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La révolution des champignons

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À l’heure où ne pas être connecté semble un affront à toute la  société, où la perte de temps est pointée du doigt, et où  le bonheur se mesure à l’aune de la réussite, la cueillette des champignons est bel et bien un acte de révolte.

Essayez pour voir, enfoncez-vous dans les bois à la recherche des petites têtes blondes, brunes ou rousses souvent bien cachées sous un lit de feuilles complices.

Risqueriez-vous un tour dont la productivité n’est pas assurée ?

Allez écouter, gratuitement et sans pub, le bruit de la forêt qui s’ouvre à vous, les chants d’oiseaux qui donnent le tempo aux feuilles qui tombent, l’étouffement du son de vos pas qui vous fait sentir que vous n’êtes rien au milieu des grands arbres bavards.

Bien sûr, tout le monde s’inquiétera un peu autour de vous, mais n’hésitez pas : pour l’instant, aucune loi n’interdit encore de vous perdre dans les chemins qui ne mènent nulle part et dans lesquels vous n’émettrez plus.

Attention : vous n’êtes pas couverts contre le danger  de vous mouiller les pieds dans l’herbe humide, de tomber contre une racine envahissante, de vous faire piquer par un moustique sadique, mais vous osez  avancer quand même. Puis ramassez vos petits favoris sans code barre, date de péremption et barquette fraîcheur ! Chaque trouvaille est une joie pour l’esprit et une fête pour les papilles.

Ni technique, ni garanties, ni argent. Vous anéantissez en un champignon le système consumériste actuel. Vous êtes libre. Un instant.

Heureusement, des articles experts et documentés vous ramèneront à la raison raisonnée en vous brandissant le danger de cueillir un cèpe ou un bolet sans le faire vérifier immédiatement pas un pharmacien. Que fait le législateur. Quid du principe de précaution. Vite, une loi anti-cueillette !

Alors, nous serons sauvés…

Maigret se met à table!

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maigret robert courtine

Les livres de cuisine font florès avant la Noël. Depuis que les chefs se sont reconvertis en animateurs télé, ils soliloquent dans le poste, ils paradent aux avant-premières et ils publient à tour de bras. Ce n’est plus cauchemar en cuisine mais indigestion en librairie. Étrange paradoxe dans une France qui n’a jamais aussi mal mangé, on n’en finit plus de vanter, sur les ondes, une gastronomie moribonde. Tous ces beaux livres qui font appel aux meilleurs photographes, embaumeurs émérites, manquent cruellement d’appétit. Les mets prennent la pose avec autant de naturel qu’une stripteaseuse feint le désir.

Dans cette débauche esthétique, les vrais gourmands sont à la diète. La petite vermillon vient secouer les casseroles en rééditant en poche  Simenon et Maigret passent à table, un ouvrage qui redonne corps à des plats robustes, ces classiques de la cuisine familiale qui font toujours autant saliver.

La maison d’édition a choisi comme maître d’hôtel Robert Courtine (1910-1998) qui a tenu pendant quarante ans la chronique gastronomique du Monde. Il sait mieux que quiconque nous mettre l’eau à la bouche.

Avec lui, pas de fusion, d’audace, de performance culinaire, ces excentricités qui épatent le gogo, mais un retour aux valeurs, au terroir et aux plats de l’enfance. Pour nous appâter, Courtine a choisi d’ouvrir le livre de recettes de Mme Maigret, la gironde épouse du commissaire, la grande prêtresse alsacienne des fourneaux du 130, boulevard Richard-Lenoir, l’adresse éternelle du couple. Au 36, quai des Orfèvres, il y a toujours eu une solide tradition du bon coup de fourchette. En inventant le personnage de Maigret, Georges Simenon a surtout laissé parler son ventre. Il a fait partager ses goûts au policier à la pipe.

Dans son avant-propos, Sébastien Lapaque rappelle que les bonnes recettes de Mme Maigret « ce sont les bonnes recettes de l’enfance liégeoise de Simenon : soupe à l’oignon, potée lorraine, moules-frites, macaronis gratinés, œufs au lait, crêpes et surtout tarte au riz ». Simenon, l’ami de Curnonsky, le prince des gastronomes, se serait damné pour un bœuf rôti à la bordelaise ou une poule au pot. Celui qui organisa le Bal anthropométrique à la Boule Blanche, rue Vavin, en février 1931 et invita le tout-Paris (Derain, Colette, Carco, Lazareff, Kiki de Montparnasse, Suzy Solidor, etc…) pour lancer sa série policière avait une attirance filiale pour les plats de sa Belgique natale.

Au fil des années, Simenon et son double Maigret ont sillonné la France des bistrots, des auberges, chantant ainsi un véritable hymne à nos plats régionaux. Sébastien Lapaque, toujours aussi inspiré, met en avant les quatre points cardinaux de cette cuisine populaire : « la bouillabaisse –devenue son plat préféré après un premier séjour à Porquerolles en 1933, la choucroute, le cassoulet et la garbure ». Les amateurs de faux exotisme, de mélanges improbables et de saveurs indéfinies peuvent laisser leur place. À la table de Maigret et/ou de Simenon, on mange avec plaisir en communiant avec le passé, on ne chipote pas, on coupe, on mâche, on s’évade. Il n’y a rien de pire qu’un homme et une femme qui mangent avec parcimonie, une calculette à calories dans la tête, c’est un manque évident de savoir-vivre. Courtine a recensé dans ce livre toutes les affinités culinaires du Commissaire (soupes et potages, entrées, œufs, sauces, crustacés et coquillages, poissons, gibier et volaille, abats, viandes, légumes et desserts), il en donne les recettes et même les accompagnements. Il conseille ainsi de boire une bière blonde à la pression avec une soupe à l’oignon gratinée, un Vouvray sec avec une omelette aux fines herbes, un Ménetou-Salon avec une friture de goujons ou un Riesling avec des escargots à l’alsacienne. Ce livre de recettes est succulent d’inventions et de poésie. Certains mots nous font même chavirer (pintadeau en croûte, perdreaux au chou, fricandeau à l’oseille, tarte au riz ou l’énigmatique épaule de mouton farcie bonne femme).

Bon appétit !

Simenon et Maigret passent à table, Robert Courtine (La petite vermillon).

*Photo : A. GELEBART/20 MINUTES/SIPA.

De Gaulle, maître des étoiles

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FRANCatome johan heliot

Vous ne le saviez peut-être pas, mais quand De Gaulle a obtenu les pleins pouvoirs en 1958, il ne les a plus lâchés. Il a installé une dictature militaire de fait et ne s’est pas encombré avec toutes ces stupidités démocratiques, ces complications droitdelhommistes, ces coquecigrues humanistes qui empêchent les grandes nations d’avoir de grands desseins. La France a fait un magnifique cavalier seul, est devenue le leader des non-alignés tout en gardant son Empire, et notamment l’Afrique du Nord. Les années soixante furent merveilleuses, du coup. On avait le twist et on était les maîtres du monde. On ne dit pas que parfois, les méthodes ne furent pas un peu expéditives. Emprisonnement des opposants politiques, exil volontaire d’une jeunesse qui ne pensait qu’à se droguer et à se laisser pousser les cheveux, bombardement atomique de la Kabylie qui ne voulait pas comprendre où était son intérêt.

La raison de cette hyperpuissance française ? Dans le désert, à Hammaguir en Algérie, la France a installé une très grande base militaire, dès les années 50. Le retour de De Gaulle au pouvoir a impulsé de manière décisive un programme simultané de maîtrise du nucléaire et d’ambitions spatiales. Grâce au SDECE, les services secrets de l’époque, la France avait récupéré les savants nazis et notamment un certain Werner Magnus Maximilian von Braun, le père des V2 : « Très vite, De Gaulle donna son feu vert à Maximilian et octroya au CIEES un surplus de moyens considérables. Le projet de la Roue de l’Espace, considérée jusque-là comme une simple lubie, entra alors dans sa phase active. Les Russes avaient envoyé un animal dans l’espace ? Il projetait ensuite de faire tourner autour de la Terre un de leurs cosmonautes que nous savions d’ores et déjà à l’entrainement, du côté de Zari- le futur Baïkonour ? Qu’à cela ne tienne, nous allions les ridiculiser en construisant rien de moins qu’une cité de l’Espace où vivraient des centaines de savants, chercheurs et autres heureux élus- et s’il fallait pour cela libérer la monstrueuse puissance de l’atome, nous avions la bénédiction du nouveau président du Conseil… »

Projet accompli comme nous le raconte le narrateur de Françatome, qui s’est exilé au Canada et qui est rappelé plus de vingt ans après par sa sœur, devenue haut fonctionnaire du régime : leur père, un des concepteurs du programme spatial français, est sur le point de mourir. En plus, depuis la disparition de De Gaulle et les troubles des années 70, le régime vacille. Les militaires doivent gouverner un pays détesté par le monde entier, qui vit une guerre civile larvée et qui a perdu le contrôle de la Roue de l’Espace, cet engin monstrueux menaçant de retomber sur terre en s’éparpillant dans une pluie de déchets hautement radioactifs.

Françatome est ce qu’on appelle une uchronie. Il s’agit d’imaginer une histoire possible à partir d’un point de divergence dans le passé comme par exemple une victoire de Napoléon à Waterloo ou des nazis lors de la seconde guerre mondiale. L’exercice est moins facile qu’il n’y paraît. Pour le réussir, il faut  que l’écrivain ait une parfaite connaissance de l’histoire réelle afin rendre crédible l’histoire alternative qu’il offre au lecteur. C’est le cas de Johan Heliot dans ce Françatome, récit parfaitement vraisemblable d’une France impérialiste, agressive et animée par un optimisme scientiste ainsi qu’une certaine vision prométhéenne du destin national qui furent effectivement un motif discret et récurrent de la rêverie gaullienne sur la France.

De plus,  Johan Heliot met en scène des personnages qui ont une véritable épaisseur. Un officier de haut-rang contaminé par les radiations, un jeune adolescent rêveur qui quitte la base pour aller à la rencontre des Hommes Bleus du désert et un certain Ben Barka, ancien opposant et mathématicien de son état, qui a échappé à toutes les tentatives d’enlèvement avant de devenir le directeur du programme spatial de la nouvelle UNNA indépendante (Union des nations nord-africaines) et qui va tenter de monter avec l’ancienne puissance coloniale une mission de la dernière chance pour empêcher l’apocalypse programmée de la Roue de l’Espace devenue folle.

Et si vous doutez de la cohérence de cet univers, souvenez-vous de ce que représentait le logo de l’ORTF, qui est le même dans le monde de Françatome et dans le nôtre, pour vous convaincre qu’il aurait suffi de presque rien pour que tout cela soit vrai…

 

Françatome de Johan Heliot (éditions Mnémos)

 

*Photo :  ST/AP/SIPA. AP20296220_000001.

Et s’il ne reste qu’un homo sovieticus ?

edouard limonov russie

Pour rencontrer Édouard Limonov, il faut trouver la bonne entrée d’un immeuble gris de style soviétique, sur Leninski Prospect, à Moscou. Puis attendre devant une porte que l’un de ses gardes du corps vienne vous ouvrir et vous conduise jusqu’à son chef. Celui-ci ouvre une porte lourdement cadenassée. Les cheveux blancs en brosse, une barbiche à la Lénine, l’écrivain reçoit dans un bureau au mobilier spartiate. Dans une bibliothèque, on aperçoit Las Vegas Parano, de Hunter S. Thompson et Les Fleurs du mal. Quelques photos sont accrochées aux murs, dont une, en noir et blanc, avec le chef serbe Radovan Karadzic.

Au-dessus de son bureau, une autre photo, en couleurs, le montre en treillis, attablé avec des soldats russes : « C’était en 1997, au Tadjikistan,près de la frontière avec l’Afghanistan… »

Causeur. Depuis le succès en librairie du Limonov d’Emmanuel Carrère (P.O.L, 2011), vous êtes devenu la coqueluche d’une bourgeoisie littéraire en mal de figure subversive. Que vous inspire cet étrange engouement ? On est loin du national-bolchévisme…

Édouard Limonov. Tout ça me fait rigoler, j’ai l’impression de vivre une gloire posthume ! Je vois bien que le livre de Carrère m’a soudain rendu fréquentable. Mais si les Français me pardonnent aujourd’hui mon côté sulfureux après m’avoir voué aux gémonies, c’est seulement parce que j’appartiens au passé, et que je suis un étranger. Je viens d’un autre monde, englouti, je ne suis donc pas dangereux pour eux. Le fait est que beaucoup de Français voudraient vivre la même chose que moi ou l’écrire, mais qu’ils n’osent pas. En lisant justement la chronique de Patrick Besson prenant la défense de Frédéric Taddeï, violemment attaqué pour sa liberté d’esprit, j’ai eu l’impression que le débat était toujours plus verrouillé en France.[access capability= »lire_inedits »]

Besson et Taddeï, deux anciens de L’Idiot international, comme vous. Êtes-vo us fier d’avoir contribué à l’aventure de L’Idiot international ?

C’est drôle, quand je pense à l’histoire de L’Idiot international, tous les copains qui y écrivaient sont devenus célèbres : Houellebecq, Dantzig ou Nabe. Je me souviens aussi de Philippe Muray, que j’ai seulement croisé, et je suis triste d’apprendre qu’il est mort. Mais j’étais surtout ami avec Patrick Besson. Je me souviens de cette fois où j’avais reçu un à-valoir de 120 000 francs chez Flammarion pour un petit livre, quelque chose d’incroyable pour moi, j’avais l’impression d’être payé 1 000 francs la page et je me prenais pour Dostoïevski ou Balzac. Mais soudain, alors que mon livre était prêt à paraître, Nabe publie une diatribe sodomique contre Françoise Verny, mon éditrice. J’étais furieux contre lui ! C’est heureusement Patrick Besson qui nous a réconciliés, même si c’est resté mon premier et dernier livre publié chez Flammarion, parce que j’ai dû choisir entre Flammarion et ses à-valoir gigantesques et la fidélité à L’Idiot. J’ai choisi L’Idiot et j’en suis finalement très fier. Au-delà de ces anecdotes, L’Idiot, c’était surtout Jean-Edern Hallier, ce très grand écrivain que ses contemporains n’ont pas reconnu. Mais la postérité s’en charge à leur place. Je me souviens encore de lui, quand il m’appelait à 6 heures du matin alors que nous habitions, lui place des Vosges et moi rue de Turenne, c’est-à-dire tout près. Il m’ordonnait sèchement : « Limonov ! Viens ! » On se retrouvait alors dans un bar de la rue Saint-Antoine, où il était déjà – ou encore – à la vodka. Le jour n’était même pas levé.

Êtes-vous nostalgique de cette période ?

Je ne suis jamais nostalgique. Après ça, j’ai tourné la page pour m’engager au côté des Serbes dans les Balkans. Cette époque parisienne m’apparaît comme un bon vieux temps, certes, mais définitivement mort. Pourtant, si je voyais rentrer Patrick Besson maintenant, je crois que je le serrerais dans mes bras.

Outre votre engagement avec les Serbes, votre réputation sulfureuse tient aussi à votre amitié avec Jean- Marie Le Pen. Vous assumez ?

Jean-Marie Le Pen était un homme très sympathique, que j’ai croisé régulièrement. Je me souviens notamment de ce jour, dans sa villa de Montretout, où il m’a présenté ses trois filles, parmi lesquelles Marine. D’ailleurs, j’avais offert un livre à Le Pen, on le voit sur une photo à mon côté, où il tient ce livre entre les mains. Une autre fois, je lui ai présenté Vladimir Jirinovski. Peut-être peut-on dire en effet que je suis un peu nostalgique de cette période.

En parlant de Jirinovski, v us êtes maintenant dans des camps opposés, mais êtes-vous toujours amis ?

Oui, il arrive qu’on se croise encore. On se connaît très bien, même s’il est maintenant du côté du pouvoir. À l’époque, il était très radical, mais il a été perdu par son amour du bon vin et de la bonne chère. Le secret, c’est qu’il a vieilli et qu’il est mécontent de son destin : lui qui rêvait d’être président, il finit sous le joug de Poutine. Mais quand je l’ai rencontré en 1992, c’était autre chose : il habitait un appartement aux vitres cassées dans lequel on se promenait en manteau pour résister au froid. J’ai même été ministre de l’Intérieur dans son shadow cabinet

Jirinovski a donc préféré sortir de l’opposition, alors que vous vous y complaisez. D’ailleurs, pourquoi manifestez-vous tous les 31 du mois ?

C’est devenu une tradition de manifester tous les deux mois, pour exiger le respect de l’article 31 de la Constitution, article qui garantit précisément le droit de manifester pacifiquement. Et depuis quatre ans que nous luttons pour faire respecter ces libertés que le pouvoir ignore, nous nous heurtons à sa répression.

Quel type de répression ?

Généralement, nous sommes arrêtés et jetés sous les verrous pour des périodes aléatoires, qui peuvent durer jusqu’à quinze jours. Parfois nous sommes condamnés à payer des amendes, 15 000 roubles [375 euros] pour moi en janvier par exemple. Cela ne paraît pas gigantesque, mais l’effet cumulé est très pervers : aujourd’hui, je suis interdit de sortie du territoire russe parce que je suis redevable de 600 000 roubles [13 800 euros]. Et je ne vous parle pas de mes biens confisqués un nombre incalculable de fois.

Avec toutes ces entraves, est-il encore possible de faire de la politique en Russ ie aujourd’hui ? On a l’impression que vos manifestations sont du spectacle. Quel est votre programme politique ? En avez-vous un ?

C’est très simple, nous nous battons pour la tenue d’élections libres, que nous serions certains de remporter si elles avaient lieu. Mais nous vivons dans un État policier, qui persécute nos militants. Nous avons essayé de faire enregistrer le Parti national-bolchevique (PNB ou nazbols) puis L’Autre Russie, qui lui a succédé. Cinq fois, cela nous a été refusé, sous des prétextes kafkaïens, pour nous empêcher de participer aux élections. Ce pouvoir ne dit jamais la vérité, c’est notre héritage byzantin. Dans le fond, nous sommes populistes, en ce sens que nous voulons répondre aux attentes du peuple. Et ce peuple, à 90 %, désire revenir sur les privatisations : il veut renverser entièrement ce système et se débarrasser des oligarques. Ensuite, nous réclamons l’indépendance de la Russie. Mais pas sur des bases de séparatisme ethnique. Nous sommes en fait dans un état d’esprit soviétique.

Quelles seraient les premières mesures que vous prendriez si vous arriviez au pouvoir demain ?

La première chose que je ferais serait de changer tous les juges des Cours suprême et constitutionnelle. Aujourd’hui, nous sommes totalement soumis à leur arbitraire. Il faut les remplacer par des activistes des Droits de l’homme ou des avocats honnêtes et professionnels, qui ne manquent pas en Russie. Moi au pouvoir, des élections seraient immédiatement organisées pour élire ces représentants.

Les démocraties occidentales sont un modèle pour vous… Cela nous avait échappé en vous lisant !

Le problème du mot « démocratie », c’est qu’il est usé. Nous, nous sommes pour la séparation des pouvoirs, l’indépendance des médias et de la Justice. C’est-à-dire une Justice libre, sans obligation aucune vis-à-vis de l’État. Je suis certain que nous pouvons atteindre ces objectifs. À l’époque des nazbols, l’un de nos slogans préférés était : « Nous pouvons réussir là où Lénine a réussi ! »

Vous admirez le régime bolchévique, mais êtes-vous marxiste-léniniste ?

Non, je suis socialiste, sans être marxiste. Mon régime idéal, c’est plutôt une application de l’anarchisme de Bakounine et de Proudhon, en fait de tous les penseurs socialistes pré-marxistes. Mais au-delà des grandes idées, il ne faut pas oublier que le Parti, ce sont essentiellement des militants : des hommes et des femmes vivants, des ouvrières, des académiciens ou des fils de famille. Cette diversité inouïe est une réalité que je constate à chacun de nos nouveaux procès, quand j’entends les juges énumérer les professions de nos militants condamnés à la prison ou aux camps de travail. Et face à nous, je vois 2 000 familles possédant chacune plus de 100 millions de dollars, je vois les 131 milliardaires russes officiellement recensés. Dans une telle situation, le recours au socialisme ne se discute pas.

Vous vous réclamez des grands penseurs de l’anarchie. Et parmi les grands personnages historiques, lequel vous inspire ?

Personne. Ma pensée profonde est qu’il faut seulement suivre son destin. Sans fausse modestie, je peux affirmer que je réfléchis moins que nécessaire. Je me fie à mon très bon instinct politique, et tout va bien. Je ne me préoccupe pas des comparaisons historiques, Emmanuel Carrère le fait pour moi. Mais ceux qui comptent principalement pour moi, ce sont les grands du xxe siècle, comme Trotski, cet immense organisateur.

Dans l’un de vos livres, vous vous c mparez pourtant à César… Ah, ah ! Je ne me prends pas pour César, sauf dans ce sens : il faut être son propre maître à penser, et pour cela il faut agir. César, quand il écrit La Guerre des Gaules, parle de ce qu’il a fait et de ce qu’il a vu. Moi, je suis pareil : je pense à ce que je vais faire, après je passe à l’action et enfin j’écris sur ce que j’ai fait.

Et votre avis sur Staline ?

Par principe, je refuse de répondre à cette question parce qu’en Russie, on lui compare trop souvent les hommes politiques pour les discréditer. C’était un tyran, on le sait, mais qui a réussi, parce qu’il a eu la chance d’être l’un des chefs victorieux de 1945. Je sais qu’à Paris, j’irritais souvent les Français avec mes remarques sur Staline : mais vous-mêmes, vous avez eu Napoléon, qui a fait périr 1 million de Français dans ses guerres, après tout. Et je me souviens, moi, de tous ces chefs militaires du XXe siècle qui ont pris le pouvoir en uniforme et dont on ne parle pas, Eisenhower, de Gaulle, qui a quand même fait un coup d’État latino- américain en 1958, et tous les autres maréchaux. On reproche à Staline d’avoir tué en masse, mais la question du jour n’est pas du tout celle-là. Pourquoi tuer, en effet ? C’est démodé de tuer. Si l’on est pragmatique, il vaut mieux mentir, comme Poutine.

C’est peut-être pour cela que vous traitiez Soljenitsyne de « vieux con » lorsque l’Occident l’adulait pour s’être attaqué au mensonge soviétique ? Av ez-vous changé d’avis ? Je pense toujours que Soljenitsyne a été utilisé par l’Occident contre l’URSS, pour détruire le communisme, ce qui est très grave. Mais je reviens quand même en partie sur ce que j’ai dit : je considère que Soljenitsyne était un écrivain très important, l’un des derniers grands panslaves. Malheureusement pour lui, il est arrivé trop tard. Quand il est mort, l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie étaient définitivement séparées. J’ai compris moi-même que le panslavisme était une illusion pendant les guerres de Yougoslavie où les Serbes et les Croates, qui ont à peu près douze mots de vocabulaire différents, se massacraient les uns les autres. C’est seulement une idée du XIXe siècle.

Pourtant, beaucoup de vos compatriotes semblent revenir aux idées du XIXe siècle : panslavisme, traditionalisme religieux… La Russie, c’est aussi l’orthodoxie : selon vous, faut-il s’en débarrasser ?

Non, c’est une tradition russe. Mais nous avons le même problème qu’en Europe : les églises sont vides. Plus personne ne croit aux cérémonies, et les édifices religieux sont remplis seulement à Pâques. Il est très difficile de trouver des gens en Russie qui croient vraiment en Dieu. Le peuple croyait seulement à la liturgie, mais il a oublié.

Pourtant, vous qui avez été clochard à New York et écrivain désargenté à Paris, vous avez pu observer les failles du rêve occidental. On nous disait que les églises allaient se vider et les caddies se remplir. Or, pendant que les caddies se vident, la pauvreté explose en Europe. Comment interprétez-vous la crise économique que traverse notre continent ?

La crise européenne exprime une crise de civilisation générale : la fin du progrès menace toute l’humanité. Aujourd’hui, les ressources de la Terre ne sont plus suffisantes pour satisfaire la frénésie de consommation des 7 milliards d’êtres humains. Et l’Europe devient une bouée de sauvetage pour les damnés de la terre, comme ce pauvre vieux Le Pen l’avait vu, lui qui parlait avant tout le monde, mais si maladroitement, du problème de l’immigration.

Si le problème fondamental est l’épuisement des ressources, préconisez-vous la décroissance ?

Absolument. J’ai répété de nombreuses fois dans la presse russe qu’il fallait arrêter le progrès !

Cela n’empêche pas certains peuples de croire encore au progrès, notamment dans le monde arabe, où une vague démocratique a renversé des régimes despotiques que l’on croyait inamovibles. Quel regard portez-vous sur les différents « printemps arabes » ?

Je ne veux pas globaliser. Il faut distinguer l’Égypte et la Tunisie d’une part, où les révolutions ont été accomplies par le peuple, et la Libye et la Syrie d’autre part, où les révoltes ont été provoquées. Il s’agit, dans le second cas, de guerres fomentées ou soutenues par les pétro-monarchies, les États-Unis et l’Europe. Ce n’est pas un hasard si cette guerre à mort est livrée contre les derniers États socialistes. En Libye, le régime de Kadhafi était socialiste, en Syrie comme en Irak, c’était le parti Baas, et je ne peux pas ne pas penser à la Yougoslavie. Les États-Unis sont un pays à la pensée politique très primitive : ils ont commencé par lutter contre le communisme et veulent maintenant exterminer le reste. Je trouve ignoble cette appellation d’« Axe du Mal » qui permet d’englober tous leurs ennemis. Dans ce contexte, ne nous étonnons pas que l’islam devienne le drapeau des parias et des humiliés.

Pensez-vous que l’islamisme est aujourd’hui une menace sérieuse, y compris en Russie ?

C’est un vrai danger, mais ici la situation est particulière. Moi-même, je suis respecté par les musulmans du pays, parce que je soutiens l’idée d’un nouveau fédéralisme : donner à certaines régions de la Russie la possibilité de vivre selon la charia. Il faut peut-être préciser le contexte de la Russie : nous avons deux islams, le vieil islam tatar qui n’est pas extrémiste, et la tradition islamique d’Asie centrale, laquelle n’est pas agressive. Il y a encore la situation du Caucase où l’islam est utilisé par les nationalistes locaux pour parvenir à leurs fins.

Vous parlez d’autoriser la charia, mais si demain, à Moscou même, on voulait l’appliquer ?

Pour l’instant, je ne suis pas le chef de l’État, je laisse ce problème à Poutine ! Officiellement, il y a 2 millions de musulmans à Moscou, mais en réalité ils sont beaucoup plus nombreux. Je pense qu’ils sont 6 millions. Nous avons une frontière ouverte avec l’Asie centrale : 2 ou 6 millions, qu’est-ce que c’est pour ces peuples indénombrables ? Les Kirghizes, les Ouzbeks viennent en masse chercher du travail à Moscou, et l’on peut voir dans le quartier des vieilles mosquées des dizaines de milliers de musulmans en train de prier dans la rue. Ça monte parfois jusqu’à 50 000 personnes. Il faut voir les vidéos, c’est impressionnant.

En quoi cela vous pose-t-il un problème ?

Pour l’instant, c’est un islam très modéré, mais le jour où l’islam salafiste du Caucase va se réveiller, ce sera une autre paire de manches. Aujourd’hui, ça commence à bouger : il y a une dizaine de mosquées où les prédicateurs salafistes ont de l’influence, et les jeunes Tatars sont en train de s’islamiser.

Pour conclure sur une note plus personnelle, le livre de Carrère, Limonov, vient d’être traduit en russe. Cela change-t-il quelque chose pour vous ?

Pour l’instant, non. Je suis déjà très connu ici pour mes activités politiques et le peuple n’a peut-être pas besoin de ce livre pour me juger. Cela dit, alors que j’ai essayé toute ma vie de faire un mythe de moi-même, je crois que c’est Carrère qui y a le mieux réussi. Ça me rappelle Régis Debray : quand je suis arrivé à Paris, j’étais impressionné par son personnage, par son passé d’ancien guérillero, et j’ai découvert un universitaire terne, qui portait un costume gris. J’ai été déçu, il était tellement banal. Mais de même que sans lui, Che Guevara serait resté un obscur chef de guérilla, inversement, Debray sans le Che ne serait personne. C’est un peu le pacte qu’il y a entre Carrère et moi. [/access]

*Photo : Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA. AP21269934_000002.

Chronique bête 3, la revanche

Amis du marketing et des animaux, bonjour… On a appris dans la newsletter « 13 heures de la com » de Strategies.fr la création d’un « club des annonceurs à mascottes », le tout à l’initiative de Butagaz et de son ourson bleu. Le but étant de « débattre des bonnes pratiques » publicitaires en la matière. On dira ce qu’on voudra, mais les préoccupations humaines dans les pays riches sont parfois fascinantes…

Tandis qu’en Russie on a donné des daims en pâture aux derniers tigres de l’Amour, en France un député a cru bon d’imiter le caquètement d’une poule durant le discours d’une de ses collègues. Poulophobie ! Mais le plus marquant dans l’actualité animale de ces dernières semaines est le sort réservé au Marsupilami – mammifère de bande-dessiné originaire de la Palombie, et doté d’une queue extraordinaire… On pensait l’univers de Franquin (qui est aussi le papa de Gaston Lagaffe) préservé des récupérations mercantiles, on avait tort… On apprend qu’un parc d’attraction est en projet autour de Spirou et du Marsupilami… « À ce stade, nous avons trouvé un terrain pour nous implanter et nous sommes en train de prospecter des capitaux sur la base d’un business plan finalisé« , a expliqué le directeur général des Editions Dupuis à Capital Finance. Quoi de plus triste qu’un parc d’attraction ? Il est de notoriété publique que Mickey est devenu dépressif et a commencé à boire après l’ouverture de Disneyland…

Et pour finir voilà ce que Pline l’Ancien disait des porcs-épics : « L’Inde et l’Afrique produisent des porcs-épics couverts d’épines, et du genre des hérissons. Mais le porc-épic a des aiguillons plus longs, et susceptibles d’être lancés quand il donne de la tension à sa peau. Il perce la gueule des chiens qui le pressent, et il les atteint même à quelque distance ; il se cache pendant les mois d’hiver, habitude qui est commune à beaucoup d’animaux, et particulièrement aux ours. » Ça a le mérite d’être clair.

Blue Jasmine, le portrait d’une SDF comme une autre

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bleue jasmine allen

Les artistes prennent le pouls du monde. Ils l’observent, s’en imprègnent et, grâce à leur pouvoir expressif, nous le restituent dans une œuvre. Cette œuvre nous permet à notre tour de mieux percevoir le réel, de mieux comprendre la vie, sa beauté et ses pièges.  Ainsi, les artistes nous éveillent, nous enseignent et agissent parfois comme des guides et des initiateurs.

Le dernier film de Woody Allen, Blue Jasmine, éclaire deux tendances qui caractérisent notre époque : l’incitation à l’imposture et la prévalence  d’un nouveau type de psychopathologie. Les névroses classiques ont en effet cédé le pas aux pathologies dites du narcissisme et aux psychoses ordinaires.

Enfant adoptée, Jasmine, l’héroïne interprétée par Cate Blanchett, est un être fragile, vide, désemparé, qui se construit une identité factice par l’adhésion mimétique à des images et aux idéaux contemporains : renoncement au savoir (elle interrompt ses études), culte des marques de luxe, existence parasitaire. Tel un caméléon (à l’instar d’un autre héros allénien, Leonard Zelig), Jasmine masque son néant en se fondant dans l’univers de Hal, son époux richissime. Cette entreprise de falsification commence par la modification de son nom. L’héroïne s’inventera un « pseudo » : Jeannette deviendra Jasmine, plus chic et glamour. En guise de bouée de sauvetage identitaire, elle fera aussi graver son nom sur tous ses bagages : ici, l’inconsistance de son patronyme se jumèle à un appui valorisant, le logo Louis Vuitton… Elle reprendra encore à son compte tous les tics de langage, la gestuelle, ainsi que la panoplie du savoir-faire de la parfaite petite parvenue.

Avec cette thématique, le film éclaire aussi en abyme le métier d’acteur : la capacité mimétique à entrer dans un personnage. Et si Cate Blanchett obtiendra sans doute l’oscar du meilleur rôle féminin, son personnage, Jasmine, mériterait l’oscar de la meilleure épouse de luxe ! Allen ne se contente pas de donner une apparence de plus à Cate Blanchett, il explore la traversée des apparences, montre comment un rôle est la revanche de ce que l’on veut sur ce que l’on est, et que, dans le cas de Jasmine, cet être se réduit à rien. Au diapason de son époque, en bon sociologue, Allen observe aussi les habitudes de chaleureux prolos, lesquels jubilent en se prenant sans cesse en photo avec leurs téléphones mobiles. Véritables paparazzis d’eux-mêmes, ils semblent à la recherche d’une consistance que leur conférerait l’image.

Le film présente comment Jasmine a bâti sa vie sur une immense imposture et raconte sa déchéance sociale et mentale. On apprend qu’elle a élu comme mari un escroc : Hal, personnage inspiré par Bernard Madoff.  Dans La fabrique des imposteurs, le psychanalyste Roland Gori dresse la liste des traits propres à notre époque qui permettent aux escrocs de prospérer. Parmi ces traits, il y a l’omniprésence de la technique, des statistiques et des abstractions vides. A cet égard, la référence à Madoff paraît la bienvenue. En effet, ce prince du mensonge, ce roi de l’esbroufe, n’était-il pas l’un des cinq inventeurs de la finance numérique, de la bourse électronique, du Nasdaq ?

Mais refermons cette parenthèse et recentrons-nous sur la personnalité de Jasmine. Avec cette héroïne, ce n’est plus la névrose classique dont Freud a révélé les coordonnées qui se manifeste. Jasmine n’est pas une femme habitée par des désirs secrets qui buteraient sur des interdits forts. Elle appartient à un autre univers mental. Dans un contexte où tout est permis, elle s’épuise à rejoindre des idéaux valorisants qui la confrontent désespérément à ses limites et l’exposent à la tentation d’y arriver « malgré tout », grâce à l’appui d’un homme fortuné. Par le recours à l’imposture et au mensonge, elle cherche à masquer sa vérité blessante et douloureuse. Vérité qui se révélera lorsque ruinée, Jasmine ne disposera plus d’écrans de fumée pour voiler son néant. Elle apparaîtra alors égarée, le regard perdu dans le vide, en proie à une errance hallucinée, jacassée par un monologue délirant.

Woody Allen filme essentiellement la SDF, la « sans domicile fixe » masquée par la « sans difficulté financière ». En choisissant ce point de vue, il rend son héroïne attachante. En filmant le noyau de détresse de Jasmine, le grain de sable autour duquel la perle de l’imposture va se constituer, il inspire au spectateur une adhésion, une vibrante sympathie. Le spectateur n’arrive pas à la détester, bien qu’elle ruine sa sœur et provoque de nombreux dégâts autour d’elle.

On peut aussi voir en Jasmine un archétype d’un nouveau genre. Enfant adoptée issue d’une famille pauvre, n’est-elle pas le fruit d’une société où quelque chose s’est détraqué dans les filiations ? Ne reflète-t-elle pas ces familles décomposées, mondialisées, où les pères sont des mères comme les autres, où les inhibitions ont disparu et où le modèle de réussite du nourrisson avide d’objets s’impose partout, règne sans partage ?

De ce point de vue, le film d’Allen symbolise notre époque, montre que le ressort de l’hubris contemporaine est une immense dépression, que notre course folle à un « toujours plus » recouvre un néant, que notre mégalomanie pousse comme un champignon vénéneux sur le terrain d’une détresse essentielle. Ainsi, ce film nous présente peut-être la vérité de notre monde, sa parenté avec Jasmine, un être vide, égaré, mais flamboyant.

*Photo : Blue Jasmine.

Mon époque, Mon épouse, Mes emmerdes

frigide barjot badiou

 Le mois passé ne fut pas avare en tracasseries variées – mais toutes dues, il faut bien le dire, aux engagements à contre-temps de mon épouse actuelle. Attaques tous azimuts dans la presse et sur Internet (de Mediapart à Fdesouche, on ratisse large !) ; expulsion de Barjot de sa « Manif pour tous » remastérisée, en attendant celle de notre logement réclamée par Delanoë…

Heureusement qu’entre-temps, ma vie intellectuelle m’a procuré quelques satisfactions, et des plus rares. À trois reprises au moins, figurez-vous, je me suis senti glisser à gauche – sous les influences successives de Piketty, Badiou et même du pape François… Et le pire, c’est que ces enthousiasmes sont sincères ; je ne dis même pas ça pour attendrir le maire de Paris !

NOUS DEUX BADIOU

LUNDI 2 SEPTEMBRE. J’ai suffisamment moqué Alain Badiou pour son « hypothèse communiste » toujours recommencée et la solennité tautologique de ses « énoncés » maoïstes.

Sarcasme de classe, sans doute : comme l’avouaient spontanément les accusés lors des grands procès de la Révo Cul, moi aussi « mes origines bourgeoises me prédestinaient à trahir la classe ouvrière ».[access capability= »lire_inedits »]

Raison de plus pour dire mon admiration lorsque je l’entends, au micro de Philippe Vandel (« Tout et son contraire », France Info) expliquer joliment la différence qu’il fait entre réel et réalité : « Le réel, c’est cette partie de la réalité que l’on ressent dans l’amour, la poésie, la révolution. Le réel, c’est le possible dans l’impossible. »

Face à cela, qu’importe nos petites divergences idéologiques ! Le style, c’est l’homme, et Badiou, même à l’oral, c’est la langue du cardinal de Retz au service d’illuminations rimbaldiennes.

RIGIDES CONTRE FRIGIDE

VENDREDI 6 SEPTEMBRE. Ce jour-là, en pleine nuit, un communiqué apparemment urgent des nouveaux maîtres de La Manif pour tous annonce unilatéralement la rupture avec la bande à Barjot – quatre heures à peine après une prétendue « réunion de conciliation ».

Pas question, explique en (très) gros le Pilotburo renforcé, de frayer plus longtemps avec une bande de laxistes homophiles et décadents, irrespectueux par surcroît envers l’autorité autoproclamée ! Autant dire que l’affaire était jugée avant même d’avoir été plaidée.

À quoi bon pleurer sur le venin renversé ? L’entente était-elle encore possible avec ce quarteron de tradis en bois d’époque, aveuglés par leur « mauvaise foi » ? Plutôt jouer au croquet de salon.

Frigide et les siens étaient condamnés d’avance pour des hérésies, schismes et scandales qui ne datent pas d’hier : Union civile ! Adoption simple ! « Homo-éducation » ! (Là, il y faut au moins italiques et guillemets, faute de pincettes…) Et puis quoi encore ?

Chez ces gens-là, n’est-il pas entendu une fois pour toutes, dans les siècles des siècles, que les homosexuels – contrairement aux catholiques – ont à peine le droit d’être croyants, et sûrement pas pratiquants ? Qu’ils doivent tous faire moine, ou à défaut Ariño[1. Philippe Ariño, leader charismatique du mouvement homosexuel anti-homosexuel, prêche aux gays l’abstinence pour tous.] ?

On est loin du mouvement « apolitique et aconfessionnel » lancé il y a un an. Depuis l’origine, Frigide et les siens s’adressent à l’ensemble de la population. Ce qui les préoccupe, dans la poupée russe habilement baptisée « mariage pour tous », ce sont les petites matriochkas qu’elle renferme, dangereuses pour la filiation, les droits des enfants et la génération elle-même.

Quant aux apparatchiks du mouvement, au fil du temps, il est apparu qu’ils menaient un tout autre combat ; non pas ouvert à tous, mais réservé aux fondamentalistes catholiques, et éventuellement aux athées homophobes.

C’est bien simple : ils ne veulent pas entendre parler d’union, quelle qu’elle soit, entre personnes du même sexe. Ni mariage bien sûr, ni alliance civile, ni même Pacs : que dalle pour les « antiphysiques » !

Face à ce navrant repli communautaire, j’ai prodigué aux dissidents barjotoïdes un conseil d’ami, de mari et,  accessoirement, de spectateur engagé : laissez LMPT enterrer LMPT ! Ne vous retournez pas sur les « sépulcres blanchis » à force de pharisaïsme ; vous n’êtes chargés que des vivants, c’est-à-dire des « pécheurs ».

Même le pape François se range volontiers parmi eux, qui n’a pas craint de déclarer : « Si une personne est gay, qui suis-je pour la juger ? » Sur une telle lancée, je prie pour qu’un de ces jours il prenne carrément à revers nos amis intégristes – rien que pour voir leurs têtes. Comment réagiraient-ils à une telle trahison ? Feraient-ils un nouveau schisme bien « décônant »[2. Du nom d’Ecône, l’évêché fermé de l’intérieur par Mgr Lefebvre en 1988.] ? Ou se contenteraient-ils de perdre la foi ?

 

ÇA BOUGE AU VATICAN

MERCREDI 11 SEPTEMBRE. Qu’est-ce que je vous disais l’autre jour ? Dès sa première interview, Mgr Parolin, nouveau secrétaire d’État nommé par le pape François, rappelle que le célibat des prêtres n’est pas un « dogme », mais un « précepte dont on peut discuter ». C’est Jean-Claude Barreau qui aurait été content d’apprendre ça plus tôt !

N’allons pas trop vite en besogne : il n’est pas encore question ici de mariage entre prêtres. N’empêche ! Le n°2 du Vatican rouvre ainsi le débat sur un canon solennellement réaffirmé par Paul VI dans une encyclique au titre assez explicite : Sacerdotalis Caelibatus.

Ce changement de ton témoigne d’un esprit d’ouverture que confirmera, quelques jours plus tard, le long entretien donné par le pape aux revues jésuites. « Je n’ai jamais été de droite ! », commence-t-il par balancer. Ça tombe bien, ce n’est pas ce qu’on lui demande : l’Évangile est « pour tous », comme feu la « Manif » avant la manip’.

Et le bon pape François d’annoncer, pour l’Église, un véritable renversement de perspective : « L’annonce de l’amour salvateur de Dieu est première par rapport aux obligations morales et religieuses. Aujourd’hui, il semble que prévaut l’ordre inverse. » Et pan dans les dents des Tartufe de la Curie !

« Progressisme ! », se félicite Le Monde. « Volonté de rupture », nuance pudiquement Le Figaro. En réalité, le pape ne fait là que rappeler à l’Église le message de son père fondateur Jésus : « La lettre tue, et seul l’esprit sauve. »

Pour définir la mission évangélique, François recourt à une belle et audacieuse image : « Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol et un taux de sucre trop haut ! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons parler de tout le reste. »

Une autre façon de réaffirmer la primauté de l’amour divin sur les « obligations » disciplinaires. La discrétion du pape sur les questions de mœurs ne s’explique pas autrement : il ne voit pas la nécessité d’ « y insister en permanence ».

Certes, la morale sexuelle de l’Église condamne toujours les divorcés (remariés), les homosexuels (pratiquants) et les femmes ayant avorté (sans raison valable…). La barque de Pierre ne se manœuvre pas comme un hors-bord, mais François ne ferme pas la porte aux évolutions : « Il est erroné de voir la doctrine de l’Église comme un monolithe qu’il faudrait défendre sans nuance. »

Cette erreur-là – toujours la lettre contre l’esprit – le pape la condamne dans un mini Syllabus anti-intégriste qui clôt le débat : « Celui qui ne cherche que des solutions disciplinaires, […] qui cherche obstinément à récupérer le passé perdu, celui-là a une vision statique et non évolutive de l’Église. » Des oreilles ont dû siffler…

MA FEMME EST FOLLE !

LUNDI 16 SEPTEMBRE. Après l’excommunication des dissidents de LMPT-maintenue, voici le coup de pied de l’âne : un implacable réquisitoire d’avocat (!) contre la Barjot. Ça fait le buzz depuis huit jours dans la catho-réacosphère, c’est signé du blogueur Koz Toujours, et je goûte enfin tout le sel de ce pseudo. Le bavard s’improvise expert  psychiatre, et son diagnostic est sans appel. Fébrile, versatile, ingérable, incontrôlable, autoritaire, paranoïaque, hystérique : ma femme, c’est Charlot dictateur !

Fort bien, Maître. Compte tenu de ta qualité, tu connais sûrement mieux que moi le dossier. Reste une question : qui a fait le job ? Sans cette « folle »-là, jamais le mouvement contre le prétendu « mariage pour tous » n’aurait fait mieux qu’une démonstration boutinienne anti-Pacs, mariant pour l’occasion l’inutilité au ridicule. C’est d’ailleurs ce qu’espérait le Camp du Progrès pour enchaîner directement sur la PMA, la GPA et autres avancées civilisationnelles. Depuis les manifs monstres de la saison passée, bizarrement, les voilà moins pressés.

Sans l’ « hystérie » barjotienne, LMPT aurait-elle acquis en quelques mois cette dimension massive, populaire et bon enfant qui a pris de court nos gouvernants – persuadés que leur loi passerait « comme Papa dans Maman », selon l’expression imagée de Frigide ?

Il fallait l’ « inconscience » de cette Madame Sans-Gêne pour braver seule, dans des médias hostiles, le mauvais Bergé, le commissaire Fourest et la cauteleuse Najat. Six mois durant, tous les crieurs d’égalité se sont donc acharnés sur elle – avant que les réacs pur porc ne s’y mettent aussi !

Pourquoi croyez-vous donc que, tout au long de la bataille, « on » ait laissé l’insensée seule en première ligne, sinon pour prendre seule les coups ? C’est tout simple : on attendait qu’elle et ses amis,  ces «  personnalités fragiles », comme dit l’autre, aient tiré les marrons du feu pour les planqués de l’état-major.

Alors et alors seulement, quand l’essentiel fut fait, on s’est avisé de virer ces irresponsables, « en douceur et profondeur » comme disait Adamo.

Quoi de plus logique ? Les gens « normaux » ne sont pas faits pour les circonstances exceptionnelles ! N’empêche qu’en expulsant du combat la « folle » qui en fut l’âme, ces gens-là se sont comportés eux-mêmes en insensés. Ils me font penser au Woody Allen de Take the Money and Run, qui croit dévaliser une joaillerie en n’emportant qu’un morceau de la vitrine.

Jamais ils ne rallieront à leur morale hypocrite, inapplicable pour tous, des citoyens en majorité agnostiques − sans parler de ceux qui se sont éloignés de l’Église justement à cause de ça.

Mais qu’ont-ils fait des promesses de leur baptême, ces « professeurs de la loi » qui prétendent imposer leurs règles dans le vide ? Jésus, lui, proposait à chacun un chemin de vie en fonction de sa situation. Apparemment, tel n’est pas le but de ces étranges cathos-cathares, qui préfèrent rester entre « parfaits ». Mais quand on n’est pas là pour témoigner à l’image du Christ, est-on encore chrétien ?

Un dernier mot sur notre kozeur. Dans son double numéro de psy-proc, l’avocat hyper-chouan serait risible sans une ultime calomnie, aussi ignoble que contradictoire avec les autres : Frigide la fêlée aurait fait tout ça froidement pour le pognon ! Folle comme une Thénardier, donc… Mais vas-y, Maître, sors tes dossiers : dis-moi combien ça lui a rapporté, je te dirai ce que ça lui a coûté, et lui coûte encore.

Oui, tes potes ont viré Barjot dès qu’ils ont cru n’en avoir plus l’usage ! Et mille fois oui, ils ont viré barjots en transmuant l’or d’un élan populaire en plomb sectaire.

DE KOCH À MOSCOU !

SAMEDI 21 SEPTEMBRE. Deviendrais-je marxiste sur le tard ? Est-ce l’influence de Badiou, mon nouveau maître à danser ? Toujours est-il que j’ai été convaincu par l’argumentation de Thomas Piketty dans son dernier bouquin, Le Capital au XXIe siècle.

Certes je n’entends rien à l’économie et n’en parle jamais ; ça m’évite au moins de me tromper systématiquement, comme de nombreuses grandes marques d’expertologues.

Mais là, pour une fois, ça m’a paru limpide. En gros, on a assisté au cours des dernières décennies à une concentration croissante des patrimoines. Au terme de ce processus, nous voilà revenus au règne d’un capitalisme d’héritiers qui s’exerce au détriment des producteurs et des entrepreneurs. Il y aurait comme une espèce de contradiction fondamentale entre croissance économique et rendement du capital. (J’ai bon, Jérôme ?)

Non seulement j’ai trouvé Piketty clair, mais modéré ! Pour inverser la tendance, il ne prône pas la Révolution, mais plus modestement une taxation limitée du capital qui l’encourage à redevenir productif.

Hélas, renseignement pris, cette mesure de bon sens ne fait l’unanimité nulle part en Europe, et encore moins en France… À sa simple évocation, la droite et le patronat pâment ; quant à la gauche, elle a pour le concept une ardeur toute platonique, peinant à dépasser la drague électorale. Le pikettisme ? Au Bourget, tant qu’on veut ; au pouvoir, non Bercy !

Bref, les propositions de mon nouvel ami Thomas risquent fort de rester lettre morte. Et pourtant « le pire serait de ne rien faire », comme on disait pour la Syrie le mois dernier.

 

LA VOIX DE SON MAIRE

MERCREDI 30 OCTOBRE. Pour une fois que je suis en avance… Ce jour-là, donc, le tribunal rendra son jugement dans le litige qui nous oppose à notre bailleur, la Régie immobilière de la Ville de Paris.

Me croirez-vous si  je vous dis qu’en nous assignant « aux fins d’expulsion immédiate » après vingt ans sans nuages, la RIVP n’a fait qu’obéir à la Voix de son Maire ?

Non pas que Frigide soit le principal souci de Bertrand, ni même de sa petite sœur Anne. Mais une partie de leur électorat réclamait à cor et à cri la tête de l’ « ex-égérie de LMPT », et plus précisément son éviction du « luxueux HLM » qu’elle occupait. Pas de raison de leur refuser ça, surtout en période électorale !

Restait à trouver le prétexte et, faute de mieux, ma société Jalons fit l’affaire. Nous avons déjà répondu sur causeur.fr aux allégations fantaisistes de la RIVP.

Le truc marrant, quand même, dans cette affaire de cornecul, c’est cette histoire de vraie-fausse domiciliation clandestine.

À l’audience, notre avocat a produit l’autorisation écrite expresse que nous avait donnée la Régie, et dont elle avait apparemment perdu toute trace… Une chance qu’on ait gardé l’original ! Mais ce que je trouve réjouissant, c’est l’idée que chez eux, ça soit encore plus bordélique que chez nous… J’espère au moins qu’ils n’auront pas à déménager.[/access]

 

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00656417_000007.

L’être humain, un marché porteur

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Copie d’un article paru dans Sud-Ouest.

Selon BBC news, le marché indien de la gestation pour autrui est estimé à plus d’un milliard de dollars par an, dans un pays où un tiers de la population vit avec moins de 0,6 dollar par jour. Pour porter un enfant, une femme pourra espérer toucher jusqu’à 8000 dollars.

Ça c’est si l’enfant se porte bien, si la gestatrice se porte bien et respecte les termes de son contrat, si les parents sociaux n’abandonnent pas le projet en cours de route, et si la livraison est jugée conforme. Sinon ça fait des remises de prix (-50% pour le bec de lièvre ou le doigt surnuméraire), des procès (spina bifida non détectée = tribunal pour vice de fabrication), des remboursements (IVG, IMG), ou des invendus soldés (trisomie, avortement voulu par les parents sociaux mais refusé par la mère gestatrice qui se retrouve avec un « projet parental » sans parents). Vous ajoutez la loi de la concurrence entre cliniques, les forfaits et formules, et vous avez des être humains « Premium » ou « Discount ».

Le médecin reçoit énormément de demandes, et a établi des critères de sélection stricts. « Les femmes doivent avoir moins de 45 ans, être en bonne santé et avoir déjà eu au moins un enfant, pour éviter qu’elles ne s’attachent au bébé » explique-t-elle dans un reportage de la National Geographic Channel.

Bah tiens, bien sûr, c’est bien connu : plus on a d’enfants, moins on s’attache à eux. Au bout du troisième enfant, toute femme vous dira qu’on se souvient à peine de son prénom, et après le quatrième on oublie même son existence.

Nayna Patel demande tout de même 28 000 dollars aux parents souhaitant concevoir un enfant, une marge plus que confortable mais toujours inférieure aux tarifs pratiqués aux Etats-Unis.

Loin de promettre « l’égalité devant la parentalité », la GPA est donc un luxe réservé aux ceux qui ont les moyens de se payer un enfant. Sauf si cela devient un droit, financé par un gouvernement comme l’est la Sécurité Sociale. Cela signifierait alors l’existence officielle du « droit à l’enfant » (déjà réel dans les faits et dans les esprits) et le financement des enfants par l’impôt.

Et cela crée évidemment une attente énorme de la part des parents vis-à-vis de leur enfant : « on t’a payé 28.000 dollars et tu veux faire laveur de vitres ? Non mais ho, c’est quoi cette arnaque ? Je te rappelle que ton père génétique a fait Harvard, lui ! Je savais bien qu’on n’avait pas sélectionné le bon embryon sous le microscope. On va en décongeler un autre : on a un bon de réduction pour la deuxième grossesse. »

Contre les critiques qui l’accusent d’exploiter la pauvreté et le corps de ces femmes, le médecin se défend : « Ces femmes réalisent un travail physique et elles sont rémunérées pour cela. Elles savent qu’on n’obtient rien sans peine. Font-elles quelque chose de mal ? Ont-elles tué quelqu’un ? (…) Commettent-elles un acte immoral ? Non.»

Être enceinte n’est pas un travail, ni un métier. Encore une fois, le progressisme et l’égalitarisme font le lit de la marchandisation des choses qui échappaient jusqu’alors aux lois du capital.

Les mères porteuses signent un contrat d’obligation d’abandonner à des tiers l’enfant qu’elles portent (sauf à considérer qu’elles ne sont pas des personnes – en l’occurrence des mères – mais juste des ventres) ; elles s’engagent à avorter d’un enfant porteur de maladie contre leurs propres convictions (selon la tolérance de la famille adoptante qui passe commande) ; elles sont soumises à une privation de liberté forcée pour garantir un meilleur état de santé possible de la mère et de l’enfant, ce qui constitue de graves entraves à la liberté individuelle et à la responsabilité individuelle ; et la mise en fabrication d’êtres humains sur commande (projet déjà terrifiant) se double de celui, inévitable, de l’eugénisme puisqu’il y a sélection et élimination (l’eugénisme est toujours condamné par la Cour européenne des droits de l’homme).

Et évidemment, elles n’« offrent » rien du tout, puisque ça coûte 28.000 dollars. Est-ce que mon boulanger m’« offre » une baguette contre 90 centimes ? Non, cela s’appelle un achat de marchandise ou de prestation. Si c’était gratuit, ça se saurait. La notion d’altruisme que semble contenir le « Pour Autrui » est donc un terrible piège sémantique. Mon boulanger ne fait pas du Pain Pour Autrui : il l’échange contre du fric. Même si ça paraît vulgaire d’échanger du pain contre du fric.

Depuis le début du projet, Nayna Patel aurait déjà accompagné la naissance de plus de 500 bébés. Les couples viennent de partout : Angleterre, Allemagne, Canada, et beaucoup des Etats-Unis, occultant les dérives du système par le bonheur d’être enfin parents.

Le système ne « contient » pas de dérives, c’est le système en lui-même qui est une dérive.

Interrogée par L’Express, l’association pour le droit des femmes All India Democratic Women’s s’inquiète de « la pratique même de la gestation pour autrui dans un pays où les femmes n’ont pas de ressources financières ».

C’est reparti pour un tour de luttes de classes exploitées et exploitantes, créées et encouragées par la gauche. C’est magique.

*Photo : Rafiq Maqbool/AP/SIPA. AP21338588_000012.

Expulsion : Les héros de L’Huma sont fatigués

J’ai longtemps lu L’Humanité. L’Huma, c’était le journal des ouvriers. Pas celui qu’ils lisaient, simplement le leur. C’était intéressant, il y avait les communiqués du Bureau Politique. Pratique, comme ça on connaissait la ligne, qui, quoi qu’on en dise, changeait assez souvent. La meilleure page culturelle de la presse quotidienne française,  la meilleure page sportive aussi avec les articles de Michéa (Abel) sur le Tour de France, Pif le chien… Aussi, c’est vers L’Huma que je me suis tourné, pour savoir qui était ce  « Khatchik » dont les lycéens du Marais réclamaient la « libération » avant de partir en vacances. Bonne pioche, il y avait tout.

Et ça démarre fort.

« Avec Leonarda Dibrani, Khatchik Khachatryan est devenu le symbole de la cruauté de notre politique migratoire et l’étendard des fortes manifestations lycéennes de la semaine dernière. »

Chiffres de manifestants gonflés, grands mots (cruauté, étendard) on est bien dans L’Huma. Suit une interview du héros âgé de 19 ans, où l’on en apprend un peu plus. En Arménie, son pays natal qu’il a quitté il y a moins de deux ans, chose atroce, la justice souhaite aujourd’hui lui voir faire son service militaire. On pense qu’il l’a quitté, probablement parce qu’il y subissait une répression politique, puisqu’il a sollicité  précisément l’asile du même nom dans notre pays.

«Les activités politiques de mon père avaient éveillé l’attention des autorités arméniennes : nous devions partir. » On n’en saura pas plus. Nous voilà bien avancés. On comprend que sur la base d’un argumentaire aussi charpenté, le statut lui fut refusé définitivement en janvier 2013. Depuis il était clandestin.

Il a été arrêté le jour de son anniversaire. Avec une candeur stupéfiante, relayée par L’Huma, il nous explique qu’à cette occasion, il s’était rendu au centre commercial du Châtelet (haut lieu de la culture française) pour y faire, gratuitement bien sûr, l’acquisition d’articles de sport. Sauf que, le voleur s’est fait piquer et que le contrôle d’identité a permis de constater sa « qualité »  d’expulsable. Direction son pays et accomplissement de son service national. La cruauté ne saute pas aux yeux. Oui, mais il veut devenir français et sa mère va être opérée du dos. Cet argumentaire aussi est un peu sommaire.

On pourrait, pour l’étoffer, lui demander ce qu’il serait prêt à faire pour le pays auquel il veut appartenir. Un petit quelque chose peut-être ? La question ne lui sera pas posée. Espérons que Khatchik réussira sa vie, on ne lui veut aucun mal. Mais pour L’Huma  d’aujourd’hui un voleur un peu déserteur est un « étendard ». On a les héros qu’on peut. Je préférais ceux d’avant.

Quel conjoint de ministre êtes-vous?

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moscovici valls duflot

 1.  Votre homme (votre femme)…

◊ – Une virilité hors-norme, vous n’imaginez pas à quel point c’est bon.

♣ – Du moment qu’elle me ramène le shit à l’appart’ le soir, j’en ai rien à battre qu’elle soit ministre.

♥ – Il n’y a pas meilleur pour trouver des petites routes sympathiques l’été en combi VolksWagen.

♦ – Son âge n’a pas d’importance. Il est si sexy quand il me parle littérature.

 

2.  Quel club de foot soutenez-vous ?

♦ – Le FC Sochaux, c’est là que je ai rencontré mon homme.

♥ – Le FC Nantes, bien sûr.

◊ – Le Barça !

♣ – Le foot, c’est un sport de beaufs et de fachos alcooliques.

 

3.  Si vous deviez avoir une aventure avec un homme (une femme) de droite…

♣ – Coucher avec une femme de droite ? N’importe quoi ! S’il faut jouer le jeu… Marisol Touraine ? Aurélie Filippetti, plutôt.

♥ – Christian Jacob. Il a un charisme aussi impressionnant que mon mari.

◊ – Trouver un homme de droite aussi viril que mon homme ? Pas facile ! Je ne vois guère que Jean-Marie Le Pen, mais il commence à être un peu vieux.

♦ – Alain Juppé, forcément. On doit tant rire avec lui, aussi.

 

4. Votre (vos) loisir(s) préféré(s)

◊ – Jouer du violon. C’est quand même plus glamour que d’être prof à Nantes, non ?

♦ – Filmer mon chat en train de nager dans la baignoire, et poster le résultat sur twitter.

♣ – Donner des prénoms ridicules à mes gosses, et écouter les cons en parler.

♥ – Aller à la fête du pain, exposer des graffs dans le hall de Matignon.

 

5. Quand vous étiez petit(e), vous souhaitiez devenir…

♦ – Emmanuel Kant. Ou éleveuse de félins.

◊ – Première dame de France.

♥ – Une épouse modèle.

♣ – Chasseur de fachos.

 

6. Votre dulciné(e) aurait pu -ou dû- être…

◊ – Nicolas Sarkozy.

♦ – Chef-comptable.

♣ – Surveillante de cantine.

♥ – Prof d’allemand (d’ailleurs il l’a bien été !).

 

7. Sa vie, son œuvre…

◊ – Rendre hystériques Joly, Duflot, Taubira, Mélenchon, Copé, Le Pen… Franchement, un tel homme peut-il être foncièrement mauvais ?

♥ – Notre Dame des Landes.

♣ – Avoir fait de Jean-Vincent Placé un sénateur.

♦ – ???

 

Vous avez une majorité de ◊

Vous vous sentez à l’aise dans les milieux de pouvoir. La lumière vous sied, comme votre ministre de compagnon. Vous le trouvez viril, il vous trouve sexy. A l’Elysée, vous finirez, vous en êtes certaine, par installer le lit conjugal. Vous êtes plutôt Anne Gravoin.

Vous avez une majorité de ♣

Vous regrettez que votre meuf soit devenue ministre. Elle fréquente des fachos, et du coup, elle va encore plus à la messe pour se faire pardonner. Vous n’aimez ni les défilés militaires, ni les ministres de la police. Et peu importe que celle qui partage votre vie en soit victime, vous ne l’envoyez pas dire. Du coup, la dernière fois, elle s’est rebiffée et elle vous a coupé vos twitts. Vous êtes plutôt Xavier Cantat.

Vous avez une majorité de ♥

Vous préférez la discrétion, les vacances en Combi Wolkswagen, que le strass et les paillettes. Peu à l’aise sous les sunlights, on est contraint de vous adjoindre une conseillère en communication. Vous êtes plutôt Brigitte Ayrault.

Vous avez une majorité de ♦

Vous prenez la lumière, il ne la prend pas. Vous aimez la philosophie, il est passionné par les bilans comptables. Vous êtes amusante, il est chiant comme la pluie à Audincourt au mois de novembre. Mais vous êtes une combattante et vous êtes persévérante. Vous twittez donc à donf des photos du chat et vous acceptez les interviews pour nous faire croire que ressembler à Alain Juppé et être élu à Montbéliard peut être sexy. Grâce à vous, Barack Obama regrettera bientôt que ce « bold french minister » ne soit pas américain. Pas de doute, vous êtes plutôt Marie-Charline Pacquot.

 

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21428047_000006.

La révolution des champignons

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À l’heure où ne pas être connecté semble un affront à toute la  société, où la perte de temps est pointée du doigt, et où  le bonheur se mesure à l’aune de la réussite, la cueillette des champignons est bel et bien un acte de révolte.

Essayez pour voir, enfoncez-vous dans les bois à la recherche des petites têtes blondes, brunes ou rousses souvent bien cachées sous un lit de feuilles complices.

Risqueriez-vous un tour dont la productivité n’est pas assurée ?

Allez écouter, gratuitement et sans pub, le bruit de la forêt qui s’ouvre à vous, les chants d’oiseaux qui donnent le tempo aux feuilles qui tombent, l’étouffement du son de vos pas qui vous fait sentir que vous n’êtes rien au milieu des grands arbres bavards.

Bien sûr, tout le monde s’inquiétera un peu autour de vous, mais n’hésitez pas : pour l’instant, aucune loi n’interdit encore de vous perdre dans les chemins qui ne mènent nulle part et dans lesquels vous n’émettrez plus.

Attention : vous n’êtes pas couverts contre le danger  de vous mouiller les pieds dans l’herbe humide, de tomber contre une racine envahissante, de vous faire piquer par un moustique sadique, mais vous osez  avancer quand même. Puis ramassez vos petits favoris sans code barre, date de péremption et barquette fraîcheur ! Chaque trouvaille est une joie pour l’esprit et une fête pour les papilles.

Ni technique, ni garanties, ni argent. Vous anéantissez en un champignon le système consumériste actuel. Vous êtes libre. Un instant.

Heureusement, des articles experts et documentés vous ramèneront à la raison raisonnée en vous brandissant le danger de cueillir un cèpe ou un bolet sans le faire vérifier immédiatement pas un pharmacien. Que fait le législateur. Quid du principe de précaution. Vite, une loi anti-cueillette !

Alors, nous serons sauvés…

Maigret se met à table!

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maigret robert courtine

maigret robert courtine

Les livres de cuisine font florès avant la Noël. Depuis que les chefs se sont reconvertis en animateurs télé, ils soliloquent dans le poste, ils paradent aux avant-premières et ils publient à tour de bras. Ce n’est plus cauchemar en cuisine mais indigestion en librairie. Étrange paradoxe dans une France qui n’a jamais aussi mal mangé, on n’en finit plus de vanter, sur les ondes, une gastronomie moribonde. Tous ces beaux livres qui font appel aux meilleurs photographes, embaumeurs émérites, manquent cruellement d’appétit. Les mets prennent la pose avec autant de naturel qu’une stripteaseuse feint le désir.

Dans cette débauche esthétique, les vrais gourmands sont à la diète. La petite vermillon vient secouer les casseroles en rééditant en poche  Simenon et Maigret passent à table, un ouvrage qui redonne corps à des plats robustes, ces classiques de la cuisine familiale qui font toujours autant saliver.

La maison d’édition a choisi comme maître d’hôtel Robert Courtine (1910-1998) qui a tenu pendant quarante ans la chronique gastronomique du Monde. Il sait mieux que quiconque nous mettre l’eau à la bouche.

Avec lui, pas de fusion, d’audace, de performance culinaire, ces excentricités qui épatent le gogo, mais un retour aux valeurs, au terroir et aux plats de l’enfance. Pour nous appâter, Courtine a choisi d’ouvrir le livre de recettes de Mme Maigret, la gironde épouse du commissaire, la grande prêtresse alsacienne des fourneaux du 130, boulevard Richard-Lenoir, l’adresse éternelle du couple. Au 36, quai des Orfèvres, il y a toujours eu une solide tradition du bon coup de fourchette. En inventant le personnage de Maigret, Georges Simenon a surtout laissé parler son ventre. Il a fait partager ses goûts au policier à la pipe.

Dans son avant-propos, Sébastien Lapaque rappelle que les bonnes recettes de Mme Maigret « ce sont les bonnes recettes de l’enfance liégeoise de Simenon : soupe à l’oignon, potée lorraine, moules-frites, macaronis gratinés, œufs au lait, crêpes et surtout tarte au riz ». Simenon, l’ami de Curnonsky, le prince des gastronomes, se serait damné pour un bœuf rôti à la bordelaise ou une poule au pot. Celui qui organisa le Bal anthropométrique à la Boule Blanche, rue Vavin, en février 1931 et invita le tout-Paris (Derain, Colette, Carco, Lazareff, Kiki de Montparnasse, Suzy Solidor, etc…) pour lancer sa série policière avait une attirance filiale pour les plats de sa Belgique natale.

Au fil des années, Simenon et son double Maigret ont sillonné la France des bistrots, des auberges, chantant ainsi un véritable hymne à nos plats régionaux. Sébastien Lapaque, toujours aussi inspiré, met en avant les quatre points cardinaux de cette cuisine populaire : « la bouillabaisse –devenue son plat préféré après un premier séjour à Porquerolles en 1933, la choucroute, le cassoulet et la garbure ». Les amateurs de faux exotisme, de mélanges improbables et de saveurs indéfinies peuvent laisser leur place. À la table de Maigret et/ou de Simenon, on mange avec plaisir en communiant avec le passé, on ne chipote pas, on coupe, on mâche, on s’évade. Il n’y a rien de pire qu’un homme et une femme qui mangent avec parcimonie, une calculette à calories dans la tête, c’est un manque évident de savoir-vivre. Courtine a recensé dans ce livre toutes les affinités culinaires du Commissaire (soupes et potages, entrées, œufs, sauces, crustacés et coquillages, poissons, gibier et volaille, abats, viandes, légumes et desserts), il en donne les recettes et même les accompagnements. Il conseille ainsi de boire une bière blonde à la pression avec une soupe à l’oignon gratinée, un Vouvray sec avec une omelette aux fines herbes, un Ménetou-Salon avec une friture de goujons ou un Riesling avec des escargots à l’alsacienne. Ce livre de recettes est succulent d’inventions et de poésie. Certains mots nous font même chavirer (pintadeau en croûte, perdreaux au chou, fricandeau à l’oseille, tarte au riz ou l’énigmatique épaule de mouton farcie bonne femme).

Bon appétit !

Simenon et Maigret passent à table, Robert Courtine (La petite vermillon).

*Photo : A. GELEBART/20 MINUTES/SIPA.

De Gaulle, maître des étoiles

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FRANCatome johan heliot

FRANCatome johan heliot

Vous ne le saviez peut-être pas, mais quand De Gaulle a obtenu les pleins pouvoirs en 1958, il ne les a plus lâchés. Il a installé une dictature militaire de fait et ne s’est pas encombré avec toutes ces stupidités démocratiques, ces complications droitdelhommistes, ces coquecigrues humanistes qui empêchent les grandes nations d’avoir de grands desseins. La France a fait un magnifique cavalier seul, est devenue le leader des non-alignés tout en gardant son Empire, et notamment l’Afrique du Nord. Les années soixante furent merveilleuses, du coup. On avait le twist et on était les maîtres du monde. On ne dit pas que parfois, les méthodes ne furent pas un peu expéditives. Emprisonnement des opposants politiques, exil volontaire d’une jeunesse qui ne pensait qu’à se droguer et à se laisser pousser les cheveux, bombardement atomique de la Kabylie qui ne voulait pas comprendre où était son intérêt.

La raison de cette hyperpuissance française ? Dans le désert, à Hammaguir en Algérie, la France a installé une très grande base militaire, dès les années 50. Le retour de De Gaulle au pouvoir a impulsé de manière décisive un programme simultané de maîtrise du nucléaire et d’ambitions spatiales. Grâce au SDECE, les services secrets de l’époque, la France avait récupéré les savants nazis et notamment un certain Werner Magnus Maximilian von Braun, le père des V2 : « Très vite, De Gaulle donna son feu vert à Maximilian et octroya au CIEES un surplus de moyens considérables. Le projet de la Roue de l’Espace, considérée jusque-là comme une simple lubie, entra alors dans sa phase active. Les Russes avaient envoyé un animal dans l’espace ? Il projetait ensuite de faire tourner autour de la Terre un de leurs cosmonautes que nous savions d’ores et déjà à l’entrainement, du côté de Zari- le futur Baïkonour ? Qu’à cela ne tienne, nous allions les ridiculiser en construisant rien de moins qu’une cité de l’Espace où vivraient des centaines de savants, chercheurs et autres heureux élus- et s’il fallait pour cela libérer la monstrueuse puissance de l’atome, nous avions la bénédiction du nouveau président du Conseil… »

Projet accompli comme nous le raconte le narrateur de Françatome, qui s’est exilé au Canada et qui est rappelé plus de vingt ans après par sa sœur, devenue haut fonctionnaire du régime : leur père, un des concepteurs du programme spatial français, est sur le point de mourir. En plus, depuis la disparition de De Gaulle et les troubles des années 70, le régime vacille. Les militaires doivent gouverner un pays détesté par le monde entier, qui vit une guerre civile larvée et qui a perdu le contrôle de la Roue de l’Espace, cet engin monstrueux menaçant de retomber sur terre en s’éparpillant dans une pluie de déchets hautement radioactifs.

Françatome est ce qu’on appelle une uchronie. Il s’agit d’imaginer une histoire possible à partir d’un point de divergence dans le passé comme par exemple une victoire de Napoléon à Waterloo ou des nazis lors de la seconde guerre mondiale. L’exercice est moins facile qu’il n’y paraît. Pour le réussir, il faut  que l’écrivain ait une parfaite connaissance de l’histoire réelle afin rendre crédible l’histoire alternative qu’il offre au lecteur. C’est le cas de Johan Heliot dans ce Françatome, récit parfaitement vraisemblable d’une France impérialiste, agressive et animée par un optimisme scientiste ainsi qu’une certaine vision prométhéenne du destin national qui furent effectivement un motif discret et récurrent de la rêverie gaullienne sur la France.

De plus,  Johan Heliot met en scène des personnages qui ont une véritable épaisseur. Un officier de haut-rang contaminé par les radiations, un jeune adolescent rêveur qui quitte la base pour aller à la rencontre des Hommes Bleus du désert et un certain Ben Barka, ancien opposant et mathématicien de son état, qui a échappé à toutes les tentatives d’enlèvement avant de devenir le directeur du programme spatial de la nouvelle UNNA indépendante (Union des nations nord-africaines) et qui va tenter de monter avec l’ancienne puissance coloniale une mission de la dernière chance pour empêcher l’apocalypse programmée de la Roue de l’Espace devenue folle.

Et si vous doutez de la cohérence de cet univers, souvenez-vous de ce que représentait le logo de l’ORTF, qui est le même dans le monde de Françatome et dans le nôtre, pour vous convaincre qu’il aurait suffi de presque rien pour que tout cela soit vrai…

 

Françatome de Johan Heliot (éditions Mnémos)

 

*Photo :  ST/AP/SIPA. AP20296220_000001.

Et s’il ne reste qu’un homo sovieticus ?

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edouard limonov russie

edouard limonov russie

Pour rencontrer Édouard Limonov, il faut trouver la bonne entrée d’un immeuble gris de style soviétique, sur Leninski Prospect, à Moscou. Puis attendre devant une porte que l’un de ses gardes du corps vienne vous ouvrir et vous conduise jusqu’à son chef. Celui-ci ouvre une porte lourdement cadenassée. Les cheveux blancs en brosse, une barbiche à la Lénine, l’écrivain reçoit dans un bureau au mobilier spartiate. Dans une bibliothèque, on aperçoit Las Vegas Parano, de Hunter S. Thompson et Les Fleurs du mal. Quelques photos sont accrochées aux murs, dont une, en noir et blanc, avec le chef serbe Radovan Karadzic.

Au-dessus de son bureau, une autre photo, en couleurs, le montre en treillis, attablé avec des soldats russes : « C’était en 1997, au Tadjikistan,près de la frontière avec l’Afghanistan… »

Causeur. Depuis le succès en librairie du Limonov d’Emmanuel Carrère (P.O.L, 2011), vous êtes devenu la coqueluche d’une bourgeoisie littéraire en mal de figure subversive. Que vous inspire cet étrange engouement ? On est loin du national-bolchévisme…

Édouard Limonov. Tout ça me fait rigoler, j’ai l’impression de vivre une gloire posthume ! Je vois bien que le livre de Carrère m’a soudain rendu fréquentable. Mais si les Français me pardonnent aujourd’hui mon côté sulfureux après m’avoir voué aux gémonies, c’est seulement parce que j’appartiens au passé, et que je suis un étranger. Je viens d’un autre monde, englouti, je ne suis donc pas dangereux pour eux. Le fait est que beaucoup de Français voudraient vivre la même chose que moi ou l’écrire, mais qu’ils n’osent pas. En lisant justement la chronique de Patrick Besson prenant la défense de Frédéric Taddeï, violemment attaqué pour sa liberté d’esprit, j’ai eu l’impression que le débat était toujours plus verrouillé en France.[access capability= »lire_inedits »]

Besson et Taddeï, deux anciens de L’Idiot international, comme vous. Êtes-vo us fier d’avoir contribué à l’aventure de L’Idiot international ?

C’est drôle, quand je pense à l’histoire de L’Idiot international, tous les copains qui y écrivaient sont devenus célèbres : Houellebecq, Dantzig ou Nabe. Je me souviens aussi de Philippe Muray, que j’ai seulement croisé, et je suis triste d’apprendre qu’il est mort. Mais j’étais surtout ami avec Patrick Besson. Je me souviens de cette fois où j’avais reçu un à-valoir de 120 000 francs chez Flammarion pour un petit livre, quelque chose d’incroyable pour moi, j’avais l’impression d’être payé 1 000 francs la page et je me prenais pour Dostoïevski ou Balzac. Mais soudain, alors que mon livre était prêt à paraître, Nabe publie une diatribe sodomique contre Françoise Verny, mon éditrice. J’étais furieux contre lui ! C’est heureusement Patrick Besson qui nous a réconciliés, même si c’est resté mon premier et dernier livre publié chez Flammarion, parce que j’ai dû choisir entre Flammarion et ses à-valoir gigantesques et la fidélité à L’Idiot. J’ai choisi L’Idiot et j’en suis finalement très fier. Au-delà de ces anecdotes, L’Idiot, c’était surtout Jean-Edern Hallier, ce très grand écrivain que ses contemporains n’ont pas reconnu. Mais la postérité s’en charge à leur place. Je me souviens encore de lui, quand il m’appelait à 6 heures du matin alors que nous habitions, lui place des Vosges et moi rue de Turenne, c’est-à-dire tout près. Il m’ordonnait sèchement : « Limonov ! Viens ! » On se retrouvait alors dans un bar de la rue Saint-Antoine, où il était déjà – ou encore – à la vodka. Le jour n’était même pas levé.

Êtes-vous nostalgique de cette période ?

Je ne suis jamais nostalgique. Après ça, j’ai tourné la page pour m’engager au côté des Serbes dans les Balkans. Cette époque parisienne m’apparaît comme un bon vieux temps, certes, mais définitivement mort. Pourtant, si je voyais rentrer Patrick Besson maintenant, je crois que je le serrerais dans mes bras.

Outre votre engagement avec les Serbes, votre réputation sulfureuse tient aussi à votre amitié avec Jean- Marie Le Pen. Vous assumez ?

Jean-Marie Le Pen était un homme très sympathique, que j’ai croisé régulièrement. Je me souviens notamment de ce jour, dans sa villa de Montretout, où il m’a présenté ses trois filles, parmi lesquelles Marine. D’ailleurs, j’avais offert un livre à Le Pen, on le voit sur une photo à mon côté, où il tient ce livre entre les mains. Une autre fois, je lui ai présenté Vladimir Jirinovski. Peut-être peut-on dire en effet que je suis un peu nostalgique de cette période.

En parlant de Jirinovski, v us êtes maintenant dans des camps opposés, mais êtes-vous toujours amis ?

Oui, il arrive qu’on se croise encore. On se connaît très bien, même s’il est maintenant du côté du pouvoir. À l’époque, il était très radical, mais il a été perdu par son amour du bon vin et de la bonne chère. Le secret, c’est qu’il a vieilli et qu’il est mécontent de son destin : lui qui rêvait d’être président, il finit sous le joug de Poutine. Mais quand je l’ai rencontré en 1992, c’était autre chose : il habitait un appartement aux vitres cassées dans lequel on se promenait en manteau pour résister au froid. J’ai même été ministre de l’Intérieur dans son shadow cabinet

Jirinovski a donc préféré sortir de l’opposition, alors que vous vous y complaisez. D’ailleurs, pourquoi manifestez-vous tous les 31 du mois ?

C’est devenu une tradition de manifester tous les deux mois, pour exiger le respect de l’article 31 de la Constitution, article qui garantit précisément le droit de manifester pacifiquement. Et depuis quatre ans que nous luttons pour faire respecter ces libertés que le pouvoir ignore, nous nous heurtons à sa répression.

Quel type de répression ?

Généralement, nous sommes arrêtés et jetés sous les verrous pour des périodes aléatoires, qui peuvent durer jusqu’à quinze jours. Parfois nous sommes condamnés à payer des amendes, 15 000 roubles [375 euros] pour moi en janvier par exemple. Cela ne paraît pas gigantesque, mais l’effet cumulé est très pervers : aujourd’hui, je suis interdit de sortie du territoire russe parce que je suis redevable de 600 000 roubles [13 800 euros]. Et je ne vous parle pas de mes biens confisqués un nombre incalculable de fois.

Avec toutes ces entraves, est-il encore possible de faire de la politique en Russ ie aujourd’hui ? On a l’impression que vos manifestations sont du spectacle. Quel est votre programme politique ? En avez-vous un ?

C’est très simple, nous nous battons pour la tenue d’élections libres, que nous serions certains de remporter si elles avaient lieu. Mais nous vivons dans un État policier, qui persécute nos militants. Nous avons essayé de faire enregistrer le Parti national-bolchevique (PNB ou nazbols) puis L’Autre Russie, qui lui a succédé. Cinq fois, cela nous a été refusé, sous des prétextes kafkaïens, pour nous empêcher de participer aux élections. Ce pouvoir ne dit jamais la vérité, c’est notre héritage byzantin. Dans le fond, nous sommes populistes, en ce sens que nous voulons répondre aux attentes du peuple. Et ce peuple, à 90 %, désire revenir sur les privatisations : il veut renverser entièrement ce système et se débarrasser des oligarques. Ensuite, nous réclamons l’indépendance de la Russie. Mais pas sur des bases de séparatisme ethnique. Nous sommes en fait dans un état d’esprit soviétique.

Quelles seraient les premières mesures que vous prendriez si vous arriviez au pouvoir demain ?

La première chose que je ferais serait de changer tous les juges des Cours suprême et constitutionnelle. Aujourd’hui, nous sommes totalement soumis à leur arbitraire. Il faut les remplacer par des activistes des Droits de l’homme ou des avocats honnêtes et professionnels, qui ne manquent pas en Russie. Moi au pouvoir, des élections seraient immédiatement organisées pour élire ces représentants.

Les démocraties occidentales sont un modèle pour vous… Cela nous avait échappé en vous lisant !

Le problème du mot « démocratie », c’est qu’il est usé. Nous, nous sommes pour la séparation des pouvoirs, l’indépendance des médias et de la Justice. C’est-à-dire une Justice libre, sans obligation aucune vis-à-vis de l’État. Je suis certain que nous pouvons atteindre ces objectifs. À l’époque des nazbols, l’un de nos slogans préférés était : « Nous pouvons réussir là où Lénine a réussi ! »

Vous admirez le régime bolchévique, mais êtes-vous marxiste-léniniste ?

Non, je suis socialiste, sans être marxiste. Mon régime idéal, c’est plutôt une application de l’anarchisme de Bakounine et de Proudhon, en fait de tous les penseurs socialistes pré-marxistes. Mais au-delà des grandes idées, il ne faut pas oublier que le Parti, ce sont essentiellement des militants : des hommes et des femmes vivants, des ouvrières, des académiciens ou des fils de famille. Cette diversité inouïe est une réalité que je constate à chacun de nos nouveaux procès, quand j’entends les juges énumérer les professions de nos militants condamnés à la prison ou aux camps de travail. Et face à nous, je vois 2 000 familles possédant chacune plus de 100 millions de dollars, je vois les 131 milliardaires russes officiellement recensés. Dans une telle situation, le recours au socialisme ne se discute pas.

Vous vous réclamez des grands penseurs de l’anarchie. Et parmi les grands personnages historiques, lequel vous inspire ?

Personne. Ma pensée profonde est qu’il faut seulement suivre son destin. Sans fausse modestie, je peux affirmer que je réfléchis moins que nécessaire. Je me fie à mon très bon instinct politique, et tout va bien. Je ne me préoccupe pas des comparaisons historiques, Emmanuel Carrère le fait pour moi. Mais ceux qui comptent principalement pour moi, ce sont les grands du xxe siècle, comme Trotski, cet immense organisateur.

Dans l’un de vos livres, vous vous c mparez pourtant à César… Ah, ah ! Je ne me prends pas pour César, sauf dans ce sens : il faut être son propre maître à penser, et pour cela il faut agir. César, quand il écrit La Guerre des Gaules, parle de ce qu’il a fait et de ce qu’il a vu. Moi, je suis pareil : je pense à ce que je vais faire, après je passe à l’action et enfin j’écris sur ce que j’ai fait.

Et votre avis sur Staline ?

Par principe, je refuse de répondre à cette question parce qu’en Russie, on lui compare trop souvent les hommes politiques pour les discréditer. C’était un tyran, on le sait, mais qui a réussi, parce qu’il a eu la chance d’être l’un des chefs victorieux de 1945. Je sais qu’à Paris, j’irritais souvent les Français avec mes remarques sur Staline : mais vous-mêmes, vous avez eu Napoléon, qui a fait périr 1 million de Français dans ses guerres, après tout. Et je me souviens, moi, de tous ces chefs militaires du XXe siècle qui ont pris le pouvoir en uniforme et dont on ne parle pas, Eisenhower, de Gaulle, qui a quand même fait un coup d’État latino- américain en 1958, et tous les autres maréchaux. On reproche à Staline d’avoir tué en masse, mais la question du jour n’est pas du tout celle-là. Pourquoi tuer, en effet ? C’est démodé de tuer. Si l’on est pragmatique, il vaut mieux mentir, comme Poutine.

C’est peut-être pour cela que vous traitiez Soljenitsyne de « vieux con » lorsque l’Occident l’adulait pour s’être attaqué au mensonge soviétique ? Av ez-vous changé d’avis ? Je pense toujours que Soljenitsyne a été utilisé par l’Occident contre l’URSS, pour détruire le communisme, ce qui est très grave. Mais je reviens quand même en partie sur ce que j’ai dit : je considère que Soljenitsyne était un écrivain très important, l’un des derniers grands panslaves. Malheureusement pour lui, il est arrivé trop tard. Quand il est mort, l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie étaient définitivement séparées. J’ai compris moi-même que le panslavisme était une illusion pendant les guerres de Yougoslavie où les Serbes et les Croates, qui ont à peu près douze mots de vocabulaire différents, se massacraient les uns les autres. C’est seulement une idée du XIXe siècle.

Pourtant, beaucoup de vos compatriotes semblent revenir aux idées du XIXe siècle : panslavisme, traditionalisme religieux… La Russie, c’est aussi l’orthodoxie : selon vous, faut-il s’en débarrasser ?

Non, c’est une tradition russe. Mais nous avons le même problème qu’en Europe : les églises sont vides. Plus personne ne croit aux cérémonies, et les édifices religieux sont remplis seulement à Pâques. Il est très difficile de trouver des gens en Russie qui croient vraiment en Dieu. Le peuple croyait seulement à la liturgie, mais il a oublié.

Pourtant, vous qui avez été clochard à New York et écrivain désargenté à Paris, vous avez pu observer les failles du rêve occidental. On nous disait que les églises allaient se vider et les caddies se remplir. Or, pendant que les caddies se vident, la pauvreté explose en Europe. Comment interprétez-vous la crise économique que traverse notre continent ?

La crise européenne exprime une crise de civilisation générale : la fin du progrès menace toute l’humanité. Aujourd’hui, les ressources de la Terre ne sont plus suffisantes pour satisfaire la frénésie de consommation des 7 milliards d’êtres humains. Et l’Europe devient une bouée de sauvetage pour les damnés de la terre, comme ce pauvre vieux Le Pen l’avait vu, lui qui parlait avant tout le monde, mais si maladroitement, du problème de l’immigration.

Si le problème fondamental est l’épuisement des ressources, préconisez-vous la décroissance ?

Absolument. J’ai répété de nombreuses fois dans la presse russe qu’il fallait arrêter le progrès !

Cela n’empêche pas certains peuples de croire encore au progrès, notamment dans le monde arabe, où une vague démocratique a renversé des régimes despotiques que l’on croyait inamovibles. Quel regard portez-vous sur les différents « printemps arabes » ?

Je ne veux pas globaliser. Il faut distinguer l’Égypte et la Tunisie d’une part, où les révolutions ont été accomplies par le peuple, et la Libye et la Syrie d’autre part, où les révoltes ont été provoquées. Il s’agit, dans le second cas, de guerres fomentées ou soutenues par les pétro-monarchies, les États-Unis et l’Europe. Ce n’est pas un hasard si cette guerre à mort est livrée contre les derniers États socialistes. En Libye, le régime de Kadhafi était socialiste, en Syrie comme en Irak, c’était le parti Baas, et je ne peux pas ne pas penser à la Yougoslavie. Les États-Unis sont un pays à la pensée politique très primitive : ils ont commencé par lutter contre le communisme et veulent maintenant exterminer le reste. Je trouve ignoble cette appellation d’« Axe du Mal » qui permet d’englober tous leurs ennemis. Dans ce contexte, ne nous étonnons pas que l’islam devienne le drapeau des parias et des humiliés.

Pensez-vous que l’islamisme est aujourd’hui une menace sérieuse, y compris en Russie ?

C’est un vrai danger, mais ici la situation est particulière. Moi-même, je suis respecté par les musulmans du pays, parce que je soutiens l’idée d’un nouveau fédéralisme : donner à certaines régions de la Russie la possibilité de vivre selon la charia. Il faut peut-être préciser le contexte de la Russie : nous avons deux islams, le vieil islam tatar qui n’est pas extrémiste, et la tradition islamique d’Asie centrale, laquelle n’est pas agressive. Il y a encore la situation du Caucase où l’islam est utilisé par les nationalistes locaux pour parvenir à leurs fins.

Vous parlez d’autoriser la charia, mais si demain, à Moscou même, on voulait l’appliquer ?

Pour l’instant, je ne suis pas le chef de l’État, je laisse ce problème à Poutine ! Officiellement, il y a 2 millions de musulmans à Moscou, mais en réalité ils sont beaucoup plus nombreux. Je pense qu’ils sont 6 millions. Nous avons une frontière ouverte avec l’Asie centrale : 2 ou 6 millions, qu’est-ce que c’est pour ces peuples indénombrables ? Les Kirghizes, les Ouzbeks viennent en masse chercher du travail à Moscou, et l’on peut voir dans le quartier des vieilles mosquées des dizaines de milliers de musulmans en train de prier dans la rue. Ça monte parfois jusqu’à 50 000 personnes. Il faut voir les vidéos, c’est impressionnant.

En quoi cela vous pose-t-il un problème ?

Pour l’instant, c’est un islam très modéré, mais le jour où l’islam salafiste du Caucase va se réveiller, ce sera une autre paire de manches. Aujourd’hui, ça commence à bouger : il y a une dizaine de mosquées où les prédicateurs salafistes ont de l’influence, et les jeunes Tatars sont en train de s’islamiser.

Pour conclure sur une note plus personnelle, le livre de Carrère, Limonov, vient d’être traduit en russe. Cela change-t-il quelque chose pour vous ?

Pour l’instant, non. Je suis déjà très connu ici pour mes activités politiques et le peuple n’a peut-être pas besoin de ce livre pour me juger. Cela dit, alors que j’ai essayé toute ma vie de faire un mythe de moi-même, je crois que c’est Carrère qui y a le mieux réussi. Ça me rappelle Régis Debray : quand je suis arrivé à Paris, j’étais impressionné par son personnage, par son passé d’ancien guérillero, et j’ai découvert un universitaire terne, qui portait un costume gris. J’ai été déçu, il était tellement banal. Mais de même que sans lui, Che Guevara serait resté un obscur chef de guérilla, inversement, Debray sans le Che ne serait personne. C’est un peu le pacte qu’il y a entre Carrère et moi. [/access]

*Photo : Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA. AP21269934_000002.

Chronique bête 3, la revanche

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Amis du marketing et des animaux, bonjour… On a appris dans la newsletter « 13 heures de la com » de Strategies.fr la création d’un « club des annonceurs à mascottes », le tout à l’initiative de Butagaz et de son ourson bleu. Le but étant de « débattre des bonnes pratiques » publicitaires en la matière. On dira ce qu’on voudra, mais les préoccupations humaines dans les pays riches sont parfois fascinantes…

Tandis qu’en Russie on a donné des daims en pâture aux derniers tigres de l’Amour, en France un député a cru bon d’imiter le caquètement d’une poule durant le discours d’une de ses collègues. Poulophobie ! Mais le plus marquant dans l’actualité animale de ces dernières semaines est le sort réservé au Marsupilami – mammifère de bande-dessiné originaire de la Palombie, et doté d’une queue extraordinaire… On pensait l’univers de Franquin (qui est aussi le papa de Gaston Lagaffe) préservé des récupérations mercantiles, on avait tort… On apprend qu’un parc d’attraction est en projet autour de Spirou et du Marsupilami… « À ce stade, nous avons trouvé un terrain pour nous implanter et nous sommes en train de prospecter des capitaux sur la base d’un business plan finalisé« , a expliqué le directeur général des Editions Dupuis à Capital Finance. Quoi de plus triste qu’un parc d’attraction ? Il est de notoriété publique que Mickey est devenu dépressif et a commencé à boire après l’ouverture de Disneyland…

Et pour finir voilà ce que Pline l’Ancien disait des porcs-épics : « L’Inde et l’Afrique produisent des porcs-épics couverts d’épines, et du genre des hérissons. Mais le porc-épic a des aiguillons plus longs, et susceptibles d’être lancés quand il donne de la tension à sa peau. Il perce la gueule des chiens qui le pressent, et il les atteint même à quelque distance ; il se cache pendant les mois d’hiver, habitude qui est commune à beaucoup d’animaux, et particulièrement aux ours. » Ça a le mérite d’être clair.

Blue Jasmine, le portrait d’une SDF comme une autre

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bleue jasmine allen

bleue jasmine allen

Les artistes prennent le pouls du monde. Ils l’observent, s’en imprègnent et, grâce à leur pouvoir expressif, nous le restituent dans une œuvre. Cette œuvre nous permet à notre tour de mieux percevoir le réel, de mieux comprendre la vie, sa beauté et ses pièges.  Ainsi, les artistes nous éveillent, nous enseignent et agissent parfois comme des guides et des initiateurs.

Le dernier film de Woody Allen, Blue Jasmine, éclaire deux tendances qui caractérisent notre époque : l’incitation à l’imposture et la prévalence  d’un nouveau type de psychopathologie. Les névroses classiques ont en effet cédé le pas aux pathologies dites du narcissisme et aux psychoses ordinaires.

Enfant adoptée, Jasmine, l’héroïne interprétée par Cate Blanchett, est un être fragile, vide, désemparé, qui se construit une identité factice par l’adhésion mimétique à des images et aux idéaux contemporains : renoncement au savoir (elle interrompt ses études), culte des marques de luxe, existence parasitaire. Tel un caméléon (à l’instar d’un autre héros allénien, Leonard Zelig), Jasmine masque son néant en se fondant dans l’univers de Hal, son époux richissime. Cette entreprise de falsification commence par la modification de son nom. L’héroïne s’inventera un « pseudo » : Jeannette deviendra Jasmine, plus chic et glamour. En guise de bouée de sauvetage identitaire, elle fera aussi graver son nom sur tous ses bagages : ici, l’inconsistance de son patronyme se jumèle à un appui valorisant, le logo Louis Vuitton… Elle reprendra encore à son compte tous les tics de langage, la gestuelle, ainsi que la panoplie du savoir-faire de la parfaite petite parvenue.

Avec cette thématique, le film éclaire aussi en abyme le métier d’acteur : la capacité mimétique à entrer dans un personnage. Et si Cate Blanchett obtiendra sans doute l’oscar du meilleur rôle féminin, son personnage, Jasmine, mériterait l’oscar de la meilleure épouse de luxe ! Allen ne se contente pas de donner une apparence de plus à Cate Blanchett, il explore la traversée des apparences, montre comment un rôle est la revanche de ce que l’on veut sur ce que l’on est, et que, dans le cas de Jasmine, cet être se réduit à rien. Au diapason de son époque, en bon sociologue, Allen observe aussi les habitudes de chaleureux prolos, lesquels jubilent en se prenant sans cesse en photo avec leurs téléphones mobiles. Véritables paparazzis d’eux-mêmes, ils semblent à la recherche d’une consistance que leur conférerait l’image.

Le film présente comment Jasmine a bâti sa vie sur une immense imposture et raconte sa déchéance sociale et mentale. On apprend qu’elle a élu comme mari un escroc : Hal, personnage inspiré par Bernard Madoff.  Dans La fabrique des imposteurs, le psychanalyste Roland Gori dresse la liste des traits propres à notre époque qui permettent aux escrocs de prospérer. Parmi ces traits, il y a l’omniprésence de la technique, des statistiques et des abstractions vides. A cet égard, la référence à Madoff paraît la bienvenue. En effet, ce prince du mensonge, ce roi de l’esbroufe, n’était-il pas l’un des cinq inventeurs de la finance numérique, de la bourse électronique, du Nasdaq ?

Mais refermons cette parenthèse et recentrons-nous sur la personnalité de Jasmine. Avec cette héroïne, ce n’est plus la névrose classique dont Freud a révélé les coordonnées qui se manifeste. Jasmine n’est pas une femme habitée par des désirs secrets qui buteraient sur des interdits forts. Elle appartient à un autre univers mental. Dans un contexte où tout est permis, elle s’épuise à rejoindre des idéaux valorisants qui la confrontent désespérément à ses limites et l’exposent à la tentation d’y arriver « malgré tout », grâce à l’appui d’un homme fortuné. Par le recours à l’imposture et au mensonge, elle cherche à masquer sa vérité blessante et douloureuse. Vérité qui se révélera lorsque ruinée, Jasmine ne disposera plus d’écrans de fumée pour voiler son néant. Elle apparaîtra alors égarée, le regard perdu dans le vide, en proie à une errance hallucinée, jacassée par un monologue délirant.

Woody Allen filme essentiellement la SDF, la « sans domicile fixe » masquée par la « sans difficulté financière ». En choisissant ce point de vue, il rend son héroïne attachante. En filmant le noyau de détresse de Jasmine, le grain de sable autour duquel la perle de l’imposture va se constituer, il inspire au spectateur une adhésion, une vibrante sympathie. Le spectateur n’arrive pas à la détester, bien qu’elle ruine sa sœur et provoque de nombreux dégâts autour d’elle.

On peut aussi voir en Jasmine un archétype d’un nouveau genre. Enfant adoptée issue d’une famille pauvre, n’est-elle pas le fruit d’une société où quelque chose s’est détraqué dans les filiations ? Ne reflète-t-elle pas ces familles décomposées, mondialisées, où les pères sont des mères comme les autres, où les inhibitions ont disparu et où le modèle de réussite du nourrisson avide d’objets s’impose partout, règne sans partage ?

De ce point de vue, le film d’Allen symbolise notre époque, montre que le ressort de l’hubris contemporaine est une immense dépression, que notre course folle à un « toujours plus » recouvre un néant, que notre mégalomanie pousse comme un champignon vénéneux sur le terrain d’une détresse essentielle. Ainsi, ce film nous présente peut-être la vérité de notre monde, sa parenté avec Jasmine, un être vide, égaré, mais flamboyant.

*Photo : Blue Jasmine.

Mon époque, Mon épouse, Mes emmerdes

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frigide barjot badiou

frigide barjot badiou

 Le mois passé ne fut pas avare en tracasseries variées – mais toutes dues, il faut bien le dire, aux engagements à contre-temps de mon épouse actuelle. Attaques tous azimuts dans la presse et sur Internet (de Mediapart à Fdesouche, on ratisse large !) ; expulsion de Barjot de sa « Manif pour tous » remastérisée, en attendant celle de notre logement réclamée par Delanoë…

Heureusement qu’entre-temps, ma vie intellectuelle m’a procuré quelques satisfactions, et des plus rares. À trois reprises au moins, figurez-vous, je me suis senti glisser à gauche – sous les influences successives de Piketty, Badiou et même du pape François… Et le pire, c’est que ces enthousiasmes sont sincères ; je ne dis même pas ça pour attendrir le maire de Paris !

NOUS DEUX BADIOU

LUNDI 2 SEPTEMBRE. J’ai suffisamment moqué Alain Badiou pour son « hypothèse communiste » toujours recommencée et la solennité tautologique de ses « énoncés » maoïstes.

Sarcasme de classe, sans doute : comme l’avouaient spontanément les accusés lors des grands procès de la Révo Cul, moi aussi « mes origines bourgeoises me prédestinaient à trahir la classe ouvrière ».[access capability= »lire_inedits »]

Raison de plus pour dire mon admiration lorsque je l’entends, au micro de Philippe Vandel (« Tout et son contraire », France Info) expliquer joliment la différence qu’il fait entre réel et réalité : « Le réel, c’est cette partie de la réalité que l’on ressent dans l’amour, la poésie, la révolution. Le réel, c’est le possible dans l’impossible. »

Face à cela, qu’importe nos petites divergences idéologiques ! Le style, c’est l’homme, et Badiou, même à l’oral, c’est la langue du cardinal de Retz au service d’illuminations rimbaldiennes.

RIGIDES CONTRE FRIGIDE

VENDREDI 6 SEPTEMBRE. Ce jour-là, en pleine nuit, un communiqué apparemment urgent des nouveaux maîtres de La Manif pour tous annonce unilatéralement la rupture avec la bande à Barjot – quatre heures à peine après une prétendue « réunion de conciliation ».

Pas question, explique en (très) gros le Pilotburo renforcé, de frayer plus longtemps avec une bande de laxistes homophiles et décadents, irrespectueux par surcroît envers l’autorité autoproclamée ! Autant dire que l’affaire était jugée avant même d’avoir été plaidée.

À quoi bon pleurer sur le venin renversé ? L’entente était-elle encore possible avec ce quarteron de tradis en bois d’époque, aveuglés par leur « mauvaise foi » ? Plutôt jouer au croquet de salon.

Frigide et les siens étaient condamnés d’avance pour des hérésies, schismes et scandales qui ne datent pas d’hier : Union civile ! Adoption simple ! « Homo-éducation » ! (Là, il y faut au moins italiques et guillemets, faute de pincettes…) Et puis quoi encore ?

Chez ces gens-là, n’est-il pas entendu une fois pour toutes, dans les siècles des siècles, que les homosexuels – contrairement aux catholiques – ont à peine le droit d’être croyants, et sûrement pas pratiquants ? Qu’ils doivent tous faire moine, ou à défaut Ariño[1. Philippe Ariño, leader charismatique du mouvement homosexuel anti-homosexuel, prêche aux gays l’abstinence pour tous.] ?

On est loin du mouvement « apolitique et aconfessionnel » lancé il y a un an. Depuis l’origine, Frigide et les siens s’adressent à l’ensemble de la population. Ce qui les préoccupe, dans la poupée russe habilement baptisée « mariage pour tous », ce sont les petites matriochkas qu’elle renferme, dangereuses pour la filiation, les droits des enfants et la génération elle-même.

Quant aux apparatchiks du mouvement, au fil du temps, il est apparu qu’ils menaient un tout autre combat ; non pas ouvert à tous, mais réservé aux fondamentalistes catholiques, et éventuellement aux athées homophobes.

C’est bien simple : ils ne veulent pas entendre parler d’union, quelle qu’elle soit, entre personnes du même sexe. Ni mariage bien sûr, ni alliance civile, ni même Pacs : que dalle pour les « antiphysiques » !

Face à ce navrant repli communautaire, j’ai prodigué aux dissidents barjotoïdes un conseil d’ami, de mari et,  accessoirement, de spectateur engagé : laissez LMPT enterrer LMPT ! Ne vous retournez pas sur les « sépulcres blanchis » à force de pharisaïsme ; vous n’êtes chargés que des vivants, c’est-à-dire des « pécheurs ».

Même le pape François se range volontiers parmi eux, qui n’a pas craint de déclarer : « Si une personne est gay, qui suis-je pour la juger ? » Sur une telle lancée, je prie pour qu’un de ces jours il prenne carrément à revers nos amis intégristes – rien que pour voir leurs têtes. Comment réagiraient-ils à une telle trahison ? Feraient-ils un nouveau schisme bien « décônant »[2. Du nom d’Ecône, l’évêché fermé de l’intérieur par Mgr Lefebvre en 1988.] ? Ou se contenteraient-ils de perdre la foi ?

 

ÇA BOUGE AU VATICAN

MERCREDI 11 SEPTEMBRE. Qu’est-ce que je vous disais l’autre jour ? Dès sa première interview, Mgr Parolin, nouveau secrétaire d’État nommé par le pape François, rappelle que le célibat des prêtres n’est pas un « dogme », mais un « précepte dont on peut discuter ». C’est Jean-Claude Barreau qui aurait été content d’apprendre ça plus tôt !

N’allons pas trop vite en besogne : il n’est pas encore question ici de mariage entre prêtres. N’empêche ! Le n°2 du Vatican rouvre ainsi le débat sur un canon solennellement réaffirmé par Paul VI dans une encyclique au titre assez explicite : Sacerdotalis Caelibatus.

Ce changement de ton témoigne d’un esprit d’ouverture que confirmera, quelques jours plus tard, le long entretien donné par le pape aux revues jésuites. « Je n’ai jamais été de droite ! », commence-t-il par balancer. Ça tombe bien, ce n’est pas ce qu’on lui demande : l’Évangile est « pour tous », comme feu la « Manif » avant la manip’.

Et le bon pape François d’annoncer, pour l’Église, un véritable renversement de perspective : « L’annonce de l’amour salvateur de Dieu est première par rapport aux obligations morales et religieuses. Aujourd’hui, il semble que prévaut l’ordre inverse. » Et pan dans les dents des Tartufe de la Curie !

« Progressisme ! », se félicite Le Monde. « Volonté de rupture », nuance pudiquement Le Figaro. En réalité, le pape ne fait là que rappeler à l’Église le message de son père fondateur Jésus : « La lettre tue, et seul l’esprit sauve. »

Pour définir la mission évangélique, François recourt à une belle et audacieuse image : « Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol et un taux de sucre trop haut ! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons parler de tout le reste. »

Une autre façon de réaffirmer la primauté de l’amour divin sur les « obligations » disciplinaires. La discrétion du pape sur les questions de mœurs ne s’explique pas autrement : il ne voit pas la nécessité d’ « y insister en permanence ».

Certes, la morale sexuelle de l’Église condamne toujours les divorcés (remariés), les homosexuels (pratiquants) et les femmes ayant avorté (sans raison valable…). La barque de Pierre ne se manœuvre pas comme un hors-bord, mais François ne ferme pas la porte aux évolutions : « Il est erroné de voir la doctrine de l’Église comme un monolithe qu’il faudrait défendre sans nuance. »

Cette erreur-là – toujours la lettre contre l’esprit – le pape la condamne dans un mini Syllabus anti-intégriste qui clôt le débat : « Celui qui ne cherche que des solutions disciplinaires, […] qui cherche obstinément à récupérer le passé perdu, celui-là a une vision statique et non évolutive de l’Église. » Des oreilles ont dû siffler…

MA FEMME EST FOLLE !

LUNDI 16 SEPTEMBRE. Après l’excommunication des dissidents de LMPT-maintenue, voici le coup de pied de l’âne : un implacable réquisitoire d’avocat (!) contre la Barjot. Ça fait le buzz depuis huit jours dans la catho-réacosphère, c’est signé du blogueur Koz Toujours, et je goûte enfin tout le sel de ce pseudo. Le bavard s’improvise expert  psychiatre, et son diagnostic est sans appel. Fébrile, versatile, ingérable, incontrôlable, autoritaire, paranoïaque, hystérique : ma femme, c’est Charlot dictateur !

Fort bien, Maître. Compte tenu de ta qualité, tu connais sûrement mieux que moi le dossier. Reste une question : qui a fait le job ? Sans cette « folle »-là, jamais le mouvement contre le prétendu « mariage pour tous » n’aurait fait mieux qu’une démonstration boutinienne anti-Pacs, mariant pour l’occasion l’inutilité au ridicule. C’est d’ailleurs ce qu’espérait le Camp du Progrès pour enchaîner directement sur la PMA, la GPA et autres avancées civilisationnelles. Depuis les manifs monstres de la saison passée, bizarrement, les voilà moins pressés.

Sans l’ « hystérie » barjotienne, LMPT aurait-elle acquis en quelques mois cette dimension massive, populaire et bon enfant qui a pris de court nos gouvernants – persuadés que leur loi passerait « comme Papa dans Maman », selon l’expression imagée de Frigide ?

Il fallait l’ « inconscience » de cette Madame Sans-Gêne pour braver seule, dans des médias hostiles, le mauvais Bergé, le commissaire Fourest et la cauteleuse Najat. Six mois durant, tous les crieurs d’égalité se sont donc acharnés sur elle – avant que les réacs pur porc ne s’y mettent aussi !

Pourquoi croyez-vous donc que, tout au long de la bataille, « on » ait laissé l’insensée seule en première ligne, sinon pour prendre seule les coups ? C’est tout simple : on attendait qu’elle et ses amis,  ces «  personnalités fragiles », comme dit l’autre, aient tiré les marrons du feu pour les planqués de l’état-major.

Alors et alors seulement, quand l’essentiel fut fait, on s’est avisé de virer ces irresponsables, « en douceur et profondeur » comme disait Adamo.

Quoi de plus logique ? Les gens « normaux » ne sont pas faits pour les circonstances exceptionnelles ! N’empêche qu’en expulsant du combat la « folle » qui en fut l’âme, ces gens-là se sont comportés eux-mêmes en insensés. Ils me font penser au Woody Allen de Take the Money and Run, qui croit dévaliser une joaillerie en n’emportant qu’un morceau de la vitrine.

Jamais ils ne rallieront à leur morale hypocrite, inapplicable pour tous, des citoyens en majorité agnostiques − sans parler de ceux qui se sont éloignés de l’Église justement à cause de ça.

Mais qu’ont-ils fait des promesses de leur baptême, ces « professeurs de la loi » qui prétendent imposer leurs règles dans le vide ? Jésus, lui, proposait à chacun un chemin de vie en fonction de sa situation. Apparemment, tel n’est pas le but de ces étranges cathos-cathares, qui préfèrent rester entre « parfaits ». Mais quand on n’est pas là pour témoigner à l’image du Christ, est-on encore chrétien ?

Un dernier mot sur notre kozeur. Dans son double numéro de psy-proc, l’avocat hyper-chouan serait risible sans une ultime calomnie, aussi ignoble que contradictoire avec les autres : Frigide la fêlée aurait fait tout ça froidement pour le pognon ! Folle comme une Thénardier, donc… Mais vas-y, Maître, sors tes dossiers : dis-moi combien ça lui a rapporté, je te dirai ce que ça lui a coûté, et lui coûte encore.

Oui, tes potes ont viré Barjot dès qu’ils ont cru n’en avoir plus l’usage ! Et mille fois oui, ils ont viré barjots en transmuant l’or d’un élan populaire en plomb sectaire.

DE KOCH À MOSCOU !

SAMEDI 21 SEPTEMBRE. Deviendrais-je marxiste sur le tard ? Est-ce l’influence de Badiou, mon nouveau maître à danser ? Toujours est-il que j’ai été convaincu par l’argumentation de Thomas Piketty dans son dernier bouquin, Le Capital au XXIe siècle.

Certes je n’entends rien à l’économie et n’en parle jamais ; ça m’évite au moins de me tromper systématiquement, comme de nombreuses grandes marques d’expertologues.

Mais là, pour une fois, ça m’a paru limpide. En gros, on a assisté au cours des dernières décennies à une concentration croissante des patrimoines. Au terme de ce processus, nous voilà revenus au règne d’un capitalisme d’héritiers qui s’exerce au détriment des producteurs et des entrepreneurs. Il y aurait comme une espèce de contradiction fondamentale entre croissance économique et rendement du capital. (J’ai bon, Jérôme ?)

Non seulement j’ai trouvé Piketty clair, mais modéré ! Pour inverser la tendance, il ne prône pas la Révolution, mais plus modestement une taxation limitée du capital qui l’encourage à redevenir productif.

Hélas, renseignement pris, cette mesure de bon sens ne fait l’unanimité nulle part en Europe, et encore moins en France… À sa simple évocation, la droite et le patronat pâment ; quant à la gauche, elle a pour le concept une ardeur toute platonique, peinant à dépasser la drague électorale. Le pikettisme ? Au Bourget, tant qu’on veut ; au pouvoir, non Bercy !

Bref, les propositions de mon nouvel ami Thomas risquent fort de rester lettre morte. Et pourtant « le pire serait de ne rien faire », comme on disait pour la Syrie le mois dernier.

 

LA VOIX DE SON MAIRE

MERCREDI 30 OCTOBRE. Pour une fois que je suis en avance… Ce jour-là, donc, le tribunal rendra son jugement dans le litige qui nous oppose à notre bailleur, la Régie immobilière de la Ville de Paris.

Me croirez-vous si  je vous dis qu’en nous assignant « aux fins d’expulsion immédiate » après vingt ans sans nuages, la RIVP n’a fait qu’obéir à la Voix de son Maire ?

Non pas que Frigide soit le principal souci de Bertrand, ni même de sa petite sœur Anne. Mais une partie de leur électorat réclamait à cor et à cri la tête de l’ « ex-égérie de LMPT », et plus précisément son éviction du « luxueux HLM » qu’elle occupait. Pas de raison de leur refuser ça, surtout en période électorale !

Restait à trouver le prétexte et, faute de mieux, ma société Jalons fit l’affaire. Nous avons déjà répondu sur causeur.fr aux allégations fantaisistes de la RIVP.

Le truc marrant, quand même, dans cette affaire de cornecul, c’est cette histoire de vraie-fausse domiciliation clandestine.

À l’audience, notre avocat a produit l’autorisation écrite expresse que nous avait donnée la Régie, et dont elle avait apparemment perdu toute trace… Une chance qu’on ait gardé l’original ! Mais ce que je trouve réjouissant, c’est l’idée que chez eux, ça soit encore plus bordélique que chez nous… J’espère au moins qu’ils n’auront pas à déménager.[/access]

 

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00656417_000007.

L’être humain, un marché porteur

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inde gpa bebes

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Copie d’un article paru dans Sud-Ouest.

Selon BBC news, le marché indien de la gestation pour autrui est estimé à plus d’un milliard de dollars par an, dans un pays où un tiers de la population vit avec moins de 0,6 dollar par jour. Pour porter un enfant, une femme pourra espérer toucher jusqu’à 8000 dollars.

Ça c’est si l’enfant se porte bien, si la gestatrice se porte bien et respecte les termes de son contrat, si les parents sociaux n’abandonnent pas le projet en cours de route, et si la livraison est jugée conforme. Sinon ça fait des remises de prix (-50% pour le bec de lièvre ou le doigt surnuméraire), des procès (spina bifida non détectée = tribunal pour vice de fabrication), des remboursements (IVG, IMG), ou des invendus soldés (trisomie, avortement voulu par les parents sociaux mais refusé par la mère gestatrice qui se retrouve avec un « projet parental » sans parents). Vous ajoutez la loi de la concurrence entre cliniques, les forfaits et formules, et vous avez des être humains « Premium » ou « Discount ».

Le médecin reçoit énormément de demandes, et a établi des critères de sélection stricts. « Les femmes doivent avoir moins de 45 ans, être en bonne santé et avoir déjà eu au moins un enfant, pour éviter qu’elles ne s’attachent au bébé » explique-t-elle dans un reportage de la National Geographic Channel.

Bah tiens, bien sûr, c’est bien connu : plus on a d’enfants, moins on s’attache à eux. Au bout du troisième enfant, toute femme vous dira qu’on se souvient à peine de son prénom, et après le quatrième on oublie même son existence.

Nayna Patel demande tout de même 28 000 dollars aux parents souhaitant concevoir un enfant, une marge plus que confortable mais toujours inférieure aux tarifs pratiqués aux Etats-Unis.

Loin de promettre « l’égalité devant la parentalité », la GPA est donc un luxe réservé aux ceux qui ont les moyens de se payer un enfant. Sauf si cela devient un droit, financé par un gouvernement comme l’est la Sécurité Sociale. Cela signifierait alors l’existence officielle du « droit à l’enfant » (déjà réel dans les faits et dans les esprits) et le financement des enfants par l’impôt.

Et cela crée évidemment une attente énorme de la part des parents vis-à-vis de leur enfant : « on t’a payé 28.000 dollars et tu veux faire laveur de vitres ? Non mais ho, c’est quoi cette arnaque ? Je te rappelle que ton père génétique a fait Harvard, lui ! Je savais bien qu’on n’avait pas sélectionné le bon embryon sous le microscope. On va en décongeler un autre : on a un bon de réduction pour la deuxième grossesse. »

Contre les critiques qui l’accusent d’exploiter la pauvreté et le corps de ces femmes, le médecin se défend : « Ces femmes réalisent un travail physique et elles sont rémunérées pour cela. Elles savent qu’on n’obtient rien sans peine. Font-elles quelque chose de mal ? Ont-elles tué quelqu’un ? (…) Commettent-elles un acte immoral ? Non.»

Être enceinte n’est pas un travail, ni un métier. Encore une fois, le progressisme et l’égalitarisme font le lit de la marchandisation des choses qui échappaient jusqu’alors aux lois du capital.

Les mères porteuses signent un contrat d’obligation d’abandonner à des tiers l’enfant qu’elles portent (sauf à considérer qu’elles ne sont pas des personnes – en l’occurrence des mères – mais juste des ventres) ; elles s’engagent à avorter d’un enfant porteur de maladie contre leurs propres convictions (selon la tolérance de la famille adoptante qui passe commande) ; elles sont soumises à une privation de liberté forcée pour garantir un meilleur état de santé possible de la mère et de l’enfant, ce qui constitue de graves entraves à la liberté individuelle et à la responsabilité individuelle ; et la mise en fabrication d’êtres humains sur commande (projet déjà terrifiant) se double de celui, inévitable, de l’eugénisme puisqu’il y a sélection et élimination (l’eugénisme est toujours condamné par la Cour européenne des droits de l’homme).

Et évidemment, elles n’« offrent » rien du tout, puisque ça coûte 28.000 dollars. Est-ce que mon boulanger m’« offre » une baguette contre 90 centimes ? Non, cela s’appelle un achat de marchandise ou de prestation. Si c’était gratuit, ça se saurait. La notion d’altruisme que semble contenir le « Pour Autrui » est donc un terrible piège sémantique. Mon boulanger ne fait pas du Pain Pour Autrui : il l’échange contre du fric. Même si ça paraît vulgaire d’échanger du pain contre du fric.

Depuis le début du projet, Nayna Patel aurait déjà accompagné la naissance de plus de 500 bébés. Les couples viennent de partout : Angleterre, Allemagne, Canada, et beaucoup des Etats-Unis, occultant les dérives du système par le bonheur d’être enfin parents.

Le système ne « contient » pas de dérives, c’est le système en lui-même qui est une dérive.

Interrogée par L’Express, l’association pour le droit des femmes All India Democratic Women’s s’inquiète de « la pratique même de la gestation pour autrui dans un pays où les femmes n’ont pas de ressources financières ».

C’est reparti pour un tour de luttes de classes exploitées et exploitantes, créées et encouragées par la gauche. C’est magique.

*Photo : Rafiq Maqbool/AP/SIPA. AP21338588_000012.

Expulsion : Les héros de L’Huma sont fatigués

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J’ai longtemps lu L’Humanité. L’Huma, c’était le journal des ouvriers. Pas celui qu’ils lisaient, simplement le leur. C’était intéressant, il y avait les communiqués du Bureau Politique. Pratique, comme ça on connaissait la ligne, qui, quoi qu’on en dise, changeait assez souvent. La meilleure page culturelle de la presse quotidienne française,  la meilleure page sportive aussi avec les articles de Michéa (Abel) sur le Tour de France, Pif le chien… Aussi, c’est vers L’Huma que je me suis tourné, pour savoir qui était ce  « Khatchik » dont les lycéens du Marais réclamaient la « libération » avant de partir en vacances. Bonne pioche, il y avait tout.

Et ça démarre fort.

« Avec Leonarda Dibrani, Khatchik Khachatryan est devenu le symbole de la cruauté de notre politique migratoire et l’étendard des fortes manifestations lycéennes de la semaine dernière. »

Chiffres de manifestants gonflés, grands mots (cruauté, étendard) on est bien dans L’Huma. Suit une interview du héros âgé de 19 ans, où l’on en apprend un peu plus. En Arménie, son pays natal qu’il a quitté il y a moins de deux ans, chose atroce, la justice souhaite aujourd’hui lui voir faire son service militaire. On pense qu’il l’a quitté, probablement parce qu’il y subissait une répression politique, puisqu’il a sollicité  précisément l’asile du même nom dans notre pays.

«Les activités politiques de mon père avaient éveillé l’attention des autorités arméniennes : nous devions partir. » On n’en saura pas plus. Nous voilà bien avancés. On comprend que sur la base d’un argumentaire aussi charpenté, le statut lui fut refusé définitivement en janvier 2013. Depuis il était clandestin.

Il a été arrêté le jour de son anniversaire. Avec une candeur stupéfiante, relayée par L’Huma, il nous explique qu’à cette occasion, il s’était rendu au centre commercial du Châtelet (haut lieu de la culture française) pour y faire, gratuitement bien sûr, l’acquisition d’articles de sport. Sauf que, le voleur s’est fait piquer et que le contrôle d’identité a permis de constater sa « qualité »  d’expulsable. Direction son pays et accomplissement de son service national. La cruauté ne saute pas aux yeux. Oui, mais il veut devenir français et sa mère va être opérée du dos. Cet argumentaire aussi est un peu sommaire.

On pourrait, pour l’étoffer, lui demander ce qu’il serait prêt à faire pour le pays auquel il veut appartenir. Un petit quelque chose peut-être ? La question ne lui sera pas posée. Espérons que Khatchik réussira sa vie, on ne lui veut aucun mal. Mais pour L’Huma  d’aujourd’hui un voleur un peu déserteur est un « étendard ». On a les héros qu’on peut. Je préférais ceux d’avant.

Quel conjoint de ministre êtes-vous?

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moscovici valls duflot

moscovici valls duflot

 1.  Votre homme (votre femme)…

◊ – Une virilité hors-norme, vous n’imaginez pas à quel point c’est bon.

♣ – Du moment qu’elle me ramène le shit à l’appart’ le soir, j’en ai rien à battre qu’elle soit ministre.

♥ – Il n’y a pas meilleur pour trouver des petites routes sympathiques l’été en combi VolksWagen.

♦ – Son âge n’a pas d’importance. Il est si sexy quand il me parle littérature.

 

2.  Quel club de foot soutenez-vous ?

♦ – Le FC Sochaux, c’est là que je ai rencontré mon homme.

♥ – Le FC Nantes, bien sûr.

◊ – Le Barça !

♣ – Le foot, c’est un sport de beaufs et de fachos alcooliques.

 

3.  Si vous deviez avoir une aventure avec un homme (une femme) de droite…

♣ – Coucher avec une femme de droite ? N’importe quoi ! S’il faut jouer le jeu… Marisol Touraine ? Aurélie Filippetti, plutôt.

♥ – Christian Jacob. Il a un charisme aussi impressionnant que mon mari.

◊ – Trouver un homme de droite aussi viril que mon homme ? Pas facile ! Je ne vois guère que Jean-Marie Le Pen, mais il commence à être un peu vieux.

♦ – Alain Juppé, forcément. On doit tant rire avec lui, aussi.

 

4. Votre (vos) loisir(s) préféré(s)

◊ – Jouer du violon. C’est quand même plus glamour que d’être prof à Nantes, non ?

♦ – Filmer mon chat en train de nager dans la baignoire, et poster le résultat sur twitter.

♣ – Donner des prénoms ridicules à mes gosses, et écouter les cons en parler.

♥ – Aller à la fête du pain, exposer des graffs dans le hall de Matignon.

 

5. Quand vous étiez petit(e), vous souhaitiez devenir…

♦ – Emmanuel Kant. Ou éleveuse de félins.

◊ – Première dame de France.

♥ – Une épouse modèle.

♣ – Chasseur de fachos.

 

6. Votre dulciné(e) aurait pu -ou dû- être…

◊ – Nicolas Sarkozy.

♦ – Chef-comptable.

♣ – Surveillante de cantine.

♥ – Prof d’allemand (d’ailleurs il l’a bien été !).

 

7. Sa vie, son œuvre…

◊ – Rendre hystériques Joly, Duflot, Taubira, Mélenchon, Copé, Le Pen… Franchement, un tel homme peut-il être foncièrement mauvais ?

♥ – Notre Dame des Landes.

♣ – Avoir fait de Jean-Vincent Placé un sénateur.

♦ – ???

 

Vous avez une majorité de ◊

Vous vous sentez à l’aise dans les milieux de pouvoir. La lumière vous sied, comme votre ministre de compagnon. Vous le trouvez viril, il vous trouve sexy. A l’Elysée, vous finirez, vous en êtes certaine, par installer le lit conjugal. Vous êtes plutôt Anne Gravoin.

Vous avez une majorité de ♣

Vous regrettez que votre meuf soit devenue ministre. Elle fréquente des fachos, et du coup, elle va encore plus à la messe pour se faire pardonner. Vous n’aimez ni les défilés militaires, ni les ministres de la police. Et peu importe que celle qui partage votre vie en soit victime, vous ne l’envoyez pas dire. Du coup, la dernière fois, elle s’est rebiffée et elle vous a coupé vos twitts. Vous êtes plutôt Xavier Cantat.

Vous avez une majorité de ♥

Vous préférez la discrétion, les vacances en Combi Wolkswagen, que le strass et les paillettes. Peu à l’aise sous les sunlights, on est contraint de vous adjoindre une conseillère en communication. Vous êtes plutôt Brigitte Ayrault.

Vous avez une majorité de ♦

Vous prenez la lumière, il ne la prend pas. Vous aimez la philosophie, il est passionné par les bilans comptables. Vous êtes amusante, il est chiant comme la pluie à Audincourt au mois de novembre. Mais vous êtes une combattante et vous êtes persévérante. Vous twittez donc à donf des photos du chat et vous acceptez les interviews pour nous faire croire que ressembler à Alain Juppé et être élu à Montbéliard peut être sexy. Grâce à vous, Barack Obama regrettera bientôt que ce « bold french minister » ne soit pas américain. Pas de doute, vous êtes plutôt Marie-Charline Pacquot.

 

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21428047_000006.