Chaque année, le Prix de la Fondation d’entreprise Ricard récompense un « jeune artiste » promis ensuite à une belle carrière internationale, comme en témoignent les lauréats des années précédentes. Yann Chateigné a sélectionné pour cette édition huit artistes dont les œuvres sont liées, selon le commissaire d’exposition, par la primauté du geste artistique sur tout discours théorique. On connaîtra le nom du lauréat pour ce 15ème Prix le 26 octobre, date judicieusement choisie au moment de la FIAC.

L’exposition emprunte son titre à un livre de Marguerite Duras publié en 1987, dans lequel elle tentait d’approcher les objets et le réel à travers cette écriture blanche  qui caractérisait son style.

On l’aura compris, les artistes placés sous ce patronage appartiennent pour la plupart au courant minimaliste, et tous puisent en tout cas dans les gestes même pour nourrir leur art. Cette démarche apparaît avec évidence chez Binet, qui a travaillé certains murs de la Fondation avec de la peinture, des coups de scie et du crayon pour créer une ligne d’horizon qui court sur les murs jusqu’à un tableau grand format. Les ratages visibles font partie de l’œuvre qui génère ainsi son propre environnement.

De même deux des artistes récupèrent les matériaux d’expositions passées pour les assembler, chacun à sa manière : Mesquita soude des tubes d’acier et les relie ici à une boîte qui évoque un cercueil, ou elle dissémine des vêtements usés sur des tubes en métal. Ces installations censées évoquer un réseau déshumanisé ont un petit air de déjà vu… Barbier Bouvet, lui, a trouvé des tringles et des tissus blancs dans les réserves de la Fondation et les a transformés en rideaux à l’entrée de l’exposition, mais les visiteurs ne savent pas d’emblée qu’il s’agit d’œuvres. Ses « poubelles » placées dans les coins des salles d’exposition semblent elles aussi faire partie du mobilier de la Fondation, c’est d’ailleurs le but recherché…

Le commissaire d’exposition insiste par ailleurs sur l’aspect scénographique et théâtral des œuvres, car elles occupent effectivement l’espace à la manière d’éléments de décor. Reynaud Dewar a par exemple disposé des panneaux de tissus colorés en partie délavés à divers endroits de la première salle, et elle présente en complément un lit dont le matelas est creusé d’une flaque bouillonnante d’encre noire. Les taches qui maculent le parquet alentour sont une allusion au colonialisme, mais le visiteur retient surtout l’aspect visuel. Les sculptures paravents de Quenum relèvent également du décor théâtral avec leurs silhouettes esquissées et leurs blocs géométriques : on se demande si ces œuvres dépassent vraiment le simple statut scénographique. Dans cette sélection, une des œuvres détonne, c’est la série de têtes sculptées de Singh dont on comprend mal le lien avec le reste de l’exposition. Ces têtes ressemblent surtout à de mauvaises copies de celles du sculpteur allemand  Messerschmidt : « l’humour » semble avoir primé sur le geste artistique.

Dans la dernière salle on peut contempler les « traces » de deux performances passées, celle de Cecchetti et celle de Valenza. Le premier joue sur la matérialité des performances et ici en l’occurrence le visiteur voit des arabesques violettes sur un mur blanc : il apprend en lisant le guide qu’il s’agit de purée de mûres et de pêches… Il faudrait avoir assisté à la performance pour comprendre ! Valenza au contraire accumule les outils de sa performance qui s’affichent sur les murs et au milieu de la salle sous forme d’installation. Un écran diffuse en continu ladite performance où se mêlent poésie, pseudo dialogues, masques, sangles, matériel médical…Le son de cette vidéo s’impose d’ailleurs désagréablement dans toute l’exposition, et confirme que l’on est ici loin du minimalisme.

Malgré le parti pris de limiter le discours théorique, cette exposition semble au contraire le décupler : dans le livre catalogue qui accompagne la sélection se déploie un abondant discours critique autour des œuvres et du livre de Duras. Les pièces présentées pour le Prix engendrent donc de la parole car on voit l’œuvre finie et non le geste à son origine : ce geste peut à la rigueur se dire ou s’écrire comme  Duras tenta de le faire pour l’écriture. De cette exposition où la parole critique prime souvent sur la création on retiendra surtout le travail de Binet, sobre et cohérent…

La Vie matérielle, sélection pour le 15ème Prix de la Fondation d’entreprise Ricard

Fondation Ricard (Paris 1er), jusqu’au 2 novembre 2013.

*Photo: vue d’exposition La vie matérielle, à la Fondation Ricard

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