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Éloge d’Alain Juppé

Éloge d’Alain Juppé

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J’aime Alain Juppé. Je ne suis d’accord avec lui sur rien, mais je l’aime. C’est ce que je me disais en l’écoutant dimanche en début de soirée à l’émission du Grand Jury de RTL. Je me demandais le pourquoi de cette affection sincère. Ce n’est pas parce que moi et quelques millions d’autres l’avons forcé à reculer en rase campagne lors des grandes grèves de novembre-décembre 1995, ce qui a largement contribué à la défaite de la droite aux législatives anticipées de 97.

Non, je l’aime parce que je me dis qu’à droite, si la droite devait revenir aux affaires, ce serait tout de même le moins pire, et de loin. Les années Sarkozy nous ont placé sur le devant de la scène des gens dont on avait du mal à imaginer qu’ils n’étaient pas mis en avant en raison de leur insigne médiocrité, histoire de faire ressortir l’aura irradiante du chef. Vous vous souvenez, sans rire, quand la parole était donnée plusieurs fois par jour à Nadine Morano et à Frédéric Lefebvre ? Ou même à Xavier Bertrand ? Sérieusement, cette idée démagogique que pour montrer qu’on aime le peuple, il faut avoir l’air un peu idiot, un peu vulgaire. C’est typiquement UMP, ça, d’ailleurs.

On rappellera d’ailleurs pour mémoire que les partis dits « populistes » sont ceux qui, étrangement, ne parlent pas au peuple comme à un débile léger. Mélenchon, Le Pen père et fille ont au moins un point commun. Ce n’est pas parce qu’ils sont face à une salle remplie d’ouvriers, de chômeurs, d’employés qu’ils vont renoncer à la citation latine, à l’imparfait du subjonctif ou au mot « thuriféraire », par exemple. Ce en quoi ils ont raison : le peuple aime que ses représentants aient de la classe et de la culture, pas qu’ils leur ressemblent, en pire. La preuve, c’est que Nadine Morano qui est la vedette de tweeter n’est pas celle des urnes. Elle s’est fait battre à la mairie de Toul, puis dans sa circonscription. Il lui reste le conseil régional, parce que c’est tout de même plus facile au scrutin de liste…

Alain Juppé, lui, la démagogie, ce n’est pas son fort. Dimanche soir, il en avait autant pour son camp que pour les socialistes. Mais sans colère, sans hargne, simplement « droit dans ses bottes » comme il disait à une époque, celle d’avant la dissolution villepiniste, la fausse bonne idée à laquelle il n’avait souscrit qu’à reculons. Ce que j’ai apprécié, c’est son refus d’appuyer ses coups. Pourtant, qu’est-ce que cela aurait été facile, en ce dimanche d’octobre… Il y avait la taxation à 75% et la fronde subséquente des milliardaires du foot, il y avait la reculade sur le hold-up sur l’épargne,  il y avait la révolte  bretonne contre l’écotaxe manipulée par la FDSEA et le Medef bretons, un vrai copié-collé de la chouannerie avec les petits marquis qui arrivent à convaincre les va-nu-pieds qu’ils ont des intérêts convergents.

Eh bien Juppé a fait dans l’euphémisme compétent, il n’a pas tiré sur l’ambulance. C’est à ça qu’on reconnaît l’homme d’état : il n’insulte pas l’avenir, ni le passé d’ailleurs. Il a eu l’élégance de rappeler que l’écotaxe était une idée sarkoborlooïste  et aussi que François Hollande n’était pas président par hasard, qu’il fallait quand même des compétences certaines pour en arriver là. Bref, il a évité de rabaisser la fonction du chef de l’État. Il n’a pas envie, si par hasard le destin lui souriait, de se retrouver sur un fauteuil élyséen vermoulu. Les court-termistes de gauche ou de droite, en flinguant les présidents au-dessous de la ceinture, ne s’aperçoivent pas qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Dans un système présidentiel, encourager à mépriser ostensiblement le président, c’est encourager à mépriser tout le système politique. Bref, c’est du poujadisme newlook. Le Hollande bashing, qui a commencé le 6 mai 2012, vers 20h02, n’aurait sans doute pas été possible sans le Sarko bashing du précédent quinquennat. Et ce que comprend Juppé, c’est que même si la personnalité du président vous hérisse le poil, vous n’attaquez pas  seulement un homme mais vous démystifiez une fonction. Et ce sera d’autant plus dur pour celui, ou celle, qui suivra.

Juppé a sans doute une seule faiblesse. Il n’a jamais trahi. Sa fidélité à Chirac, dans les affaires, a frôlé la sainteté alors qu’il n’avait plus grand chose à espérer du vieux chef finissant qui assistait impuissant au combat de fauves au crépuscule entre Villepin et Sarkozy.

Juppé était, sans doute avec Fabius dans sa génération,  « le meilleur d’entre nous » mais ce n’est pas forcément une bonne chose dans une époque où l’homme politique, encore une fois, croit utile d’être ou de passer pour, au choix, un mec sympa, un gars brut de décoffrage, un type à la coule qui va pas s’embarrasser avec des trucs d’intellos ou de technocrates qui connaissent pas « la vraie vie des gens ». Un type qui cache ses diplômes si il en a et qui joue avec une ostentation un peu écœurante au self-made-man s’il n’en a pas.

Et j’ai compris pourquoi j’aimais Juppé, au-delà des clivages partisans : il me rappelait l’époque où la politique et l’intelligence, la politique et la dignité, la politique et la culture ne faisaient pas forcément chambre à part. Et ce au nom d’une vision dévoyée, américaine, de ce que Tocqueville appelait « la tyrannie de la majorité ».

*Photo : POUZET/SIPA. 00664888_000013.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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