Je me souviens. Nous étions à quelques uns dans une chambre d’hôtel du côté de Valence, dans la Drôme. Nous participions en octobre 2001 à une université de la Fondation du 2 mars, et sa secrétaire générale Elisabeth Lévy avait accepté de suspendre les travaux pour que les plus mordus de football puissent assister au match France-Algérie. Philippe Cohen en était. Hymne sifflé, terrain envahi, match arrêté. Philippe nous a soudain annoncé le scénario politique qui allait se jouer six mois plus tard. Le Pen, alors dans les tréfonds dans les sondages, encore assommé par la scission mégrétiste, ferait un énorme score ; il serait peut-être au second tour. Nous étions plutôt incrédules. Nous avions tort. Lui avait déjà tout vu.  Protéger ou disparaître, les élites face à la montée des insécurités (1999), dont il était l’auteur, était lui aussi prophétique. Toutes les thématiques politiques d’aujourd’hui y étaient annoncées. Toutes.

Chacun d’entre nous rencontre dans sa vie quelques personnes qui, sans la changer complètement, en modifie sérieusement la trajectoire. Philippe Cohen, sans que nous ne soyons jamais intimes, a joué ce rôle dans la mienne. En m’ouvrant les portes de Marianne2[1. Au même moment, François Miclo me recrutait aussi à Causeur.], il m’a fait découvrir aux très nombreux lecteurs du site d’un grand hebdomadaire. Combien de Unes accordées à d’obscurs blogueurs, comme ma pomme ? Je lui dois tant. Sans que j’aie pu, malheureusement, un jour, en tête à tête, l’en remercier. Philippe ne pensait pas que la vérité venait forcément d’en haut. Et il ne pensait pas pour autant qu’elle venait forcément d’en bas. Il jugeait sur pièces. Il savait, en revanche, qu’elle naissait du débat, de la confrontation des idées. Marianne2, créé et piloté par Philippe Cohen, c’était le pluralisme dans toute sa substance. Pour le compagnon de route de Jean-François Kahn, la pensée unique était bannie.

Je ne reviendrai pas sur les combats de celui qui était aussi un grand intellectuel, ainsi que l’écrivait hier Elisabeth, combats qui lui ont valu bien des inimitiés. Il gênait. Marianne2 gênait. Exit Marianne2. Il y eut ensuite ce lamentable épisode où Philippe dut officiellement demander un droit de réponse dans le journal qui le payait et dont il avait été l’un des fondateurs[2. Je n’écris plus pour Marianne. La fidélité, c’est bien. Les preuves de fidélité, c’est mieux.], Et puis vint ensuite l’inquiétude, lorsque je constatai ce printemps les marques de la maladie sur son visage chaque vendredi midi, en regardant iTélé. Des nouvelles, on m’en donna enfin début septembre. Elles n’étaient pas bonnes. Aujourd’hui, je le pleure, comme j’avais pleuré un autre Philippe  qui avait aussi sérieusement bouleversé le cours de mon existence.

Adieu Philippe ! Et, par-dessus tout, merci !

*Photo : Hannah.

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