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École 2.0 : demain, les monstres…

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ecole peillon nbic

Un instant, vraiment, j’ai cru à une parodie. La technolâtrie du dernier article de David Angevin sent tellement bon le positivisme fin de siècle que ce ne pouvait être que de l’humour. Et c’est de la fin du XIXème siècle que je parle car rien n’est plus démodé, vieilli, suranné et finalement attendrissant que cette foi en la puissance émancipatrice de la science et de la technique alors que chaque jour nous apporte la preuve évidente de ses ravages écologiques, sociaux, humains.

David Angevin, moderne Auguste Comte, moque le prof de techno qui apprend aux enfants cyberautistes de ces temps qui sont les nôtres, à quoi sert une souris. Il fait des gorges chaudes devant tant de nullité obsolète. Il serait à la place du ministre Peillon, il réfléchirait à comment faire entrer un peu plus encore nos chères petites têtes connectées et déjà prisonnières du présent perpétuel digital dans l’ère radieuse, je cite, des NBIC (nanotechs, biotechs, informatique et sciences cognitives).

Si on mesure l’inanité d’un projet à la laideur de son acronyme, celui-ci bat des records. Qui voudrait prévenir David Angevin que rien ne se démode plus vite que le progrès ? Dans une autre vie, où je me suis retrouvé à orienter des élèves de troisième dont j’étais le professeur principal, des partenaires extérieurs (entendez des chefs d’entreprise) venaient doctement expliquer leurs besoins en fonction de la société de demain. On devait être vers 1990 et ils croyaient aux NBIC de l’époque. Par exemple, et je m’en suis souvenu quand j’ai acheté mon premier appareil photo numérique, l’un d’entre eux avec une joyeuse conviction, affirmait que nous entrions dans une société de loisirs et que mes élèves seraient bien avisés de faire un de ces nouveaux BEP qui assuraient une formation efficace pour apprendre à développer des… pellicules.

Mais je m’avise que ce brillant prophète avait sans doute raison. Oh, pas pour les appareils photos, mais pour la société de loisirs qui finalement est bien advenue avec la troisième génération de Français qui entre dans le chômage de masse.

Oui, il y a décidément du monsieur Homais chez David Angevin. Le pharmacien de madame Bovary aime tellement la science qu’il encourage Charles, le mari d’Emma, à opérer le pied-bot du pauvre Hyppolite, le jeune homme à tout faire de l’auberge du Lion d’Or. C’est dit, Hyppolite ne boitera plus ! L’opération, téléguidée par Homais, semble réussir dans un premier temps avant que la jambe ne se gangrène et qu’on doive appeler en urgence un spécialiste, un vrai, pour amputer Hyppolite qui de boiteux se retrouve unijambiste.

David Angevin veut opérer les écoliers, tous les écoliers. Il les trouve boiteux. Le problème, c’est qu’il va finir par les amputer du peu de sensibilité qui leur reste, à ces petits mutants technophiles avec lesquels il devient de plus en plus difficile de tenir une conversation. Le monde de David Angevin, le monde NBIC, est le paradis de la Ritaline, en fait. Ce médicament est devenu le seul moyen de calmer l’effrayante épidémie d’hyperactivité qui s’est abattue sur les enfants de l’Occident, d’abord aux USA, matrice de toutes les catastrophes en matière de décivilisation, et maintenant en Europe.

On n’a pas fini – mais a-t-on commencé ? – de mesurer les dégâts sanitaires et anthropologiques de ces jeunes vies définitivement engluées dans le virtuel, celui des jeux hyperviolents et des réseaux sociaux où l’on retrouve sous une forme 2.0 les pires travers de l’humanité d’antan : commérages, délations, envies de meurtres, conformisme villageois mortifère, indignations sur commande. Mais qu’importe, David Angevin veut encore aller plus loin, plus vite. On retrouve d’ailleurs dans son raisonnement cette logique discrètement totalitaire qui veut que si les résultats d’une politique se font attendre, c’est que cette politique ne va pas assez loin. Le libéralisme ne fonctionne pas très bien ces temps-ci ? Mais voyons, c’est parce que nous ne sommes pas assez libéraux ! Nous ne sommes pas assez adaptés à la société NBIC ? Mais enfin c’est à cause des profs de techno qui font des colliers de nouilles et sans doute des médecins qui oublient, au moment de l’accouchement, d’insérer un port USB à la base de la nuque des nourrissons.

Que David Angevin se rassure. Il a déjà gagné. Il y a belle lurette que plus personne ne pense à suivre l’excellent conseil de Paul Morand : « Aimons la vitesse qui est le merveilleux moderne, mais vérifions toujours nos freins. » Ceux qui vérifieront leurs freins, comme d’habitude, seront les enfants des classes favorisées économiquement et culturellement. Ceux-là, en famille, continueront à lire, à penser, à apprendre par cœur des poèmes, à philosopher pendant que dans l’école NBIC, d’où toutes ces vieilleries auront été chassées, les profs modernisés fabriqueront les petits monstres de demain dans une odeur de charnier électronique.

 

*Photo : DELAGE JEAN-MICHEL/SIPA/1208071756. 00641827_000004.

Drones de drames

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drones obama pakistan

Il faut se faire une raison : la guerre chevaleresque, celle où les  protagonistes se combattent sans merci mais avec respect mutuel, fait désormais partie des légendes historiques illustrées par des œuvres littéraires grandioses et surannées. La guerre ne fut jamais uniquement une affaire de gentlemen, pas plus que le simple affrontement d’ignobles salopards. Il y eut des hommes d’honneur dans la Wehrmacht nazie, et des pillards, violeurs et assassins dans les armées alliées. On lira avec profit à ce sujet L’Europe barbare, de l’historien britannique Keith Lowe (éditions Perrin), qui tente en quelque sorte de mesurer le rapport de forces moral entre les armées engagées.

Dans nos modernes guerres, dites « asymétriques », où des États développés, technologiquement avancés, affrontent des entités non-étatiques ne disposant que d’un armement primitif, voire artisanal, il en va tout autrement. Le « faible » ne cherche pas à vaincre militairement l’adversaire, mais à ôter au « fort » la légitimité politique et morale de poursuivre son combat. Cette stratégie avait permis au général nord-vietnamien Vo Nguyen Giap de venir à bout de la superpuissance américaine en 1975[access capability= »lire_inedits »] : les offensives nord-vietnamiennes de la fin de la guerre, très coûteuses en vies humaines pour les assaillants, ne visaient pas à conquérir des objectifs stratégiques majeurs imprenables, mais à tuer le maximum de soldats américains pour démoraliser l’arrière. Le taux des pertes nord-vietnamiennes était dix fois plus élevé que celui  de l’US Army. Pourtant, cette dernière dut plier bagage en catastrophe. L’Amérique ne supportait plus de voir chaque jour à la télé des avions remplis de cercueils décharger leur macabre cargaison. C’était la version terrestre de la tactique des kamikazes utilisée par le Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale. Parallèlement, la propagande communiste, relayée par les organisations pacifistes en Occident, se déchaînait pour dénoncer les crimes commis contre la population civile par le corps expéditionnaire américain. Bien souvent, ces « crimes de guerres » étaient de pures et simples inventions ou le fruit d’une tactique consistant à agresser l’ennemi à partir de zones densément peuplées.

Toutefois, il s’agissait encore de l’affrontement d’armées dites « régulières », et d’États rationnels capables de régler un conflit de manière classique (cessez-le-feu, armistice, négociations et traité de paix comportant souvent une amnistie générale). La diabolisation systématique de l’ennemi à travers son assimilation aux grands criminels politico-militaires du XXe siècle n’était pas encore devenue un élément central de la rhétorique guerrière et une arme décisive dans un champ de bataille mondialisé, où l’opinion publique des pays démocratiques est l’objet de toutes les sollicitations.

À la différence des guerres post-coloniales, le conflit en cours entre les islamistes radicaux et les démocraties occidentales et leurs alliés n’est pas destiné à trouver une issue classique, comme celle décrite ci-dessus. L’objectif ultime des djihadistes de toutes obédiences n’est autre que l’établissement d’un califat mondial. Ils entendent l’imposer non seulement au Dar al-islam, les terres considérées par eux comme terre d’islam, mais également au Dar al-harb, le territoire de la guerre, dominé par les infidèles, les minorités musulmanes étant, à leurs yeux, l’avant-garde de l’islamisation future de ces pays.  L’irréalisme de ce projet n’empêche pas ceux qui le portent de croire dur comme fer à son avènement inéluctable. Il ne peut donc pas s’établir entre les protagonistes de compromis westphalien assurant, pour un temps indéterminé, la paix et la prospérité des régions concernées.

Du côté occidental, il n’est donc plus tabou d’affirmer que le but ultime de la guerre est l’éradication (en langage clair, l’anéantissement) des terroristes djihadistes, comme l’a déclaré Jean-Yves Le Drian  au début de l’opération « Serval » au Mali. Or, dans la lutte contre les groupes armés islamistes radicaux, une arme s’est révélée redoutablement efficace depuis sa généralisation en 2008 : les drones, dotés de missiles capables d’atteindre un objectif de taille limitée avec une très grande précision, et dont l’utilisation présente zéro risque pour le militaire chargé de guider l’engin à partir d’une base située en Floride ou au Nevada. Les drones ont permis l’élimination ciblée de chefs djihadistes au Pakistan, en Somalie et au Yémen, ainsi que d’unités combattantes de talibans en Afghanistan. C’est l’exact contraire de l’arme préférée des terroristes islamistes, l’attentat-suicide : elle cible l’ennemi repéré, identifié et lui seul. Elle ne met pas en danger la vie de celui à qui on ordonne de l’utiliser. L’attentat-suicide modèle islamiste vise essentiellement des civils innocents et exceptionnellement des forces armées ennemies, et tue à coup sûr celui qui le perpètre. La guerre des drones infligeant des dommages considérables aux djihadistes, sa diabolisation est devenue une priorité pour eux. Ainsi toute « bavure », inévitable même avec les armes les plus sophistiquées, surtout lorsque les terroristes se terrent à dessein au milieu des populations civiles qui n’en peuvent mais, est-elle efficacement montée en épingle, avec le concours des « idiots utiles » qui pullulent sur les réseaux dits « sociaux ».

En France, le philosophe Grégoire Chamaillou entre plutôt dans la catégorie des auxiliaires zélés. Sa  Théorie du drone, parue au printemps, a été portée au pinacle dans la presse « de gauche » et même au-delà. Sous un emballage pseudo-savant, Chamaillou se livre à une défense et illustration du « courage » des auteurs d’attentats-suicides, qu’il oppose à la prétendue « lâcheté » de ceux qui donnent la mort depuis leur bureau climatisé, à des milliers de kilomètres de la cible : « Drone et kamikaze se répondent comme deux motifs opposés de la sensibilité morale. Deux ethos qui se font face en miroir, et dont chacun est à la fois l’antithèse et le cauchemar de l’autre. Ce qui est en jeu dans cette différence, du moins telle qu’elle apparaît en surface, c’est une certaine conception du rapport à la mort, à la sienne et à celle d’autrui, au sacrifice ou à la préservation de soi, au danger et au courage, à la vulnérabilité et à la destructivité. Deux économies politiques et affectives du rapport à la mort, celle que l’on donne et celle à laquelle on s’expose. Mais aussi deux conceptions opposées de l’horreur, deux visions d’horreur. » Peu importe à Chamaillou que les drones constituent la meilleure réponse, parce que la moins coûteuse possible en vies innocentes, aux agissements terroristes : il voit, lui, deux formes équivalentes de barbarie. Et « équivalente » est une façon de parler. Ceux qui n’auraient pas compris lequel des deux ethos a la faveur de Chamaillou seront édifiés par sa réponse à l’éditorialiste du Washington Post, Roger Cohen, qui trouve « franchement répugnant » que des enfants de kamikazes soient exhibés et encensés afin que les autres enfants les jalousent d’avoir un parent mort. Face à cette glorification de la mort, Chamaillou estime que  « l’amour de la vie » des Occidentaux est bien suspect : « La vieille idole du sacrifice guerrier, tombée directement de son piédestal dans l’escarcelle de l’ennemi, est devenue le pire des repoussoirs, le comble de l’horreur morale. Au sacrifice, incompréhensible et ignoble, que l’on interprète immédiatement comme un mépris de la vie sans s’aviser qu’il implique peut-être plutôt d’abord un mépris de la mort, on oppose une éthique de l’amour de la vie − dont le drone est sans doute l’expression achevée. » Coquetterie ultime, on concède que « nous », la vie, nous la chérissons tellement que nous la couvons sans doute de façon excessive. Un trop-plein d’amour qui serait pour sûr excusable si tant d’auto-complaisance ne faisait suspecter l’amour-propre. Car bien sûr, ce sont « nos » vies, et pas la vie en général, que « nous » chérissons.

Pour Chamaillou, le porteur d’une ceinture de bombes, qui va se faire exploser sur un marché  à Kaboul, à Bagdad ou ailleurs, avec la certitude  d’ôter la vie à des civils, est donc l’héritier du héros guerrier sacrificiel, tandis que celui qui peut tuer ceux qui lui veulent du mal avec la certitude de préserver sa vie est un barbare. Autrement dit, on n’a le « droit de tuer » que si on est prêt à faire le sacrifice de sa propre vie, y compris quand on ne cherche qu’à se défendre contre un agresseur sans pitié. En attendant, comme l’a fort bien démontré le journaliste américain William Saletan, du site (de gauche) Slate.com, dans toute l’histoire récente des guerres, les drones sont l’arme qui enregistre le plus faible taux de dommages dits « collatéraux ». Cela explique d’ailleurs qu’ils soient considérés comme diaboliques par les djihadistes, les Chamaillou et les repentants de toutes nos turpitudes passées, présentes et à venir : ils rendent le riche plus miséricordieux, donc moins haïssable.[/access]

*Photo : Mohammad Sajjad/AP/SIPA. AP21074133_000001.

Lorànt Deutsch sème sa zone dans l’Hexagone

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Impossible de manquer la sortie en librairie de Hexagone, le passionnant road-book historique du comédien Lorànt Deutsch.  Déjà auteur de Métronome, vendu à deux millions d’exemplaires, il vient de sortir sa version hexagonale qui caracole en tête des ventes d’essais historiques. Comme on pouvait s’y attendre, une petite polémique réalimente celle que l’élu mélenchoniste parisien Alexis Corbière avait précédemment provoquée. À la sortie de Métronome, Christophe Naudin, enseignant titulaire d’un master en Histoire, Aurélie Chéry, doctorante à Lyon III et William Blanc, étudiant syndicaliste, avaient dénoncé  « la résurgence du roman national de Lorànt Deustch à Patrick Buisson« . Dans une tribune publiée par le Huffington Post, ils se rappellent à notre (mauvais) souvenir en ciblant dans le nouveau livre de Lorànt Deutsch l’écriture de la bataille de Poitiers: « récit identitaire, jouant sur les fantasmes les plus caricaturaux » car « l’opposition de 732 entre les chrétiens et les musulmans est politique et non religieuse« .

Pourtant, à la lecture du chapitre « Le Croissant et le Marteau » d’Hexagone, force est de constater que l’auteur n’a pas une vision exclusivement religieuse de la bataille. Charles Martel est présenté comme une brute: « les guerriers suivent un homme farouche, tacticien subtil et chef de guerre impitoyable (…) parti trousser les filles de bivouac« . La cavalerie du comte Eudes d’Aquitaine n’est pas non plus parée de toutes les vertus: « les malheureux [sarrasins] qui occupent les tentes sont égorgés« . Car les buts de guerre de Charles Martel ne sont pas seulement moraux : pour rallier les païens à « la bannière du Christ » contre le « déferlement sarrasin » le maire du palais « n’oublie pas d’évoquer en termes hyperboliques les considérables richesses transportées par l’assaillant, ce dernier argument, bien sûr, suscite l’enthousiasme!« . « Cette victoire permet aussi à Charles Martel de régner de fait sur l’Aquitaine. »

Accuser un fils de juif hongrois (Lazlo Matekovics, alias Lorànt Deutsch) aux grands-parents morts en déportation de faire gagner Maurras, sous prétexte que son récit identitaire fait la part belle aux grand hommes, est grotesque. D’autant plus que Lorànt Deutsch réduit le Grand Siècle aux dragonnades et aux traites négrières. Et le chapitre traitant du XVIIIème siècle est un éloge de l’esprit encyclopédique des Lumières. Si le style du livre est très imagé, on ne peut donc pas dire que Lorànt Deutsch fasse partie de « l’extrême droite la plus dure« . De ces chapitres, nos trois historiens ne trouvent d’ailleurs rien à redire.

Sans doute parce que, à propos de Charles Martel, le conteur a osé épiloguer avec ironie : « on voudrait une lutte moins frontale, davantage de rondeurs, un christianisme plus mesuré, un islam plus modéré…alors pour nier ce choc des civilisations, certains historiens ont limité la portée de la bataille. » Oui vous avez bien lu, il a parlé de choc des civilisations… Sacrilège et blasphème ! En niant l’évidence, les détracteurs de Lorànt Deutsch tombent dans leur propre piège, celui de l’anachronisme. Ils accusent Lorànt Deutsch de cacher son islamophobie derrière un ouvrage pseudo-historique. Et lesdits historiens de conclure d’un ton grave, « À l’heure où il est difficile de nier une montée de l’islamophobie en France, on peut juger préoccupant ce choix d’un comédien célèbre de raconter un tel événement historique de cette façon. » On les savait allergiques à l’histoire de France,  voilà qu’ils en malmènent la langue…

*Photo : BERNARD BISSON/SIPA. 00657088_000004.

Toi aussi, joue à faire monter le Front national en douze étapes

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1) Ministre de l’intérieur socialiste, tiens un langage très musclé et laisse expulser une adolescente de 15 ans lors d’une activité périscolaire. Le Front National pourra dire : « On vous l’avait bien dit, même ce faux dur de Valls voit qu’il y a le feu à la maison. Mais nous, on est l’original, lui, la copie. » Avance d’une case.

2) Parlementaire du PS jaloux de la popularité du ministre, surtout n’étudie pas le dossier de l’adolescente en question, ne vois surtout pas que sa famille n’est pas nette et monte très vite au créneau en traitant le ministre de membre putatif du FN et godwinise-le en l’accusant d’organiser des « rafles ». Le FN pourra dénoncer la naïveté gauchiste du gouvernement et sa complaisance vis-à-vis des voyous. Avance d’une case.

3) Président de la République, alors que l’on ne t’a rien demandé, et surtout pas de te mouiller dans la gestion quotidienne de l’émotion, prends-toi les pieds dans un tapis qui n’était même pas dans la pièce et propose à la jeune fille de revenir sans ses parents en France. Le FN, rejoignant le chœur des vierges effarouchées, pourra même t’accuser d’inhumanité. On ne sépare pas les enfants des parents. Mauvais souvenir dans l’inconscient collectif. Avance d’une case.
Attention ! Tu recules de trois cases : une tête de liste du FN dans les Ardennes compare Christiane Taubira à un singe.
Mais ne t’inquiète pas, tu vas très vite récupérer ce coup du sort et aider à nouveau le FN.

4) Tu fais partie des instances dirigeantes socialistes : organise des  primaires municipales dans une grande ville du sud-est qui a toujours eu des rapports disons romantiques avec la rigueur démocratique. Et surtout laisse à la tête du département un membre de ton parti qui, à tort ou à raison, incarne toutes les dérives clientélistes et la corruption. Le FN se contente de sourire. Il te voit sortir le pistolet avec lequel tu vas te tirer une balle dans le pied. Avance d’une case.

5) Fais coïncider le premier tour de ces primaires avec une élection cantonale à Brignoles que le FN va remporter haut la main. Le FN pourra comparer ses pratiques démocratiques et les tiennes. Il n’a pas amené ses électeurs en minibus. Ils sont venus tous seuls, eux. Avance d’une case.

6) Pendant cette cantonale, soutiens le candidat unique de la gauche, un communiste, mais ne te mets pas en rogne quand un Vert se présente quand même. Une fois que le FN t’a éliminé dès le premier tour, appelle au front républicain en demandant à tes électeurs de voter pour l’UMP. Grâce à toi, le FN pourra se présenter comme la seule alternance réelle. Avance d’une case, voire de deux ou trois.

7) La primaire socialiste, suite : présente six candidats, quatre hommes tout gris dans des costumes tout noirs, une ministre de ton gouvernement et une jolie sénatrice quadra, beurette, sexy et hypersécuritaire. Soutiens officiellement ou presque le membre de ton gouvernement qui va perdre dès le premier tour. Le FN pourra parler de camouflet. Avance d’une case.
Attention, tu recules de 3 cases. Un député de ton parti entame une procédure judiciaire contre le numéro 3 du FN qui l’avait traité de « Français de fraîche date« .

8) Récupère les trois cases perdues en laissant un de tes responsables traiter Marion Maréchal-Le Pen de « conne » et de « salope« . Le FN s’offrira le luxe de fustiger ton sexisme.

9) Arrange-toi dans un tel contexte pour que la candidate quadra, beurette, sexy et hypersécuritaire des primaires fasse le meilleur score possible et soit au second tour. Le FN pourra ainsi jouer sur deux tableaux contradictoires mais personne ne le relèvera dans ton camp, évidemment. D’une part, cette candidate qui veut l’armée dans les quartiers prouve que le FN a raison sur ces questions mais d’autre part, comme elle se prénomme Samia, c’est forcément un vote communautaire, voire communautariste qui prouve l’éclatement ethnique de la société française. Bingo. Au moins deux cases.

10) Fais-la perdre au second tour. Le FN dénoncera la victoire de l’establishment et de Solferino contre la base des électeurs. Avance d’une case.

11) Dans la perspective des municipales, tente par tous les moyens de casser le Front de gauche en proposant aux communistes des places en plus sur les listes, comme à Paris. Les communistes, assez souvent insultés par Mélenchon et inquiets de voir le nombre de leurs élus fondre, vont pour certains accepter. Le FN va se frotter les mains. Le monopole frontiste sur le vote protestataire va s’accroître un peu plus avec un FDG réduit aux acquêts.

12) Lance une vraie campagne idéologique antifasciste avec des argumentaires solides et des actions coup de poing : imprime des badges « Je dis que le FN est un parti d’extrême droite » Le FN tremble, évidemment.

Ça y est, tu as gagné. Grâce à toi le FN sera le premier parti de France aux élections européennes avec 25 ou 30%. Encore bravo.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00667238_000001.

Affaire Leonarda : La résurrection prévisible des manifs lycéennes

La résurrection des manifs de lycéens après la Toussaint, il faut s’y attendre et il faut s’y préparer.

Il faut s’y attendre puisqu’ils y sont incités du sein même de la majorité par l’immense Jean-Vincent Placé, qui exhorte les bac moins 1, 2 et 3 à entrer en lutte dans la rue contre son propre gouvernement.

Les Verts ne seront pas les seuls à les haranguer. Donneront également de la voix Mélenchon, Besancenot, et le parti communiste. On ne peut pas prévoir ce que fera la première dame.

Ils y seront puissamment appelés par les syndicats lycéens, qui n’ont même pas l’apparence de la représentativité.

Si on ne peut pas prévoir l’amplitude et la durée exactes de ces manifs, on sait déjà avec certitude qu’elles ne serviront pas de détonateur à  un mouvement de masse. Il n’y a guère que François Hollande pour en avoir peur et pour leur faire d’avance des concessions qui les pousseront à la surenchère.

Le pays, lui, est massivement hostile aux objectifs des manifs : 1° que tous les enfants présents sur le sol français soient scolarisés et; 2° qu’on ne puisse pas expulser les enfants scolarisés et  3° qu’on ne puisse pas expulser leurs familles non plus.

Faut-il pour le moins saluer cet élan de générosité juvénile ? Est-ce là le rôle d’adultes qui n’ont pas honte de l’être devenus, adultes ?

Non, pour deux raisons.

La première raison de ne point flatter la grandeur d’âme de ces manifestants est qu’il n’y a rien de généreux à se montrer généreux avec l’argent des autres. Celui des contribuables.

La seconde est qu’on ne doit pas flatter le réflexe pavlovien qui depuis mai 68 fait descendre régulièrement de joyeuses bandes de lycéens dans la rue sous des prétextes aussi variés qu’irréfléchis et discutables.

Avant que ces lycéens aillent participer au rite festif – et même jouissif pour certains – qu’est une manif, leurs profs ne devraient-ils pas leur indiquer, en quelques minutes d’instruction civique, les bonnes raisons pour lesquelles ils n’ont pas encore le droit de voter ?

Ne devraient-ils pas les faire s’interroger sur les effets prévisibles de leurs « exigences »?

Sur ce point, je propose de faire participer les élèves à ce petit exercice.

« À votre avis, quels seraient les résultats des élections en France si les électeurs n’avaient le choix qu’entre, d’une part, un parti reprenant à son compte les exigences des manifestants lycéens  et proposant d’ouvrir le pays avec tous ses droits sociaux à tous ceux qui souhaitent s’y installer, et, d’autre part, un parti refusant toute forme d’immigration? »

Suspendre les réflexes pour permettre aux élèves de se déterminer en connaissance de cause, ne serait-ce pas un peu la mission du lycée ?

 

 

 

 

Affaire Leonarda : L’émotion illégitime

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On a beaucoup glosé sur l’attitude désastreuse de François Hollande pendant l’ubuesque affaire Leonarda du week-end passé. Caricatural dans l’ambiguïté et la pusillanimité, ces deux vertus cardinales du hollandisme, le Président de la République, devant des millions de spectateurs hallucinés, a réussi l’incroyable exploit de se mettre à dos à la fois la gauche morale et la droite décomplexée.

Le « fiasco », a titré Le Figaro, une « faillite politique » renchérissait l’éditorial sans pitié d’Alexis Brezet. C’est aussi une faillite médiatique.

En effet, à qui la faute ? Qui met en avant les épiphénomènes, qui tend le micro à des adolescents shootés à l’indignation hesselienne, qui se soumet implacablement à la dictature de l’émotion ? Qui demande son avis à Valérie Trierweiler ? Qui organise de manière délibérée la confrontation du dirigeant de la cinquième puissance mondiale avec une gamine de 15 ans?

Les médias, et en particulier les chaines d’info continue, ont une responsabilité terrible dans cette affaire. En mettant en place une véritable téléréalité politique qui met au même niveau l’allocution du Président et les éructations d’un voyou kosovar[1. Je pèse mes mots : menteur, voleur, fraudeur et violent le père de Leonarda n’a rien du portrait martyrologique du sans-papier idéalisé par les sans-frontiéristes], BFM-TV et I-Télé se sont rendues complices d’un crime contre l’autorité.

Ces chaines d’« actualité en temps réel » nous ont fait subir en boucle l’interview pathétique et interminable de la famille Dibrani, entre gémissements d’enfants et élucubrations incompréhensibles de parents parlant à peine le français. Pire, elles ont volontairement mis sur le même plan la déclaration officielle de la plus haute instance de la République avec les provocations insensées de Leonarda qui répond en direct au président : « je reviendrai et c’est moi qui va faire la loi ».

L’affaire Leonarda est l’emballement médiatique de trop. Plus qu’une dérive de la fonction présidentielle, elle illustre les dévoiements d’un journalisme sensationnaliste, esclave du présentisme spectaculaire et de la culture compassionnelle.

Ce journalisme qui érige les taupinières anecdotiques  en montagnes polémiques, participe volontairement à ce que Castoriadis appelait « la montée de l’insignifiance ».  Les politiques, acteurs désormais secondaires, sont obligés (surtout quand ils sont faibles) de céder au rythme effréné du show médiatique.

« L’événement sera notre maitre intérieur » écrivait Emmanuel Mounier : le rôle du journaliste n’est pas de se prostituer à n’importe quel événement, mais d’accompagner en spectateur engagé ce qui mérite notre attention. Cette affaire-là ne la méritait pas.

*Photo : PLAVEVSKI ALEKSANDAR/SIPA. 00667685_000006.

École : le boulet de l’archaïsme

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L’éducation nationale demeure un mammouth prisonnier de l’âge de glace, incapable de s’adapter à la révolution numérique qui refaçonne le monde à une vitesse exponentielle. Quand il tente de le faire, c’est une catastrophe. Certes, des « tableaux numériques » sont installés dans les classes pour faire moderne, mais nos bambins continuent à se coltiner dix kilos de livres sur le dos quand tout cela pourrait tenir dans un tablette ou une clé USB. Paradoxalement, on impose à nos enfants des centaines d’heures de cours sur le « développement durable » (aux dépens de l’histoire-géo, notamment), mais on se fiche de sacrifier à chaque rentrée des millions d’arbres pour imprimer des livres, par ailleurs rarement utilisés. Le lobby des éditeurs, des imprimeurs et des libraires est apparemment plus puissant que la ferveur écolo de nos ministres de l’éducation successifs. Mais passons sur l’épidémie de scolioses que provoque ce système archaïque : la majorité de nos petits s’en remettront.

Ils se remettront difficilement, en revanche, de la risible nullité des « cours d’informatique » distillé dans nos écoles. La scène, baroque, se reproduit chaque jour dans nos collèges : un prof de techno explique à des jeunes « digital natives » ce qu’est une « souris » d’ordinateur ou le « réseau internet », comme s’il s’adressait a des Hibernatus fraichement décongelés. Pourquoi leur apprendre les bases du codage, à faire une présentation Powerpoint ou le b.a.-ba du montage virtuel quand on peut les faire ricaner et mourir d’ennui ? En matière de perte de temps, d’argent, et de décalage avec la réalité, notre système éducatif n’a de leçon d’archaïsme à recevoir de personne.

Rêvons un peu (beaucoup) et imaginons une authentique refonte de notre système scolaire qui serait une véritable révolution : une école recentrée sur ce qu’elle sait faire de mieux, à savoir enseigner les humanités et les sciences traditionnelles. Et des fins de journée consacrées à l’apprentissage, en vrac, du code informatique, des arts numériques, et de tout ce qui peut aider à s’épanouir dans notre monde ultra-connecté qui change de paradigme tous les quinze jours.  À la vitesse où évoluent les choses, les sciences vont plus progresser dans les vingt ans qui viennent qu’au cours du siècle précédent. Même l’homme est numérisé (le séquençage ADN intégral), et notre espérance de vie est désormais quasi-indexée sur la loi de Moore. Le siècle qui s’ouvre sera celui des NBIC (nanotechs, biotechs, informatique, et sciences cognitives). Un monde en perpétuel bouleversement, boosté par la puissance informatique, dans lequel il sera crucial de savoir maitriser tous les outils numériques. Demain matin, ne pas savoir coder ou retoucher une image sera aussi limitant que d’ignorer l’anglais aujourd’hui. Il est urgent d’armer nos enfants pour évoluer dans le monde de demain. Nos énarques, souvent technophobes, ne semblent pas s’en soucier.

Préparer l’avenir économique de la France, ce n’est pas former des millions de bacheliers sur le même moule. L’avenir est à « l’économie de la longue traîne » (long tail), des micro-entreprises d’une seule personne qui devront faire preuve de créativité, et se remettre en question en permanence pour suivre le flux des innovations. On changera de carrière plusieurs fois dans une vie, au gré des besoins de la société. L’école d’aujourd’hui ne prépare pas au « multitasking » qui sera la norme de demain. Xavier Niel, avec sa visionnaire « École 42 », l’a bien compris : « Si la France, 5ème puissance mondiale, tenait sa place dans le numérique au lieu d’être 20ème, elle aurait réglé le problème de l’emploi », regrette-t-il.

Pas besoin de boule de cristal pour imaginer le futur de  la France si nous ne montons pas dans le train du numérique. La « réforme » Peillon, qui propose des ateliers « collier de nouilles » à nos petits, se résume à rester planté sur le quai en regardant s’éloigner la croissance de demain.

 

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00664178_000015.

L’ami clairvoyant

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philippe cohen elisabeth

Je me souviens. Nous étions à quelques uns dans une chambre d’hôtel du côté de Valence, dans la Drôme. Nous participions en octobre 2001 à une université de la Fondation du 2 mars, et sa secrétaire générale Elisabeth Lévy avait accepté de suspendre les travaux pour que les plus mordus de football puissent assister au match France-Algérie. Philippe Cohen en était. Hymne sifflé, terrain envahi, match arrêté. Philippe nous a soudain annoncé le scénario politique qui allait se jouer six mois plus tard. Le Pen, alors dans les tréfonds dans les sondages, encore assommé par la scission mégrétiste, ferait un énorme score ; il serait peut-être au second tour. Nous étions plutôt incrédules. Nous avions tort. Lui avait déjà tout vu.  Protéger ou disparaître, les élites face à la montée des insécurités (1999), dont il était l’auteur, était lui aussi prophétique. Toutes les thématiques politiques d’aujourd’hui y étaient annoncées. Toutes.

Chacun d’entre nous rencontre dans sa vie quelques personnes qui, sans la changer complètement, en modifie sérieusement la trajectoire. Philippe Cohen, sans que nous ne soyons jamais intimes, a joué ce rôle dans la mienne. En m’ouvrant les portes de Marianne2[1. Au même moment, François Miclo me recrutait aussi à Causeur.], il m’a fait découvrir aux très nombreux lecteurs du site d’un grand hebdomadaire. Combien de Unes accordées à d’obscurs blogueurs, comme ma pomme ? Je lui dois tant. Sans que j’aie pu, malheureusement, un jour, en tête à tête, l’en remercier. Philippe ne pensait pas que la vérité venait forcément d’en haut. Et il ne pensait pas pour autant qu’elle venait forcément d’en bas. Il jugeait sur pièces. Il savait, en revanche, qu’elle naissait du débat, de la confrontation des idées. Marianne2, créé et piloté par Philippe Cohen, c’était le pluralisme dans toute sa substance. Pour le compagnon de route de Jean-François Kahn, la pensée unique était bannie.

Je ne reviendrai pas sur les combats de celui qui était aussi un grand intellectuel, ainsi que l’écrivait hier Elisabeth, combats qui lui ont valu bien des inimitiés. Il gênait. Marianne2 gênait. Exit Marianne2. Il y eut ensuite ce lamentable épisode où Philippe dut officiellement demander un droit de réponse dans le journal qui le payait et dont il avait été l’un des fondateurs[2. Je n’écris plus pour Marianne. La fidélité, c’est bien. Les preuves de fidélité, c’est mieux.], Et puis vint ensuite l’inquiétude, lorsque je constatai ce printemps les marques de la maladie sur son visage chaque vendredi midi, en regardant iTélé. Des nouvelles, on m’en donna enfin début septembre. Elles n’étaient pas bonnes. Aujourd’hui, je le pleure, comme j’avais pleuré un autre Philippe  qui avait aussi sérieusement bouleversé le cours de mon existence.

Adieu Philippe ! Et, par-dessus tout, merci !

*Photo : Hannah.

Obama manque de fermeté et de clarté

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hubert vedriner syrie

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely, Daoud Boughezala et Eugénie Bastié.

Causeur. Alain Finkielkraut observe que, dans l’affaire syrienne, le débat s’est joué à fronts renversés : le réalisme était du côté des peuples, peu soucieux, pour une fois, de répandre le Bien par les armes, et l’émotion du côté des gouvernements. Est-ce la fin de l’idée même d’ »ingérence humanitaire »?

Hubert Védrine. C’est vrai qu’il sera de plus en plus difficile, pour les occidentaux, pour des raisons intérieures comme extérieures, d’intervenir de façon unilatérale, même pour des raisons humanitaires urgentes. Mais il pourra y avoir des exceptions. Dans votre panorama, vous avez oublié de mentionner, à côté des dirigeants et des peuples, un troisième pôle qui est celui des médias, et des intellectuels qui leurs sont liés. Concernant les dirigeants, on ne peut généraliser car, sur les grandes affaires des vingt dernières années, ils ont été eux-mêmes divisés. Et de qui parle-t-on? Des États-Unis, ou de la France? De l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, ou des Européens en général? Quant aux opinions publiques, elles ont passablement fluctué. Quand l’Irak a envahi le Koweït, il a fallu à Mitterrand six mois pour rallier une majorité à une participation de la France à l’éventuelle opération militaire. Depuis le Kosovo, je n’ai pas le souvenir d’une opinion à priori interventionniste, alors qu’il existe toujours, au sein du monde médiatique, un « parti de l’ingérence «, relativement puissant, qui inspire de ce que j’appellerais la ligne BHL-Kouchner, moralement honorable, mais aux conséquences plus qu’incertaines. Aux États-Unis et un peu aussi à Paris, ce « parti » a la caractéristique d’associer les «liberal hawks» (les faucons de gauche) et les néo-conservateurs de droite, l’opinion étant fluctuante.

Vous-même êtes plutôt adepte de la realpolitik – vous étiez assez circonspect dans l’affaire du Kosovo. Et voilà que, sur la Syrie, vous vous retrouvez sur la «ligne BHL-Kouchner». Seriez-vous devenu droit-de-l’hommiste?

J’avais assumé le Kosovo comme une exception, pas comme un « précédent ». Vous connaissez ma réticence à l’égard du « droit « et a fortiori du « devoir d’ingérence » , qui rappelle trop la rhétorique colonisatrice d’autrefois.[access capability= »lire_inedits »] Pour autant, je ne suis pas schématique et il m’est arrivé de penser que dans certains cas, intervenir est moins pire que ne pas intervenir, d’autant plus que dans la réalité, on n’a jamais le choix entre une bonne et une mauvaise solution, mais entre des solutions plus ou moins mauvaises. En 1990, cela ne faisait aucun doute : dès lors qu’il y avait un consensus sur la légalité internationale, y compris avec les Russes, ce que cette brute de Saddam Hussein n’a pas anticipé, il fallait qu’il l’expulse du Koweït. En 2003, quand George W. Bush déclenche la guerre contre l’Irak, c’est le contraire: il n’a de son côté ni légalité internationale, ni légitimité. Personne ne comprend vraiment les raisons et les buts de cette guerre, ce qui nourrit toutes les supputations, sans oublier les mensonges proférés pour la justifier. Et pour finir, ses conséquences sont déplorables. Cela dit, entre ces deux cas «purs» symétrique (Irak 1990 et Irak 2003), il existe de nombreuses situations intermédiaires, bien plus compliquées.

Vous évoquez deux séries de critères: les premiers ont trait aux objectifs, les seconds à la légalité. Dans l’affaire libyenne, les formes internationales ont été scrupuleusement respectées mais la mobilisation s’est faite au nom d’impératifs moraux.

En termes de légalité internationale, la Libye est un cas relativement simple, du moins au début: il y a une insurrection contre la tyrannie de Kadhafi, que celui-ci menace de réprimer dans des rivières de sang, puis un appel à l’aide du Conseil de coopération du Golfe et même de la Ligue arabe. Du coup, les Russes et les Chinois n’osent pas mettre leur veto au Conseil de sécurité et Alain Juppé en profite alors pour faire passer une résolution dite « chapitre VII ». Le débat porte plutôt sur les conséquences de l’intervention. Mais on ne peut les apprécier qu’à l’aune de l’alternative initiale: ne rien faire, c’était accepter le massacre de Benghazi.

Ce qui eût effectivement été terrible, mais si on tente de se départir de sa propre émotion, peut-on faire la guerre pour sauver des populations? Et pourquoi celles de Benghazi et pas tant d’autres? Êtes-vous favorable à la «responsabilité de protéger» qui, justement, a émergé lors de la crise libyenne?

C’est un vieux débat qui, en France, remonte à la formulation, par Mario Bettati, de l’idée de « droit d’ingérence «, intensifiée par Bernard Kouchner en « devoir d’ingérence ». À l’origine de ce courant, il y a le «plus jamais ça». Si on ne veut pas assister à de nouveaux Auschwitz, il faut parfois intervenir coûte que coûte, au besoin en transgressant le droit international ou en passant outre les vetos qui paralysent le Conseil de sécurité. C’est respectable. Mais cette conception n’est acceptable que si on répond de façon convainquant aux questions: qui a le droit d’intervenir, chez qui, au nom de quoi, pour quoi faire? Si le critère est l’ »atrocitude », il faudrait expliquer pourquoi «nous» avons laissé 4 ou 5 millions de personnes mourir dans l’Est du Congo ces dernières années! Tout cela avait conduit Kofi Annan à inventer, avec le diplomate algérien Mohamed Sahnoun, un nouveau concept: la «responsabilité de protéger» pour dépasser l’impopulaire (sauf à Paris) droit d’ingérence. Le problème, c’est que si un membre permanent prétend qu’il n’y a personne à protéger, on revient à la case départ et on tourne en rond. On aura de plus en plus de mal à intervenir en dehors du cadre du Conseil de Sécurité, sauf exception très bien préparée et argumentée. En revanche, au Mali c’était légal, et légitime.

De plus, tout le monde souhaitait que la France y aille !

Oui! A ces sujets, une erreur fréquente des analystes est de faire comme si les dirigeants – (là : Obama, Sarkozy Hollande, ou Cameron) – voulaient partir en guerre parce qu’une mouche les a piqués. Au départ de toute volonté d’intervention, il y a toujours un fait déclencheur! Là des centaines de mort par gaz s’ajoutant à 10.000 morts.

Du reste, aujourd’hui, avant d’avoir envoyé le premier soldat où que ce soit, on proclame sur tous les tons qu’il sera bientôt rentré. Pourtant, certains parlent de néo-colonialisme…

Les critiques sont toujours contradictoires . Mais qui parle de néo-colonialisme? Cela n’a pas de sens. Depuis vingt ans, les Occidentaux perdent le monopole de la puissance qu’ils ont exercé pendant quatre siècles. Ils sont encore plus puissants et plus riches que les autres, mais ils ne contrôlent plus le système. Quand ils interviennent c’est plus pour des raisons d’opinion que pour des raisons d’intérêt néocoloniales!

Le refus d’intervenir est-ce lié à des facteurs «objectifs» ou à l’espoir d’en finir avec l’Histoire?

L’Europe était sur la ligne de Fukuyama avant même Fukuyama[1. Chercheur en sciences politiques américain, Francis Fukuyama est l’auteur de La Fin de l’Histoire et le dernier homme, publié en 1992, dans lequel il défend l’idée que la progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec le consensus sur la démocratie libérale qui tendrait à se former après la fin de la Guerre froide.] Depuis 1945, à l’exception des Français et des Britanniques, les Européens veulent croire que l’Histoire est terminée, que les rapports de force ne comptent plus, que tous les conflits peuvent être résolus par la grâce de l’ONU, de la Cour pénale, des ONG de la société civile etc. En somme, ils rêvent d’une Europe suisse dans un monde idéal. L’Europe de la défense, l’Europe-puissance, leur sont étrangères puisqu’ils ne veulent plus ni puissance, ni même défense. Au contraire, une grande partie des Américains continue à penser qu’ils gardent un devoir de leadership.

Oui, on se rappelle la formule du néo-conservateur Robert Kagan: « L’Amérique, c’est Mars, et l’Europe Vénus. « On dirait que les Américains sont de plus en plus vénusiens et qu’ils rêvent de nous rejoindre dans la post-Histoire…

Il est vrai que l’opinion américaine évolue plutôt dans ce sens, en tout cas vers un néo-isolationnisme. C’est que les États-Unis ont connu énormément de déconvenues. S’ajoute l’effet violent de la crise qui rend le recours à la force extrêmement difficile à défendre devant l’opinion. En même temps, celle-ci peut se retourner. Pour l’entourage d’Hillary Clinton, si les excès de Bush devaient être corrigées, Obama est trop mou et, en renonçant au leadership, il met en danger les intérêts américains.

Donc, c’en est fini des missionnaires bottés? Après tout, n’est-ce pas une bonne nouvelle?

C’est vrai. Ce repli sur soi général prend à rebrousse-poil le parti interventionniste qui pense que l’Occident a la responsabilité morale de changer le monde. Mais je ne me réjouis pas spécialement que cette tendance soit aujourd’hui minoritaire, car ce basculement de l’opinion ne se fait pas pour de bonnes raisons de réalisme et de sens des responsabilité. Si le public est aujourd’hui si réticent à toute intervention, ce n’est pas parce que les précédentes ont été mal pensées, sans préparation du jour d’après, que les situations se sont révélées plus complexes que ce qu’on croyait, ni même parce que le principe même de telle ou telle intervention est contestable – autant de motifs légitimes de contestation. Non, ce qui est à l’œuvre est plutôt une espèce d’épuisement des vieux peuples européens, voire une forme d’égoïsme. Quelle leçon vont en tirer les puissances montantes du monde?

En tout cas, on ne retrouvera pas de sitôt l’enthousiasme des années 2000, quand l’entourage de Bush rêvait de construire un « nouveau Moyen-Orient ».

C’est juste, la croyance péremptoire en la possibilité de démocratiser les peuples de l’extérieur, et par la force a fait long feu. Cette illusion repose sur une confusion qui faisait de la démocratie une idéologie, une quasi religion. J’en ai souvent discuté avec Madeleine Albright, la secrétaire d’État de Clinton, une amie, qui était très interventionniste. Je lui disais que la démocratie n’est pas une religion à laquelle on pourrait se convertir soudainement, ni du café instantané! Rétablir la démocratie dans des pays l’ayant déjà connue, comme en Europe de l’Est, était une chose, construire la démocratie dans des pays où elle n’a jamais existé, en particulier dans des sociétés non homogènes, est extrêmement difficile. Savez-vous qu’en 2003, les soldats américains envoyés en Irak étaient invités à se préparer en lisant des livres racontant la restauration de la démocratie de l’Allemagne et au Japon en 1945…? Consternant simplisme!

Vous vous refusez à adopter une position générale au motif que chaque cas est différent. En quoi la crise syrienne se distingue-t-elle de l’affaire libyenne ou d’autres crises liées aux révolutions arabes?

On a sous-estimé, au début, la complexité de l’affaire syrienne. Il y a en Syrie des minorités qui, si elles détestent souvent le régime actuel et trouvent atroce la répression, craignent encore plus celui qui pourrait lui succéder. Nous ne sommes pas dans le cas de figure ultrasimple d’un dictateur sanguinaire massacrant son propre peuple mais face à une guerre civile, qui débute par une rébellion démocratique, violemment réprimée et s’élargit avec les ingérences de l’Iran, du Qatar, de l’Arabie saoudite. Penauds de n’avoir rien vu venir en Tunisie et en Égypte, certains milieux médiatiques ou politiques ont cru se rattraper avec la Syrie. Mais, même les islamistes n’avaient pas vu venir les événements en Tunisie! Et la Syrie, c’est différent. La preuve!

Reste que vous étiez, pour une fois, en phase avec les va-t-en guerre – ou les idéalistes – puisque vous étiez plutôt favorable à des frappes contre le régime de Bachar Al-Assad.

J’ai estimé qu’au point où nous en étions – c’est important -, il était encore pire de ne rien faire.Les frappes militaires ciblées prévues me semblaient être devenues la moins mauvaise des options car, à ce stade, l’abstention aurait été synonyme d’impunité de l’emploi d’arme de destruction massives prohibée, et aurait fait perdre toute crédibilité à nos menaces. Nous ne serons pas tout à fait dans ce cas si les armes chimiques sont effectivement démantelées.

L’abstention de Barack Obama vous a-t-il déçu?

Autant le dire clairement: oui! Son leadership est erratique. Cependant, si Obama est séduisant, très intelligent, brillant orateur, je n’ai jamais pensé qu’il allait marcher sur l’eau parce qu’il était à moitié noir! En tout cas, si le président des États-Unis d’Amérique dit «Ligne rouge!», il doit arrêter de demander à tout le monde ce qu’il faut faire, et écrabouiller quiconque franchit cette ligne. Et savoir qu’après en Syrie, si on ne veut pas voir le pouvoir tomber entre les mains d’islamistes extrémistes, il faudra prendre le contrôle du pays pendant un certain temps et gérer au mieux la transition. Ou alors, on ne parle pas de « ligne rouge ».

Iriez-vous jusqu’à dire que le président américain est un faible?

En tout cas, sauf en Asie, sa politique étrangère manque de fermeté et de clarté. En Afghanistan, il annonce en même temps l’envoi de renforts et la date de retrait des troupes, c’est incohérent. Même chose au Proche-Orient: au début de son premier mandat, quand il a sommé Benyamin Nétanyahou d’arrêter la colonisation, et que celui-ci l’envoyé sur les roses, Obama n’avait pas de plan B. Il a juste trouvé que c’était dommage. Si vous êtes le président des États-Unis et que vous pensez que le Likoud a une telle influence au Congrès américain que vous ne pourrez pas passer en force, alors vous vous abstenez de lancer une injonction. Ou alors, si vous estimez qu’il s’agit d’une question d’intérêt national, vous mettez tout en œuvre pour contraindre les israéliens – tout en garantissant leur sécurité. Il me semble que le président de la première puissance mondiale, ne devrait pas prendre des engagements à la légère.

Revenons à l’imbroglio syrien. Au stade où nous en sommes, beaucoup de gens pensent que le statu quo, c’est-à-dire le maintien d’Assad à la tête d’un État unifié, serait finalement moins terrible que le chaos et les massacres communautaires que pourrait entraîner sa chute…

De toute façon, ce ne sont pas les occidentaux qui choisissent. Personne ne contrôle ces véritables éruptions volcaniques dans les pays arabes, même pas les acteurs locaux. En Syrie, Poutine n’arrive pas à aider suffisamment Assad pour écraser la rébellion. Et les actions de la France, des États-Unis, des Turcs, de l’Arabie et du Qatar en faveur de l’opposition ont eu jusqu’ici un effet marginal.

Pour le Quai d’Orsay, ne pas sanctionner Assad pour l’emploi d’armes chimiques revient à donner un feu vert à Téhéran pour utiliser l’arme nucléaire. Êtes-vous d’accord?

Il est vrai pour les défenseurs de la ligne dure, à Washington et à Paris (et Londres) pensent que si nous ne sommes pas durs en réaction à la transgression syrienne, nous n’aurons plus de crédibilité demain face à Téhéran. Il y a donc bien un lien entre les deux. Mais c’est moins important, à mes yeux, que de savoir si les États-Unis vont réussir à saisir l’opportunité Rohani. Je pense qu’Obama et Kerry vont le tester pour essayer de savoir s’il a une marge de manœuvre suffisante pour entamer de véritables négociations sur le nucléaire. Cela frustrerait un certain nombre de durs qui veulent voir le régime iranien à genoux. Ahmadinejad était l’allié objectif de ce courant. Au fond, on retrouve sur l’Iran le clivage qui divisait l’Occident face à Gorbatchev. Certains, notamment Kohl, Delors et Mitterrand, pensaient qu’il fallait l’aider à réussir, même s’il paraissait utopique de vouloir réformer l’URSS. On alors créé le G8 (7 + 1), précisément pour y associer Gorbatchev. En revanche, les Américains, même modérés comme Bush père, les Canadiens et les Anglais soutenaient qu’il fallait surtout ne rien faire qui retarde ou évite l’effondrement de l’URSS.

Même lorsque les Européens et les Américains sont d’accord, les choses ne vont pas forcément de soi. Ainsi, la France et les États-Unis sont partis main dans la main. Et finalement tout s’est réglé à Genève entre Russes et Américains. Ce camouflet témoigne-t-il de notre faiblesse?

De fait, la présence de la France à Genève, vu son rôle aurait pu se justifier, mais cette rencontre bilatérale était prévue et organisée depuis plusieurs semaines. C’est vrai, les États-Unis traitent souvent leurs alliés avec désinvolture. Mais la France ne doit pas se montrer trop prétentieuse ou susceptible. Il nous arrive de prendre des décisions européennes particulièrement importantes, qui touchent nos voisins, sans consulter par exemple les Belges!

Vous avez toujours récusé l’idée d’un « choc des civilisations «. Avez-vous changé d’avis?

Détrompez-vous, je n’ai jamais récusé le constat de Huntington. Car il n’a jamais prôné le clash des civilisations, il n’a fait qu’alerter sur le risque. Mais le simple fait d’énoncer ce risque était déjà intolérable pour les bien-pensants qui persistent à croire que nous sommes tous des êtres universels. Cela dit, alors que, dans les années 1990, la plupart des gens pensaient comme Fukuyama, à partir du 11-Septembre et de l’effondrement du processus de paix au Proche-Orient, ils se sont dit que Huntington avait peut-être – hélas – raison sur certains points. Chirac me disait souvent: «Je combats cette théorie.» Et je lui répondais: «Moi, je combats le risque.»

Et ce risque est-il plus grand aujourd’hui?

Non, je crois que nous assistons à un affrontement historique au sein de l’islam, entre fondamentalistes, intégristes et modernistes. Ceux-ci finiront, je pense, par l’emporter, mais après de nombreux drames. Et nous risquons entre temps d’être les victimes collatérales de cet affrontement, avec l’irruption, dans nos pays, de conflits périphériques islam-Occident.

Quid du « Printemps arabe » ?

Je n’emploie pas cette expression naïve: des révolutions pacifiques menées par de sympathiques jeunes gens descendus dans la rue avec leurs téléphones portables. La démocratisation est un très long processus. Encore une fois, je suis convaincu que l’islamisme radical, sous la forme primaire et violente qu’il a aujourd’hui, finira par échouer. Mais cela prendra peut-être plusieurs décennies. Il faut tout faire, de part et d’autre, pour raccourcir ce délai.[/access]

*Photo : Hannah.

Trop d’impôt coûte la peau !

« On est là pour te pomper, t’imposer sans répit, sans repos, pour te sucer ton flouze, ton oseille, ton pognon, ton pèze, ton fric, ton blé, tes économies, tes sous, tes bénefs, tes bas de laine, tout ce qui traîne, c ‘que tu as sué à la sueur de ton front, on te suceras jusqu’au fond… » C’est peut-être en ayant en tête la chanson des « Rap’tout » des Inconnus que les Français interrogés ont répondu au sondage Ipsos[1. Enquête réalisée du 7 au 10 octobre 2013  auprès d’un échantillon de 967 personnes pour Le Monde, BFMTV et la Fondation international des Finances Publiques.] portant sur leur rapport à l’impôt.

Si l’avidité du système fiscal français était objet de moquerie en 1991, elle est, aujourd’hui, source d’une grande exaspération.

43% des sondés n’associent pas l’acquittement de leurs impôts à un geste citoyen, 72% jugent la taxation trop excessive et 74% ne voient pas de bénéfices flagrants à leurs prélèvements obligatoires. Payer ses impôts est donc de moins en moins compris comme une juste contribution solidaire mais comme une confiscation arbitraire imposée par un État dispendieux.

Le ras-le-bol fiscal ne fait donc que se confirmer.

Il faut dire que, de la « pause fiscale » discréditée et repoussée en 2015 au fameux « seuil fatidique » atteint par l’augmentation massive de nos impôts sous l’ère Hollande, les Français ont de quoi appréhender l’année qui arrive. L’ardoise sera salée : 2014 sera l’année du record du niveau des prélèvements avec 46,5% du PIB, 10 points de plus que la moyenne des pays de l’OCDE.

Heureusement que le Premier ministre et le ministre de l’Éducation ont lancé vendredi dernier le Conseil National Éducation Économie, notamment destiné à rééduquer les consciences citoyennes dangereusement menacées par cet esprit antifiscal qui risque de ranimer les thèses, hélas bien trop vite oubliées, des grandes figures du libéralisme français.

École 2.0 : demain, les monstres…

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ecole peillon nbic

ecole peillon nbic

Un instant, vraiment, j’ai cru à une parodie. La technolâtrie du dernier article de David Angevin sent tellement bon le positivisme fin de siècle que ce ne pouvait être que de l’humour. Et c’est de la fin du XIXème siècle que je parle car rien n’est plus démodé, vieilli, suranné et finalement attendrissant que cette foi en la puissance émancipatrice de la science et de la technique alors que chaque jour nous apporte la preuve évidente de ses ravages écologiques, sociaux, humains.

David Angevin, moderne Auguste Comte, moque le prof de techno qui apprend aux enfants cyberautistes de ces temps qui sont les nôtres, à quoi sert une souris. Il fait des gorges chaudes devant tant de nullité obsolète. Il serait à la place du ministre Peillon, il réfléchirait à comment faire entrer un peu plus encore nos chères petites têtes connectées et déjà prisonnières du présent perpétuel digital dans l’ère radieuse, je cite, des NBIC (nanotechs, biotechs, informatique et sciences cognitives).

Si on mesure l’inanité d’un projet à la laideur de son acronyme, celui-ci bat des records. Qui voudrait prévenir David Angevin que rien ne se démode plus vite que le progrès ? Dans une autre vie, où je me suis retrouvé à orienter des élèves de troisième dont j’étais le professeur principal, des partenaires extérieurs (entendez des chefs d’entreprise) venaient doctement expliquer leurs besoins en fonction de la société de demain. On devait être vers 1990 et ils croyaient aux NBIC de l’époque. Par exemple, et je m’en suis souvenu quand j’ai acheté mon premier appareil photo numérique, l’un d’entre eux avec une joyeuse conviction, affirmait que nous entrions dans une société de loisirs et que mes élèves seraient bien avisés de faire un de ces nouveaux BEP qui assuraient une formation efficace pour apprendre à développer des… pellicules.

Mais je m’avise que ce brillant prophète avait sans doute raison. Oh, pas pour les appareils photos, mais pour la société de loisirs qui finalement est bien advenue avec la troisième génération de Français qui entre dans le chômage de masse.

Oui, il y a décidément du monsieur Homais chez David Angevin. Le pharmacien de madame Bovary aime tellement la science qu’il encourage Charles, le mari d’Emma, à opérer le pied-bot du pauvre Hyppolite, le jeune homme à tout faire de l’auberge du Lion d’Or. C’est dit, Hyppolite ne boitera plus ! L’opération, téléguidée par Homais, semble réussir dans un premier temps avant que la jambe ne se gangrène et qu’on doive appeler en urgence un spécialiste, un vrai, pour amputer Hyppolite qui de boiteux se retrouve unijambiste.

David Angevin veut opérer les écoliers, tous les écoliers. Il les trouve boiteux. Le problème, c’est qu’il va finir par les amputer du peu de sensibilité qui leur reste, à ces petits mutants technophiles avec lesquels il devient de plus en plus difficile de tenir une conversation. Le monde de David Angevin, le monde NBIC, est le paradis de la Ritaline, en fait. Ce médicament est devenu le seul moyen de calmer l’effrayante épidémie d’hyperactivité qui s’est abattue sur les enfants de l’Occident, d’abord aux USA, matrice de toutes les catastrophes en matière de décivilisation, et maintenant en Europe.

On n’a pas fini – mais a-t-on commencé ? – de mesurer les dégâts sanitaires et anthropologiques de ces jeunes vies définitivement engluées dans le virtuel, celui des jeux hyperviolents et des réseaux sociaux où l’on retrouve sous une forme 2.0 les pires travers de l’humanité d’antan : commérages, délations, envies de meurtres, conformisme villageois mortifère, indignations sur commande. Mais qu’importe, David Angevin veut encore aller plus loin, plus vite. On retrouve d’ailleurs dans son raisonnement cette logique discrètement totalitaire qui veut que si les résultats d’une politique se font attendre, c’est que cette politique ne va pas assez loin. Le libéralisme ne fonctionne pas très bien ces temps-ci ? Mais voyons, c’est parce que nous ne sommes pas assez libéraux ! Nous ne sommes pas assez adaptés à la société NBIC ? Mais enfin c’est à cause des profs de techno qui font des colliers de nouilles et sans doute des médecins qui oublient, au moment de l’accouchement, d’insérer un port USB à la base de la nuque des nourrissons.

Que David Angevin se rassure. Il a déjà gagné. Il y a belle lurette que plus personne ne pense à suivre l’excellent conseil de Paul Morand : « Aimons la vitesse qui est le merveilleux moderne, mais vérifions toujours nos freins. » Ceux qui vérifieront leurs freins, comme d’habitude, seront les enfants des classes favorisées économiquement et culturellement. Ceux-là, en famille, continueront à lire, à penser, à apprendre par cœur des poèmes, à philosopher pendant que dans l’école NBIC, d’où toutes ces vieilleries auront été chassées, les profs modernisés fabriqueront les petits monstres de demain dans une odeur de charnier électronique.

 

*Photo : DELAGE JEAN-MICHEL/SIPA/1208071756. 00641827_000004.

Drones de drames

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drones obama pakistan

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Il faut se faire une raison : la guerre chevaleresque, celle où les  protagonistes se combattent sans merci mais avec respect mutuel, fait désormais partie des légendes historiques illustrées par des œuvres littéraires grandioses et surannées. La guerre ne fut jamais uniquement une affaire de gentlemen, pas plus que le simple affrontement d’ignobles salopards. Il y eut des hommes d’honneur dans la Wehrmacht nazie, et des pillards, violeurs et assassins dans les armées alliées. On lira avec profit à ce sujet L’Europe barbare, de l’historien britannique Keith Lowe (éditions Perrin), qui tente en quelque sorte de mesurer le rapport de forces moral entre les armées engagées.

Dans nos modernes guerres, dites « asymétriques », où des États développés, technologiquement avancés, affrontent des entités non-étatiques ne disposant que d’un armement primitif, voire artisanal, il en va tout autrement. Le « faible » ne cherche pas à vaincre militairement l’adversaire, mais à ôter au « fort » la légitimité politique et morale de poursuivre son combat. Cette stratégie avait permis au général nord-vietnamien Vo Nguyen Giap de venir à bout de la superpuissance américaine en 1975[access capability= »lire_inedits »] : les offensives nord-vietnamiennes de la fin de la guerre, très coûteuses en vies humaines pour les assaillants, ne visaient pas à conquérir des objectifs stratégiques majeurs imprenables, mais à tuer le maximum de soldats américains pour démoraliser l’arrière. Le taux des pertes nord-vietnamiennes était dix fois plus élevé que celui  de l’US Army. Pourtant, cette dernière dut plier bagage en catastrophe. L’Amérique ne supportait plus de voir chaque jour à la télé des avions remplis de cercueils décharger leur macabre cargaison. C’était la version terrestre de la tactique des kamikazes utilisée par le Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale. Parallèlement, la propagande communiste, relayée par les organisations pacifistes en Occident, se déchaînait pour dénoncer les crimes commis contre la population civile par le corps expéditionnaire américain. Bien souvent, ces « crimes de guerres » étaient de pures et simples inventions ou le fruit d’une tactique consistant à agresser l’ennemi à partir de zones densément peuplées.

Toutefois, il s’agissait encore de l’affrontement d’armées dites « régulières », et d’États rationnels capables de régler un conflit de manière classique (cessez-le-feu, armistice, négociations et traité de paix comportant souvent une amnistie générale). La diabolisation systématique de l’ennemi à travers son assimilation aux grands criminels politico-militaires du XXe siècle n’était pas encore devenue un élément central de la rhétorique guerrière et une arme décisive dans un champ de bataille mondialisé, où l’opinion publique des pays démocratiques est l’objet de toutes les sollicitations.

À la différence des guerres post-coloniales, le conflit en cours entre les islamistes radicaux et les démocraties occidentales et leurs alliés n’est pas destiné à trouver une issue classique, comme celle décrite ci-dessus. L’objectif ultime des djihadistes de toutes obédiences n’est autre que l’établissement d’un califat mondial. Ils entendent l’imposer non seulement au Dar al-islam, les terres considérées par eux comme terre d’islam, mais également au Dar al-harb, le territoire de la guerre, dominé par les infidèles, les minorités musulmanes étant, à leurs yeux, l’avant-garde de l’islamisation future de ces pays.  L’irréalisme de ce projet n’empêche pas ceux qui le portent de croire dur comme fer à son avènement inéluctable. Il ne peut donc pas s’établir entre les protagonistes de compromis westphalien assurant, pour un temps indéterminé, la paix et la prospérité des régions concernées.

Du côté occidental, il n’est donc plus tabou d’affirmer que le but ultime de la guerre est l’éradication (en langage clair, l’anéantissement) des terroristes djihadistes, comme l’a déclaré Jean-Yves Le Drian  au début de l’opération « Serval » au Mali. Or, dans la lutte contre les groupes armés islamistes radicaux, une arme s’est révélée redoutablement efficace depuis sa généralisation en 2008 : les drones, dotés de missiles capables d’atteindre un objectif de taille limitée avec une très grande précision, et dont l’utilisation présente zéro risque pour le militaire chargé de guider l’engin à partir d’une base située en Floride ou au Nevada. Les drones ont permis l’élimination ciblée de chefs djihadistes au Pakistan, en Somalie et au Yémen, ainsi que d’unités combattantes de talibans en Afghanistan. C’est l’exact contraire de l’arme préférée des terroristes islamistes, l’attentat-suicide : elle cible l’ennemi repéré, identifié et lui seul. Elle ne met pas en danger la vie de celui à qui on ordonne de l’utiliser. L’attentat-suicide modèle islamiste vise essentiellement des civils innocents et exceptionnellement des forces armées ennemies, et tue à coup sûr celui qui le perpètre. La guerre des drones infligeant des dommages considérables aux djihadistes, sa diabolisation est devenue une priorité pour eux. Ainsi toute « bavure », inévitable même avec les armes les plus sophistiquées, surtout lorsque les terroristes se terrent à dessein au milieu des populations civiles qui n’en peuvent mais, est-elle efficacement montée en épingle, avec le concours des « idiots utiles » qui pullulent sur les réseaux dits « sociaux ».

En France, le philosophe Grégoire Chamaillou entre plutôt dans la catégorie des auxiliaires zélés. Sa  Théorie du drone, parue au printemps, a été portée au pinacle dans la presse « de gauche » et même au-delà. Sous un emballage pseudo-savant, Chamaillou se livre à une défense et illustration du « courage » des auteurs d’attentats-suicides, qu’il oppose à la prétendue « lâcheté » de ceux qui donnent la mort depuis leur bureau climatisé, à des milliers de kilomètres de la cible : « Drone et kamikaze se répondent comme deux motifs opposés de la sensibilité morale. Deux ethos qui se font face en miroir, et dont chacun est à la fois l’antithèse et le cauchemar de l’autre. Ce qui est en jeu dans cette différence, du moins telle qu’elle apparaît en surface, c’est une certaine conception du rapport à la mort, à la sienne et à celle d’autrui, au sacrifice ou à la préservation de soi, au danger et au courage, à la vulnérabilité et à la destructivité. Deux économies politiques et affectives du rapport à la mort, celle que l’on donne et celle à laquelle on s’expose. Mais aussi deux conceptions opposées de l’horreur, deux visions d’horreur. » Peu importe à Chamaillou que les drones constituent la meilleure réponse, parce que la moins coûteuse possible en vies innocentes, aux agissements terroristes : il voit, lui, deux formes équivalentes de barbarie. Et « équivalente » est une façon de parler. Ceux qui n’auraient pas compris lequel des deux ethos a la faveur de Chamaillou seront édifiés par sa réponse à l’éditorialiste du Washington Post, Roger Cohen, qui trouve « franchement répugnant » que des enfants de kamikazes soient exhibés et encensés afin que les autres enfants les jalousent d’avoir un parent mort. Face à cette glorification de la mort, Chamaillou estime que  « l’amour de la vie » des Occidentaux est bien suspect : « La vieille idole du sacrifice guerrier, tombée directement de son piédestal dans l’escarcelle de l’ennemi, est devenue le pire des repoussoirs, le comble de l’horreur morale. Au sacrifice, incompréhensible et ignoble, que l’on interprète immédiatement comme un mépris de la vie sans s’aviser qu’il implique peut-être plutôt d’abord un mépris de la mort, on oppose une éthique de l’amour de la vie − dont le drone est sans doute l’expression achevée. » Coquetterie ultime, on concède que « nous », la vie, nous la chérissons tellement que nous la couvons sans doute de façon excessive. Un trop-plein d’amour qui serait pour sûr excusable si tant d’auto-complaisance ne faisait suspecter l’amour-propre. Car bien sûr, ce sont « nos » vies, et pas la vie en général, que « nous » chérissons.

Pour Chamaillou, le porteur d’une ceinture de bombes, qui va se faire exploser sur un marché  à Kaboul, à Bagdad ou ailleurs, avec la certitude  d’ôter la vie à des civils, est donc l’héritier du héros guerrier sacrificiel, tandis que celui qui peut tuer ceux qui lui veulent du mal avec la certitude de préserver sa vie est un barbare. Autrement dit, on n’a le « droit de tuer » que si on est prêt à faire le sacrifice de sa propre vie, y compris quand on ne cherche qu’à se défendre contre un agresseur sans pitié. En attendant, comme l’a fort bien démontré le journaliste américain William Saletan, du site (de gauche) Slate.com, dans toute l’histoire récente des guerres, les drones sont l’arme qui enregistre le plus faible taux de dommages dits « collatéraux ». Cela explique d’ailleurs qu’ils soient considérés comme diaboliques par les djihadistes, les Chamaillou et les repentants de toutes nos turpitudes passées, présentes et à venir : ils rendent le riche plus miséricordieux, donc moins haïssable.[/access]

*Photo : Mohammad Sajjad/AP/SIPA. AP21074133_000001.

Lorànt Deutsch sème sa zone dans l’Hexagone

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lorant deutsch islam

lorant deutsch islam

Impossible de manquer la sortie en librairie de Hexagone, le passionnant road-book historique du comédien Lorànt Deutsch.  Déjà auteur de Métronome, vendu à deux millions d’exemplaires, il vient de sortir sa version hexagonale qui caracole en tête des ventes d’essais historiques. Comme on pouvait s’y attendre, une petite polémique réalimente celle que l’élu mélenchoniste parisien Alexis Corbière avait précédemment provoquée. À la sortie de Métronome, Christophe Naudin, enseignant titulaire d’un master en Histoire, Aurélie Chéry, doctorante à Lyon III et William Blanc, étudiant syndicaliste, avaient dénoncé  « la résurgence du roman national de Lorànt Deustch à Patrick Buisson« . Dans une tribune publiée par le Huffington Post, ils se rappellent à notre (mauvais) souvenir en ciblant dans le nouveau livre de Lorànt Deutsch l’écriture de la bataille de Poitiers: « récit identitaire, jouant sur les fantasmes les plus caricaturaux » car « l’opposition de 732 entre les chrétiens et les musulmans est politique et non religieuse« .

Pourtant, à la lecture du chapitre « Le Croissant et le Marteau » d’Hexagone, force est de constater que l’auteur n’a pas une vision exclusivement religieuse de la bataille. Charles Martel est présenté comme une brute: « les guerriers suivent un homme farouche, tacticien subtil et chef de guerre impitoyable (…) parti trousser les filles de bivouac« . La cavalerie du comte Eudes d’Aquitaine n’est pas non plus parée de toutes les vertus: « les malheureux [sarrasins] qui occupent les tentes sont égorgés« . Car les buts de guerre de Charles Martel ne sont pas seulement moraux : pour rallier les païens à « la bannière du Christ » contre le « déferlement sarrasin » le maire du palais « n’oublie pas d’évoquer en termes hyperboliques les considérables richesses transportées par l’assaillant, ce dernier argument, bien sûr, suscite l’enthousiasme!« . « Cette victoire permet aussi à Charles Martel de régner de fait sur l’Aquitaine. »

Accuser un fils de juif hongrois (Lazlo Matekovics, alias Lorànt Deutsch) aux grands-parents morts en déportation de faire gagner Maurras, sous prétexte que son récit identitaire fait la part belle aux grand hommes, est grotesque. D’autant plus que Lorànt Deutsch réduit le Grand Siècle aux dragonnades et aux traites négrières. Et le chapitre traitant du XVIIIème siècle est un éloge de l’esprit encyclopédique des Lumières. Si le style du livre est très imagé, on ne peut donc pas dire que Lorànt Deutsch fasse partie de « l’extrême droite la plus dure« . De ces chapitres, nos trois historiens ne trouvent d’ailleurs rien à redire.

Sans doute parce que, à propos de Charles Martel, le conteur a osé épiloguer avec ironie : « on voudrait une lutte moins frontale, davantage de rondeurs, un christianisme plus mesuré, un islam plus modéré…alors pour nier ce choc des civilisations, certains historiens ont limité la portée de la bataille. » Oui vous avez bien lu, il a parlé de choc des civilisations… Sacrilège et blasphème ! En niant l’évidence, les détracteurs de Lorànt Deutsch tombent dans leur propre piège, celui de l’anachronisme. Ils accusent Lorànt Deutsch de cacher son islamophobie derrière un ouvrage pseudo-historique. Et lesdits historiens de conclure d’un ton grave, « À l’heure où il est difficile de nier une montée de l’islamophobie en France, on peut juger préoccupant ce choix d’un comédien célèbre de raconter un tel événement historique de cette façon. » On les savait allergiques à l’histoire de France,  voilà qu’ils en malmènent la langue…

*Photo : BERNARD BISSON/SIPA. 00657088_000004.

Toi aussi, joue à faire monter le Front national en douze étapes

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fn samia ghali

fn samia ghali

1) Ministre de l’intérieur socialiste, tiens un langage très musclé et laisse expulser une adolescente de 15 ans lors d’une activité périscolaire. Le Front National pourra dire : « On vous l’avait bien dit, même ce faux dur de Valls voit qu’il y a le feu à la maison. Mais nous, on est l’original, lui, la copie. » Avance d’une case.

2) Parlementaire du PS jaloux de la popularité du ministre, surtout n’étudie pas le dossier de l’adolescente en question, ne vois surtout pas que sa famille n’est pas nette et monte très vite au créneau en traitant le ministre de membre putatif du FN et godwinise-le en l’accusant d’organiser des « rafles ». Le FN pourra dénoncer la naïveté gauchiste du gouvernement et sa complaisance vis-à-vis des voyous. Avance d’une case.

3) Président de la République, alors que l’on ne t’a rien demandé, et surtout pas de te mouiller dans la gestion quotidienne de l’émotion, prends-toi les pieds dans un tapis qui n’était même pas dans la pièce et propose à la jeune fille de revenir sans ses parents en France. Le FN, rejoignant le chœur des vierges effarouchées, pourra même t’accuser d’inhumanité. On ne sépare pas les enfants des parents. Mauvais souvenir dans l’inconscient collectif. Avance d’une case.
Attention ! Tu recules de trois cases : une tête de liste du FN dans les Ardennes compare Christiane Taubira à un singe.
Mais ne t’inquiète pas, tu vas très vite récupérer ce coup du sort et aider à nouveau le FN.

4) Tu fais partie des instances dirigeantes socialistes : organise des  primaires municipales dans une grande ville du sud-est qui a toujours eu des rapports disons romantiques avec la rigueur démocratique. Et surtout laisse à la tête du département un membre de ton parti qui, à tort ou à raison, incarne toutes les dérives clientélistes et la corruption. Le FN se contente de sourire. Il te voit sortir le pistolet avec lequel tu vas te tirer une balle dans le pied. Avance d’une case.

5) Fais coïncider le premier tour de ces primaires avec une élection cantonale à Brignoles que le FN va remporter haut la main. Le FN pourra comparer ses pratiques démocratiques et les tiennes. Il n’a pas amené ses électeurs en minibus. Ils sont venus tous seuls, eux. Avance d’une case.

6) Pendant cette cantonale, soutiens le candidat unique de la gauche, un communiste, mais ne te mets pas en rogne quand un Vert se présente quand même. Une fois que le FN t’a éliminé dès le premier tour, appelle au front républicain en demandant à tes électeurs de voter pour l’UMP. Grâce à toi, le FN pourra se présenter comme la seule alternance réelle. Avance d’une case, voire de deux ou trois.

7) La primaire socialiste, suite : présente six candidats, quatre hommes tout gris dans des costumes tout noirs, une ministre de ton gouvernement et une jolie sénatrice quadra, beurette, sexy et hypersécuritaire. Soutiens officiellement ou presque le membre de ton gouvernement qui va perdre dès le premier tour. Le FN pourra parler de camouflet. Avance d’une case.
Attention, tu recules de 3 cases. Un député de ton parti entame une procédure judiciaire contre le numéro 3 du FN qui l’avait traité de « Français de fraîche date« .

8) Récupère les trois cases perdues en laissant un de tes responsables traiter Marion Maréchal-Le Pen de « conne » et de « salope« . Le FN s’offrira le luxe de fustiger ton sexisme.

9) Arrange-toi dans un tel contexte pour que la candidate quadra, beurette, sexy et hypersécuritaire des primaires fasse le meilleur score possible et soit au second tour. Le FN pourra ainsi jouer sur deux tableaux contradictoires mais personne ne le relèvera dans ton camp, évidemment. D’une part, cette candidate qui veut l’armée dans les quartiers prouve que le FN a raison sur ces questions mais d’autre part, comme elle se prénomme Samia, c’est forcément un vote communautaire, voire communautariste qui prouve l’éclatement ethnique de la société française. Bingo. Au moins deux cases.

10) Fais-la perdre au second tour. Le FN dénoncera la victoire de l’establishment et de Solferino contre la base des électeurs. Avance d’une case.

11) Dans la perspective des municipales, tente par tous les moyens de casser le Front de gauche en proposant aux communistes des places en plus sur les listes, comme à Paris. Les communistes, assez souvent insultés par Mélenchon et inquiets de voir le nombre de leurs élus fondre, vont pour certains accepter. Le FN va se frotter les mains. Le monopole frontiste sur le vote protestataire va s’accroître un peu plus avec un FDG réduit aux acquêts.

12) Lance une vraie campagne idéologique antifasciste avec des argumentaires solides et des actions coup de poing : imprime des badges « Je dis que le FN est un parti d’extrême droite » Le FN tremble, évidemment.

Ça y est, tu as gagné. Grâce à toi le FN sera le premier parti de France aux élections européennes avec 25 ou 30%. Encore bravo.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00667238_000001.

Affaire Leonarda : La résurrection prévisible des manifs lycéennes

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La résurrection des manifs de lycéens après la Toussaint, il faut s’y attendre et il faut s’y préparer.

Il faut s’y attendre puisqu’ils y sont incités du sein même de la majorité par l’immense Jean-Vincent Placé, qui exhorte les bac moins 1, 2 et 3 à entrer en lutte dans la rue contre son propre gouvernement.

Les Verts ne seront pas les seuls à les haranguer. Donneront également de la voix Mélenchon, Besancenot, et le parti communiste. On ne peut pas prévoir ce que fera la première dame.

Ils y seront puissamment appelés par les syndicats lycéens, qui n’ont même pas l’apparence de la représentativité.

Si on ne peut pas prévoir l’amplitude et la durée exactes de ces manifs, on sait déjà avec certitude qu’elles ne serviront pas de détonateur à  un mouvement de masse. Il n’y a guère que François Hollande pour en avoir peur et pour leur faire d’avance des concessions qui les pousseront à la surenchère.

Le pays, lui, est massivement hostile aux objectifs des manifs : 1° que tous les enfants présents sur le sol français soient scolarisés et; 2° qu’on ne puisse pas expulser les enfants scolarisés et  3° qu’on ne puisse pas expulser leurs familles non plus.

Faut-il pour le moins saluer cet élan de générosité juvénile ? Est-ce là le rôle d’adultes qui n’ont pas honte de l’être devenus, adultes ?

Non, pour deux raisons.

La première raison de ne point flatter la grandeur d’âme de ces manifestants est qu’il n’y a rien de généreux à se montrer généreux avec l’argent des autres. Celui des contribuables.

La seconde est qu’on ne doit pas flatter le réflexe pavlovien qui depuis mai 68 fait descendre régulièrement de joyeuses bandes de lycéens dans la rue sous des prétextes aussi variés qu’irréfléchis et discutables.

Avant que ces lycéens aillent participer au rite festif – et même jouissif pour certains – qu’est une manif, leurs profs ne devraient-ils pas leur indiquer, en quelques minutes d’instruction civique, les bonnes raisons pour lesquelles ils n’ont pas encore le droit de voter ?

Ne devraient-ils pas les faire s’interroger sur les effets prévisibles de leurs « exigences »?

Sur ce point, je propose de faire participer les élèves à ce petit exercice.

« À votre avis, quels seraient les résultats des élections en France si les électeurs n’avaient le choix qu’entre, d’une part, un parti reprenant à son compte les exigences des manifestants lycéens  et proposant d’ouvrir le pays avec tous ses droits sociaux à tous ceux qui souhaitent s’y installer, et, d’autre part, un parti refusant toute forme d’immigration? »

Suspendre les réflexes pour permettre aux élèves de se déterminer en connaissance de cause, ne serait-ce pas un peu la mission du lycée ?

 

 

 

 

Affaire Leonarda : L’émotion illégitime

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leonarda dibrani hollande

leonarda dibrani hollande

On a beaucoup glosé sur l’attitude désastreuse de François Hollande pendant l’ubuesque affaire Leonarda du week-end passé. Caricatural dans l’ambiguïté et la pusillanimité, ces deux vertus cardinales du hollandisme, le Président de la République, devant des millions de spectateurs hallucinés, a réussi l’incroyable exploit de se mettre à dos à la fois la gauche morale et la droite décomplexée.

Le « fiasco », a titré Le Figaro, une « faillite politique » renchérissait l’éditorial sans pitié d’Alexis Brezet. C’est aussi une faillite médiatique.

En effet, à qui la faute ? Qui met en avant les épiphénomènes, qui tend le micro à des adolescents shootés à l’indignation hesselienne, qui se soumet implacablement à la dictature de l’émotion ? Qui demande son avis à Valérie Trierweiler ? Qui organise de manière délibérée la confrontation du dirigeant de la cinquième puissance mondiale avec une gamine de 15 ans?

Les médias, et en particulier les chaines d’info continue, ont une responsabilité terrible dans cette affaire. En mettant en place une véritable téléréalité politique qui met au même niveau l’allocution du Président et les éructations d’un voyou kosovar[1. Je pèse mes mots : menteur, voleur, fraudeur et violent le père de Leonarda n’a rien du portrait martyrologique du sans-papier idéalisé par les sans-frontiéristes], BFM-TV et I-Télé se sont rendues complices d’un crime contre l’autorité.

Ces chaines d’« actualité en temps réel » nous ont fait subir en boucle l’interview pathétique et interminable de la famille Dibrani, entre gémissements d’enfants et élucubrations incompréhensibles de parents parlant à peine le français. Pire, elles ont volontairement mis sur le même plan la déclaration officielle de la plus haute instance de la République avec les provocations insensées de Leonarda qui répond en direct au président : « je reviendrai et c’est moi qui va faire la loi ».

L’affaire Leonarda est l’emballement médiatique de trop. Plus qu’une dérive de la fonction présidentielle, elle illustre les dévoiements d’un journalisme sensationnaliste, esclave du présentisme spectaculaire et de la culture compassionnelle.

Ce journalisme qui érige les taupinières anecdotiques  en montagnes polémiques, participe volontairement à ce que Castoriadis appelait « la montée de l’insignifiance ».  Les politiques, acteurs désormais secondaires, sont obligés (surtout quand ils sont faibles) de céder au rythme effréné du show médiatique.

« L’événement sera notre maitre intérieur » écrivait Emmanuel Mounier : le rôle du journaliste n’est pas de se prostituer à n’importe quel événement, mais d’accompagner en spectateur engagé ce qui mérite notre attention. Cette affaire-là ne la méritait pas.

*Photo : PLAVEVSKI ALEKSANDAR/SIPA. 00667685_000006.

École : le boulet de l’archaïsme

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peillon xavier niel

peillon xavier niel

L’éducation nationale demeure un mammouth prisonnier de l’âge de glace, incapable de s’adapter à la révolution numérique qui refaçonne le monde à une vitesse exponentielle. Quand il tente de le faire, c’est une catastrophe. Certes, des « tableaux numériques » sont installés dans les classes pour faire moderne, mais nos bambins continuent à se coltiner dix kilos de livres sur le dos quand tout cela pourrait tenir dans un tablette ou une clé USB. Paradoxalement, on impose à nos enfants des centaines d’heures de cours sur le « développement durable » (aux dépens de l’histoire-géo, notamment), mais on se fiche de sacrifier à chaque rentrée des millions d’arbres pour imprimer des livres, par ailleurs rarement utilisés. Le lobby des éditeurs, des imprimeurs et des libraires est apparemment plus puissant que la ferveur écolo de nos ministres de l’éducation successifs. Mais passons sur l’épidémie de scolioses que provoque ce système archaïque : la majorité de nos petits s’en remettront.

Ils se remettront difficilement, en revanche, de la risible nullité des « cours d’informatique » distillé dans nos écoles. La scène, baroque, se reproduit chaque jour dans nos collèges : un prof de techno explique à des jeunes « digital natives » ce qu’est une « souris » d’ordinateur ou le « réseau internet », comme s’il s’adressait a des Hibernatus fraichement décongelés. Pourquoi leur apprendre les bases du codage, à faire une présentation Powerpoint ou le b.a.-ba du montage virtuel quand on peut les faire ricaner et mourir d’ennui ? En matière de perte de temps, d’argent, et de décalage avec la réalité, notre système éducatif n’a de leçon d’archaïsme à recevoir de personne.

Rêvons un peu (beaucoup) et imaginons une authentique refonte de notre système scolaire qui serait une véritable révolution : une école recentrée sur ce qu’elle sait faire de mieux, à savoir enseigner les humanités et les sciences traditionnelles. Et des fins de journée consacrées à l’apprentissage, en vrac, du code informatique, des arts numériques, et de tout ce qui peut aider à s’épanouir dans notre monde ultra-connecté qui change de paradigme tous les quinze jours.  À la vitesse où évoluent les choses, les sciences vont plus progresser dans les vingt ans qui viennent qu’au cours du siècle précédent. Même l’homme est numérisé (le séquençage ADN intégral), et notre espérance de vie est désormais quasi-indexée sur la loi de Moore. Le siècle qui s’ouvre sera celui des NBIC (nanotechs, biotechs, informatique, et sciences cognitives). Un monde en perpétuel bouleversement, boosté par la puissance informatique, dans lequel il sera crucial de savoir maitriser tous les outils numériques. Demain matin, ne pas savoir coder ou retoucher une image sera aussi limitant que d’ignorer l’anglais aujourd’hui. Il est urgent d’armer nos enfants pour évoluer dans le monde de demain. Nos énarques, souvent technophobes, ne semblent pas s’en soucier.

Préparer l’avenir économique de la France, ce n’est pas former des millions de bacheliers sur le même moule. L’avenir est à « l’économie de la longue traîne » (long tail), des micro-entreprises d’une seule personne qui devront faire preuve de créativité, et se remettre en question en permanence pour suivre le flux des innovations. On changera de carrière plusieurs fois dans une vie, au gré des besoins de la société. L’école d’aujourd’hui ne prépare pas au « multitasking » qui sera la norme de demain. Xavier Niel, avec sa visionnaire « École 42 », l’a bien compris : « Si la France, 5ème puissance mondiale, tenait sa place dans le numérique au lieu d’être 20ème, elle aurait réglé le problème de l’emploi », regrette-t-il.

Pas besoin de boule de cristal pour imaginer le futur de  la France si nous ne montons pas dans le train du numérique. La « réforme » Peillon, qui propose des ateliers « collier de nouilles » à nos petits, se résume à rester planté sur le quai en regardant s’éloigner la croissance de demain.

 

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00664178_000015.

L’ami clairvoyant

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philippe cohen elisabeth

philippe cohen elisabeth

Je me souviens. Nous étions à quelques uns dans une chambre d’hôtel du côté de Valence, dans la Drôme. Nous participions en octobre 2001 à une université de la Fondation du 2 mars, et sa secrétaire générale Elisabeth Lévy avait accepté de suspendre les travaux pour que les plus mordus de football puissent assister au match France-Algérie. Philippe Cohen en était. Hymne sifflé, terrain envahi, match arrêté. Philippe nous a soudain annoncé le scénario politique qui allait se jouer six mois plus tard. Le Pen, alors dans les tréfonds dans les sondages, encore assommé par la scission mégrétiste, ferait un énorme score ; il serait peut-être au second tour. Nous étions plutôt incrédules. Nous avions tort. Lui avait déjà tout vu.  Protéger ou disparaître, les élites face à la montée des insécurités (1999), dont il était l’auteur, était lui aussi prophétique. Toutes les thématiques politiques d’aujourd’hui y étaient annoncées. Toutes.

Chacun d’entre nous rencontre dans sa vie quelques personnes qui, sans la changer complètement, en modifie sérieusement la trajectoire. Philippe Cohen, sans que nous ne soyons jamais intimes, a joué ce rôle dans la mienne. En m’ouvrant les portes de Marianne2[1. Au même moment, François Miclo me recrutait aussi à Causeur.], il m’a fait découvrir aux très nombreux lecteurs du site d’un grand hebdomadaire. Combien de Unes accordées à d’obscurs blogueurs, comme ma pomme ? Je lui dois tant. Sans que j’aie pu, malheureusement, un jour, en tête à tête, l’en remercier. Philippe ne pensait pas que la vérité venait forcément d’en haut. Et il ne pensait pas pour autant qu’elle venait forcément d’en bas. Il jugeait sur pièces. Il savait, en revanche, qu’elle naissait du débat, de la confrontation des idées. Marianne2, créé et piloté par Philippe Cohen, c’était le pluralisme dans toute sa substance. Pour le compagnon de route de Jean-François Kahn, la pensée unique était bannie.

Je ne reviendrai pas sur les combats de celui qui était aussi un grand intellectuel, ainsi que l’écrivait hier Elisabeth, combats qui lui ont valu bien des inimitiés. Il gênait. Marianne2 gênait. Exit Marianne2. Il y eut ensuite ce lamentable épisode où Philippe dut officiellement demander un droit de réponse dans le journal qui le payait et dont il avait été l’un des fondateurs[2. Je n’écris plus pour Marianne. La fidélité, c’est bien. Les preuves de fidélité, c’est mieux.], Et puis vint ensuite l’inquiétude, lorsque je constatai ce printemps les marques de la maladie sur son visage chaque vendredi midi, en regardant iTélé. Des nouvelles, on m’en donna enfin début septembre. Elles n’étaient pas bonnes. Aujourd’hui, je le pleure, comme j’avais pleuré un autre Philippe  qui avait aussi sérieusement bouleversé le cours de mon existence.

Adieu Philippe ! Et, par-dessus tout, merci !

*Photo : Hannah.

Obama manque de fermeté et de clarté

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hubert vedriner syrie

hubert vedriner syrie

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely, Daoud Boughezala et Eugénie Bastié.

Causeur. Alain Finkielkraut observe que, dans l’affaire syrienne, le débat s’est joué à fronts renversés : le réalisme était du côté des peuples, peu soucieux, pour une fois, de répandre le Bien par les armes, et l’émotion du côté des gouvernements. Est-ce la fin de l’idée même d’ »ingérence humanitaire »?

Hubert Védrine. C’est vrai qu’il sera de plus en plus difficile, pour les occidentaux, pour des raisons intérieures comme extérieures, d’intervenir de façon unilatérale, même pour des raisons humanitaires urgentes. Mais il pourra y avoir des exceptions. Dans votre panorama, vous avez oublié de mentionner, à côté des dirigeants et des peuples, un troisième pôle qui est celui des médias, et des intellectuels qui leurs sont liés. Concernant les dirigeants, on ne peut généraliser car, sur les grandes affaires des vingt dernières années, ils ont été eux-mêmes divisés. Et de qui parle-t-on? Des États-Unis, ou de la France? De l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, ou des Européens en général? Quant aux opinions publiques, elles ont passablement fluctué. Quand l’Irak a envahi le Koweït, il a fallu à Mitterrand six mois pour rallier une majorité à une participation de la France à l’éventuelle opération militaire. Depuis le Kosovo, je n’ai pas le souvenir d’une opinion à priori interventionniste, alors qu’il existe toujours, au sein du monde médiatique, un « parti de l’ingérence «, relativement puissant, qui inspire de ce que j’appellerais la ligne BHL-Kouchner, moralement honorable, mais aux conséquences plus qu’incertaines. Aux États-Unis et un peu aussi à Paris, ce « parti » a la caractéristique d’associer les «liberal hawks» (les faucons de gauche) et les néo-conservateurs de droite, l’opinion étant fluctuante.

Vous-même êtes plutôt adepte de la realpolitik – vous étiez assez circonspect dans l’affaire du Kosovo. Et voilà que, sur la Syrie, vous vous retrouvez sur la «ligne BHL-Kouchner». Seriez-vous devenu droit-de-l’hommiste?

J’avais assumé le Kosovo comme une exception, pas comme un « précédent ». Vous connaissez ma réticence à l’égard du « droit « et a fortiori du « devoir d’ingérence » , qui rappelle trop la rhétorique colonisatrice d’autrefois.[access capability= »lire_inedits »] Pour autant, je ne suis pas schématique et il m’est arrivé de penser que dans certains cas, intervenir est moins pire que ne pas intervenir, d’autant plus que dans la réalité, on n’a jamais le choix entre une bonne et une mauvaise solution, mais entre des solutions plus ou moins mauvaises. En 1990, cela ne faisait aucun doute : dès lors qu’il y avait un consensus sur la légalité internationale, y compris avec les Russes, ce que cette brute de Saddam Hussein n’a pas anticipé, il fallait qu’il l’expulse du Koweït. En 2003, quand George W. Bush déclenche la guerre contre l’Irak, c’est le contraire: il n’a de son côté ni légalité internationale, ni légitimité. Personne ne comprend vraiment les raisons et les buts de cette guerre, ce qui nourrit toutes les supputations, sans oublier les mensonges proférés pour la justifier. Et pour finir, ses conséquences sont déplorables. Cela dit, entre ces deux cas «purs» symétrique (Irak 1990 et Irak 2003), il existe de nombreuses situations intermédiaires, bien plus compliquées.

Vous évoquez deux séries de critères: les premiers ont trait aux objectifs, les seconds à la légalité. Dans l’affaire libyenne, les formes internationales ont été scrupuleusement respectées mais la mobilisation s’est faite au nom d’impératifs moraux.

En termes de légalité internationale, la Libye est un cas relativement simple, du moins au début: il y a une insurrection contre la tyrannie de Kadhafi, que celui-ci menace de réprimer dans des rivières de sang, puis un appel à l’aide du Conseil de coopération du Golfe et même de la Ligue arabe. Du coup, les Russes et les Chinois n’osent pas mettre leur veto au Conseil de sécurité et Alain Juppé en profite alors pour faire passer une résolution dite « chapitre VII ». Le débat porte plutôt sur les conséquences de l’intervention. Mais on ne peut les apprécier qu’à l’aune de l’alternative initiale: ne rien faire, c’était accepter le massacre de Benghazi.

Ce qui eût effectivement été terrible, mais si on tente de se départir de sa propre émotion, peut-on faire la guerre pour sauver des populations? Et pourquoi celles de Benghazi et pas tant d’autres? Êtes-vous favorable à la «responsabilité de protéger» qui, justement, a émergé lors de la crise libyenne?

C’est un vieux débat qui, en France, remonte à la formulation, par Mario Bettati, de l’idée de « droit d’ingérence «, intensifiée par Bernard Kouchner en « devoir d’ingérence ». À l’origine de ce courant, il y a le «plus jamais ça». Si on ne veut pas assister à de nouveaux Auschwitz, il faut parfois intervenir coûte que coûte, au besoin en transgressant le droit international ou en passant outre les vetos qui paralysent le Conseil de sécurité. C’est respectable. Mais cette conception n’est acceptable que si on répond de façon convainquant aux questions: qui a le droit d’intervenir, chez qui, au nom de quoi, pour quoi faire? Si le critère est l’ »atrocitude », il faudrait expliquer pourquoi «nous» avons laissé 4 ou 5 millions de personnes mourir dans l’Est du Congo ces dernières années! Tout cela avait conduit Kofi Annan à inventer, avec le diplomate algérien Mohamed Sahnoun, un nouveau concept: la «responsabilité de protéger» pour dépasser l’impopulaire (sauf à Paris) droit d’ingérence. Le problème, c’est que si un membre permanent prétend qu’il n’y a personne à protéger, on revient à la case départ et on tourne en rond. On aura de plus en plus de mal à intervenir en dehors du cadre du Conseil de Sécurité, sauf exception très bien préparée et argumentée. En revanche, au Mali c’était légal, et légitime.

De plus, tout le monde souhaitait que la France y aille !

Oui! A ces sujets, une erreur fréquente des analystes est de faire comme si les dirigeants – (là : Obama, Sarkozy Hollande, ou Cameron) – voulaient partir en guerre parce qu’une mouche les a piqués. Au départ de toute volonté d’intervention, il y a toujours un fait déclencheur! Là des centaines de mort par gaz s’ajoutant à 10.000 morts.

Du reste, aujourd’hui, avant d’avoir envoyé le premier soldat où que ce soit, on proclame sur tous les tons qu’il sera bientôt rentré. Pourtant, certains parlent de néo-colonialisme…

Les critiques sont toujours contradictoires . Mais qui parle de néo-colonialisme? Cela n’a pas de sens. Depuis vingt ans, les Occidentaux perdent le monopole de la puissance qu’ils ont exercé pendant quatre siècles. Ils sont encore plus puissants et plus riches que les autres, mais ils ne contrôlent plus le système. Quand ils interviennent c’est plus pour des raisons d’opinion que pour des raisons d’intérêt néocoloniales!

Le refus d’intervenir est-ce lié à des facteurs «objectifs» ou à l’espoir d’en finir avec l’Histoire?

L’Europe était sur la ligne de Fukuyama avant même Fukuyama[1. Chercheur en sciences politiques américain, Francis Fukuyama est l’auteur de La Fin de l’Histoire et le dernier homme, publié en 1992, dans lequel il défend l’idée que la progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec le consensus sur la démocratie libérale qui tendrait à se former après la fin de la Guerre froide.] Depuis 1945, à l’exception des Français et des Britanniques, les Européens veulent croire que l’Histoire est terminée, que les rapports de force ne comptent plus, que tous les conflits peuvent être résolus par la grâce de l’ONU, de la Cour pénale, des ONG de la société civile etc. En somme, ils rêvent d’une Europe suisse dans un monde idéal. L’Europe de la défense, l’Europe-puissance, leur sont étrangères puisqu’ils ne veulent plus ni puissance, ni même défense. Au contraire, une grande partie des Américains continue à penser qu’ils gardent un devoir de leadership.

Oui, on se rappelle la formule du néo-conservateur Robert Kagan: « L’Amérique, c’est Mars, et l’Europe Vénus. « On dirait que les Américains sont de plus en plus vénusiens et qu’ils rêvent de nous rejoindre dans la post-Histoire…

Il est vrai que l’opinion américaine évolue plutôt dans ce sens, en tout cas vers un néo-isolationnisme. C’est que les États-Unis ont connu énormément de déconvenues. S’ajoute l’effet violent de la crise qui rend le recours à la force extrêmement difficile à défendre devant l’opinion. En même temps, celle-ci peut se retourner. Pour l’entourage d’Hillary Clinton, si les excès de Bush devaient être corrigées, Obama est trop mou et, en renonçant au leadership, il met en danger les intérêts américains.

Donc, c’en est fini des missionnaires bottés? Après tout, n’est-ce pas une bonne nouvelle?

C’est vrai. Ce repli sur soi général prend à rebrousse-poil le parti interventionniste qui pense que l’Occident a la responsabilité morale de changer le monde. Mais je ne me réjouis pas spécialement que cette tendance soit aujourd’hui minoritaire, car ce basculement de l’opinion ne se fait pas pour de bonnes raisons de réalisme et de sens des responsabilité. Si le public est aujourd’hui si réticent à toute intervention, ce n’est pas parce que les précédentes ont été mal pensées, sans préparation du jour d’après, que les situations se sont révélées plus complexes que ce qu’on croyait, ni même parce que le principe même de telle ou telle intervention est contestable – autant de motifs légitimes de contestation. Non, ce qui est à l’œuvre est plutôt une espèce d’épuisement des vieux peuples européens, voire une forme d’égoïsme. Quelle leçon vont en tirer les puissances montantes du monde?

En tout cas, on ne retrouvera pas de sitôt l’enthousiasme des années 2000, quand l’entourage de Bush rêvait de construire un « nouveau Moyen-Orient ».

C’est juste, la croyance péremptoire en la possibilité de démocratiser les peuples de l’extérieur, et par la force a fait long feu. Cette illusion repose sur une confusion qui faisait de la démocratie une idéologie, une quasi religion. J’en ai souvent discuté avec Madeleine Albright, la secrétaire d’État de Clinton, une amie, qui était très interventionniste. Je lui disais que la démocratie n’est pas une religion à laquelle on pourrait se convertir soudainement, ni du café instantané! Rétablir la démocratie dans des pays l’ayant déjà connue, comme en Europe de l’Est, était une chose, construire la démocratie dans des pays où elle n’a jamais existé, en particulier dans des sociétés non homogènes, est extrêmement difficile. Savez-vous qu’en 2003, les soldats américains envoyés en Irak étaient invités à se préparer en lisant des livres racontant la restauration de la démocratie de l’Allemagne et au Japon en 1945…? Consternant simplisme!

Vous vous refusez à adopter une position générale au motif que chaque cas est différent. En quoi la crise syrienne se distingue-t-elle de l’affaire libyenne ou d’autres crises liées aux révolutions arabes?

On a sous-estimé, au début, la complexité de l’affaire syrienne. Il y a en Syrie des minorités qui, si elles détestent souvent le régime actuel et trouvent atroce la répression, craignent encore plus celui qui pourrait lui succéder. Nous ne sommes pas dans le cas de figure ultrasimple d’un dictateur sanguinaire massacrant son propre peuple mais face à une guerre civile, qui débute par une rébellion démocratique, violemment réprimée et s’élargit avec les ingérences de l’Iran, du Qatar, de l’Arabie saoudite. Penauds de n’avoir rien vu venir en Tunisie et en Égypte, certains milieux médiatiques ou politiques ont cru se rattraper avec la Syrie. Mais, même les islamistes n’avaient pas vu venir les événements en Tunisie! Et la Syrie, c’est différent. La preuve!

Reste que vous étiez, pour une fois, en phase avec les va-t-en guerre – ou les idéalistes – puisque vous étiez plutôt favorable à des frappes contre le régime de Bachar Al-Assad.

J’ai estimé qu’au point où nous en étions – c’est important -, il était encore pire de ne rien faire.Les frappes militaires ciblées prévues me semblaient être devenues la moins mauvaise des options car, à ce stade, l’abstention aurait été synonyme d’impunité de l’emploi d’arme de destruction massives prohibée, et aurait fait perdre toute crédibilité à nos menaces. Nous ne serons pas tout à fait dans ce cas si les armes chimiques sont effectivement démantelées.

L’abstention de Barack Obama vous a-t-il déçu?

Autant le dire clairement: oui! Son leadership est erratique. Cependant, si Obama est séduisant, très intelligent, brillant orateur, je n’ai jamais pensé qu’il allait marcher sur l’eau parce qu’il était à moitié noir! En tout cas, si le président des États-Unis d’Amérique dit «Ligne rouge!», il doit arrêter de demander à tout le monde ce qu’il faut faire, et écrabouiller quiconque franchit cette ligne. Et savoir qu’après en Syrie, si on ne veut pas voir le pouvoir tomber entre les mains d’islamistes extrémistes, il faudra prendre le contrôle du pays pendant un certain temps et gérer au mieux la transition. Ou alors, on ne parle pas de « ligne rouge ».

Iriez-vous jusqu’à dire que le président américain est un faible?

En tout cas, sauf en Asie, sa politique étrangère manque de fermeté et de clarté. En Afghanistan, il annonce en même temps l’envoi de renforts et la date de retrait des troupes, c’est incohérent. Même chose au Proche-Orient: au début de son premier mandat, quand il a sommé Benyamin Nétanyahou d’arrêter la colonisation, et que celui-ci l’envoyé sur les roses, Obama n’avait pas de plan B. Il a juste trouvé que c’était dommage. Si vous êtes le président des États-Unis et que vous pensez que le Likoud a une telle influence au Congrès américain que vous ne pourrez pas passer en force, alors vous vous abstenez de lancer une injonction. Ou alors, si vous estimez qu’il s’agit d’une question d’intérêt national, vous mettez tout en œuvre pour contraindre les israéliens – tout en garantissant leur sécurité. Il me semble que le président de la première puissance mondiale, ne devrait pas prendre des engagements à la légère.

Revenons à l’imbroglio syrien. Au stade où nous en sommes, beaucoup de gens pensent que le statu quo, c’est-à-dire le maintien d’Assad à la tête d’un État unifié, serait finalement moins terrible que le chaos et les massacres communautaires que pourrait entraîner sa chute…

De toute façon, ce ne sont pas les occidentaux qui choisissent. Personne ne contrôle ces véritables éruptions volcaniques dans les pays arabes, même pas les acteurs locaux. En Syrie, Poutine n’arrive pas à aider suffisamment Assad pour écraser la rébellion. Et les actions de la France, des États-Unis, des Turcs, de l’Arabie et du Qatar en faveur de l’opposition ont eu jusqu’ici un effet marginal.

Pour le Quai d’Orsay, ne pas sanctionner Assad pour l’emploi d’armes chimiques revient à donner un feu vert à Téhéran pour utiliser l’arme nucléaire. Êtes-vous d’accord?

Il est vrai pour les défenseurs de la ligne dure, à Washington et à Paris (et Londres) pensent que si nous ne sommes pas durs en réaction à la transgression syrienne, nous n’aurons plus de crédibilité demain face à Téhéran. Il y a donc bien un lien entre les deux. Mais c’est moins important, à mes yeux, que de savoir si les États-Unis vont réussir à saisir l’opportunité Rohani. Je pense qu’Obama et Kerry vont le tester pour essayer de savoir s’il a une marge de manœuvre suffisante pour entamer de véritables négociations sur le nucléaire. Cela frustrerait un certain nombre de durs qui veulent voir le régime iranien à genoux. Ahmadinejad était l’allié objectif de ce courant. Au fond, on retrouve sur l’Iran le clivage qui divisait l’Occident face à Gorbatchev. Certains, notamment Kohl, Delors et Mitterrand, pensaient qu’il fallait l’aider à réussir, même s’il paraissait utopique de vouloir réformer l’URSS. On alors créé le G8 (7 + 1), précisément pour y associer Gorbatchev. En revanche, les Américains, même modérés comme Bush père, les Canadiens et les Anglais soutenaient qu’il fallait surtout ne rien faire qui retarde ou évite l’effondrement de l’URSS.

Même lorsque les Européens et les Américains sont d’accord, les choses ne vont pas forcément de soi. Ainsi, la France et les États-Unis sont partis main dans la main. Et finalement tout s’est réglé à Genève entre Russes et Américains. Ce camouflet témoigne-t-il de notre faiblesse?

De fait, la présence de la France à Genève, vu son rôle aurait pu se justifier, mais cette rencontre bilatérale était prévue et organisée depuis plusieurs semaines. C’est vrai, les États-Unis traitent souvent leurs alliés avec désinvolture. Mais la France ne doit pas se montrer trop prétentieuse ou susceptible. Il nous arrive de prendre des décisions européennes particulièrement importantes, qui touchent nos voisins, sans consulter par exemple les Belges!

Vous avez toujours récusé l’idée d’un « choc des civilisations «. Avez-vous changé d’avis?

Détrompez-vous, je n’ai jamais récusé le constat de Huntington. Car il n’a jamais prôné le clash des civilisations, il n’a fait qu’alerter sur le risque. Mais le simple fait d’énoncer ce risque était déjà intolérable pour les bien-pensants qui persistent à croire que nous sommes tous des êtres universels. Cela dit, alors que, dans les années 1990, la plupart des gens pensaient comme Fukuyama, à partir du 11-Septembre et de l’effondrement du processus de paix au Proche-Orient, ils se sont dit que Huntington avait peut-être – hélas – raison sur certains points. Chirac me disait souvent: «Je combats cette théorie.» Et je lui répondais: «Moi, je combats le risque.»

Et ce risque est-il plus grand aujourd’hui?

Non, je crois que nous assistons à un affrontement historique au sein de l’islam, entre fondamentalistes, intégristes et modernistes. Ceux-ci finiront, je pense, par l’emporter, mais après de nombreux drames. Et nous risquons entre temps d’être les victimes collatérales de cet affrontement, avec l’irruption, dans nos pays, de conflits périphériques islam-Occident.

Quid du « Printemps arabe » ?

Je n’emploie pas cette expression naïve: des révolutions pacifiques menées par de sympathiques jeunes gens descendus dans la rue avec leurs téléphones portables. La démocratisation est un très long processus. Encore une fois, je suis convaincu que l’islamisme radical, sous la forme primaire et violente qu’il a aujourd’hui, finira par échouer. Mais cela prendra peut-être plusieurs décennies. Il faut tout faire, de part et d’autre, pour raccourcir ce délai.[/access]

*Photo : Hannah.

Trop d’impôt coûte la peau !

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« On est là pour te pomper, t’imposer sans répit, sans repos, pour te sucer ton flouze, ton oseille, ton pognon, ton pèze, ton fric, ton blé, tes économies, tes sous, tes bénefs, tes bas de laine, tout ce qui traîne, c ‘que tu as sué à la sueur de ton front, on te suceras jusqu’au fond… » C’est peut-être en ayant en tête la chanson des « Rap’tout » des Inconnus que les Français interrogés ont répondu au sondage Ipsos[1. Enquête réalisée du 7 au 10 octobre 2013  auprès d’un échantillon de 967 personnes pour Le Monde, BFMTV et la Fondation international des Finances Publiques.] portant sur leur rapport à l’impôt.

Si l’avidité du système fiscal français était objet de moquerie en 1991, elle est, aujourd’hui, source d’une grande exaspération.

43% des sondés n’associent pas l’acquittement de leurs impôts à un geste citoyen, 72% jugent la taxation trop excessive et 74% ne voient pas de bénéfices flagrants à leurs prélèvements obligatoires. Payer ses impôts est donc de moins en moins compris comme une juste contribution solidaire mais comme une confiscation arbitraire imposée par un État dispendieux.

Le ras-le-bol fiscal ne fait donc que se confirmer.

Il faut dire que, de la « pause fiscale » discréditée et repoussée en 2015 au fameux « seuil fatidique » atteint par l’augmentation massive de nos impôts sous l’ère Hollande, les Français ont de quoi appréhender l’année qui arrive. L’ardoise sera salée : 2014 sera l’année du record du niveau des prélèvements avec 46,5% du PIB, 10 points de plus que la moyenne des pays de l’OCDE.

Heureusement que le Premier ministre et le ministre de l’Éducation ont lancé vendredi dernier le Conseil National Éducation Économie, notamment destiné à rééduquer les consciences citoyennes dangereusement menacées par cet esprit antifiscal qui risque de ranimer les thèses, hélas bien trop vite oubliées, des grandes figures du libéralisme français.