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Éloge d’Alain Juppé

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J’aime Alain Juppé. Je ne suis d’accord avec lui sur rien, mais je l’aime. C’est ce que je me disais en l’écoutant dimanche en début de soirée à l’émission du Grand Jury de RTL. Je me demandais le pourquoi de cette affection sincère. Ce n’est pas parce que moi et quelques millions d’autres l’avons forcé à reculer en rase campagne lors des grandes grèves de novembre-décembre 1995, ce qui a largement contribué à la défaite de la droite aux législatives anticipées de 97.

Non, je l’aime parce que je me dis qu’à droite, si la droite devait revenir aux affaires, ce serait tout de même le moins pire, et de loin. Les années Sarkozy nous ont placé sur le devant de la scène des gens dont on avait du mal à imaginer qu’ils n’étaient pas mis en avant en raison de leur insigne médiocrité, histoire de faire ressortir l’aura irradiante du chef. Vous vous souvenez, sans rire, quand la parole était donnée plusieurs fois par jour à Nadine Morano et à Frédéric Lefebvre ? Ou même à Xavier Bertrand ? Sérieusement, cette idée démagogique que pour montrer qu’on aime le peuple, il faut avoir l’air un peu idiot, un peu vulgaire. C’est typiquement UMP, ça, d’ailleurs.

On rappellera d’ailleurs pour mémoire que les partis dits « populistes » sont ceux qui, étrangement, ne parlent pas au peuple comme à un débile léger. Mélenchon, Le Pen père et fille ont au moins un point commun. Ce n’est pas parce qu’ils sont face à une salle remplie d’ouvriers, de chômeurs, d’employés qu’ils vont renoncer à la citation latine, à l’imparfait du subjonctif ou au mot « thuriféraire », par exemple. Ce en quoi ils ont raison : le peuple aime que ses représentants aient de la classe et de la culture, pas qu’ils leur ressemblent, en pire. La preuve, c’est que Nadine Morano qui est la vedette de tweeter n’est pas celle des urnes. Elle s’est fait battre à la mairie de Toul, puis dans sa circonscription. Il lui reste le conseil régional, parce que c’est tout de même plus facile au scrutin de liste…

Alain Juppé, lui, la démagogie, ce n’est pas son fort. Dimanche soir, il en avait autant pour son camp que pour les socialistes. Mais sans colère, sans hargne, simplement « droit dans ses bottes » comme il disait à une époque, celle d’avant la dissolution villepiniste, la fausse bonne idée à laquelle il n’avait souscrit qu’à reculons. Ce que j’ai apprécié, c’est son refus d’appuyer ses coups. Pourtant, qu’est-ce que cela aurait été facile, en ce dimanche d’octobre… Il y avait la taxation à 75% et la fronde subséquente des milliardaires du foot, il y avait la reculade sur le hold-up sur l’épargne,  il y avait la révolte  bretonne contre l’écotaxe manipulée par la FDSEA et le Medef bretons, un vrai copié-collé de la chouannerie avec les petits marquis qui arrivent à convaincre les va-nu-pieds qu’ils ont des intérêts convergents.

Eh bien Juppé a fait dans l’euphémisme compétent, il n’a pas tiré sur l’ambulance. C’est à ça qu’on reconnaît l’homme d’état : il n’insulte pas l’avenir, ni le passé d’ailleurs. Il a eu l’élégance de rappeler que l’écotaxe était une idée sarkoborlooïste  et aussi que François Hollande n’était pas président par hasard, qu’il fallait quand même des compétences certaines pour en arriver là. Bref, il a évité de rabaisser la fonction du chef de l’État. Il n’a pas envie, si par hasard le destin lui souriait, de se retrouver sur un fauteuil élyséen vermoulu. Les court-termistes de gauche ou de droite, en flinguant les présidents au-dessous de la ceinture, ne s’aperçoivent pas qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Dans un système présidentiel, encourager à mépriser ostensiblement le président, c’est encourager à mépriser tout le système politique. Bref, c’est du poujadisme newlook. Le Hollande bashing, qui a commencé le 6 mai 2012, vers 20h02, n’aurait sans doute pas été possible sans le Sarko bashing du précédent quinquennat. Et ce que comprend Juppé, c’est que même si la personnalité du président vous hérisse le poil, vous n’attaquez pas  seulement un homme mais vous démystifiez une fonction. Et ce sera d’autant plus dur pour celui, ou celle, qui suivra.

Juppé a sans doute une seule faiblesse. Il n’a jamais trahi. Sa fidélité à Chirac, dans les affaires, a frôlé la sainteté alors qu’il n’avait plus grand chose à espérer du vieux chef finissant qui assistait impuissant au combat de fauves au crépuscule entre Villepin et Sarkozy.

Juppé était, sans doute avec Fabius dans sa génération,  « le meilleur d’entre nous » mais ce n’est pas forcément une bonne chose dans une époque où l’homme politique, encore une fois, croit utile d’être ou de passer pour, au choix, un mec sympa, un gars brut de décoffrage, un type à la coule qui va pas s’embarrasser avec des trucs d’intellos ou de technocrates qui connaissent pas « la vraie vie des gens ». Un type qui cache ses diplômes si il en a et qui joue avec une ostentation un peu écœurante au self-made-man s’il n’en a pas.

Et j’ai compris pourquoi j’aimais Juppé, au-delà des clivages partisans : il me rappelait l’époque où la politique et l’intelligence, la politique et la dignité, la politique et la culture ne faisaient pas forcément chambre à part. Et ce au nom d’une vision dévoyée, américaine, de ce que Tocqueville appelait « la tyrannie de la majorité ».

*Photo : POUZET/SIPA. 00664888_000013.

Roger Ballen, l’Afrique du sud sans clichés

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Si vous voulez découvrir un visage inédit de l’Afrique du sud, courez à la Gaîté Lyrique cette semaine voir les photographies de Roger Ballen : électrochoc en perspective… D’origine américaine, ce photographe scrute depuis 1982 les failles de la « nation arc-en-ciel » à travers des images noir et blanc sublimes. Il s’est intéressé très tôt à ceux que personne ne voulait voir, les Blancs pauvres abandonnés par le pouvoir, des marginaux souvent atteints de troubles mentaux. Quiconque a croisé ses portraits de familles miséreuses ou ses photographies d’intérieurs délabrés les gardera longtemps en mémoire. C’est le but de toute image selon Roger Ballen : lors d’une rencontre publique, samedi dernier, le photographe a expliqué que chaque image devrait contaminer le spectateur comme un virus.

Depuis 2000, ses photographies relèvent toutes de la mise en scène : on y voit des animaux (rats blancs, oies, chats, serpents), des objets récurrents (cages, fils électriques, têtes de poupées) et des corps fragmentés. Roger Ballen assume cette théâtralité et se revendique à la fois formaliste et surréaliste, mais les titres de ses œuvres montrent que c’est bien la souffrance qui guide sa démarche.

Dans les dernières images, l’humain s’efface au profit de graffitis et de silhouettes esquissées sur les murs sans que l’on puisse oublier les visages photographiés dans les années 1980. Le célèbre portrait des « jumeaux » reste l’image emblématique du travail de ce photographe : face à ces deux hommes blancs qui portent sur leur visage les traces des tares congénitales, on pense à Diane Arbus ou David Lynch et on se sent confronté à un abîme qui éventre le visible. Une œuvre photographique aussi puissante que celle de Ballen aurait d’ailleurs mérité une véritable exposition plutôt qu’un simple diaporama (certes gratuit) présenté pendant à peine une semaine.

Entre fantasmagorie et hôpital psychiatrique, les photographies de Roger Ballen creusent le réel au-delà des apparences pour en rapporter des trésors enfouis : précipitez-vous donc voir ce qu’il a découvert de sombre et magnifique depuis trente ans !

Diaporama Roger Ballen, La Gaîté Lyrique (Paris), jusqu’au 1er novembre.

L’Histoire de France expliquée à mon parent 1

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genre fassin butler

Le 25 septembre, l’historienne Joan Scott, la papesse américaine des études sur le genre, donnait une conférence à l’université Paris 7. S’y étaient notamment donnés rendez-vous le sociologue Eric Fassin et la fondatrice de la revue Clio Françoise Thébaud, sous l’égide de l’Institut Emilie du Châtelet. Intitulée « Des bons usages du genre et de quelques autres », l’allocution de Joan Scott se proposait de faire le point sur le sens du mot « genre ». Elle le trouve souvent galvaudé. Selon elle, le terme français lui-même ne recouvre pas toutes les acceptions du « gender » et en est une traduction insuffisante. Lors de son introduction, Eric Fassin présente Joan Scott comme une personne qui dérange en France. Ses thèses suscitent la polémique ou ne sont tout simplement pas comprises. Auréolée de ce statut de rebelle par rapport à la norme, l’historienne américaine récuse la dénomination de « théories du genre » pour celle « d’études sur le genre ». Pourtant, ces études sont loin d’être dévalorisées actuellement au sein des institutions universitaires. Les participants à cette conférence se sont notamment félicités de l’institutionnalisation prometteuse des études sur le genre qui bénéficient à présent de parcours universitaires spécifiques. La promesse du neuf n’est pas sans attrait pour les étudiants. Le gender est en corrélation étroite avec une nouvelle forme de féminisme qui travaille à la subversion du sexe considéré comme une oppression. Il s’agit de remplacer la catégorie biologique du sexe par la catégorie culturelle du genre.

Dans son ouvrage Trouble dans le genre, Judith Butler interroge déjà la « catégorie femme » qui n’aurait, selon elle, de pertinence que dans le cadre d’une matrice hétérosexuelle forcément aliénante. Il s’agit de libérer l’individu de tout atavisme naturel en lui donnant la possibilité du choix de son genre en dehors de déterminismes culturels. En cela, déconstruire la catégorie « sexe » conquiert une légitimité qui n’est pas anodine car il s’agit de « semer le trouble ». Aussi, le concept de « genre » est-il éminemment fluctuant de sorte que l’on ne sait plus quels contenus notionnels il recouvre. Dès lors, penser la politique contemporaine ou l’Histoire littéraire s’inscrit dans un vaste mouvement de subversion. C’est ainsi que Joan Scott fustige dans Politics of the veils la loi interdisant le port du voile dans l’espace public en France. Elle considère cette interdiction moins comme la garantie d’une liberté publique à l’encontre d’une religion qui restreint la mixité française que comme une restriction incompréhensible de liberté à l’encontre des femmes musulmanes. Par conséquent,  cette loi ne serait rien d’autre que la résistance des « hétéronormés blancs et chrétiens » face au changement qui vient, l’avènement du progrès, c’est-à-dire un multiculturalisme à l’américaine et ses innombrables bienfaits. Cet ouvrage non traduit en France est une lecture critique et orientée du modèle français fondé sur la laïcité. En cela, étudier la laïcité ou l’identité nationale par le prisme du « gender » déforme l’appréhension du problème en en faisant un combat de la liberté contre une norme oppressive alors que précisément le voile provient lui-même d’une norme dogmatique qui vise à effacer la féminité.

Aussi peut-on voir que les études sur le genre ne se contentent pas de la théorie mais amorcent un changement concret de regard sur la société. Cette volonté d’inscrire une lecture autre de la réalité, dépouillée de la différence et de la complémentarité entre les sexes, annonce également une appréhension neuve des ouvrages écrits par des femmes sous l’Ancien Régime. A cette période, nombreux sont les mémoires féminins. Ils témoignent d’une paradoxale liberté des salonnières et des femmes aristocrates. Certains chercheurs vont même jusqu’à parler de « proto-féminisme ». Sans aller jusque là, comment comprendre ces textes sans effort de recontextualisation et sans travail pour ressaisir leur sens juste ? Sans cette recherche, ces textes ne pourront acquérir qu’une signification imposée a posteriori par la force de la vogue. Si le régime monarchique semble être pour les contemporains la forme la plus avancée d’une oppression féminine déguisée, si insidieuse que même les salonnières comme Julie d’Angennes, Madame du Deffand, ou Mme d’Epinay – pour ne citer qu’elles – en aurait été victimes sans s’en apercevoir, c’est réduire cette époque à l’aliénation de l’individu alors que paradoxalement, sphères politiques et artistiques laissaient les femmes s’y épanouir. En cela, cette relecture de l’Histoire Littéraire tendra à la réduire et à éviter d’interroger son essence et ce qui pour nos esprits démocratiques commande un effort d’adaptation supplémentaire aux textes. Pourtant, les textes antérieurs du patrimoine culturel français sont cruciaux pour le lecteur contemporain. Ils lui permettent d’appréhender la direction, c’est-à-dire le sens de ce que nous appelons progrès, et ainsi amorcent parfois une modification salutaire de sa trajectoire.

Dès lors, force est de constater que l’essor des « études sur le genre » signifie une perte de sens aussi bien littéralement que symboliquement. Dans cette perspective, Monique Wittig est l’une des premières intellectuelles à avoir milité dans ses ouvrages pour une féminisation de la syntaxe. Si l’égalité doit se trouver partout, il convient notamment de féminiser les substantifs désignant des professions. « Auteure » ou « écrivaine » fleurissent. On ne sait si modifier ainsi la langue ne coïncide pas avec une perte esthétique. Même si une langue évolue, faut-il pour autant que cela soit par une recréation forcée ? La récente suppression de « Mademoiselle » jugé comme un signe d’oppression masculine en témoigne. Il y a des survivances qui mériteraient d’être sauvegardées sans entrer dans le débat vain d’une libération individuelle qui ne pourrait s’accomplir qu’en déconstruisant les normes sur lesquelles sont fondées toute société.

Cette nouvelle appréhension du réel passe par une nécessaire altération de tous les concepts solides. Plus largement, les women studies reposent sur l’étude de la conformation ou de la violation aux principes féministes. Au printemps 2011, on se souvient de la controverse suscitée par les nouveaux manuels scolaires de Sciences et Vie de la Terre consacrant un chapitre entier aux « gender studies » sous le titre « Devenir Homme ou Femme ». La mouvance cristallisée par « le devenir » marque une désubstantialisation de l’être au profit de l’indéfini. À ce propos, Judith Butler souligne qu’il n’existe pas seulement le genre masculin et le genre féminin mais un nombre indéterminé de genres. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Sur ce sujet, Vincent Peillon a déclaré : « Je suis contre la théorie du genre mais pour l’égalité fille / garçon ». La pauvreté de la déclaration ne doit pas masquer la perplexité des autorités face aux études sur le genre qui reçoivent un accueil ou favorable ou méfiant. C’est que le « gender » n’est qu’un écran de fumée qui empêche la lutte contre les discriminations véritables qui touchent les femmes notamment dans le monde de l’entreprise. Par ailleurs, il marque la scission du Mouvement de Libération de la Femme en deux directions. « Osez le féminisme » tend à l’emporter sur un féminisme plus modéré qui peine à se faire entendre. Ainsi, à la Sorbonne, Sylviane Agacinski s’est-elle également saisi du problème en défendant la ligne « Vallaud-Belkacem » selon laquelle l’égalité totale homme/femme ne peut que passer par une redéfinition des sexes au profit du gender. Par là, elle s’avère dangereuse car elle remet en cause l’approche essentialiste fondée sur une lecture sexualisée de la société alors que le « gender » parle de « rôles » que l’on peut interchanger à sa guise. Mais introduire le désordre, c’est s’ériger contre l’inégalité imputée à la Nature. C’est résister aux gouvernants qui protègeraient les privilèges des hommes par la Culture.

Dans cette perspective, Joan Scott relie le « choc des civilisations », qui travaille la sphère intellectuelle, à la place des musulmans en France. Elle souligne ce qui pour elle est une incohérence du modèle français : une majorité de citoyens se positionne contre l’Islam à cause de la place – ou plutôt de l’absence de place – accordée à la femme, comme un prétexte pour effacer la propre ardoise de l’Occident en la matière. Ainsi, le voile permettrait de voiler les problèmes des femmes en Occident. Elle argue ainsi du fait que les violences faites aux femmes et les différences en matière de salaires persistent. Dès lors, cette lecture orientée occulte sciemment la mixité occidentale qui n’est pas l’apanage de la modernité ou de la République mais qui innerve l’Histoire Européenne où femmes de lettres et de pouvoir se sont succédé et où le féminin était partout visible. Peut-on en dire autant des pays majoritairement musulmans ?

La nature incontrôlable du genre se manifeste par l’impossibilité de saisir son sens. Il peut signifier tout ou rien. Pour Eric Fassin, ce progrès est le signe que « la subversion de l’identité » libère l’individu. Les récentes manifestations contre la déconstruction de la famille et de la filiation par l’Etat reflétaient une inquiétude profonde. Toujours, selon lui, les résistances ne sont que les reliquats d’une Société archaïque en voie de désagrégation. C’est ainsi qu’il souligne que les conservateurs seront de moins audibles dans la Société française qui vient. Preuve en est, selon lui, qu’ils sont cantonnés au pastiche avec les « Hommen », au risible involontaire d’une Christine Boutin, ou à la parodie médiatique mais bien entendue d’une Frigide Barjot. Le succès de la mobilisation contre le Mariage pour Tous manifeste le bien-fondé de son combat. De plus en plus, le conservatisme a la responsabilité de sauvegarder l’essentiel face au Progrès duquel se réclame les gender studies. Bref, le vrai rebelle n’est peut-être pas celui que l’on croit…

*Photo : Duel au fleuret entre le chevalier d’Éon et Monsieur de St Georges. 00372794_000007.

PEL, PEA, assurances vie : Quand l’Etat n’a plus de parole

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Dans la plupart des gouvernements, l’un des rôles clés du Ministre du Budget est de savoir où placer  précisément les bornes de l’impôt, de manière à ce qu’il  rapporte équitablement le plus possible tout en demeurant supportable. Or, actuellement,  il y a panique à bord. Cela fait déjà un certain temps que ce gouvernement, sans véritable expérience du pouvoir, ni compétence économique,  ne navigue plus à vue, mais à la corne de brume. Avec la sur-taxation partiellement avortée des plans et comptes d’épargne-logement (PEL et CEL), des plans d’épargne en actions (PEA) et de certaines assurances-vie, force est de constater que le « syndrome de Léonarda » sévit jusque dans notre fiscalité, tant cette majorité peine à décider et rechigne à trancher.

Constamment à la recherche de recettes de poche, parce que réfractaire à toute  réforme structurelle, le Gouvernement avait constaté que les produits anciens de certains placements –  PEL, CEL (subrepticement un temps rajoutés), PEA et assurances-vie étaient fiscalement rattachés à leur année d’origine. À ce titre, ils n’acquittaient les prélèvements sociaux qu’au taux en vigueur lors de leur année d’acquisition. Si l’on rappelle que la somme de ces prélèvements est passée en une quinzaine d’années de 3,90% en janvier 1997  à 15, 50 %, on mesure clairement l’importance des enjeux de la ressource estimée à quelque 600 millions d’euros par Bercy. Le projet proposait donc de substituer pour le calcul de l’impôt le taux actuel et unique de 15,50% aux taux historiques antérieurement applicables. Lors de la présentation du projet de loi de financement de la Sécurité sociale, pas moins de trois ministres  – Budget, Economie et bien sûr, Sécurité sociale –  ont détaillé à loisir les avantages de la réforme: justice, simplification du calcul ramené à un seul taux, rééquilibrage  et pérennisation (pas moins !) de notre système social. À l’Assemblée, la majorité socialiste vote comme un seul homme le mercredi 23 octobre la disposition précitée. Nullement rebutée, l’opposition fait immédiatement  savoir par la voix du sénateur Pierre Charon qu’elle attaquera la réforme devant le Conseil constitutionnel, cependant qu’au fil des heures, une sourde rumeur croît dans les rangs socialistes, dont les parlementaires essuient auprès de leur électorat un vent de fronde qui confine à la tempête. Manifestement, ni à Matignon, ni à Bercy, ni rue de Ségur, personne n’avait rien vu venir, alors qu’on  savait pourtant que l’onde de choc atteindrait plusieurs millions d’épargnants.

Commence alors, dans une sorte de Berezina, la phase peu glorieuse du revirement. Dès le vendredi 25 octobre – soit le surlendemain du vote – et tout penaud, le rapporteur suggère à ses collègues  un réexamen de la mesure pour en exclure le PEL, le PEA et l’épargne salariale, porteurs d’une épargne populaire, électoralement  trop sensible pour l’exposer à la prédation ordinaire. L’après-midi, le ministre du Budget se rend à Matignon pour faire le point,  avant de pérorer fièrement à la sortie : « Il faut d’abord expliquer cette mesure. On ne va pas commencer par la retirer avant de l’avoir expliquée. Il y a une campagne orchestrée, politique, malsaine. On ne peut pas tomber dans tous les pièges qui nous sont tendus. » Il oublie simplement que  sa majorité a déjà prouvé qu’elle était parfaitement  capable de se prendre toute seule  à ses propres pièges. Quoi qu’il en soit, ce poignant rappel montre à l’évidence le désarroi d’une formation aux abois. Dès le lendemain,  Matignon emboîte le pas en déclarant, comme s’il découvrait le projet,  que des améliorations sont possibles pour le PEL et même le CEL. Peu après, le Journal du Dimanche interroge le ministre du Budget qui déclare : « Nous avons donc décidé d’amender le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour sortir les PEL, les PEA et l’épargne salariale de la mesure pour épargner les patrimoines moyens et modestes » , avant  de poursuivre,  impayable et comme si l’erreur n’était pas dans son camp:  » La droite veut semer la peur. Nous, nous voulons l’apaisement et la clarté ». Pour  que nul n’en doute, le ministre des Finances en personne monte au créneau en plein  dimanche pour corroborer les propos de son ministre délégué. On apprendra un peu plus tard que le retrait devra tout de même passer par un amendement au Sénat. Au vu de ce parcours chaotique, il faut reconnaître que l’opposition a quelque légitimité à stigmatiser l’inconséquence de la majorité. Si la réforme était réellement  nécessaire à  la survie de notre système social, comment la majorité peut-elle si facilement l’abandonner? Et pourquoi préserver la seule épargne-logement ou la seule épargne-actions, alors que pour de très nombreux Français, l’assurance-vie joue le rôle essentiel et vital d’un complément de retraite ?  Au vu des défaillances du système par répartition, que nos gouvernants ont mené au bord de la faillite, ces bas de laine ne sont pas du luxe.

Cette histoire assez cocasse comporte bien sûr plusieurs enseignements. D’une part, les Français sont farouchement opposés à des rétroactivités de dix ans et plus qui vident de sens l’annualité des lois de finances en remplaçant l’Etat de droit par un Etat de proie à la fiscalité carnassière. Les manifestations des bonnets rouges de  Bretagne rappellent à la majorité que l’impôt se justifie toujours par une adhésion citoyenne et qu’il ne peut en aucun cas peser ni comme une sanction, ni comme une vengeance, sur ceux qui créent, travaillent et entreprennent. Par la même occasion, on vient d’apprendre que la parole de l’Etat valait beaucoup moins que  600 millions d’euros. Dans ces conditions, on peut craindre le pire de la prochaine réforme de l’assurance-vie. En cette période préélectorale, faut-il rappeler à cette gauche déboussolée que c’est toujours en désespérant le centre qu’on fabrique les extrêmes ?

*Photo : SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA. SUPERSTOCK45348295_000001.

Peillon et Fioraso recréent les IUFM en pire

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Combien de Français savent-ils qu’une révolution est en train de se produire dans le système éducatif français ? Avec les lois dites de refondation de l’Ecole de la République et de l’enseignement supérieur et de la recherche, les ministres Vincent Peillon et Geneviève Fioraso n’ont pas seulement remplacé les IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres) par les ÉSPÉ (Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation). Ils ont assigné des objectifs bien plus importants à celles-ci que ceux-là n’en ont jamais eus. Derrière le nouvel acronyme, ne se cache rien moins qu’un dispositif-clé de formation des enseignants de la maternelle à la licence, destiné à forger une seule et même communauté par le pédagogisme.

Mises en place à marche forcée au cours de l’été,  les ÉSPÉ ont accueilli leur public, début septembre, dans une certaine improvisation, mais non sans esprit de suite. Ébahis, les étudiants ont découvert leurs emplois du temps qui faisaient la part belle à la « psychologie de l’apprenant » et aux dernières théories des sciences de l’éducation chères au tandem Meirieu-Dubet, au détriment de l’enseignement de leur discipline. Naïfs, la plupart d’entre eux avaient pourtant choisi le beau métier d’enseignant pour transmettre l’amour d’une discipline. Stupéfaits, ils ont aussi été encouragés à s’inscrire dans des concours bivalents de type « lettres-histoire » ou « mathématiques-sciences ». Décontenancés, ils ont enfin découvert que l’évaluation devrait sans doute s’effectuer par d’autres moyens que la notation possiblement traumatisante et que la sanction remplacerait la punition. La substitution sémantique, en apparence anodine, sous-tend le laxisme. Comme ils l’ont répété maintes fois, au fil des mois, les deux ministres entendent désormais placer l’enfant et l’adolescent au centre de l’enseignement ; comme ils ne l’avoueront jamais, ils espèrent accompagner la baisse générale du niveau, faire des économies et, accessoirement, gérer plus facilement le « stock » d’enseignants en facilitant leur interchangeabilité.

Vincent Peillon et Genevière Fioraso ont officiellement inauguré à Caen, jeudi 3 octobre, les ÉSPÉ. L’auditoire a entendu le ministre de l’Éducation nationale se présenter en nouveau Ferry (Jules, pas Luc !)… sans la conviction, ni la bonne foi de son illustre devancier. Venant d’un ancien professeur de philosophie qui se pique d’histoire et qui dit vénérer la troisième République, la déception fut grande !

Que penser, en effet, d’un ministre de l’Éducation nationale qui n’a pas hésité à déclarer qu’avant sa réforme les enseignants de CP étaient mis devant les élèves sans formation ? Que faisaient-ils donc alors dans les IUFM ? Il nous faut rappeler qu’à l’origine ils s’y préparaient au concours de recrutement en un an puis, devenus enseignants stagiaires, complétaient leur formation pendant une année supplémentaire. Avec la réforme de la mastérisation lancée par la précédente majorité, ils avaient vu leur cursus de futurs enseignants s’allonger d’un an. Ils demeuraient en effet étudiants au sein de ces IUFM désormais intégrés aux Universités pendant deux ans (masters 1 et 2), puis devenaient fonctionnaires stagiaires pendant une année d’accompagnement sous la responsabilité de l’inspection. Le pédagogisme faisait déjà des ravages, mais il était canalisé et ne constituait qu’un enseignement parmi d’autres tandis que le savoir disciplinaire, quoiqu’en régression, demeurait prépondérant.

Las, les nouvelles ÉSPÉ feront du pédagogisme à haute dose que Vincent Peillon et ses conseillers baptisent désormais « didactique » pour mieux faire passer la pilule, tout en expliquant que pour sauver l’école, l’important est de savoir enseigner, non de maîtriser le programme à enseigner. En d’autres termes, les futurs professeurs apprendront moins de français, de mathématiques ou d’histoire, mais ils apprendront à enseigner ces matières et à les rendre plus attractives. Quant à leurs élèves, ils auront pris plaisir, du moins l’espère-t-on, à apprendre l’ersatz de savoir qu’on leur proposera.

Vincent Peillon a conclu son discours de lancement des ÉSPÉ en désignant les futurs professeurs comme les « nouveaux hussards noirs de la Ré­publique ». À la seconde même où il prononçait ces mots, une pluie tonitruante s’abattait sur l’amphithéâtre où il parlait et sortait brusquement l’auditoire de sa torpeur. La réalité se rappelle parfois aux hommes au beau milieu de leurs rêves ou des illusions dont on les berce. Les hussards noirs de Ferry et de Péguy étaient chargés de mener le combat de l’instruction, de donner aux jeunes les armes pour trouver leur place dans la société et de forger des citoyens ; ceux de Peillon risquent bien d’accompagner au tombeau les savoirs fondamentaux, de former des bataillons de chômeurs et de ne jamais faire entrer les jeunes générations dans la carrière quand leurs aînées n’y seront plus.

*Photo : ROBERT BEAUFILS/SIPA. 00666659_000019.

Intégré comme un juif en France

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Quiconque observe la crise de l’intégration de minorités ethniques et/ou religieuses, mais ne croit pas que la France, ou plutôt sa majorité culturelle, en soit la principale responsable, est immédiatement suspect d’« essentialisme », voire de racisme larvé. Soucieux d’échapper à cette infamante accusation, certains pourfendeurs du communautarisme ne manquent jamais d’associer, dans leur condamnation des manifestations identitaires, celle des juifs et des musulmans (sans oublier, parfois, les hordes de cathos intégristes fantasmées par Caroline Fourest) : visibilité vestimentaire dans l’espace public, pratiques rituelles allant de la circoncision à l’abattage des animaux de boucherie, demandes ou exigences d’accommodements du calendrier des examens, etc.

Ce parallélisme – qui repose sur de réelles ressemblances –  est trompeur, car il fait l’impasse sur un phénomène aisément observable et beaucoup étudié : l’intégration des juifs dans la société française est une success story.[access capability= »lire_inedits »]

Leur émancipation depuis la Révolution française et la fameuse formule de Stanislas de Clermont-Tonnerre – «  Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus » – a ouvert un chapitre glorieux de notre roman national, même s’il n’est pas exempt de sombres paragraphes, comme l’affaire Dreyfus et les lois raciales de Vichy.

Constatons tout d’abord que les « émancipateurs » de style Clermont-Tonnerre, et plus tard Napoléon Ier, n’étaient pas exempts des préjugés de l’époque envers les juifs, principalement fondés sur l’antijudaïsme chrétien faisant de l’Église le verus Israël. La repentance pour les exactions, pogroms et expulsions dont les juifs avaient été victimes depuis le Moyen Âge leur était totalement étrangère. Ce qu’ils visaient, c’était la disparition, en tant que petite nation autogérée au sein de la grande, d’une communauté aux mœurs bizarres. Pour cela, il fallait la disperser façon puzzle dans le grand Tout républicain en une multitude de « Français de confession mosaïque ».

L’étonnant, dans l’affaire, c’est que la résistance, bien réelle, des gardiens juifs du dogme à cette malhonnête proposition fût minée de l’intérieur par les partisans de l’émancipation de l’individu au sein du judaïsme lui-même. Cette position est radicalisée par Karl Marx dans Sur la question juive : « L’émancipation du juif dans la société, écrit-il, c’est la société s’émancipant de la judéité. »[1. On lira avec profit, sur ce sujet, le remarquable essai de notre ami André Senik :  Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël).]. Le juif des Lumières, celui qui a accepté le compromis napoléonien, n’était pas marxiste, et n’envisageait pas son émancipation comme sa disparition en tant que tel. Son objectif, c’était la sortie du ghetto où il avait été enfermé pendant des siècles (ghetto réel, puis ghetto social) sans passer par la case conversion, ce ticket d’entrée dans le monde de l’élite politique et intellectuelle dont durent s’acquitter Henri Heine, Felix Mendelssohn ou Benjamin Disraeli.

Les juifs de France, aujourd’hui, sont les héritiers directs de ces juifs des Lumières, ce qui n’empêche pas la persistance, d’une part de fervents du ghetto (loubavitch et autres groupes de haredim), et d’autre part de judéo-éradicateurs post-marxistes qui ont trouvé en Alain Badiou[2. Alain Badiou : Circonstances 3. Portées du mot « juif » (éditions Léo Scheer).]  le continuateur de la judéophobie de Karl Marx.

Les controverses provoquées par les activités ou les comportements de ces deux groupes ne sauraient cependant masquer la victoire éclatante, et espérons-le définitive, du projet émancipateur initié au XVIIIe siècle. L’immense majorité de ceux qui, en France, reconnaissent le mot « juif » comme une partie de leur identité n’ont pas le moindre problème avec cette nation qui est la leur. Ils en acceptent toutes les règles, les coutumes, les traditions, en cultivent les qualités, comme les défauts. Ils ne sont ni plus ni moins revendicatifs pour les intérêts de leur groupe (lorsqu’ils sont organisés, ce qui est la minorité, encore une caractéristique bien française) que les syndicats ou les parents d’élèves. Leur distribution sur l’échelle sociale est très proche de celle de l’ensemble de la population, et leur comportement politique a pour résultat qu’il n’existe pas de vote juif, au contraire de ce que l’on observe aux États-Unis : la seule différence constatée est celle de leur répugnance à voter pour les extrêmes, le Front national ou l’extrême gauche. Ils ont accepté tout ce que la France leur a donné, et ils ont dit merci, comme pour ce décret Crémieux qui a fait de tous les juifs d’Algérie des citoyens français de plein droit. J’entends déjà les hauts cris : quelle honte, alors que les Arabes et les Berbères des départements d’Alger, d’Oran et de Constantine étaient maintenus dans un humiliant statut d’indigénat ! Qu’auraient-ils dû faire ? Refuser par solidarité avec ceux qui, pendant des siècles, les avaient relégués dans la catégorie des dhimmis, minorités protégées, mais dépourvus de la plénitude des droits accordés aux seuls musulmans ?

Reste la question d’Israël, dernier argument de ceux qui fustigent le « communautarisme » des juifs de France. Il se trouve, en effet, que le monde juif organisé, religieux ou laïque, exprime régulièrement sa solidarité avec l’État juif lorsque celui-ci est attaqué physiquement par ses ennemis ou calomnié par les soutiens de ces derniers. En cela, l’opinion juive française, même celle qui ne se reconnaît pas dans les institutions communautaires, se distingue de celle de l’ensemble des Français, très partagés sur la question, avec une tendance croissante à soutenir les « faibles » Palestiniens, figure du dominé luttant contre un oppresseur impitoyable. Ayant pris acte, après la Shoah, qu’une intégration, même aussi réussie que celle des juifs allemands avant l’arrivée au pouvoir des nazis, ne suffisait pas à garantir pour l’éternité leur sécurité aux sein des nations, même les plus bienveillantes, l’existence d’un potentiel pays-refuge est devenue une composante essentielle de l’identité juive moderne. Ce positionnement des juifs ne choque personne aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, alors qu’en France, on a vite fait d’instruire un procès en double allégeance contre ceux qui manifestent leur solidarité avec l’État juif. L’absurdité de ce reproche − la France et Israël ne sont pas en guerre l’un contre l’autre − n’empêche pas qu’il soit régulièrement utilisé pour jeter le doute sur la solidité de leur attachement à leur patrie.

La réduction caricaturale du juif français aux loubavitch  à chapeau noir et papillotes ou aux excités ultra-minoritaires de la LDJ, qu’elle soit pratiquée par Dieudonné ou Pascal Boniface, vise précisément à l’essentiel : l’intégration culturelle, politique et sociale des juifs par la France peut être érigée en modèle. Il suppose que chacun y mette du sien, l’intégrateur comme l’intégré potentiel. Que ce dernier, par exemple, accepte que ses enfants portent des prénoms usuels dans la société intégratrice, une politesse symbolique à laquelle se plient même les plus communautaristes des Chinois du 13e arrondissement de Paris. La relégation, la ghettoïsation, l’exclusion ne sont pas fatales, et ne résultent pas non plus d’un machiavélique post-colonialisme de l’État français. Il suffit que les règles du jeu soient claires. Celles posées en 1789 par Stanislas de Clermont-Tonnerre étaient draconiennes, mais elles se  sont révélées libératrices.[/access]

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00664066_000030.

Merci Gaspard Proust

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Cher Gaspard Proust,

Je regarde à chaque fois que je le peux votre édito du samedi chez Ardisson. Pour ne rien vous cacher, vous êtes aujourd’hui un des seuls fils qui me relient à Canal +.
Mais ce samedi, vous m’avez fait encore plus plaisir que d’habitude. Non seulement, j’ai bien ri de vos saillies drôlatiques, mais j’ai pu observer les plans de coupe sur Edwy Plenel, dont le réalisateur malicieux nous a fait le cadeau inestimable. Formidable ! Comme l’a remarqué un bon esprit : « La preuve ultime que Gaspard Proust est vraiment drôle, c’est que Plenel tire la gueule à chacune de ses vannes. »
Chers lecteurs, si vous avez loupé ce grand moment, cadeau !

Article 10

peillon fioraso laicite

Or donc, en ce début juillet 1989, nous allions fêter le bicentenaire de la Révolution et les 49 ans de Jean-Paul Goude, dont on attendait avec intérêt — amusement — suspicion (rayer les mentions inutiles) le grand événement chorégraphique qu’il devait mettre en scène sur les Champs-Elysées le 13 juillet au soir.
Pendant ce temps, au ministère de l’Education rue de Grenelle, Lionel Jospin, Claude Allègre et une poignée de conspirateurs mettaient la dernière main à la loi 89-486, promulguée le 10 juillet 1989 — la fameuse loi qui met l’élève au centre d’un système dont la circonférence n’est plus nulle part.
Je n’ai pas besoin de beaucoup solliciter mon imagination pour entrevoir ces individus — masqués, peut-être — articuler à voix haute, tout en se mettant de grandes claques dans le dos, le fameux article 10 de cette loi qui fit définitivement glisser l’Ecole dans l’apocalypse molle où elle s’enlise désormais.
Cela pourrait donner quelque chose comme ça :

Lionel Jospin, lisant.
Dans les collèges et les lycées…

Une voix s’élève — peut-être celle d’Olivier Schrameck.
On ne dit rien sur les universités ?

Allègre, allègrement :
À quoi bon ? Dans les facs, ils font déjà ce qu’ils veulent, non ?

Jospin
Claude, je reprends… « Dans les collèges et les lycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité…

Allègre, toujours hilare.
Très bon, ça, le respect du principe de neutralité !
Rires obséquieux.

Jospin.
… disposent de la liberté d’information et de la liberté d’expression.
Il lève la tête, et consulte son cabinet.

Olivier Schrameck
Lionel… Peut-être faudrait-il glisser une clausule, à destination des laïques qui pourraient riposter… Et des tous ces « républicains » qui nous…

Jospin
Oh oui, ça pour nous les… Tu as raison. Que proposes-tu ?

Olivier Schrameck
Eh bien, quelque chose du genre : « L’exercice de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d’enseignement. »

Jospin
Très bon, ça ! Mes élèves peuvent tout dire, de toutes les façons, mais ils n’interdiront pas aux profs de pérorer dans leur coin. Très bien ! Adopté à l’unanimité, comme nous disions à l’OCI quand nous ne demandions l’avis de personne !
Hilarité générale…

On sait comment, dès le mois de septembre suivant, avec la première affaire de voiles, certains élèves comprirent ce droit à la « liberté d’expression » : si l’Islam avait décidé de bâillonner les femmes au lieu de les murer derrière un voile, sans doute la poire d’angoisse insérée dans la bouche des jeunes filles aurait-il été le symbole de leur liberté d’expression.
Il fallut convoquer le Conseil d’Etat, dès novembre 1989, qui limita la liberté d’expression prônée par l’article 10 de la « loi Jospin » de juillet 1989 « lorsqu’elle contrevient aux exigences du service public, et ce, quel que soit le niveau d’enseignement ». Puis reformer une commission pour accoucher dans la douleur de la loi de 2004, qui interdit les signes religieux ostensibles dans les écoles, les collèges et les lycées. Rien sur l’université, rien sur les hôpitaux, où l’on savait déjà que les convictions (jamais mot n’a si bien commencé pour dire ce qu’il veut dire — au fond) de certains entravaient le libre exercice de la médecine.

Rien d’étonnant : on cherche en vain, dans cette loi de 1989, le mot « laïque » ou « laïcité » : jamais cité — passé sous silence. La laïcité bâillonnée par le ministre de l’Education — joli sujet de tableau pour un peintre porté sur les allégories. Ce qui n’est pas explicite, dans une loi, n’est jamais implicite : s’il n’est pas, il n’est plus.
Jean Zay avait cru bon de préciser, après avoir signé une circulaire mémorable sur l’école, que la laïcité était au cœur du système : « Ma circulaire du 31 décembre 1936 a attiré l’attention de l’administration et des chefs d’établissements sur la nécessité de maintenir l’enseignement public de tous les degrés à l’abri des propagandes politiques. Il va de soi que les mêmes prescriptions s’appliquent aux propagandes confessionnelles. L’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements. Je vous demande d’y veiller avec une fermeté sans défaillance.»

« Fermeté sans défaillance » : mais c’était avant-guerre, sous la plume d’un bon élève (Zay fut deux fois lauréat du concours général, en composition française puis en philosophie) — cette abomination de la pédagogie moderne, auquel les collabos allaient montrer ce qu’il en coûtait d’être juif, franc-maçon, radical-socialiste, pacifiste mais anti-hitlérien et laïcard convaincu. Bravo au tribunal de Clermont-Ferrand, qui l’a condamné, et bravo aux gardiens de la prison de Riom, qui l’ont gardé au chaud en attendant que les miliciens l’exécutent. Ce n’est pas exactement l’Auvergne que j’aime.

Et bravo aux collabos modernes qui pactisent avec les communautarismes de tout poil, et pensent que la « liberté d’expression » vaut bien le renoncement, à terme, à toutes les autres libertés. Geneviève Fioraso ne voit pas pourquoi il faudrait légiférer sur le voile à l’université, qui ne pose selon elle aucun problème. L’Observatoire de la laïcité ne voit pas pourquoi il faudrait légiférer pour que des crèches comme Baby-Loup puissent s’occuper d’enfants sans que Belphégor interpose ses voiles noirs entre eux et la lumière. Ce gouvernement réalise, ces derniers temps, l’idéal bouddhiste des trois singes. Il ne voit rien, n’entend rien, et ne dit rien qui vaille : que la dernière intervention de François Hollande vise à proposer à une mauvaise élève arrogante de revenir en France sans ses parents est significatif du manque d’imagination, d’audace et finalement de bon sens de l’exécutif.

Audace, oui — « de l’audace et la patrie est sauvée » : Danton, réveille-toi, ils sont devenus fous !

 

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA.  00660599_000033. 

 

Francis Zégut : la voix du peuple rock !

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Qui peut se permettre aujourd’hui de diffuser sur une radio commerciale, en milieu de soirée, un morceau de Supertramp de dix minutes ou de passer deux fois d’affilée, juste pour le plaisir, le « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin ? Francis Zégut, évidemment ! Le légendaire animateur radio a sévi quotidiennement pendant plus de vingt ans sur l’antenne de RTL (Wango Tango, Colors, Zikweb, etc.) et anime depuis 2001 les soirées de RTL2.

Zégut, c’est un précurseur (le premier à proposer un programme 100% Metal sur les ondes nationales en 1980, à axer une émission musicale sur le potentiel du web dès 1999, etc.), un style à l’anglo-saxonne (créatif, pragmatique, sans craindre la prise de risque), un langage fleurant bon l’esprit de Michel Audiard, une personnalité, un ton dégagé des chapelles et de la dictature du « bon goût » (« Le bon goût est un truc très surestimé. Pour ceux qui ont toujours eu de l’argent dans leur famille, c’est une excuse pour snober les nouveaux riches. Le bon goût, c’est de la connerie. Souvent, ce n’est pas ce que l’on aime en réalité, mais ce qu’on croit devoir aimer« , dixit Simon Le Bon), un franc-parler, une voix qui respire la bonhomie et une tronche comme les affectionne Mocky. Bref, tout ce qui manque à la concurrence et à la relève faméliques. Sans oublier un look de biker tout droit sorti d’Easy Rider (l’homme est un passionné de moto). Les racines de Zégut : le blues et l’électricité. Il fait partie de cette génération de passionnés, comme Lester Bangs, née avec le rock et ses excès, où la fureur de vivre gravée dans les microsillons faisait gonfler les ventres (d’amour et de bière) et retournait le cerveau par la force de son ivresse musicale. Les enfants du baby boom n’avaient pas d’autre choix que d’être secoués.

Après le beau succès du premier coffret Pop Rock Station By Zégut sorti l’an dernier, l’animateur enfonce le clou avec ce deuxième volume 4 CD contenant notamment des pépites de Blur, Jeff Buckley, Talk Talk, The Dandy Warhols, Iron Butterfly (« In-A-Gadda-Da-Vida » en live !!), et bien d’autres. Fait notable : il n’y a pas un seul français dans le lot. Respect.

Là où la concurrence pèche par sectarisme, Zégut peut aligner à l’antenne, dans la même émission, des artistes/groupes aussi différents que U2, The Breeders, Arcade Fire, Anthrax, Duran Duran, Talking Heads, Foals, Wire, Van Halen, Depeche Mode, Marvin Gaye, Jimi Hendrix, The Stone Roses, etc. A l’anglo-saxonne je vous dis.

Il lui arrive même de passer des artistes autoproduits, comme le faisait feu John Peel, mythique animateur de la BBC. Francis Zégut est le seul dans son genre – musique à la radio – qui ait véritablement réussi, en France, à fédérer plusieurs générations d’auditeurs et marquer l’exercice de son empreinte singulière avec ses expressions passées à la postérité (bande de petites graisseuses et bande de petits graisseux, les cages à miel, la guitare en carton, etc.). A part l’inamovible Georges Lang, je ne vois pas qui peut rivaliser avec lui en terme de longévité et de popularité.

Preuve ultime de son influence et de sa stature : les coffrets 5 CD de rééditions d’albums du catalogue Warner (The Pogues, ZZ Top, Rickie Lee Jones, etc.) sont vendus actuellement avec l’effigie de l’animateur sur le sticker en guise de caution rock absolue, et la mention « Recommandé par Francis Zégut » hautement plus engageante qu’un impersonnel et stérile « Écouté et approuvé par Les Inrocks« .

Sur la pochette de sa nouvelle livraison longbox, l’animateur vedette pose en illuminé de la musique, barbe et cheveux hirsutes et électrifiés, en hommage sans doute au démiurge lunaire du fantastique clip « The Unified Field » de IAMX : clochard céleste qui possède la plus grande des richesses, symbolisée par le pouvoir et la liberté que lui confère son amour de la musique.

Zégut l’incarne chaque jour, en cassant les barrières et les étiquettes qui dénaturent la perception de la musique. « La musique c’est comme la vie, ça se respire… », affiche-t-il en guise de credo en façade de son blog.

Alors comme François Fillon, votons pour le moins sectaire : Zégut !

 

*Photo : REX/Matthew Becker/REX/SIPA. REX40305456_000006.

Napoléon et Astérix

napoleon asterix bonaparte

Napoléon vs Astérix, l’empereur glabre contre le Gaulois moustachu : la confrontation est moins incongrue qu’il y paraît au premier abord, puisqu’elle permet de constater qu’en France, les héros populaires se suivent mais ne se ressemblent pas – la foule adorant, à un siècle et demi de distance, deux personnages antithétiques. Napoléon, d’un côté, personnifie avec un génie monstrueux l’Empire dont les frontières sont destinées à reculer à l’infini. Sur son cheval, il est l’esprit de l’Histoire pour Hegel, le reflet de la divinité pour le Médecin de campagne de Balzac et, pour tout le monde, l’incarnation même du Progrès – c’est-à-dire de ce qui constitue proprement le mythe de ce XIXe siècle où chacun communie dans une même foi en la perfectibilité des choses et des hommes. Si la foule d’alors vénère Napoléon, ce n’est pas comme proscrit, mais parce qu’il symbolise un temps où la France pouvait se prendre pour le monde.[access capability= »lire_inedits »] Sous la monarchie de Juillet, le bon peuple a oublié les morts sans nombre des guerres napoléoniennes pour n’en retenir que le souvenir glorieux : l’énormité de l’élan, qui lui semble coïncider avec celui de l’Histoire. Et qui aurait dû se poursuivre, sans le malencontreux accident de Waterloo. C’est d’ailleurs à ce jeu que se livre, dès 1836, un certain Louis Geoffroy, auteur d’un livre à succès, Napoléon et la conquête du monde, 1812–1832, histoire de la monarchie universelle. Il montre qu’il suffit de modifier un détail pour que tout le reste suive : et si, en 1812, l’incendie de Moscou n’avait pas sonné la retraite de la Grande Armée ?

Alors, Napoléon aurait certainement conquis Saint-Pétersbourg, vaincu le tsar, battu et dissout l’Angleterre transformée en 22 départements français, écrasé les Turcs, conquis l’Afrique et rallié les Amériques. Et c’est ainsi qu’il aurait, logiquement, dû instituer la Monarchie universelle. Alors, poursuit Louis Geoffroy, sans doute aurait-il prononcé la harangue suivante : « Maître de tous les pays, souverain de tous les hommes, je veux de plus en plus penser au bonheur de tous […]. Il n’y aura plus désormais qu’une nation et un pouvoir sur le globe jusqu’à la fin des temps. » Le héros populaire du xixe siècle, c’est l’homme à cheval, l’empereur d’utopie, celui qui accomplit les ultimes promesses du progrès. Mais voilà qu’un siècle plus tard, naît Astérix le Gaulois – le successeur de l’empereur corse, et son antithèse.

Napoléon et Astérix ont certes un point commun, l’apparence d’invincibilité qui fait d’eux des héros. Ce qui les oppose, c’est ce qu’ils veulent en faire. Car alors que l’un prétend conquérir le monde, l’autre s’obstine, farouchement, à rester dans les étroites limites de son petit village. L’un est progressiste, l’autre conservateur − de l’ordre, des usages, des traditions gauloises. C’est ainsi qu’il refuse d’employer la toute-puissance qu’assure la potion magique pour conquérir fût-ce quelques arpents de terre ou le village voisin : lorsqu’à l’issue du Combat des chefs, Abraracourcix est en droit de prendre le commandement de la tribu du gallo-romain Aplusbégalix, il y renonce spontanément et laisse ses membres retrouver la « civilisation traditionnelle ». C’est d’ailleurs une constante : tous ceux qui prétendent user de la potion magique pour développer leur puissance, rois goths, légionnaires ivrognes ou centurions ambitieux, apprennent à leurs dépens la folie de l’entreprise. Astérix, à cet égard, apparaît donc comme le chantre de la prudence politique et le défenseur de l’indépendance culturelle. Et sans doute est-ce en cela qu’il correspondait, dès le début des années 1960, aux besoins des Français. Alors qu’au xixe siècle, la France de Julien Sorel croit s’ennuyer dans un royaume trop tranquille et rêve du soleil d’Austerlitz, la France du milieu du xxe siècle en a décidément assez des expériences impérialistes, des entreprises coloniales et des utopies totalitaires. Ce qu’elle souhaite, désormais, c’est défendre le pré carré et préserver son identité. Et pour cela, Astérix était exactement le héros qu’il fallait.[/access]

*Photo : wiki commons.

Éloge d’Alain Juppé

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alain juppe ump

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J’aime Alain Juppé. Je ne suis d’accord avec lui sur rien, mais je l’aime. C’est ce que je me disais en l’écoutant dimanche en début de soirée à l’émission du Grand Jury de RTL. Je me demandais le pourquoi de cette affection sincère. Ce n’est pas parce que moi et quelques millions d’autres l’avons forcé à reculer en rase campagne lors des grandes grèves de novembre-décembre 1995, ce qui a largement contribué à la défaite de la droite aux législatives anticipées de 97.

Non, je l’aime parce que je me dis qu’à droite, si la droite devait revenir aux affaires, ce serait tout de même le moins pire, et de loin. Les années Sarkozy nous ont placé sur le devant de la scène des gens dont on avait du mal à imaginer qu’ils n’étaient pas mis en avant en raison de leur insigne médiocrité, histoire de faire ressortir l’aura irradiante du chef. Vous vous souvenez, sans rire, quand la parole était donnée plusieurs fois par jour à Nadine Morano et à Frédéric Lefebvre ? Ou même à Xavier Bertrand ? Sérieusement, cette idée démagogique que pour montrer qu’on aime le peuple, il faut avoir l’air un peu idiot, un peu vulgaire. C’est typiquement UMP, ça, d’ailleurs.

On rappellera d’ailleurs pour mémoire que les partis dits « populistes » sont ceux qui, étrangement, ne parlent pas au peuple comme à un débile léger. Mélenchon, Le Pen père et fille ont au moins un point commun. Ce n’est pas parce qu’ils sont face à une salle remplie d’ouvriers, de chômeurs, d’employés qu’ils vont renoncer à la citation latine, à l’imparfait du subjonctif ou au mot « thuriféraire », par exemple. Ce en quoi ils ont raison : le peuple aime que ses représentants aient de la classe et de la culture, pas qu’ils leur ressemblent, en pire. La preuve, c’est que Nadine Morano qui est la vedette de tweeter n’est pas celle des urnes. Elle s’est fait battre à la mairie de Toul, puis dans sa circonscription. Il lui reste le conseil régional, parce que c’est tout de même plus facile au scrutin de liste…

Alain Juppé, lui, la démagogie, ce n’est pas son fort. Dimanche soir, il en avait autant pour son camp que pour les socialistes. Mais sans colère, sans hargne, simplement « droit dans ses bottes » comme il disait à une époque, celle d’avant la dissolution villepiniste, la fausse bonne idée à laquelle il n’avait souscrit qu’à reculons. Ce que j’ai apprécié, c’est son refus d’appuyer ses coups. Pourtant, qu’est-ce que cela aurait été facile, en ce dimanche d’octobre… Il y avait la taxation à 75% et la fronde subséquente des milliardaires du foot, il y avait la reculade sur le hold-up sur l’épargne,  il y avait la révolte  bretonne contre l’écotaxe manipulée par la FDSEA et le Medef bretons, un vrai copié-collé de la chouannerie avec les petits marquis qui arrivent à convaincre les va-nu-pieds qu’ils ont des intérêts convergents.

Eh bien Juppé a fait dans l’euphémisme compétent, il n’a pas tiré sur l’ambulance. C’est à ça qu’on reconnaît l’homme d’état : il n’insulte pas l’avenir, ni le passé d’ailleurs. Il a eu l’élégance de rappeler que l’écotaxe était une idée sarkoborlooïste  et aussi que François Hollande n’était pas président par hasard, qu’il fallait quand même des compétences certaines pour en arriver là. Bref, il a évité de rabaisser la fonction du chef de l’État. Il n’a pas envie, si par hasard le destin lui souriait, de se retrouver sur un fauteuil élyséen vermoulu. Les court-termistes de gauche ou de droite, en flinguant les présidents au-dessous de la ceinture, ne s’aperçoivent pas qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Dans un système présidentiel, encourager à mépriser ostensiblement le président, c’est encourager à mépriser tout le système politique. Bref, c’est du poujadisme newlook. Le Hollande bashing, qui a commencé le 6 mai 2012, vers 20h02, n’aurait sans doute pas été possible sans le Sarko bashing du précédent quinquennat. Et ce que comprend Juppé, c’est que même si la personnalité du président vous hérisse le poil, vous n’attaquez pas  seulement un homme mais vous démystifiez une fonction. Et ce sera d’autant plus dur pour celui, ou celle, qui suivra.

Juppé a sans doute une seule faiblesse. Il n’a jamais trahi. Sa fidélité à Chirac, dans les affaires, a frôlé la sainteté alors qu’il n’avait plus grand chose à espérer du vieux chef finissant qui assistait impuissant au combat de fauves au crépuscule entre Villepin et Sarkozy.

Juppé était, sans doute avec Fabius dans sa génération,  « le meilleur d’entre nous » mais ce n’est pas forcément une bonne chose dans une époque où l’homme politique, encore une fois, croit utile d’être ou de passer pour, au choix, un mec sympa, un gars brut de décoffrage, un type à la coule qui va pas s’embarrasser avec des trucs d’intellos ou de technocrates qui connaissent pas « la vraie vie des gens ». Un type qui cache ses diplômes si il en a et qui joue avec une ostentation un peu écœurante au self-made-man s’il n’en a pas.

Et j’ai compris pourquoi j’aimais Juppé, au-delà des clivages partisans : il me rappelait l’époque où la politique et l’intelligence, la politique et la dignité, la politique et la culture ne faisaient pas forcément chambre à part. Et ce au nom d’une vision dévoyée, américaine, de ce que Tocqueville appelait « la tyrannie de la majorité ».

*Photo : POUZET/SIPA. 00664888_000013.

Roger Ballen, l’Afrique du sud sans clichés

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Si vous voulez découvrir un visage inédit de l’Afrique du sud, courez à la Gaîté Lyrique cette semaine voir les photographies de Roger Ballen : électrochoc en perspective… D’origine américaine, ce photographe scrute depuis 1982 les failles de la « nation arc-en-ciel » à travers des images noir et blanc sublimes. Il s’est intéressé très tôt à ceux que personne ne voulait voir, les Blancs pauvres abandonnés par le pouvoir, des marginaux souvent atteints de troubles mentaux. Quiconque a croisé ses portraits de familles miséreuses ou ses photographies d’intérieurs délabrés les gardera longtemps en mémoire. C’est le but de toute image selon Roger Ballen : lors d’une rencontre publique, samedi dernier, le photographe a expliqué que chaque image devrait contaminer le spectateur comme un virus.

Depuis 2000, ses photographies relèvent toutes de la mise en scène : on y voit des animaux (rats blancs, oies, chats, serpents), des objets récurrents (cages, fils électriques, têtes de poupées) et des corps fragmentés. Roger Ballen assume cette théâtralité et se revendique à la fois formaliste et surréaliste, mais les titres de ses œuvres montrent que c’est bien la souffrance qui guide sa démarche.

Dans les dernières images, l’humain s’efface au profit de graffitis et de silhouettes esquissées sur les murs sans que l’on puisse oublier les visages photographiés dans les années 1980. Le célèbre portrait des « jumeaux » reste l’image emblématique du travail de ce photographe : face à ces deux hommes blancs qui portent sur leur visage les traces des tares congénitales, on pense à Diane Arbus ou David Lynch et on se sent confronté à un abîme qui éventre le visible. Une œuvre photographique aussi puissante que celle de Ballen aurait d’ailleurs mérité une véritable exposition plutôt qu’un simple diaporama (certes gratuit) présenté pendant à peine une semaine.

Entre fantasmagorie et hôpital psychiatrique, les photographies de Roger Ballen creusent le réel au-delà des apparences pour en rapporter des trésors enfouis : précipitez-vous donc voir ce qu’il a découvert de sombre et magnifique depuis trente ans !

Diaporama Roger Ballen, La Gaîté Lyrique (Paris), jusqu’au 1er novembre.

L’Histoire de France expliquée à mon parent 1

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genre fassin butler

genre fassin butler

Le 25 septembre, l’historienne Joan Scott, la papesse américaine des études sur le genre, donnait une conférence à l’université Paris 7. S’y étaient notamment donnés rendez-vous le sociologue Eric Fassin et la fondatrice de la revue Clio Françoise Thébaud, sous l’égide de l’Institut Emilie du Châtelet. Intitulée « Des bons usages du genre et de quelques autres », l’allocution de Joan Scott se proposait de faire le point sur le sens du mot « genre ». Elle le trouve souvent galvaudé. Selon elle, le terme français lui-même ne recouvre pas toutes les acceptions du « gender » et en est une traduction insuffisante. Lors de son introduction, Eric Fassin présente Joan Scott comme une personne qui dérange en France. Ses thèses suscitent la polémique ou ne sont tout simplement pas comprises. Auréolée de ce statut de rebelle par rapport à la norme, l’historienne américaine récuse la dénomination de « théories du genre » pour celle « d’études sur le genre ». Pourtant, ces études sont loin d’être dévalorisées actuellement au sein des institutions universitaires. Les participants à cette conférence se sont notamment félicités de l’institutionnalisation prometteuse des études sur le genre qui bénéficient à présent de parcours universitaires spécifiques. La promesse du neuf n’est pas sans attrait pour les étudiants. Le gender est en corrélation étroite avec une nouvelle forme de féminisme qui travaille à la subversion du sexe considéré comme une oppression. Il s’agit de remplacer la catégorie biologique du sexe par la catégorie culturelle du genre.

Dans son ouvrage Trouble dans le genre, Judith Butler interroge déjà la « catégorie femme » qui n’aurait, selon elle, de pertinence que dans le cadre d’une matrice hétérosexuelle forcément aliénante. Il s’agit de libérer l’individu de tout atavisme naturel en lui donnant la possibilité du choix de son genre en dehors de déterminismes culturels. En cela, déconstruire la catégorie « sexe » conquiert une légitimité qui n’est pas anodine car il s’agit de « semer le trouble ». Aussi, le concept de « genre » est-il éminemment fluctuant de sorte que l’on ne sait plus quels contenus notionnels il recouvre. Dès lors, penser la politique contemporaine ou l’Histoire littéraire s’inscrit dans un vaste mouvement de subversion. C’est ainsi que Joan Scott fustige dans Politics of the veils la loi interdisant le port du voile dans l’espace public en France. Elle considère cette interdiction moins comme la garantie d’une liberté publique à l’encontre d’une religion qui restreint la mixité française que comme une restriction incompréhensible de liberté à l’encontre des femmes musulmanes. Par conséquent,  cette loi ne serait rien d’autre que la résistance des « hétéronormés blancs et chrétiens » face au changement qui vient, l’avènement du progrès, c’est-à-dire un multiculturalisme à l’américaine et ses innombrables bienfaits. Cet ouvrage non traduit en France est une lecture critique et orientée du modèle français fondé sur la laïcité. En cela, étudier la laïcité ou l’identité nationale par le prisme du « gender » déforme l’appréhension du problème en en faisant un combat de la liberté contre une norme oppressive alors que précisément le voile provient lui-même d’une norme dogmatique qui vise à effacer la féminité.

Aussi peut-on voir que les études sur le genre ne se contentent pas de la théorie mais amorcent un changement concret de regard sur la société. Cette volonté d’inscrire une lecture autre de la réalité, dépouillée de la différence et de la complémentarité entre les sexes, annonce également une appréhension neuve des ouvrages écrits par des femmes sous l’Ancien Régime. A cette période, nombreux sont les mémoires féminins. Ils témoignent d’une paradoxale liberté des salonnières et des femmes aristocrates. Certains chercheurs vont même jusqu’à parler de « proto-féminisme ». Sans aller jusque là, comment comprendre ces textes sans effort de recontextualisation et sans travail pour ressaisir leur sens juste ? Sans cette recherche, ces textes ne pourront acquérir qu’une signification imposée a posteriori par la force de la vogue. Si le régime monarchique semble être pour les contemporains la forme la plus avancée d’une oppression féminine déguisée, si insidieuse que même les salonnières comme Julie d’Angennes, Madame du Deffand, ou Mme d’Epinay – pour ne citer qu’elles – en aurait été victimes sans s’en apercevoir, c’est réduire cette époque à l’aliénation de l’individu alors que paradoxalement, sphères politiques et artistiques laissaient les femmes s’y épanouir. En cela, cette relecture de l’Histoire Littéraire tendra à la réduire et à éviter d’interroger son essence et ce qui pour nos esprits démocratiques commande un effort d’adaptation supplémentaire aux textes. Pourtant, les textes antérieurs du patrimoine culturel français sont cruciaux pour le lecteur contemporain. Ils lui permettent d’appréhender la direction, c’est-à-dire le sens de ce que nous appelons progrès, et ainsi amorcent parfois une modification salutaire de sa trajectoire.

Dès lors, force est de constater que l’essor des « études sur le genre » signifie une perte de sens aussi bien littéralement que symboliquement. Dans cette perspective, Monique Wittig est l’une des premières intellectuelles à avoir milité dans ses ouvrages pour une féminisation de la syntaxe. Si l’égalité doit se trouver partout, il convient notamment de féminiser les substantifs désignant des professions. « Auteure » ou « écrivaine » fleurissent. On ne sait si modifier ainsi la langue ne coïncide pas avec une perte esthétique. Même si une langue évolue, faut-il pour autant que cela soit par une recréation forcée ? La récente suppression de « Mademoiselle » jugé comme un signe d’oppression masculine en témoigne. Il y a des survivances qui mériteraient d’être sauvegardées sans entrer dans le débat vain d’une libération individuelle qui ne pourrait s’accomplir qu’en déconstruisant les normes sur lesquelles sont fondées toute société.

Cette nouvelle appréhension du réel passe par une nécessaire altération de tous les concepts solides. Plus largement, les women studies reposent sur l’étude de la conformation ou de la violation aux principes féministes. Au printemps 2011, on se souvient de la controverse suscitée par les nouveaux manuels scolaires de Sciences et Vie de la Terre consacrant un chapitre entier aux « gender studies » sous le titre « Devenir Homme ou Femme ». La mouvance cristallisée par « le devenir » marque une désubstantialisation de l’être au profit de l’indéfini. À ce propos, Judith Butler souligne qu’il n’existe pas seulement le genre masculin et le genre féminin mais un nombre indéterminé de genres. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Sur ce sujet, Vincent Peillon a déclaré : « Je suis contre la théorie du genre mais pour l’égalité fille / garçon ». La pauvreté de la déclaration ne doit pas masquer la perplexité des autorités face aux études sur le genre qui reçoivent un accueil ou favorable ou méfiant. C’est que le « gender » n’est qu’un écran de fumée qui empêche la lutte contre les discriminations véritables qui touchent les femmes notamment dans le monde de l’entreprise. Par ailleurs, il marque la scission du Mouvement de Libération de la Femme en deux directions. « Osez le féminisme » tend à l’emporter sur un féminisme plus modéré qui peine à se faire entendre. Ainsi, à la Sorbonne, Sylviane Agacinski s’est-elle également saisi du problème en défendant la ligne « Vallaud-Belkacem » selon laquelle l’égalité totale homme/femme ne peut que passer par une redéfinition des sexes au profit du gender. Par là, elle s’avère dangereuse car elle remet en cause l’approche essentialiste fondée sur une lecture sexualisée de la société alors que le « gender » parle de « rôles » que l’on peut interchanger à sa guise. Mais introduire le désordre, c’est s’ériger contre l’inégalité imputée à la Nature. C’est résister aux gouvernants qui protègeraient les privilèges des hommes par la Culture.

Dans cette perspective, Joan Scott relie le « choc des civilisations », qui travaille la sphère intellectuelle, à la place des musulmans en France. Elle souligne ce qui pour elle est une incohérence du modèle français : une majorité de citoyens se positionne contre l’Islam à cause de la place – ou plutôt de l’absence de place – accordée à la femme, comme un prétexte pour effacer la propre ardoise de l’Occident en la matière. Ainsi, le voile permettrait de voiler les problèmes des femmes en Occident. Elle argue ainsi du fait que les violences faites aux femmes et les différences en matière de salaires persistent. Dès lors, cette lecture orientée occulte sciemment la mixité occidentale qui n’est pas l’apanage de la modernité ou de la République mais qui innerve l’Histoire Européenne où femmes de lettres et de pouvoir se sont succédé et où le féminin était partout visible. Peut-on en dire autant des pays majoritairement musulmans ?

La nature incontrôlable du genre se manifeste par l’impossibilité de saisir son sens. Il peut signifier tout ou rien. Pour Eric Fassin, ce progrès est le signe que « la subversion de l’identité » libère l’individu. Les récentes manifestations contre la déconstruction de la famille et de la filiation par l’Etat reflétaient une inquiétude profonde. Toujours, selon lui, les résistances ne sont que les reliquats d’une Société archaïque en voie de désagrégation. C’est ainsi qu’il souligne que les conservateurs seront de moins audibles dans la Société française qui vient. Preuve en est, selon lui, qu’ils sont cantonnés au pastiche avec les « Hommen », au risible involontaire d’une Christine Boutin, ou à la parodie médiatique mais bien entendue d’une Frigide Barjot. Le succès de la mobilisation contre le Mariage pour Tous manifeste le bien-fondé de son combat. De plus en plus, le conservatisme a la responsabilité de sauvegarder l’essentiel face au Progrès duquel se réclame les gender studies. Bref, le vrai rebelle n’est peut-être pas celui que l’on croit…

*Photo : Duel au fleuret entre le chevalier d’Éon et Monsieur de St Georges. 00372794_000007.

PEL, PEA, assurances vie : Quand l’Etat n’a plus de parole

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impots retraites pea

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Dans la plupart des gouvernements, l’un des rôles clés du Ministre du Budget est de savoir où placer  précisément les bornes de l’impôt, de manière à ce qu’il  rapporte équitablement le plus possible tout en demeurant supportable. Or, actuellement,  il y a panique à bord. Cela fait déjà un certain temps que ce gouvernement, sans véritable expérience du pouvoir, ni compétence économique,  ne navigue plus à vue, mais à la corne de brume. Avec la sur-taxation partiellement avortée des plans et comptes d’épargne-logement (PEL et CEL), des plans d’épargne en actions (PEA) et de certaines assurances-vie, force est de constater que le « syndrome de Léonarda » sévit jusque dans notre fiscalité, tant cette majorité peine à décider et rechigne à trancher.

Constamment à la recherche de recettes de poche, parce que réfractaire à toute  réforme structurelle, le Gouvernement avait constaté que les produits anciens de certains placements –  PEL, CEL (subrepticement un temps rajoutés), PEA et assurances-vie étaient fiscalement rattachés à leur année d’origine. À ce titre, ils n’acquittaient les prélèvements sociaux qu’au taux en vigueur lors de leur année d’acquisition. Si l’on rappelle que la somme de ces prélèvements est passée en une quinzaine d’années de 3,90% en janvier 1997  à 15, 50 %, on mesure clairement l’importance des enjeux de la ressource estimée à quelque 600 millions d’euros par Bercy. Le projet proposait donc de substituer pour le calcul de l’impôt le taux actuel et unique de 15,50% aux taux historiques antérieurement applicables. Lors de la présentation du projet de loi de financement de la Sécurité sociale, pas moins de trois ministres  – Budget, Economie et bien sûr, Sécurité sociale –  ont détaillé à loisir les avantages de la réforme: justice, simplification du calcul ramené à un seul taux, rééquilibrage  et pérennisation (pas moins !) de notre système social. À l’Assemblée, la majorité socialiste vote comme un seul homme le mercredi 23 octobre la disposition précitée. Nullement rebutée, l’opposition fait immédiatement  savoir par la voix du sénateur Pierre Charon qu’elle attaquera la réforme devant le Conseil constitutionnel, cependant qu’au fil des heures, une sourde rumeur croît dans les rangs socialistes, dont les parlementaires essuient auprès de leur électorat un vent de fronde qui confine à la tempête. Manifestement, ni à Matignon, ni à Bercy, ni rue de Ségur, personne n’avait rien vu venir, alors qu’on  savait pourtant que l’onde de choc atteindrait plusieurs millions d’épargnants.

Commence alors, dans une sorte de Berezina, la phase peu glorieuse du revirement. Dès le vendredi 25 octobre – soit le surlendemain du vote – et tout penaud, le rapporteur suggère à ses collègues  un réexamen de la mesure pour en exclure le PEL, le PEA et l’épargne salariale, porteurs d’une épargne populaire, électoralement  trop sensible pour l’exposer à la prédation ordinaire. L’après-midi, le ministre du Budget se rend à Matignon pour faire le point,  avant de pérorer fièrement à la sortie : « Il faut d’abord expliquer cette mesure. On ne va pas commencer par la retirer avant de l’avoir expliquée. Il y a une campagne orchestrée, politique, malsaine. On ne peut pas tomber dans tous les pièges qui nous sont tendus. » Il oublie simplement que  sa majorité a déjà prouvé qu’elle était parfaitement  capable de se prendre toute seule  à ses propres pièges. Quoi qu’il en soit, ce poignant rappel montre à l’évidence le désarroi d’une formation aux abois. Dès le lendemain,  Matignon emboîte le pas en déclarant, comme s’il découvrait le projet,  que des améliorations sont possibles pour le PEL et même le CEL. Peu après, le Journal du Dimanche interroge le ministre du Budget qui déclare : « Nous avons donc décidé d’amender le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour sortir les PEL, les PEA et l’épargne salariale de la mesure pour épargner les patrimoines moyens et modestes » , avant  de poursuivre,  impayable et comme si l’erreur n’était pas dans son camp:  » La droite veut semer la peur. Nous, nous voulons l’apaisement et la clarté ». Pour  que nul n’en doute, le ministre des Finances en personne monte au créneau en plein  dimanche pour corroborer les propos de son ministre délégué. On apprendra un peu plus tard que le retrait devra tout de même passer par un amendement au Sénat. Au vu de ce parcours chaotique, il faut reconnaître que l’opposition a quelque légitimité à stigmatiser l’inconséquence de la majorité. Si la réforme était réellement  nécessaire à  la survie de notre système social, comment la majorité peut-elle si facilement l’abandonner? Et pourquoi préserver la seule épargne-logement ou la seule épargne-actions, alors que pour de très nombreux Français, l’assurance-vie joue le rôle essentiel et vital d’un complément de retraite ?  Au vu des défaillances du système par répartition, que nos gouvernants ont mené au bord de la faillite, ces bas de laine ne sont pas du luxe.

Cette histoire assez cocasse comporte bien sûr plusieurs enseignements. D’une part, les Français sont farouchement opposés à des rétroactivités de dix ans et plus qui vident de sens l’annualité des lois de finances en remplaçant l’Etat de droit par un Etat de proie à la fiscalité carnassière. Les manifestations des bonnets rouges de  Bretagne rappellent à la majorité que l’impôt se justifie toujours par une adhésion citoyenne et qu’il ne peut en aucun cas peser ni comme une sanction, ni comme une vengeance, sur ceux qui créent, travaillent et entreprennent. Par la même occasion, on vient d’apprendre que la parole de l’Etat valait beaucoup moins que  600 millions d’euros. Dans ces conditions, on peut craindre le pire de la prochaine réforme de l’assurance-vie. En cette période préélectorale, faut-il rappeler à cette gauche déboussolée que c’est toujours en désespérant le centre qu’on fabrique les extrêmes ?

*Photo : SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA. SUPERSTOCK45348295_000001.

Peillon et Fioraso recréent les IUFM en pire

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peillon espe iufm

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Combien de Français savent-ils qu’une révolution est en train de se produire dans le système éducatif français ? Avec les lois dites de refondation de l’Ecole de la République et de l’enseignement supérieur et de la recherche, les ministres Vincent Peillon et Geneviève Fioraso n’ont pas seulement remplacé les IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres) par les ÉSPÉ (Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation). Ils ont assigné des objectifs bien plus importants à celles-ci que ceux-là n’en ont jamais eus. Derrière le nouvel acronyme, ne se cache rien moins qu’un dispositif-clé de formation des enseignants de la maternelle à la licence, destiné à forger une seule et même communauté par le pédagogisme.

Mises en place à marche forcée au cours de l’été,  les ÉSPÉ ont accueilli leur public, début septembre, dans une certaine improvisation, mais non sans esprit de suite. Ébahis, les étudiants ont découvert leurs emplois du temps qui faisaient la part belle à la « psychologie de l’apprenant » et aux dernières théories des sciences de l’éducation chères au tandem Meirieu-Dubet, au détriment de l’enseignement de leur discipline. Naïfs, la plupart d’entre eux avaient pourtant choisi le beau métier d’enseignant pour transmettre l’amour d’une discipline. Stupéfaits, ils ont aussi été encouragés à s’inscrire dans des concours bivalents de type « lettres-histoire » ou « mathématiques-sciences ». Décontenancés, ils ont enfin découvert que l’évaluation devrait sans doute s’effectuer par d’autres moyens que la notation possiblement traumatisante et que la sanction remplacerait la punition. La substitution sémantique, en apparence anodine, sous-tend le laxisme. Comme ils l’ont répété maintes fois, au fil des mois, les deux ministres entendent désormais placer l’enfant et l’adolescent au centre de l’enseignement ; comme ils ne l’avoueront jamais, ils espèrent accompagner la baisse générale du niveau, faire des économies et, accessoirement, gérer plus facilement le « stock » d’enseignants en facilitant leur interchangeabilité.

Vincent Peillon et Genevière Fioraso ont officiellement inauguré à Caen, jeudi 3 octobre, les ÉSPÉ. L’auditoire a entendu le ministre de l’Éducation nationale se présenter en nouveau Ferry (Jules, pas Luc !)… sans la conviction, ni la bonne foi de son illustre devancier. Venant d’un ancien professeur de philosophie qui se pique d’histoire et qui dit vénérer la troisième République, la déception fut grande !

Que penser, en effet, d’un ministre de l’Éducation nationale qui n’a pas hésité à déclarer qu’avant sa réforme les enseignants de CP étaient mis devant les élèves sans formation ? Que faisaient-ils donc alors dans les IUFM ? Il nous faut rappeler qu’à l’origine ils s’y préparaient au concours de recrutement en un an puis, devenus enseignants stagiaires, complétaient leur formation pendant une année supplémentaire. Avec la réforme de la mastérisation lancée par la précédente majorité, ils avaient vu leur cursus de futurs enseignants s’allonger d’un an. Ils demeuraient en effet étudiants au sein de ces IUFM désormais intégrés aux Universités pendant deux ans (masters 1 et 2), puis devenaient fonctionnaires stagiaires pendant une année d’accompagnement sous la responsabilité de l’inspection. Le pédagogisme faisait déjà des ravages, mais il était canalisé et ne constituait qu’un enseignement parmi d’autres tandis que le savoir disciplinaire, quoiqu’en régression, demeurait prépondérant.

Las, les nouvelles ÉSPÉ feront du pédagogisme à haute dose que Vincent Peillon et ses conseillers baptisent désormais « didactique » pour mieux faire passer la pilule, tout en expliquant que pour sauver l’école, l’important est de savoir enseigner, non de maîtriser le programme à enseigner. En d’autres termes, les futurs professeurs apprendront moins de français, de mathématiques ou d’histoire, mais ils apprendront à enseigner ces matières et à les rendre plus attractives. Quant à leurs élèves, ils auront pris plaisir, du moins l’espère-t-on, à apprendre l’ersatz de savoir qu’on leur proposera.

Vincent Peillon a conclu son discours de lancement des ÉSPÉ en désignant les futurs professeurs comme les « nouveaux hussards noirs de la Ré­publique ». À la seconde même où il prononçait ces mots, une pluie tonitruante s’abattait sur l’amphithéâtre où il parlait et sortait brusquement l’auditoire de sa torpeur. La réalité se rappelle parfois aux hommes au beau milieu de leurs rêves ou des illusions dont on les berce. Les hussards noirs de Ferry et de Péguy étaient chargés de mener le combat de l’instruction, de donner aux jeunes les armes pour trouver leur place dans la société et de forger des citoyens ; ceux de Peillon risquent bien d’accompagner au tombeau les savoirs fondamentaux, de former des bataillons de chômeurs et de ne jamais faire entrer les jeunes générations dans la carrière quand leurs aînées n’y seront plus.

*Photo : ROBERT BEAUFILS/SIPA. 00666659_000019.

Intégré comme un juif en France

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juifs integration republique

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Quiconque observe la crise de l’intégration de minorités ethniques et/ou religieuses, mais ne croit pas que la France, ou plutôt sa majorité culturelle, en soit la principale responsable, est immédiatement suspect d’« essentialisme », voire de racisme larvé. Soucieux d’échapper à cette infamante accusation, certains pourfendeurs du communautarisme ne manquent jamais d’associer, dans leur condamnation des manifestations identitaires, celle des juifs et des musulmans (sans oublier, parfois, les hordes de cathos intégristes fantasmées par Caroline Fourest) : visibilité vestimentaire dans l’espace public, pratiques rituelles allant de la circoncision à l’abattage des animaux de boucherie, demandes ou exigences d’accommodements du calendrier des examens, etc.

Ce parallélisme – qui repose sur de réelles ressemblances –  est trompeur, car il fait l’impasse sur un phénomène aisément observable et beaucoup étudié : l’intégration des juifs dans la société française est une success story.[access capability= »lire_inedits »]

Leur émancipation depuis la Révolution française et la fameuse formule de Stanislas de Clermont-Tonnerre – «  Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus » – a ouvert un chapitre glorieux de notre roman national, même s’il n’est pas exempt de sombres paragraphes, comme l’affaire Dreyfus et les lois raciales de Vichy.

Constatons tout d’abord que les « émancipateurs » de style Clermont-Tonnerre, et plus tard Napoléon Ier, n’étaient pas exempts des préjugés de l’époque envers les juifs, principalement fondés sur l’antijudaïsme chrétien faisant de l’Église le verus Israël. La repentance pour les exactions, pogroms et expulsions dont les juifs avaient été victimes depuis le Moyen Âge leur était totalement étrangère. Ce qu’ils visaient, c’était la disparition, en tant que petite nation autogérée au sein de la grande, d’une communauté aux mœurs bizarres. Pour cela, il fallait la disperser façon puzzle dans le grand Tout républicain en une multitude de « Français de confession mosaïque ».

L’étonnant, dans l’affaire, c’est que la résistance, bien réelle, des gardiens juifs du dogme à cette malhonnête proposition fût minée de l’intérieur par les partisans de l’émancipation de l’individu au sein du judaïsme lui-même. Cette position est radicalisée par Karl Marx dans Sur la question juive : « L’émancipation du juif dans la société, écrit-il, c’est la société s’émancipant de la judéité. »[1. On lira avec profit, sur ce sujet, le remarquable essai de notre ami André Senik :  Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël).]. Le juif des Lumières, celui qui a accepté le compromis napoléonien, n’était pas marxiste, et n’envisageait pas son émancipation comme sa disparition en tant que tel. Son objectif, c’était la sortie du ghetto où il avait été enfermé pendant des siècles (ghetto réel, puis ghetto social) sans passer par la case conversion, ce ticket d’entrée dans le monde de l’élite politique et intellectuelle dont durent s’acquitter Henri Heine, Felix Mendelssohn ou Benjamin Disraeli.

Les juifs de France, aujourd’hui, sont les héritiers directs de ces juifs des Lumières, ce qui n’empêche pas la persistance, d’une part de fervents du ghetto (loubavitch et autres groupes de haredim), et d’autre part de judéo-éradicateurs post-marxistes qui ont trouvé en Alain Badiou[2. Alain Badiou : Circonstances 3. Portées du mot « juif » (éditions Léo Scheer).]  le continuateur de la judéophobie de Karl Marx.

Les controverses provoquées par les activités ou les comportements de ces deux groupes ne sauraient cependant masquer la victoire éclatante, et espérons-le définitive, du projet émancipateur initié au XVIIIe siècle. L’immense majorité de ceux qui, en France, reconnaissent le mot « juif » comme une partie de leur identité n’ont pas le moindre problème avec cette nation qui est la leur. Ils en acceptent toutes les règles, les coutumes, les traditions, en cultivent les qualités, comme les défauts. Ils ne sont ni plus ni moins revendicatifs pour les intérêts de leur groupe (lorsqu’ils sont organisés, ce qui est la minorité, encore une caractéristique bien française) que les syndicats ou les parents d’élèves. Leur distribution sur l’échelle sociale est très proche de celle de l’ensemble de la population, et leur comportement politique a pour résultat qu’il n’existe pas de vote juif, au contraire de ce que l’on observe aux États-Unis : la seule différence constatée est celle de leur répugnance à voter pour les extrêmes, le Front national ou l’extrême gauche. Ils ont accepté tout ce que la France leur a donné, et ils ont dit merci, comme pour ce décret Crémieux qui a fait de tous les juifs d’Algérie des citoyens français de plein droit. J’entends déjà les hauts cris : quelle honte, alors que les Arabes et les Berbères des départements d’Alger, d’Oran et de Constantine étaient maintenus dans un humiliant statut d’indigénat ! Qu’auraient-ils dû faire ? Refuser par solidarité avec ceux qui, pendant des siècles, les avaient relégués dans la catégorie des dhimmis, minorités protégées, mais dépourvus de la plénitude des droits accordés aux seuls musulmans ?

Reste la question d’Israël, dernier argument de ceux qui fustigent le « communautarisme » des juifs de France. Il se trouve, en effet, que le monde juif organisé, religieux ou laïque, exprime régulièrement sa solidarité avec l’État juif lorsque celui-ci est attaqué physiquement par ses ennemis ou calomnié par les soutiens de ces derniers. En cela, l’opinion juive française, même celle qui ne se reconnaît pas dans les institutions communautaires, se distingue de celle de l’ensemble des Français, très partagés sur la question, avec une tendance croissante à soutenir les « faibles » Palestiniens, figure du dominé luttant contre un oppresseur impitoyable. Ayant pris acte, après la Shoah, qu’une intégration, même aussi réussie que celle des juifs allemands avant l’arrivée au pouvoir des nazis, ne suffisait pas à garantir pour l’éternité leur sécurité aux sein des nations, même les plus bienveillantes, l’existence d’un potentiel pays-refuge est devenue une composante essentielle de l’identité juive moderne. Ce positionnement des juifs ne choque personne aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, alors qu’en France, on a vite fait d’instruire un procès en double allégeance contre ceux qui manifestent leur solidarité avec l’État juif. L’absurdité de ce reproche − la France et Israël ne sont pas en guerre l’un contre l’autre − n’empêche pas qu’il soit régulièrement utilisé pour jeter le doute sur la solidité de leur attachement à leur patrie.

La réduction caricaturale du juif français aux loubavitch  à chapeau noir et papillotes ou aux excités ultra-minoritaires de la LDJ, qu’elle soit pratiquée par Dieudonné ou Pascal Boniface, vise précisément à l’essentiel : l’intégration culturelle, politique et sociale des juifs par la France peut être érigée en modèle. Il suppose que chacun y mette du sien, l’intégrateur comme l’intégré potentiel. Que ce dernier, par exemple, accepte que ses enfants portent des prénoms usuels dans la société intégratrice, une politesse symbolique à laquelle se plient même les plus communautaristes des Chinois du 13e arrondissement de Paris. La relégation, la ghettoïsation, l’exclusion ne sont pas fatales, et ne résultent pas non plus d’un machiavélique post-colonialisme de l’État français. Il suffit que les règles du jeu soient claires. Celles posées en 1789 par Stanislas de Clermont-Tonnerre étaient draconiennes, mais elles se  sont révélées libératrices.[/access]

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00664066_000030.

Merci Gaspard Proust

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Cher Gaspard Proust,

Je regarde à chaque fois que je le peux votre édito du samedi chez Ardisson. Pour ne rien vous cacher, vous êtes aujourd’hui un des seuls fils qui me relient à Canal +.
Mais ce samedi, vous m’avez fait encore plus plaisir que d’habitude. Non seulement, j’ai bien ri de vos saillies drôlatiques, mais j’ai pu observer les plans de coupe sur Edwy Plenel, dont le réalisateur malicieux nous a fait le cadeau inestimable. Formidable ! Comme l’a remarqué un bon esprit : « La preuve ultime que Gaspard Proust est vraiment drôle, c’est que Plenel tire la gueule à chacune de ses vannes. »
Chers lecteurs, si vous avez loupé ce grand moment, cadeau !

Article 10

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peillon fioraso laicite

peillon fioraso laicite

Or donc, en ce début juillet 1989, nous allions fêter le bicentenaire de la Révolution et les 49 ans de Jean-Paul Goude, dont on attendait avec intérêt — amusement — suspicion (rayer les mentions inutiles) le grand événement chorégraphique qu’il devait mettre en scène sur les Champs-Elysées le 13 juillet au soir.
Pendant ce temps, au ministère de l’Education rue de Grenelle, Lionel Jospin, Claude Allègre et une poignée de conspirateurs mettaient la dernière main à la loi 89-486, promulguée le 10 juillet 1989 — la fameuse loi qui met l’élève au centre d’un système dont la circonférence n’est plus nulle part.
Je n’ai pas besoin de beaucoup solliciter mon imagination pour entrevoir ces individus — masqués, peut-être — articuler à voix haute, tout en se mettant de grandes claques dans le dos, le fameux article 10 de cette loi qui fit définitivement glisser l’Ecole dans l’apocalypse molle où elle s’enlise désormais.
Cela pourrait donner quelque chose comme ça :

Lionel Jospin, lisant.
Dans les collèges et les lycées…

Une voix s’élève — peut-être celle d’Olivier Schrameck.
On ne dit rien sur les universités ?

Allègre, allègrement :
À quoi bon ? Dans les facs, ils font déjà ce qu’ils veulent, non ?

Jospin
Claude, je reprends… « Dans les collèges et les lycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité…

Allègre, toujours hilare.
Très bon, ça, le respect du principe de neutralité !
Rires obséquieux.

Jospin.
… disposent de la liberté d’information et de la liberté d’expression.
Il lève la tête, et consulte son cabinet.

Olivier Schrameck
Lionel… Peut-être faudrait-il glisser une clausule, à destination des laïques qui pourraient riposter… Et des tous ces « républicains » qui nous…

Jospin
Oh oui, ça pour nous les… Tu as raison. Que proposes-tu ?

Olivier Schrameck
Eh bien, quelque chose du genre : « L’exercice de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d’enseignement. »

Jospin
Très bon, ça ! Mes élèves peuvent tout dire, de toutes les façons, mais ils n’interdiront pas aux profs de pérorer dans leur coin. Très bien ! Adopté à l’unanimité, comme nous disions à l’OCI quand nous ne demandions l’avis de personne !
Hilarité générale…

On sait comment, dès le mois de septembre suivant, avec la première affaire de voiles, certains élèves comprirent ce droit à la « liberté d’expression » : si l’Islam avait décidé de bâillonner les femmes au lieu de les murer derrière un voile, sans doute la poire d’angoisse insérée dans la bouche des jeunes filles aurait-il été le symbole de leur liberté d’expression.
Il fallut convoquer le Conseil d’Etat, dès novembre 1989, qui limita la liberté d’expression prônée par l’article 10 de la « loi Jospin » de juillet 1989 « lorsqu’elle contrevient aux exigences du service public, et ce, quel que soit le niveau d’enseignement ». Puis reformer une commission pour accoucher dans la douleur de la loi de 2004, qui interdit les signes religieux ostensibles dans les écoles, les collèges et les lycées. Rien sur l’université, rien sur les hôpitaux, où l’on savait déjà que les convictions (jamais mot n’a si bien commencé pour dire ce qu’il veut dire — au fond) de certains entravaient le libre exercice de la médecine.

Rien d’étonnant : on cherche en vain, dans cette loi de 1989, le mot « laïque » ou « laïcité » : jamais cité — passé sous silence. La laïcité bâillonnée par le ministre de l’Education — joli sujet de tableau pour un peintre porté sur les allégories. Ce qui n’est pas explicite, dans une loi, n’est jamais implicite : s’il n’est pas, il n’est plus.
Jean Zay avait cru bon de préciser, après avoir signé une circulaire mémorable sur l’école, que la laïcité était au cœur du système : « Ma circulaire du 31 décembre 1936 a attiré l’attention de l’administration et des chefs d’établissements sur la nécessité de maintenir l’enseignement public de tous les degrés à l’abri des propagandes politiques. Il va de soi que les mêmes prescriptions s’appliquent aux propagandes confessionnelles. L’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements. Je vous demande d’y veiller avec une fermeté sans défaillance.»

« Fermeté sans défaillance » : mais c’était avant-guerre, sous la plume d’un bon élève (Zay fut deux fois lauréat du concours général, en composition française puis en philosophie) — cette abomination de la pédagogie moderne, auquel les collabos allaient montrer ce qu’il en coûtait d’être juif, franc-maçon, radical-socialiste, pacifiste mais anti-hitlérien et laïcard convaincu. Bravo au tribunal de Clermont-Ferrand, qui l’a condamné, et bravo aux gardiens de la prison de Riom, qui l’ont gardé au chaud en attendant que les miliciens l’exécutent. Ce n’est pas exactement l’Auvergne que j’aime.

Et bravo aux collabos modernes qui pactisent avec les communautarismes de tout poil, et pensent que la « liberté d’expression » vaut bien le renoncement, à terme, à toutes les autres libertés. Geneviève Fioraso ne voit pas pourquoi il faudrait légiférer sur le voile à l’université, qui ne pose selon elle aucun problème. L’Observatoire de la laïcité ne voit pas pourquoi il faudrait légiférer pour que des crèches comme Baby-Loup puissent s’occuper d’enfants sans que Belphégor interpose ses voiles noirs entre eux et la lumière. Ce gouvernement réalise, ces derniers temps, l’idéal bouddhiste des trois singes. Il ne voit rien, n’entend rien, et ne dit rien qui vaille : que la dernière intervention de François Hollande vise à proposer à une mauvaise élève arrogante de revenir en France sans ses parents est significatif du manque d’imagination, d’audace et finalement de bon sens de l’exécutif.

Audace, oui — « de l’audace et la patrie est sauvée » : Danton, réveille-toi, ils sont devenus fous !

 

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA.  00660599_000033. 

 

Francis Zégut : la voix du peuple rock !

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francois zegut zeppelin

francois zegut zeppelin

Qui peut se permettre aujourd’hui de diffuser sur une radio commerciale, en milieu de soirée, un morceau de Supertramp de dix minutes ou de passer deux fois d’affilée, juste pour le plaisir, le « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin ? Francis Zégut, évidemment ! Le légendaire animateur radio a sévi quotidiennement pendant plus de vingt ans sur l’antenne de RTL (Wango Tango, Colors, Zikweb, etc.) et anime depuis 2001 les soirées de RTL2.

Zégut, c’est un précurseur (le premier à proposer un programme 100% Metal sur les ondes nationales en 1980, à axer une émission musicale sur le potentiel du web dès 1999, etc.), un style à l’anglo-saxonne (créatif, pragmatique, sans craindre la prise de risque), un langage fleurant bon l’esprit de Michel Audiard, une personnalité, un ton dégagé des chapelles et de la dictature du « bon goût » (« Le bon goût est un truc très surestimé. Pour ceux qui ont toujours eu de l’argent dans leur famille, c’est une excuse pour snober les nouveaux riches. Le bon goût, c’est de la connerie. Souvent, ce n’est pas ce que l’on aime en réalité, mais ce qu’on croit devoir aimer« , dixit Simon Le Bon), un franc-parler, une voix qui respire la bonhomie et une tronche comme les affectionne Mocky. Bref, tout ce qui manque à la concurrence et à la relève faméliques. Sans oublier un look de biker tout droit sorti d’Easy Rider (l’homme est un passionné de moto). Les racines de Zégut : le blues et l’électricité. Il fait partie de cette génération de passionnés, comme Lester Bangs, née avec le rock et ses excès, où la fureur de vivre gravée dans les microsillons faisait gonfler les ventres (d’amour et de bière) et retournait le cerveau par la force de son ivresse musicale. Les enfants du baby boom n’avaient pas d’autre choix que d’être secoués.

Après le beau succès du premier coffret Pop Rock Station By Zégut sorti l’an dernier, l’animateur enfonce le clou avec ce deuxième volume 4 CD contenant notamment des pépites de Blur, Jeff Buckley, Talk Talk, The Dandy Warhols, Iron Butterfly (« In-A-Gadda-Da-Vida » en live !!), et bien d’autres. Fait notable : il n’y a pas un seul français dans le lot. Respect.

Là où la concurrence pèche par sectarisme, Zégut peut aligner à l’antenne, dans la même émission, des artistes/groupes aussi différents que U2, The Breeders, Arcade Fire, Anthrax, Duran Duran, Talking Heads, Foals, Wire, Van Halen, Depeche Mode, Marvin Gaye, Jimi Hendrix, The Stone Roses, etc. A l’anglo-saxonne je vous dis.

Il lui arrive même de passer des artistes autoproduits, comme le faisait feu John Peel, mythique animateur de la BBC. Francis Zégut est le seul dans son genre – musique à la radio – qui ait véritablement réussi, en France, à fédérer plusieurs générations d’auditeurs et marquer l’exercice de son empreinte singulière avec ses expressions passées à la postérité (bande de petites graisseuses et bande de petits graisseux, les cages à miel, la guitare en carton, etc.). A part l’inamovible Georges Lang, je ne vois pas qui peut rivaliser avec lui en terme de longévité et de popularité.

Preuve ultime de son influence et de sa stature : les coffrets 5 CD de rééditions d’albums du catalogue Warner (The Pogues, ZZ Top, Rickie Lee Jones, etc.) sont vendus actuellement avec l’effigie de l’animateur sur le sticker en guise de caution rock absolue, et la mention « Recommandé par Francis Zégut » hautement plus engageante qu’un impersonnel et stérile « Écouté et approuvé par Les Inrocks« .

Sur la pochette de sa nouvelle livraison longbox, l’animateur vedette pose en illuminé de la musique, barbe et cheveux hirsutes et électrifiés, en hommage sans doute au démiurge lunaire du fantastique clip « The Unified Field » de IAMX : clochard céleste qui possède la plus grande des richesses, symbolisée par le pouvoir et la liberté que lui confère son amour de la musique.

Zégut l’incarne chaque jour, en cassant les barrières et les étiquettes qui dénaturent la perception de la musique. « La musique c’est comme la vie, ça se respire… », affiche-t-il en guise de credo en façade de son blog.

Alors comme François Fillon, votons pour le moins sectaire : Zégut !

 

*Photo : REX/Matthew Becker/REX/SIPA. REX40305456_000006.

Napoléon et Astérix

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napoleon asterix bonaparte

napoleon asterix bonaparte

Napoléon vs Astérix, l’empereur glabre contre le Gaulois moustachu : la confrontation est moins incongrue qu’il y paraît au premier abord, puisqu’elle permet de constater qu’en France, les héros populaires se suivent mais ne se ressemblent pas – la foule adorant, à un siècle et demi de distance, deux personnages antithétiques. Napoléon, d’un côté, personnifie avec un génie monstrueux l’Empire dont les frontières sont destinées à reculer à l’infini. Sur son cheval, il est l’esprit de l’Histoire pour Hegel, le reflet de la divinité pour le Médecin de campagne de Balzac et, pour tout le monde, l’incarnation même du Progrès – c’est-à-dire de ce qui constitue proprement le mythe de ce XIXe siècle où chacun communie dans une même foi en la perfectibilité des choses et des hommes. Si la foule d’alors vénère Napoléon, ce n’est pas comme proscrit, mais parce qu’il symbolise un temps où la France pouvait se prendre pour le monde.[access capability= »lire_inedits »] Sous la monarchie de Juillet, le bon peuple a oublié les morts sans nombre des guerres napoléoniennes pour n’en retenir que le souvenir glorieux : l’énormité de l’élan, qui lui semble coïncider avec celui de l’Histoire. Et qui aurait dû se poursuivre, sans le malencontreux accident de Waterloo. C’est d’ailleurs à ce jeu que se livre, dès 1836, un certain Louis Geoffroy, auteur d’un livre à succès, Napoléon et la conquête du monde, 1812–1832, histoire de la monarchie universelle. Il montre qu’il suffit de modifier un détail pour que tout le reste suive : et si, en 1812, l’incendie de Moscou n’avait pas sonné la retraite de la Grande Armée ?

Alors, Napoléon aurait certainement conquis Saint-Pétersbourg, vaincu le tsar, battu et dissout l’Angleterre transformée en 22 départements français, écrasé les Turcs, conquis l’Afrique et rallié les Amériques. Et c’est ainsi qu’il aurait, logiquement, dû instituer la Monarchie universelle. Alors, poursuit Louis Geoffroy, sans doute aurait-il prononcé la harangue suivante : « Maître de tous les pays, souverain de tous les hommes, je veux de plus en plus penser au bonheur de tous […]. Il n’y aura plus désormais qu’une nation et un pouvoir sur le globe jusqu’à la fin des temps. » Le héros populaire du xixe siècle, c’est l’homme à cheval, l’empereur d’utopie, celui qui accomplit les ultimes promesses du progrès. Mais voilà qu’un siècle plus tard, naît Astérix le Gaulois – le successeur de l’empereur corse, et son antithèse.

Napoléon et Astérix ont certes un point commun, l’apparence d’invincibilité qui fait d’eux des héros. Ce qui les oppose, c’est ce qu’ils veulent en faire. Car alors que l’un prétend conquérir le monde, l’autre s’obstine, farouchement, à rester dans les étroites limites de son petit village. L’un est progressiste, l’autre conservateur − de l’ordre, des usages, des traditions gauloises. C’est ainsi qu’il refuse d’employer la toute-puissance qu’assure la potion magique pour conquérir fût-ce quelques arpents de terre ou le village voisin : lorsqu’à l’issue du Combat des chefs, Abraracourcix est en droit de prendre le commandement de la tribu du gallo-romain Aplusbégalix, il y renonce spontanément et laisse ses membres retrouver la « civilisation traditionnelle ». C’est d’ailleurs une constante : tous ceux qui prétendent user de la potion magique pour développer leur puissance, rois goths, légionnaires ivrognes ou centurions ambitieux, apprennent à leurs dépens la folie de l’entreprise. Astérix, à cet égard, apparaît donc comme le chantre de la prudence politique et le défenseur de l’indépendance culturelle. Et sans doute est-ce en cela qu’il correspondait, dès le début des années 1960, aux besoins des Français. Alors qu’au xixe siècle, la France de Julien Sorel croit s’ennuyer dans un royaume trop tranquille et rêve du soleil d’Austerlitz, la France du milieu du xxe siècle en a décidément assez des expériences impérialistes, des entreprises coloniales et des utopies totalitaires. Ce qu’elle souhaite, désormais, c’est défendre le pré carré et préserver son identité. Et pour cela, Astérix était exactement le héros qu’il fallait.[/access]

*Photo : wiki commons.