Accueil Site Page 2475

Finkie au bûcher !

alain finkielkraut marianne

Il fallait s’y attendre : après la publication de L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut, la gauche intellectuelle dominatrice et sûre d’elle-même allait se déchaîner. La notoriété de l’auteur et son audience s’étendant au-delà du petit cercle des initiés de l’establishment universitaire et éditorial interdisait que l’on réservât à son dernier opus le sort généralement réservé aux textes dépourvus de l’imprimatur des fonctionnaires de la pensée correcte : la néantisation par le silence.

Ne tenant aucun compte des avertissements généreusement prodigués par ses « amis » relatifs aux écarts qu’il se permettait par rapport à la doxa multiculturaliste, post-nationale et post-coloniale en vigueur, Alain Finkielkraut persiste et signe dans sa défense intransigeante des idées qui lui sont chères : le savoir se transmet par des maîtres respectueux de l’héritage culturel, la Nation est une proposition ouverte à tous, et non une catin utilisée comme bon vous semble avant d’être insultée, nos valeurs ne se limitent pas à l’acceptation sans examen de celles des autres. Dans son combat intellectuel pour les défendre, Alain Finkielkraut a commis, aux yeux de ses contempteurs, un péché mortel : il n’est plus l’imprécateur solitaire au sein de cette gauche dont il continue de se réclamer, ce vieil oncle ronchon et exaspérant comme il en existe dans chaque famille. Il s’est fait des amis, de gauche eux aussi, dont les travaux austères et scientifiquement étayés viennent conforter ses intuitions : le géographe Christophe Guilluy, le sociologue Hugues Lagrange, le politologue Laurent Bouvet, pour ne citer que les plus connus.

Tous ces gens-là ne se contentent pas d’insulter la partie du peuple sensible au chant des sirènes lepénistes, ils tentent d’expliquer, avec leurs outils et leurs mots, les raisons de cette situation : fracture géographique, insécurité culturelle, indifférence de l’élite politique, fût-elle de gauche, aux angoisses des petites gens.

Il y a donc péril en la demeure, alors tous les coups sont permis : ce ne sont plus les idées de Finkielkraut qu’il faut combattre, mais l’homme Finkie qu’il faut abattre. On se bouscule pour mener la charge : Aude Lancelin dans Marianne, Fréderic Martel dans Slate.fr  et Jean Birnbaum, chef du Monde des livres, dans le quotidien vespéral. La caractéristique commune de ces « critiques » est la « reductio ad lepenum » de l’auteur de L’identité malheureuse (pour Martel, Finkielkraut est responsable de l’élection d’un conseiller général du FN à Brignoles ! )  et la tentative de le l’exclure de la communauté des gens sains d’esprit pour l’envoyer à l’asile, de vieillards pour les plus indulgents, psychiatrique pour les plus sévères. Finkie est un « agité de l’identité » (Lancelin), un « esprit malade » (Martel) en proie à une « aliénation exaltée » (Birnbaum). Ce dernier file sur une demi-page du Monde des Livres une métaphore sur le feu et la flamme révélatrice de son désir inconscient : passer Finkielkraut au lance-flammes en prétendant que l’essayiste « joue avec le feu », et est tombé sous la coupe d’un écrivain sulfureux, Renaud Camus « qui a très officiellement déclaré sa flamme à la présidente du Front National ».

Birnbaum manie l’insulte, l’insinuation, la diffusion des ragots des cantines luxueuses du VIème arrondissement de Paris avec le zèle destructeur des pamphlétaires de l’extrême droite d’avant guerre, le style en moins. Les organes de presse qui ont le culot de mettre Finkielkraut en couverture à l’occasion de la parution de son dernier essai (entendez Causeur et Le Point) sont des «  agitateurs désinvoltes » qui n’auraient même pas lu le texte en question, accusation que Birnbaum serait bien en mal de prouver. Les lecteurs de Causeur ont pu constater que les thèmes rassemblés dans L’identité malheureuse  sont pour une part issus du dialogue exigeant et fructueux mené avec Elisabeth Lévy sur la radio RCJ, et dans les colonnes du mensuel. Et que Le Point comme  Causeur ont eu l’élégance de donner la parole à ses contradicteurs,  Ghaleb Bencheikh dans Le Point et Jean-Christophe Rufin dans Causeur. Aux flics de la police lexicale du Monde, de Slate et de Marianne, nous sommes contraints de dire qu’ils ont échoué à nous rendre paranoïaques, bien que nous ayons de vrais ennemis. Nous préférerons toujours l’art de la conversation et de la dispute civilisée, grâce, notamment, à Alain Finkielkraut.

*Photo :  JEROME MARS/JDD/SIPA. 00667245_000009.

Daniel Leconte n’est pas un salaud !

Il n’est pire sourde que celle qui entend ce qu’elle veut entendre. Surtout quand, en prime, elle est bavarde et parfois un chouia désordonnée.

Je plaide donc coupable : à la suite d’une conversation téléphonique, amusante et sautillante, avec mon ami Daniel Leconte, l’éminent producteur que l’on sait, j’ai cru qu’il avait donné son accord pour signer le manifeste que vous savez. Je me suis trompé : mon oreille avait fourché. Il n’a donc pas à reprendre une parole qu’il n’avait pas donnée. Il ne fait pas partie des 343 salauds.

Et, bien que je sois la fautive, il en sera quitte pour un bon déjeuner au cours duquel il m’expliquera ses motivations. Mais ne vous inquiétez pas, les 343 ne sont pas devenus les 342, puisque vous avez été des centaines à signer ce texte depuis sa publication. Soyez sympas : continuez ![1. Dès lundi, une pétition ouverte à tous nos lecteurs sera mise en ligne.]

343 salauds : Les puritains sont à la rue

240

343 salauds prostitution

J’habite dans un quartier à putes. Elles sont juste en bas de chez moi. Les rues tranquilles des alentours mènent aux coins discrets. Je ne vais pas dire que je connais la prostitution, mais depuis ma fenêtre je constate clairement et simplement que « la prostitution » recouvre des milliers de réalités très différentes, des deux côtés du service rendu.

Pour ce qui est de la prostitution « visible », deux grandes tendances semblent se dégager. Les unes sont clairement des filles d’importation illégale, de l’Est ou d’Afrique subsaharienne, se gelant les miches sur un pauvre trottoir du Nord Pas-de-Calais, et laissant facilement deviner par leur exposition publique qu’elles subissent une vie de grande maltraitance dès que le boulot est fini, voire au boulot-même. Les autres sont plus discrètes, « à l’ancienne », habillées en civil dans la rue ou planquées derrière les volets d’une maison d’habitués, et ont une activité qui s’apparente beaucoup plus à ce qu’on appelle « un travail ». Oui madame.

Eh bien figurez-vous que pour les clients, c’est la même chose. Si vous avez les vicelards cradingues en BMW chelou qui profitent de la situation et traitent les filles comme des chiens parce qu’ils « payent pour ça », vous avez aussi la clique misérable des petits mecs au chômedu de longue date qui, sans autre vie sociale que les camarades du PMU et les fonctionnaires de l’office HLM, trouvent là un peu de tendresse que personne ne leur a jamais donné dans toute leur vie et que je serai bien méprisable de condamner.

Je caricature un peu, mais c’est pour saisir les grands traits les plus visibles de la question.

La prostitution n’a pas de solution, parce qu’aucune interdiction ne saura empêcher son existence factuelle. On ne changera pas les gens. Alors je me dis parfois comme Jean Yanne que rouvrir les maisons serait peut-être un moindre mal. Je ne sais pas.

En attendant, sans nouvelle d’un libérateur divin qui aurait la solution-miracle à ce vieux problème, les partisans du progressisme pudibond, de droite comme de gauche, se sont emparés du dossier. Et ils ont tranché : la prostitution est un péché, le péché est un crime, le crime est interdit, il faut punir le crime, et nous revoilà partis pour une bonne Prohibition à l’ancienne.

Devant ce délire moralisateur, totalitaire et prométhéen, 343 salauds ont signé le manifeste de Causeur. Non pas parce que la prostitution serait une chose fondamentalement bonne, non pas parce que le manifeste cautionnerait le proxénétisme, mais tout simplement parce que comme la vitesse, la junk food, une bonne cuite ou la pornographie, la prostitution aide parfois à se sentir un peu moins mort dans cette vallée de larmes, et que son interdiction relève quand même beaucoup plus de la Police de la Vertu que de la santé publique urgente. Il y a l’éther des utopies, il y a aussi notre condition de chair.

Évidemment, ce « Touche pas à ma pute » a suscité un déluge de bêtise conditionnée. Indignez-vous, qu’il disait, indignez-vous. Alors les indignés se sont indignés là on leur a dit de s’indigner.

Je passe brièvement sur le cas Najat Vallaud-Belkacem, scandalisée qu’on puisse réclamer de disposer du corps d’autrui, quand elle-même promeut la GPA. Même combat pour Anne-Cécile Mailfert d’Osez le Féminisme, pour qui le désir doit échapper à la tarification. Le désir d’enfant concrétisé par les usines à bébés en Inde, manifestement, ne retient pas son attention. Bref.

Le progressisme puritain a un gros problème avec le sexe. Il doit être complètement libre, mais hors du marché. Il doit être pratiqué sans aucune limite, mais sans aucun danger. Il doit valoriser la jouissance, mais sans vulgarité. Il doit être désir, mais sans polarités différentielles. Une pareille équation ne se résout que dans l’onirisme d’un monde sans chair et sans Mal.

Pendant ce temps, on peut remplir son caddie d’hommes sur Adopte Un Mec ; on peut promouvoir le cocufiage de son mari grâce à Gleeden, le site de rencontres extraconjugales « pensé par des femmes ». Mais que se passerait-il si on pouvait remplir son caddie de femmes sur Adopte Une Meuf, et si Gleeden affichait un programme destiné à tromper les épouses « pensé par des hommes » ? Est-ce justice faite à l’égalité des sexes ? Faut-il laisser au business la tolérance des choses que l’idéologie réprouve ?

La vérité, c’est que le désir mâle dérange. Une sourde envie de castration habite la postmodernité. Osez le clito, oui. Osez le gland, non. Jadis on craignait la puissance maléfique du sexe féminin, aujourd’hui c’est l’homme qui est diagnostiqué hystérique, et il est coupable de crime par bandaison.

Les fondamentalistes religieux et les tyrans athées ont de grandes convergences théologiques : le péché doit absolument être étranger à notre nature, et plutôt que de trouver les meilleurs termes possibles de sa coexistence avec notre envie d’être vraiment bons, il faut tout simplement le traquer et l’exterminer, comme on traque un virus. Quitte à exterminer le contaminé, pour être bien sûr que le monde sera désormais un peu plus pur.

Mais le monde n’est pas pur. Notre existence est un conflit continu. Nos pulsions sont paradoxales. Personne ne peut réellement trouver le principe de la prostitution formidable, mais on n’a pas le droit de déconsidérer ni la grande misère des perdants de l’Extension du Domaine de la Lutte, ni la quête légitime d’un peu de vrai plaisir dans un monde désenchanté.

Le numéro de novembre de Causeur incluant le Manifeste des 343 salauds sera disponible en kiosque le jeudi 7 novembre. Vous pouvez d’ores et déjà l’acheter en ligne ici.

 

*Photo : GELEBART/20 MINUTES/SIPA.00646670_000002.

Syrie, laïcité, Front national : le journal d’Alain Finkielkraut

syrie laicite fn

Élisabeth Lévy. Le 21 août, un massacre au gaz sarin a été commis dans les faubourgs de Damas, tuant plusieurs centaines  de personnes. Les services de renseignement occidentaux accusent formellement le régime de cette exaction. Après un sommet du G20 plutôt tendu, seuls les États-Unis et la France se disent aujourd’hui prêts à intervenir. En France,  les opinions semblent majoritairement hostiles. De votre côté, êtes-vous plutôt favorable à cette « intervention » ?

Alain Finkielkraut. « Ce n’est pas l’Amérique qui a fixé une ligne rouge, c’est le monde », a dit très justement le président Obama. Les armes chimiques ont été bannies par la Convention de Genève en 1923, c’est-à-dire au lendemain d’une guerre où l’on a vu les nuages mortels des gaz « s’étendre sur tout ce qui vit avec l’indifférence d’un phénomène météorologique », comme l’a écrit Ernst Jünger. John Kerry, le secrétaire d’État américain, avait donc raison d’en appeler à la mémoire et à la décence communes dans la conférence de presse conjointe qu’il a donnée, au Quai d’Orsay, avec notre ministre des Affaires étrangères. Et puis, il n’y a pas de place pour l’abstention dans cette affaire. Ne pas agir, c’est encore agir en envoyant un message d’impunité aux utilisateurs potentiels d’armes interdites.

Enfin, la morale de responsabilité qui échoit aux États ne se limite pas à la poursuite par chacun de ses intérêts. Elle consiste dans l’humanisation de notre séjour sur Terre. Elle est responsabilité pour le monde. Le monde doit rester sans armes chimiques : il faut une réponse militaire à ceux qui transgressent cet impératif. Ce raisonnement, il est vrai, ne convainc pas l’opinion. Elle qui est, en général, si émotive et qui a vu, en boucle, les images des corps suppliciés, s’oppose majoritairement à des frappes contre Bachar Al-Assad. [access capability= »lire_inedits »] Ce sont les représentants de ces États décrits par Nietzsche comme les plus froids des monstres froids qui font part aujourd’hui de leur émotion devant l’horreur du crime. « Le malheur des hommes ne doit pas être le reste muet de la politique. Il fonde un droit absolu à se lever et à s’adresser à ceux qui détiennent le pouvoir », a déclaré Michel Foucault en juin 1981.Cette fois, c’est le pouvoir qui se lève au nom du malheur des hommes et c’est la citoyenneté internationale que Foucault appelait de ses vœux qui fait la sourde oreille. La froideur a changé de camp. Pourquoi ? Parce qu’après les attentats du 11-Septembre, l’échec des interventions militaires en Irak, en Afghanistan et en Libye à établir la démocratie dans ces pays, l’islamisation des « printemps arabes » et, pour finir, l’emprise des djihadistes sur la rébellion syrienne, nous avons été contraints de prendre acte de ce fait : l’humanité est traversée, comme l’écrit Pierre Manent, par des séparations profondes et même intraitables. On croyait que le réseau allait avoir raison des frontières.

C’est vrai, mais au sens tout à fait inattendu où les islamistes somaliens relatent en direct sur Twitter leurs exploits barbares dans un centre commercial. Le rêve commun à Victor Hugo et à Michel Serres d’une humanité réconciliée par la technique est anéanti. Le djihad et l’impitoyable guerre civile entre sunnites et chiites ont dressé un mur entre le monde arabo-musulman et le nôtre. Et ce que dit le scepticisme de l’opinion occidentale, c’est que même une attaque au gaz sarin contre des populations civiles n’arrive plus à briser ce mur. Aussi les États occidentaux ont-ils accueilli comme une divine surprise la proposition russe d’une prise de contrôle par l’ONU de l’arsenal chimique du régime de Damas. C’est mission impossible. Poutine a donc tendu un piège grossier aux Occidentaux mais, dans une guerre où la victoire éventuelle des rebelles suscite autant d’inquiétude que celle de Bachar Al-Assad, ce piège a été saisi comme une perche. La Charte de la laïcité de Vincent Peillon. Dans les territoires perdus de la République, la diversité n’est pas une partie de plaisir.

Vincent Peillon a présenté la Charte de la laïcité qui sera désormais placardée dans les établissements scolaires français. Si le ministre a expliqué que le débat sur la laïcité ne devait « pas tourner à l’obsession de l’islam », le président du Conseil français du culte musulman, Dalil Boubakeur, a pourtant immédiatement déclaré que 99 % des musulmans allaient se sentir visés par ce texte. N’est-ce pas effectivement l’islam qui est ciblé ? Avait-on besoin de rappeler ces principes ?

Avant 1989, l’École publique était laïque comme elle était obligatoire. C’était une évidence. Nul n’y prêtait la moindre attention. En 1989, éclate l’affaire du collège de Creil. Deux élèves sont exclues parce qu’elles refusent de se conformer au règlement intérieur et d’enlever leur voile en classe. Je cosigne avec Élisabeth Badinter, Élisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler et Régis Debray un manifeste qui paraît dans Le Nouvel Observateur : « Profs, ne capitulons pas ! » Aussitôt, les critiques pleuvent. Les représentants de toutes les grandes religions expriment leur colère, les associations antiracistes dénoncent ce qu’on commence à appeler la « stigmatisation de l’islam » et tout le monde nous demande de redescendre sur terre : faire tant d’histoires, employer de si grands mots pour trois foulards, ce n’est pas de la politique, nous dit-on, c’est du rêve éveillé. En 2002, des enseignants de terrain que nul ne peut accuser de se raconter des histoires publient un livre accablant : Les Territoires perdus de la République. En 2004, les membres de la commission Stasi, qui étaient a priori hostiles à toute législation contraignante, finissent, sous l’effet des témoignages, par préconiser l’interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires. Un an plus tard paraît le rapport Obin. On y apprend qu’un phénomène d’une tout autre ampleur que le port du voile affecte les quartiers sensibles : « Les élèves sont invités à se méfier de tout ce que leur professeur leur propose, comme de ce qu’ils trouvent à la cantine dans leur assiette ; et ils sont engagés à trier les textes étudiés selon les mêmes catégories religieuses du halal (autorisé) et du haram (interdit). »Et si l’on affiche aujourd’hui une Charte de la laïcité dans les écoles, c’est bien parce que certains musulmans– parents et élèves – acceptent mal les lois de la République et les programmes scolaires. Après l’avoir longtemps nié, la presse « éclairée »reconnaît maintenant l’existence et l’ampleur du phénomène. Gérard Courtois écrit ainsi dans Le Monde S’il faut rappeler des valeurs aussi élémentaires, c’est bien parce qu’elles n’ont plus cours partout, qu’elles sont battues en brèche par le communautarisme voire l’ethnicisation, et que les “ territoires perdus de la République ” gagnent peu à peu du terrain. » Mais à peine la réalité est-elle entrevue que le journaliste la recouvre par le discours canonique de la critique sociale : les « disparités générées par le système scolaire français ont atteint, dans bien des zones supposées prioritaires, un niveau qui vide de son sens le principe républicain d’égalité. C’est tout le défi de la“ refondation de l’École ”. Une charte, à l’évidence, n’y suffira pas ». Ce sont les sciences humaines qui nous ont révélé, comme l’écrit Robert Legros, le fait de l’appartenance de toute humanité à une culture. Nous sommes, en tant qu’humains, des semblables, mais chaque humanité, chaque société a des manières de penser, d’agir, de fabriquer, de travailler et de créer qui lui sont propres. D’où le thème, omniprésent aujourd’hui, de la diversité. Mais ce qu’on refuse obstinément de voir, c’est que la diversité n’est pas toujours idyllique, qu’elle est souvent conflictuelle, que les cultures, en d’autres termes, peuvent entrer en collision. Les sciences humaines alors se retournent contre les sciences humaines et, là où il y a choc culturel, elles décrivent imperturbablement les méfaits de l’inégalité et de la domination. Elles nous aveuglent ainsi à la réalité qu’elles ont-elles-mêmes découverte.

L’islamisation de certains territoires alimente-t-elle la montée du FN ?

Dans le livre testamentaire qu’il a rédigé avant de se suicider à Notre-Dame, Dominique Venner commente un article de Marion Van Renterghem publié par Le Monde au lendemain des émeutes de novembre 2005. À La Courneuve, dans la « Cité des 4000 »,la journaliste a rencontré Catherine C., « une petite blonde élégante aux yeux très bleus, la quarantaine passée, qui camoufle bien sa lassitude de la vie et limite ses sorties au minimum nécessaire ». Elle en a assez, en effet, de ne parler à personne, de croiser des femmes voilées qui ne la regardent pas, « d’entendre le Coran à fond les cassettes, d’être regardée d’un drôle d’air si elle fume pendant le ramadan ». Autrefois, c’était différent, elle allait boire le thé chez sa voisine algérienne. Maintenant, elle se sent de plus en plus isolée. Elle est minoritaire : « C’est difficile de devenir une minorité chez soi, vous savez. »Pourquoi le Front national gagne-t-il du terrain ? Parce que la gauche a laissé tomber Catherine C. Parce que c’est ce parti et un ancien militant fasciste, apôtre jusqu’à son dernier souffle d’une Europe païenne, qui ont pris en considération le malheur de cette femme.

Y a-t-il un nouveau Front national ?

Interrogé sur les consignes à donner aux électeurs en cas de duel FN /PS, François Fillon a déclaré qu’il fallait voter pour le « moins sectaire » des deux, tout en précisant que cela pouvait être le frontiste. Mais pour les tenants du « front républicain », « on ne cause pas aux fachos ». Or, cette stratégie confortable n’a pas atteint ses objectifs puisque le FN est passé de 5 % à 25 % des voix et que 70 % des électeurs de l’UMP sont sur la ligne Fillon. Les électeurs du FN sont-ils des idiots ou des salauds ?

S’ils étaient tous des salauds, les« antifas » seraient tous des héros. Mais les choses ne sont pas si simples. Notre époque invoque sans cesse le changement et nie, en même temps, le changement qui se déroule sous ses yeux. Non, nous dit-elle, le Front national n’a pas changé. Il est pareil à lui-même et le sera toujours. Les adversaires patentés de l’essentialisme essentialisent sans vergogne leur adversaire principal. Comme si aux quartiers« sensibles » et aux collèges « sensibles »ne venaient pas de s’ajouter les hôpitaux« sensibles », on affirme que l’immigration actuelle ne diffère en rien des vagues d’immigration antérieures. On prétend que l’islam ne pose aucun problème particulier à la France et que le même populisme sévit qu’à la fin du XIXe siècle et dans les années trente du XXe. On oppose donc au Front national les valeurs que ses ancêtres fascistes ont bafouées et la mémoire des crimes qu’ils ont commis. Mais le problème est que ce parti invoque emphatiquement les valeurs de la laïcité et de la République. L’un de ses principaux dirigeants va même se recueillir à Colombey-les deux-Églises sur la tombe de l’homme du 18-Juin. Hommage du vice à la vertu ? Sans doute. Reste qu’on ne peut continuer éternellement d’opposer à ce parti les principes dont il se réclame à cor et à cri. Les vigilants sont nostalgiques des dérapages dont Jean-Marie Le Pen les gratifiait autrefois avec une fécondité inépuisable. Mais ils n’ont presque rien à se mettre sous la dent, aucun jeu de mots ne leur est jeté en pâture. Ils sont comme des fauves affamés errant dans la savane du « politiquement correct ». Alors certains emploient les grands moyens et, avec le sociologue Luc Boltanski, assimilent la défense de la laïcité et de la République à un discours de guerre anti-arabe. Ce n’est plus seulement Marine Le Pen qui est dans le viseur de l’antiracisme stalinien sous lequel on veut nous faire vivre, c’est Élisabeth Badinter, marraine de Baby Loup. Au nom de l’universel, on criminalise aussi le thème de la préférence nationale. Mais il n’y a pas de nation sans distinction du proche et du lointain,du même et de l’autre, de l’étranger et du citoyen, c’est-à-dire sans préférence nationale.

Certes, à l’âge des Droits de l’homme, cette préférence ne doit pas conduire à refuser tout droit aux étrangers, comme le voudrait le FN, mais quand je lis, sous la plume de Caroline Fourest, que le plus grand danger n’est pas le communautarisme islamiste mais la « montée du racisme antimusulman pour tenter de revenir aux vieux clochers, à la France éternelle où la norme était celle de l’homme hétérosexuel catholique »,je suis effaré par la bêtise et l’ignorance du parti de la médisance nationale. Le « mariage pour tous » semble avoir rejeté, aux yeux de certains de ses apôtres, toute la civilisation française dans les ténèbres de la barbarie. Il ne faut pas pour autant baisser la garde. Le Front national ruinerait la France en un rien de temps si par malheur nous lui confiions notre destin. Mais il ne faut pas non plus abandonner le terrain à cet économisme qui fait dire qu’à l’horizon 2050, on remplacera les 30 millions de salariés manquant au nord de la Méditerranée par les 30 millions de jeunes en trop au sud. Face à la mondialisation qui veut que les hommes soient interchangeables, la politique qui s’impose est celle d’une écologie généralisée. Il ne s’agit plus de changer le monde mais de sauver ce qui peut l’être des langues, des nations, de la culture, de la beauté et de la richesse de la Terre.[/access]

*Photo : LCHAM/SIPA. 00667238_000068.

Le Grand Duché tripolaire

Coup de tonnerre dans le ciel politique luxembourgeois. Les murs de la place financière se sont mis à trembler en fin de semaine dernière.

Le CSV,  sorti vainqueur des élections législatives du 20 octobre, a été écarté des transactions au profit d’une coalition contre-nature réunissant les libéraux du DP, les socialistes du LSAP et les écologistes du Déi Gréng.

Arrivé en tête avec plus d’un tiers des voix malgré une perte de trois sièges (23 sièges sur 60), le leader emblématique du grand parti populaire chrétien social, l’indéboulonnable Jean-Claude Juncker, chef du gouvernement depuis 1995, a de quoi fulminer contre cette alliance hétéroclite qui le met finalement hors jeu.

La logique idéologique aurait voulu que le CSV trouve dans les libéraux son allié naturel comme ce fut le cas en 1999 et en 2004. Ainsi, avec les 13 sièges du DP, le CSV aurait disposé d’une majorité assez confortable, logique et efficace pour gouverner (36 sièges sur 60). Cette union entre le premier parti du pays et celui qui a le plus progressé (4 sièges supplémentaires) aurait également reflété l’expression de la volonté démocratique.

Mais le fringant maire du Luxembourg et le chef de file  du DP, Xavier Bettel, a préféré s’allier à des partis opposés politiquement pour mieux renvoyer les chrétiens sociaux dans l’opposition. Résultat : avec 32 sièges sur 60, cette coalition hybride repose sur une majorité fragile susceptible d’être menacée par des violentes attaques tripolaires !

Bettel, que le Grand-Duc Henri a chargé de former le prochain gouvernement, risque d’avoir du mal à trouver la bonne partition pour orchestrer le bal des négociations qui s’ouvre ce mardi. La refonte plus juste du système d’imposition et l’ajout d’un taux d’impôt à 45% pour les couples gagnants plus de 400 000 euros par an (ce qui est très répandu dans un pays qui affiche le revenu par habitant le plus élevé du monde devant le Qatar !) vont très certainement poser quelques problèmes aux libéraux qui veulent mettre l’accent sur la compétitivité du pays.

Mais comme le Luxembourg n’est pas la France, le poids du dogmatisme politique aura de fortes chances de plier sous la force du pragmatisme économique !

Le retour des Bonnets rouges

bretagne ecotaxe bonnets

Bonnets rouges : on sait, peut-être, que ce nom recouvre l’une des plus grandes révoltes de l’Ancien Régime, qui survint en Bretagne sous le règne de Louis XIV en 1675[1. Porchnev B., « Les buts et les revendications des paysans lors de la révolte bretonne de 1675 », paru dans Les Bonnets rouges, Union Générale d’Éditions (collection 10/18), Paris, 1975] et qui fut l’une des grandes révoltes populaires, annonciatrice de la Révolution de 1789[2. Croix A., article « Bonnets rouges » in Dictionnaire du patrimoine breton (sous la direction d’Alain Croix et Jean-Yves Veillard), Éditions Apogée, 2000, p. 152.].

Les bonnets rouges, on les a vus ressurgir en Bretagne, et en particulier ce samedi 26 octobre lors des manifestations qui ont eu des suites tragiques (un blessé avec une grave blessure au cou, un autre avec une main arrachée). Si ces manifestations ont clairement tourné à l’émeute, c’est qu’elles ne font que témoigner du désespoir d’une partie de la population. La Bretagne, on le sait, est durement touchée par la crise actuelle. Celle-ci se traduit par la fermeture, ou par des licenciements, dans des petites et moyennes entreprises dont le rôle est critique sur des bassins d’emplois très segmentés. Une misère néo-rurale, concentrée dans des bourgs ou des gros villages, liée à la fermeture de l’employeur local, est en train de faire tache d’huile en Bretagne. À ce phénomène, qui dure depuis maintenant deux ans est venu s’ajouter la crise spécifique de la filière agro-alimentaire qui entraîne avec elle une partie de l’agriculture. Ce que l’on appelle la « crise de la filière porcine » est le résultat d’un dumping sauvage pratiqué par l’Allemagne abritée derrière l’Euro. Ce dumping est en train de ravager la Bretagne. On le voit avec les problèmes des abattoirs, de sociétés comme Doux et Gad. Ces faillites, et ces fermetures viennent ajouter la misère à la misère ; très souvent c’est un couple et non seulement la femme ou l’homme qui sont employés sans ces entreprises. La fermeture d’un site, souvent l’unique employeur du canton, est une véritable condamnation à mort.

Enfin, goutte d’eau ultime, nous avons l’écotaxe, un impôt fondé sur des principes justes mais tellement mal ficelé qu’il pénalise en premier lieu les producteurs locaux au profit d’un transport autoroutier. De plus, des primeurs qui sont produits à 300 kilomètres de Paris vont être plus taxés que des salades ou autres légumes débarquant de l’autre bout du monde par avion à Roissy. C’est bien là toute l’aberration d’un impôt dont la mise en place a été livrée au jeu des lobbys européens et à l’inconséquence de hauts fonctionnaires méconnaissants les réalités locales.

Telles sont les raisons de la révolte qui, après avoir couvée pendant de longs mois, est en train d’exploser en Bretagne. Face à cette révolte, les mesures annoncées par le gouvernement ne sont même pas de l’ordre du dérisoire ; elles sont une véritable insulte à ces milliers de personnes que la politique gouvernementale jette dans la rue et sur les routes, et où elles ne trouvent en face que les CRS et la répression.

Pourtant des solutions sont à la portée de la main du gouvernement. La première d’entre-elle est, bien entendu, la dissolution de zone Euro suivie d’une dévaluation qui seule peut redonner sa compétitivité à l’industrie et à l’économie française. Cette dévaluation rendra inutiles les abattements d’impôts qui sont aujourd’hui nécessaires à la survie de nombreuses entreprises. Sur les 70 milliards que représentent ces diverses « niches fiscales », il devrait être ainsi possible d’en supprimer 30 milliards au moins. Ce gain fiscal important (1,5% du PIB) permettra de réduire le montant d’autres impôts.

Une seconde solution est, bien entendu, une refonte de l’écotaxe afin d’en faire un mécanisme protecteur des productions locales face aux productions à longues distances. Il est insensé que des produits venant de plusieurs milliers de kilomètres payent moins que d’autres qui sont fait quasiment à la porte des consommateurs.

Retrouvez la version originale de cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00668386_000009.

Touche pas à ma pute!

causeur pute manifeste salauds

Dans le numéro de novembre de Causeur, nous nous mobilisons contre une proposition de loi visant à sanctionner les clients des prostituées, sans interdire formellement la prostitution. Punir ce qui n’est pas interdit, ça laisse rêveur.

Causeur a décidé de batailler par l’humour pour cette cause sérieuse : au cœur de notre dossier sur la question, nous lançons la pétition « Touche pas à ma pute », contre la criminalisation des clients de prostituées. La question est d’importance : car au-delà de la prostitution, les propos tenus par les « abolitionnistes » indiquent que, sous couvert de protéger les femmes, c’est une guerre contre les hommes, considérés comme des délinquants sexuels en puissance, qui a été ouverte : « Les victimes sont presque toujours des femmes (….). Les clients sont toujours des hommes : ils achètent et imposent leurs propres désirs », peut-on lire dans la « Pétition des jeunes pour l’abolition de la prostitution ».

Nous ne défendons pas la prostitution, nous défendons la liberté. Et quand le Parlement se mêle d’édicter des normes sur la sexualité, notre liberté à tous est menacée.

Nous avions souhaité attendre la sortie en kiosque du numéro de novembre (le jeudi 7) pour publier ce « Manifeste des 343 salauds ». Malheureusement,  certains de nos confrères n’ont manifestement pas respecté la tradition de l’embargo. Ainsi, depuis 24 heures, ce texte est cité et discuté partout, sauf à Causeur… Pour mettre fin à cette anomalie, nous avons décidé de le publier avant même la sortie du journal, son envoi aux abonnés et sa mise en vente en kiosque.  L’essentiel reste d’avoir ouvert le débat.

 

Le manifeste des 343 salauds

En matière de prostitution, nous sommes croyants, pratiquants ou agnostiques.

Certains d’entre nous sont allés, vont, ou iront aux « putes » – et n’en ont même pas honte.

D’autres, sans  avoir été personnellement clients (pour des raisons qui ne regardent qu’eux), n’ont jamais eu et n’auront jamais le réflexe citoyen de dénoncer ceux de leurs proches qui ont recours à l’amour tarifé.

Homos ou hétéros, libertins ou monogames, fidèles ou volages, nous sommes des hommes. Cela ne fait pas de nous les frustrés, pervers ou psychopathes décrits par les partisans d’une répression déguisée en combat féministe. Qu’il nous arrive ou pas de payer pour des relations charnelles, nous ne saurions sous aucun prétexte nous passer du consentement de nos partenaires. Mais nous considérons que chacun a le droit de vendre librement ses charmes – et même d’aimer ça. Et nous refusons que des députés édictent des normes sur nos désirs et nos plaisirs.

Nous n’aimons ni  la violence, ni l’exploitation, ni le trafic des êtres humains. Et nous attendons de la puissance publique qu’elle mette tout en œuvre pour lutter contre les réseaux et sanctionner les maquereaux.

Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité. Et quand l’Etat s’occupe de nos fesses, elles sont toutes les trois en danger.

Aujourd’hui la prostitution, demain la pornographie : qu’interdira-t-on après-demain ?

Nous ne céderons pas aux ligues de vertu qui en veulent aux dames (et aux hommes) de petite vertu. Contre le sexuellement correct, nous entendons vivre en adultes.

Tous ensemble, nous proclamons :

Touche pas à ma pute !

Premiers signataires: Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos, Philippe Caubère, Marc Cohen, Jean-Michel Delacomptée, David Di Nota, Claude Durand, Benoit Duteurtre, Jacques de Guillebon, Basile de Koch, Alain Paucard, Jérôme Leroy, Richard Malka, Gil Mihaely, Ivan Rioufol, Luc Rosenzweig, François Taillandier, Eric Zemmour.

Il est minuit moins cinq, docteur Lienemann

37

marie noelle lienemann hollande

L’aile gauche du Parti socialiste existe, je l’ai rencontrée. C’était ce matin dans Le Parisien. Marie-Noëlle Lienemann donnait un entretien un rien alarmiste sur le quinquennat Hollande. Elle a raison : la gauche a tous les pouvoirs, en ce moment, mais elle n’en exerce plus aucun. C’est Gulliver entravé ou Prométhée enchaîné, au choix. Une affreuse sensation de gâchis, d’occasion manquée. À quoi sert, en effet, d’avoir pour la première fois de son histoire électorale une position hégémonique à tous les échelons -la majorité dans les deux assemblées, la majorité des départements, toutes les régions de métropole sauf l’Alsace, un nombre écrasant de communes et de ne rien en faire. Ce n’est pas compliqué, si vous sillonnez la France, pour trouver un exécutif de droite, ça devient aussi difficile que de pêcher des écrevisses dans une rivière non polluée.

Oui, la sénatrice de Paris dit des choses très justes dans cet entretien, qui peuvent se résumer dans une formule certes un peu convenue : « Il y a le feu à la maison. »  Elle pointe la nécessité urgente « d’un Grenelle de l’ensemble des forces de gauche, y compris les communistes ». On notera au passage la formulation. Si du côté du PS, on pense de nouveau aux communistes, c’est effectivement que non seulement il y a le feu à la maison mais que n’importe quelle étincelle, pour reprendre la célèbre formule du président Mao, peut mettre le feu à toute la plaine.

La rapidité avec laquelle le Premier ministre a renoncé à l’écotaxe devant les manifestations bretonnes indique les hauteurs inédites atteintes par le trouillomètre gouvernemental. Après tout, l’écotaxe était une bonne chose, non ? Surtout en Bretagne, où un certain modèle économique appelé « modèle breton »  sévit depuis longtemps. Il est à base de productivisme à moindre coût dans une recherche illusoire de compétitivité, notamment dans l’agroalimentaire. Il oblige à une intégration forcée des paysans dans un système industriel et commercial où la grande distribution dicte sa loi.  Mais tout cela n’a pas empêché ni un véritable carnage en matière  d’emplois ni des ravages écologiques avec des plages asphyxiées par des algues parasites et l’impossibilité de boire un verre d’eau du robinet de Plougastel à Lamballe en passant par Roscoff et Pontivy.

En temps normal, un gouvernement ne cède pas au premier coup de semonce sur un impôt qui peut lui rapporter beaucoup d’argent tout en encourageant un mode de développement plus durable et plus rentable. En temps normal, ce même gouvernement aurait pris le temps d’expliquer que le Medef local avait trouvé là chiffon rouge, pardon, un bonnet, pour que la population locale se trompe de colère comme l’a très bien expliqué le porte-parole local de la Confédération paysanne, Laurent Pinatel : « Une taxe supplémentaire n’est pas forcément pertinente mais ceux qui en font leur bête noire sont ceux qui visent la poursuite d’un système qui nous a poussés dans le mur. »

Il est sans doute là, le problème, chère Marie-Noëlle-Lienemann. Vous appelez à  un « changement d’équipe et de cap. » Le changement d’équipe, je vois bien. Vous trouverez toujours quelques communistes pour enfin représenter ceux qui ont permis la toute petite victoire de François Hollande. Mais le changement de cap, c’est une autre affaire. Entrer dans un gouvernement de gauche, pour un parti qui n’est pas le parti socialiste, c’est prendre le risque non pas de faire changer de cap à une politique, mais de prendre le risque de faire changer de cap… au parti lui-même ! Les communistes ont déjà donné, notamment dans la triste période « huiste » de la gauche plurielle qui privatisa davantage que le gouvernement Juppé, sans que Robert Hue ne moufte. Et puis regardez les ministres écologistes, si vous n’êtes pas convaincue : ils avalent des boas sans broncher et j’attends avec impatience le moment ou Cécile Duflot va nous expliquer que le tri sélectif des déchets, elle ne le pratique plus parce que ça prend trop de temps.

Bien sûr, vous avez raison. L’union du PS, des Verts, et du FDG – à condition que Jean-Luc Mélenchon ait une autre obsession que de prendre le leadership de la gauche de la gauche en tirant sur son propre camp, créerait une vraie rupture pour le coup et finalement, quitte à connaître des Waterloo électoraux, il vaut toujours mieux perdre en mourant pour ses idées que pour celles du voisin. Un voisin qui de toute façon trouvera  toujours que ce n’est jamais assez comme le prouvent les surenchères d’un patronat qui a déjà obtenu autant sinon plus que ce qu’il n’aurait jamais espéré sous Sarkozy, notamment en matière de droit du travail.

Mais pour opérer une telle rupture, il faudrait quelque chose qui manque singulièrement à ce social-libéralisme déboussolé qu’on appelle le hollandisme : être de gauche. Précisément.

*Photo : WITT/SIPA. 00653985_000004.

Chine : les pékins font la loi

bo xilai chine

L’indépendance de la Justice est évidemment l’un des premiers attributs d’un pays démocratique. Indépendance à l’égard des pressions d’en haut – que nous autres Français passons notre temps à dénoncer –, mais aussi à l’égard des passions d’en bas. Lorsque la foule en furie s’apprête à lyncher un suspect, dans la vraie vie ou dans les médias, le représentant de la loi doit être en mesure de lui offrir un refuge, quand bien même ce serait la prison, parfois pour lui sauver la vie, toujours pour lui offrir le bénéfice d’un procès aussi équitable que possible. C’est ainsi que se manifeste la civilisation dans les bons westerns. « La colère des hommes n’accomplit pas la justice de Dieu », nous apprend la Bible, et chacun sait que tout bon shérif a une Bible dans une main et un fusil dans l’autre, deux bons moyens d’entraver le déchaînement de la violence populaire. Cette conception n’était pas tout à fait celle de Mao qui, dans son cercueil de cristal, semble aujourd’hui retrouver une nouvelle jeunesse post-mortem. Non seulement Xi Jinping, nouveau patron de la République populaire de Chine, le cite volontiers, mais on dirait qu’il applique scrupuleusement certains de ses préceptes. Le 23 mai 1958, à l’orée de son très regrettable Grand Bond en avant, et après les vastes purges de sa première campagne anti-droitiste, Mao incitai le parti à « suivre le peuple », afin que le peuple suive ensuite le parti.

C’est ce que semble faire aujourd’hui Xi Jinping dans le cadre d’une vaste campagne anti-corruption qui frappe de façon féroce un nombre toujours plus important d’officiels et d’hommes d’affaires chinois et, de plus en plus fréquemment, étrangers. [access capability= »lire_inedits »] La dénonciation des corrompus, sport traditionnel en Chine, a pris ces dernières années une ampleur impressionnante. Le peuple chinois se livre sur Internet à des chasses à l’homme spontanées, souvent couronnées de succès. Prenons, parmi beaucoup d’autres, l’exemple du fonctionnaire Yang Dacai. Il y a quelques mois, sa vie a basculé pour la seule raison qu’une photo le montrait souriant sur le site d’un accident de la route particulièrement meurtrier. S’en est suivie une véritable traque numérique, qui s’est encore emballée lorsque des internautes ont déniché des photos sur lesquelles il arborait des montres coûteuses. Ces photos ont été présentées au public en guise de preuves de la corruption du malheureux, preuves validées au coursd’un procès expéditif qui s’est conclu par la condamnation à quatorze ans de prison du prévenu. Quatorze ans pour un sourire malvenu…Il y a là quelque chose de troublant :on croit que la Chine vit sous la férule d’un régime fort, où la société civile et l’opinion publique sont muselées. Or, la Justice y est encore plus perméable à l’opinion que dans nos contrées, et l’autorité de la chose jugée y est souvent bousculée. Ces dernières années, nombre de procès ont été rouverts sous la pression populaire– ou plus exactement sous la pression du Web et des réseaux sociaux, un peu vite considérés comme la nouvelle vox populi.

Des condamnés ont été rejugés, parfois parce que les internautes trouvaient la sanction trop sévère, le plus souvent parce qu’elle leur paraissait trop clémente. Comment expliquer cette façon d’en remontrer aux puissants, de la part d’une population qui passe pour soumise aux yeux des étrangers ? Juste indignation d’un peuple attaché à l’honnêteté de ses dirigeants ? Peut-être. Dans une veine moins lyrique et dans un contexte où la forte croissance se traduit par une hausse vertigineuse des inégalités, il est possible qu’il entre aussi dans cet empressement justicier de la foule chinoise une bonne dose d’envie et de ressentiment. Marx n’imaginait pas que sa description de l’impasse où le culte de la croissance conduit le monde moderne s’appliquerait à une Chine formellement communiste :« Une maison peut être grande ou petite, tant que les maisons environnantes sont petites elles aussi, elle satisfait à tout ce qu’on exige socialement d’une maison. Mais s’il s’élève à côté de la petite maison un palais, voilà que la petite maison se ravale au rang de la chaumière. La petite maison est alors la preuve que son propriétaire ne peut être exigeant ou qu’il ne peut avoir que des exigences très modestes. Et au cours de la civilisation, elle peut s’agrandir tant qu’elle veut, si le palais voisin grandit aussi vite ou même dans de plus grandes proportions, celui qui habite la maison relativement petite se sentira de plus en plus mal à l’aise, mécontent, à l’étroit entre ses quatre murs. » Qui niera que l’envie soit un moteur du capitalisme ?Pour les médias et les sinologues occidentaux les plus optimistes, la campagne anticorruption est le signe que la Chine change ou qu’elle veut changer, qu’elle se voue à la réforme, et qu’un État de droit à l’occidentale est en train d’y émerger. Le Monde par exemple, a voulu voir dans la possibilité accordée à Bo Xilai, rival politique de Xi Jinping, de s’exprimer au cours de son procès, et dans la reprise de ses déclarations dans les médias, le signe encourageant d’une« transparence inédite » du régime chinois. Quoi qu’en pensent chez nous les nombreux adeptes de cette supposée vertu démocratique, qui fait bon marché de la protection de la vie privée, le voyeurisme généralisé n’a pas grand-chose à voir avec des réformes de fond susceptibles de faire progresser les libertés publiques.

D’autres estiment que cette campagne n’est qu’un moyen, pour le nouveau pouvoir, de se débarrasser d’opposants gênants. Pas faux, sans doute, mais un peu court. La corruption en Chine est un problème systémique qui touche tous les secteurs et tous les échelons de la société. En livrant à la vindicte populaire un certain nombre de victimes expiatoires, le pouvoir chinois ne cherche pas à régler le problème, ce qui impliquerait la mise en place de contre-pouvoirs indépendants du Parti communiste et donc la fin de sa juteuse mainmise sur la société. Il se contente de reprendre à son compte les affects populaires afin de « contenir » − dans les deux sens du mot contenir − la violence du peuple chinois. Tout cela aboutissant à cette curieuse justice stato-médiatique, où les suspects menottés et affublés d’une tunique orange, manifestement inspirée des uniformes de Guantanamo, se livrent avant même leur procès à de longues confessions à la télévision publique, qui réalise ainsi de gros scores d’audience. Le 1er septembre, la commission de discipline du Parti a même annoncé l’ouverture d’un site internet où chaque Chinois peut dénoncer anonymement les faits de corruption dont il croit avoir connaissance. Tout en condamnant les « rumeurs sans fondement » qui se propagent sur Internet et ne seraient pas sans rappeler, selon le magazine officiel Recherche de la vérité, les posters anonymes de dénonciation de la Révolution culturelle. Le maoïsme et les nouvelles technologies: tous les ingrédients sont en effet réunis pour un grand bond en arrière.[/access]

*Photo : Xie Huanchi/AP/SIPA. AP21474441_000010.

Le droit du sang n’est pas sanguinaire

62

droit sol sang nationalite

À l’occasion du débat sur la réforme du « droit du sol », « le pacte républicain » et « les acquis révolutionnaires » ont de nouveau été érigés en rempart contre la montée des périls. Car, comme chacun sait, bien que la réforme du droit du sol soit soutenue par 72% des français et 48% des sympathisants de gauche[1. Selon un sondage BVA pour Le Parisien.], les dernières propositions « nauséabondes » de Jean-François Copé font le triste jeu du FN. Élémentaire chers concitoyens.

« Le droit du sang, çà, çà n’est pas la République » s’est étranglé Jean-Marc Ayrault le 23 octobre à l’Assemblée. Quant à Noël Mamère, il avait du mal à digérer une soupe aussi rance : « Remettre en cause le droit du sol, c’est une forme de barbarie moderne« . Mais c’est Patrick Devedjian qui a remporté la palme du contre-sens historique:  « Le droit du sol est un acquis de la Révolution française, un fondement du pacte républicain« .

En réalité, le « jus sanguinis », qui semble faire si peur à nos élites, est un héritage du droit romain qui permet, encore aujourd’hui, à l’écrasante majorité des Français d’acquérir leur nationalité sans considération de leur lieu de naissance. Rien d’antirépublicain ou de républicain à cela. Quant au « jus soli », il apparaît dans la constitution du 3 septembre 1791 (sous la monarchie constitutionnelle), mais la « qualité » de français était déjà reconnue sous l’Ancien régime à tout individu né en France. C’est sous le Consulat, dans le code civil, que Bonaparte a restreint le droit du sol. Louis-Napoléon Bonaparte est d’ailleurs revenu sur la décision de son oncle en 1851, non pas parce que la France est une terre d’accueil mais parce que, selon le spécialiste de la question Patrick Weil, cela permettait à beaucoup d’immigrés d’échapper au service militaire.

Difficile dans ces conditions d’invoquer la République pour imposer une chape de plomb au débat sur la réforme du droit du sol. La plupart des médias qui n’en veulent pas vont dès lors appliquer, tout en sous-entendu, un petit bijou de reductio ad hitlerum en trois étapes:
1. La réforme du droit du sol équivaut à un retour au droit du sang.
2. Or le droit du sang est une spécificité de l’Allemagne (qui y a en fait renoncé en 2000) et du programme du FN.
3. Donc il ne faut pas réformer le droit du sol.
Conclusion imparable pour ceux qui n’auraient pas compris : l’UMP fait le jeu du Front national, les français préféreront toujours l’original à la copie. Et hop on passe au sujet suivant!

Il y a dans cette conclusion deux énormités reprises par Jean-Marie Le Pen en personne : le FN serait forcément « l’original », et les français voteraient toujours pour l’original. Frappé par cet interdit au cours de la campagne de 2007, Nicolas Sarkozy avait trouvé la formule pour y échapper :  « Si Le Pen dit « le soleil est jaune », devrais-je dire qu’il est bleu ? » Lui aussi en campagne, son rival François Fillon n’a pas dit pas autre chose cette semaine au Parisien : « On a une intégration un peu trop homogène qui pose des problèmes considérables (…) si on ne lance pas le débat sur le droit du sol, on aura un FN à 23-25% (…) L’immigration est un vrai problème qu’il serait fou d’exclure du débat public. »

Autrement dit, discuter des modalités d’acquisition de la nationalité française, ce n’est pas faire le jeu du FN, c’est au contraire le priver du monopole qu’il a sur cette question. Malheureusement, c’est seulement une fois toutes ces précautions oratoires prises qu’il devient possible d’aborder le fond du débat: donner une carte d’identité à un enfant né en France de parents étrangers suffit-il pour l’insérer (ou l’intégrer) dans le système socio-politique français ? Sans doute, mais au même titre qu’une carte Vitale permet de s’insérer dans le système de sécurité sociale. Mais une carte d’identité ne suffit plus pour assimiler la culture française. S’approprier l’identité française, c’est avant tout « vouloir vivre ensemble » (Renan), participer à un plébiscite qui « s’acquiert par la langue » (Lévinas) se transmet par l’école et par l’armée. Connaissant l’état de ces deux institutions, Guillaume Peltier, vice-président de l’UMP, a proposé, non pas un retour au droit du sang intégral, mais l’instauration d’un « droit du choix » qui remettrait en cause l’automaticité de la nationalité française à 18 ans. Un peu sur le modèle du « serment civique » inscrit dans la constitution de 1791. N’en déplaise à Patrick Devedjian…

*Photo ; FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00657021_000040.

Finkie au bûcher !

269
alain finkielkraut marianne

alain finkielkraut marianne

Il fallait s’y attendre : après la publication de L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut, la gauche intellectuelle dominatrice et sûre d’elle-même allait se déchaîner. La notoriété de l’auteur et son audience s’étendant au-delà du petit cercle des initiés de l’establishment universitaire et éditorial interdisait que l’on réservât à son dernier opus le sort généralement réservé aux textes dépourvus de l’imprimatur des fonctionnaires de la pensée correcte : la néantisation par le silence.

Ne tenant aucun compte des avertissements généreusement prodigués par ses « amis » relatifs aux écarts qu’il se permettait par rapport à la doxa multiculturaliste, post-nationale et post-coloniale en vigueur, Alain Finkielkraut persiste et signe dans sa défense intransigeante des idées qui lui sont chères : le savoir se transmet par des maîtres respectueux de l’héritage culturel, la Nation est une proposition ouverte à tous, et non une catin utilisée comme bon vous semble avant d’être insultée, nos valeurs ne se limitent pas à l’acceptation sans examen de celles des autres. Dans son combat intellectuel pour les défendre, Alain Finkielkraut a commis, aux yeux de ses contempteurs, un péché mortel : il n’est plus l’imprécateur solitaire au sein de cette gauche dont il continue de se réclamer, ce vieil oncle ronchon et exaspérant comme il en existe dans chaque famille. Il s’est fait des amis, de gauche eux aussi, dont les travaux austères et scientifiquement étayés viennent conforter ses intuitions : le géographe Christophe Guilluy, le sociologue Hugues Lagrange, le politologue Laurent Bouvet, pour ne citer que les plus connus.

Tous ces gens-là ne se contentent pas d’insulter la partie du peuple sensible au chant des sirènes lepénistes, ils tentent d’expliquer, avec leurs outils et leurs mots, les raisons de cette situation : fracture géographique, insécurité culturelle, indifférence de l’élite politique, fût-elle de gauche, aux angoisses des petites gens.

Il y a donc péril en la demeure, alors tous les coups sont permis : ce ne sont plus les idées de Finkielkraut qu’il faut combattre, mais l’homme Finkie qu’il faut abattre. On se bouscule pour mener la charge : Aude Lancelin dans Marianne, Fréderic Martel dans Slate.fr  et Jean Birnbaum, chef du Monde des livres, dans le quotidien vespéral. La caractéristique commune de ces « critiques » est la « reductio ad lepenum » de l’auteur de L’identité malheureuse (pour Martel, Finkielkraut est responsable de l’élection d’un conseiller général du FN à Brignoles ! )  et la tentative de le l’exclure de la communauté des gens sains d’esprit pour l’envoyer à l’asile, de vieillards pour les plus indulgents, psychiatrique pour les plus sévères. Finkie est un « agité de l’identité » (Lancelin), un « esprit malade » (Martel) en proie à une « aliénation exaltée » (Birnbaum). Ce dernier file sur une demi-page du Monde des Livres une métaphore sur le feu et la flamme révélatrice de son désir inconscient : passer Finkielkraut au lance-flammes en prétendant que l’essayiste « joue avec le feu », et est tombé sous la coupe d’un écrivain sulfureux, Renaud Camus « qui a très officiellement déclaré sa flamme à la présidente du Front National ».

Birnbaum manie l’insulte, l’insinuation, la diffusion des ragots des cantines luxueuses du VIème arrondissement de Paris avec le zèle destructeur des pamphlétaires de l’extrême droite d’avant guerre, le style en moins. Les organes de presse qui ont le culot de mettre Finkielkraut en couverture à l’occasion de la parution de son dernier essai (entendez Causeur et Le Point) sont des «  agitateurs désinvoltes » qui n’auraient même pas lu le texte en question, accusation que Birnbaum serait bien en mal de prouver. Les lecteurs de Causeur ont pu constater que les thèmes rassemblés dans L’identité malheureuse  sont pour une part issus du dialogue exigeant et fructueux mené avec Elisabeth Lévy sur la radio RCJ, et dans les colonnes du mensuel. Et que Le Point comme  Causeur ont eu l’élégance de donner la parole à ses contradicteurs,  Ghaleb Bencheikh dans Le Point et Jean-Christophe Rufin dans Causeur. Aux flics de la police lexicale du Monde, de Slate et de Marianne, nous sommes contraints de dire qu’ils ont échoué à nous rendre paranoïaques, bien que nous ayons de vrais ennemis. Nous préférerons toujours l’art de la conversation et de la dispute civilisée, grâce, notamment, à Alain Finkielkraut.

*Photo :  JEROME MARS/JDD/SIPA. 00667245_000009.

Daniel Leconte n’est pas un salaud !

104

Il n’est pire sourde que celle qui entend ce qu’elle veut entendre. Surtout quand, en prime, elle est bavarde et parfois un chouia désordonnée.

Je plaide donc coupable : à la suite d’une conversation téléphonique, amusante et sautillante, avec mon ami Daniel Leconte, l’éminent producteur que l’on sait, j’ai cru qu’il avait donné son accord pour signer le manifeste que vous savez. Je me suis trompé : mon oreille avait fourché. Il n’a donc pas à reprendre une parole qu’il n’avait pas donnée. Il ne fait pas partie des 343 salauds.

Et, bien que je sois la fautive, il en sera quitte pour un bon déjeuner au cours duquel il m’expliquera ses motivations. Mais ne vous inquiétez pas, les 343 ne sont pas devenus les 342, puisque vous avez été des centaines à signer ce texte depuis sa publication. Soyez sympas : continuez ![1. Dès lundi, une pétition ouverte à tous nos lecteurs sera mise en ligne.]

343 salauds : Les puritains sont à la rue

240
343 salauds prostitution

343 salauds prostitution

J’habite dans un quartier à putes. Elles sont juste en bas de chez moi. Les rues tranquilles des alentours mènent aux coins discrets. Je ne vais pas dire que je connais la prostitution, mais depuis ma fenêtre je constate clairement et simplement que « la prostitution » recouvre des milliers de réalités très différentes, des deux côtés du service rendu.

Pour ce qui est de la prostitution « visible », deux grandes tendances semblent se dégager. Les unes sont clairement des filles d’importation illégale, de l’Est ou d’Afrique subsaharienne, se gelant les miches sur un pauvre trottoir du Nord Pas-de-Calais, et laissant facilement deviner par leur exposition publique qu’elles subissent une vie de grande maltraitance dès que le boulot est fini, voire au boulot-même. Les autres sont plus discrètes, « à l’ancienne », habillées en civil dans la rue ou planquées derrière les volets d’une maison d’habitués, et ont une activité qui s’apparente beaucoup plus à ce qu’on appelle « un travail ». Oui madame.

Eh bien figurez-vous que pour les clients, c’est la même chose. Si vous avez les vicelards cradingues en BMW chelou qui profitent de la situation et traitent les filles comme des chiens parce qu’ils « payent pour ça », vous avez aussi la clique misérable des petits mecs au chômedu de longue date qui, sans autre vie sociale que les camarades du PMU et les fonctionnaires de l’office HLM, trouvent là un peu de tendresse que personne ne leur a jamais donné dans toute leur vie et que je serai bien méprisable de condamner.

Je caricature un peu, mais c’est pour saisir les grands traits les plus visibles de la question.

La prostitution n’a pas de solution, parce qu’aucune interdiction ne saura empêcher son existence factuelle. On ne changera pas les gens. Alors je me dis parfois comme Jean Yanne que rouvrir les maisons serait peut-être un moindre mal. Je ne sais pas.

En attendant, sans nouvelle d’un libérateur divin qui aurait la solution-miracle à ce vieux problème, les partisans du progressisme pudibond, de droite comme de gauche, se sont emparés du dossier. Et ils ont tranché : la prostitution est un péché, le péché est un crime, le crime est interdit, il faut punir le crime, et nous revoilà partis pour une bonne Prohibition à l’ancienne.

Devant ce délire moralisateur, totalitaire et prométhéen, 343 salauds ont signé le manifeste de Causeur. Non pas parce que la prostitution serait une chose fondamentalement bonne, non pas parce que le manifeste cautionnerait le proxénétisme, mais tout simplement parce que comme la vitesse, la junk food, une bonne cuite ou la pornographie, la prostitution aide parfois à se sentir un peu moins mort dans cette vallée de larmes, et que son interdiction relève quand même beaucoup plus de la Police de la Vertu que de la santé publique urgente. Il y a l’éther des utopies, il y a aussi notre condition de chair.

Évidemment, ce « Touche pas à ma pute » a suscité un déluge de bêtise conditionnée. Indignez-vous, qu’il disait, indignez-vous. Alors les indignés se sont indignés là on leur a dit de s’indigner.

Je passe brièvement sur le cas Najat Vallaud-Belkacem, scandalisée qu’on puisse réclamer de disposer du corps d’autrui, quand elle-même promeut la GPA. Même combat pour Anne-Cécile Mailfert d’Osez le Féminisme, pour qui le désir doit échapper à la tarification. Le désir d’enfant concrétisé par les usines à bébés en Inde, manifestement, ne retient pas son attention. Bref.

Le progressisme puritain a un gros problème avec le sexe. Il doit être complètement libre, mais hors du marché. Il doit être pratiqué sans aucune limite, mais sans aucun danger. Il doit valoriser la jouissance, mais sans vulgarité. Il doit être désir, mais sans polarités différentielles. Une pareille équation ne se résout que dans l’onirisme d’un monde sans chair et sans Mal.

Pendant ce temps, on peut remplir son caddie d’hommes sur Adopte Un Mec ; on peut promouvoir le cocufiage de son mari grâce à Gleeden, le site de rencontres extraconjugales « pensé par des femmes ». Mais que se passerait-il si on pouvait remplir son caddie de femmes sur Adopte Une Meuf, et si Gleeden affichait un programme destiné à tromper les épouses « pensé par des hommes » ? Est-ce justice faite à l’égalité des sexes ? Faut-il laisser au business la tolérance des choses que l’idéologie réprouve ?

La vérité, c’est que le désir mâle dérange. Une sourde envie de castration habite la postmodernité. Osez le clito, oui. Osez le gland, non. Jadis on craignait la puissance maléfique du sexe féminin, aujourd’hui c’est l’homme qui est diagnostiqué hystérique, et il est coupable de crime par bandaison.

Les fondamentalistes religieux et les tyrans athées ont de grandes convergences théologiques : le péché doit absolument être étranger à notre nature, et plutôt que de trouver les meilleurs termes possibles de sa coexistence avec notre envie d’être vraiment bons, il faut tout simplement le traquer et l’exterminer, comme on traque un virus. Quitte à exterminer le contaminé, pour être bien sûr que le monde sera désormais un peu plus pur.

Mais le monde n’est pas pur. Notre existence est un conflit continu. Nos pulsions sont paradoxales. Personne ne peut réellement trouver le principe de la prostitution formidable, mais on n’a pas le droit de déconsidérer ni la grande misère des perdants de l’Extension du Domaine de la Lutte, ni la quête légitime d’un peu de vrai plaisir dans un monde désenchanté.

Le numéro de novembre de Causeur incluant le Manifeste des 343 salauds sera disponible en kiosque le jeudi 7 novembre. Vous pouvez d’ores et déjà l’acheter en ligne ici.

 

*Photo : GELEBART/20 MINUTES/SIPA.00646670_000002.

Syrie, laïcité, Front national : le journal d’Alain Finkielkraut

47
syrie laicite fn

syrie laicite fn

Élisabeth Lévy. Le 21 août, un massacre au gaz sarin a été commis dans les faubourgs de Damas, tuant plusieurs centaines  de personnes. Les services de renseignement occidentaux accusent formellement le régime de cette exaction. Après un sommet du G20 plutôt tendu, seuls les États-Unis et la France se disent aujourd’hui prêts à intervenir. En France,  les opinions semblent majoritairement hostiles. De votre côté, êtes-vous plutôt favorable à cette « intervention » ?

Alain Finkielkraut. « Ce n’est pas l’Amérique qui a fixé une ligne rouge, c’est le monde », a dit très justement le président Obama. Les armes chimiques ont été bannies par la Convention de Genève en 1923, c’est-à-dire au lendemain d’une guerre où l’on a vu les nuages mortels des gaz « s’étendre sur tout ce qui vit avec l’indifférence d’un phénomène météorologique », comme l’a écrit Ernst Jünger. John Kerry, le secrétaire d’État américain, avait donc raison d’en appeler à la mémoire et à la décence communes dans la conférence de presse conjointe qu’il a donnée, au Quai d’Orsay, avec notre ministre des Affaires étrangères. Et puis, il n’y a pas de place pour l’abstention dans cette affaire. Ne pas agir, c’est encore agir en envoyant un message d’impunité aux utilisateurs potentiels d’armes interdites.

Enfin, la morale de responsabilité qui échoit aux États ne se limite pas à la poursuite par chacun de ses intérêts. Elle consiste dans l’humanisation de notre séjour sur Terre. Elle est responsabilité pour le monde. Le monde doit rester sans armes chimiques : il faut une réponse militaire à ceux qui transgressent cet impératif. Ce raisonnement, il est vrai, ne convainc pas l’opinion. Elle qui est, en général, si émotive et qui a vu, en boucle, les images des corps suppliciés, s’oppose majoritairement à des frappes contre Bachar Al-Assad. [access capability= »lire_inedits »] Ce sont les représentants de ces États décrits par Nietzsche comme les plus froids des monstres froids qui font part aujourd’hui de leur émotion devant l’horreur du crime. « Le malheur des hommes ne doit pas être le reste muet de la politique. Il fonde un droit absolu à se lever et à s’adresser à ceux qui détiennent le pouvoir », a déclaré Michel Foucault en juin 1981.Cette fois, c’est le pouvoir qui se lève au nom du malheur des hommes et c’est la citoyenneté internationale que Foucault appelait de ses vœux qui fait la sourde oreille. La froideur a changé de camp. Pourquoi ? Parce qu’après les attentats du 11-Septembre, l’échec des interventions militaires en Irak, en Afghanistan et en Libye à établir la démocratie dans ces pays, l’islamisation des « printemps arabes » et, pour finir, l’emprise des djihadistes sur la rébellion syrienne, nous avons été contraints de prendre acte de ce fait : l’humanité est traversée, comme l’écrit Pierre Manent, par des séparations profondes et même intraitables. On croyait que le réseau allait avoir raison des frontières.

C’est vrai, mais au sens tout à fait inattendu où les islamistes somaliens relatent en direct sur Twitter leurs exploits barbares dans un centre commercial. Le rêve commun à Victor Hugo et à Michel Serres d’une humanité réconciliée par la technique est anéanti. Le djihad et l’impitoyable guerre civile entre sunnites et chiites ont dressé un mur entre le monde arabo-musulman et le nôtre. Et ce que dit le scepticisme de l’opinion occidentale, c’est que même une attaque au gaz sarin contre des populations civiles n’arrive plus à briser ce mur. Aussi les États occidentaux ont-ils accueilli comme une divine surprise la proposition russe d’une prise de contrôle par l’ONU de l’arsenal chimique du régime de Damas. C’est mission impossible. Poutine a donc tendu un piège grossier aux Occidentaux mais, dans une guerre où la victoire éventuelle des rebelles suscite autant d’inquiétude que celle de Bachar Al-Assad, ce piège a été saisi comme une perche. La Charte de la laïcité de Vincent Peillon. Dans les territoires perdus de la République, la diversité n’est pas une partie de plaisir.

Vincent Peillon a présenté la Charte de la laïcité qui sera désormais placardée dans les établissements scolaires français. Si le ministre a expliqué que le débat sur la laïcité ne devait « pas tourner à l’obsession de l’islam », le président du Conseil français du culte musulman, Dalil Boubakeur, a pourtant immédiatement déclaré que 99 % des musulmans allaient se sentir visés par ce texte. N’est-ce pas effectivement l’islam qui est ciblé ? Avait-on besoin de rappeler ces principes ?

Avant 1989, l’École publique était laïque comme elle était obligatoire. C’était une évidence. Nul n’y prêtait la moindre attention. En 1989, éclate l’affaire du collège de Creil. Deux élèves sont exclues parce qu’elles refusent de se conformer au règlement intérieur et d’enlever leur voile en classe. Je cosigne avec Élisabeth Badinter, Élisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler et Régis Debray un manifeste qui paraît dans Le Nouvel Observateur : « Profs, ne capitulons pas ! » Aussitôt, les critiques pleuvent. Les représentants de toutes les grandes religions expriment leur colère, les associations antiracistes dénoncent ce qu’on commence à appeler la « stigmatisation de l’islam » et tout le monde nous demande de redescendre sur terre : faire tant d’histoires, employer de si grands mots pour trois foulards, ce n’est pas de la politique, nous dit-on, c’est du rêve éveillé. En 2002, des enseignants de terrain que nul ne peut accuser de se raconter des histoires publient un livre accablant : Les Territoires perdus de la République. En 2004, les membres de la commission Stasi, qui étaient a priori hostiles à toute législation contraignante, finissent, sous l’effet des témoignages, par préconiser l’interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires. Un an plus tard paraît le rapport Obin. On y apprend qu’un phénomène d’une tout autre ampleur que le port du voile affecte les quartiers sensibles : « Les élèves sont invités à se méfier de tout ce que leur professeur leur propose, comme de ce qu’ils trouvent à la cantine dans leur assiette ; et ils sont engagés à trier les textes étudiés selon les mêmes catégories religieuses du halal (autorisé) et du haram (interdit). »Et si l’on affiche aujourd’hui une Charte de la laïcité dans les écoles, c’est bien parce que certains musulmans– parents et élèves – acceptent mal les lois de la République et les programmes scolaires. Après l’avoir longtemps nié, la presse « éclairée »reconnaît maintenant l’existence et l’ampleur du phénomène. Gérard Courtois écrit ainsi dans Le Monde S’il faut rappeler des valeurs aussi élémentaires, c’est bien parce qu’elles n’ont plus cours partout, qu’elles sont battues en brèche par le communautarisme voire l’ethnicisation, et que les “ territoires perdus de la République ” gagnent peu à peu du terrain. » Mais à peine la réalité est-elle entrevue que le journaliste la recouvre par le discours canonique de la critique sociale : les « disparités générées par le système scolaire français ont atteint, dans bien des zones supposées prioritaires, un niveau qui vide de son sens le principe républicain d’égalité. C’est tout le défi de la“ refondation de l’École ”. Une charte, à l’évidence, n’y suffira pas ». Ce sont les sciences humaines qui nous ont révélé, comme l’écrit Robert Legros, le fait de l’appartenance de toute humanité à une culture. Nous sommes, en tant qu’humains, des semblables, mais chaque humanité, chaque société a des manières de penser, d’agir, de fabriquer, de travailler et de créer qui lui sont propres. D’où le thème, omniprésent aujourd’hui, de la diversité. Mais ce qu’on refuse obstinément de voir, c’est que la diversité n’est pas toujours idyllique, qu’elle est souvent conflictuelle, que les cultures, en d’autres termes, peuvent entrer en collision. Les sciences humaines alors se retournent contre les sciences humaines et, là où il y a choc culturel, elles décrivent imperturbablement les méfaits de l’inégalité et de la domination. Elles nous aveuglent ainsi à la réalité qu’elles ont-elles-mêmes découverte.

L’islamisation de certains territoires alimente-t-elle la montée du FN ?

Dans le livre testamentaire qu’il a rédigé avant de se suicider à Notre-Dame, Dominique Venner commente un article de Marion Van Renterghem publié par Le Monde au lendemain des émeutes de novembre 2005. À La Courneuve, dans la « Cité des 4000 »,la journaliste a rencontré Catherine C., « une petite blonde élégante aux yeux très bleus, la quarantaine passée, qui camoufle bien sa lassitude de la vie et limite ses sorties au minimum nécessaire ». Elle en a assez, en effet, de ne parler à personne, de croiser des femmes voilées qui ne la regardent pas, « d’entendre le Coran à fond les cassettes, d’être regardée d’un drôle d’air si elle fume pendant le ramadan ». Autrefois, c’était différent, elle allait boire le thé chez sa voisine algérienne. Maintenant, elle se sent de plus en plus isolée. Elle est minoritaire : « C’est difficile de devenir une minorité chez soi, vous savez. »Pourquoi le Front national gagne-t-il du terrain ? Parce que la gauche a laissé tomber Catherine C. Parce que c’est ce parti et un ancien militant fasciste, apôtre jusqu’à son dernier souffle d’une Europe païenne, qui ont pris en considération le malheur de cette femme.

Y a-t-il un nouveau Front national ?

Interrogé sur les consignes à donner aux électeurs en cas de duel FN /PS, François Fillon a déclaré qu’il fallait voter pour le « moins sectaire » des deux, tout en précisant que cela pouvait être le frontiste. Mais pour les tenants du « front républicain », « on ne cause pas aux fachos ». Or, cette stratégie confortable n’a pas atteint ses objectifs puisque le FN est passé de 5 % à 25 % des voix et que 70 % des électeurs de l’UMP sont sur la ligne Fillon. Les électeurs du FN sont-ils des idiots ou des salauds ?

S’ils étaient tous des salauds, les« antifas » seraient tous des héros. Mais les choses ne sont pas si simples. Notre époque invoque sans cesse le changement et nie, en même temps, le changement qui se déroule sous ses yeux. Non, nous dit-elle, le Front national n’a pas changé. Il est pareil à lui-même et le sera toujours. Les adversaires patentés de l’essentialisme essentialisent sans vergogne leur adversaire principal. Comme si aux quartiers« sensibles » et aux collèges « sensibles »ne venaient pas de s’ajouter les hôpitaux« sensibles », on affirme que l’immigration actuelle ne diffère en rien des vagues d’immigration antérieures. On prétend que l’islam ne pose aucun problème particulier à la France et que le même populisme sévit qu’à la fin du XIXe siècle et dans les années trente du XXe. On oppose donc au Front national les valeurs que ses ancêtres fascistes ont bafouées et la mémoire des crimes qu’ils ont commis. Mais le problème est que ce parti invoque emphatiquement les valeurs de la laïcité et de la République. L’un de ses principaux dirigeants va même se recueillir à Colombey-les deux-Églises sur la tombe de l’homme du 18-Juin. Hommage du vice à la vertu ? Sans doute. Reste qu’on ne peut continuer éternellement d’opposer à ce parti les principes dont il se réclame à cor et à cri. Les vigilants sont nostalgiques des dérapages dont Jean-Marie Le Pen les gratifiait autrefois avec une fécondité inépuisable. Mais ils n’ont presque rien à se mettre sous la dent, aucun jeu de mots ne leur est jeté en pâture. Ils sont comme des fauves affamés errant dans la savane du « politiquement correct ». Alors certains emploient les grands moyens et, avec le sociologue Luc Boltanski, assimilent la défense de la laïcité et de la République à un discours de guerre anti-arabe. Ce n’est plus seulement Marine Le Pen qui est dans le viseur de l’antiracisme stalinien sous lequel on veut nous faire vivre, c’est Élisabeth Badinter, marraine de Baby Loup. Au nom de l’universel, on criminalise aussi le thème de la préférence nationale. Mais il n’y a pas de nation sans distinction du proche et du lointain,du même et de l’autre, de l’étranger et du citoyen, c’est-à-dire sans préférence nationale.

Certes, à l’âge des Droits de l’homme, cette préférence ne doit pas conduire à refuser tout droit aux étrangers, comme le voudrait le FN, mais quand je lis, sous la plume de Caroline Fourest, que le plus grand danger n’est pas le communautarisme islamiste mais la « montée du racisme antimusulman pour tenter de revenir aux vieux clochers, à la France éternelle où la norme était celle de l’homme hétérosexuel catholique »,je suis effaré par la bêtise et l’ignorance du parti de la médisance nationale. Le « mariage pour tous » semble avoir rejeté, aux yeux de certains de ses apôtres, toute la civilisation française dans les ténèbres de la barbarie. Il ne faut pas pour autant baisser la garde. Le Front national ruinerait la France en un rien de temps si par malheur nous lui confiions notre destin. Mais il ne faut pas non plus abandonner le terrain à cet économisme qui fait dire qu’à l’horizon 2050, on remplacera les 30 millions de salariés manquant au nord de la Méditerranée par les 30 millions de jeunes en trop au sud. Face à la mondialisation qui veut que les hommes soient interchangeables, la politique qui s’impose est celle d’une écologie généralisée. Il ne s’agit plus de changer le monde mais de sauver ce qui peut l’être des langues, des nations, de la culture, de la beauté et de la richesse de la Terre.[/access]

*Photo : LCHAM/SIPA. 00667238_000068.

Le Grand Duché tripolaire

3

Coup de tonnerre dans le ciel politique luxembourgeois. Les murs de la place financière se sont mis à trembler en fin de semaine dernière.

Le CSV,  sorti vainqueur des élections législatives du 20 octobre, a été écarté des transactions au profit d’une coalition contre-nature réunissant les libéraux du DP, les socialistes du LSAP et les écologistes du Déi Gréng.

Arrivé en tête avec plus d’un tiers des voix malgré une perte de trois sièges (23 sièges sur 60), le leader emblématique du grand parti populaire chrétien social, l’indéboulonnable Jean-Claude Juncker, chef du gouvernement depuis 1995, a de quoi fulminer contre cette alliance hétéroclite qui le met finalement hors jeu.

La logique idéologique aurait voulu que le CSV trouve dans les libéraux son allié naturel comme ce fut le cas en 1999 et en 2004. Ainsi, avec les 13 sièges du DP, le CSV aurait disposé d’une majorité assez confortable, logique et efficace pour gouverner (36 sièges sur 60). Cette union entre le premier parti du pays et celui qui a le plus progressé (4 sièges supplémentaires) aurait également reflété l’expression de la volonté démocratique.

Mais le fringant maire du Luxembourg et le chef de file  du DP, Xavier Bettel, a préféré s’allier à des partis opposés politiquement pour mieux renvoyer les chrétiens sociaux dans l’opposition. Résultat : avec 32 sièges sur 60, cette coalition hybride repose sur une majorité fragile susceptible d’être menacée par des violentes attaques tripolaires !

Bettel, que le Grand-Duc Henri a chargé de former le prochain gouvernement, risque d’avoir du mal à trouver la bonne partition pour orchestrer le bal des négociations qui s’ouvre ce mardi. La refonte plus juste du système d’imposition et l’ajout d’un taux d’impôt à 45% pour les couples gagnants plus de 400 000 euros par an (ce qui est très répandu dans un pays qui affiche le revenu par habitant le plus élevé du monde devant le Qatar !) vont très certainement poser quelques problèmes aux libéraux qui veulent mettre l’accent sur la compétitivité du pays.

Mais comme le Luxembourg n’est pas la France, le poids du dogmatisme politique aura de fortes chances de plier sous la force du pragmatisme économique !

Le retour des Bonnets rouges

19
bretagne ecotaxe bonnets

bretagne ecotaxe bonnets

Bonnets rouges : on sait, peut-être, que ce nom recouvre l’une des plus grandes révoltes de l’Ancien Régime, qui survint en Bretagne sous le règne de Louis XIV en 1675[1. Porchnev B., « Les buts et les revendications des paysans lors de la révolte bretonne de 1675 », paru dans Les Bonnets rouges, Union Générale d’Éditions (collection 10/18), Paris, 1975] et qui fut l’une des grandes révoltes populaires, annonciatrice de la Révolution de 1789[2. Croix A., article « Bonnets rouges » in Dictionnaire du patrimoine breton (sous la direction d’Alain Croix et Jean-Yves Veillard), Éditions Apogée, 2000, p. 152.].

Les bonnets rouges, on les a vus ressurgir en Bretagne, et en particulier ce samedi 26 octobre lors des manifestations qui ont eu des suites tragiques (un blessé avec une grave blessure au cou, un autre avec une main arrachée). Si ces manifestations ont clairement tourné à l’émeute, c’est qu’elles ne font que témoigner du désespoir d’une partie de la population. La Bretagne, on le sait, est durement touchée par la crise actuelle. Celle-ci se traduit par la fermeture, ou par des licenciements, dans des petites et moyennes entreprises dont le rôle est critique sur des bassins d’emplois très segmentés. Une misère néo-rurale, concentrée dans des bourgs ou des gros villages, liée à la fermeture de l’employeur local, est en train de faire tache d’huile en Bretagne. À ce phénomène, qui dure depuis maintenant deux ans est venu s’ajouter la crise spécifique de la filière agro-alimentaire qui entraîne avec elle une partie de l’agriculture. Ce que l’on appelle la « crise de la filière porcine » est le résultat d’un dumping sauvage pratiqué par l’Allemagne abritée derrière l’Euro. Ce dumping est en train de ravager la Bretagne. On le voit avec les problèmes des abattoirs, de sociétés comme Doux et Gad. Ces faillites, et ces fermetures viennent ajouter la misère à la misère ; très souvent c’est un couple et non seulement la femme ou l’homme qui sont employés sans ces entreprises. La fermeture d’un site, souvent l’unique employeur du canton, est une véritable condamnation à mort.

Enfin, goutte d’eau ultime, nous avons l’écotaxe, un impôt fondé sur des principes justes mais tellement mal ficelé qu’il pénalise en premier lieu les producteurs locaux au profit d’un transport autoroutier. De plus, des primeurs qui sont produits à 300 kilomètres de Paris vont être plus taxés que des salades ou autres légumes débarquant de l’autre bout du monde par avion à Roissy. C’est bien là toute l’aberration d’un impôt dont la mise en place a été livrée au jeu des lobbys européens et à l’inconséquence de hauts fonctionnaires méconnaissants les réalités locales.

Telles sont les raisons de la révolte qui, après avoir couvée pendant de longs mois, est en train d’exploser en Bretagne. Face à cette révolte, les mesures annoncées par le gouvernement ne sont même pas de l’ordre du dérisoire ; elles sont une véritable insulte à ces milliers de personnes que la politique gouvernementale jette dans la rue et sur les routes, et où elles ne trouvent en face que les CRS et la répression.

Pourtant des solutions sont à la portée de la main du gouvernement. La première d’entre-elle est, bien entendu, la dissolution de zone Euro suivie d’une dévaluation qui seule peut redonner sa compétitivité à l’industrie et à l’économie française. Cette dévaluation rendra inutiles les abattements d’impôts qui sont aujourd’hui nécessaires à la survie de nombreuses entreprises. Sur les 70 milliards que représentent ces diverses « niches fiscales », il devrait être ainsi possible d’en supprimer 30 milliards au moins. Ce gain fiscal important (1,5% du PIB) permettra de réduire le montant d’autres impôts.

Une seconde solution est, bien entendu, une refonte de l’écotaxe afin d’en faire un mécanisme protecteur des productions locales face aux productions à longues distances. Il est insensé que des produits venant de plusieurs milliers de kilomètres payent moins que d’autres qui sont fait quasiment à la porte des consommateurs.

Retrouvez la version originale de cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00668386_000009.

Touche pas à ma pute!

1090
causeur pute manifeste salauds

causeur pute manifeste salauds

Dans le numéro de novembre de Causeur, nous nous mobilisons contre une proposition de loi visant à sanctionner les clients des prostituées, sans interdire formellement la prostitution. Punir ce qui n’est pas interdit, ça laisse rêveur.

Causeur a décidé de batailler par l’humour pour cette cause sérieuse : au cœur de notre dossier sur la question, nous lançons la pétition « Touche pas à ma pute », contre la criminalisation des clients de prostituées. La question est d’importance : car au-delà de la prostitution, les propos tenus par les « abolitionnistes » indiquent que, sous couvert de protéger les femmes, c’est une guerre contre les hommes, considérés comme des délinquants sexuels en puissance, qui a été ouverte : « Les victimes sont presque toujours des femmes (….). Les clients sont toujours des hommes : ils achètent et imposent leurs propres désirs », peut-on lire dans la « Pétition des jeunes pour l’abolition de la prostitution ».

Nous ne défendons pas la prostitution, nous défendons la liberté. Et quand le Parlement se mêle d’édicter des normes sur la sexualité, notre liberté à tous est menacée.

Nous avions souhaité attendre la sortie en kiosque du numéro de novembre (le jeudi 7) pour publier ce « Manifeste des 343 salauds ». Malheureusement,  certains de nos confrères n’ont manifestement pas respecté la tradition de l’embargo. Ainsi, depuis 24 heures, ce texte est cité et discuté partout, sauf à Causeur… Pour mettre fin à cette anomalie, nous avons décidé de le publier avant même la sortie du journal, son envoi aux abonnés et sa mise en vente en kiosque.  L’essentiel reste d’avoir ouvert le débat.

 

Le manifeste des 343 salauds

En matière de prostitution, nous sommes croyants, pratiquants ou agnostiques.

Certains d’entre nous sont allés, vont, ou iront aux « putes » – et n’en ont même pas honte.

D’autres, sans  avoir été personnellement clients (pour des raisons qui ne regardent qu’eux), n’ont jamais eu et n’auront jamais le réflexe citoyen de dénoncer ceux de leurs proches qui ont recours à l’amour tarifé.

Homos ou hétéros, libertins ou monogames, fidèles ou volages, nous sommes des hommes. Cela ne fait pas de nous les frustrés, pervers ou psychopathes décrits par les partisans d’une répression déguisée en combat féministe. Qu’il nous arrive ou pas de payer pour des relations charnelles, nous ne saurions sous aucun prétexte nous passer du consentement de nos partenaires. Mais nous considérons que chacun a le droit de vendre librement ses charmes – et même d’aimer ça. Et nous refusons que des députés édictent des normes sur nos désirs et nos plaisirs.

Nous n’aimons ni  la violence, ni l’exploitation, ni le trafic des êtres humains. Et nous attendons de la puissance publique qu’elle mette tout en œuvre pour lutter contre les réseaux et sanctionner les maquereaux.

Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité. Et quand l’Etat s’occupe de nos fesses, elles sont toutes les trois en danger.

Aujourd’hui la prostitution, demain la pornographie : qu’interdira-t-on après-demain ?

Nous ne céderons pas aux ligues de vertu qui en veulent aux dames (et aux hommes) de petite vertu. Contre le sexuellement correct, nous entendons vivre en adultes.

Tous ensemble, nous proclamons :

Touche pas à ma pute !

Premiers signataires: Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos, Philippe Caubère, Marc Cohen, Jean-Michel Delacomptée, David Di Nota, Claude Durand, Benoit Duteurtre, Jacques de Guillebon, Basile de Koch, Alain Paucard, Jérôme Leroy, Richard Malka, Gil Mihaely, Ivan Rioufol, Luc Rosenzweig, François Taillandier, Eric Zemmour.

Il est minuit moins cinq, docteur Lienemann

37
marie noelle lienemann hollande

marie noelle lienemann hollande

L’aile gauche du Parti socialiste existe, je l’ai rencontrée. C’était ce matin dans Le Parisien. Marie-Noëlle Lienemann donnait un entretien un rien alarmiste sur le quinquennat Hollande. Elle a raison : la gauche a tous les pouvoirs, en ce moment, mais elle n’en exerce plus aucun. C’est Gulliver entravé ou Prométhée enchaîné, au choix. Une affreuse sensation de gâchis, d’occasion manquée. À quoi sert, en effet, d’avoir pour la première fois de son histoire électorale une position hégémonique à tous les échelons -la majorité dans les deux assemblées, la majorité des départements, toutes les régions de métropole sauf l’Alsace, un nombre écrasant de communes et de ne rien en faire. Ce n’est pas compliqué, si vous sillonnez la France, pour trouver un exécutif de droite, ça devient aussi difficile que de pêcher des écrevisses dans une rivière non polluée.

Oui, la sénatrice de Paris dit des choses très justes dans cet entretien, qui peuvent se résumer dans une formule certes un peu convenue : « Il y a le feu à la maison. »  Elle pointe la nécessité urgente « d’un Grenelle de l’ensemble des forces de gauche, y compris les communistes ». On notera au passage la formulation. Si du côté du PS, on pense de nouveau aux communistes, c’est effectivement que non seulement il y a le feu à la maison mais que n’importe quelle étincelle, pour reprendre la célèbre formule du président Mao, peut mettre le feu à toute la plaine.

La rapidité avec laquelle le Premier ministre a renoncé à l’écotaxe devant les manifestations bretonnes indique les hauteurs inédites atteintes par le trouillomètre gouvernemental. Après tout, l’écotaxe était une bonne chose, non ? Surtout en Bretagne, où un certain modèle économique appelé « modèle breton »  sévit depuis longtemps. Il est à base de productivisme à moindre coût dans une recherche illusoire de compétitivité, notamment dans l’agroalimentaire. Il oblige à une intégration forcée des paysans dans un système industriel et commercial où la grande distribution dicte sa loi.  Mais tout cela n’a pas empêché ni un véritable carnage en matière  d’emplois ni des ravages écologiques avec des plages asphyxiées par des algues parasites et l’impossibilité de boire un verre d’eau du robinet de Plougastel à Lamballe en passant par Roscoff et Pontivy.

En temps normal, un gouvernement ne cède pas au premier coup de semonce sur un impôt qui peut lui rapporter beaucoup d’argent tout en encourageant un mode de développement plus durable et plus rentable. En temps normal, ce même gouvernement aurait pris le temps d’expliquer que le Medef local avait trouvé là chiffon rouge, pardon, un bonnet, pour que la population locale se trompe de colère comme l’a très bien expliqué le porte-parole local de la Confédération paysanne, Laurent Pinatel : « Une taxe supplémentaire n’est pas forcément pertinente mais ceux qui en font leur bête noire sont ceux qui visent la poursuite d’un système qui nous a poussés dans le mur. »

Il est sans doute là, le problème, chère Marie-Noëlle-Lienemann. Vous appelez à  un « changement d’équipe et de cap. » Le changement d’équipe, je vois bien. Vous trouverez toujours quelques communistes pour enfin représenter ceux qui ont permis la toute petite victoire de François Hollande. Mais le changement de cap, c’est une autre affaire. Entrer dans un gouvernement de gauche, pour un parti qui n’est pas le parti socialiste, c’est prendre le risque non pas de faire changer de cap à une politique, mais de prendre le risque de faire changer de cap… au parti lui-même ! Les communistes ont déjà donné, notamment dans la triste période « huiste » de la gauche plurielle qui privatisa davantage que le gouvernement Juppé, sans que Robert Hue ne moufte. Et puis regardez les ministres écologistes, si vous n’êtes pas convaincue : ils avalent des boas sans broncher et j’attends avec impatience le moment ou Cécile Duflot va nous expliquer que le tri sélectif des déchets, elle ne le pratique plus parce que ça prend trop de temps.

Bien sûr, vous avez raison. L’union du PS, des Verts, et du FDG – à condition que Jean-Luc Mélenchon ait une autre obsession que de prendre le leadership de la gauche de la gauche en tirant sur son propre camp, créerait une vraie rupture pour le coup et finalement, quitte à connaître des Waterloo électoraux, il vaut toujours mieux perdre en mourant pour ses idées que pour celles du voisin. Un voisin qui de toute façon trouvera  toujours que ce n’est jamais assez comme le prouvent les surenchères d’un patronat qui a déjà obtenu autant sinon plus que ce qu’il n’aurait jamais espéré sous Sarkozy, notamment en matière de droit du travail.

Mais pour opérer une telle rupture, il faudrait quelque chose qui manque singulièrement à ce social-libéralisme déboussolé qu’on appelle le hollandisme : être de gauche. Précisément.

*Photo : WITT/SIPA. 00653985_000004.

Chine : les pékins font la loi

2
bo xilai chine

bo xilai chine

L’indépendance de la Justice est évidemment l’un des premiers attributs d’un pays démocratique. Indépendance à l’égard des pressions d’en haut – que nous autres Français passons notre temps à dénoncer –, mais aussi à l’égard des passions d’en bas. Lorsque la foule en furie s’apprête à lyncher un suspect, dans la vraie vie ou dans les médias, le représentant de la loi doit être en mesure de lui offrir un refuge, quand bien même ce serait la prison, parfois pour lui sauver la vie, toujours pour lui offrir le bénéfice d’un procès aussi équitable que possible. C’est ainsi que se manifeste la civilisation dans les bons westerns. « La colère des hommes n’accomplit pas la justice de Dieu », nous apprend la Bible, et chacun sait que tout bon shérif a une Bible dans une main et un fusil dans l’autre, deux bons moyens d’entraver le déchaînement de la violence populaire. Cette conception n’était pas tout à fait celle de Mao qui, dans son cercueil de cristal, semble aujourd’hui retrouver une nouvelle jeunesse post-mortem. Non seulement Xi Jinping, nouveau patron de la République populaire de Chine, le cite volontiers, mais on dirait qu’il applique scrupuleusement certains de ses préceptes. Le 23 mai 1958, à l’orée de son très regrettable Grand Bond en avant, et après les vastes purges de sa première campagne anti-droitiste, Mao incitai le parti à « suivre le peuple », afin que le peuple suive ensuite le parti.

C’est ce que semble faire aujourd’hui Xi Jinping dans le cadre d’une vaste campagne anti-corruption qui frappe de façon féroce un nombre toujours plus important d’officiels et d’hommes d’affaires chinois et, de plus en plus fréquemment, étrangers. [access capability= »lire_inedits »] La dénonciation des corrompus, sport traditionnel en Chine, a pris ces dernières années une ampleur impressionnante. Le peuple chinois se livre sur Internet à des chasses à l’homme spontanées, souvent couronnées de succès. Prenons, parmi beaucoup d’autres, l’exemple du fonctionnaire Yang Dacai. Il y a quelques mois, sa vie a basculé pour la seule raison qu’une photo le montrait souriant sur le site d’un accident de la route particulièrement meurtrier. S’en est suivie une véritable traque numérique, qui s’est encore emballée lorsque des internautes ont déniché des photos sur lesquelles il arborait des montres coûteuses. Ces photos ont été présentées au public en guise de preuves de la corruption du malheureux, preuves validées au coursd’un procès expéditif qui s’est conclu par la condamnation à quatorze ans de prison du prévenu. Quatorze ans pour un sourire malvenu…Il y a là quelque chose de troublant :on croit que la Chine vit sous la férule d’un régime fort, où la société civile et l’opinion publique sont muselées. Or, la Justice y est encore plus perméable à l’opinion que dans nos contrées, et l’autorité de la chose jugée y est souvent bousculée. Ces dernières années, nombre de procès ont été rouverts sous la pression populaire– ou plus exactement sous la pression du Web et des réseaux sociaux, un peu vite considérés comme la nouvelle vox populi.

Des condamnés ont été rejugés, parfois parce que les internautes trouvaient la sanction trop sévère, le plus souvent parce qu’elle leur paraissait trop clémente. Comment expliquer cette façon d’en remontrer aux puissants, de la part d’une population qui passe pour soumise aux yeux des étrangers ? Juste indignation d’un peuple attaché à l’honnêteté de ses dirigeants ? Peut-être. Dans une veine moins lyrique et dans un contexte où la forte croissance se traduit par une hausse vertigineuse des inégalités, il est possible qu’il entre aussi dans cet empressement justicier de la foule chinoise une bonne dose d’envie et de ressentiment. Marx n’imaginait pas que sa description de l’impasse où le culte de la croissance conduit le monde moderne s’appliquerait à une Chine formellement communiste :« Une maison peut être grande ou petite, tant que les maisons environnantes sont petites elles aussi, elle satisfait à tout ce qu’on exige socialement d’une maison. Mais s’il s’élève à côté de la petite maison un palais, voilà que la petite maison se ravale au rang de la chaumière. La petite maison est alors la preuve que son propriétaire ne peut être exigeant ou qu’il ne peut avoir que des exigences très modestes. Et au cours de la civilisation, elle peut s’agrandir tant qu’elle veut, si le palais voisin grandit aussi vite ou même dans de plus grandes proportions, celui qui habite la maison relativement petite se sentira de plus en plus mal à l’aise, mécontent, à l’étroit entre ses quatre murs. » Qui niera que l’envie soit un moteur du capitalisme ?Pour les médias et les sinologues occidentaux les plus optimistes, la campagne anticorruption est le signe que la Chine change ou qu’elle veut changer, qu’elle se voue à la réforme, et qu’un État de droit à l’occidentale est en train d’y émerger. Le Monde par exemple, a voulu voir dans la possibilité accordée à Bo Xilai, rival politique de Xi Jinping, de s’exprimer au cours de son procès, et dans la reprise de ses déclarations dans les médias, le signe encourageant d’une« transparence inédite » du régime chinois. Quoi qu’en pensent chez nous les nombreux adeptes de cette supposée vertu démocratique, qui fait bon marché de la protection de la vie privée, le voyeurisme généralisé n’a pas grand-chose à voir avec des réformes de fond susceptibles de faire progresser les libertés publiques.

D’autres estiment que cette campagne n’est qu’un moyen, pour le nouveau pouvoir, de se débarrasser d’opposants gênants. Pas faux, sans doute, mais un peu court. La corruption en Chine est un problème systémique qui touche tous les secteurs et tous les échelons de la société. En livrant à la vindicte populaire un certain nombre de victimes expiatoires, le pouvoir chinois ne cherche pas à régler le problème, ce qui impliquerait la mise en place de contre-pouvoirs indépendants du Parti communiste et donc la fin de sa juteuse mainmise sur la société. Il se contente de reprendre à son compte les affects populaires afin de « contenir » − dans les deux sens du mot contenir − la violence du peuple chinois. Tout cela aboutissant à cette curieuse justice stato-médiatique, où les suspects menottés et affublés d’une tunique orange, manifestement inspirée des uniformes de Guantanamo, se livrent avant même leur procès à de longues confessions à la télévision publique, qui réalise ainsi de gros scores d’audience. Le 1er septembre, la commission de discipline du Parti a même annoncé l’ouverture d’un site internet où chaque Chinois peut dénoncer anonymement les faits de corruption dont il croit avoir connaissance. Tout en condamnant les « rumeurs sans fondement » qui se propagent sur Internet et ne seraient pas sans rappeler, selon le magazine officiel Recherche de la vérité, les posters anonymes de dénonciation de la Révolution culturelle. Le maoïsme et les nouvelles technologies: tous les ingrédients sont en effet réunis pour un grand bond en arrière.[/access]

*Photo : Xie Huanchi/AP/SIPA. AP21474441_000010.

Le droit du sang n’est pas sanguinaire

62
droit sol sang nationalite

droit sol sang nationalite

À l’occasion du débat sur la réforme du « droit du sol », « le pacte républicain » et « les acquis révolutionnaires » ont de nouveau été érigés en rempart contre la montée des périls. Car, comme chacun sait, bien que la réforme du droit du sol soit soutenue par 72% des français et 48% des sympathisants de gauche[1. Selon un sondage BVA pour Le Parisien.], les dernières propositions « nauséabondes » de Jean-François Copé font le triste jeu du FN. Élémentaire chers concitoyens.

« Le droit du sang, çà, çà n’est pas la République » s’est étranglé Jean-Marc Ayrault le 23 octobre à l’Assemblée. Quant à Noël Mamère, il avait du mal à digérer une soupe aussi rance : « Remettre en cause le droit du sol, c’est une forme de barbarie moderne« . Mais c’est Patrick Devedjian qui a remporté la palme du contre-sens historique:  « Le droit du sol est un acquis de la Révolution française, un fondement du pacte républicain« .

En réalité, le « jus sanguinis », qui semble faire si peur à nos élites, est un héritage du droit romain qui permet, encore aujourd’hui, à l’écrasante majorité des Français d’acquérir leur nationalité sans considération de leur lieu de naissance. Rien d’antirépublicain ou de républicain à cela. Quant au « jus soli », il apparaît dans la constitution du 3 septembre 1791 (sous la monarchie constitutionnelle), mais la « qualité » de français était déjà reconnue sous l’Ancien régime à tout individu né en France. C’est sous le Consulat, dans le code civil, que Bonaparte a restreint le droit du sol. Louis-Napoléon Bonaparte est d’ailleurs revenu sur la décision de son oncle en 1851, non pas parce que la France est une terre d’accueil mais parce que, selon le spécialiste de la question Patrick Weil, cela permettait à beaucoup d’immigrés d’échapper au service militaire.

Difficile dans ces conditions d’invoquer la République pour imposer une chape de plomb au débat sur la réforme du droit du sol. La plupart des médias qui n’en veulent pas vont dès lors appliquer, tout en sous-entendu, un petit bijou de reductio ad hitlerum en trois étapes:
1. La réforme du droit du sol équivaut à un retour au droit du sang.
2. Or le droit du sang est une spécificité de l’Allemagne (qui y a en fait renoncé en 2000) et du programme du FN.
3. Donc il ne faut pas réformer le droit du sol.
Conclusion imparable pour ceux qui n’auraient pas compris : l’UMP fait le jeu du Front national, les français préféreront toujours l’original à la copie. Et hop on passe au sujet suivant!

Il y a dans cette conclusion deux énormités reprises par Jean-Marie Le Pen en personne : le FN serait forcément « l’original », et les français voteraient toujours pour l’original. Frappé par cet interdit au cours de la campagne de 2007, Nicolas Sarkozy avait trouvé la formule pour y échapper :  « Si Le Pen dit « le soleil est jaune », devrais-je dire qu’il est bleu ? » Lui aussi en campagne, son rival François Fillon n’a pas dit pas autre chose cette semaine au Parisien : « On a une intégration un peu trop homogène qui pose des problèmes considérables (…) si on ne lance pas le débat sur le droit du sol, on aura un FN à 23-25% (…) L’immigration est un vrai problème qu’il serait fou d’exclure du débat public. »

Autrement dit, discuter des modalités d’acquisition de la nationalité française, ce n’est pas faire le jeu du FN, c’est au contraire le priver du monopole qu’il a sur cette question. Malheureusement, c’est seulement une fois toutes ces précautions oratoires prises qu’il devient possible d’aborder le fond du débat: donner une carte d’identité à un enfant né en France de parents étrangers suffit-il pour l’insérer (ou l’intégrer) dans le système socio-politique français ? Sans doute, mais au même titre qu’une carte Vitale permet de s’insérer dans le système de sécurité sociale. Mais une carte d’identité ne suffit plus pour assimiler la culture française. S’approprier l’identité française, c’est avant tout « vouloir vivre ensemble » (Renan), participer à un plébiscite qui « s’acquiert par la langue » (Lévinas) se transmet par l’école et par l’armée. Connaissant l’état de ces deux institutions, Guillaume Peltier, vice-président de l’UMP, a proposé, non pas un retour au droit du sang intégral, mais l’instauration d’un « droit du choix » qui remettrait en cause l’automaticité de la nationalité française à 18 ans. Un peu sur le modèle du « serment civique » inscrit dans la constitution de 1791. N’en déplaise à Patrick Devedjian…

*Photo ; FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00657021_000040.