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«Le déclin de la France date de la fermeture des bordels»

frederic beigbeder 343

Propos recueillis par Elisabeth Lévy, Arnaud Le Guern, Paulina Dalmayer. Avec le concours inopiné de Roland Jaccard.

Causeur. Alors, c’est fini les hommes, les vrais ? Faut-il dire adieu au macho ?

Frédéric Beigbeder. C’est une espèce en voie de disparition. Vous êtes en train d’interviewer un dinosaure. L’homme, qu’est-ce que c’est aujourd’hui ? Je ne sais pas… J’en sais rien, je suis paumé.

Ce qui a disparu, c’est la virilité en tant que modèle ?

Regardez, je suis obligé de me laisser pousser la barbe comme Arnaud Le Guern pour l’on me prenne pour un homme. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour me différencier de vous ! Pathétique, non ?

Selon ton éditorial du premier numéro de Lui, les femmes se diraient souvent : « Ils sont tous devenus homos ! » Faut-il en conclure que, pour toi, « homme » signifie « hétéro » ?

Non, c’est une confusion faite par les personnes qui veulent nous voir comme des homophobes. Ce n’est pas parce qu’on revendique son hétérosexualité que l’on a quelque chose contre les homosexuels. Je respecte les homosexuels, ils font ce qu’ils veulent. Il se trouve que je n’en suis pas un. Je crois que cette confusion est venue des manifestations de centaines de milliers de personnes contre le mariage homosexuel, souvent des catholiques très homophobes : on en a alors déduit que tout hétérosexuel était homophobe. Mais ce n’est pas vrai, une majorité de Français était en faveur du mariage homosexuel. Ils ne sont pas descendus dans la rue, ils s’en fichent. Je pense que l’on peut être fier de son hétérosexualité sans être homophobe le moins du monde. C’est en tout cas notre combat à Lui. [access capability= »lire_inedits »]

Nicolas Demorand, dans un éditorial récent et totalement stupide de Libération, nous expliquait, à partir de l’histoire du caquetage à l’Assemblée nationale, que cet hémicycle était peuplé de vieux mâles blancs hétéros. On aurait dit une description de la direction de Libération. Mais c’est si mal d’être blanc , hétéro et vieux ?

Le mot « hétérosexuel » est aujourd’hui constamment associé au mot « beauf ». Comme si être hétéro était plouc et ringard. J’ai écrit cet éditorial dont vous parlez, un peu humoristique, en affirmant : « Oui, je suis un ringard, le symbole d’une espèce disparue, je suis un ours blanc sur sa calotte polaire en train de fondre. » Il est agréable de se faire passer pour quelqu’un de malade, en voie de disparition : les gens vous consolent et vous défendent.

C’était un plan drague génial…

Évidemment ! Et ça a marché : trois femmes sont venues dans mon bureau…

Mais cette vague anti-hétéro n’est-elle pas passée de mode ? N’assiste-t-on pas au retour de l’homme d’antan ?

J’espère que vous avez raison, parce que j’en ai un petit peu marre que l’on me traite de « beauf branché » ou d’« hétéro beauf » simplement parce qu’il se trouve que – c’est une malédiction – j’aime un sexe totalement opposé au mien. Je m’intéresse à une autre espèce, un mammifère très étrange qui est la femme, qui n’a rien strictement rien à voir avec l’homme. J’ai cette espèce de folie, c’est une maladie, et tant mieux si cela peut revenir un peu à la mode ! Depuis ma naissance, les gays sont plus « branchés » que moi. J’en ai marre.

Il paraît qu’il faut en finir avec les représentations sexistes. Mais il y a pas mal de femmes qui aiment les représentations sexistes, les regards sexistes et les hommes sexistes. Comment pourraient-elles jouer les femmes-femmes si les hommes veulent être des femmes comme les autres ?

Je suis pour une différenciation forte entre les sexes, et je pense que c’est aussi le cas des homos. Je pense que les homos aiment la masculinité, et les lesbiennes apprécient la féminité. Ce n’est donc pas un problème d’orientation sexuelle. On nous a taxés de « sexistes » parce qu’il y a des femmes nues dans le magazine. Si la nudité féminine est sexiste, alors il y a une très longue liste d’artistes depuis l’Antiquité qui étaient d’ignobles personnages, ploucs, sexistes et vulgaires. La Vénus de Milo, c’est sexiste alors ?

En tout cas, l’exposition sur le nu masculin à Orsay est parrainée par Têtu. Comme pour signifier une annexion symbolique…

C’est vous qui auriez dû l’organiser ! Ils n’ont pas pensé à appeler Causeur, ils ont appelé Têtu ! Encore une fois, ce que je crois profondément, c’est qu’on ne doit pas opposer homos et hétéros. Personnellement, je me fiche bien de savoir, lorsque je discute avec quelqu’un, ce qu’il fait le soir dans son lit. On ne devrait pas juger les gens sur leur sexualité. Il se trouve que nous sommes des hommes, que nous aimons la beauté féminine et que nous avons repris Lui, ce titre mythique. Il y a beaucoup de femmes qui font le magazine avec moi. Donc en suivant ce raisonnement, ce sont des femmes qui seraient sexistes et aimeraient les jolies femmes nues… Très bizarre !

Bon, alors dans tout ça, est-il si difficile d’être un homme ?

N’exagérons rien. Disons que c’est difficile parce que la situation est nouvelle. On ne sait pas trop si on peut regarder une femme dans la rue, de peur de passer pour un « relou » ! Mais c’est très grave ça, cela signifie la fin de la France ! Mais oui, Madame !

Après tout, ce n’était peut-être pas si marrant d’être un homme : il fallait chasser l’ours, puis faire la guerre, puis ramener de l’argent à la maison…

Ce que j’ai voulu dire en rigolant dans mon édito, c’est que j’étais prêt à faire un échange jusqu’au bout. Les femmes se sont mises à travailler, mais ce sont encore elles qui s’occupent des enfants, de la cuisine, du ménage… Elles se sont fait avoir ! Allons au bout du raisonnement : vous travaillerez, je serai à la maison, à m’occuper du ménage, des enfants, de la cuisine. Je trouve ça passionnant, et je ne veux plus jamais aller au bureau de ma vie. Vous avez voulu avoir une vie de con ? Laissez-nous rester à la maison et ne plus rien branler de la journée : je pourrai tromper ma femme, ce qui était quand même l’avantage de la situation d’Emma Bovary.

Sauf que tu seras peut-être moins sexy en homme au foyer. Tu n’as jamais peur d’être lynché par des harpies féministes ?

Nous avons été attaqués sur Internet par une folle ayant mis le feu au magazine, des individus m’ont traité de « sexiste », d’« homophobe », d’« hétéro beauf », etc. Mais en fin de compte, ce qui est rassurant, c’est que la reparution de Lui n’a pas vraiment fait scandale. Lui est un grand succès, se vendant très bien. Je crois que l’on peut encore rigoler. La situation me paraît moins grave que ce que vous semblez dire.

Pour Alain Finkielkraut, le cœur de l’identité française, ce sont les femmes et les livres. Tu approuves ?

Je suis d’accord. Ce qui est étrange, de la part des femmes, dans la situation actuelle, c’est d’avoir demandé à devenir les égales des hommes au travail, et malgré tout de continuer à vouloir passer devant quand on ouvre la porte.

Cela n’a rien d’étrange : nous avons gagné l’égalité, et maintenant il faut se battre pour garder la différence !

Je suis tout à fait d’accord là-dessus ! J’ai compris cela après le 11-Septembre, quand Salman Rushdie a écrit un article dans le New York Times : « Nous allons devoir nous battre pour le port de la minijupe. » Deux tours s’effondrent, et que dit le gars ? Qu’il va y avoir une guerre pour la minijupe ! J’ai trouvé cela extrêmement brillant et visionnaire. Dans cette guerre des camps, je suis obligé de choisir le camp des minijupes. Oui, je suis pour les minijupes, pour la galanterie, pour le respect dû aux femmes et pour mon droit de glisser un œil dans une échancrure.

La société actuelle n’est-elle pas trop pudique pour Lui ?

C’est justement une bonne surprise. Je pensais que nous en vendrions 50 000, il se trouve que l’on a fait près de 5 fois ce chiffre. Ce que vous ressentez, beaucoup de Français le ressentent. Ils voient ce journal arriver, avec ce petit discours rigolo pour défendre cet animal mort, le mec qui conduit des voitures à vive allure, qui parle en faisant des moulinets avec les bras, qui veut draguer les filles, mais avec les codes d’aujourd’hui. Nous ne sommes donc pas si seuls que cela !

Il y a une pétition des jeunes de gauche pour abolir la prostitution…

En effet, il y a un ordre moral qui revient ! Faisons un Manifeste des 343 salauds, clients de prostituées ! J’ai eu de grandes conversations, comme chez le psy, avec des professionnelles. Je ne suis pas dupe, je sais que les prostituées jouent la comédie, mais le jeu n’enlève rien à la beauté de la rencontre.

En attendant, le parti de la liberté est devenu celui de la répression, notamment en matière de sexualité, ou plutôt d’hétérosexualité…

C’est un discours paternaliste, en effet. Je pense que le déclin de la France date de la fermeture des bordels. Avant, la France était le pays où les gens venaient pour s’amuser, il y avait une liberté à Paris. À partir de la fermeture des maisons closes, cette capitale est devenue morte, ennuyeuse. C’est la seule grande capitale où ce soit le cas. Il n’y a qu’en France où l’on a l’obsession d’interdire cette chose-là.

Les féministes actuelles veulent instaurer la démocratie partout, y compris dans la chambre à coucher… C’est gai !

Mais c’est horrible ! Foutez-nous la paix dans notre vie privée ! Qu’est-ce qu’ils ont à vouloir légiférer sur chaque sujet de ma vie ! Quand je sors, je dois penser continuellement qu’un juge peut m’observer et juger chacun de mes gestes. Quand je sors ET quand je rentre ! C’est effrayant. J’ai ressenti cela très violemment au moment de ma garde à vue. J’ai pris de la drogue dans la rue, ce n’est pas intelligent, c’est mauvais pour la santé. Mais je n’ai pas volé le sac à main de quelqu’un, je n’ai pas sauté sur une nana, j’ai simplement fait du mal à mes narines, à mon coeur, mon cerveau. Qu’on me mette des menottes et que l’on m’enferme deux nuits dans un placard, c’est une réelle violence policière, venue s’ajouter à ma violence envers moi-même.

À vrai dire, quand chacun veut être le flic de son frère, tu devrais avoir plus peur de tes voisins que de la police…

Chacun veut régenter la vie des autres. À mon tour de faire de la provoc’, je connais bien Causeur. Pour ma part, j’ai considéré que les manifestations contre le mariage homosexuel relevaient aussi de voisins se mêlant d’un problème qui ne les regardait pas ! Pourquoi descendre dans la rue pour empêcher les homosexuels de se marier ?

Par exemple parce que la norme anthropologique, la filiation, ne concernent pas seulement les homosexuels …

Les familles hétérosexuelles ont tellement fait de dégâts… Je suis un peu « paix et amour » ! Laissons tranquille les gens, chacun fait, fait, fait, ce qui lui plaît, plaît, plaît, c’est la philosophie du groupe Chagrin d’amour ! Ce sujet-là était un non-sujet, comme dans beaucoup de pays où cette loi est passée ! Salman Rushdie fait une liste de choses à défendre, dont le sandwich au jambon, allusion aux musulmans. Ce que je trouve intéressant, c’est que la bataille pour le port de la minijupe, c’est se battre pour une valeur fondamentale qu’on néglige trop dans cette guerre : la légèreté. Nous voulons rester légers, car c’est ce qui fait la différence en France ! On ne devrait pas dire « Liberté, égalité, fraternité », mais plutôt : « Liberté, égalité, légèreté » ! Je suis aussi romancier, et ce qui me fascine, c’est cette déliquescence, cette décadence. Nous sommes l’orchestre à bord du Titanic, et on peut le prendre comme un drame. Mais on peut aussi se dire : « Continuons, reprenons encore un verre au bar de ce bateau en train de couler. » Les gens ne se sont pas rendu compte qu’ils se regardaient dans un miroir en allant voir ce film.

Revenons à la différence des sexes. Dirais-tu que la monogamie est une revendication des femmes, et une énorme concession pour les hommes ?

C’est une question que pose Marcela Iacub. C’est intéressant. Je ne peux parler que de mon expérience. J’ai une fille âgée de 14 ans. J’ai essayé pendant un moment d’empêcher les manipulations de l’industrie du jouet, tentant de catégoriser les jeux en fonction du genre. J’ai essayé de faire barrage, mais j’ai vu ma fille devenir une jeune fille, bientôt une femme, et cela m’a dépassé totalement : je n’ai pas pu faire en sorte qu’elle aime les voitures et les camions de pompiers. Je crois qu’il y a aussi une part d’inné. J’avais fait un article dans Lire pour dire que je n’apprécie pas du tout qu’on mette la lettre « e » à la fin du mot « auteur » : je trouve ça hideux. J’avais réfléchi à la question et interviewé pas mal d’écrivains de sexe féminin, et non d’« écrivaines », et il y avait une grande différence entre celles qui souhaitent la féminisation du mot, et qui sont toutes de mauvaises plumes, et celles que j’aime bien, qui veulent que l’on dise « écrivains » pour être dans la même catégorie que Proust. J’ai mis en pratique un système dans mes critiques de livres : je propose qu’on dise « écrivaine » quand l’auteur est nul et « écrivain » quand la dame a du talent.

Existe-t-il une littérature féminine et une littérature masculine ?

Oui, sûrement. Le désespoir de Dorothy Parker n’est pas le même que celui de Fitzgerald. Il y a quelque chose de plus angoissé par le temps, l’idée de perdre sa beauté, quelque chose de très cruel chez les écrivains de sexe féminin, de plus sensible et précis dans les descriptions comme dans l’analyse psychologique. Cela saute aux yeux, de Colette à Alice Munro. Mais je pense que si j’étais une femme qui écrit, j’aimerais être comparée et jugée à l’aune de tous les auteurs des deux sexes. Et pas simplement aux femmes.

Finalement, qu’est-ce que tu aimes chez les femmes ?

Ce qui est intéressant, c’est la différence. C’est l’idée que vous n’avez tellement rien à faire avec nous que, du coup, nous sommes attirés par vous, car nous sommes fous, masos, car on aime le mystère ! De ma part, coucher avec un homme serait beaucoup plus logique : nous savons comment nous fonctionnons.

Mais il n’y aurait pas d’histoire humaine. Il n’y a pas d’humanité sans la différence !

Comme je vous l’ai dit, j’ai une infirmité : cette attirance pour cet être qui n’a rien à faire avec moi, la femme. En toute logique je devrais évidemment être gay, c’est plus rationnel. La vraie limite infranchissable, c’est cette curiosité pour quelque chose qui nous fait du mal, c’est-à- dire s’attaquer à quelqu’un d’incompréhensible. On est romantiques et masochistes.

Roland Jaccard arrive au premier étage du Flore et tombe sur la petite troupe.

– Oh, tiens Roland ! Fais attention, tout ce que tu dis est enregistré !

Roland Jaccard. Que se passe-t-il ? Vous interviewez Frédéric ? Mais il n’a strictement rien à dire ! (rires)

Ça va être le bordel…

On a essayé l’homosexualité, avec Roland : ça n’a pas marché. Il me trouve trop vieux, et moi aussi je le trouve trop vieux…

RJ. Quel est le sens de ta formule, Frédéric : « L’homme a un nouvel organe » ?

C’est Marin de Viry qui m’avait soufflé cette très bonne signature… Peut-être finira-t-on par s’en servir : j’aime l’idée que l’homme ait un nouvel organe et que ce soit ce magazine. Mais il serait dommage qu’il remplace l’ancien !

En tout cas, il semble que pas mal de femmes achètent Lui

Les chiffres te donnent raison ! Le problème, c’est aussi les femmes intelligentes, ce que Baudelaire avait dit il y a bien longtemps.

Nous on trouve plutôt que ce sont les femmes sottes, le problème !

Le succès de Fifty Shades of Grey m’a rassuré. Cela prouve bien que les femmes ont envie encore de lire un texte mettant en scène un homme et une femme libérée, intelligente, se faisant attacher et punir, et qui reçoit des fessées. La femme libérée choisit d’être dominée pour jouir. Fifty Shades of Grey : ce n’est pas une référence, c’est l’un des plus mauvais livres jamais écrits ; mais il représente quelque chose, comme Histoire d’O en son temps. Le succès de ce livre montre peut-être que les femmes n’aiment pas tant que cela être respectées. L’excès de respect est une forme d’irrespect.

RJ. C’est une très bonne formule, bravo !

FB . Validée par Jaccard, le prince de l’aphorisme ![/access]

 

*Photo : Hannah.

«Empoisonnement d’Arafat» : Et maintenant, la piste Mahmoud Abbas ?

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arafat souha mohamed abbas

Panique à Ramallah ! Sitôt en possession des résultats du rapport de l’Institut de radiophysique  de Lausanne sur l’analyse toxicologique des restes de Yasser Arafat, sa veuve Souha, née Tawill, les a communiqués à la chaine qatarie Al-Jazira, qui soutient ouvertement le Hamas contre Mahmoud Abbas. Ce rapport, mis dans son intégralité en ligne sur le site d’Al-Jazira, conclut que ses investigations « soutiennent modérément l’hypothèse du polonium comme cause de la mort ». Les scientifiques helvètes fondent leur conviction « modérée » (???) sur la découverte de doses de polonium environ vingt fois supérieures à la normale dans quelques os du leader palestinien décédé à Paris en novembre 2004.  La hâte avec laquelle Suha Arafat a rendu public ce rapport, qui est également parvenu à son commanditaire, l’Autorité palestinienne, relève d’une opération de communication destinée à mettre Mahmoud Abbas et son clan dans l’embarras. En conflit avec l’Autorité palestinienne pour de sordides histoires d’argent, la veuve d’Arafat veut préempter à son profit l’opinion arabe et mondiale : ce serait grâce à elle, et en dépit de la réticence des dirigeants palestiniens, que la « vérité » sur la mort du Raïs aurait été établie.

Il fallait que le rapport suisse fasse la Une de la presse mondiale avant que les résultats des deux autres laboratoires, missionnés par l’Autorité palestinienne et la justice française, ne soient rendus publics. Or, il se trouve que le rapport russe, selon des informations publiées par l’agence moscovite Interfax, lui aussi transmis à Ramallah, ne confirme pas la thèse de l’empoisonnement au polonium. L’investigation du laboratoire français, qui n’est pas encore achevée,  n’est pas destinée à être rendue publique, mais doit servir aux juges d’instruction traitant de la plainte contre X pour assassinat déposée devant le procureur de Paris par Souha Arafat à prendre une décision : poursuivre l’enquête ou classer le dossier. Quelles qu’en soient les conclusions, Souha Arafat a gagné : le label  suisse de l’expertise qui conforte (modérément !) sa thèse est un argument de poids face à des contradicteurs scientifiques que l’on soupçonnera d’être soumis à la raison d’Etat des pays dont ils sont les ressortissants, la Russie et la France. Jacques Chirac et ses successeurs n’ont-ils pas mis et gardé sous clé le rapport établi par les médecins militaires de l’hôpital Percy de Clamart sur les circonstances de l’agonie et la mort de Yasser Arafat ? Et quel crédit accorder à des scientifiques dont le laboratoire dépend exclusivement des crédits de Poutine ?

Dans l’affaire, c’est moins Israël qui est visé que les dirigeants de Ramallah. L’Etat juif a appris à vivre avec le soupçon récurrent d’avoir voulu, par tous les moyens, la peau de Yasser Arafat, une accusation qui emporte la conviction de la majorité de la « rue arabe », de l’Atlantique au Golfe persique. Or, le rapport suisse implique que seul un très proche d’Arafat aurait pu être en mesure de lui administrer, à son insu, les doses mortelles d’un poison aussi délicat à manier que le polonium. Comme, à l’époque, Mahmoud Abbas était en conflit ouvert avec Yasser Arafat au sujet de la « militarisation » de la seconde Intifada, on voit assez bien à qui, aujourd’hui, le battage médiatique de Souha peut causer du tort…

La vengeance d’une veuve qui s’estime spoliée, lorsqu’elle est menée avec habileté et persévérance, peut renverser des montagnes et ébranler des trônes. On en regrette d’autant plus la disparition de Gérard de Villiers, qui aurait pu nous mijoter un SAS aux petits oignons sur les dessous d’une affaire où la « grande politique » fait bon (ou mauvais) ménage avec les querelles de sérail.

*Photo : Nasser Ishtayeh/AP/SIPA. AP21332725_000001.

Zéro nuance de haine

343 salauds prostitution

Elliot Lepers, ecologeek et ancien présentateur de «L’Œil de Links» sur Canal+, est avec sa camarade Clara Gonzales à l’origine de l’Affiche Grise dénonçant les 343 salauds qui ont signé notre pétition.

Tout y est ! Photo, nom, adresse Twitter de chaque signataire, et même un message d’insulte standard à l’intention des analphabètes, nombreux dans ces contrées : « Aucune femme n’est ta pute, connard ! ». J’espère bien, mon salaud.

Et Lepers de se réjouir sur son mur Facebook, graphique à l’appui : en quelques jours, plus de 9 999 personnes ont été mobilisées pour nous faire honte ! Rien que moi, sans me vanter, j’ai reçu des centaines de fois le même petit mot doux (sans toujours le relire, je l’avoue).

Mais c’est qu’Elliot Potter a sa baguette magique. Après le Huffington Post il a su charmer france-tv info, puis les sites respectifs d’Europe 1, iTélé, 20 minutes, le Parisien et le JDD, l’incontournable trio Libé-Inrocks-Télérama, et bien sûr les Claudettes de Rue 89, Politis et Mediapart. Le strike ! Nous, on n’a même pas eu le Midi Libre

Dans mon coin, j’ai quand même préparé trois questions à l’intention du magicien :

– Regrettes-tu d’avoir popularisé, ne serait-ce que par ton succès, les thèses de l’ « adversaire » ?

– Es-tu même sûr d’être en désaccord sur le fond? Pourquoi inventer des lois pénalisant les clients, c’est à dire les putes elles-mêmes, au lieu d’appliquer l’arsenal législatif existant contre les esclavagistes du sexe ?

Pour cette question, je vous renvoie, Clara et toi, au blog de Frédéric Joignot sur lemonde.fr

– Si son discours libertaire vous choque plus que moi, rien à dire. Sinon, pourquoi vous battre aux côtés d’hypocrites pour une cause absurde ?

Le seul « scandale » de la pétition de Causeur tient évidemment dans son titre. Or tout le monde le sait, au moins dans les médias : il n’y a pas de bon papier sans accroche accrocheuse.

Imaginez un manifeste intitulé « Contre la pénalisation des clients de prostituées, pour une répression volontariste du proxénétisme et du trafic des êtres humains« . Qui en parlerait ? Qui lirait la phrase en entier ?

Même toi, Elliot, tu aurais eu du mal à la parodier. C’est l’époque, réduite à des slogans, qui veut ça : salauds contre connards. Changeons d’époque !

 

L’inquisition progresse en Turquie

Le premier ministre turc Erdogan a émis un projet de loi au Parlement qui ne laisse plus de place au doute : la Turquie se radicalise. L’idée évoquée est de contrôler les appartements d’étudiants, où se mélangent filles et garçons, considérés comme « à risque » pour les valeurs de la république turque.

Recep Tayyip Erdogan justifie sa proposition : « Personne ne sait ce qu’il se passe dans ces appartements. Tout peut arriver. Et après les parents hurlent et demandent – Mais que fait l’Etat ? ». Les mesures prises servent donc à montrer que l’Etat est là, qu’il n’abandonne pas son peuple effarouché.

Le vice-premier ministre défend le nouveau projet au nom de la morale turque et ajoute: « Il n’y a pas d’objection légale à ce que des jeunes des deux sexes vivent ensemble, mais nous devons  tous savoir une chose : nous vivons dans une société de valeurs. »

Le chef du gouvernement est pourtant connu et apprécié pour ses réformes démocratiques, mais là, l’opposition s’inquiète. Ce n’est pas sa première ingérence dans l’intimité des Turques. Son éloge quasi doctrinaire de la boisson à base de yaourt « Aryan » au lieu de l’alcool raki ; son souhait propagandiste que les femmes aient chacune trois enfants, avaient déjà ouvert le débat sur l’immixtion du pouvoir dans la vie privée des citoyens.

Le gouvernement a bien entendu les critiques et a tenu à rassurer en rappelant que la loi servait le peuple. « Les voisins de ces endroits douteux peuvent en effet légitimement craindre que ces lieux deviennent l’abri d’organisations criminelles » précise le vice-premier ministre.

Le modèle de la démocratie turque perd peu à peu de son rayonnement. Une nouvelle face apparaît, celle d’un Etat maternaliste qui s’autorise toutes les intrusions dans la vie des particuliers, puisque c’est bon pour eux.

Navalny, le diable de Poutine?

navalny poutine russie

En 2011, la BBC décrivait Alexeï Navalny comme « le seul réel opposant politique à avoir émergé en Russie ces cinq dernières années ». Un an plus tard,  c’était au tour du Wall Street Journal de  le présenter comme « l’homme que Poutine craint le plus ». En septembre, il a vu sa peine de prison suspendue juste avant l’élection municipale moscovite à laquelle il se présentait. Étrange retournement, qui fait dire à certains analystes que cet opposant bénéficie de la mansuétude du Kremlin. Au fond, qui est cet oligarque populiste ?

Cet avocat richissime engagé en politique est l’actionnaire de plusieurs sociétés, privées et publiques. Il s’est fait connaître par son blog Navalny journal. L’un des plus suivis de Russie, où il s’attaque à ses deux cibles favorites: la corruption et l’immigration. Son premier fait d’armes est d’avoir accusé de détournement de fonds des entreprises publiques telles que la compagnie pétrolière Rosneft. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque son offensive mains propres vise directement le parti de Poutine, Russie unie. Lors des législatives de décembre 2011, Navalny parle carrément du « parti des escrocs et des voleurs » puis, après le trucage manifeste des élections, pose la question suivante sur son blog : « Y a-t-il des escrocs et des voleurs à l’intérieur du parti Russie Unie ? » 96,6 % des 40 000 personnes sondées en ligne ont répondu « Oui ». Fort d’une large audience virtuelle, Navalny a déclaré la guerre au pouvoir en place. Dès lors, le milliardaire va construire une véritable machine de déstabilisation de l’Etat en multipliant les sites (RosPil, RosIama, RosVybory) pour dénoncer la corruption, le mauvais état des routes, ou l’opacité des élections, avec le concours de juristes émérites. Grâce à sa frénésie purificatrice, il se pose en défenseur des citoyens face à des pouvoirs publics malhonnêtes.

Tout aussi populaire mais moins véhémente, sa bataille contre l’immigration rencontre un large écho en Russie. Bizarrement, alors que le nationalisme est nettement plus en odeur de sainteté à Moscou qu’à Paris, en Une de son blog il justifie ses prises de position en invoquant la France : « Je ne serai jamais d’accord avec la position qui dit qu’en Russie le nationalisme est dangereux et qu’il faut l’interdire. En France, le Front national est en pleine croissance. Alain Delon a annoncé son soutien à Marine Le Pen. Et dans toute l’Europe de telles évolutions se font sentir. Va-t-on pour autant boycotter les croissants ? Ou simplement dire : «  les Français peuvent mais les Russes ne doivent pas. »  Toujours sur son carnet de bord, il pose des questions qui fâchent avec la simplicité d’un fils du peuple :« J’ai regardé les statistiques. Savez-vous que près de 50 % des crimes et délits sont commis par des étrangers ? »  En 2007, sa participation à des manifestations nationalistes où la foule scandait des slogans tels que  « Arrêtons de nourrir le Caucase ! » avait entraîné son exclusion du parti démocrate Yabloko. Aujourd’hui, s’il tempère un peu son discours, il n’exige pas moins l’instauration de visas pour limiter les flux migratoires en provenance du Caucase et d’Asie centrale.

L’immigration ayant explosé en Russie, ses positions lui valent des sommets de popularité, l’incitant à briguer la mairie de Moscou. Inculpé en juillet dernier pour le détournement de 16 millions de roubles (377 000 euros), il est reconnu coupable et condamné à 5 ans de camp. Soutenu par les politiques et les médias occidentaux, la victime du « procès politique » fait appel de cette décision. Navalny a pu craindre pour sa campagne électorale durant sa seule nuit passée en détention provisoire. Pourtant, et contre toute attente, le parquet libère le célèbre opposant en attendant le résultat de son appel, lui permettant ainsi de faire campagne. Résultat : à l’issue du scrutin, Navalny obtient 27% des voix, confirmant son statut d’opposant de premier plan à Poutine. À en croire le politologue Dmitry Travin, la libération de Navalny a été décidée au sommet de la verticale du pouvoir russe. Poutine l’aurait instrumentalisé pour diminuer l’ampleur de la victoire de son candidat, Sobianine. Elu avec une majorité écrasante, ce dernier aurait pu faire de l’ombre au chef de l’Etat. Poutine aurait alors joué la carte Navalny pour asseoir son pouvoir absolu. Mais l’élection passée, la guerre de tranchées entre les deux camps a repris de plus belle. Plus que la marionnette de Poutine, Navalny apparaît donc comme un diable dont on n’ouvre la boîte qu’au moment opportun.

*Photo : Sergey Ponomarev/SIPA. 00663037_000006.

1914-1918 : Un centenaire pour quoi faire ?

1914 guerre hollande

Le 11 novembre de cette année doit être le signal du lancement des cérémonies qui vont entourer le centenaire de la « très grande guerre ». Première grande commémoration qui se déroulera en l’absence des témoins de la tragédie, le dernier poilu Lazare Ponticelli nous ayant quittés le 15 mars 2008.

La classe politique, toutes tendances confondues, se prépare. Pour être au premier rang des commémorations[1. Demain à l’Elysée, le chef de l’Etat doit donner sa vision du Centenaire dans un discours annoncé comme solennel.], pour prendre les initiatives officielles qui feront parler d’elles, plus de mille annoncées. Pour publier aussi comme Jean-François Copé, par exemple[2. La bataille de la Marne, Jean-François Copé, Taillandier, 2013.]. L’Université fourbit ses armes. Il y aura des vrais débats, de saines polémiques, et aussi des analyses définitives, des excommunications et des anathèmes.

Le monde de l’édition est prêt, plus de 500 ouvrages annoncés pour l’instant !  L’armée française, qui ne s’est jamais remise de la tragédie, qui a perdu toutes les guerres qu’elle a menées depuis, et qui voit chaque jour ses moyens diminuer, sa place dans la nation se restreindre, va probablement essayer de se revivifier par l’évocation du passé. Les sportifs ne seront pas en reste. Les All Blacks (le contingent néo-zélandais a perdu 20 000 hommes dans cette guerre), en tournée en France ces jours-ci, iront ranimer la flamme à l’Arc de Triomphe. Les maillots des joueurs français porteront le fameux bleuet à côté du coq lors du prochain tournoi des six nations. Les joueurs de tennis quant à eux honoreront Roland Garros tué en juillet 1918 aux commandes de son avion. Jusqu’à l’Académie Goncourt qui cette année s’est cru obligée d’honorer un livre portant sur cette période.

Lorsque l’on pense aux vains efforts de Dominique de Villepin pour ranimer la flamme napoléonienne au moment du 200e anniversaire d’Austerlitz, on se dit que décidément la Grande guerre a une place et un rôle exceptionnels dans la mémoire française.

Il y a beaucoup de raisons à cela. La principale est probablement celle qui concerne l’identité de ce pays. Identité malheureuse nous dit Alain Finkielkraut, mais qui trouve là un point d’ancrage d’une force étonnante. Probablement parce que les Français savent que ce que sont aujourd’hui la France et l’Europe vient de cette rupture, de ce grand ébranlement.

La fin des années 90, notamment au moment du 80e anniversaire du 11 novembre avait vu un grand regain d’intérêt pour la première guerre mondiale. Lionel Jospin alors premier ministre, fidèle en cela à sa tradition pacifiste familiale, avait lancé une polémique autour de la réhabilitation des fusillés pour l’exemple. La polémique fut vive et surtout inutile. Elle masquait les véritables enjeux des commémorations. Dans un remarquable ouvrage publié à ce moment-là, pour répondre au contresens jospinien, Annette Becker et Stéphane Audouin Rouzeau[3. 14-18, Retrouver la guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, Nrf-Gallimard, 2000.] avaient montré le caractère complètement faussé de cette approche et mis l’accent sur les trois questions qui travaillent la mémoire française de la Très Grande guerre

– La « brutalisation », qui explosera à cette occasion sur les champs de bataille, chez les civils et dans les nationalismes, partout.

– Le consentement à la guerre. La France a considéré qu’elle menait une croisade « civilisationnelle », guerrière. Une lutte entre le bien et le mal, pour un monde meilleur.

–  Le deuil consécutif à cette guerre,  qui va s’installer durablement et dont nous ne sommes pas encore remis.

Alors bien sûr, nous aurons à nouveau doit au débat sur les fusillés, à la réédition des superbes albums de Tardi. Il y aura ceux qui chanteront « la chanson de Craonne », et ceux qui entonneront « la Madelon ». Il y aura ceux qui privilégieront le simple soldat. Ceux qui polémiqueront autour de l’impéritie du commandement et les mérites comparés des généraux. On débattra de l’étonnante résilience de la IIIe République face à un tel événement et qui pourtant s’effondrera comme un château de cartes en juin 1940.

Mais, « retrouver cette guerre » c’est aussi en intégrer la dimension matricielle. Examinons attentivement l’Europe d’aujourd’hui qu’on nous dit construite sous cette forme pour éviter le retour de la guerre. Avec cette Allemagne réunifiée et puissante en son centre. Qui poursuit sa stratégie de puissance économique, obtenant dans la paix ce qu’elle n’a pu obtenir par les armes. Revenons sur l’éclatement de la Yougoslavie travaillée à l’époque par les mêmes forces qui furent à l’origine de la déflagration du 1er août 1914. Réfléchissons à ce mois de juillet 1914 qui vit la mécanique mise en place au XIXe siècle se déclencher inexorablement pour aboutir à la catastrophe.

Les livres nous disent que la Grande guerre s’est arrêtée le 11 novembre 1918, d’autres,  dont de Gaulle, qui savait appartenir à « la génération des catastrophes » qu’elle a pris fin le 8 mai 1945, d’autres encore le 8 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin. Il s’en trouve aujourd’hui fort nombreux, pour dire qu’elle n’est pas terminée…

L’extraordinaire intérêt porté à cet événement relève bien sûr de ce que l’on appelle le travail de mémoire. Mais pas seulement. Cela concerne aussi la recherche de notre identité.

*Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21325874_000004.

Bretagne : Astérix chez Pôle emploi

bretagne bonnets rouges

Astérix est de retour, et pas seulement chez les Pictes ! C’est chez lui, en Bretagne, que l’Armoricain teigneux exerce ses talents de castagneur. Et ce ne sont plus les légionnaires romains qui font les frais de sa colère, mais des CRS et des gardes mobiles qui, pour le coup, doivent regretter leurs douces casernes du « 9-3 ». Sans doute méfiants vis-à-vis des comics depuis Bécassine, les émeutiers du Finistère n’ont pas choisi de coiffer le casque gaulois, mais le bonnet rouge des révoltes de 1675 contre le papier timbré. Un choix somme toute logique : trois cent trente-huit ans plus tard, c’est toujours le ras-le-bol fiscal qui unifie comme par magie smicards, licenciés des abattoirs et agriculteurs prospères de la FNSEA.

Si l’émeute est un moyen comme un autre de se faire entendre, surtout à l’ère des chaînes d’info,  les Bretons font néanmoins fausse route. En réalité, leur problème n’est pas l’écotaxe, mais l’abolition des frontières. Ce n’est pas une gabelle de  quelques centimes au kilomètre de poids lourd qui  empêchera les abattoirs  allemands de truster le marché européen, en payant leurs ouvriers polonais et roumains à coups d’os de jambon.[access capability= »lire_inedits »]

Ces abattoirs qui, s’il y a un jour un SMIC en Allemagne, se délocaliseront dans le grand Est européen, sans oublier de toucher quelques dizaines de millions bruxellois au passage. Ce ne sont pas non plus les jambons espagnols ou italiens de qualité, les Pata Negra et autres San Daniele, vendus de 80 à 200 euros le kilo, qui risqueraient de souffrir de cette minuscule ponction sur leurs marges. Mais quand on fabrique à la chaîne du jambon à moins de 2 euros le kilo, comme a choisi de le faire une Bretagne hypnotisée par la chimère productiviste, on se retrouve le couteau sous la gorge au moindre changement, même infime, de réglementation. Qui vit par le prix périt par le prix.

Cette agriculture, qui a bénéficié plus qu’aucune autre en France de la manne de l’Union européenne depuis cinquante ans, se réveille citrouille. La Bretagne a, pendant un demi-siècle, prospéré grâce à la PAC. Pas étonnant que cette région ait massivement adhéré au traité de Maastricht (59,86 % contre 51,04 % au niveau national), contribuant pour moitié à la courte victoire de la monnaie unique. Pas étonnant encore qu’à l’exception des Côtes-d’Armor, les départements bretons aient voté massivement « oui », à rebours des autres campagnes françaises, au référendum de 2005. Pas étonnant enfin que, depuis 1983, les scores du FN, malgré l’ancrage local de la famille Le Pen, y aient toujours été très inférieurs à la moyenne nationale.

Pendant des décennies, grâce au lobbying puissant de Breizh-Europe, installé depuis toujours à Bruxelles, les aides européennes ont réglé bien des problèmes.

Mais aujourd’hui le vent a tourné, et les subsides communautaires, tels les cumulo-nimbus, se déplacent inéluctablement de l’arc atlantique vers l’est du continent. Une inversion en amenant une autre, depuis 2012, la progression du parti du retour au franc est spectaculaire en Bretagne, surtout – fait nouveau – dans les zones rurales.

Nos confrères de Rue89 avaient consacré, en avril 2012, un dossier militant mais bien documenté à « La Bretagne, terre de résistance à l’extrême droite ». Mais ça c’était avant. Maintenant que Bruxelles a coupé le robinet de la potion magique, les Bretons sont redevenus des Français comme les autres : ils attendent leur salut de l’État-nation. Monsieur le Président, quelques piécettes dans mon bonnet rouge…[/access]

Borloo-Bayrou, une peau de chagrin pour deux ?

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bayrou borloo cds

Jean-Louis Borloo et François Bayrou se sont donc unis devant toute la presse politique hier réunie. À première vue, nous pourrions croire à un joli coup politique. Alors que l’UMP se déchirait le matin-même au sujet de l’écotaxe, la reconstitution d’un pôle de centre-droit pourrait apparaître comme un signe fort adressé en direction des Français. Mais ceux-ci attendaient-il impatiemment un tel signe ? Rien n’est moins sûr. Même si le spectacle de l’union est toujours plus agréable à l’électeur que celui de la division, la question qui se pose à nos duettistes est bien celle de l’espace politique dans lequel ils peuvent s’engouffrer. On a trop vite désigné cette alliance comme la résurrection de l’UDF. En réalité, c’est le CDS (Centre des Démocrates Sociaux) de Jean Lecanuet, le pilier le plus centriste de feue l’UDF qui a été reconstitué. Les autres piliers, libéraux et giscardiens, demeurent à l’UMP dont ils constituent d’ailleurs le centre de gravité idéologique par la grâce de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, qui ont dégaullisé la droite.

Le fond idéologique du vieux RPR, celui du discours d’Egletons et de l’Appel de Cochin, perpétué par le combat Pasqua-Séguin contre Maastricht, est aujourd’hui éclaté entre plusieurs chapelles, de la ligne Philippot au FN au MRC de Jean-Pierre Chevènement, en passant par DLR de Dupont-Aignan et quelques personnalités isolées de l’UMP, comme Guaino et Myard. « L’Alternative » UDI-Modem, n’en sera donc pas une. Elle sera une UMP encore plus européiste et plus à cheval sur les équilibres budgétaires. Comme le CDS autrefois par rapport aux « durs » du Parti Républicain, elle ne se différenciera en fait que par ses prises de position sur l’immigration et la sécurité[1. L’inventeur de la formule « l’immigration, une chance pour la France » n’est autre que Bernard Stasi, qui émargeait au CDS.].

Prise en étau entre une UMP, plus structurée qu’elle, et une gauche hollandiste qui applique honteusement mais sûrement ses préconisations économiques et européennes, l’alliance Borloo-Bayrou peine à trouver un espace politique. L’émergence de Manuel Valls à la droite de la gauche n’arrange pas non plus ses affaires. D’autant que le ministre de l’Intérieur incarne l’avenir, contrairement aux « deux B ». Nous verrons en juin prochain, lors des élections européennes, si cette analyse se confirme, puisque c’est le rendez-vous que Borloo et Bayrou donnent aux électeurs. En attendant, leur « Alternative » devrait connaître quelques perturbations lors des municipales puisque certains élus locaux du Modem ont d’ores et déjà choisi de faire alliance avec le PS. Ne proposant pas une véritable offre politique nouvelle, ne disposant que d’un très mince espace politique pour s’exprimer et n’étant pas exempte d’arrière-pensées dans les deux parti(e)s, l’alliance des deux B ne donne pas toutes les garanties  pour concurrencer UMP, PS et FN. Dans le meilleur des cas, elle connaîtra le destin du CDS époque Méhaignerie avec deux ou trois gros ministères à la clef en 2017, en cas de victoire de la droite. Mais, finalement, ce n’est déjà pas si mal, non ?

*Photo : WITT/SIPA. 00668816_000017.

Mali : l’émotion règne et gouverne à Paris

mali rfi defense

L’émotion, qui  submerge la France depuis la mort des deux journalistes de RFI, est légitime. Elle l’est moins lorsqu’elle engage des décisions stratégiques et tactiques sur le terrain. À l’image de l’annonce que la porte-parole du gouvernement a faite le lendemain aux Échos : « Il nous reste près de 3 000 hommes. Il va sans doute falloir renforcer encore cette présence pour faire reculer le terrorisme.  »

Jusqu’à présent, la mort de soldats français suscitait de la part des gouvernements une accélération du calendrier de retrait des troupes. Il faut croire que lorsque des journalistes tombent, le calendrier s’inverse carrément.

Mais d’un point de vue militaire et diplomatique, ce virage stratégique est-il vraiment justifiable?  Olivier Zajec, qui enseigne la stratégie à l’Ecole de guerre, rappelait au mois de mars dans Le Monde diplomatique, les dangers d’une opération militaire contre le terrorisme : « Voir le slogan simpliste de la « guerre contre le terrorisme » connaître une surprenante épiphanie malienne s’avère d’autant plus troublant que les Américains, promoteurs de la formule, l’ont abandonnée en 2009. M. Barack Obama avait alors fait remarquer qu’il était « stupide » de « faire la guerre à un mode d’action ». Dans son essai La nouvelle impuissance américaine, il avait sonné le glas de la mode stratégique du moment, le nation-building contre-insurrectionnel : « la contre-insurrection ne fonctionne que dans deux cas précis et aujourd’hui datés : la colonisation et la décolonisation ». Les schémas de David Galula, stratège français découvert sur le tard par le général Petraeus à l’occasion des conflits irakien et afghan, sont certes intéressants, mais ils ont été écrits au début des années 60, ce qui leur fait perdre de leur pertinence.

Et si les succès libyen et malien ont effacé les humiliations occidentales subies au Moyen-Orient, c’est sans doute parce que nos armées se sont engagées face à un ennemi bien identifié derrière une ligne de front bien définie et dans un temps limité. Mais une fois l’ennemi dépassé et infiltré derrière cette ligne, les attentats-suicides et les prises d’otage se multiplient. La grosse machine militaire n’est plus adaptée. Le soldat qui patrouille ne peut pas distinguer le civil du terroriste : il devient une cible en mouvement. Face au terrorisme, la solution n’est plus militaire mais policière et, à long terme, politique.

Au rebours de cette logique, on trouve dans les états-majors des partisans d’un renfort militaire. En 2010, Le général Vincent Desportes avait par exemple dénoncé les manques de moyens militaires en Afghanistan et réclamé 100 000 soldats supplémentaires. Mais avec près de 150 000 hommes, les Etats-Unis et leurs alliés ne sont pas parvenus à contrôler les montagnes afghanes. Pour l’ancien patron de l’École de guerre qui s’exprimait le 3 novembre sur France Inter c’est simple, il faut appliquer les mêmes recettes au Mali qu’en Afghanistan : rester et augmenter les effectifs. « Les forces françaises devront rester là avec des volumes importants, elles devront renforcer leurs effectifs au Mali (…) On ne pourra retirer nos forces qu’une fois une nouvelle paix établie », argumente-t-il.

Alors que la nouvelle loi de programmation militaire va réduire l’ensemble des forces opérationnelles françaises à 66 000 hommes, les états-majors invoquent les opérations extérieures pour défendre leurs effectifs et leurs programmes. Chaque année, le surcoût des « OPEX » constitue un véritable casse-tête budgétaire. Mais pour obtenir gain de cause auprès de Bercy et de Matignon, nos généraux feraient mieux de parler « emploi d’avenir », « relance industrielle » et « intégration des jeunes issus de l’immigration ». Ironie du sort, c’est exactement le type d’emploi supprimé lorsqu’est dissout un régiment d’engagés volontaires. Emplois ensuite recrées à grand frais dans les cités. Tout cela est d’une logique imparable.

Mais le renfort de troupes annoncé au Mali obéit à d’autres considérations, purement médiatiques. Oubliées la réflexion stratégique sur la place de la France dans le monde et les contraintes budgétaires. Les mystères de la « guerre contre le terrorisme » sont décidément insondables…

*Photo : GILLES GESQUIERE/ARMEE DE/SIPA. 00668675_000001.

Gravity : l’espace est-il ringard ?

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gravity sandra bullock

On ressort de Gravity avec cette étrange impression que le film d’Alfonso Cuaron ne parle, in fine, de rien. Oh, pour être spectaculaire, il l’est assurément, et l’on n’est pas déçu par l’expérience audiovisuelle, vraiment stupéfiante. Certes, le contenu narratif du film est efficace. Certes, l’aventure orbitale de Sandra Bullock maintient le spectateur en  haleine de bout en bout ; certes, certes. Mais on a ce sentiment, quand  la salle se rallume, que l’on ne nous a pas raconté grand-chose au-delà  du film lui-même.

Alors on consulte ses petits mémos intérieurs au chapitre « Films dans  l’espace » : 2001 et son voyage mystique, Alien et sa science-fiction angoissante,  Star Wars et son carnaval intergalactique, Armaggedon et son  catastrophisme improbable. On a intégré depuis Méliès que l’espace  est l’incarnation de toutes les aventures, de toutes les rencontres, de toutes les cartographies possibles. Et on cherche dans Gravity où se terre (gag) le vertige épique du vide intersidéral. Et on ne le trouve pas vraiment. Pas d’aliens, pas d’ordinateur fou, pas de fin du monde à l’horizon.

Alors, dans un premier temps, on se dit que tout cela n’est qu’un  spectacle qui, tout réussi qu’il est, manque un peu de métaphysique.  L’espace est un endroit craignosse, où il ne se passe absolument rien,  où le froid le dispute au vide, et où finalement ne se promènent que de  pathétiques débris du XXème siècle. Gravity, c’est l’espace comme  endroit devenu ringard. Sandra Bullock répare en vain un appareil en  rade qui a perdu son lustre high-tech depuis longtemps, des Russes font  sauter leurs satellites espions façon cow-boys de la Guerre Froide, les  stations spatiales sont des ruines errantes, les capsules sont des épaves en déroute, et on écoute du Hank Williams dans son scaphandre  comme au temps des pionniers au lieu de balancer « Contact » de Daft Punk  à fond dans ses oreilles – ce qui serait mille fois plus indiqué en 2013.

Oui, dans un premier temps, on est déçu par l’enthousiasme trompé.  L’espace, en vrai, c’est nul. On n’y envoie que des ingénieurs informaticiens, drivés par des vieux briscards qui font les kékés avec  leurs cosmoscooters. Tout ça pour quoi ? Pour assurer la dernière mise à jour de Google Maps ? Pas vraiment homérique, l’épopée orbitale. Gros désenchantement.

Et dans un deuxième temps, du coup, on se dit que c’est une idée  finalement assez intéressante, et on gamberge. Que voit-on de  l’immensité intergalactique ? Rien. La réalité qu’il faut tous s’avouer,  c’est que le vide intersidéral est désespérant d’ennui et que rien ne vaut cette bonne vieille Terre, nom de Dieu. On ne voit que la Terre,  tout nous ramène à la Terre, tout s’oriente par rapport à la Terre.  Grosse crise de géocentrisme. George Clooney ne tripe pas sur les constellations et les lointains trous noirs, mais sur les couchers de soleil et la vue du Gange, là, juste en dessous, notre vrai « home ».

Il faut se rendre à l’évidence, on n’est pas fait pour nager dans l’air  pressurisé des cockpits. La position fœtale est rassurante après  quelques peurs bleues, les joujoux qui flottent dans les cabines sont amusants deux minutes, mais ces enfantillages ne sont pas salvateurs.

L’aventure est magnifique et nécessaire, encore faut-il qu’elle se  nourrisse d’un vrai sens et d’une vraie quête. Voilà ce que nous dit Gravity. La vraie place de l’humain n’est pas dans l’illusion que l’apesanteur libère, mais dans la pleine acceptation de l’attraction fondamentale. La gravité n’est pas notre ennemie, elle est le sens de  notre vie. Le vraie sens de l’architecture n’est pas dans le déni de la gravité, sans quoi on ne bâtit rien ; et le vrai sens de la musique n’est pas dans le déni de la sonorité, sans quoi on ne comprend rien ; de même le vrai sens de l’homme n’est pas dans la sortie de l’humain,  mais au cœur du principe même de l’humanité retrouvée.

Car la gravité a ce don de faire de nous des êtres debout, des êtres qui marchent, des  êtres qui respirent, des êtres vraiment vivants ; comme une Sandra Bullock dont le vrai grand voyage, transformant et initiatique,  salvateur et héroïque, est celui du Retour. Peut-être est-il temps, sans pour autant renoncer à nos prochains périples vers Mars, de fermer pour de bon la page du XXème siècle, et de voir à la fois beaucoup plus près, et beaucoup plus loin.

*Photo : Gravity.

«Le déclin de la France date de la fermeture des bordels»

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Propos recueillis par Elisabeth Lévy, Arnaud Le Guern, Paulina Dalmayer. Avec le concours inopiné de Roland Jaccard.

Causeur. Alors, c’est fini les hommes, les vrais ? Faut-il dire adieu au macho ?

Frédéric Beigbeder. C’est une espèce en voie de disparition. Vous êtes en train d’interviewer un dinosaure. L’homme, qu’est-ce que c’est aujourd’hui ? Je ne sais pas… J’en sais rien, je suis paumé.

Ce qui a disparu, c’est la virilité en tant que modèle ?

Regardez, je suis obligé de me laisser pousser la barbe comme Arnaud Le Guern pour l’on me prenne pour un homme. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour me différencier de vous ! Pathétique, non ?

Selon ton éditorial du premier numéro de Lui, les femmes se diraient souvent : « Ils sont tous devenus homos ! » Faut-il en conclure que, pour toi, « homme » signifie « hétéro » ?

Non, c’est une confusion faite par les personnes qui veulent nous voir comme des homophobes. Ce n’est pas parce qu’on revendique son hétérosexualité que l’on a quelque chose contre les homosexuels. Je respecte les homosexuels, ils font ce qu’ils veulent. Il se trouve que je n’en suis pas un. Je crois que cette confusion est venue des manifestations de centaines de milliers de personnes contre le mariage homosexuel, souvent des catholiques très homophobes : on en a alors déduit que tout hétérosexuel était homophobe. Mais ce n’est pas vrai, une majorité de Français était en faveur du mariage homosexuel. Ils ne sont pas descendus dans la rue, ils s’en fichent. Je pense que l’on peut être fier de son hétérosexualité sans être homophobe le moins du monde. C’est en tout cas notre combat à Lui. [access capability= »lire_inedits »]

Nicolas Demorand, dans un éditorial récent et totalement stupide de Libération, nous expliquait, à partir de l’histoire du caquetage à l’Assemblée nationale, que cet hémicycle était peuplé de vieux mâles blancs hétéros. On aurait dit une description de la direction de Libération. Mais c’est si mal d’être blanc , hétéro et vieux ?

Le mot « hétérosexuel » est aujourd’hui constamment associé au mot « beauf ». Comme si être hétéro était plouc et ringard. J’ai écrit cet éditorial dont vous parlez, un peu humoristique, en affirmant : « Oui, je suis un ringard, le symbole d’une espèce disparue, je suis un ours blanc sur sa calotte polaire en train de fondre. » Il est agréable de se faire passer pour quelqu’un de malade, en voie de disparition : les gens vous consolent et vous défendent.

C’était un plan drague génial…

Évidemment ! Et ça a marché : trois femmes sont venues dans mon bureau…

Mais cette vague anti-hétéro n’est-elle pas passée de mode ? N’assiste-t-on pas au retour de l’homme d’antan ?

J’espère que vous avez raison, parce que j’en ai un petit peu marre que l’on me traite de « beauf branché » ou d’« hétéro beauf » simplement parce qu’il se trouve que – c’est une malédiction – j’aime un sexe totalement opposé au mien. Je m’intéresse à une autre espèce, un mammifère très étrange qui est la femme, qui n’a rien strictement rien à voir avec l’homme. J’ai cette espèce de folie, c’est une maladie, et tant mieux si cela peut revenir un peu à la mode ! Depuis ma naissance, les gays sont plus « branchés » que moi. J’en ai marre.

Il paraît qu’il faut en finir avec les représentations sexistes. Mais il y a pas mal de femmes qui aiment les représentations sexistes, les regards sexistes et les hommes sexistes. Comment pourraient-elles jouer les femmes-femmes si les hommes veulent être des femmes comme les autres ?

Je suis pour une différenciation forte entre les sexes, et je pense que c’est aussi le cas des homos. Je pense que les homos aiment la masculinité, et les lesbiennes apprécient la féminité. Ce n’est donc pas un problème d’orientation sexuelle. On nous a taxés de « sexistes » parce qu’il y a des femmes nues dans le magazine. Si la nudité féminine est sexiste, alors il y a une très longue liste d’artistes depuis l’Antiquité qui étaient d’ignobles personnages, ploucs, sexistes et vulgaires. La Vénus de Milo, c’est sexiste alors ?

En tout cas, l’exposition sur le nu masculin à Orsay est parrainée par Têtu. Comme pour signifier une annexion symbolique…

C’est vous qui auriez dû l’organiser ! Ils n’ont pas pensé à appeler Causeur, ils ont appelé Têtu ! Encore une fois, ce que je crois profondément, c’est qu’on ne doit pas opposer homos et hétéros. Personnellement, je me fiche bien de savoir, lorsque je discute avec quelqu’un, ce qu’il fait le soir dans son lit. On ne devrait pas juger les gens sur leur sexualité. Il se trouve que nous sommes des hommes, que nous aimons la beauté féminine et que nous avons repris Lui, ce titre mythique. Il y a beaucoup de femmes qui font le magazine avec moi. Donc en suivant ce raisonnement, ce sont des femmes qui seraient sexistes et aimeraient les jolies femmes nues… Très bizarre !

Bon, alors dans tout ça, est-il si difficile d’être un homme ?

N’exagérons rien. Disons que c’est difficile parce que la situation est nouvelle. On ne sait pas trop si on peut regarder une femme dans la rue, de peur de passer pour un « relou » ! Mais c’est très grave ça, cela signifie la fin de la France ! Mais oui, Madame !

Après tout, ce n’était peut-être pas si marrant d’être un homme : il fallait chasser l’ours, puis faire la guerre, puis ramener de l’argent à la maison…

Ce que j’ai voulu dire en rigolant dans mon édito, c’est que j’étais prêt à faire un échange jusqu’au bout. Les femmes se sont mises à travailler, mais ce sont encore elles qui s’occupent des enfants, de la cuisine, du ménage… Elles se sont fait avoir ! Allons au bout du raisonnement : vous travaillerez, je serai à la maison, à m’occuper du ménage, des enfants, de la cuisine. Je trouve ça passionnant, et je ne veux plus jamais aller au bureau de ma vie. Vous avez voulu avoir une vie de con ? Laissez-nous rester à la maison et ne plus rien branler de la journée : je pourrai tromper ma femme, ce qui était quand même l’avantage de la situation d’Emma Bovary.

Sauf que tu seras peut-être moins sexy en homme au foyer. Tu n’as jamais peur d’être lynché par des harpies féministes ?

Nous avons été attaqués sur Internet par une folle ayant mis le feu au magazine, des individus m’ont traité de « sexiste », d’« homophobe », d’« hétéro beauf », etc. Mais en fin de compte, ce qui est rassurant, c’est que la reparution de Lui n’a pas vraiment fait scandale. Lui est un grand succès, se vendant très bien. Je crois que l’on peut encore rigoler. La situation me paraît moins grave que ce que vous semblez dire.

Pour Alain Finkielkraut, le cœur de l’identité française, ce sont les femmes et les livres. Tu approuves ?

Je suis d’accord. Ce qui est étrange, de la part des femmes, dans la situation actuelle, c’est d’avoir demandé à devenir les égales des hommes au travail, et malgré tout de continuer à vouloir passer devant quand on ouvre la porte.

Cela n’a rien d’étrange : nous avons gagné l’égalité, et maintenant il faut se battre pour garder la différence !

Je suis tout à fait d’accord là-dessus ! J’ai compris cela après le 11-Septembre, quand Salman Rushdie a écrit un article dans le New York Times : « Nous allons devoir nous battre pour le port de la minijupe. » Deux tours s’effondrent, et que dit le gars ? Qu’il va y avoir une guerre pour la minijupe ! J’ai trouvé cela extrêmement brillant et visionnaire. Dans cette guerre des camps, je suis obligé de choisir le camp des minijupes. Oui, je suis pour les minijupes, pour la galanterie, pour le respect dû aux femmes et pour mon droit de glisser un œil dans une échancrure.

La société actuelle n’est-elle pas trop pudique pour Lui ?

C’est justement une bonne surprise. Je pensais que nous en vendrions 50 000, il se trouve que l’on a fait près de 5 fois ce chiffre. Ce que vous ressentez, beaucoup de Français le ressentent. Ils voient ce journal arriver, avec ce petit discours rigolo pour défendre cet animal mort, le mec qui conduit des voitures à vive allure, qui parle en faisant des moulinets avec les bras, qui veut draguer les filles, mais avec les codes d’aujourd’hui. Nous ne sommes donc pas si seuls que cela !

Il y a une pétition des jeunes de gauche pour abolir la prostitution…

En effet, il y a un ordre moral qui revient ! Faisons un Manifeste des 343 salauds, clients de prostituées ! J’ai eu de grandes conversations, comme chez le psy, avec des professionnelles. Je ne suis pas dupe, je sais que les prostituées jouent la comédie, mais le jeu n’enlève rien à la beauté de la rencontre.

En attendant, le parti de la liberté est devenu celui de la répression, notamment en matière de sexualité, ou plutôt d’hétérosexualité…

C’est un discours paternaliste, en effet. Je pense que le déclin de la France date de la fermeture des bordels. Avant, la France était le pays où les gens venaient pour s’amuser, il y avait une liberté à Paris. À partir de la fermeture des maisons closes, cette capitale est devenue morte, ennuyeuse. C’est la seule grande capitale où ce soit le cas. Il n’y a qu’en France où l’on a l’obsession d’interdire cette chose-là.

Les féministes actuelles veulent instaurer la démocratie partout, y compris dans la chambre à coucher… C’est gai !

Mais c’est horrible ! Foutez-nous la paix dans notre vie privée ! Qu’est-ce qu’ils ont à vouloir légiférer sur chaque sujet de ma vie ! Quand je sors, je dois penser continuellement qu’un juge peut m’observer et juger chacun de mes gestes. Quand je sors ET quand je rentre ! C’est effrayant. J’ai ressenti cela très violemment au moment de ma garde à vue. J’ai pris de la drogue dans la rue, ce n’est pas intelligent, c’est mauvais pour la santé. Mais je n’ai pas volé le sac à main de quelqu’un, je n’ai pas sauté sur une nana, j’ai simplement fait du mal à mes narines, à mon coeur, mon cerveau. Qu’on me mette des menottes et que l’on m’enferme deux nuits dans un placard, c’est une réelle violence policière, venue s’ajouter à ma violence envers moi-même.

À vrai dire, quand chacun veut être le flic de son frère, tu devrais avoir plus peur de tes voisins que de la police…

Chacun veut régenter la vie des autres. À mon tour de faire de la provoc’, je connais bien Causeur. Pour ma part, j’ai considéré que les manifestations contre le mariage homosexuel relevaient aussi de voisins se mêlant d’un problème qui ne les regardait pas ! Pourquoi descendre dans la rue pour empêcher les homosexuels de se marier ?

Par exemple parce que la norme anthropologique, la filiation, ne concernent pas seulement les homosexuels …

Les familles hétérosexuelles ont tellement fait de dégâts… Je suis un peu « paix et amour » ! Laissons tranquille les gens, chacun fait, fait, fait, ce qui lui plaît, plaît, plaît, c’est la philosophie du groupe Chagrin d’amour ! Ce sujet-là était un non-sujet, comme dans beaucoup de pays où cette loi est passée ! Salman Rushdie fait une liste de choses à défendre, dont le sandwich au jambon, allusion aux musulmans. Ce que je trouve intéressant, c’est que la bataille pour le port de la minijupe, c’est se battre pour une valeur fondamentale qu’on néglige trop dans cette guerre : la légèreté. Nous voulons rester légers, car c’est ce qui fait la différence en France ! On ne devrait pas dire « Liberté, égalité, fraternité », mais plutôt : « Liberté, égalité, légèreté » ! Je suis aussi romancier, et ce qui me fascine, c’est cette déliquescence, cette décadence. Nous sommes l’orchestre à bord du Titanic, et on peut le prendre comme un drame. Mais on peut aussi se dire : « Continuons, reprenons encore un verre au bar de ce bateau en train de couler. » Les gens ne se sont pas rendu compte qu’ils se regardaient dans un miroir en allant voir ce film.

Revenons à la différence des sexes. Dirais-tu que la monogamie est une revendication des femmes, et une énorme concession pour les hommes ?

C’est une question que pose Marcela Iacub. C’est intéressant. Je ne peux parler que de mon expérience. J’ai une fille âgée de 14 ans. J’ai essayé pendant un moment d’empêcher les manipulations de l’industrie du jouet, tentant de catégoriser les jeux en fonction du genre. J’ai essayé de faire barrage, mais j’ai vu ma fille devenir une jeune fille, bientôt une femme, et cela m’a dépassé totalement : je n’ai pas pu faire en sorte qu’elle aime les voitures et les camions de pompiers. Je crois qu’il y a aussi une part d’inné. J’avais fait un article dans Lire pour dire que je n’apprécie pas du tout qu’on mette la lettre « e » à la fin du mot « auteur » : je trouve ça hideux. J’avais réfléchi à la question et interviewé pas mal d’écrivains de sexe féminin, et non d’« écrivaines », et il y avait une grande différence entre celles qui souhaitent la féminisation du mot, et qui sont toutes de mauvaises plumes, et celles que j’aime bien, qui veulent que l’on dise « écrivains » pour être dans la même catégorie que Proust. J’ai mis en pratique un système dans mes critiques de livres : je propose qu’on dise « écrivaine » quand l’auteur est nul et « écrivain » quand la dame a du talent.

Existe-t-il une littérature féminine et une littérature masculine ?

Oui, sûrement. Le désespoir de Dorothy Parker n’est pas le même que celui de Fitzgerald. Il y a quelque chose de plus angoissé par le temps, l’idée de perdre sa beauté, quelque chose de très cruel chez les écrivains de sexe féminin, de plus sensible et précis dans les descriptions comme dans l’analyse psychologique. Cela saute aux yeux, de Colette à Alice Munro. Mais je pense que si j’étais une femme qui écrit, j’aimerais être comparée et jugée à l’aune de tous les auteurs des deux sexes. Et pas simplement aux femmes.

Finalement, qu’est-ce que tu aimes chez les femmes ?

Ce qui est intéressant, c’est la différence. C’est l’idée que vous n’avez tellement rien à faire avec nous que, du coup, nous sommes attirés par vous, car nous sommes fous, masos, car on aime le mystère ! De ma part, coucher avec un homme serait beaucoup plus logique : nous savons comment nous fonctionnons.

Mais il n’y aurait pas d’histoire humaine. Il n’y a pas d’humanité sans la différence !

Comme je vous l’ai dit, j’ai une infirmité : cette attirance pour cet être qui n’a rien à faire avec moi, la femme. En toute logique je devrais évidemment être gay, c’est plus rationnel. La vraie limite infranchissable, c’est cette curiosité pour quelque chose qui nous fait du mal, c’est-à- dire s’attaquer à quelqu’un d’incompréhensible. On est romantiques et masochistes.

Roland Jaccard arrive au premier étage du Flore et tombe sur la petite troupe.

– Oh, tiens Roland ! Fais attention, tout ce que tu dis est enregistré !

Roland Jaccard. Que se passe-t-il ? Vous interviewez Frédéric ? Mais il n’a strictement rien à dire ! (rires)

Ça va être le bordel…

On a essayé l’homosexualité, avec Roland : ça n’a pas marché. Il me trouve trop vieux, et moi aussi je le trouve trop vieux…

RJ. Quel est le sens de ta formule, Frédéric : « L’homme a un nouvel organe » ?

C’est Marin de Viry qui m’avait soufflé cette très bonne signature… Peut-être finira-t-on par s’en servir : j’aime l’idée que l’homme ait un nouvel organe et que ce soit ce magazine. Mais il serait dommage qu’il remplace l’ancien !

En tout cas, il semble que pas mal de femmes achètent Lui

Les chiffres te donnent raison ! Le problème, c’est aussi les femmes intelligentes, ce que Baudelaire avait dit il y a bien longtemps.

Nous on trouve plutôt que ce sont les femmes sottes, le problème !

Le succès de Fifty Shades of Grey m’a rassuré. Cela prouve bien que les femmes ont envie encore de lire un texte mettant en scène un homme et une femme libérée, intelligente, se faisant attacher et punir, et qui reçoit des fessées. La femme libérée choisit d’être dominée pour jouir. Fifty Shades of Grey : ce n’est pas une référence, c’est l’un des plus mauvais livres jamais écrits ; mais il représente quelque chose, comme Histoire d’O en son temps. Le succès de ce livre montre peut-être que les femmes n’aiment pas tant que cela être respectées. L’excès de respect est une forme d’irrespect.

RJ. C’est une très bonne formule, bravo !

FB . Validée par Jaccard, le prince de l’aphorisme ![/access]

 

*Photo : Hannah.

«Empoisonnement d’Arafat» : Et maintenant, la piste Mahmoud Abbas ?

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arafat souha mohamed abbas

arafat souha mohamed abbas

Panique à Ramallah ! Sitôt en possession des résultats du rapport de l’Institut de radiophysique  de Lausanne sur l’analyse toxicologique des restes de Yasser Arafat, sa veuve Souha, née Tawill, les a communiqués à la chaine qatarie Al-Jazira, qui soutient ouvertement le Hamas contre Mahmoud Abbas. Ce rapport, mis dans son intégralité en ligne sur le site d’Al-Jazira, conclut que ses investigations « soutiennent modérément l’hypothèse du polonium comme cause de la mort ». Les scientifiques helvètes fondent leur conviction « modérée » (???) sur la découverte de doses de polonium environ vingt fois supérieures à la normale dans quelques os du leader palestinien décédé à Paris en novembre 2004.  La hâte avec laquelle Suha Arafat a rendu public ce rapport, qui est également parvenu à son commanditaire, l’Autorité palestinienne, relève d’une opération de communication destinée à mettre Mahmoud Abbas et son clan dans l’embarras. En conflit avec l’Autorité palestinienne pour de sordides histoires d’argent, la veuve d’Arafat veut préempter à son profit l’opinion arabe et mondiale : ce serait grâce à elle, et en dépit de la réticence des dirigeants palestiniens, que la « vérité » sur la mort du Raïs aurait été établie.

Il fallait que le rapport suisse fasse la Une de la presse mondiale avant que les résultats des deux autres laboratoires, missionnés par l’Autorité palestinienne et la justice française, ne soient rendus publics. Or, il se trouve que le rapport russe, selon des informations publiées par l’agence moscovite Interfax, lui aussi transmis à Ramallah, ne confirme pas la thèse de l’empoisonnement au polonium. L’investigation du laboratoire français, qui n’est pas encore achevée,  n’est pas destinée à être rendue publique, mais doit servir aux juges d’instruction traitant de la plainte contre X pour assassinat déposée devant le procureur de Paris par Souha Arafat à prendre une décision : poursuivre l’enquête ou classer le dossier. Quelles qu’en soient les conclusions, Souha Arafat a gagné : le label  suisse de l’expertise qui conforte (modérément !) sa thèse est un argument de poids face à des contradicteurs scientifiques que l’on soupçonnera d’être soumis à la raison d’Etat des pays dont ils sont les ressortissants, la Russie et la France. Jacques Chirac et ses successeurs n’ont-ils pas mis et gardé sous clé le rapport établi par les médecins militaires de l’hôpital Percy de Clamart sur les circonstances de l’agonie et la mort de Yasser Arafat ? Et quel crédit accorder à des scientifiques dont le laboratoire dépend exclusivement des crédits de Poutine ?

Dans l’affaire, c’est moins Israël qui est visé que les dirigeants de Ramallah. L’Etat juif a appris à vivre avec le soupçon récurrent d’avoir voulu, par tous les moyens, la peau de Yasser Arafat, une accusation qui emporte la conviction de la majorité de la « rue arabe », de l’Atlantique au Golfe persique. Or, le rapport suisse implique que seul un très proche d’Arafat aurait pu être en mesure de lui administrer, à son insu, les doses mortelles d’un poison aussi délicat à manier que le polonium. Comme, à l’époque, Mahmoud Abbas était en conflit ouvert avec Yasser Arafat au sujet de la « militarisation » de la seconde Intifada, on voit assez bien à qui, aujourd’hui, le battage médiatique de Souha peut causer du tort…

La vengeance d’une veuve qui s’estime spoliée, lorsqu’elle est menée avec habileté et persévérance, peut renverser des montagnes et ébranler des trônes. On en regrette d’autant plus la disparition de Gérard de Villiers, qui aurait pu nous mijoter un SAS aux petits oignons sur les dessous d’une affaire où la « grande politique » fait bon (ou mauvais) ménage avec les querelles de sérail.

*Photo : Nasser Ishtayeh/AP/SIPA. AP21332725_000001.

Zéro nuance de haine

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343 salauds prostitution

343 salauds prostitution

Elliot Lepers, ecologeek et ancien présentateur de «L’Œil de Links» sur Canal+, est avec sa camarade Clara Gonzales à l’origine de l’Affiche Grise dénonçant les 343 salauds qui ont signé notre pétition.

Tout y est ! Photo, nom, adresse Twitter de chaque signataire, et même un message d’insulte standard à l’intention des analphabètes, nombreux dans ces contrées : « Aucune femme n’est ta pute, connard ! ». J’espère bien, mon salaud.

Et Lepers de se réjouir sur son mur Facebook, graphique à l’appui : en quelques jours, plus de 9 999 personnes ont été mobilisées pour nous faire honte ! Rien que moi, sans me vanter, j’ai reçu des centaines de fois le même petit mot doux (sans toujours le relire, je l’avoue).

Mais c’est qu’Elliot Potter a sa baguette magique. Après le Huffington Post il a su charmer france-tv info, puis les sites respectifs d’Europe 1, iTélé, 20 minutes, le Parisien et le JDD, l’incontournable trio Libé-Inrocks-Télérama, et bien sûr les Claudettes de Rue 89, Politis et Mediapart. Le strike ! Nous, on n’a même pas eu le Midi Libre

Dans mon coin, j’ai quand même préparé trois questions à l’intention du magicien :

– Regrettes-tu d’avoir popularisé, ne serait-ce que par ton succès, les thèses de l’ « adversaire » ?

– Es-tu même sûr d’être en désaccord sur le fond? Pourquoi inventer des lois pénalisant les clients, c’est à dire les putes elles-mêmes, au lieu d’appliquer l’arsenal législatif existant contre les esclavagistes du sexe ?

Pour cette question, je vous renvoie, Clara et toi, au blog de Frédéric Joignot sur lemonde.fr

– Si son discours libertaire vous choque plus que moi, rien à dire. Sinon, pourquoi vous battre aux côtés d’hypocrites pour une cause absurde ?

Le seul « scandale » de la pétition de Causeur tient évidemment dans son titre. Or tout le monde le sait, au moins dans les médias : il n’y a pas de bon papier sans accroche accrocheuse.

Imaginez un manifeste intitulé « Contre la pénalisation des clients de prostituées, pour une répression volontariste du proxénétisme et du trafic des êtres humains« . Qui en parlerait ? Qui lirait la phrase en entier ?

Même toi, Elliot, tu aurais eu du mal à la parodier. C’est l’époque, réduite à des slogans, qui veut ça : salauds contre connards. Changeons d’époque !

 

L’inquisition progresse en Turquie

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Le premier ministre turc Erdogan a émis un projet de loi au Parlement qui ne laisse plus de place au doute : la Turquie se radicalise. L’idée évoquée est de contrôler les appartements d’étudiants, où se mélangent filles et garçons, considérés comme « à risque » pour les valeurs de la république turque.

Recep Tayyip Erdogan justifie sa proposition : « Personne ne sait ce qu’il se passe dans ces appartements. Tout peut arriver. Et après les parents hurlent et demandent – Mais que fait l’Etat ? ». Les mesures prises servent donc à montrer que l’Etat est là, qu’il n’abandonne pas son peuple effarouché.

Le vice-premier ministre défend le nouveau projet au nom de la morale turque et ajoute: « Il n’y a pas d’objection légale à ce que des jeunes des deux sexes vivent ensemble, mais nous devons  tous savoir une chose : nous vivons dans une société de valeurs. »

Le chef du gouvernement est pourtant connu et apprécié pour ses réformes démocratiques, mais là, l’opposition s’inquiète. Ce n’est pas sa première ingérence dans l’intimité des Turques. Son éloge quasi doctrinaire de la boisson à base de yaourt « Aryan » au lieu de l’alcool raki ; son souhait propagandiste que les femmes aient chacune trois enfants, avaient déjà ouvert le débat sur l’immixtion du pouvoir dans la vie privée des citoyens.

Le gouvernement a bien entendu les critiques et a tenu à rassurer en rappelant que la loi servait le peuple. « Les voisins de ces endroits douteux peuvent en effet légitimement craindre que ces lieux deviennent l’abri d’organisations criminelles » précise le vice-premier ministre.

Le modèle de la démocratie turque perd peu à peu de son rayonnement. Une nouvelle face apparaît, celle d’un Etat maternaliste qui s’autorise toutes les intrusions dans la vie des particuliers, puisque c’est bon pour eux.

Navalny, le diable de Poutine?

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navalny poutine russie

navalny poutine russie

En 2011, la BBC décrivait Alexeï Navalny comme « le seul réel opposant politique à avoir émergé en Russie ces cinq dernières années ». Un an plus tard,  c’était au tour du Wall Street Journal de  le présenter comme « l’homme que Poutine craint le plus ». En septembre, il a vu sa peine de prison suspendue juste avant l’élection municipale moscovite à laquelle il se présentait. Étrange retournement, qui fait dire à certains analystes que cet opposant bénéficie de la mansuétude du Kremlin. Au fond, qui est cet oligarque populiste ?

Cet avocat richissime engagé en politique est l’actionnaire de plusieurs sociétés, privées et publiques. Il s’est fait connaître par son blog Navalny journal. L’un des plus suivis de Russie, où il s’attaque à ses deux cibles favorites: la corruption et l’immigration. Son premier fait d’armes est d’avoir accusé de détournement de fonds des entreprises publiques telles que la compagnie pétrolière Rosneft. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque son offensive mains propres vise directement le parti de Poutine, Russie unie. Lors des législatives de décembre 2011, Navalny parle carrément du « parti des escrocs et des voleurs » puis, après le trucage manifeste des élections, pose la question suivante sur son blog : « Y a-t-il des escrocs et des voleurs à l’intérieur du parti Russie Unie ? » 96,6 % des 40 000 personnes sondées en ligne ont répondu « Oui ». Fort d’une large audience virtuelle, Navalny a déclaré la guerre au pouvoir en place. Dès lors, le milliardaire va construire une véritable machine de déstabilisation de l’Etat en multipliant les sites (RosPil, RosIama, RosVybory) pour dénoncer la corruption, le mauvais état des routes, ou l’opacité des élections, avec le concours de juristes émérites. Grâce à sa frénésie purificatrice, il se pose en défenseur des citoyens face à des pouvoirs publics malhonnêtes.

Tout aussi populaire mais moins véhémente, sa bataille contre l’immigration rencontre un large écho en Russie. Bizarrement, alors que le nationalisme est nettement plus en odeur de sainteté à Moscou qu’à Paris, en Une de son blog il justifie ses prises de position en invoquant la France : « Je ne serai jamais d’accord avec la position qui dit qu’en Russie le nationalisme est dangereux et qu’il faut l’interdire. En France, le Front national est en pleine croissance. Alain Delon a annoncé son soutien à Marine Le Pen. Et dans toute l’Europe de telles évolutions se font sentir. Va-t-on pour autant boycotter les croissants ? Ou simplement dire : «  les Français peuvent mais les Russes ne doivent pas. »  Toujours sur son carnet de bord, il pose des questions qui fâchent avec la simplicité d’un fils du peuple :« J’ai regardé les statistiques. Savez-vous que près de 50 % des crimes et délits sont commis par des étrangers ? »  En 2007, sa participation à des manifestations nationalistes où la foule scandait des slogans tels que  « Arrêtons de nourrir le Caucase ! » avait entraîné son exclusion du parti démocrate Yabloko. Aujourd’hui, s’il tempère un peu son discours, il n’exige pas moins l’instauration de visas pour limiter les flux migratoires en provenance du Caucase et d’Asie centrale.

L’immigration ayant explosé en Russie, ses positions lui valent des sommets de popularité, l’incitant à briguer la mairie de Moscou. Inculpé en juillet dernier pour le détournement de 16 millions de roubles (377 000 euros), il est reconnu coupable et condamné à 5 ans de camp. Soutenu par les politiques et les médias occidentaux, la victime du « procès politique » fait appel de cette décision. Navalny a pu craindre pour sa campagne électorale durant sa seule nuit passée en détention provisoire. Pourtant, et contre toute attente, le parquet libère le célèbre opposant en attendant le résultat de son appel, lui permettant ainsi de faire campagne. Résultat : à l’issue du scrutin, Navalny obtient 27% des voix, confirmant son statut d’opposant de premier plan à Poutine. À en croire le politologue Dmitry Travin, la libération de Navalny a été décidée au sommet de la verticale du pouvoir russe. Poutine l’aurait instrumentalisé pour diminuer l’ampleur de la victoire de son candidat, Sobianine. Elu avec une majorité écrasante, ce dernier aurait pu faire de l’ombre au chef de l’Etat. Poutine aurait alors joué la carte Navalny pour asseoir son pouvoir absolu. Mais l’élection passée, la guerre de tranchées entre les deux camps a repris de plus belle. Plus que la marionnette de Poutine, Navalny apparaît donc comme un diable dont on n’ouvre la boîte qu’au moment opportun.

*Photo : Sergey Ponomarev/SIPA. 00663037_000006.

1914-1918 : Un centenaire pour quoi faire ?

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1914 guerre hollande

1914 guerre hollande

Le 11 novembre de cette année doit être le signal du lancement des cérémonies qui vont entourer le centenaire de la « très grande guerre ». Première grande commémoration qui se déroulera en l’absence des témoins de la tragédie, le dernier poilu Lazare Ponticelli nous ayant quittés le 15 mars 2008.

La classe politique, toutes tendances confondues, se prépare. Pour être au premier rang des commémorations[1. Demain à l’Elysée, le chef de l’Etat doit donner sa vision du Centenaire dans un discours annoncé comme solennel.], pour prendre les initiatives officielles qui feront parler d’elles, plus de mille annoncées. Pour publier aussi comme Jean-François Copé, par exemple[2. La bataille de la Marne, Jean-François Copé, Taillandier, 2013.]. L’Université fourbit ses armes. Il y aura des vrais débats, de saines polémiques, et aussi des analyses définitives, des excommunications et des anathèmes.

Le monde de l’édition est prêt, plus de 500 ouvrages annoncés pour l’instant !  L’armée française, qui ne s’est jamais remise de la tragédie, qui a perdu toutes les guerres qu’elle a menées depuis, et qui voit chaque jour ses moyens diminuer, sa place dans la nation se restreindre, va probablement essayer de se revivifier par l’évocation du passé. Les sportifs ne seront pas en reste. Les All Blacks (le contingent néo-zélandais a perdu 20 000 hommes dans cette guerre), en tournée en France ces jours-ci, iront ranimer la flamme à l’Arc de Triomphe. Les maillots des joueurs français porteront le fameux bleuet à côté du coq lors du prochain tournoi des six nations. Les joueurs de tennis quant à eux honoreront Roland Garros tué en juillet 1918 aux commandes de son avion. Jusqu’à l’Académie Goncourt qui cette année s’est cru obligée d’honorer un livre portant sur cette période.

Lorsque l’on pense aux vains efforts de Dominique de Villepin pour ranimer la flamme napoléonienne au moment du 200e anniversaire d’Austerlitz, on se dit que décidément la Grande guerre a une place et un rôle exceptionnels dans la mémoire française.

Il y a beaucoup de raisons à cela. La principale est probablement celle qui concerne l’identité de ce pays. Identité malheureuse nous dit Alain Finkielkraut, mais qui trouve là un point d’ancrage d’une force étonnante. Probablement parce que les Français savent que ce que sont aujourd’hui la France et l’Europe vient de cette rupture, de ce grand ébranlement.

La fin des années 90, notamment au moment du 80e anniversaire du 11 novembre avait vu un grand regain d’intérêt pour la première guerre mondiale. Lionel Jospin alors premier ministre, fidèle en cela à sa tradition pacifiste familiale, avait lancé une polémique autour de la réhabilitation des fusillés pour l’exemple. La polémique fut vive et surtout inutile. Elle masquait les véritables enjeux des commémorations. Dans un remarquable ouvrage publié à ce moment-là, pour répondre au contresens jospinien, Annette Becker et Stéphane Audouin Rouzeau[3. 14-18, Retrouver la guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, Nrf-Gallimard, 2000.] avaient montré le caractère complètement faussé de cette approche et mis l’accent sur les trois questions qui travaillent la mémoire française de la Très Grande guerre

– La « brutalisation », qui explosera à cette occasion sur les champs de bataille, chez les civils et dans les nationalismes, partout.

– Le consentement à la guerre. La France a considéré qu’elle menait une croisade « civilisationnelle », guerrière. Une lutte entre le bien et le mal, pour un monde meilleur.

–  Le deuil consécutif à cette guerre,  qui va s’installer durablement et dont nous ne sommes pas encore remis.

Alors bien sûr, nous aurons à nouveau doit au débat sur les fusillés, à la réédition des superbes albums de Tardi. Il y aura ceux qui chanteront « la chanson de Craonne », et ceux qui entonneront « la Madelon ». Il y aura ceux qui privilégieront le simple soldat. Ceux qui polémiqueront autour de l’impéritie du commandement et les mérites comparés des généraux. On débattra de l’étonnante résilience de la IIIe République face à un tel événement et qui pourtant s’effondrera comme un château de cartes en juin 1940.

Mais, « retrouver cette guerre » c’est aussi en intégrer la dimension matricielle. Examinons attentivement l’Europe d’aujourd’hui qu’on nous dit construite sous cette forme pour éviter le retour de la guerre. Avec cette Allemagne réunifiée et puissante en son centre. Qui poursuit sa stratégie de puissance économique, obtenant dans la paix ce qu’elle n’a pu obtenir par les armes. Revenons sur l’éclatement de la Yougoslavie travaillée à l’époque par les mêmes forces qui furent à l’origine de la déflagration du 1er août 1914. Réfléchissons à ce mois de juillet 1914 qui vit la mécanique mise en place au XIXe siècle se déclencher inexorablement pour aboutir à la catastrophe.

Les livres nous disent que la Grande guerre s’est arrêtée le 11 novembre 1918, d’autres,  dont de Gaulle, qui savait appartenir à « la génération des catastrophes » qu’elle a pris fin le 8 mai 1945, d’autres encore le 8 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin. Il s’en trouve aujourd’hui fort nombreux, pour dire qu’elle n’est pas terminée…

L’extraordinaire intérêt porté à cet événement relève bien sûr de ce que l’on appelle le travail de mémoire. Mais pas seulement. Cela concerne aussi la recherche de notre identité.

*Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21325874_000004.

Bretagne : Astérix chez Pôle emploi

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bretagne bonnets rouges

bretagne bonnets rouges

Astérix est de retour, et pas seulement chez les Pictes ! C’est chez lui, en Bretagne, que l’Armoricain teigneux exerce ses talents de castagneur. Et ce ne sont plus les légionnaires romains qui font les frais de sa colère, mais des CRS et des gardes mobiles qui, pour le coup, doivent regretter leurs douces casernes du « 9-3 ». Sans doute méfiants vis-à-vis des comics depuis Bécassine, les émeutiers du Finistère n’ont pas choisi de coiffer le casque gaulois, mais le bonnet rouge des révoltes de 1675 contre le papier timbré. Un choix somme toute logique : trois cent trente-huit ans plus tard, c’est toujours le ras-le-bol fiscal qui unifie comme par magie smicards, licenciés des abattoirs et agriculteurs prospères de la FNSEA.

Si l’émeute est un moyen comme un autre de se faire entendre, surtout à l’ère des chaînes d’info,  les Bretons font néanmoins fausse route. En réalité, leur problème n’est pas l’écotaxe, mais l’abolition des frontières. Ce n’est pas une gabelle de  quelques centimes au kilomètre de poids lourd qui  empêchera les abattoirs  allemands de truster le marché européen, en payant leurs ouvriers polonais et roumains à coups d’os de jambon.[access capability= »lire_inedits »]

Ces abattoirs qui, s’il y a un jour un SMIC en Allemagne, se délocaliseront dans le grand Est européen, sans oublier de toucher quelques dizaines de millions bruxellois au passage. Ce ne sont pas non plus les jambons espagnols ou italiens de qualité, les Pata Negra et autres San Daniele, vendus de 80 à 200 euros le kilo, qui risqueraient de souffrir de cette minuscule ponction sur leurs marges. Mais quand on fabrique à la chaîne du jambon à moins de 2 euros le kilo, comme a choisi de le faire une Bretagne hypnotisée par la chimère productiviste, on se retrouve le couteau sous la gorge au moindre changement, même infime, de réglementation. Qui vit par le prix périt par le prix.

Cette agriculture, qui a bénéficié plus qu’aucune autre en France de la manne de l’Union européenne depuis cinquante ans, se réveille citrouille. La Bretagne a, pendant un demi-siècle, prospéré grâce à la PAC. Pas étonnant que cette région ait massivement adhéré au traité de Maastricht (59,86 % contre 51,04 % au niveau national), contribuant pour moitié à la courte victoire de la monnaie unique. Pas étonnant encore qu’à l’exception des Côtes-d’Armor, les départements bretons aient voté massivement « oui », à rebours des autres campagnes françaises, au référendum de 2005. Pas étonnant enfin que, depuis 1983, les scores du FN, malgré l’ancrage local de la famille Le Pen, y aient toujours été très inférieurs à la moyenne nationale.

Pendant des décennies, grâce au lobbying puissant de Breizh-Europe, installé depuis toujours à Bruxelles, les aides européennes ont réglé bien des problèmes.

Mais aujourd’hui le vent a tourné, et les subsides communautaires, tels les cumulo-nimbus, se déplacent inéluctablement de l’arc atlantique vers l’est du continent. Une inversion en amenant une autre, depuis 2012, la progression du parti du retour au franc est spectaculaire en Bretagne, surtout – fait nouveau – dans les zones rurales.

Nos confrères de Rue89 avaient consacré, en avril 2012, un dossier militant mais bien documenté à « La Bretagne, terre de résistance à l’extrême droite ». Mais ça c’était avant. Maintenant que Bruxelles a coupé le robinet de la potion magique, les Bretons sont redevenus des Français comme les autres : ils attendent leur salut de l’État-nation. Monsieur le Président, quelques piécettes dans mon bonnet rouge…[/access]

Borloo-Bayrou, une peau de chagrin pour deux ?

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bayrou borloo cds

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Jean-Louis Borloo et François Bayrou se sont donc unis devant toute la presse politique hier réunie. À première vue, nous pourrions croire à un joli coup politique. Alors que l’UMP se déchirait le matin-même au sujet de l’écotaxe, la reconstitution d’un pôle de centre-droit pourrait apparaître comme un signe fort adressé en direction des Français. Mais ceux-ci attendaient-il impatiemment un tel signe ? Rien n’est moins sûr. Même si le spectacle de l’union est toujours plus agréable à l’électeur que celui de la division, la question qui se pose à nos duettistes est bien celle de l’espace politique dans lequel ils peuvent s’engouffrer. On a trop vite désigné cette alliance comme la résurrection de l’UDF. En réalité, c’est le CDS (Centre des Démocrates Sociaux) de Jean Lecanuet, le pilier le plus centriste de feue l’UDF qui a été reconstitué. Les autres piliers, libéraux et giscardiens, demeurent à l’UMP dont ils constituent d’ailleurs le centre de gravité idéologique par la grâce de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, qui ont dégaullisé la droite.

Le fond idéologique du vieux RPR, celui du discours d’Egletons et de l’Appel de Cochin, perpétué par le combat Pasqua-Séguin contre Maastricht, est aujourd’hui éclaté entre plusieurs chapelles, de la ligne Philippot au FN au MRC de Jean-Pierre Chevènement, en passant par DLR de Dupont-Aignan et quelques personnalités isolées de l’UMP, comme Guaino et Myard. « L’Alternative » UDI-Modem, n’en sera donc pas une. Elle sera une UMP encore plus européiste et plus à cheval sur les équilibres budgétaires. Comme le CDS autrefois par rapport aux « durs » du Parti Républicain, elle ne se différenciera en fait que par ses prises de position sur l’immigration et la sécurité[1. L’inventeur de la formule « l’immigration, une chance pour la France » n’est autre que Bernard Stasi, qui émargeait au CDS.].

Prise en étau entre une UMP, plus structurée qu’elle, et une gauche hollandiste qui applique honteusement mais sûrement ses préconisations économiques et européennes, l’alliance Borloo-Bayrou peine à trouver un espace politique. L’émergence de Manuel Valls à la droite de la gauche n’arrange pas non plus ses affaires. D’autant que le ministre de l’Intérieur incarne l’avenir, contrairement aux « deux B ». Nous verrons en juin prochain, lors des élections européennes, si cette analyse se confirme, puisque c’est le rendez-vous que Borloo et Bayrou donnent aux électeurs. En attendant, leur « Alternative » devrait connaître quelques perturbations lors des municipales puisque certains élus locaux du Modem ont d’ores et déjà choisi de faire alliance avec le PS. Ne proposant pas une véritable offre politique nouvelle, ne disposant que d’un très mince espace politique pour s’exprimer et n’étant pas exempte d’arrière-pensées dans les deux parti(e)s, l’alliance des deux B ne donne pas toutes les garanties  pour concurrencer UMP, PS et FN. Dans le meilleur des cas, elle connaîtra le destin du CDS époque Méhaignerie avec deux ou trois gros ministères à la clef en 2017, en cas de victoire de la droite. Mais, finalement, ce n’est déjà pas si mal, non ?

*Photo : WITT/SIPA. 00668816_000017.

Mali : l’émotion règne et gouverne à Paris

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mali rfi defense

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L’émotion, qui  submerge la France depuis la mort des deux journalistes de RFI, est légitime. Elle l’est moins lorsqu’elle engage des décisions stratégiques et tactiques sur le terrain. À l’image de l’annonce que la porte-parole du gouvernement a faite le lendemain aux Échos : « Il nous reste près de 3 000 hommes. Il va sans doute falloir renforcer encore cette présence pour faire reculer le terrorisme.  »

Jusqu’à présent, la mort de soldats français suscitait de la part des gouvernements une accélération du calendrier de retrait des troupes. Il faut croire que lorsque des journalistes tombent, le calendrier s’inverse carrément.

Mais d’un point de vue militaire et diplomatique, ce virage stratégique est-il vraiment justifiable?  Olivier Zajec, qui enseigne la stratégie à l’Ecole de guerre, rappelait au mois de mars dans Le Monde diplomatique, les dangers d’une opération militaire contre le terrorisme : « Voir le slogan simpliste de la « guerre contre le terrorisme » connaître une surprenante épiphanie malienne s’avère d’autant plus troublant que les Américains, promoteurs de la formule, l’ont abandonnée en 2009. M. Barack Obama avait alors fait remarquer qu’il était « stupide » de « faire la guerre à un mode d’action ». Dans son essai La nouvelle impuissance américaine, il avait sonné le glas de la mode stratégique du moment, le nation-building contre-insurrectionnel : « la contre-insurrection ne fonctionne que dans deux cas précis et aujourd’hui datés : la colonisation et la décolonisation ». Les schémas de David Galula, stratège français découvert sur le tard par le général Petraeus à l’occasion des conflits irakien et afghan, sont certes intéressants, mais ils ont été écrits au début des années 60, ce qui leur fait perdre de leur pertinence.

Et si les succès libyen et malien ont effacé les humiliations occidentales subies au Moyen-Orient, c’est sans doute parce que nos armées se sont engagées face à un ennemi bien identifié derrière une ligne de front bien définie et dans un temps limité. Mais une fois l’ennemi dépassé et infiltré derrière cette ligne, les attentats-suicides et les prises d’otage se multiplient. La grosse machine militaire n’est plus adaptée. Le soldat qui patrouille ne peut pas distinguer le civil du terroriste : il devient une cible en mouvement. Face au terrorisme, la solution n’est plus militaire mais policière et, à long terme, politique.

Au rebours de cette logique, on trouve dans les états-majors des partisans d’un renfort militaire. En 2010, Le général Vincent Desportes avait par exemple dénoncé les manques de moyens militaires en Afghanistan et réclamé 100 000 soldats supplémentaires. Mais avec près de 150 000 hommes, les Etats-Unis et leurs alliés ne sont pas parvenus à contrôler les montagnes afghanes. Pour l’ancien patron de l’École de guerre qui s’exprimait le 3 novembre sur France Inter c’est simple, il faut appliquer les mêmes recettes au Mali qu’en Afghanistan : rester et augmenter les effectifs. « Les forces françaises devront rester là avec des volumes importants, elles devront renforcer leurs effectifs au Mali (…) On ne pourra retirer nos forces qu’une fois une nouvelle paix établie », argumente-t-il.

Alors que la nouvelle loi de programmation militaire va réduire l’ensemble des forces opérationnelles françaises à 66 000 hommes, les états-majors invoquent les opérations extérieures pour défendre leurs effectifs et leurs programmes. Chaque année, le surcoût des « OPEX » constitue un véritable casse-tête budgétaire. Mais pour obtenir gain de cause auprès de Bercy et de Matignon, nos généraux feraient mieux de parler « emploi d’avenir », « relance industrielle » et « intégration des jeunes issus de l’immigration ». Ironie du sort, c’est exactement le type d’emploi supprimé lorsqu’est dissout un régiment d’engagés volontaires. Emplois ensuite recrées à grand frais dans les cités. Tout cela est d’une logique imparable.

Mais le renfort de troupes annoncé au Mali obéit à d’autres considérations, purement médiatiques. Oubliées la réflexion stratégique sur la place de la France dans le monde et les contraintes budgétaires. Les mystères de la « guerre contre le terrorisme » sont décidément insondables…

*Photo : GILLES GESQUIERE/ARMEE DE/SIPA. 00668675_000001.

Gravity : l’espace est-il ringard ?

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gravity sandra bullock

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On ressort de Gravity avec cette étrange impression que le film d’Alfonso Cuaron ne parle, in fine, de rien. Oh, pour être spectaculaire, il l’est assurément, et l’on n’est pas déçu par l’expérience audiovisuelle, vraiment stupéfiante. Certes, le contenu narratif du film est efficace. Certes, l’aventure orbitale de Sandra Bullock maintient le spectateur en  haleine de bout en bout ; certes, certes. Mais on a ce sentiment, quand  la salle se rallume, que l’on ne nous a pas raconté grand-chose au-delà  du film lui-même.

Alors on consulte ses petits mémos intérieurs au chapitre « Films dans  l’espace » : 2001 et son voyage mystique, Alien et sa science-fiction angoissante,  Star Wars et son carnaval intergalactique, Armaggedon et son  catastrophisme improbable. On a intégré depuis Méliès que l’espace  est l’incarnation de toutes les aventures, de toutes les rencontres, de toutes les cartographies possibles. Et on cherche dans Gravity où se terre (gag) le vertige épique du vide intersidéral. Et on ne le trouve pas vraiment. Pas d’aliens, pas d’ordinateur fou, pas de fin du monde à l’horizon.

Alors, dans un premier temps, on se dit que tout cela n’est qu’un  spectacle qui, tout réussi qu’il est, manque un peu de métaphysique.  L’espace est un endroit craignosse, où il ne se passe absolument rien,  où le froid le dispute au vide, et où finalement ne se promènent que de  pathétiques débris du XXème siècle. Gravity, c’est l’espace comme  endroit devenu ringard. Sandra Bullock répare en vain un appareil en  rade qui a perdu son lustre high-tech depuis longtemps, des Russes font  sauter leurs satellites espions façon cow-boys de la Guerre Froide, les  stations spatiales sont des ruines errantes, les capsules sont des épaves en déroute, et on écoute du Hank Williams dans son scaphandre  comme au temps des pionniers au lieu de balancer « Contact » de Daft Punk  à fond dans ses oreilles – ce qui serait mille fois plus indiqué en 2013.

Oui, dans un premier temps, on est déçu par l’enthousiasme trompé.  L’espace, en vrai, c’est nul. On n’y envoie que des ingénieurs informaticiens, drivés par des vieux briscards qui font les kékés avec  leurs cosmoscooters. Tout ça pour quoi ? Pour assurer la dernière mise à jour de Google Maps ? Pas vraiment homérique, l’épopée orbitale. Gros désenchantement.

Et dans un deuxième temps, du coup, on se dit que c’est une idée  finalement assez intéressante, et on gamberge. Que voit-on de  l’immensité intergalactique ? Rien. La réalité qu’il faut tous s’avouer,  c’est que le vide intersidéral est désespérant d’ennui et que rien ne vaut cette bonne vieille Terre, nom de Dieu. On ne voit que la Terre,  tout nous ramène à la Terre, tout s’oriente par rapport à la Terre.  Grosse crise de géocentrisme. George Clooney ne tripe pas sur les constellations et les lointains trous noirs, mais sur les couchers de soleil et la vue du Gange, là, juste en dessous, notre vrai « home ».

Il faut se rendre à l’évidence, on n’est pas fait pour nager dans l’air  pressurisé des cockpits. La position fœtale est rassurante après  quelques peurs bleues, les joujoux qui flottent dans les cabines sont amusants deux minutes, mais ces enfantillages ne sont pas salvateurs.

L’aventure est magnifique et nécessaire, encore faut-il qu’elle se  nourrisse d’un vrai sens et d’une vraie quête. Voilà ce que nous dit Gravity. La vraie place de l’humain n’est pas dans l’illusion que l’apesanteur libère, mais dans la pleine acceptation de l’attraction fondamentale. La gravité n’est pas notre ennemie, elle est le sens de  notre vie. Le vraie sens de l’architecture n’est pas dans le déni de la gravité, sans quoi on ne bâtit rien ; et le vrai sens de la musique n’est pas dans le déni de la sonorité, sans quoi on ne comprend rien ; de même le vrai sens de l’homme n’est pas dans la sortie de l’humain,  mais au cœur du principe même de l’humanité retrouvée.

Car la gravité a ce don de faire de nous des êtres debout, des êtres qui marchent, des  êtres qui respirent, des êtres vraiment vivants ; comme une Sandra Bullock dont le vrai grand voyage, transformant et initiatique,  salvateur et héroïque, est celui du Retour. Peut-être est-il temps, sans pour autant renoncer à nos prochains périples vers Mars, de fermer pour de bon la page du XXème siècle, et de voir à la fois beaucoup plus près, et beaucoup plus loin.

*Photo : Gravity.