeurs et ses codes, forcément différents, voire inférieurs. Soucieux de ne pas tomber dans ce piège, l’auteur se place volontiers sous la bannière du Lévi-Strauss de Race et culture. Mais là où Lévi-Strauss se cantonne à des considérations abstraites et intemporelles, Finkielkraut, lui, situe son propos : ici et maintenant.

C’est là qu’on aimerait l’inviter à compléter sa démonstration. Les témoignages (réels) d’enseignants en zone difficile sont certes utiles (et souvent édifiants). Mais à condition de rappeler qu’ils ne rendent compte que d’une partie de la réalité et ne sauraient refléter dans son ensemble la situation du monde éducatif et le rapport des immigrés à la culture européenne.
Un exemple qui pourra paraître futile illustre la complexité du sujet : j’ai été frappé, en côtoyant des Sénégalais{1. Jean Christophe Rufin fut ambassadeur de France au Sénégal de 2007 à 2010.], par leur sens de l’élégance. Or, ils l’exercent aussi bien dans le vêtement traditionnel que dans le costume européen. Le même que vous croiserez le vendredi dans un grand boubou vous rendra visite le lendemain dans un complet de coupe italienne, avec une recherche subtile d’harmonie dans les couleurs de sa cravate et de ses chaussettes. Que sont « ses » valeurs ? Nous les impose-t-il le vendredi ? Ou faut-il plutôt lui reconnaître une dualité complète ?

Dans le même ordre d’idée, j’ai souvent constaté que les Africains francophones se montrent beaucoup plus stricts dans l’application des règles de grammaire, beaucoup moins ouverts que les Français de souche à l’évolution (et souvent à l’altération) de la langue. Autrement dit, dans ces domaines (mais on pourrait faire le même constat dans bien d’autres), les « valeurs » que Finkielkraut rattache à la tradition française sont aujourd’hui défendues par des personnes venues d’ailleurs. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’autorité, que l’auteur se désole de voir disparaître. Marié depuis de nombreuses années avec une Éthiopienne, je suis bien placé pour savoir que nombre d’immigrés font grief à la France de laisser s’affaiblir une autorité, en particulier parentale, dont ils sont les défenseurs acharnés. Céder à la tentation d’établir une équivalence entre valeurs culturelles et origine ethnique pourrait favoriser une récupération politique par l’extrême droite, ce qu’Alain Finkielkraut redoute et à raison.

Le risque de malentendu à ce sujet est sans doute le point le plus faible de son propos. Il serait dommage qu’il occulte l’apport le plus précieux de sa démonstration – celui qui parle de « nous » plutôt que « d’eux » : le « romantisme pour autrui » fausse gravement le jugement que nous portons sur les cultures d’origine des Français venus d’ailleurs. En effet, nous faisons souvent preuve d’un grand aveuglement en ce qui concerne cet « Autre » abstrait que notre identité par défaut nous invite désormais à accueillir avec bienveillance. L’action humanitaire est une bonne école pour se débarrasser de cette coupable naïveté. Lorsque l’on intervient dans le contexte des conflits contemporains, on apprend vite à ne pas faire trop rapidement crédit à un peuple dans son ensemble d’une supposée innocence tirée de son caractère exotique. Les sociétés, partout dans le monde, sont hétérogènes, complexes, lestées d’histoire. Elles portent leur lot de violence et ne sont pas exemptes de la part d’horreur que nous ne voulons reconnaître que dans notre propre histoire. Il y a des criminels de masse dans ce Cambodge que nous aimerions voir si calme. Il y a des génocidaires dans ce Rwanda verdoyant surnommé un peu vite la « Suisse de l’Afrique ». Il y a des brigades d’enfants-soldats chez les Tamouls et des racketteurs chez les Kurdes. Les humanitaires le savent, qui doivent se frayer un chemin à travers ces crimes pour atteindre ceux qui ont vraiment besoin de leur aide.

Pourtant, quand des personnes issues de ces populations arrivent en France, il ne semble plus ni nécessaire ni souhaitable de faire la différence. Revêtus du statut d’« immigrés », ils sont tous censés appartenir à la grande famille des opprimés. Notre politique migratoire est la première responsable de cette confusion. Depuis 1974, date à laquelle l’immigration a été officiellement arrêtée ( !), hormis au titre du regroupement familial, les arrivants ont le choix entre « réfugié » et « clandestin ». Quand l’immense majorité d’entre eux sont à la recherche de travail, de sécurité et de dignité, bref aspirent à devenir des citoyens, nous leur offrons le statut de sans-papiers ou de demandeur d’asile : dans les deux cas, nous faisons d’eux des victimes. La diversité de leurs histoires, la réalité de leurs agissements, le rôle que beaucoup ont joué dans des situations souvent dramatiques, nous les jetons dans la grande fosse commune du statut victimaire.
Voilà pourquoi, et Finkielkraut passe trop rapidement sur ce point, l’identité est aujourd’hui doublement « malheureuse ». Certes, l’identité française ressort blessée et aphasique d’un XXe siècle calamiteux. Mais, en face, les identités que la France accueille n’en sont pas moins dénaturées et ignorées. Entre un « nous » rongé de culpabilité et un « Autre » enfermé dans l’anonymat du statut de victime se joue une partie perdant-perdant.

La critique adressée à une certaine « gauche morale » mériterait d’être corrigée dans cette perspective. Le problème n’est pas qu’elle nous demande de nous souvenir de nos crimes, mais plutôt qu’elle nous conduise à ignorer ou méconnaître ceux des autres. Ce n’est pas insulter ou mépriser ceux que la France accueille que d’interroger leur identité, de chercher à connaître l’histoire dont ils sont les héritiers et ont parfois été les acteurs. De condamner enfin ce que cette histoire peut avoir de criminel. Et d’exalter ce qu’elle a souvent d’exemplaire. Quand ils demandent que l’on fasse une place à leur mémoire et que l’on reconnaisse leur histoire, au besoin en bousculant l’histoire officielle, ce n’est pas nécessairement le signe d’une hostilité à « nos » valeurs, mais plutôt la condition pour leur permettre de prendre pied à part entière sur la scène républicaine.
Reste la question de l’islam radical. Finkielkraut répugne à le désigner spécifiquement comme adversaire, mais un grand nombre de ses exemples y font référence et en s’interdisant de le nommer, il affaiblit son propos. Car la question de l’islam est bel et bien spécifique, en ceci que l’islam n’est pas seulement une « mémoire » communautaire qui cherche à se faire une place dans l’histoire nationale, comme celle des Antillais ou des Africains : c’est un universalisme concurrent – « L’Occident de l’Orient », disait Lévi-Strauss. La démonstration de Finkielkraut aurait gagné en force à examiner les rapports de ces deux universalismes, celui de l’Occident chrétien devenu le défenseur des « droits de l’homme » et celui d’un islam qui exprime de façons variées et parfois inquiétantes sa volonté d’accueillir toute l’humanité.

Ce livre est tout entier habité par le défi posé par l’immigration de masse, cette transformation majeure de nos sociétés à la fin du XXe siècle. Il nous fait réfléchir sur les défis et les difficultés dont cet état de fait est porteur. Cette réflexion est nécessaire. Cependant, on aurait aimé, non pas que Finkielkraut nous régale d’édifiantes success-stories d’immigrés, mais qu’il fasse davantage porter sa réflexion sur le moyen de rassembler, sans nier l’extrême diversité de leurs histoires et de leurs comportements, ceux qui forment aujourd’hui la France. Et qui lui donnent, pour le meilleur et parfois pour le pire, une identité nouvelle. Un prochain livre, peut-être…[/access]

*Photo : L’esquive.

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Octobre 2013 #6

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain, membre de l'Académie française. Dernier livre paru : Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi, Éditions Guéri, 2013.

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